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REVUE
BRITANNIQUE.
IMPRIME CHEZ PAUL RENOUARD,
RLE GARAIfClÈRE, N. 5.
REVUE
BRITANNIQUE
OU
CHOIX D'ARTICLES
TRADUITS DES MEILLEURS ECRITS PERIODIQUES
DE LA GRANDE-BRETAGNE,
TAR MM. L. GALIBERT , DIRECTEUR; BERTON , AVOCAT A LA COL'R ROYALE ;
PHiLARÈTE CHASLES ; amédée ricHOT ; f.géruzez; larenaudière; lesouru ;
eu. COQUERELJ J. COHEN ; GENEST , DOCTEUR EN MÉDECIHE, ETC.
TOME CINQUIEME.
QUATRIÈ3IE SÉRIE.
PARIS.
AU BUREAU DE LA REVUE, RUE DES BONS-ENFANS, 21.
CneZ JDLES REi\OUA.RD, LIBRAIRE, RCE DE TODRVOX, N. 6. CHEZ MADAME VEUVE DO.NDET-DUIT.É, LIBRAIRE, RUE VIVIE.\.\E, N. 2,
183G.
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SEPTEMBRE 185G.
REVUE
RITANNIQUE.
£}htoivc.
ANNALES DE LA MARINE ANGLAISE.
DU TREIZ1E3IE AU QUATORZIEÎIE SIECLE.
Le droit de la force régnait encore. Les nations d'Europe essayaient en vain de faire prévaloir leur commerce et leiu> industrie contre cette suprématie de l'épée , née de la con- quête des Francs , et qui était la base réelle de la féodalité. Sur mer comme sur terre, aucune législation reconnue ne protégeait encore la nation ou l'individu faible contre la violence du plus fort et du plus hardi. C'était une époque de générosité sans justice.
(1) Voyez dans In 7^ livraison, jiiilid 1836,1e premier arlicle de ccUc série, dont l'inlérêl promet d'èlroloiijourscrois.wnt.Danscelarlielc, on trouvera l'ori- gine de cette haine nationale entre la France et l'Angielerre, qui a duré pendant ciuq siècles , et qui n'a commencé à s'effacer que depuis dix ans tout au plus.
$ ANNALES
Le roi Jean , si malheureux et souvent si coupable , encouragea non la marine mais la piraterie. Réfugié dans l'île de Wighl, qui lui servait d'asile contre ses barons courroucés , il appela de tous les pays d'Europe les cor- saires et les aventuriers qui fatiguaient l'Océan , et invita les matelots des ports anglais à embrasser sa cause , à don- ner la chasse à tous les navires portant pavillon étranger , et à s'attribuer les captures que cette chasse pourrait pro- duire. Institution presque algérienne qui ne devait pas durer long-temps : la mort du roi la renversa.
Il laisse pour héritier un enfant de neuf ans , assiégé par les barons rebelles , qui avaient poursuivi le père jusqu'à la mort. Le roi de France voit cette situation et ne veut pas mentir à sa fortune : une flotte de quatre-vingts forts bàtimens , montés par trois cents chevaliers et un grand nombre de soldats , part de Calais sous les ordres d'un Flamand , pirate et moine , qui, après avoir dissipé sa fortune sur terre, était devenu re- doutable sur l'Océan. Les barons anglais , ennemis personnels du roi Jean, mais non de son fds, apprennent que la flotte fran- çaise remonte la Tamise : alors ils se retrouvent Anglais ; ils arment des vaisseaux ; ils sont prêts à combattre. Philippe d'Albany et John Marshall, secondés par Robert de Burgh, comte de Kent , mettent en mer quarante vaisseaux et galères , se placent au vent et trouent du bec acéré de leurs navires les embarcations françaises : plusieurs d'entre elles sont coulées bas. Par un stratagème , souvent employé dans les guerres d'Orient , des monceaux de cliaux vive entassés sur les ponts anglais, exhalent , quand on les humecte, une vapeur épaisse que le vent pousse sur l'ennemi et qui l'aveugle. Les archers anglais profitent de celte circonstance, lancent le carnage sur la flotte française , la couvrent de morts ; bientôt elle est désemparée. Son commandant, le moine Eustache , est trouvé blotti dans la cale, et sa tête coupée est envoyée au jeune roi.
L'invasion étrangère repoussée laissa chez le peuple une
DE LA MARINE AKGLAISE. 7
impression profonde , que le temps n'effaça pas. Plus de quinze ans après, Robert de Burgh , mèié aux orages civils du règne de Henri III , fut fait prisonnier par la faction ennemie et condamné à porter des fers ; on envoya chercher un ou- vrier forgeron de la petite ville de Brentwood, et on lui ordonna de fabriquer et d'appliquer ces indignes entraves. L'homme du peuple amené devant Robert s'apprête à faire son métier. Il lève les yeux, reconnaît l'amiral, et poussant un profond soupir, prononce ces mots , dont rhcroïsme popu- laire doit être recueilli par l'histoire :
Faites de moi ce qu'il vous plaira , et que Dieu ait pitié de mon âme ! Je 7nourrai de la plus affreuse m,ort plutôt que de fahnquer des fers pour cet homme ; j'en jure le Dieu vivant ! N' est-il pas Robert de Burgh , qui a 7'endu l'Angle- terre à l'Angleterre , servi fidèlement le roi Jean , défendu bravement Douvres, la clef du royaume, et reinis rMre pays en tranquillité et en paix ? Que Dieu soit juge entre lui et vous qui le traitez si barbaronent !
Ce cri sublime de reconnaissance , échappé du cœur d'un homme du peuple ; celte gratitude individuelle pour un ser- vice national ; ce beau mouvement , si rare de nos jours , dut frapper vivement l'âme du vieux Robert et adoucir l'amer- tume de son sort.
En 1238, le roi Henri III couchait à Woodslock, lorsqu'un homme, du nom de Clément, s'introduisit par la fenêtre à l'heure de minuit dans le palais du roi. Ne trouvant pas le roi dans sa chambre , Clément le chercha à travers le palais entier : les annales contemporaines affirment qu'une des femmes de la reine , tout occupée de ses dévotions, aux- quelles elle se livrait pendant la nuit , aperçut le meurtrier et appela les domestiques du roi qui s'emparèrent de sa personne. Soumis à la torture , Clément contrefit l'insensé et unit par avouer qu'un seigneur puissant, Guillaume de Ma- risch, avait été l'instigateur du crime. Clément fut exécuté. Guillaume de Marisch , s'emparant de l'île de Lundy , qui
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passait alors pour imprenable, s'y retrancha , bauil les mers, arma des vaisseaux et brava pendant quatre années entières la vengeance du roi. On le saisit enfin, et on l'exécuta avec seize de ses complices : mais il ne cessa de protester de son innocence et de nier l'instigation qui lui était imputée.
Telle était cette époque, remplie d'une tragique gran- deur et d'un intérêt sanglant. La piraterie des ports anglais prit une extension si dangereuse qu'Edouard ne put la dé- truire. Les privilèges accordés aux Cinq-Ports (1) avaient en- couragé leurs entreprises , qui bientôt avaient dégénéré en brigandages; tous les navires étaient pillés, amis ou ennemis. On armait et l'on faisait des captures sans l'autorisation du roi. Des cités entières étaient habitées par les corsaires. Il fallut que son fils , le prince Edouard , parcourût la côte les armes à la main , soumît les villes rebelles et calmât la fureur des populations par des concessions qui attestaient sa fai- blesse. Pendant long -temps, même après cette victoire, le peuple imaginait encore que les habitans des côtes possé- daient la souveraineté de la mer , et qu'ils pouvaient la sil- lonner et la moissonner selon leur plaisir. En 1266, un tri- bunal spécial qui jugeait les évènemens maritimes, toujours en faveur des habitans et au préjudice notable du commerce , siégeait dans ces localités privilégiées. Nul étranger n'ap- prochait des côtes , sans craindre d'être pillé d'abord et condamné ensuite. La civilisation avance ainsi par une lente et pénible route ; les peuples commerçans , les Flamands en- Ire autres , qui les premiers avaient donné une impulsion vive à l'industrie du moyen âge , se plaignaient avec raison de ces
(I) Sous ceUe désignation sont compris les cinq poris siiivans : Douvres, Hastings, RoœneVjHjllie et Sandwich, auxquels on a ajouté depuis V\"inchelsea et Rje. Leur situation sur la Manche, en face delà France, les a toujours fait considérer comme les boulevards de l'Angleterre : aussi, à toutes les époques, ont-ils joui de grands privilèges. Ils ont une juridiction exclusive, desreprésen- tans spéciaux et un gouverneur, grand dignitaire de l'état. Le duc de "VVelling- toQ est aujourd'hui JFaideii oftlie Cinque-Ports.
DE LA MARTINE AAGLAISE. 9
iniquilés. Sans cesse entravés par les guerres interminables des suzerains et des vassaux , ils réclamèrent le droit de con- tinuer librement leur négoce entre la France et l'Angleterre, cju'il y eût guerre ou paix entre les diverses nations. Leur re- quête, facilement accordée, sous condition de ne prendre aucune part active à ces différends , augmenia leur richesse ; et ce premier exemple de la liberté du commerce porta dans la suite des fruits précieux : on vit plus tard les Hollandais, soit bassesse de cœur ou courage , aller jusqu'à vendre, aux nations mêmes qui leur faisaient la guerre, la poudre qui de- vait servir à les mitrailler. Sans doute le temps viendra où la capture d'un vaisseau marchand, sous quelque pavillon qu'il navigue, passera pour une infraction criminelle, pour une atteinte portée au droit des gens, et provoquera le courroux et la vengeance de toutes les nations civilisées.
Le règne orageux de Henri III diminua encore les res- sources maritimes de l'Angleterre ; et la flotte du prince Edouard , partant pour la croisade , ne put se composer que de treize vaisseaux montés par mille hommes d'armes. Ac- cueilli à son retour par la joie et l'espérance publique, salué par les acclamations des bourgeois qui , de leurs croi- sées, jetaient l'or à pleines mains sur le peuple, il justifia tant de prédictions et de presscntimens fa\\prables : la cou- ronne cl le sceptre passaient d'une main faible et d'une tête débile à un bras vigoureux , à une tête puissante. Tous les projets d'Edouard eurent de la grandeur; et même lorsqu'ils ne furent pas heureux , du moins ils furent exempts de bassesse. Ses guerres contre les nobles gallois , cruelles et violentes sans doute , peut-être injustes , furent du moins conduites avec une admirable habileté. Pour cette dernière expédition, les Cinq-Ports armèrent de nombreux vaisseaux. Tout reprit une activité nouvelle, on vit l'armée et la marine renaître, le service fidèle fut récompensé. Le roi renouvela et étendit les vieilles Chartres de liberté des Cinq-Ports. Les curieux d'antiquités du moyen âge ne trouveront pas sans intérêt un
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fragment de cette chartre renouvelée, où le latin de l'époque brille de tout son éclat : « Ita quod quieti {quittes) sint de « omni iheolonio ( impôt ), et omni consuetudine , videlicet, « ab omni bastagio ( droit de port) , tallagio ( taille ) , pas- « sagio ( péage ) , caryagio ( charriage ) , rivagio {impôt des a côtes ) , sposagio ( droit des noces ) , et omni Avrecco « {icreck, naufrage)^ et de tota vendicione , acliato et re- « ç\i^\.Q{achat et rachat), suo, per totam terram etpotestatem « nostram cum socca et sacca {sack andsock), et thol, et « them ; et quod habeant infangenethef , et quod sint wrecfry <c etwytefry, et lestagefry, et lonetopfry, et quod habeant den « et atrone apud gernemouth , etc. , etc. » Ou voit le saxon , le normand , l'anglais moderne et le latin se combiner étran- gement dans celte phrase extraordinaire.
Edouard conçut le dessein de jeter un pont sur le dé- troit de Menai. Ses architectes et ses ingénieurs s'y refusèrent avec raison. L'entreprise était impraticable. Il était réservé à un ingénieur moderne, M. Telford, de jeter dans les airs et de suspendre au-dessus des flots irrités, celte merveilleuse et téméraire arcade de fer qui tremble sous l'orage et qui résiste à ses efforts : l'un des plus beaux travaux de ce genre qu'ait produits l'industrie des derniers temps.
La race normande , confondue avec la race saxonne , avait oublié sa descendance et n'appartenait plus qu'à l'Angleterre ; l'esprit national se formait. Déjà commençait à poindre celte terrible rivalité des deux nations que sépare la Manche; hostihté profonde et sanglante, qui, pendant six siècles, a opposé sur toutes les mers et sur tous les continens , la France à l'Angleterre et l'Angleterre à la France. On en trouve les pre- mières traces en 1293. Alors la France commençait à créer sa marine : et l'Angleterre , pressentant sa force , prévoyant qu'elle ne devait compter que sur ses vaisseaux , lançait un regard de jalouse inquiétude sur les navires de ses voisins. Souvent des conflits parliels annonçaient une animosité nais- saute, mais farouche. Six vaisseaux anglais, qui faisaient
DE LA MARIKE ANGLAISE . 11
voile vers Bordeaux pour côtoyer la plage de Gascogne, fu- rent attaqués par une flotte normande qui brûla deux de ces bâlimens, et fit pendre plusieurs hommes de l'équipage. Aussitôt lord Robert Tiptopt , commandant la flotte anglaise, fait voile vers la Normandie , pénètre dans l'embouchure de la Seine, s'empare de six navires qui y étaient au mouillage^, massacre les équipages et attend le passage d'un antre convoi chargé de vin, dont tous les navires sont détruits. Les deux nations prennent feu : les Irlandais et les Hollandais se joignent aux Anglais ; les Génois et les Flamands se ratta- chent aux Français. Une bataille sanglante, long- temps iné- gale, dont les chroniqueurs n'indiquent pas la localité pré- cise, et dont les deux peuples s'attribuent les honneurs, signala la première grande lutte des deux marines en- nemies. Trois flottes anglaises sont rapidement équipées ; l'une remonte la Garonne, et fait plusieurs captures impor- tantes. Cependant le roi de France arme des navires , et la Grande-Bretagne, si souvent victime des invasions , com- mence à craindre une invasion nouvelle. Le conseil royal prend des mesures sévères ; il ordonne que les étrangers qui habitent les côtes se retirent dans l'intérieur des terres; que les vaisseaux ou embarcations qui leur appartiennent soient démâtés et désemparés. La surveillance des côles est exercée avec une rigueur extrême ; et les moines eux-mêmes, souvent accusés d'espionnage , sont forcés de quitter leurs couvens bâtis sur les dunes ou sur la plage.
Ce fut alors qu'un Anglais, nommé Tuberville , chevalier brave, que les Français avaient fait prisonnier en Gascogne, et que sa captivité ennuyait, céda au désir de revoir l'Angle- terre , et trahit sa patrie dans l'espoir de la retrouver. Il pro- mit aux Français de soulever contre l'Angleterre la princi- pauté de Galles, et de livrer à la France la flotte anglaise dont il espérait obtenir le commandement. De retour auprès d'Edouard , il sollicita , en effet , le commandement de la Hotte 3 mais eu vain. Le roi, qui l'accueillit honorablement,
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lui refusa ce dangorcux cMiiploi : « Dieu le voulait ainsi! « dit Icchroniquou!'.
On comptait beaucoup en France sur le succès de la tra- hison : une flotte de trois conis voiles, équipée à Marseille et à Gènes , chargée de soutenir ce mouvement et d'en re- cueillir les fruits, vint attendre la flotte anglaise qui, se- lon les promesses de Tuberville , devait passer en des mains ennemies. Après une attente inutile, l'expédition française approche de la côte et jette à terre des espions. On les saisit et on les pend. Cinq galères approchent davantage ; l'une d'elles mouille en vue de Portsmoulh : les habitans font mine de fuir dans l'intérieur des terres; l'équipage français les poursuit, tombe dans une embuscade et est massacré : la ga- lère est livrée aux flammes. Ce fut alors que le commandant français , furieux du peu de succès de son expédition , fit voile vers Douvres, s'empara de la ville, la mit à feu et à sang, et se retira chargé de dépouilles. Un moine bénédictin , nommé Thomas , laissé seul dans le couvent , refusa de quitter le sanctuaire et d'indiquer aux Français les trésors cachés qu'il renfermait; on le tua près de l'autel : les citoyens de Douvres demandèrent sa canonisation. Mais saint Thomas de Cantorbéry avait déjà reçu la sanction pontificale, et ces deux saints Thomas, si voisins l'un de l'autre, ne permirent pas au Saint-Siège d'exaucer le vœu des habit ns. Edouard envoya le traître Tuberville au supplice et médita sa ven- geance contre la France , qu'il menaça d'une expédition formidable.
Elle manqua, faute de discipline. Depuis long-temps les matelots des Cinq-Ports et ceux d'Yarmouth, vivaient dans une hostilité déclarée. A peine Edouard, qui avait promis secours au comte de Flandre contre le roi de Fiance , eut-il débarqué à Sluys, le parti d'Yarmouth et celui des Cinq- Ports en vinrent aux mains: leur acharnement détruisit toute la flotte de leur souverain. Les matelots d'Yarmouth y per- dirent vingt-cinq vaisseaux qui coulèrent bas ; trois des plus
DE LA MARINE ANGLAISE. 13
gros navires, un entre antres qui portait le trésor royal, perdirent leur équipage , furent démàlés et jetés en pleine mer. Il fallut que le roi , victime de cette guerre civile , renonçât à son entreprise et revînt à Londres.
Combattre la France par la force des armes, ce n'était pas assez: Edouard voulut la combattre par la politique, les al- liances et la diplomatie. Son ambition calcula les avantages que procureraient à l'Angleterre son union avec les Pays-Bas, et la ligue de ces deux pays contre Philippe-le-Bcl. Guy, comte de Flandre, vieillard paisible, ne songeait qu'à main- tenir dans le repos et l'exercice de l'industrie des sujets qu'il aimait. Il promit au fils d'Edouard , Edouard de Caernarvon , sa fiile la plus jeune, Philippa. A peine le bruit de cette union se répandit-elle, que le roi de France s'clïiaya : c'était déjà ( dit le Portugais Sucyro) une maxime d'état admise par la po- litique française que les plus grands périls s'attachaient à l'al- liance de deux pays commerçans voisins de la France. Décidé à rompre ce dessein , Philip}x; invita le comte Guy à venir le trouver à Corbeil, où il le reçut, ainsi que la comtesse, sa femme, avec une injurieuse dureté, l'accusant de déloyauté et de perfidie. «Disposer de sa fille sans s'assurer de l'assenti- ment du suzerain, c'était ( disait-il) un crime au premier chef ». Le vieillard répondit par des protestations de loyauté. Enfermé , ainsi que la comtesse , dans la tour du Louvre , il en appela au jugement de ses pairs , qui , plus équitables que le roi, demandèrent la liberté des deux prisonniers, à con- dition que le comte Guy remettrait sa fille en otage et ne contracterait aucune alliance avec rx^ngleterre. La malheu- reuse Philippa , livrée au roi de France par ses parens qui la quittèrent , « dit l'historien Sucyro, avec beaucoup de dou- leurs et de larmes , » con grandes lagrimas y sentimientos ; fut prisonnière à l'âge de seize ans ; Guy frappé d'une affliction profonde revint dans son pays. Le pape, dont il invoqua le secours, menaça Philippe -le -Bel d'excommu- nication , et exigea la remise de Philippa entre les maius
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de son père. Vaine menace; les foudres de l'Église furent impuissantes: la justice, soutenue par l'autorité pontifi- cale , a toujours exercé peu d'influence lorsque la force des armes ne la soutenait pas. Les anathèmes des papes n'ont pesé dans les destinées du monde que ligués avec l'influence de l'or, la marche des armées et l'effort des ambitions ar- dentes. Les menaces du légat provoquèrent la risée de Phi- lippe-le-Bel. Alors Guy écouta les propositions d'Edouard , roi d'Angleterre; de l'empereur Adolphe; du duc d'Autriche; et de quelques autres puissances inférieures. Une vaste ligue contre la France fut formée. Edouard s'engageait à l'assister de troupes et d'argent ; et il fut stipulé que si la détention de Philippa continuait, ou si elle venait à mourir, sa sœur épou- serait le prince de Galles. Le roi et le duc prêtèrent serment sur les Écritures saintes et jurèrent de ne jamais contracter de paix séparée avec la France: sermens inutiles, que la politique ne manque jamais de briser.
La guerre éclate, Edouard conduit ses troupes en Flandre, et leur insubordination, leurs violences, révoltant les citoyens de Bruges et d'Ypres, les exposent à des vengeances et à des combats qui les chassent bientôt. Les Ecossais se lèvent à la voix de Wallace : le roi Edouard voit de nouvelles difficultés l'envelopper de toutes parts ; il recule prudemment ; et redou- tant les résultats d'une alliance obstinée avec le malheureux comte de Flandre, il oublie son serment inviolable, se re- tourne vers la France , demande à Philippe-le-Bel sa fdle pour le prince de Galles , et épouse lui-même une sœur de Philippe. Les autres confédérés , moins prudens et plus loyaux, soutiennent la guerre commencée; mais la destinée semble prendre parti pour la cause injuste, contre la mal- heureuse Philippa. Une jeune fdle sans tache, un vieillard innocent , sont sacrifiés par la bataille de Bouvines : Dieu est pour les (jros escadrons! Quatre ans d'un cachot obscur écrasent ces deux victimes , dont fhistoire n'a pas assez fait ressortir la pureté et la grandeur. Relâché pendant une trêve,
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le duc apprend que la irève expire : au lieu de fuir, l'hono- rable vieillard revient, à l'expiration de la trêve, se constituer de nouveau prisonnier. « Ponctualité sublime , qui ne triompha « pas , dit l'historien portugais , de la dureté du roi. » II mou- rut à quatre-vingts ans dans la prison de Philippe-le-Bel , et son cadavre vénérable , enfermé dans une bière de plomb , fut remis aux députés du pays. Quant à Philippa , elle ne connut ni liberté ni bonheur; la mort seule la délivra: comme son père, elle expira sous les verroux du roi de France. Malheu- reuse enfant, dont le sort tragique, l'une des plus aifreuses iniquités de l'histoire est à peine l'objet d'un souvenir pour les historiens !
Deux années après , Edouard de Caërnarvon épousa Isa- belle , fille de Philippe-le-Bel , celle que Shakspeare a nommée la Louve Française : mariage qui sanctionnait et consa- crait tous les actes injustes et atroces des années précé- dentes ; et les prétentions de Philippe-le-Bel ; et l'abandon d'Edouard; et le martyre de Philippa et de son père. L'An- gleterre et la France s'unissent : on s'attend à toutes les félicités , à toutes les gloires ; deux couronnes puissantes n'en font qu'une. <c Mais ce mariage ( ainsi parle Sueyro ) cé- cc lébré avec l'éclat le plus pompeux et la plus vive allégresse , ce fut pour la France une source de ruine et de malheur, ce A ce titre les Anglais se prétendirent maîtres de la France: a et leur réclamation , suscitant d'interminables combats , ce fit couler des torrens de sang. iVotre Seigneur, ajoute ce l'écrivain catholique, permit un tel résultat par un juste ju- ce gement , afin que les hommes reconnussent combien leurs ce opinions sont incertaines et fausses. Certes, les Français ce eussent beaucoup mieux agi dans leurs intérêts, s'ils ne se ce fussent pas uniquement opposés au mariage de Philippa ce et d'Edouard. »
Suivons celle dramatique histoire dans ses rapports avec les progrès de noire marine. L'inimilié infatigable de l'xVn- glelerre cl de la France paraissait devoir s'éteindre et s'affai-
16 A>>ALES
blir sous rinfluence de ce traité, scellé par un mariage; mais Edouard n'oublia pas ses intérêts. L'ambitieux Edouard, en s'alliant à l'injuste Philippe -le- Bel, eut soin de faire reconnaître et sanctionner légalement , pour la première fois, celte souveraineté de l'Angleterre sur les mers, souveraineté illusoire et vaine si elle n'est protégée par la suprématie réelle. Edouard avait de l'argent, des hommes, un commerce naissant et de l'audace : il mit en avant celte prétention que sa valeur et son adresse soutinrent. Quant à Philippe, il ne discuta pas les bases de Ja soveraifjne seigneurie des mers, que s'atiribuait la Grande-Bretagne.
Quelques rapports internationaux s'établissaient ainsi : Alphonse-lc-Sage , roi de Castille, beau-frère d'Edouard, obtenait le droit d'employer des Anglais à la construction de ses navires ou d'acheter dans les ports d'Angleterre les ga- lères et vaisseaux qui devaient lui servir contre les Maures. A celte époque même, la supériorité était acquise à notre construction navale. On voyait aussi se former les alliances naturelles et nécessaires des intérêts européens qui se grou- paient par masses. Les Espagnols se rapprochaient des An- glais; jamais, en dépit des circonstances et des hasards de la politique, il n'a régné entre ces deux peuples ce sen- timent profond d'inimitié qui est entré jusqu'au fond des cœurs , en France et en Angleterre. Dc-jà Edouard F'', qui avait épousé la fille de Philippe-lc-Hardi , avait ressenti profon- dément cette haine. Son premier fils, malade toutes les fois que sa mère française lui donnait le sein , acceptait volontiers le lait d'une nourrice anglaise : « Dieu te bénisse, mon fils, (c s'écriait le père! Tu es bien un véritable Anglais! Continue (c ainsi , et n'accepte rien de la France ! » Les Français nous rendaient bien ces sentimens. Toute leur politique était di- rigée contre nous; craignant l'unité de la Grande-Bretagne et sa situation insulaire; ils n'oubliaient rien pour paralyser les efforts de nos rois, qui voulaient centraliser leurs forces et doubler leur puissance. Peuple et seigneurs partageaieni
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le même éloignement : la dcfiance était mutuelle et amère. Les instructions données aux matelots anglais, qui péné- traient dans un port de France, attestent le peu de sym- pathie des deux nations : ces derniers devaient se mettre en garde contre toute surprise ; être prêts au combat; ne s'aventurer sur le rivage que bien armés, et se réserver, en cas d'attaque, la facilité d'une retraite. L'hostilité était dans les âmes.
Au surplus , les matelots européens étaient moins alors des marins disciplinés que des bandits. Sous quelque pavillon qu'ils naviguassent, ils ne montraient de respect ni pour la propriété, ni pour le droit des gens; ainsi se conduisent aujourd'hui les corsaires de la presqu'île Malaye. La mer était le théâtre d'un immense brigandage: Français, Espa- gnols, Portugais, Anglais, donnaient, sans distinction, la chasse aux pavillons amis ou ennemis qui leur promeKaient ime proie. On accuse les Espagnols de celle époque d'avoir arboré le pavillon portugais pour exercer la piraterie, et surtout pour irriter l'Angleterre contre le Portugal. Cha- cun se croyait en droit de soulever les plus étranges piTten- tions. Le roi de France, en guerre avec la Flandi-e, apprit que le connétable de Douvres avait mis l'embargo sur un vaisseau espagnol chargé d'armes et de munitions destinées aux Flamands. Aussitôt, il écrivit à Edouard qu'il ce le sup- <c pliait de vouloir bien s'approprier ce vaisseau, et réduire tt en esclavage ceux qui le montaient , iamqumn serros et « exclavos. :» Edouard lui répondit qu'il ignorait cette cir- constance, mais qu'il ne manquoiait pas d'agir ainsi que le roi de France le desirait. Le transport d'armes et de muni- lions destinées à des ennemis était un des sujets les plus fréquens de querelles et d'hostilités : souvent on pillait, sous ce prétexte, un vaisseau neutre et innocent. Sans cesse en- travé, le commerce élevait de temps en temps sa tête affaiblie : les encouragomens qu'il recevait par intervalles étaient loin d'équivaloir aux atteintes perpétuelles qui lui étaient poilécs. y.—k" siiKiE. 2
18 AMNALES
L'Aquitaine et la Guyenne , provinces qui frémissaient de se voir anglaises, s'impatientaient de ce joug, et payaient avec peine les impôts; l'Angleterre, de son côté, faisant balayer les mers par ses navires, amenait dans ses ports cent vingt vaisseaux normands, et confisquait les biens de tous les Français domiciliés dans la Grande-Bretagne. Les couvens et les monastères de la côte , dans lesquels se trouvaient de;5 prêtres français, furent repeuplés de nationaux ; sévérités que l'on peut qualifier d'un autre nom et qui donneront quelque idée de l'animosité anti-gallicane qui pénétrait déjà tous les esprits. Le siècle suivant porta les fruits sanglans de cette animosiléj et la science navale, au lieu de s'appliquer au com- merce et à la richesse des peuples , ne fut que la vassale de CCS haines séculaires.
En 1327, les forces maritimes de la Grande-Bretagne avaient subi une décadence , naturellement expliquée par les troubles civils du pays et les guerres intestines qui avaient pesé sur lui. Edouard III, placé sur le trône par les crimes de sa mère et la déloyauté de ses partisans , trouva la marine royale presque entièrement détruite. Il renversa, d'une main courageuse, le favori de sa mère, s'empara du gouvernement et consacra toute son énergie à reconstituer l'armée de terre et de mer : il était temps. Le conflit entre les deux grands peuples voisins était imminent et devait être terrible : la mau- vaise organisation de la féodalité rendait cette lutte inévi- table. Comme duc d'Aquitaine, le roi d'Angleterre devait hommage au roi de France ; hommage qu'il refusait ou esquivait. Petit-fils de Chaiies-le-Beî, par les femmes, il prétendait au trône de France , occupé par Philippe -de- Valois, neveu du même Charles-le-Bel. Les pairs de France repoussèrent sa prétention ; l'on sait avec quel mélange d'astuce, de hardiesse, de réserve et de violence, il refusa wne partie de l'hommage que son suzerain exigeait de lui ; écarta la cérémonie du vasselage , protesta secrètement contre l'acte auquel il semblait se soumettre eu public j
DE LA MAiVI5E ANGLAISE. %y
et, à force de délais, de subterfuges, d'embarras et d'incir- dens habilement ménagés , laissa en suspens deux questions épineuses : l'hommage à rendre au roi de France , et la légi- time propriété de cette couronne. Il voyait ce beau pays di- visé; les suzerains armés contre les suzerains; le peuple ac- cablé de corvées et d'impôts; l'autorité royale mal assise; l'art de la guerre livré au seul courage , sans discipline et sans prudence; les communes mécontentes, et prêtes à suivre l'exemple des turbulentes communes de Bruges et de Gand; tout une partie de la France et l'une des plus riches, au pouvoir des Anglais ; la rivalité sanglante des nobles qui lui ménageait de redoutables appuis; enfin, le peuple anglais animé d'un grand désir de conquête et se promettant le pil- lage de la France. L'occasion était favorable : il la saisit.
Philippe-de-Valois n'ignorait pas ces projets et ces vues. Bien que la guerre ne fût pas déclarée, il multipliait, autant qu'il était en lui, les embarras de son compétiteur, lui sus- citait des ennemis acharnés et fomentait la guerre que lui livraient les Écossais sauvages. Ces derniers, appelant à eux les nombreux aventuriers dont l'Europe était infestée, se réunissaient à Calais, y armaient des navires et venaient désoler et piller les côtes anglaises. Une guerre ouverte eût causé moins de désastres. Edouard veut équiper de nouvelles flottes; il rencontre des obstacles; rien de ce qui est néces- saire à la construction des navires ne se trouvait à Bristol; il fallut éteindre , avant tout , la vieille inimitié d'Yarmouth et des Cinq -Ports ; perdre beaucoup de temps dans cette inutile diplomatie et ces stériles préparatifs. Nulle loi inter- nationale ne réglait encore les rapports de guerre et de paix entre les peuples. La Sicile neutre arme des vaisseaux pour l'Ecosse et l'on ne peut empêcher ces arméniens ; tous les ports de Flandre tiennent pour la France, et les embarras se mul- tiplient.
Le peuple et le roi d'Angleterre, unis dans la même pensée, opposent autant de persévérance que de courage et d'habileté
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ù ces difficultés nombreuses. Pendant que les Écossais clier- chent à se procurer des vaisseaux dans la Méditerranée et en Norwège , Edouard prend à son service des navires et des marins génois. L'hostilité des Français éclate : ils s'emparent de l'île de Cadsand (formée par les alluvions de l'Escaut), d'où ils se répandent sur les parages voisins , dévastant les côtes et pillant les convois. Une flotte anglaise, com- mandée par sir Walter de Blanny, amiral des ports sep- tentrionaux, part de Londres et fait voile vers celte île. Arrivés en vue de la ville principale , les cinq cents hommes d'armes et les deux mille archers anglais font sonner leurs trompettes. Leurs adversaires sont cinq mille chevaliers avec leur suite , commandés par Guy , bâtard de Flandre , sans compter les habitans de l'ile , braves et aguerris , et les ci- toyens du Dam qui se souviennent du pillage de leur cité, tous sont résolus à défendre leurs foyers jusqu'à la mort.
On fit seize chevaliers avant la bataille, selon l'usage. Les habitans se rangèrent le long de la chaussée , pour attendre les Anglais, leurs bannières flottant au vent. La première grêle de flèches qui jaillit de ces grands arcs anglais, si re- doutés, fit reculer les hommes de Cadsand; mais ils ne tardè- rent pas à se rallier et disputèrent bravement le terrain; la mêlée devint affreuse. Henry Plantagenet , digne de son nom, s'avançait enveloppé d'une cotte de maille épaisse ; dans le choc , il tomba : cette muraille d'acier et d'airain qui le proté- geait, l'empêcha de se relever. Sir Walter, l'amiral, qui combattait près de lui, le voyant se débattre siu' la terre, fit voler autour de lui sa gigantesque hache d'armes :
A la rescousse, s'écria-t-il , Lcmcaslre pour le duc de Derhy !
Les morts tombaient sous ses coups pressés, comme les épis sous le fléau. Quand la place fut libre, il releva Planta- genet , dont la présence et l'héroïsme rendirent le combat plus ardent. Les archers anglais , fidèles à leur renommée , assu- rèrent la victoire. A une époque où l'artillerie était inconnue.
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ces flèches lointaines, dirigées par un coup-d'œil sur , et frap- pant l'ennemi au défaut de la cuirasse, décidaient du sort des batailles. Toutes les défaites que la France eut à subir pendant le cours de ce siècle, malgré l'intrépidité de ses soldats et la valeur héroïque de ses chevaliers, n'eurent pas d'autre cause. Habituées à jouir de droits plus éten- dus que les Communes de France, les Communes anglaises faisaient leurs délices d'un exercice guerrier, qui leur valut bien des victoires; mais les suzerains de France auraient au avec peine des armes si redoutables entre les mains de leurs vassaux. Aussi ne favorisaient-ils point le maniement de l'arc : la bouillante noblesse de France voulait que l'honneur des combats appartînt à elle seule. Cette prétention héroïque tourna bientôt à son détriment : les plus briilans chevaliers se précipitaient en tumulte dans la mêlée ; tandis que les archers anglais , sortis des Communes , masses compactes et terribles , jonchaient le sol d'ennemis morts. ACadsand, les archers anglais triomphèrent encore ; le bâtard de Flandre fut fait prisonnier; la ville mise à feu et à sang; plus de trois mille hommes périrent; et les vainqueurs, qui avaient acheté cher leur victoire, revinrent à Londres, chargés de dépouilles.
Edouard espérait la conquête de la France; mais son peuple commençait à se lasser de payer des impôts. Dans les comtés d'Essex et de Sussex, les taxes réclamées pour la défense des côtes furent obstinément refusées: le roi envoya des troupes pour protéger les percepteurs, et il fallut entrer en composi- tion avec les mécontens. Aussitôt les Français profitent de ces révoltes ; ils accourent et mettent le feu à Porlsmouth , que l'on déclare exempt d'impôts pendant six années. Londres est for- tifié. Dans la crainte d'une invasion, l'ordre est donné de son- ner le tocsin dans toutes les églises qui bordent la côte, dès qu'on apercevra l'ennemi. Pn'caulion dictée par la prudence ; mais qui peut faire apprécier l'état des esprits, les senlimens des deux nations, la crainte inspirée aux Anglais par les armé- niens du roi de France, et l'animosité de ses sujets. L'Edouard
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Cl le Chrisfop/ie, deux grands vaisseaux anglais, chargés de laines et d'argent qu'ils rapportaient de Flandre, furent cap- turés après un combat de neuf heures : six cents Anglais pé- rirent. Toutes les plages basses de la (irande-Bretagne, expo- sées aux attaques des Français , se couvraient de ruines et de débris. Hastings, les havres de Devonshire et de Cornouailles , le détroit de Bristol, voyaient les vaisseaux français vomir, sur leurs rivages, des guerriers terribles et sans pilié, qui pillaient et brûlaient les maisons et les navires. Plymouth n'était plus que cendres.
Le vieux sir Hugues de Courtenay, malgré ses quatre- vingts ans, arme les hommes de la côte, les anime , les con- duit au combat, et fait fuir les agresseurs. Accablés par les arbalètes françaises, les hommes de Courtenay mar- chent à l'ennemi , le repoussent dans les eaux et y noient cinq cents honnnes. Les Français ne se découragent pas : cinquante de leurs vaisseaux remontent jusqu'à Southamplon; c'était dimanche : tout le monde se trouvait à l'église. La ville, ainsi surprise, fut mise à sac. Pendant un jour et une nuit, le pillage, le massacre', l'incendie accomplissent leurs saturnales. Les gibets s'élèvent dans les rues : tous les nobles que l'on rencontre y sont suspendus. Sur ces ruines fumantes, les matelots vainqueurs s'enivrent , et le comte d'Arundel , ralliant un corps d'Anglais , pour les attaquer, les trouve incapables de se défendre ; plus de cinq cents périssent. Un des fils du roi de Sicile , qui se trouvait parmi les agresseurs , lutte quelque temps contre un paysan athlétique qui , armé d'un fléau , abattait tout sur son passage.
« Rançon , rançon , lui cric-t-il en français !
— Oui , répond le paysan , qui ne savait pas un mot de cette langue des gentilshommes, je sais que tu es un Frmiçon et lu mourras ! »
Efl"rayé par ces attaques continuelles des flottes françaises ; le roi donna les ordres les plus sévères pour fortifier Win- chester, Chichester et Southamplon. A cette époque où la
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vassalité emportait toujours le service militaire ; les habiians , d'après le commandement exprès du roi, furent forcés de se procurer des armes, de faire le guet sur leurs murailles et de revenir habiter leurs maisons, qu'ils avaient abandonnées; il le fallait, sous peine de voir leurs propriétés confisquées et absorbées par le domaine royal. Lord Richard Talbot, avec vingt hommes d'armes et cent archers soldés par le roi , prit le commandement de Southampton et reçut 100 ^ à titre de prime ou de gratification. L'évêquc de Winchester, le prieur de Swithin , l'abbé d'Hyde , reçurent l'ordre de ne pas quitter leurs manoirs voisins de la côte. Ou garnit d'armes et de mu- nitions le château de Carisbrook ; et les habitans de l'île de Wight, auxquels il était défendu de quitter leur île, reçurent en échange l'exemption de tous les impôts, et le droit de n'être appelés , pendant toute la guerre , à siéger comme membres d'aucun jury cl d'aucune espèce d'enquête.
On songeait aussi à la guerre agressive. Les Communes offrirent au roi ( sous de certaines conditions qu'il pouvait accepter ou refuser) trente mille balles de laine , dont deux mille cinq cents qu'elles le priaient d'accepter en tout état de cause. La Chambre des Lords lui accorda la dîme de tous ses revenus pour l'année. Les Cinq-Ports offrirent d'appa- reiller, pour une époque fixe, trente vaisseaux, dont vingt- un appartenant à leurs ports et neuf à la Tamise. Ils devaient supporter la moitié des frais ; le conseil privé s'offrit à en sup- porter l'autre moitié , sans prétendre établir ce libre don comme un précédent et comme un privilège royal. Les matelots de l'ouest promirent de mettre à la voile quatre-vingt-dix navires et dix vaisseaux de cent tonneaux équipés à leurs frais; enfin le rendez-vous fut donné à Dartmouth. Pour augmenter le nombre des matelots enrôlés par la presse et par la redevance féodale, une proclamation du roi invita tous ceux qui avaient reçu de lui des chartes de grâce , à venir à bord de ses vais- seaux pour y faire leur service.
Les matelots des Cinq-Ports , ardens à venger les uijurcs de
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leurs concitoyens, n'attendent pas même les ordres royaux; ils équipent à leurs frais, au mois de janvier 1340, des pinasses et des chaloupes qu'ils lancent à travers les brumes et la bise, et vont surprendre Boulogne sans défense. Dix- neuf galères , quatre grands vaisseaux, vingt chaloupes, tous les magasins et tous les ateliers de marine sont incendiés; la ville basse est détruite ; on pend douze capitaines de vais- seau. La civilisation n'avait pas encore adouci les atrocités de la guerre et la rage était au cœur des deux peuples. On essaya de tenir une conférence pour terminer cette situation si dé- favorable au commerce; mais l'aigreur des esprits était ex- trême, et rien ne put la calmer. Deux cardinaux assistaient à cette conférence. Edouard dit à l'un deux :
« Vous savez avec quelle cruauté les Français ont traité mon peuple; n'ai-je pas raison de leur rendre le mal pour le mal? — Monseigneur, répondit un des cardinaux qui était Ita- lien, la France est liée d'une corde de soie que vous aurez de la peine à rompre; c'est un grand pays: attendez, avant d'agir, vos confédérés les Hollandais et les Flamands! »
Edouard répondit au cardinal par des imprécations : il partageait l'irritation de son peuple contre la France , irritation qu'il excitait encore. Trois semaines après, toute la côte fran- çaise était à feu et à sang. Ce fut alors que lord Scroop fit monter avec lui , sur le sommet d'une tour d'où l'on découvrait les plaines françaises, le même cardinal dont nous venons de rapporter la conversation avec Edouard. On n'apercevait au loin que villages en flammes , édifices ruinés , laboureurs en fuite.
« Qu'en pense votre éminencc, demanda lord Scroop au cardinal. La corde de soie me semble prête à se rompre? »
Le roi de France répondait aux menaces par les menaces, aux massacres, par les massacres. Le comte de Salisbury et le fils du comte de Suffolk , faits prisonniers au siège de Lille, traversèrent la France dans une charrette, exposés aux ou- trages et aux sarcasmes de la populace.
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ccVoici , dit-on au roi , quand on les lui présenta , un heu- reux présage et un gage assuré de vos succès futurs !
« Qu'on les mette à mort, s'écria-t-il. »
Jean de Luxembourg , l'aveugle , roi de Bohême , qui avait abdiqué sa couronne , prit la parole :
ce Sire , dit-il, je ne m'enlrcmettrais pas dans celte affaire,' si vos prisonniers n'étaient d'un mérite qui égale leur rang ; mon avis est que l'on ne doit pas égorger de sang-froid un ennemi vaincu. Ce sont les ennemis de Votre Majesté ; oui, sans doute ; mais des ennemis honorables , qui ne se sont bat- tus qu'après le défi de guerre dûment porté , et dans la que- relle , juste ou injuste, de leurs seigneurs naturels. Il n'est pas probable qu'ils se fussent rendus si aisément à votre mer- ci, sans le stratagème qui vans les a livrés, et s'ils n'eussent pensé qu'on les traiterait loyalement, comme prisonniers de guerre. Que le roi Très-Chrétien ne se montre donc pas plus cruel et plus terrible que ses ennemis eux-mêmes ne l'ont supposé. Les chances de la fortune sont douteuses. Si ces hom- mes meurent , quel est celui de vos seigneurs qui voudra mar- cher dorénavant sous vos bannières , sachant que , s'il tombe au pouvoir de l'ennemi, la loi du talion ne lui offrira pas de quartier ? Toutîe monde peut être pris les armes à la main ; dans quelques jours, le malheur de ces chevaliers sera peut-être le nôtre. Mon royal ami et frère , soyons braves ennemis et vain- queurs miséricordieux! et pour accomplir de telles cruautés, attendons an moins que les Anglais nous donnent l'exemple. »
Cette généreuse remontrance, dont les chroniqueurs du temps ont conservé les paroles exactes, sauva la vie des pri- soimicrs ; mais Philippe exigea une très forte rançon et mit à prix la tête d'Edouard. Ce dernier se trouvait à ïpswich , prêt à passer en Flandre, lorsque ses amiraux ravcrlirent du dan- ger qui l'attendait s'il ne s'entourait de forces assez considé- rables pour déjouer les hostilités de Philippe. Ce dernier était maître de quatre cents voiles, dont deux cents vaisseaux de haut bord. Edouard n'avait encore que deux cents voiles qu'il
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augmenta de soixante autres embarcations, lorsqu'il apprit la supériorité de son adversaire et les ordres donnés par Phi- lippe à ses troupes de terre et de mer. Edouard partit de l'Or- well, le jeudi 22 juin, et le lendemain il découvrit la côte de Flandre, tout ombragée, pour ainsi dire, par une forêt de mâts et de pavillons. « Quels sont ces navires? demanda Edouard à son pilote:
— Sous le bon plaisir de votre majesté , répondit-il , ce sont les vaisseaux de ces Normands dévastateurs , qui ont fait tant de mal aux habiians de nos côtes : ceux-là même qui ont bfûlé votre bonne ville de Southampton et capturé vos deux plus grands vaisseaux : l'Edouard et h Saint-Chrisiophe.
— Ah ! s'écria Edouard, il y a bien long-temps que je de- sire me battre contre ces hommes ! Par la grâce de Dieu et de saint Christophe , le moment est donc venu ! Ils m'ont fait tant de mal, que je serai vengé si je le peux. Allez recon- naître leur situation , vous lord Rcginald Cubham , sir James Chandos, et sir Stephen de la Burkin. »
Les chevaliers obéirent , et rapportèrent que les quatre cents voiles de l'ennemi se divisaient en trois escadres ren- fermées dans le havre de Sluys (l'Ecluse , ville de Flandre). Le f2imeu\ Saint-C Jn'isfophe j le géant des vaisseaux de l'époque , se trouvait au nombre de ces navires, dont dix-neuf surtout se faisaient distinguer par leurs proportions extraordinaires.
« Qu'on jette l'ancre, s'écria Edouard, je serai l'amiral de la flotte. »
L'ancre fut jetée à Sluys, dans un lieu nommé autrefois le marché aux chevaux, parce que, dans certains temps, le bruit des vagues émues rappelle le piétinement des cour- siers. Là fut donnée la première bataille navale qui ait couronné de succès les armes anglaises : celle de Dam avait été plutôt un pillage et une surprise , qu'une bataille navale. Parmi les matelots français , on remarquait les Espagnols de la Biscaye et de la Catalogne, matelots célèbres par leur ha- bileté et par leur audace. Les galères génoises étaient com-
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mandées par le frère du Doge , le célèbre Gilles-Barbe-Noire (Bocancgra), chargé à-la-fois de s'opposer au débarquement des Anglais , et d'empêcher les Flamands de porter des se- cours aux flottes anglaises. L'amiral-général de la flotte fran- çaise, Pierre Bahuchet, que tous les annalistes flétrissent, jaloux de l'amiral génois, s'attachait surtout à contrarier ses plans. Barbe-Noire voulait aller au devant des Anglais, pro- fiter de la marée et du vent pour les combattre : Bahuchet prétendait rester dans le port et les attendre. Les vaisseaux de ce dernier , privés de leur approvisionnement nécessaire par une fraude coupable, que l'amiral avait dirigée à son profit, manquaient de tout ce qui peut assurer la victoire; Enfin les gens de Bruges, postés sur le rivage, formaient des lignes prêtes à accabler la flotte française. La supério- rité du nombre appartenait, il est vrai, aux Français; mais toutes les autres circonstances se réunissaient contre eux, et Barbe-Noire n'eut pas de peine à prédire la défaite.
Cependant Edouard rangeait ses vaisseaux en bataille. Sept grands navires, chargés des terribles archers d'Angleterre; formaient l'avant-garde ; ils étaient séparés, de deux en deux, par les navires à bord desquels se trouvaient les gens d'armes. Une escadre de réserve se tenait à distance ; une troisième , avec cinq cents archers et trois cenis hommes d'armes , pro- tégeait les navires sur lesquels les femmes étaient montées ; bientôt l'on hissa les voiles , et l'on déploya l'étendard d'An- gleterre.
L'aciion commença : pour la première fois les galères ne furent pas employées à l'attaque selon l'ancienne coutume , et leurs proues acérées n'essayèrent pas d'attaquer le flanc des embarcations ennemies. Le Riche-Olivier, l'un des prin- cipaux vaisseaux de la flotte anglaise , fut criblé de pierres et de traits lancés par les machines que les matelots fran- çais faisaient mouvoir. Mais les autres vaisseaux anglais, s'étant mis au vent, accoururent au secours du rdclie-Oli- vier, le sauvèrent et coulèrent les quatre galères qui l'at-
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laquaient à-la-fois. Cliarnock, auteur d'un bon ouvrage sur la construction des vaisseaux, afiirme que celte occasion fut !a première où les navires de guerre se mirent au vent pour gagner l'avantage sur l'ennemi. L'abordage a lieu, les trom- pettes et les tambours des Français se mêlent aux cris et aux hourras des Anglais : « Ce qui produisait , dit un chroni- cc queur , un tumulte horrible sur les flots ; car les échos des ce rivages voisins augmentaient le fracas.» Une grêle de flèches anglaises s'entre-choquaient dans l'air et se brisaient avec les traits lancés par les arbalétriers de France. Des deux côtés on était armé de crochets d'abordage , et l'on se battit corps à corps avec un incroyable acharnement. Les Français avaient placé le Saint-Christophe im premier rang; les Anglais redou- blaient d'efforts pour reprendre ce vaisseau colossal , dont le roi Edouard déplorait vivement la perte. Ils y réussirent, mais après une lutte si désespérée qu'ils ne trouvèrent à bord , au moment de leur triomphe , que cinq ou six combattans , de- bout sur les cadavres de leurs camarades. L'un d'eux était le capitaine Jean Yan Ileyle , Flamand , auquel les Anglais firent grâce, mais qui , peu de temps après, fut massacré par la populace de Bruges. Les archers d'Angleterre s'empa- rent du Saint-Christophe, et tournent vers l'ennemi , dit la chronique, la proue courroucée de ce navire. « Alors ce la bataille (continue Froissard, admirable narrateur des ce prouesses du moyen âge) devint terrible; car c'est sur mer ce que la guerre est merveilleuse. Là on ne peut ni fuir ni recu- ee 1er, il faut que chaque homme paie de sa personne : on doit ce tout attendre du sort des armes. » Le Saint-Edouard , le Coq-]\ air et le Saint-Georges , furent repris par les Anglais. Les machines employées par la flotte française étaient supé- rieures aux nôtres , et grâce à l'habileté des artilleurs fran- çais, elles coulèrent bas plusieurs beaux navires, entre au- tres un vaibseau du roi dont tout l'équipage succomba, à l'exception de deux hommes et d'une femme. La première escadre française périt tout entière ; la seconde fut si mal-
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traitée , que l'équipage harcelé des flèches ennemies , sauta par-dessus bord pour leur échapper. Lorsque Barbe-Noire vit qu'il n'y avait plus d'espérance et que ses efforts étaient inutiles, il vira de bord et sauva les débris de son escadre. Un grand vaisseau français , le Saint-Jacques de Dieppe , allait capturer le vaisseau le Sandwich appartenant au prieur de Cantorbéry , lorsque le comte d'Iiunlingdon vint à son secours , et le Saint-Jacques eut à se défendre contre deux ennemis à-la-fois. Il dut céder au nombre et à des forces supérieures : mais, le lendemain matin, quand nos soldais s'en emparèrent , après un combat de toute la nuit , ils trouvèrent quatre cents Français morts sur le pont. L'arrivée de lord Morley , avec une partie de la flotte septentrionale et un assez grand nombre d'embarcations flamandes, rendit la victoire plus décisive encore. Deux cent trente voiles françaises de- vinrent la proie des vainqueurs , entre autres le Saint-Denis, grand et beau navire dont les historiens parlent avec admi- ration. L'amiral concussionnaire, Bahuchet, fut pendu. Un autre amiral périt dans la mêlée.
C'était la plus grande bataille navale qu'on eût encore livrée dans ces parages. Le carnage fut terrible , et même en réduisant à leur valeur réelle les exagérations habi- tuelles aux chroniqueurs , on. trouvera au moins un total de trente mille hommes sacrifiés. Ajoutons que la puerre à cette époque était beaucoup plus meurtrière qu'aujour- d'hui. Il s'agissait d'une lutte corps à corps, d'une lutte acharnée , à l'arme blanche , où tous les coups portaient où la fureur s'accroissait à chaque instant, où le combat était individuel et forcené , où celte frénésie venait se joindre aux haines nationales; alors tout homme dont on n'espérait pas une rançon, tombait sous la hache ou l'épéc. La poudre à canon, si redoutable dans ses effets immédiats, a diminué les ra- vages de la guerre. Plus- les moyens de destruction dcviea- dronl faciles , plus le prix de la valeur individuelle s'affai- blira : et qu'est-ce que la guerre sans valeur individuelle?
Chaque nouvelle invention de meurtre devient donc un gage de paix. Quand il sera prouvé que chaque nation possède des chances égales d'anéantir la nation voisine , une convention tacite maintiendra tous les peuples dans les bornes d'une paix universelle.
Sir Thomas ]\Iortimer fut le seul Anglais de distinction qui périt dans cette affaire. Edouard, en rendant compte de la bataille , ne fit pas même mention d'une légère blessure qu'il reçut à la cuisse. La dépêche du roi, qui avait commandé le combat en personne, bulletin fort singulic^r, mérite, nous le croyons du moins, d'être conservé comme souvenir histori- que : (c Nous avons pensé qu'il était bon, dit- il, de vous in- cc former nous-même, pour votre bon plaisir et joie, des ce bontés spéciales que la miséricorde divine a versées sur ce nous. Il ne vous est pas inconnu par quels terribles orages ce de guerre tumultueuse nous avons été ballottés sur la terre, ce ainsi que sur l'Océan. INIais, quoique les vagues émues ce soient miraculeuses, bien plus merveilleux encore est le ce Seigneur tout-puissant qui a transformé notre tempête eu ce calme, et qui nous a préservés, contre toute attente, au ce milieu de tant de périls. Au moment où nous voulions partir ce pour la Flandre , Philippe-de-Valois, notre ennemi mortel, ce arma une grande et puissante flotte dans l'espoir de s'em- ce parer de nous et de mettre un obstacle aux grandes entre- ce prises que nous avions projetées. Le Dieu de miséricorde ce nous'voyant dans ce danger, nous prit sous sa spéciale ce protection, nous envoya un vent prospère et des secours ce considérables , et nous soutint pendant un combat affreux ce qui détruisit les forces ennemies , non sans nous coûter ce beaucoup d'hommes. Nous ne doutons pas que, par suite ce de cette protection d'en haut, la navigation des mers ne ce devienne beaucoup plus facile à nos sujets, et qu'ils n'eu
ce retirent beaucoup d'autres avantages » Le reste de ce
bulletin ne renferme que des actions de grâces qui attestent le génie religieux, de l'époque : elles ont quelque chose de tou-
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chant, si l'on pense que l'homme qui s'abaissait ainsi de- vant la puissance suprême était un guerrier couvert de fer, que la crainte n'atteignait pas , et qui était peu accessible aux faiblesses et à la pitié. Long-temps après cette victoire , elle était encore regardée comme le plus grand trophée des armes anglaises sur l'Océan. « Il y a cinq cents ans, dit sir Roger ce Williams, qu'on n'a vu pareil combat sur la mer; on ne « peut lui comparer que la bataille de Lépante et la défaite ce de l'amiral espagnol. Don Sancho Davila. » Personne n'osait annoncer à Philippe-de-Yalois cette nouvelle désastreuse : un bouffon de cour , race alors accréditée et qui se permet- tait tout, insinua par la raillerie ce que l'on n'osait pas dire ouvertement :
ce Oh! s'écria ce bouffon, en présence du roi, les Anglais ce sont vraiment de grands lâches! de grands poltrons! de ce grands misérables!
— ce Pourquoi, demanda Philippe?
— ce Rien n'a pu les engager à se laisser battre à la ba- cc taille de Sluys : au contraire , grâce au bon vent et à leur ce bonne étoile , ils ont complètement battu les vôtres ! »
Pendant la nuit qui succéda à cette victoire, Edouard coucha à bord de son vaisseau : il voulut que les clairons et les trompettes annonçassent le moment de son sommeil et de son réveil. Ensuite il reçut l'hommage des nobles et des bour- geois de Flandre; entendit dévotement la messe; se rendit à pied à l'église de Notre-Dame d'Aidcnberg , et vit les habi- tans de Bruges suspendre, aux voùies de leur église, les trophées de sa bataille, comme ils y avaient suspendu na- guère ceux que Philippe-de-Valois avait conquis. Toutes les nations ont leurs triomphes qu'elles regardent comme des victoires exclusives : les hommes cesseront d'être hommes lorsque le succès ne sera plus adoré.
L'excommunication papale pesait alors sur la Flandre; mais Edouard avait eu soin d'amener avec lui des évêqucs de son pays, ce lesquels, dit la chronique, accomplirent les ce-
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l'émonies nécessaires, à la satisfaclion générale. » De là, il se rendit à Gand, où la reine lui présenta un enfant nouveau-né qui devait être un jour ce guerrier célèbre , connu sous le nom de Jean-dc-Gand. Elle tint ensuite, sur les fonts du baptême, le fds du célèbre Arteveld , le héros des communes de Flandre : comme elle se nommait Philippa, elle l'appela Philippe. La politique anglaise cherchait , dès cette époque , ses appuis parmi les ennemis de la France ; elle appelait à elle tous ceux qui pouvaient entraver la puissance et desservir les desseins de sa rivale. La France n'était pas en arrière d'hostilités et de vengeances contre son ennemie : les pages les plus hé- roïques du moyen-âge portent l'empreinte de celte double et sanglante fureur.
Mais Edouard trouvait sur sa route des obstacles que le courage seul ne peut pas surmonter. Il s'était engagé dans une guerre dispendieuse ; son peuple , grevé d'impôts , com- mençait à trouver trop lourdes des charges sans bénéfi- ces; SCS alliés attendaient les subsides qu'il avait promis. Il écrivit aux lords et aux Communes, qu'il lui fallait de prompts secours ou que son honneur courait grand risque. Le peuple anglais, qui regardait comme nationale la guerre contre la France, était pauvre et épuisé. Les seuls subsides qu'il accorda furent payés en nature : au lieu d'argent , il donna des balles de laine que le roi fut obligé de revendre à perte ; en ce temps, les usances de l'argent étaient ruineuses , et rien n'en réglait l'in- lérêt ; la vente des laines demandait du temps et les besoins du roi étaient urgens. Combien dut ressentir de peine l'àme guerrière d'Edouard !
Le pape se porta médiateur : il engagea le roi d'Angle- terre à se mettre en garde contre la confiance exagérée qu'inspire ordinairement la victoire , et contre la perfi- die habituelle des Flamands, toujours prêts, disait-il, à encenser le soleil levant. Il lui fit observer que ces derniers ne s'attachent à personne et ne servent avec fidélité que leurs propres intérêts; que les Allemands, eux-mêmes,
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avaient trahi son grand-père; et que, en politique, on n'a de véritables alliés que le succès, l'argent et la fortune. Il l'en- gagea à considérer que la France pouvait perdre dix batailles, sans être affaiblie; mais que, tout au contraire, sa situation dans un pays étranger et hostile, deviendrait chaque jour plus défavorable, quelques efforts que fissent les siens pour le soutenir et l'aider.
Jeune et impétueux , enflé de l'orgueil que lui inspirait une récente et magnifique victoire , Edouard n'écoutait au- cun de ces conseils : il eût repoussé toutes les propositions de paix qui lui étaient adressées si l'intervention d'une femme , Jeanne-de-Valois , comtesse douairière du Hénault , à-la-fois sœur du roi de France et belle-mèrc du roi d'Angleterre, n'eût pesé dans la balance. La situation de Jeanne, situa- tion étrangement dramatique, rappelait, comme dit l'anti- quaire anglais Barnes, la position de Jocaste, entre Étéocle et Polynice prêts à se livrer la guerre. Retirée dans le monas- tère de Fontaine-aux-Tertres, où elle se livrait aux pratiques religieuses les plus austères; elle quitta sa dévote solitude, lorsqu'elle apprit que son gendre et son frère allaient en ve- nir aux mains : on la vit sans cesse aller d'un camp à l'autre, et de son gendre à son frère, essayant de les ramener à la modération et à la paix. Souvent elle s'age-, nouilla devant ce dernier, dont elle connaissait l'àpre et om- brageuse fierté ; a ainsi qu'une bonne mère, dit la chronique, mêlant les commandemens aux prières et les larmes aux re- montrances , elle ne s'étonna et ne se rebuta d'aucun obsta- cle.)) Alliée à la plupart des confédérés belges, qui soutenaient Edouard , elle s'efforça d'obtenir leur coopération , parcou- rant la Flandie pour obtenir la paix, et apporta dans cette œuvre de charité toute l'activité et tout le zèle dont l'ambi- tion et l'intrigue s'arment ordinairement pour le service de leurs intérêts. L'histoire ((ui n'oublie pas les crimes et les guerres , devrait ouvrir un registre à part pour ces bonnes aqtions oubliées. Enfin , elle obtint , à grand'peiiie , une trêve
V. — h" SÉRIE 3
34 ANNALES
de trois jours , pendant laquelle les commissaires des deux rois se réunirent dans une petite chapelle. Présente aux con- férences , on la vit supplier , pour l'amour de Dieu , les An- glais et les Français de mettre de côté la passion et le préjugé pour s'occuper enfin du bien public , des intérêts de la chré- tienté et de ceux de la justice. Il fut convenu que l'on jurerait une trêve de sept mois, et qu'après ce temps écoulé les mêmes commissaires se réuniraient à un certain nombre de cardinaux pour conclure une paix définitive. Tel fut le résultat des efforts d'une femme , sans autre caractère et sans autre mission que sa divine charité. Non-seulement elle arracha la ville de Tournay au pillage et à l'incendie , mais elle sauva la vie à des milliers de soldats des deux partis.
Malgré la trêve, les côtes anglaises étaient impitoyable- ment ravagées parles coalisés. Massacres, incendies, <c ines- timables dommages » ne cessaient de les dépeupler. Edouard conclut alors une alliance entre les Cinq-Ports et Bayonne , dont l'influence maritime pouvait être utile à l'Angleterre : puis , dans un édit sévère et remarquable , il se plaignit de ce que les habitans des ports anglais ne tenaient pas tous leurs navires en état de repousser l'ennemi , et ordonna que cha- cun d'eux équiperait, immédiatement, pour le service mari- lime , tous les vaisseaux en rade de soixante tonneaux et au- dessus : enfin un député des ports secondaires, ou deux des autres ports , devaient venir à Londres chaque année , rendre compte de l'état des localités et recevoir les instructions roya- les. Afin de punir les Génois, qui avaient prêté secours à la France contre l'Angleterre, on captura six galères de celte na- tion , chargées de marchandises destinées à la Flandre, et on les brûla. Barbe-Noire fit des réclamations qui restèrent long- temps sans effet, et qui se terminèrent par un inutile compro- mis. L'intérêt des Génois était le pillage, ils s'en plaignirent quand ils en furent victimes et continuèrent à s'y livrer. En 13A2, Southaniplon et toute la contrée environnante furent de noliveau dévastées par les ennemis du roi d'Angleterre. Il
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avait recruté des troupes et rempli ses coffres : ce fut un bonheur pour lui qu'une occasion de vengeance ; il la saisit avec empressement,
Charles de Blois et Jean de ]\Ionlfort se disputaient l'héri- tage du duché de Bretagne. Par une contradiction fréquente en politique, le roi de France, qui n'occupait son trône qu'en vertu de la loi salique , et qui en soutenait l'efîîcacilé contre le roi d'Angleterre, prit le parti de Charles de Blois, qui ne prétendait à la couronne de Bretagne qu'en attaquant celte même loi. Monifort s'était emparé de la suzeraineté vacante , et avait offert à Edouard de lui rendre foi et hommage si ce dernier voulait le défendre. Arrêté à Nantes, et envoyé au Louvre comme prisonnier, pendant que sa femme Margue- rite était assiégée dans la forteresse d'Hennebon , il ne perdit pas courage : il avait pour femme un héros. Marguerite joignait à l'intrépidité d'un homme de guerre , la persévérante opiniâtreté d'un grand polilique. A peine vit-elle son mari prisonnier ; elle prit son jeune enfant avec elle , et visita toutes les forteresses et toutes les villes du duché qui tenaient encore pour son mari; réclamant en faveur d'un enfant et d'une femme l'appui de tous ces guerriers; payant exactement leur solde ; enfin s'assurant de leur affection : puis elle cnvova demander à l'Angleterre les secours promis. La flotte britanni- que, contrariée parles orages , mitquaranlejoursàfaire celte courte traversée. Cependant, la Lionne de Bretagne (^c est ainsi que tous les partis la nommaient ), se défendait avec une vigueur que les plus braves admirèrent. Ardente à repousser toutes les attaques des assiégeans, on la voyait, couverte de fer , montée sur un grand destrier , parcourir les rues, en- courager les hommes d'armes , forcer les femmes à l'imiter, et leur apprendre à porter dans leurs tabliers et dans leurs robes des pierres et de la chaux pour en écraser les assié- geans : elle dirigeait les machines, elle tenait conseil avec les chefs. Un jour, debout sur une tour crénelée, qui lui servait d'observatoire, elle reconnut que l'ennemi avait laissé le
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36 ASNALES
camp sans défense; elle descendit, réunit trois cents cava- liers, se mit à leur tête et alla brûler le camp français. Les ennemis quittèrent l'assaut quand ils virent leurs lentes enflam- mées, et accoururent du côté où le danger était pressant. La comtesse, dont la retraite était coupée, et le retour à Henne- bon impossible, partit au galop, entra dans Brest, dont les habitans lui étaient favorables; et vainement poursuivie par ses ennemis étonnés , elle s'y réfugia. Ce ne fut pas tout ; quel- ques jours après, la Lionne de Bretagne trouva moyen de ren- trer à Hennebon , et de tromper l'ennemi qui cernait la forte- resse. Ce fut elle qui releva le courage de la garnison en lui promettant l'arrivée prochaine des secours anglais. Ils arri- vèrent enfin ; le premier soin de la comtesse fut de conduire au combat, contre ses ennemis, sir Waller de Manny, l'amiral. Dans une sortie , commandée par elle et exécutée par ses nou- veaux alliés , elle détruisit une énorme machine qui lançait des pierres et faisait beaucoup de mal à la ville. « A la fin ce du combat, elle embrassa deux ou trois fois tous les capi- (c laines pour les remercier de leur bravoure , comme une « noble dame qu'elle était, dit Froissart. »
Don Louis de la Cerda , que les historiens français appellent don Louis d'Espagne , fds de Aon Alonzo-le-Déshérité , long- temps amiral de France , s'était attaché au service de Charles de Blois. Jamais ennemi plus redoutable, jamais pirate plus hihumain ne commanda une flotte. La manière dont il faisait la guerroie rendit affreusement célèbre, même dans ces temps baibarcs. Il avait chargé du pillage de plusieurs villes breton- nes , appartenant à Jcan^^dc Montforl , les vaisseaux qu'il com- mandait et qui côtoyaient les rivages armoricains , moins pour les soumettre à Charles de Blois, que pour en recueillir les dé- pouilles. Sii- Waller de Manny et sir Aymery de Clisson , em- barquèrent trois mille archers et beaucoup de gens d'armes, firent voile vers Qu imperlé , où les vaisseaux de don Louis étaient en rade , massacrèrent les équipages et s'emparèrent des richesses, vraiment e'merveiUahles, disent-ils, qui se
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trouvaient à bord. Puis ils allèrent en quête de don Louis, auquel ils livrèrent une bataille , comptée parmi les plus san- glantes de l'époque : ce dernier la perdit; s'échappa, criblé de blessures , monta sur une petite chaloupe ; et, poursuivi pai' sir Walter, se dirigea vers le port de Rennes. Au moment où il montait à cheval , les barques anglaises touchaient terre : on ne l'atteignit pas ; il avait quelques minutes d'avance. Dans ieur ardente poursuite , les Anglais montèrent à nu les premiers chevaux qui se présentèrent, et chevauchèrent long-temps en vain. Arrivé devant un château fort , nommé Rosternan , sir Walter s'écria :
a Vrai Dieu, chevaliers, si vous n'étiez si fatigués d'une « longue route , nous attaquerions ce château !
ce — A votre plaisir, « répondirent-ils, et ils l'attaquèrent. Ils allaient en devenir maîtres, quand la garnison d'une forteresse voisine vint au secours des assiégés. Sir John Butler, et sir Mathieu ïrelawney furent faits prisonniers : il fallut lever le siège. A son retour, sir Walter passa de- vant un fort, nommé Gomj-Ies-Bois , que la garnison avait traîtreusement livré quelques semaines auparavant â Charles de Blois. Sir Walter fit halte devant le château/ déclarant à voix haute qu'il ne ferait plus un seul pas jusqu'à ce que la trahison fût punie ; et que l'on verrait bientôt si elle avait autant de courage que de perfidie. Malgré une dé- fense digne de l'attaque , les gens d'armes ne tardèrent pas à pénétrer par une brèche dans le château. Sir AValter lie fit de quartier à personne : tous les assiégés furent massacrés. Sir Walter et ses chevaliers revinrent ensuite à Hennebon, où la comtesse, dit Froissard, leur fit grand accueil et grande chère, les embrassant tous et les priant de venir dîner au château. Pendant cette étrange époque, il se dépensait plus d'héroïsme pour la conquête d'une pro- vince qu'il n'en faudrait aujoiu'd'hui pour conquérir vingt royaumes.
Cependant Charles de Blois, soutenu par le roi de France,
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était maître d'une partie de la Bretagne ; et bientôt don Louis de Laccrda , guéri de ses blessures et animé d'un violent désir de vengeance, revint mettre le siège devant Hennebon. Seize machines gigantesques battaient la ville en brèche ; mais les pierres énormes qu'elles lançaient causaient peu de dommage aux assiégés , qui avaient pris toutes les pré- cautions nécessaires et qui amortissaient la violence des coups, en suspendant des balles de laine aux endroits menacés. On les voyait même se présenter sur les remparts , essuyer la place que venaient de frapper les pierres et s'écrier avec raillerie : « Allez , messires , allez chercher vos compagnons dans les plaines de Quimperlé. »
La fureur de don Louis ne cessait de s'accroître : c'était un homme qui avait tous les vices de sa nation , sans les qualités qui rachètent ces vices. Le besoin de la vengeance couvait depuis long-temps dans son âme. Il fit promettre à Charles de Blois de lui accorder un don , en récompense des services rendus par lui à ce prince : la promesse une fois donnée en présence de tous les chevaliers et hommes d'armes :
ce Eh bien! s'écria l'Espagnol, je réclame de vous deux prisonniers anglais : sir Mathieu Trelawncy et sir John Butler, pour que je puisse faire d'eux à mon plaisir. Ils ont battu mes troupes, tué mon neveu, et ils m'ont blessé: je ferai tomber leurs têtes sous les murs de la ville , en face de leurs compagnons d'armes : ce sera ma vengeance.
— Certes, don Louis, répondit Charles de Blois , je vous donnerai ces deux prisonniers , puisque je vous l'ai promis. Mais ce serait une action honteuse de mettre ainsi à mort deux chevaliers courageux. Nos ennemis pourraient traiter de même nos prisonniers; les chances de la guerre sont variables ; je vous en prie , cher cousin , prenez une meilleure résolution.
— Sachez , sire , répliqua l'Espagnol avec arrogance, que, si vous ne tenez votre promesse; en vérité, je quitterai
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votre service et ne vous aiderai ni ne vous aimerai lard que durera ma vie 1 »
Contraint par la sainteté du serment et la puissance d'une parole de chevalier, considérée comme irrévocablement obli- gatoire ; Charles de Blois envoya chercher à Favoet les deux prisonniers , et renouvela ses instances en leur faveur. Don Louis resta inflexible : il jura par Dieu et Santiago de faire tomber leurs têtes après le dîner. L'espionnage, moyen de succès toujours méprisé et toujours employé à la guerre, ne tarda pas à instruire sir "VValter de Manny de la situation des malheureux prisonniers. Mais comment les secourir, comment les venger et les soustraire à cette mort affreuse? Le plan fut tracé avec autant d'habileté qu'exécuté avec courage et avec adresse.
Sir Emery de Clisson , peu de temps avant l'heure du dîner, ouvrit la porte principale , et fit une sortie à la tête d'une nombreuse compagnie d'hommes d'armes ; tout le camp surpris s'arma pour le repousser ; puis , par une fuite si- mulée, il attira les Français du côté opposé à îa lente de Charles de Blois , qui renfermait les deux captifs. Pendant ce combat long et acharné, sir Walter, à la tôle de six cents liommes , sortit par une poterne, et, faisant un grand détour pour arriver à son but, sans être aperçu, se dirigea vers la lente, qui n'était point gardée. Les deux chevaliers s'y trouvaient , les maiiîs liées derrière le dos. Sir IV^alter les délia lui-même, les arma de deux épées et les fit monter sur des chevaux frais , qui les conduisirent sans coup férir jusqu'à ÎTennebon, où la comtesse leur fit son accueil ordi- naire. Le chroniqueur ne dit pas si celle fois elle eut soin de l'embrasser sur les deux joues : oubli qu'il faut repro- cher à l'historien , mais que sans doute la bonne comtesse n'eut pas à se reprocher.
Il fallut renoncer à la prise d'Iïennebon , petite forteresse qui , depuis celle époque , mérite une place glorieuse dans les annales militaires. Une nouvelle trêve fut signée, et la
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comtesse , s'embarquant avec son fils , ne larda pas à dé- barquer à Plymouth. Le roi Edouard renouvela en son honneur la magnificence de ces anciennes fêtes chevale- resques , qui firent dire à iMarguerite que la Grande-Bre- tagne « était un vrai Paradis. ■»
Pendant la trêve, on ne s'endormait pas. Don Louis, privé de sa vengeance, rêvait au moyen de l'assouvir et de la doubler. Il apprit que la comtesse, accompagnée des plus braves guerriers de l'Angleterre, allait revenir avec une flotte de quarante-six. voiles. Il espéra intercepter le convoi et stationna dans les eaux de Guernesey avec une escadre de trente-deux vaisseaux , mille hommes d'armes et trois mille arbalétriers génois. Long-temps les vents contraires arrê- lèrenr la marche de la flotte anglaise; enfin les deux flottes se rencontrèrent, ce Aux armes , aux armes , cria-t-on sur le pont des vaisseaux anglais ! Voici les Génois et les Espa- nols. » ce Aussitôt, dit le chroniqueur, trompettes de reten- tir, bannières de flotter au vent; la croix rouge d'Angle- terre est arborée , les archers couvrent le pont. L'avantage du nombre était de notre côté; mais les vaisseaux ennemis l'emportaient par le tonnage , et trois fortes galères ou car- raques espagnoles portaient les trois amiraux : don Louis , Carlo Grimaldi et Odoard Doria. Les arbalétriers génois, aussi célèbres que les archers anglais , commencèrent avec ces derniers , une joute meurtrière qui couvrit de sang les navires. Bientôt on en vint à l'abordage, ce Et les cheva- liers, dit Froissard, firent très bien de part et d'autre. » Xa comtesse de Montfort valait un homme : elle avait au poing une épée rouillée, mais pesante, dont elle se servait à merveille. Du haut de son navire qui se montrait par-dessus toutes les autres nefs, on la voyait animer les combattans, « comme si elle eût été la vraie déesse de la guerre. » Les en- nemis lançaient sur nous des poutres embrasées , des arche- gaies et de grosses pierres, qui faisaient grand ravage. La victoire était encore indécise quand la nuit suspendit le
DE LA MARINE A> GLAISE. Hi
combat ; les guerriers , sans quilier leurs armures , atten- daient le retour du matin , lorsqu'une bourrasque violente dispersa les vaisseaux des deux partis, les frappant les uns contre les autres avec une violence plus acharnée encore que celle de la bataille. Il fallut que la flotte anglaise se réfugiât dans un petit port français auprès de A^annes, tandis que les vaisseaux espagnols et génois, plus forts et mieux con- struits, forcés d'ailleurs d'éviter la côte, contre laquelle ils auraient échoué, soutenaient de leur mieux les avaries aux- quelles les exposait la tempête nocturne.
Dès que le temps se calma , les Français se mirent en chasse de quelques vaisseaux chargés de provisions, qui s'étaient séparés du gros de la flotte, et qu'ils remorquèrent pendant assez long-temps; mais bientôt l'orage soufflant avec Uiie nouvelle violence, il fallut abandonner une capture qui les exposait à périr. Deux de leurs vaisseaux firent eau et coulèrent bas; le reste de la flotte de don Louis, entraîné parles vents, fit cent vingt lieues en moins d'un jour, et se trouva en vue des côtes de Navarre : elle cingla vers La Ro- chelle et rencontra quatre navires de Bayonne dont l'amiral fit périr tous les hommes. Les exploits maritimes de don Louis furent toujours empreints d'une exlréme férocité : infatigable autant qu'inhumain , il ne s'arrêta pas un instant , et revint harceler les côtes anglaises; puis, se dirigeant sur le port de .Vannes, où la flotte d'Edouard se trouvait à l'ancre, il prit quatre vaisseaux chargés de provisions, en coula trois autres, et intercepta les approvisionnemens que le roi d'x\ngleterre attendait. Edouard , pris par la famine , fut forcé de conclure une trêve de trois ans ; beaucoup de soldats de son armée tra- versèrent la France et passèrent le détroit de la IManche pour regagner leur pays. Quant à lui , il préféra courir les hasards d'une longue traversée , et sa flotte fut dispersée par la tempête : un de ses vaisseaux périt. Celui qui portait la comtesse de Monlfort, après avoir couru mille dangers, entra dans un des ports du Devonshire ; et Edouard Jeté sur la
Ô2 ANNALES DE LA MARINE ANGLAISE.
côle d'Espagne , fut traité avec le respect et les égards dus à son rang.
Suivant la coutume de l'époque , on n'employa le temps de la trêve qu'à se préparer à la guerre : le combat était l'état normal des nations. Philippe conclut une alliance avec le roi de Gastille, prit à son service l'amiral Barbe-Noire, et per- mit à ses sujets d'abattre , dans toutes ses forêts , le bois né- cessaire à la construction des navires : celte résolution, disent les historiens anglais , porta grand dommage à l'An- gleterre. Le système féodal , qui avait tout fait pour la guerre, n'avait rien accompli pour le commerce ; rien de plus irrégulier que les privilèges des ports et l'organisation du service ma- ritime. On avait paru supposer que les Ports profitaient seuls du commerce naval et de l'entretien des vaisseaux; et lalégisla- tionlescontraignaità supporter seuls les charges dece service. Il parut indispensable de réorganiser la marine marchande sur des bases qui fussent d'accord avec une nouvelle civilisation qui s'annonçait. Pour remédier aux abus et favoriser le développement commercial , un conseil fut convoqué , au- quel on pourrait donner le titre de Parlement maritime : on y appela beaucoup plus de représentans que l'usage ne l'avait encore permis. Les débats de cette session ne sont pas arrivés jusqu'à nous; mais il paraît certain que des me- sures fort sages en furent les résultats, et que la première ébauche d'une législation maritime émana de cette assemblée.
(^ Naval and military magazine. )
4înaiKC$,
DES BANQUES PROVINCIALES
ET DES C03IPAG>-IES FI]NA>'CIERES
DANS LA GRANDE-BRETAGNE. 1
La hausse considérable , qui a eu lieu depuis six mois dans le prix de presque tous les objets de consommation, et le nom- bre toujours croissant des entreprises industrielles par actions , ont vivement occupé l'attention publique. On s'est eiforcé de re- monter aux causes, de deviner les conséquences probables de phénomènes si extraordinaires, et bien des personnes ont paru craindre qu'ils n'amenassent une crise semblable à celle de
(1) Note du trad. La résolution récente prise par la Banque d'Angleterre d'augmenter le taux de l'escompte et de le porter de 4 à 4 1/2 , puis à 5 ; les vagues inquiétudes que cetie mesure a jetées dans les esprits ; la crainte d'une crise commerciale imminente en Angleterre, dont le contre-coup réagirait nécessairement sur toute l'Europe; la diversité des opinions émises sur ce fait; les explical ions peu rassurantes que quelques journaux ont avancées : fout contribue à donner à l'article que nous publions aujourd'hui un grand intérêt d'actualité; car il porte avec lui la solution du problème qui a occupé si vivement les divers organes de l'opinion publique. Mais, à côlé de cet intérêt d'actua- lité, l'article qu'on va lire en présente un autre plus puissant encore, selon nous : c'est l'exposé succinct et rapide de l'abus que l'on peut faire du système des Banques et des Compagnies par actions. Ces combinaisons savantes, qui dou- Llent et triplent l'instrument des échanges, ou qui élèvent les plus petites fractions
64 BANQUES PROVINCIALES
1825. Sans doute, dans la posilion acluelle, il y a plu- sieurs points de rapport avec celle de ce lemps-là ; mais , quoique les circonstances présentent quelque gravité nous ne pensons pas qu'il y ait lieu d'éprouver à cet égard des alarmes sérieuses ; aussi , avons-nous vu avec regret les avertisscmens de la presse périodique et les discours de quelques membres du Parlement faire naître un commence- ment de méfiance, qui pourrait devenir, s'il se prolongeait, très nuisible aux intérêts les plus précieux de la patrie.
du numéraire à la puissance des grands capitaux , réunissent , hélas ! comme toutes les créations de l'homme, à coté de leurs incontestables qualités , des imperfections graves, que la prévoyance et la sagacité ne peuvent pas toujours jiallier. Dans un moment où tous les bons esprits s'appliquent à propager, en France, ces deux utiles institutions, nous pensons qu'il ne sera pas sans inté- rêt pour nos compatiiotes de connaître les résultats de l'expérience acquise par nos voisins, en France surtout , où notre l?anque nationale, circonscrite <IaQS le rayon de Paris, n'exerce pas la même prépondérance sur la masse générale des affaires que la banque d'Angleterre. Située au cœur de Londres, qui n'est pas seulement la capitale des Ïrois-Royaumes, mais le centre commer- cial du monde entier, la banque d'Angleterre, par ses nombreuses succur- sales, disséminées dans divers comtés; par la grande émission de ses bauk- Dotes, qui circulent partout comme monnaie légale ; par ses négociations constantes avec l'échiquier; par les encaissemens qu'elle fait sans cesse pour le compte de l'état ; par ses rapports avec les maisons de commerce les plus importantes des quatre parties du monde; par les escomptes qu'elle fait aux banques et aux banquiers des comtés , exerce une surveillance active sur le mouvement commercial de la Grande-Bretagne et sur les opérations des pe- tites banques. Elle en règle la marche, en modère les élans, et , par des avis sévères, semblables à celui qu'elle vient de donner, arrête leur trop grand essor. Il s'en fuul toutefois que la situation de la Grande- Kretagne soit aussi désespérée que l'ont faite plusieurs journaux , et il s'en faut surtout qu'elle ressemble à la crise désastreuse de 1825. Si des fautes ont été com- mises, elles l'ont été celte fois, du moins, en famille. L'engoûment des che^ niias de fer aura peut-être compromis quelques fortunes ; les cent millions cansacrés à la construction des machines pourront bien rester quelque temps improductifs, et les colporteurs de projets se trouver sans actionnaires. Mais les extravagances de 1825 sont loin d'avoir été renouvelées: on n'a pas envoyé des millions à des gouvernemens sans ressource; on n'a pas acheté des mines qui n'existaient pas ; ou n'a pas fourni des marchandises à des habilans qui
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Divers plans ont été proposés pour obvier à cet inconvénient ; mais , comme il s'y rallache des questions extrêmement ardues et délicates, il ne sera pas inutile de présenter ici quelques réflexions à ce sujet.
L'accroissement considérable des entreprises de chemins de fer, et les prix extravagans auxquels sont parvenues les actions de plusieurs de ces entreprises , encore eu herbe , sont au nombre des traits les plus caractéristiques du mou- vement actuel des an"aires. Le succès du chemin de Man- chester à Liverpool ne pouvait manquer d'exciter l'émula- tion des spéculateurs; néanmoins, pendant plusieurs années, il n'a été question que d'un petit nombre de raihcays , et cela dans des localités incontestablement favorables à leur établissement ; mais les choses ont bien changé depuis un an. Tout-à-coup une foule innombrable de projets sontéclos : il n'y a guère de ligne praticable entre deux grandes villes, quelque éloignées qu'elles soient, qui n'ait fixé l'attention des spéculateurs ; souvent même deux , trois , quatre projets ri- vaux ont été simultanément soumis à l'approbation du Par-
n'avaient pas lemoyen deks payer, et la banque n'a pasété obligée, en 183G, de se mctlie à découvert, comme elle le fit, en 1825 , pour arrêter la dé- bâcle. Au mois de décembre 1825, elle avait en circulation 700,000,000 fr. de bauk notes ; dans ses portefeuilles ne se trouvaient que des valeurs très douteuses; et, dans ses caves, elle ne possédait que 25,000,000 fr. de ma- tières d'or et d'argent. Voici quelle était la situation de la Banque dVingleterre au 20 septembre 1836.
PASSIF EVALUE EN FRANCS.
Bank-notes en circulation. 453,675,000 Dépôts et comptes couraiis. 352,950,000
Total du lasslf. f. 806,025,000
ACTIF EVALUE ES FRANCS.
Valeurs en portefeuille. . 755,150,000 Xumér.iirp et lingots. • . 142,975,000
TuTAi.de l'actif, f. S78J25,00()
Tout poi te doue à croire ([ue celle prétendue crise se réduira à un temps d'arrêt, funeste à quelcpiesuns, pénible pour tous; ma's ^indu^trie toujours croissai.te des Trois-Royaumes , le bon sens pralicpie et l'énergie des Anglais auront bientôt triomphé de l'obslacle et effacé les légères tr.'.ces qu'il aura pu laisser après lui;
Û6 BANQUES PROVINCIALES
lement ; les actions des entreprises déjà réalisées se sont éle- vées à un taux exorbitant, et celles des projets à peine ébau- chés se sont vendues à prime.
Il est facile de se convaincre que cette rage de railicays îi'esl point fondée sur une juste espérance des profits qui en doivent découler. Chacun sait que le chemin de fer de Man- chester à Liverpool , qui réunit tous les avantages que l'on peut désirer dans une entreprise de ce genre , n'a procuré aux ac- tionnaires qu'un dividende de neuf pour cent , et cela , sans que l'on ait pu mettre des fonds en réserve pour l'amortisse- ment des capitaux empruntés. Les chemins qui seront établis par la suite couleront moins cher, il est vraij mais cet avan- tage , assez probable , n'est encore qu'en perspective , et ne suffit pas pour expliquer la hausse énorme qui s'est opérée subitement sur toutes les actions des chemins de fer. La pre- mière impulsion paraît avoir été donnée par le succès pré- sumé du railway de Londres à Birmingham j les aventuriers et les hommes d'affaires ne tardèrent pas à s'apercevoir de cette circonstance; aussitôt les actions de cette entreprise montèrent; de grands bénéfices furent réalises : ils excitèrent l'envie de ceux qui n'y avaient point participé , et de là cette foule de projets indigestes, dont nous avons été inondés depuis six à huit mois.
Si cette fureur spéculatrice s'était bornée à l'établisse- ment des chemins de fer ou à des entreprises de nature à pouvoir être exploitées avantageusement par des compagnies d'actionnaires, il n'y aurait eu que demi-mal; mais il serait difficile d'imaginer une branche quelconque de commerce à laquelle on n'ait voulu appliquer ce mode d'association. Les projets les plus absurdes et les plus dangereux se sont formés de tous côtés. Il y a environ trois mois que le ?dancJiesfer Guardicoi publia la liste des compagnies projetées depuis le commencement de l'année dans les seules villes de Man- chester et de Liverpool. On sait que cette liste était incom- plète, et pourtant elle renfermait les noms de quatre cents
DE LA GRAINDE-BRETAGKS. 67
compagnies, ayant ou prétendant avoir ensemble un capital de 37,987,500 ^ (1,000,000,000 de francs), et, M. Pouîctt Thomson, dans son discours sur le budget, a déclaré que, d'après un relevé fait par lui , le nombre des compagnies sur le tapis dans le royaume entier s'élevait à près de quatre cents , et que le capital dont elles auraient be- soin pour se mettre en activité serait de 200,000,000 £ (5,000,000,000 de francs). Il s'est formé des compagnies pour des entreprises de tout genre , pour des manufactures de verre, d'épingîes, d'aiguilles, de savon, de térébenthine, de coton, etc. Il y en a pour tanner les cuirs, pour vendre du charbon, pour fabriquer du sucre de betterave, pour construire des chemins de fer dans l'Indostan, pour envoyer des navires à la pêche de la baleine. Une compagnie , dont îe capital primitif doit être de trois millions, mais qui pourra être porté à cinq millions, a été créée pour le commerce et la colonisation des cotes sud-est de l'Afrique; une autre s'est intitulée : Compagnie des Prêts à l'Agriculture ; enfin, dans Manchester seul , il a été formé six compagnies d'in- humation, et il n'y a pas de ville considérable en Angleterre , où il n'en existe une ou deux. Les actionnaires ont sans doute compté, pour le succès de ces entreprises, sur l'aug- mentailon de mortalité que causera le désespoir de tous leurs confrères, ruinés par de folles spéculations.
La manie des compagnies par actions n'est cependant pas la seule circonstance inquiétante du temps actuel. Elle a été accompagnée d'une hausse générale dans le prix des mar- chandises de toute nature. Ainsi le fer s'est élevé de 4 à 5 ^ le tonneau jusqu'à 12 et 14 £. Cette hausse a été sans doute en partie occiisionée par les besoins des entreprises de chemins de fer déjà commencés, mais bien plus encore par la pré- vision de celles qui ne sont encore qu'en projet. En attendant, ainsi que nous l'avons dit , presque toutes les denrées et mar- chandises ont participé à cette hausse. Cette circonstance de- vrait, dans tous les cas, paraître suspecte aux hommes doués
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de discernement; mais, aiijourd'Iuii qu'elle se joint à une si grande ardeur à se lancer dans des projets hasardeux et à une facilité extraordinaire dans l'obtention des crédits , elle offre la preuve certaine de l'action d'un principe dange- reux qu'il est de la plus haute importance de combattre et de maîtriser.
Depuis l'an 1708 jusqu'en 1826, aucune compagnie, com- posée de plus de six associés, ne pouvait s'établir en Angle- terre ou dans le Pays de Galles, pour s'occuper d'affaires de banque. Le retrait des billets de banques pi'ovinciales et la crise violente qui se manifesta à la fin de 1825 et au com- mencement de 1826, amenèrent l'abrogation de celle loi; et le gouvernement autorisa dès-lors l'établissement des ban- ques ayant un nombre illimité d'associés, pourvu que ce ne fût pas dans un rayon de soixante -cinq milles de Londres.
La défense avait été peu sage : l'abrogation fut un acte de justice; mais le résultat de cette mesure ne répondit pas aux espérances que l'on en avait conçues. Il aurait fallu bien autre chose encore pour poser sur une base solide le système des banques provinciales. L'acte du Parlement de la troi- sième et quatrième années de Guillaume IV, ch. 83, ordonne de transmettre annuellement à l'administration l'état des lieux où les banques sont-élablies, ainsi que les noms et la rési- dence des associés; celles d'entre ces banques qui émettent des billets doivent en outre fournir tous les trois mois un état de leurs billets en circulation. Mais on fait peu d'usage de ces états ; et les noms des associés ne sont pas publiés. A la v.^ rite, les personnes qui y prennent un intérêt particulier peu- vent facilement en obtenir communication ; mais leur exis- tence est en général peu connues Pour que ces renseignemens fussent réellement utiles, ils devraient être exposés publique- ment et imprimés périodiquement dans les journaux des villes où ces banques sont établies. Les étals de la circulation des diverses banques sont plus défectueux encore, s'il est
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possible; les administrateurs du timbre ne sont autorisés à publier, tous les trois mois , que la somme totale en deux lignes de tous les billets émis , d'abord par toutes les banques privées , et ensuite par toutes les banques par actionnaires. Cette publication , n'offrant que des résultats généraux, est souverainemmcnt injuste envers les banques qui travaillent avec prudence et loyauté.
Néanmoins, quelque défectueux que soient ces états, ils doivent suffire pour éveiller l'attention du Parlement et celle du public. Ainsi , on y voit que , dans les commencemens , les progrès du système furent lents ; car , en juillet 1833 , sept ans après l'abrogation de la loi prohibitive, on n'avait encore établi que trente-quatre banques par actions , tandis que , en mars 1836, il y en avait déjàsoixanle-deux;mais, dans les trois mois qui ont suivi , l'accroissement a été énorme : quinze nou- velles banques, dont deux avec sept cent cinquante actions, ont été établies dans ce court espace de temps ; il y en a même une qui a onze comptoirs collatéraux ou succursales. La manie des banques est devenue presque aussi générale que celle des railways. Il n'est presque pas possible de prendre en mains un journal, sans y lire l'annonce d'un de ces établis- semens qui sont tous, comme de raison, vantés dans les termes les plus pompeux.
On croira peut-être que cette augmentation sans exemple du nombre des banques par actions, a déterminé une dimi- nution proportionnelle dans celui des banques particuliè- res, c'est-à-dire ayant moins de sept associés. Point du tout. En 1833, il existait cinq cent quatre-vingt-dix-huit banques particulières; aujourd'hui il y en a encore cinq cent cin- quante-neuf, et le nombre des billets que ces dernières émet- tent a peu varié depuis 1833.
L'émission des banques par actions était, en 1833 , de 1,315,301.;£, et celle des banques particulièresde 8,836,803^: total 10,152,10/1 j£, tandis qu'au 26 mars de la présente an- née, l'émission des banques particulières étaitde 8,353,89/t^,
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et celle des banques par actions de 3,09/i,025 ^, total; il,hh7,9i9 ^ (28/i,000,000 de francs).
Ce serait une bien grande erreur de supposer que le mouve- ment de ces banques peut être calcidé d'après le montant des billets au porteur et à vue qu'elles émettent. Ces billets ne constituent qu'une très faible partie de leurs engagemens. La plupart d'entre elles sont dans l'usage de faire le com- merce , non pas avec leurs propres fonds , ni même a\ec ceux qui leur ont été confiés, mais à l'aide du crédit qu'elles obtien- nent à Londres el ailleurs. Au lieu de retenir dans leurs coffres les effets qu'elles ont escomptés ou les autres papiers sur lesquels elles ont avancé de l'argent jusqu'à l'époque du remboursement, ces banques ont coutume de les envoyer im- médiatement à Londres , pour les faire réescompter ; ce sys- lème est poussé si loin , qu'il y a des banques qui , avec un capital de moins de 500,000 ^, obtiennent pour 5 ou 6 mil- lions d'escomptes, et que d'autres ont coutume de prendre des engagemens encore plus disproportionnés avec leurs propres ressources. Ces banques paient d'ordinaire 3 pour % d'intérêt sur l'argent qu'elles empruntent dans la capitale, et prennent 4 ou 5 pour "/^ à ceux à qui elles en avancent à leur tour. Or, quoiqu'il puisse être permis d'avoir recours à de pa- reils expédiens dans des circonstances extraordinaires , il est certain qu'une banque dont les affaires habituelles sont diri- gées sur de semblables principes ne saurait être considérée comme assise sur une base solide. Elle est toujours à la merci de circonstances dont elle n'est point maîtresse. Tant que le cours du change est favorable, que les prix sont station- na ires ou en hausse , et que le crédit est bon , il n'y a rien de plus facile que d'obtenir à Londres de l'argent sur des effets de commerce , et rien n'entrave alors le cours des affaires ; mais , au premier choc , la consternation remplace la con- fiance , et il n'est plus possible d'escompter. Les banques provinciales ne pouvant plus , par la même raison , faire d'avances aux personnes qui ont coutume de s'adresser à elleS;
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celles- ci tombent dans les plus grands embarras : elles sont obligées de forcer la vente de leurs marchandises , d'où résulte une gêne extrême dans les transactions, et une slagnaiion aussi nuisible aux banques elles-mêmes qu'aux nëgo- cians qui comptaient sur elles. Telles ont été les suites inva- riables des abus du système des banques en Angleterre , et , loin que les banques par actions aient diminue cet inconvé- nient , il paraît qu'elles ont au contraire considérablement augmenté pour l'avenir la chance de semblables désastres.
IMais il existe d'autres circonstances plus suspectes encore. Les actions du plus grand nombre de banques nouvellement formées ou projetées sont d'une très faible valeur. Il en est peu qui dépassent 50 /; d'autres ne sont que de 25 ^ , et il y en a même qui ne s'élèvent pas au-delà de 10 £. 11 est , en outre , entendu et souvent même positivement stipulé dans les prospectus, que l'on n'exigera des actionnaires que le verse- ment de 5 ou de 10 pour \ du montant de leurs actions, de sorte que, pour 10 ou 20 shillings, on peut acquérir un intérêt dans une banque. Enfin, par un règlement particulier ou plutôt par un abus flagrant dans la manière d'administrer plusieurs de ces banques , elles font de grandes avances ou des escomptes sur le montant total des actions , d'où il arrive souvent que des personnes dont les affaires sont dans un état désespéré, prennent un nombre considérable d'actions , ver- sent 10 p. 7o de leur valeur et empruntent sur le surplus des sommes beaucoup plus fortes que celles qu'elles ont débour- sées. Le grand danger qui doit résulter de pareilles opéra- tions est évident. Si une banque de cette espèce est obligée de suspendre ses paiemens , la charge de sou passif retombe tout entière sur ceux d'entre ses actionnaires qui n'ont point eu recours à ces opérations abusives.
Nous croyons toutefois que la majorité des banques par actions a été établie sur des principes solides et qu'elles sont dirigées avec prudence et probité \ mais il est bien difilcile de distinguer celles-ci d'avec les autres , car toutes ces baïtar
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ques jouissent d'un crédit égal dans l'opinion publique. Il faut, en effet, être très versé en de pareilles matières pour pouvoir se faire une juste idée de la manière dont on s'y prend pour établir ces sortes d'associations et pour apprécier le degré relatif de sécurité qu'elles offrent. Nous allons en citer un seul exemple :
Dans le cours de la présente année, l'administration du timbre a poursuivi devant les tribunaux un habitant de Man- chester, pour avoir fabriqué une quantité considérable de faux papier timbré : convaincu de ce crime, il fut condamné à la déportation. Or, que diront nos lecteurs quand ils ap- prendront que , parmi les papiers de ce fripon , on trouva sa correspondance avec une personne qui, dans le même temps, s'occupait, à Londres, de l'établissement d'une banque par actions. Ce dernier connaissait parfaitement les manœu- vres coupables de son ami de ^Manchester, et ses lettres avaient pour objet de lui emprunter de l'argent afin de le mettre à même de faire réussir son projet. On croira peut-être que c'étaient des sommes considérables qu'il lui demandait; mais non! Il se bornait modestement à requérir tantôt 15, tantôt 20 ^ , et parfois même il ne réclamait de la complaisance de son ami, que la faible somme d'un souverain ou de 10 shil- lings (12 fr. 50 c). Pour jeter de la poudre aux yeux , il avait loué une maison ayant vue sur l'un des parcs, et dans ses lettres il disait que, pourvu qu'il put soutenir l'état qu'il avait pris pendant quelques semaines, et payer comptant ses annonces et l'impression de ses prospectus, il roulerait infailliblement sur l'or en fort peu de temps : « Je n'ai pas tt un shilling au monde, écrivait-il à son correspondant, et ce je vais établir une banque! » Cette banque devait avoir plusieurs milliers d'actions, sur chacune desquelles les ac- tionnaires ne devaient verser que 5 £. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que le projet a réussi. Cette banque fonctionne aujourd'hui : elle escompte et émet des billets. §011 succès, à la vérité, n'a pas été aussi grand que celui
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de quelques autres, et, vu son origine, il ne faut pas s'é- tonner qu'elle cloche un peu dans les commencemcns. Mais , si l'on continue à jouir, pendant un an encore, des facilités que l'on trouve aujourd'hui, il est probable que son existence sera assurée : les directeurs distribueront de gros dividendes, donneront des dîners de poisson à Blackwall, et comme de raison leurs actionnaires seront totalement ruinés.
Nous sommes loin de prétendre que de pareilles jongleries se renouvellent souvent; mais que penser d'un système qui en ad- met même la possibilité , et qui permet à des faussaires ou à leurs confidens d'usurper la prérogative royale, et d'émettre, sous leur signature, une partie de la monnaie courante du pays?
D'après ce que nous venons de dire , on avouera sans doute que ce n'est pas sans raison que la Chambre des Communes a nommé une commission pour faire une enquête sur le système des banques par actions en Angleterre. M. Clay, sur la pro- position de qui cette commission a été nommée , développa d'une manière très frappante , dans le discours qu'il prononça à cette occasion, les désavantages de ce système , et les mal- heurs qui en résulteraient pour le pays, si on lui permettait de suivre librement son cours; puis il fit l'exposé des moyens qui, selon lui, pourraient remédier au danger. Parmi ses idées, il y en a, sans contredit, de sages et d'utiles; mais il s'en trouve aussi d'autres qui, selon nous, ne feraient qu'aggraver ce qu'il y a de pernicieux dans le système actuel.
Selon M. Clay, les seuls points nécessaires, non-seuJement poiu' obvier aux défauts du système de banque adopté aujour- d'hui, mais encore pour lui donner toute la perfection dont il est susceptible, seraient d'établir en principe la respoiisahilite limitée, XohVigation de verser le inontant entier des actions, et \^ parfaite publicité'. Par responsabilité limitée, M. Clay entend que les actionnaires des banques ne devront être con- sidérés que comme associés commanditaires , et la publicité parfaite qu'il exige consisterait dans l'obligation de publier, à des époques fixes, un état de leur actif et de leur passif.
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Le premier de ces points est, sans contredit, le plus impor- tant. Or, d'après notre manière de voir, son adoption aurait les effets les plus ftmestes et anéantirait le peu de solidité que le système présente encore en ce moment. Si on l'admettait pour les banques , il n'y aurait pas de raison pour ne pas l'introduire aussi dans tous les autres genres d'entreprises et de commerce ; et qui oserait prédire les effets de l'abrogation d'une loi , sous l'empire de laquelle le pays est parvenu à un si haut point de prospérité? Le seul argument que M. Clay énonce à l'appui de son projet, est celui qu'il diminuerait la facilité d'obtenir du crédit etôterait, par conséquent aux in- Irigans , une partie des moyens qu'ils emploient pour en- flammer l'amour de la spéculation. Nous ne disconvenons pas que cela ne puisse être vrai jusqu'à un certain point j mais il est évident aussi que , lorsque des personnes opulentes sa- vent que leur fortune entière peut être compromise par la mauvaise gestion des hommes à qui elles confient leurs fonds, elles contrôleront plus rigoureusement cette gestion , que si leur risque ne s'étend que sur une somme qu'elles auront mise, en quelque sorte, à la loterie. Notre but devrait donc être d'augmenter la responsabilité , s'il était possible , et non pas de la diminuer.
Le principal défaut du système actuel , c'est que le public ne connaît qu'imparfaitement les personnes à qui il a affaire. Il sait qu'une banque se compose d'un certain nombre d'ac- tionnaires associés, mais il ignore qui sont ces associés; il ne sait si ce sont des millionnaires ou des hommes de paille. En lui procurant cette connaissance indispensable, on met- trait chacun en état de juger par soi-même du degré de con- fiance qu'il doit accorder à l'entreprise , et le seul fait de la publication des noms des associés responsables, rendrait tous ceux d'entre eux qui ont quelque chose à perdre, plus frappés du risque qu'ils courent, et, par conséquent, plus attentifs à la manière dont se dirigent les affaires de la société.
M. Clay paraît croire qu'en admettant le principe de la
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responsabililé limitée , mais en forçant tous les actionnaires à verser le montant entier de leurs actions, le crédit accordé à la banque ne pourrait dépasser le montant total de toutes les actions, de sorte que si elle venait à suspendre ses paie- mens, la perte ne serait jamais considérable; c'est une erreur. Une banque commence aujourd'hui des affaires avec un capital de 100,000 ^t", mais elle est mal dirigée : elle escompte du mauvais papier et fait des pertes; qui sait si,' au bout d'un ou de deux ans , elle possédera encore son capital primitif? Le public continuera à lui accorder le môme crédit qu'auparavant , et , en définitive , la Banque se trouvera avoir contracté des engagemens pour une somme im.- mense , sans posséder un shilling pour y faire face en cas de malheur.
Mais, dit !\1. Clay , c'est pour parer à cet inconvénient que je réclame une parfaite publicité. Nous sommes étonnés,' qu'un homme qui habite Londres, et qui a été lié avec des gens d'affaires , puisse mettre la moindre confiance dans la publication de balances ou de comptes d'actif et de passif. Il ne devrait pas ignorer que ces comptes ne servent la plupart du temps qu'à induire le public en erreur. Nous savons perti- nemment que les personnes les plus versées dans ce genre d'affaires ont déclaré qu'il leur était impossible, par l'inspec- tion des registres d'une maison de banque ou de commeice ,' de prédire, avec la moindre apparence de probabilité , quel sera l'état des affaires de celte maison six mois après. M. Clay ne propose pas même de soumettre les registres des banques à l'inspection de commissaires. Il n'ignore pas qu'il y aurait à cela des inconvéniens plus graves encore que ceux auxquels il cherche à remédier : il se borne donc à vouloir que l'on s'en rapporte à la bonne foi des intéressés eux-mêmes et que l'on ajoute une confiance entière aux comptes quïls remettront. Il est difficile de croire que ce soit sérieusement que l'honorable membre ait proposé un pareil moyen. Sans même supposer, chez les directeurs des compagnies, des
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intentions frauduleuses, chacun sait combien les commer- çans ont l'habitude de se faire des illusions , quand il s'agit de leurs propres affaires : ils regardent comme de l'or en barre des créances que des personnes désintéressées recon- naissent , au premier aspect , n'avoir absolument aucune valeur.
Si l'on remarquait dans la nation quelque répugnance à s'engager dans des entreprises de banque avec une respon- sabilité illimitée, on pourrait soutenir l'avantage qu'il y aurait à la borner , mais tout le monde sait que celte répu- gnance n'existe point. Les projets les plus hasardeux, pourvu qu'ils offrent la moindre chance de profit, n'échouent jamais faute d'esprits hasardeux, prêts à en tenter l'entreprise. Il n'\ a donc aucun motif assez grave pour engager des législa- teurs prudens à changer l'état actuel de la loi. On dira peut- être que le système de la responsabilité limitée, c'est-à-dire celui des sociétés anonymes , a été adopté sans inconvénient en France et aux États-Unis. A cela , nous répondrons d'a- bord que la France possède moins de capitaux que l'An- gleterre , et que l'esprit d'entreprise y a moins d'activité , de sorte qu'une loi fort convenable en France serait , au con- traire, extrêmement nuisible en Angleterre; et pourtant il ne serait peut-être pas difficile de prouver que la France et les Etats-Unis eux-mêmes gagneraient considérablement à l'abolition du système qu'ils suivent aujourd'hui. Dans la ré- publique américaine, l'introduction de ce système a nécessité l'adoption d'une foule de réglemens pour prévenir les fraudes; et, comme on devait s'y attendre, ils ont manqué totalement leur but. Les législateurs américains ne se sont pas contentés de la déclaration que M. Clay demande à la bonne foi des parties intéressées : ils ont nommé des inspecteurs qui doivent s'assurer si les déclarations sont sincères, et si les régle- mens ont été observés. L'exemple suivant fera voir jusqu'à quel point on peut compter sur cette espèce de contrôle.
La banque par actions, dite de Sulton, fut établie en 1828
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à Boston , ville éminemment morale et religieuse. L'acte de la législature de Massachussetts , qui en autorisait l'établisse- ment, y mettait pour condition que, avant d'entrer en acti- vité, la moitié du capital devait être versé et exister effecti- vement en or ou en argent dans les ce coffres de la banque. » L'acte ajoutait que « la banque devait être inspectée et exa- cc minée par trois commissaires, nommés par le gouverneur (c de la province , qui vérifieraient l'argent existant effec- « tivement dans les caveaux , et feraient prêter serment aux « directeurs de la banque ou à la majorité d'entre eux, que ce Icsdites sommes ont été réellement versées par les aclion- « naires de ladite banque, à compte du montant de leurs ac- cc lions respectives; qu'elles n'ont aucune autre destination, « et qu'elles devront y rester comme faisant partie du capital ce de la banque. »
En conséquence, les inspecteurs nommés par le gouver- neur , visitèrent les caveaux de la banque , le 28 septembre 1828, et y trouvèrent une certaine somme en dollars; en même temps quatre des directeurs jurèrent que cet argent provenait du premier versement des actionnaires; qu'il se trouvait là comme faisant partie du capital de la banque, et qu'il était destiné à être employé comme tel. Qu'eût désiré de plus M. Clay? Il y avait capital versé, responsabilité limitée et parfaite publicité : la banque fut donc consti- tuée, et commença ses escomptes. Or, toute celte affaire n'était qu'une escroquerie en grand. Après avoir émis des billets pour une somme considérable , la banque sauta et l'on découvrit alors qu'elle n'avait jamais possédé un seul dollar de capital. Le numéraire que les inspecteurs avaient vu avait été emprunté la veille à d'autres banques, et rendu, le soir même! Il est inutile d'ajouter que les directeurs et leurs complices avaient disparu.
On pourrait citer une foule d'exemples de fraudes plus ou moins flagrantes, commises par les banques des Etats-Unis, et, avec de pareils faits devant les yeux, ne serait-ce pas le
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comble de la folie que de vouloir iutroduire chez nous le même syslème? Mais peut-èlre nous demaudera-t-on si celui qui est en vigueur aujourd'hui nous paraît le meilleur possible et si nous pensons qu'il ne faille pas y toucher? Loin delà. Nous ne sommes pas d'avis, à la vérité, d'admettre en Angleterre la responsabilité limitée , mais nous demandons la publicité , non pas celte fausse publicité que M. Clay ap- pelle parfaite , mais celle qui ferait connaître au public les noms de tous les associés des banques par actions. Pour l'ob- tenir, il suffirait d'ordonner que chaque banque remît, tous les trois mois, la liste des noms et des adresses de tous ses actionnaires, le nombre d'actions possédées par chacun, et les sommes versées sur ces actions. Ces listes devraient être publiées , sinon dans la Gazette de Londres, du moins dans les journaux des provinces où les banques sont respectivement établies. Par ce moyen , le public saurait à qui il a affaire et agirait en conséquence. Il ne serait pas induit en erreur, comme il l'est à présent par la supposition que, lorsqu'une banque a un grand nombre d'actionnaires, elle doit nécessai- rement compter parmi eux des personnes riches et dignes de confiance. Il faudrait en outre publier séparément, dans les mêmes journaux, l'état trimestriel des billets en circida- tion. La publicité ne saurait être poussée plus loin sans de- venir illusoire et même dangereuse.
M. Clay met beaucoup d'importance au versement d'une grande partie au moins du montant des actions. Mais com- ment savoir si ce versement est réel , et si les sommes versées n'ont pas été plus tard prêtées aux actionnaires, sous une forme ou sous une autre? Peut-être pourrait-on stipuler que les actions ne doivent pas être au-dessous de 50 ;£, et prohiber tout prêt aux actionnaires sur le montant de leurs actions ; mais nous attachons fort peu d'importance à ces conditions, car nous n'ignorons pas combien il est facile de les éluder.
Quant aux banques qui n'émettent point de billets, nous ne croyons pas que le public puisse exiger autre chose que la
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connaissance exacte de tous les associés et le maintien du grand principe de la responsabilité illimitée. Il n'en est pas de même de celles qui font circuler des billets au porteur ou à vue. Celles-ci fomniissent réellement une partie de la mon» naie courante du pays , et le gouvernement a incontestable- ment le droit de veiller à ce que ces billets aient , comme Tor et l'argent , une valeur mtrinshiue égale à celles qu'ils représentent. Or , pour cela , il n'y a qu'un moyen , c'est d'o- bliger ceux qui les émettent à en garantir l'exact paiement. C'est en vain que l'on a prétendu que ce serait établir une distinction injuste entre les divers créanciers d'une banque; en disant cela , on confond deux choses essentiellement dis- tinctes. Indépendamment de l'obligation imposée au gouver- nement et dont nous venons de parler, il faut remarquer en outre que les porteurs de billets sont des créanciers forcés de la banque. Une personne opulente peut, à la rigueur, refuser des billets qui ne lui paraissent pas dignes de con- fiance; mais, pour la masse des marchands, un tel refus leur ferait manquer les ventes et les exposerait à perdre leurs pratiques. D'ailleurs, les femmes, les mineurs, les voya- geurs, toutes les personnes hors d'état déjuger de la solva- bilité des banques , sont forcées de prendre ces billets qui , dans la plupart des cas, font partie de la monnaie courante et légale du pays.
Mais il y a un autre abus d'une haute gravité et qu'il est urgent de faire cesser. On a vu plus haut que plusieurs de ces banqlies ont établi de nombreuses succursales dispersées eu différentes parties de la Grande-Bretagne : il n'est pas difii- cile de concevoir pourquoi elles mettent tant d'importance à en former. D'après la loi qui les régit aujourd'hui, les banques ne sont tenues de rembourser leurs billets qu'à V étahlissement central seulement, de sorte qu'en les émet- tant dans une succursale établie peut-être à cent milles du comptoir central , il y a dix à parier contre un que les billets resteront beaucoup plus long-temps en circulation, et que
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l'affaire exigera, par conséquent, un capital beaucoup moins considérable que si le remboursement des billets pouvait être réclamé aux succursales. Ainsi , des banques dont l'établisse- ment central est à Birmingham, ont des succursales à Aberyst- •\vith, à Bristol, à Ipswich et à Yarmouth. Or, si un habitant d'Ipswich, ayant reçu en paiement un certain nombre de billets de cette banque , désire les échanger contre du numé- raire ou contre des billets de la banque d'Angleterre , il est obligé, ou de les envoyer à grands frais à Birmingham, ou de payer une commission à un négociant d'Ipswich. On con- çoit la facilité qui en résulte pour les banques les plus vé- reuses de maintenir leurs billets dans la circulation , même après que l'on aura commencé à s'en méfier. Le moyen d'ob- vier à cet inconvénient serait d'obliger les banques à rem- bourser leurs billets à présentation, aux succursales, de même qu'à l'établissement central. Peut-être même pourrait- on stipuler qu'aucune succursale ne devra être établie à plus de cinquante milles de dislance de la banque centrale.
Il ne nous reste plus qu'une observation à faire sur les banques de l'Angleterre. Aussitôt que les actions des compa- gnies de tout genre sont émises, elles deviennent les objets d'un agiotage ruineux. On a proposé, pour y mettre fin, de prohiber toute vente ou transfert d'actions avant que la com- pagnie ne soit définitivement organisée et n'ait commencé ses opérations. Ce règlement peut, en effet, être utile ù l'égard des banques qui n'exigent pas beaucoup de temps , ni de grands préparatifs pour se mettre en règle, mais il serait im- piaticable pour les entreprises industrielles qui , souvent , ne peuvent entrer en pleine activité que plusieurs années après le premier versement de fonds : car , dans cet espace de temps, une foule de circonstances peuvent survenir, qui ren- draient le transfert des actions indispensable.
Au reste, tous ces vices de détail, et plusieurs autres que nous avons négligé de signaler, ne sauraient infirmer l'in- contestable utilité des banques; mais il est du devoir de tous
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les hommes éclairés d'étudier la marche de ces puissantes machines , afin de pouvoir les faire dévier lorsqu'elles mena- cent de porter atteinte à la prospérité publique. Jetons main- tenant un coup-d'œil rapide sur les banques d'Irlande, non qu'elles soient dans la môme situation que celles d'Angle- terre; mais parce que celles qui viennent d'être récemment créées présentent un caractère spécial qui pourrait un jour susciter à la Métropole de graves embarras. (1)
Dans le cours du quinzième siècle, le Parlement irlandais rendit plusieurs lois contre l'altération des monnaies, contre l'exportation des métaux précieux, et contre l'usage de faire dorer les mors et les brides des chevaux. En 1634 une loi fut publiée aussi contre l'usure ; elle fixa l'intérêt légal de l'argent à 10 p. 0/0, et la commission des écrivains (^scrh-eners) , courtiers, solliciteurs et agens d'affaires, à 5 shillings pour un emprunt de 100 d, c'est-à-dire l/k p. 0/0 , plus 1 shilling pour rédiger la reconnaissance ou l'obligation. II paraît que les personnes sus-nommées étaient , à cette époque , les seuls banquiers qu'il y eût en Irlande. En 1704', le taux de l'in- térêt fut réduit à 8 p. 0/0; enfin, en 1709, une loi déclara que les billets souscrits par tout banquier, orfèvre, mar- chand ou commerçant, soit que ces billets fussent à ordre ou an porteur, seraient, à tous égards, assimilés aux lettres de change. Le terme &q banquier, employé pour la première fois dans cette loi, n'avait encore paru dans aucun acte du Parlement d'Irlande. En 1721 , le taux de l'intérêt fut encore réduit à 7 p. 0/0 et l'on prit des mesures pour assurer le paiement des billets des banquiers, à l'égard desquels il se commettait dans ce temps de nombreuses fraudes. La dernière réduction de l'intérêt eut lieu en 1731. Depuis lors, le taux légal est resté fixé à 6 p. 0/0.
(i) Nous recommandons à nos lecteurs les articles qr.e nous avons publiés en grand nombre celte année, sur les finances, le commerce, l'industrie, et la situation politique de l'ADglelerre et de l'Irlande.
62 BANQUES PROVINCIALES
En 1753, la circulation du papier des banques particu?- lières, à Dublin, élaii si générale et si étendue que, quand on avait une somme de 1000 / à recevoir, on obtenait rare- ment plus de dix guinées en or. Le cours du change sur l'Angleterre était à 3 p- 0/0 au-dessus du pair. Aussi, les banquiers de Dublin, pour le moins aussi nombrcuK alors qu'ils le sont à présent , luttaient l'un contre l'autre à qui enverrait plus de numéraire à Londres, pour recevoir en retour des billets de banque. Mais cet état de choses eut les conséquences les plus funestes : toutes les banques faillirent à l'exception de deux; le papier disparut totalement de la circulation; on ne vit plus que de l'or, et le cours du change tomba à 3 p. 0/0 au-dessous du pair. Une foule de particu- liers furent ruinés; les fermiers abandonnèrent leurs terres, et dans les trois provinces méridionales de l'Irlande , il n'y eut pas un seul individu qui n'en souffrît d'une façon directe ou indirecte.
Il paraît que, vers le milieu du siècle dernier, les banquiers de Dublin ne jouissaient pas d'une grande réputation de pro- bité, car le Parlement se vit obligé plusieurs fois d'intervenir; et en 1759 , parut le fameux acte des banquiers, qui renfer- mait les stipulations les plus rigoureuses, surtout pour pré- venir la fraude à l'occasion des faillites. En attendant, quoi- que l'inlention de la loi fût bonne, les résultats n'y répondi- rent pas. Elle mettait les banquiers dans la presque impos- sibilité de disposer légalement de leurs biens, quelque solvables qu'ils fussent, dans la seule crainte d'un malheur à venir. Elle entourait en outre la liquidation des masses de tant de formalités qu'elle se prolongeait indéfiniment et en- traînait des frais ruineux. Ainsi , la banque de Warren , qui suspendit ses paimens en 1784, ne se liquida définitivement qu'en 1825. Celle de Cotter et Kellet, qui déposa son bilan en 1807, présentait un actif liquide de 200 p. OyO. Les trois quarts de cet actif ayant été absorbes par les frais, les créanciers jjc touchèrent, au bout de dix-neuf ans, que 50 p. 0/0.
DE LA GRAKDE-BRETAGIXE. 0^
En 1782 , l'établissement de la banque de Dublin , avec des privilèges semblables à ceux de la banque d'Angleterre, vint apporter quelques modifications au système des affaires de banque en Irlande. Le capital de cette banque fut fixé à 600,000 ^, mais cette somme fut prêtée au gouvernement, moyennant U p. 0 0 d'intérêts : cet établissement subsiste encore dans son état primitif.
Mais les évènemens les plus remarquables qu'il faille noter dans le système des banques irlandaises, oui été, d'abord: l'établissement de la banque provinciale , et puis celui de la banque agricole et commerciale. Cette dernière est encore trop récente pour qu'il soit possible de savoir l'effet qu'elle produira sur les populations. Il paraît certain , d'après son organisation , que le but a été d'en faire un levier politi- que; mais, ainsi que nous venons de le dire, on ne peut connaître encore la manière dont ce levier devra fonctionner j nous allons en exposer les principes ; les publicistes eu tire- ront facilement les conséquences.
Le capital de cette banque se compose d'un million d'ac- tions d'une livre sterling chacune , plus un shilling pour frais de premier établissement. Le comité consultant pourra, de temps à autre, appliquer un tiers des bénéfices à l'accroisse- ment du capital, qui ne devra pourtant jamais dépasser cinq millions de livres sterling (125,000,000 de francs). Du mo- ment où, par des pertes inattendues, le capital se trouverait réduit d'un quart, la banque devra être liquidée. Nul ne pourra posséder en son nom plus de cinq cents actions , sans le consentement du comité consultant. Pour avoir droit de YOte dans l'assemblée générale des actionnaires , il faut pos- séder cinq actions; ces cinq actions donnent une voix; quatre cents actions donnent le maximum de dix voix. Des succur- sales pourront être établies dans toutes les villes où il se pré- sentera un nombre sufiisant d'actionnaires. Cinquante mille actions de précoxjance , indépendamment du capital d'un million, pourront être souscrites et les verscmens pourront
ې BANQUES PROVINCIALES DE LA GRANDE-BRETAGNE.
être faits tous les mois ou toutes les semaines , par somme d'un shilling au moins. Tout propriétaire d'une des actions de prévoyance , s'il appartient à la classe des ouvriers , do- mestiques ou artisans, et quel que soit son sexe, qui con- tinuera ses versemens d'après le mode ci-dessus pendant cinq années , sans interruption , sauf le cas de maladie , sera con- sidéré , à l'expiration de cette période , comme étant sous la protection spéciale de la banque. Pourvu qu'il jouisse d'une bonne réputation dans l'opinion des directeurs, il pourra obtenir, s'il entreprend un commerce ou une profession qui exige une mise de fonds , un crédit dont le montant sera fixé par les directeurs , et dont le capital pourra être remboursé par de nouvelles souscriptions avec les intérêts^ au taux ha- bituel de la banque.
Cette banque a commencé à fonctionner vers la fin de 1834, et elle a établi déjà des succursales dans les villes sui- vantes, savoir : Ballina, Ballinasloe, Bandon, Casllebar, Cork, Ennis, Enniscarthy, Fermoy, Galway, Kilkenny, Killarney, Kilrusli, Limerick, Longford, Mallow, Ne- nagli , Pvew-Ross , Roscrea , Skibbereen , Sligo , Slrabane , Strokestown, Tipperary, Tuam, Parsonstown et London- derry. Le nombre total d'actionnaires est maintenant de deux mille cent soixante-dix.
On compte en tout aujourd'hui , en Irlande , huit banques par actions , indépendamment de la banque privilégiée d'Ir- lande. Toutes ont été établies depuis l'année lS2li.
(^Edinhurghand Monthhj-Review .)
LES CANDIDATS A LA PRÉSIDENCE DES ÉTATS-UNIS.*
HE>-RY CLAY. — AVILLIA3I HARRISO.A". — DA.MEL >YEBSTER. — MARTIN VA]\-BURE^.
Rien de plus dramatique et de plus animé que le mouvement social des Etals-Unis , pendant l'époque qui précède l'élec- tion d'un nouveau président : crise périodique et violente; crise prévue, inévitable, nécessaire même à la santé sociale delà nation. Quoi qu'il en soit d'un fait politique dont l'Europe n'a pas encore eu d'exemple , il est certain que le développe-
(1) Note du directeur. Chargés par notre niaudat de tenir le public au courant du mouvement social qui s'opère au sein de la grande famille an"laise • nous ne devions pas laisser s'accomplir la nouvelle élection présidentielle des Etats-Unis, sans faire connaî're à nos lecteurs les principaux candidats qui se présentent à l'élection populaire. Depuis la création de la Eeme DrUaimique, cette occasion ne s'est présentée qu'une seule fois, en 1828, lors de l'élection du général Jackson. Quoique les rapports de la France avec l'Union fussent alors moins intimes qu'ils ne le sont aujourd'hui , nous nous emj)reisâmcs d'es- quisser les principaux traits de la vie politique et privée du nouveau clief de Ja république américaine; puis, soit avec le secours des voyageurs , soit en pui- sant à des sources originales et historiques, nous avons toujours eu soin de tenir nos lecteurs au courant du mouvement politique, commercial et indus- triel de l'Amérique du Nord : c'est ainsi qu'après avoir donné les piquans et satiriques tableaux de mœurs de Basile Hall , de M'"^ Trollope et du co'onel Hamilton, nous avons signalé à l'attention de la France Us grands tra\aux d'améliorations intérieures qui out si rapidement accru la fortune publique de l'Union. A une époque plus récinte , nous avons essayé d'éclairer diine lumière impartiale les débats qui se sont élevés à propos des réclamations des V. — lx° SÉRIE. 5
66 LES CANDIDATS
ment de ces forces populaires, et la manière dont fonctionne le Suffrage Universel sont bien dignes d'une attentive obser- vation, îl ne faut rien négliger pour connaître un pays où, depuis un demi-siècle, tout semble prodige ou du moins nouveauté. Examinons donc de près et sans prévention, en philosophes qui veulent tout connaître et non en hommes poli- tiques qui veulent tout exploiter, ce jeu des passions démocra- tiques , cette violente et dramatique action de la presse qui n'a plus ni entraves, ni contre-poids, cette lutte réglée entre des intérêts rivaux. JXon-seulement les élections présiden- tielles, mais les assemblées destinées à les préparer, nous offrent ce spectacle dans toute son énergie.
Bien long-temps avant les élections , chaque parti choisit les journaux qui doivent lui servir de bannières. Quel homme deviendra le chef de la République? C'est la grande question. Jugez l'importance du problème et la difficulté de sa solution : il s'agit de faire converger vers un seul point des millions de volontés égales , reconnues souveraines , obéissant à des intérêts différens, contradictoires, et que rien ne contrôle ou ne critique.
La polémique s'engage donc. Elle est vive, elle est amère, elle est triviale. Le candidat d'un journal a toutes les vertus ,
Etats du Sud contre ceux du Nord, des attaques du Président contre la Bancnie, et du couQit engagé naguère entre le gouvernement français et Je général Jackson, L'article que nous publions aujourd'hui piésente avec net- teté tout le mécanisme des élections présideatielles , il esquisse à larges traits la liiograpliie des principaux, candidats et fait pressentir le résultat probable de l'élection générale. Souvent nous avons livré à la sagacité de nos lecteurs, sans altération et sans commentaires , les articles tories des Soutliey, des Cole- ridge , des Walter-Scott. Ici ce sont les journaux américains, les organes de la démocratie du Nouveau-Monde , qui apportent leurs documeus et qui ré- vèlent l'organisation sociale des Etals-Unis. Un Français , dont la voix a plus d'une fois retenti au sein des meetings américains , et qui , après un séjour de neuf années dans les grandes villes de l'Union , s'occupe aujourd'hui d'un travail important sur les institutions politiques et sur la civilisation de ce pays, M. J. Hervé , s'est chargé de coordonner ces nombreux matériaux.
A LA PRÉSIDENCE DES ÉTATS-i;:MS. 67
et son rival a tous les vices. On viole la sainteté de la vie privée et l'on commente avec plus de haine que de malice , avec plus de vulgarité que d'adresse, les actions et les pensées de l'ennemi que l'on veut abattre. Tout le vieux système des élections anglaises, toute la lutte des prétendans qui veulent un siège parlementaire et qui n'oublient rien pour obtenir la bonne opinion des électeurs et leur suffrage défi- nitif; tout ce système de combat acharné , se trouve appliqué sur une énorme échelle par les Américains, et porté à son degré d'intensité la plus active. Une armée d'agens , d'écri- vains , de pamphlétaires , environnent chacun des aspirans ; les libelles, les mémoires, les affiches, les liandhills, pleuvent de tous côtés. On réunirait en plusieurs volumes 2«-/b//o tout ce qui s'écrit pour prouver l'abominable monstruosité , l'inca- pacité, les vices du candidat que l'on redoute; et plusieurs auti'es volumes de même dimension contiendraient à peine les preuves de la haute et souveraine capacité du candidat que l'on porte.
Le résultat inévitable de cette confusion inouïe: satire, éloges, médisances, calomnies, panégyriques, c'est d'amortir l'effet du blâme et de la louange, et de transporter la lutte en dehors de cette arène d'invectives ou d'hymnes politiques. Les intérêts positifs restent seuls; seuls, ils luttent corps à corps ; seuls , ils décident des résultats. Il n'y a pas de si petit village où l'agitation électorale ne pénètre, où les inté- rêts divergens ne soient représentés par des feuilles publi- ques : on pourrait même dire que le résultat de tant de mou- vemens violens est arithmétiquement calculable ; il faudrait pouvoir supputer avec exactitude la masse d'intérêts qui soutiennent tel président ou tel autre, La majorité numé- rique de ces iniérèis doit l'emporter ; le premier principe du gouvernement américain consiste uniquement dans cette majorité : l'action exercée par les journaux et les intri- gues est beaucoup moins vive que l'on ne pense. Es- sayons d'esquisser le tableau actuel de ces agitations, qui
5.
68 LES CANDIDATS
font parlic de la vie normale et nécessaire des Etats-Unis. Commençons par expliquer, sans observations et sans com- mentaire, le mécanisme de la machine électorale. Les assem- blées préparatoires ou caucuses (mot d'origine américaine) préludent au grand mouvement des élections. Elles peuvent être convoquées par tous les citoyens sans aucune autorisa- tion ; quelquefois même un simple avis inséré dans un journal indique que, tel jour, à telle heure, il y aura une réunion po- litique au Capitole ou en tout autre endroit , et que l'on y dis- cutera s'il convient d'appuyer la candidature de l'un des pré- tendans à la présidence. Une demi-heure avant la réunion, la cloche sonne. La foule se précipite : jeunes, vieux, tous se rendent au poste , et du sein de cette réunion s'élève bientôt une voix qui propose l'un des assistans comme président de l'assemblée. Son élection est mise aux voix ; puis on élit des vice-présidens , des secrétaires : lorsque le bureau est con - stitué, l'un des amis du candidat se lève , et , dans un discours improvisé^ passe en revue les qualités, les talens, les vertus du citoyen qu'il propose à l'élection populaire. Il déploie toute son éloquence et toutes ses ressources oratoires , pour le faire prévaloir sur ses rivaux ; si l'assemblée partage l'opi- nion de l'orateur, elle applaudit, en s'écriant : HouzzaI Jioiirra .' .' .' Si elle est d'un avis contraire, elle manifeste son improbalion par des cris , des murmures et des trépigne- luens. Tous les assistans ont le droit d'émettre leur avis , de présenter leurs vues et de discuter les droits du candidat proposé. C'est là l'école politique de l'orateur américain, c'est là qu'il vient essayer ses forces. Ces assemblées, qui servent à préparer l'esprit public, se forment sur toute l'étendue de la république; elles ont lieu principalement dans les grandes villes. Ainsi New-York, Philadelphie, Baltimore, Boston, Charleston, la Nouvelle-Orléans, Cincinnati, Richmond,etc., sont le siège de nombreuses assemblées préparatoires. En gé- néral chacune de ces réunions adopte, avant de se dissoudre, une série de résolutions qui expriment l'opinion dominante de
A LA PRÉSIDEIVCE DES ÉTATS-IMS. 69
l'assemblée. Pour donner une idée de ces résolulions, nous citerons comme spécimen un extrait de la Sentinelle de Sa- ratoga, lors de la première candidature du général Jackson.
Assemblées réplblicai>es d'Edimbourg.
A une réunion nombreuse et honorable des républicains delà ville d'Edimbourg (États-Unis) , tenue à rh<)tei du major Weeks Cope- land , le 13 septembre 1828 , afin de nommer des délégués à la con- vention du comté et d'examiner les débats concernant la nouvelle présidence, J. Rhodes a été appelé au fauteuil, et Martin H. But- ler, nommé secrétaire. Le comité a recueilli ensuite les résolutions suivantes adoptées à l'unanimité -.
1° Que c'est non-seulement le privilège, mais le devoir des répu- Micains de s'informer de la conduite de ceux qui sont destinés à gouverner , de mettre à nu l'usurpation du pouvoir et d'arrêter les exemples du mal et de la corruption ; l'assemblée, pense en outre; que la crise actuelle est une de celles qui réclament hautement une investigation approfondie ;
2" Que nous ne pouvons pas donner notre suffrage à l'adminis- tration actuelle, qui a entraîné l'état dans des dépenses sans exemple {unexemj^led); qui a jeté la confusion dans les intérêts nationaux; outragé quelques-uns de nos citoyens les plus distingués ; prodigué des récompenses excessives à ses favoris; négligé ses devoirs pendant plusieurs voyages d'élection ; et qui n"a pas craint de recourir aiix moyens les plus illicites pour maintenir son existence et assurer sa réélection ;
3" Que nous considérons le général André Jackson, par les ser- vices éminens rendus à sou pays, par ses principes judicieux, par soir amour de la pairie dans les temps de danger, par son affec- tion il la démocratie, et par sa vie simple, comme le plus capable d'arrêter le cours des prodigalités , la marche de la corruption et 9e rendre au gouvernement la pureté des principes qu'il a a!)an- flonnés ;
4° Que pour ces considérations nous approuvons la nomination du général A. Jackson , et que nous emi)loicrons tous nos el'foriu i>i/ur ftssurer son élection ;
70 LES CAINDIDATS
5" Que nous sommes loin de remercier quelques-uns des mem- hres du congrès, qui prostituent bassement le privilège qu'ils ont d'affranchir sans payer en envoyant dans le pays une telle quantité de papiers, pamphlets {handbilh), concernant les élections , trop évidemment faux et absurdes pour que des hommes civilisés , des républicains éclairés , y ajoutent foi ;
6° Que les décisions de cette assemblée , après avoir été signées par le président et par le secrétaire , seront publiées dans la Sen- tinelle de Saratoga et dans le Rapporteur de Waterford. »
(Suivent les signatures.)
L'administration , de son côté , fait tous ses efforts pour triompher; elle oppose à ces inculpations toujours vagues et souvent violentes des professions de foi et des promesses : elle a ses caucuses et ses assemblées où l'on exalte ses lumières et son patriotisme ; elle obtient des résolutions favorables dans les Conventions, des articles apologétiques dans les journaux, et trouve sur tous les points de l'Union des soutiens dévoués. JN^ous offrons, comme spécimen, une adresse qui fut publiée PU 1828 dans tous les journaux du parti de ]\L Adams.
ADRESSE.
Compatriotes ! — Dans im gouvernement comme le nôtre où chaque individu possède une portion du pouvoir souverain , il est important que le citoyen exerce judicieusement l'autorité dont il est revêtu. La prochaine élection du président est d'un grand poids Tital pour la prospérité et le bonheur des Etats-Unis. Elle déter- minera si une administration vertueuse et éclairée va être renversée ou soutenue, et si des mesures qui concernent spécialement les inté- rêts d'une vaste majorité de nos concitoyens seront mises à exécu- tion ou abandonnées. L'administration actuelle du gouvernement général est à la tête d'un grand système politique qui promet de faire surgir les entreprises , d'étendre les ressources , d'augmenter la richesse et de protéger l'indépendance de notre patrie. La Grande- Bretagne, depuis plusieurs années, refuse de recevoir dans ses ports un seul article provenant de nos étals du centre et du nord ;
A LA PRÉSIDENCE DES ÉTATS-UKIS. 71
tandis que notre pays reçoit anuaelieinent pour plusieurs millions, des produits de ses manufactures. Aussi avons-nous épuisé notre or et noire argent pour paycrdos marchandises anglaises. Nos fermiers ont été sans marclié proportionnel pour le surplus de leurs produits; et de graves inconvéniens sont résultés de l'inégalité de nos rap- ports commerciaux. Notre gouvernement a cherché à remédier à ces maux en protégeant l'industrie américaine contre la concurrence des capitaux étrangers , en rendant une loi {coimir?/ act) basée sur ce principe, qu'il ne faut acheter que de ceux qui achètent de nous : il a mis ainsi en pratique la doctrine professée par Jcfferson , qui voulait placer le manufacturier et le fermier à côté l'un de l'autre, et créer, par ce moyen, un débouché pour le surplus des produits du sol. C'est, pour avoir franchement adopté un tel système si favo- rable à notre situation , si inséparable de notre prospérité et si ho- norable pour notre caractère que l'administration actuelle a éié assaillie. Nos compatriotes du sud se sont même oubliés jusqu'au point de faire des menaces factieuses et criminelles de dissolution de l'Union , s'ils ne pouvaient pas réussir à empêcher la réélection de M. Adams. Nous espérons, compatriotes, que vous n'êtes pas pré- parcs à sacrifier vos intérêts pour plaire à une faction sacrilège , en renversant l'administration actuelle du gouvernement général. Si vous êtes prêts à maintenir vos droits contre la violence des factions du sud , ralliez-vous pour voter, et soutenez la cause des principes et de votre patrie !
A chaque élection pour la présidence , des centaines , des milliers de résolutions ou d'adresses de ce genre , s'impri- ment dans les journaux 5 s'envoient dans les correspondances privées , et circulent siu^ tous les points de l'Union.
Voici quelles sont les seules conditions requises par la Constitution pour être élu président des Etals-Unis. Le can- didat doit être né citoyen américain , avoir atteint trente- cinq ans, et avoir résidé quatorze ans dans l'Union. Pour éviter toute espèce d'excès , et pour ne pas surexciter les passions populaires, l'élection du président a été con- fiée , par la Constitution , à un collège d'électeurs , nom- mé spécialement dans chaque état, suivant l'esprit de sa
72 LES CANDIDATS
législature. Le congrès a le pouvoir de déierminer l'épo- que où l'on doit choisir les électeurs et le jour qu'ils vote- ront ; néanmoins ce jour doit être le môme dans toute l'étendue des Etats-Unis. On a cherché toutes les sécurités possibles contre les inconvéniens de cette grande élection. Ces assem- blées, réunies le mémo jour sur des points très distans les uns des autres, sont moins exposées à reffervesccnce popu- laire , que si les électeurs étaient tous concentrés sur un seul point. Cette division diminue ainsi les dangers des cabales , des intrigues et de la corruption.
Comme la manière de choisir les électeurs est abandonnée à la discrétion de la législature de chaque état , elle n'est pas la même partout (1). Quelquefois le choix s'opère par les lé- gislateurs, quelquefois le collège est choisi dans tout l'état par un ticket général; quelquefois aussi l'élection s'opère de manière à ce que chaque district nomme un électeur; mais afin d'empêcher les personnes qui ont des emplois du gou- vernement d'exercer siu' ces élections une influence de pa- tronage , la Constitution en a écarté les membres du congrès et les employés du pouvoir exécutif. Les collèges s'assem- blent dans leurs états respectifs, le premier mercredi de dé- cembre , et volent par balloiage le choix du président et du vice-président. Chaque collège dresse une liste des candidats qui ont obtenu des votes, et l'envoie certifiée et scellée au
(1) Note du trad. La Constitution des Etals-Unis, article 2 section F'", s'exprime ainsi : « Chaque état nommera , de la manière dont sa U'-gislalure « prescrira , un nombre d'électeurs égal au nombre total des sénateurs et des •c représentans qu'il a le droit d'élire au congres. » Ainsi, la Virginie, ayant 22 représentans au congrès et 2 sénateurs, nomme 24 électeurs qui votent pour la nomination du président; la Peusjlvanie, ayant 24 représentans et 2 sénateurs, nomme 2G électeurs; le Marylaud, ayant 7 représentans et 2 sé- nateurs, eu nomme ir. L'état de New-York, le plus peuplé, en nomme 36, et rillinois n'en nomme que 3. Il y a maintenant 261 électeurs dans les 24 élats. A l'exception de deux états qui votent par district, les électeurs sont çl^oisis dans tous les autres par le peuple ou par la législature.
A LA PRÉSIDENCE DES ÉTATS-UNIS. 73
siège du gouvernement, adressée au président du sénat, à qui , d'après la loi de 1792 , elle doit être présentée avant le premier mercredi du mois de janvier suivant. Le second mercredi de février , le président du sénat, en présence des deux chambres du congrès , ouvre toutes les listes et compte les votes. Le candidat qui a obtenu le plus grand nombre de votes est élu président, si ce nombre forme la majorité de tous les électeurs. Si plusieurs concurrens obtiennent le même nombre de voix ; la chambre des représenlans choi- sit au scrutin l'un des trois candidats qui ont réuni le plus de voles. Dans ce cas , le vote est compte par état , chaque état ayant une voix. Si aucun choix n'a lieu avant le 4 mars , le vice-président remplit les fonctions de président. Selon le plan primitif de la Constitution, les électeurs vo- taient pour deux candidats : celui qui obtenait la majorité de tous les votes était élu président , et celui qui en appro- chait le plus , était vice-président. Le plan actuel fut adopté lors de l'élection de 1800, quand le nombre des votes se trouva également partagé entre Th. Jefferson et A. Burr. Après six jours de ballotage. Th. Jefferson fut élu au trente- sixième tour de scrutin. Le nombre des états à cette époque était de seize : ainsi la majorité se composait de neuf. Le premier ballot produisit huit votes pour Jefferson , et six pour M. Burr; deux votes se partagèrent sur d'autres candidats. Au trente-sixième tour , Jefferson obtint dix votes ; les deux votes qui divisaient l'élection donnèrent la majorité à l'auteur de la Déclaration de l'indépendance.
Dans une assemblée des deux chambres du Congrès, le 6 avril 1789, les votes pour la présidence des Etats-Unis furent unanimes, et le général Georges Washington fut élu pre- mier magistrat de cette république qu'il avait fondée l'épée à la main; le 30 avril suivant, il prononça son discours d'inau- guration ; discours plein de modestie , de bon sens et de pa- triotisme, et pendant huit années, il présida aux destinées de la république. Son administration fut pure; cependant il est
74 LES CANDIDATS
bien difficile de justifier , sous le rapport moral , le traité qu'il conclut avec l'Angleterre, au préjudice de la France, alliée fidèle de l'Amérique , à une époque où la France républicaine était assaillie par presque toutes les puissances européennes. Cet acte ne s'explique que par l'hostilité déclarée de beaucoup de citoyens américains , à cette époque , contre les principes et les actes de la République française de 1793. Avant de ren- trer dans la vie privée , avant de se retirer à JMont-Yernon , Washington adressa à sesxoncitoyens un discours d'adieu , espèce de testament politique, où les conseils les plus sages , où les idées les plus généreuses se trouvent exprimés avec un rare bonheur. Il n'avait accepté la présidence que pour deux termes (huit années), et son exemple a toujours été suivi. Depuis ce temps , aucun président n'a voulu rester à la tête du gouvernement plus long-temps que celui qui , selon l'ex- pression du juge John Marshall , fut « le premier dans la a guerre , le premier dans la paix , et le premier dans le cœur de ses concitoyens, » the first in war, ihe first in j>eace and the first in the heart of his countrymen.
Voici comment se sont répartis les votes entre les présidens qui ont succédé à Washington et leurs concurrens respectifs.
PaÉSIDENà ÉLUS. COSCURRENS.
Années. Votes. Voles.
4796 J. Adams 71 — Th. Jefferson 68
1800 Th. Jefferson. ... 73 — A. Biur 73
1804 Th. Jefferson. ... 162 — W, Pinckney : 14
1808 J. Madison. .... 122 — W. Pinckney 47
1812 J. Madison 128 — De Witl-Clinlon 89
1816 J. Monroe 183 — King 34
1820 J. Monroe 231 — 1 vote d'opposition
1A. Jackson. ; 99
W. H. Crawford, ... 41
H. Clay 37
Aucun (les candidats n'ayant obtenu cette fois la majorité absolue, la Chambre des reprë- sentans décida de l'élection. J. Q. Adams eut i3 états ; W, H. Crawford, 4 i A. Jackson, 7.
1828 A. Jackson ... ; 178 — J. Q. Adams ...... 83
A LA PRÉSIBENCE DES ÉTATS-UNIS. 75
Lorsque tous les citoyens ont manifesté leur volonté souve- raine par l'organe de leurs électeurs, et que ces derniers ont émis leurs votes pour la présidence , le nouveau président est reconnu à Washington, le U mars , en présence de la cour su- prême des Etats-Unis et des deux chambres du congrès; il prête alors le serment prescrit par la Constitution : « Je jure a solennellement, dit-il, que j'exécuterai fidèlement l'office « de président des Etats-Unis, et que je préserverai, proté- « gérai et défendrai de mon mieux la Constitution des Etats- a Unis. » Mais, comme s'ils eussent craint que ce serment ne dégénérât en vaine formule , les législateurs américains ont placé dans le second article de la quatrième section de la Constitution l'article qui suit : « Le président , vice-président, ce et tous les oflîciers civils des Etats-Unis perdront leurs <c emplois lorsqu'ils seront accusés et convaincus de trahison, « de corruption ou autres crimes. y>
Tous les présidens ont été réélus', excepté les deux Adams. Le peuple américain montra qu'il savait faire respecter la Constitution, lorsque J. Adams, un moment infidèle aux principes qu'il avait défendus, proposa et fit adopter les lois contre les étrangers et les suspects {alien aiid sédition laws). Cette faute empêcha sa réélection. 11 se retira , en 1801 , dans son héritage paternel de Quincy (Massachusetts), où il passa le reste de ses jours au sein de l'étude et des travaux agricoles. Après ses huit années d'exercice , Th. Jefferson se retira à Monticello (Virginie). Il avait orné ce domaine de tout ce que les sciences et les arts offrent de précieux, et ses der- nières années furent consacrées à faire construire et à diriger l'université de Virginie, dont on peut le considérer comme le fondateur. Son ami , l'un des auteurs du Federalist, et comme lui ancien président, J. Madison (1) , venait souvent passer quelques jours à Monticello ; là , éloignés des affaires,
(1) Nous n'oublierons jamais les deux jours que nous avons passés à Mont- pellier (Virginie), chez le vénérable Madison; le poids de ses qualrc-vingt-
76 LES CANDIDATS
ils passaient en revue les progrès de leur pays, les luîtes qu'ils avaient soutenues , leurs jours de danger et de triomphe , et leur vieillesse s'écoulait paisible au milieu de ces souvenirs. Dans quelques mois , sans doute , le général Jackson va , lui aussi , se retirer dans son ermitage de Nashville, Son mandat expire en 1837 , et comme ses prédécesseurs, il re- nonce à briguer une troisième élection. Aussi , de toutes parts se forment les caucuses , les assemblées, les conven- tions; les handhiUs circulent; les journaux sont remplis d'adresses , d'attaques , d'apologies , de protestations pour ou contre les candidats. La Gazette d'AIhany a consacré soixante colonnes ù célébrer les vertus et le patriotisme du général Harrison, dont elle s'est fait le champion; ses éloges ne tarissent pas, et quatre fois au moins sur chacun de ses numéros vous rencontrez l'annonce suivante stéréotypée :
THE peuples' candidates :
FOR PatSlDEÎST,
'WILLIAM HEIffRir HA!t.°3.îSO£r.
FOR VICE-PKESIDEXT,
PRAISÛCIS GRAK-GER.
Tous les autres candidats, selon cette Gazette , sont des papistes, des aristocrates, des traîtres, des nullificateurs, ac- cusations que les autres journaux renvoient à leurs ennemis. De part et d'autre, les injures sont si banales, les attaques si étranges , les chefs d'accusation si futiles , qu'il est difficile qu^elles exercent la moindre action sur l'esprit public. Néan- moins l'inîérèt ne s'afl'aiblit pas ; de toutes parts les luttes sont vivement engagées, on se menace, on invective, on se déchire. Les vieux partisans de Jackson , les unionistes , les
deux années avait délruit sa puissance physique, mais son élocutiou facile et l'étendue de son esprit n'avaient soulTeit aucun outrage du temps. Ce véné- rable vieillard vient d'expirer à l'âge de quatre-vingt-six ans. Il laisse des Mé- moires de la plus haute importance.
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émancipaîeurs , les actionnaires de la Banque sont en pré- sence , et ni les uns ni les autres ne veulent perdre aucun de leurs avantages.
Parmi les nombreux candidats que nous voyons en armes dans cette lice, on dislingue : Van Buren, vice-président et ami de Jackson ; Henry Clav, ancien président de la Chambre des représentans ; Daniel Webster , membre du sénat , et le gé- néral lÏARRisoN. Nous allons esquisser la vie politique et pri- vée de ces divers personnages , exposer rapidement les titres qui les recommandent au choix de leurs concitoyens; nous ferons ensuite pressentir les chances qu'ils peuvent avoir.
Henry Clay, né le 12 avril 1777 dans le comté de Hanovre (Virginie), se distingue par un talent rare en Amérique: c'est un orateur du premier ordre ; ses mœurs sont austères , et il ne doit qu'à sa persévérance et à son talent linfluence qu'il exerce. Quoique sexagénaire, il est encore plein de vi- gueur; son corps ne plie pas sous le faix des années, et de ses yeux bleus , habituellement mélancoliques , s'échappent encore de vives étincelles. Lorsqu'il parle , sa voix grave et accentuée commande l'attention. S'il soulève une question, il multiplie les temps de repos; s'il attaque, ses argumens se pressent ; il s'anime, et le sourire sardonique qui vient errer sur ses lèvres annonce la victoire qu'il pressent. A dix-neuf ans, il commença l'étude des lois, et à vingt ans, il fut reçu avocat. Peu de temps après il quitta la Virginie pour Lexing- îon (Kcnlucky ) ; là il reprit ses études, et pendant une année il s'exerça à parler en public aux réunions de la Société des Déhais (De/jating Sociefy). Dès son début il montra cette facilité d'éloculion et cette énergie d'action qui l'ont toujours distingué. Quoique ses occupations , comme avocat , fussent nombreuses et lucratives, il consacra une grande partie de son temps aux affaires politiques. Le Kcntucky refondait sa Constitution, et l'un des articles les plus épineux était l'éman- cipation graduelle des esclaves. H. Clay se montra le vigou- reux défenseur de ce principe en opposition aux prc^ugés
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bien connus de la majorité. Dans les journaux, dans les as- semblées populaires, il plaida toujours en faveur de l'éleclion des membres de la convention qui soutenaient l'abolition de l'esclavage. Ainsi , dès son entrée dans la carrière politique , il adopta le principe de l'émancipation qu'il a toujours dé- fendu. Les partisans du système opposé l'emportèrent ; H. Clay fut dépouillé de la faveur populaire. Mais l'année suivante , en 1798 , à l'occasion des grandes questions politiques qui agitèrent l'Union américaine, il reparut en scène et recon- quit les applaudissemens et l'enthousiasme qui l'avaient pré- cédemment accueilli. Cette fois, entre ses principes et ceux du peuple, il y avait sympathie parfaite. La foule s'était pré- cipitée dans les champs voisins de Lexington oîi un discours fut d'abord prononcé par un homme distingué, M. Georges Nico- las. Quand il eut fini , Clay prit la parole , et le jeune orateur fit une impression si profonde sur son auditoire, que le peuple le porta eu triomphe dans les rues de Lexington au milieu des applaudissemens universels. H. Clay n'avait alors que 21 ans. Le triomphe d'un orateiu'qiii soutient la cause populaire est facile ; mais Clay exerçait sur ses concitoyens une influence due à son talent et à son énergie ; qualités rares qui devaient le placer un jour au rang des hommes d'état les plus remar- quables de son pays.
Henry Clay fut élu membre de la législature du Kentucky en 1803. Ceux qui désirent être considérés comme candidats pour la législature ont l'habitude, dans le Kentucky et dans les autres états du sud et de l'ouest , de se présenter au lieu où se font les élections ( poUs ) , et là d'adresser des discours et des harangues aux électeurs. Il est curieux de voir ces hom- mes d'opinions opposées, assis à côté les uns des autres , se lever lour-à-îour pour expliquer au peuple leurs vues et leurs idées politiques. Les candidats exposent paisiblement leurs systèmes divergens , et lorsque chacun d'eux a été écouté , les électeurs votent tout haut. Celte méthode , admise aussi en Angleterre, est peut-être préférable à celle des eaucmes ,
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assemblées qui se pratiquent géuéralement dans les états du centre et du nord de l'Amérique. Le système du caucus a quelques-uns des inconvéniens et des abus des hourgs pour- ris d'Angleterre ; là ce sont les amis du candidat qui seuls agissent et le couvrent de leur patronage, tandis que le sys- tème des poils force les candidats à développer eux-mêmes leurs principes : improvisation populaire qui a bien ses dan- gers, puisque le peuple, comme les grands est accessible à la séduction, mais qui est d'accord avec les idées fondamentales de la démocratie américaine.
Après avoir siégé un an au sénat, en 1806, en remplace- ment du général Adair , H. Clay, à sou retour dans le Ken- tucky, fut immédiatement réélu à la législature de l'état; et à l'ouverture de la session suivante , il fut choisi président {speaker^ de l'assemblée générale, à une grande majorité. En 1809, M. Thruston, s'étant démis de ses fonctions de sénateur , ÎI. Clay lui succéda. Le premier discours qu'il pro- nonça au sénat, en 1806, avait provoqué les améliorations intérieures (^internai improvement ) , et , par une coïnci- dence remarquable, il commença sa seconde carrière séna- toriale en appuyant les encouragemens que le gouvernement se proposait de donner aux manufactures. Comme cette question n'a pas seulement occupé les législateurs américains, qu'elle a été débattue dans toutes les assemblées publiques, et qu'elle n'est pas encore complètement résolue , nous pensons qu'il ne sera pas sans intérêt de faire connaître ici les opi- nions qui on été émises , de l'autre côté de l'Atlantique, pour ou contre le système de protection.
a Nous ne devons pas , disaient les partisans de la liberté du com- merce, encourager et protéger les manufactures, parce que les manufactures ne sont pas indispensables au pays. Il importe fort peu que le cultivateur vende ses produits à Texlérieur ou à lïntc- rieur, pourvu qu'il les vende un bon prix. Si les manufactures of- frent, comme on l'affirme, des avantages réels pour le travail et le capital, elles n'ont pas besoin de protection et d'encouragement^
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parce que les capitalistes les eiUreprendront, guidés par leurs pro- pres intérêts. Tout établissement vraiment utile doit et peut exister par la force des circonstances et sans l'aide ou l'intervention du gou- Ternement.
Les défenseurs du système protecteur répondaient à ces objections :
« Supposons dans la première proposition , deux états limitro- phes de la même étendue, de la même fertilité et par conséquent ca- pables de maintenir la même population. Admettons que ce sont deux pays agricoles , mais que l'un s'occupe exclusivement d'agriculture, tandis que l'autre possède les manufactures nécessaires pour sub- venir aux besoins des deux états , et admettons de plus qu'il existe entre eux une liberté d'échange et de commerce sans restriction. Quelle en serait la conséquence ? les cultivateurs des deux états , après avoir consommé les produits dont ils auraient besoin , enver- raient le surpins à l'état manufacturier. Admettons que ce surplus soit un tiers du produit total ; alors quelle sera leur situation res- pective? Le pays manufacturier consonmiera les deux tiers du pro- duit des deux, tandis que le pays exclusivement agricole n'eu con- sommera qu'un tiers. Leur rapport de population et de richesse se trouvera aussi dans la même proportion , c'est-à-dire : que le pays entièrement agricole, possédant un territoire d'une étendue et d'une fertilité égales, et conséquemment capable de supporter une popula- tion aussi nombreuse et d'acquérir une influence politique aussi gran- de, ne possédera , en réalité, que la moitié de la population, de la richesse et du pouvoir politique du pays le plus sagace. Quelles seraient encore les autres conséquences? Le pays agricole se trou- verait sous la dépendance politique de celui qui unirait les manufac- tures et l'agriculture , et iinirait par être conquis et dominé par ce dernier. La situation respective de ces deux pays serait presque celle de la Grande-Bretagne et de l'Irlande. Ces deux i!es sont, à- peu-près égales par leur étendue géographique et par la fertilité du sol j mais la première a une population presque double, une supé- riorité de richesse encore plus grande, et une prépondérance politique si complète que depuis plusieurs siècles , l'Irlande n'a été traitée qu'en province conquise. A quelle cause assigner la diffé- rence qui existe dans la situation actuelle de ces deux pays ? à ce
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que la Grande-Bretagne a constamment étendu ses ressources au moyen de l'industrie, du commerce^ des sciences et des arts. — La seconde proposition contient la doctrine des négocians français : Laissez-nous faire. Chaque citoyen, agissant sans restriction, di- rigera sans doute , beaucoup mieux que le gouvernement , tout ce qui tient à ses intérêts individuels, mais il ne consultera le bien- être général qu'autant qu'il coïncidera avec son individualité. Le ])Ut du gouvernement en faisant des lois sur des sujets d'économie publique est de donner les moyens à tous les membres de la société d'employer leurs capitaux d'une manière profitable pour eux-mêmes et leurs concitoyens. Le principe contraire suivi dans toutes ses conséquences serait d'abolir entièrement le gouvernement et de placer les hommes dans un état d'indépendance individuelle, qui a été quelquefois mal-à-propos appelé état de nature quoiqu'il n'ait jamais existé qu'en théorie. La société doit toujours avoir le droit de régler et de contrôler les actes de ceux de ses membres qui peuvent exercer une influence quelconque sur la masse ; et ce qui se rat- tache à l'économie politique ne saurait en être excepté. Si le capital et le travail sont abandonnés à leur cours naturel , ils prendront en général , selon les circonstances , la direction la plus favorable aux intérêts de l'individu ; mais c'est une de ces généralités stériles qui ne sont d'aucune utilité en pratique, parla raison que cette direc- tion serait continuellement troublée par des milliers de causes acci- dentelles. L'histoire du passé, du présent et de l'avenir, a toujours été, est, et sera composée d'une série de changemens politiques plus ou moins violens, dont le moindre modifie l'industrie indivi- duelle. Au milieu de ce chaos d'élémens divers , le gouvernement des Etats-Unis est appelé à faire des lois comme s'il existait seul au monde, et comme si le cours de l'industrie personnelle trouvait toujours son niveau naturel. Les sciences physiques démontrent que l'eau a une tendance à trouver son niveau; mais que dirions- nous du navigateur qui, adoptant cette vérité, affirmerait que la surface de l'Océan doit toujours être unie ; que les vagues qui s'é- lèvent quelquefois comme des montagnes sont des illusions d'opti- que, et que l'art de la navigation consiste à déployer toutes les voiles quels que soient le vent, le calme ouïes tempêtes ? Sans doute on le considérerait comme un insensé. Cependant tel est le principe
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recommandé par les antagonistes du système protecteur des Etats- Unis, etc. »
M. Clay a été l'un des défenseurs les plus zélés du système protecteur , système qui , à quelques modifications près , a prévalu dans l'économie politique de l'Union; c'est lui qui dirigea toutes les mesures qui ont été prises dans ce but : et à ces divers titres, il reçut de la reconnaissance populaire le surnom deFaÛieroffhe mnerican sysfem. Président, pendant plusieurs sessions de la Chambre des représentans à Was- hington, H. Clay quitta ce poste en 1814, et se rendit en Europe, avec ]\OI. Gallatin, Adams, Bayard et Russell, afin de conclure le traité de paix avec la Grande-Bretagne. Les commissaires américains et anglais se réunirent à Gand ; et après de longues discussions, auxquelles II. Clay prit tou- jours une part active , le traité fut conclu dans le mois de décembre suivant. A son retour, on l'accueillit partout avec des mai'ques d'affection , et l'état du Kentucky le choisit de nouveau membre du Congrès dont il devint encore une fois président.
Dès l'année 1817 , le président Monroë envoya des com- missaires chargés d'obtenir des renseigncmens sur !a situa- tion de l'Amérique espagnole, et faire un rapport sur la situa- lion de ce pays : mesure qui devait préluder à l'établissement des relations amicales qui allaient exister entre l'Union et les nouveaux états. L'hiver suivant, quand le bill d'appropriation {appropriation bill) fut présenté au Congrès, Clay proposa comme amendement, l'insertion d'un article, autorisant le gou- vernement à entretenir un ministre plénipotentiaire près des Provinces-Unies du Rio-de-la-Plata; il soutint que les États- Unis devaient reconnaître immédiatement l'indépendance de ce gouvernement. La Chambre n'était pas encore préparée pour cette grande mesure ; l'amendement fut rejeté. Ce ré- sultat ne découragea point Clay : il renouvela sa proposition au Congrès suivant , et après un débat de deux ou trois se- maines, il fil triompher la cause qu'il avait embrassée avec
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ardeur et soiueime avec persévérance. Le pouvoir exécutif nomma cinq ministres piénipolenliaires pour les principaux Etals de l'Amérique méridionale. Clay, faisant reconnaître l'indépendance des anciennes colonies espagnoles , servait l'intérêt des Etals-Unis et précédait de huit ans le mouvement dirigé en Europe par G. Ganning, en faveur de ces colonies; mouvement qui valut tant d'éloges et d'injures à cet homme d'état. Les discours prononcés par Clay au Congrès des États- Unis, furent lus plusieurs fois à la tête des armées de l'Amé- rique espagnole ; et les assemblées législatives de ces nou- veaux états témoignèrent, en différentes circonstances , com- bien elles appréciaient ses généreux efforts.
Lorsque J. Monroë eut rempli les fonctions de premier ma- gistrat de la république pendant deux termes , les amis de Clay le portèrent comme candidat à la présidence ; il avait pour concurrens John Quincy Adams, le général Jackson, W. Crav,'ford et J. Caîhoun. M. Adams l'emporta sur ses ri- vaux; mais, à l'élection suivante, la popularité croissante du général Jackson lui fit obtenir la présidence. Clay annonça alors la détermination de se retirer à sa ferme du Kentucky , et d'abandonner la carrière politique ; il le dit dans un dîner public qui lui fut donné à Lexinglon. Cependant il se décida peu de temps après à accepter une plac3 au sénat, où il a toujours exercé une grande influence , surtout à l'époque où la Caroline du sud menaçait de rompre l'Union, et où les doctrines subversives des nulUficatcurs menaçaient le repos du pays. Ce fut lui qui, par des mesures conciliatrices , calma l'effervescence des esprits, et ce fut encore lui qui s'opposit aux mesures proposées par le général Jackson contre la France , et développées dans son insolent message. Comme orateur, Henry Clay, a surtout le talent d'émouvoir; ses ges- tes, qui manquent souvent de grâce, indiquent bien la convic- tion qu'il éprouve. Il n'a ni les vastes connaissances , ni la puissance logique de Daniel Webster, mais son débit a plus d'élégance et d'entraînement. Les images qui surabondent
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dans ses discours , son fréquemment incorrecles ; ses méta^ phores manquent parfois de justesse, sa diction n'est pas tou- jours oratoire ; malgré ces défauts, ses compatriotes l'assimi- lent aux premiers orateurs du parlement Britannique. Tel est l'homme qui , deux fois, a été sur les rangs pour obtenir la présidence.
William Harrison n'est ni orateur, ni avocat, ni publi- ciste ; c'est un brave soldat , qui a gagné tous ses grades sur les champs de bataille ; autrefois général en chef des armées de l'Union, aujourd'hui greffier du tribunal de première ins- tance de Cincinnati. William Harrison est originaire de Vir- ginie , et fds d'un homme qui a joué un rôle important dans l'insurrection américaine : son père signa l'un des premiers la déclaration d'indépendance; un des premiers, il prit les armes pour son pays , et pour prix de ce dévoûment à la pa- trie, ne laissa à ses enfans qu'une fortune délabrée. William Harrison, l'aîné de tous, entra à dix-neuf ans dans les rangs de la milice ; obtint, après quelques mois , le grade de lieute- nant, et rejoignit l'armée du nord-ouest sous les ordres du général Sinclair. Le commandement de cette armée ayant passé aux mains du général Wayne, celui-ci choisit le jeune Harrison pour son aide-de-camp ; et pendant tout le cours de cette guerre, qui se termina en 1793 par la défaite totale des sauvages à Miami, le jeune officier, par son habileté, son énergie et sa bravoure, acquit l'estime de ses chefs et obtint la mention la plus honorable dans leurs dépêches.
Après la conclusion de la paix , Harrison fut nommé secré- taire et vice-gouverneur du territoire du nord-ouest : il rem- plit celte charge jusqu'en 1799. Le territoire ayant été alors admis au second degré de gouvernement , les habiians choi- sirent Harrison pour les représenter au congrès des Etats- Unis. Tiois ans après, ce territoire fut divisé, et Jefî'erson le nomma gouverneur d'Indiana, province qui, à cette époque, embrassait la vaste étendue de pays qui compose aujourd'hui les provinces d'Indiana, des Illinois, de Michigan cl du 1er-
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ritoire du nord-ouest. Harrison conserva pendant treize ans ces hautes fonctions.
En 1811 , cette partie des frontières de l'Union se trouvant menacée par les guerriers du Prophète et du célèbre Teciim- seh, deux chefs qui exerçaient une grande influence sur phisieurs peupUides indiennes , Harrison lit un appel au pa- triotisme de ses concitoyens. Les volontaires vinrent en foule combattre sous ses drapeaux. Il s'avança par une marche couverte jusqu'à la ville du prophète, centre des forces de l'ennemi, et le défit complètement à Tippecanoe; le combat fut décisif, et il n'en a jamais été livré de plus terrible entre les Blancs et les Indiens, qui y combattirent avec une férocité sans exemple. Harrison se conduisit dans cette affaire avec une prudence et un sang-froid dignes des plus grands éloges.
L'année suivante , la guerre éclata entre l'Angleterre et les Étals-Unis : elle commença par la désastreuse reddition du général HuU à Détroit. Le gouvernement nomma le général Harrison au commandement de l'armée de l'ouest : poste im- portant et difficile. Il y avait une immense frontière à dé- fendre, dans une contrée inculte et habitée par des Indiens hostiles; une armée anglaise à combattre; et les troupes américaines étaient indisciplinées et dépourvues de muni- , tions. L'énergie de Harrison , sa vigilance , son courage , sa persévérance triomphèrent de tous les obstacles. Du jour où il prit le commandement de l'armée , le succès suivit partout les armes américaines. Il se distingua d'abord par l'heureuse dé- fense des, forts Meigs et Stephenson, et plus tard par les vic- toires de la Tamise et du lac Eric qui terminèrent la guerre.
Quand le congrès reçut la nouvelle de la bataille de la Ta- mise , l'enthousiasme fut général. Plusieurs membres décla- rèrent qu'une aussi belle victoire aurait suffi pour faire dé- cerner à un général romain les honneurs du triomphe. Tous les corps constitués s'empressèrent de lui offrir leurs félici- tations; le congrès et la législature des divers étals lui rendirent grâce au nom de la patrie.
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Au retour de la paix , le général Harrison représenta pen- dant douze ans les habitansde l'Ohio, tant à la Chambre des représenlans qu'au sénat des Etals-Unis. Dans la première de ces assemblées, il proposa et fit adopter, en dépit d'une vive opposition , un changement important quant à la manière de disposer des terrains appartenant à l'état. Jusqu'alors la vente avait été publique, et les lots fort considérables ne pouvaient être achetés que par de riches spéculateurs. Les fermiers et les artisans , sans aucun espoir de devenir pro- propriétaires du sol que leurs sueurs devaient conquérir sur le désert , restaient les vassaux et les tributaires d'accapa- reurs opulens. Harrison créa le système qui régit aujourd'hui ces ventes , et donna ainsi une ioîpuîsion extraordinaire à la prospérité des états de l'ouest. ÎI proposa aussi plusieurs mesures pour perfectionner l'organisation de la milice; pour venir au secours des soldats de la révolution ; pour mettre fin à la guerre seminole et pour reconnaître l'indépendance de l'Amérique méridionale.
En 1828 , le président xldams l'envoya en qualité de mi- nistre auprès des Etals-Unis en Colombie; mais ses rapports avec Bolivar donnèrent de l'ombrage au général Jackson , qui le rappela pour confier cette mission à l'un de ses partisans. Depuis cette époque , le général Harrison , après avoir rendu à sa patrie d'éminens services, est rentré dans la vie privée, et l'oubli commençait à s'emparer de ses actes et de son nom, quand un de ses amis , M. James Hall , publia les titres nom- breux qu'a ce brave militaire à l'estime de ses compatriotes.
Entrez au sénat de Washington ; un homme vous frappera surtout par sa physionomie expressive ; c'est une de ces tètes dont on se souvient toujours; l'intelligence est imprimée sur ce front, et de ces yeux noirs, recouverts d'épais sourcils, s'échappent des traits de feu; cet homme, c'est Daniel Webster , né dans la ville de Salisbury , sur les bords du Merrimack (New-Hampshire), le 18 janvier 1782. Jeune encore il fut envoyé à l'académie d'Exeter. Le docteur Abbott,
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qui la dirigeait, découvrit la capacité de sou élève. De cette académie, Webster passa au collège de Dartmoulli où l'ou remarqua son indépendance de pensées et d'expression. Le professeur de physique, Woodward^ \m\idi souvent dit
jeune Webster dans les termes les plu^ fî?»^^»^^'^ ' ^^ ^^ P^^^^^^^^ à annoncer sa supériorité future, ce Le succès de cet honliL'^ ce est certain, disait le professeur; il arrive au cœur par la « route de l'entendement. Il a gagné mon alTection en coni- cc battant mes opinions , et souvent je l'attaquai pour essayer ce ses forces. »
En quittant le collège , Webster se rendit à Fryburgh pour diriger une académie. Pusieurs des célébrités de l'Amérique septentrionale ont débuté dans la carrière du professorat ; le docteur Joseph Warren, J. Adams, le juge Cushing, le gouverneur Sumner, et plusieurs autres furent d'abord maî- tres d'école. Ainsi l'avaient clé autrefois dans la Grande- Bretagne, Millon et le célèbre docteur Samuel Johnson. Webster ne tarda pas à quitter la profession d'instiiuteuu pour l'étude des lois. Après son admission au barreau, il commença à exercer à Salisbury , puis à Porlsmouth : et à peine avait-il deux ans de pratique, on le comptait parmi les avocats célèbres de l'Union. A la convention du comté de Rockingham, où se réunirent les hommes de talent des comtés voisins pour délibérer sur la situation de l'état ,* Webster fit ses premières armes d'homme politique. Ce fut lui qui rédigea l'adresse et les résolutions de l'assemblée, qui indiquaient un esprit habitué ù traiter les grands inté- rêts nationaux.
En 1812, Webster fut choisi parle New-Hampshire , pour représentant au Congrès, où sa réputation d'homme politique, l'avait précédé. Ses travaux ne s'arrêtèrent pas dans les li- mites de la chambre des reprcsentans ; il discuta aussi beau- coup de sujets d'une haute importance devant la cour suprême des Etats-Unis. Là, il se trouva eu contact avec les avocats distingués de l'époque : W. Pinkney, Ogdcn, Jones, Sergent è
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Au milieu de ces hommes remarquables, Webster n'avait point des rivaux à redouter. Mais , passons sous silence les nombreuses causes qu'il plaida devant les tribunaux ; et occu- pons-nous spécialement de sa carrière politique.
Quarante ans s'étaient écoulés depuis que l'ancienne cofe stilution du Ma.-Sâclmsetts réglait les destinées de cet état, lOrsque le peuple se réunit pour examiner si cette charte n'était pas susceptible d'améliorations. La convention était nombreuse, composée d'hommes d'état, d'avocats, de fer- miers, de ministres de l'Evangile , de vieillards, de jeunes gens, tous animés du désir d'être utiles à leur patrie , et qui se réunissaient pour discuter les nouvelles bases de leur loi londamenlalc. Webster éclaira vivement la discussion et fit prévaloir presque toujours son opinion. Au moment même où SCS efforts étaient consacrés à cette tâche, la Société -des Pèlerins, qui devait s'assembler à Flymouth (pour cé- lébrer l'anniversaire séculaire de l'arrivée de leurs ancêtres , en 1620 , sur les côtes de l'Amérique du nord) , l'invita à vou- loir bien être l'orateur du jour. Il se rendit à leur appel, et, abandonnant aussitôt la discussion froide, laborieuse de quel- ques points de droit, il esquissa d'ime manière brillante le caractère et les principes de ces hommes, dernière expression du protestantisme, qui, persécutés par le protestantisme lui- même, préférèrent se sevrer du doux lait de la patrie, plutôt /jue de se soumettre à aucune autorité, plutôt que d'accepter le joug d'aucune pensée étrangère.
La cause des Grecs, leur lutte inégale contre des adver- saires farouches, leurs malheurs, leur héroïsme, excitaient alors une vive sympathie parmi les Américains du Nord ; les massacres de Scio portèrent l'exaltation à son comble. Le président Monroë, dans son message au congrès, parla de la lutte des Hellènes pour reconquérir leur liberté , et Webster saisit cette circonstance pour proposer une loi , qui autorisât le président à envoyer un agent eu Grèce. Les évènemens affreux qui désolent la Grèce, dit-il, doivent néces-
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sairement éveiller notre enthousiasme et notre sympathie en favenu d'un peuple si généreux et qui se rattache à tant de glorieux souvenirs. Gardons-nous toutefois , dans une discussion grave, de nous laisser entraîner par l'émotion des sentimens : j'essaierai moi-même d'é- touffer ceux que j'éprouve , sans qu'il me soit possible , je dois l'a- vouer, de les comprimer entièrement. Tout ce qui nous environne n'est-il pas une émanation de !a Grèce antique? Il faudrait sortir des bornes du monde civilisé, rompre avec toutes les traditions, l)our cesser d'apercevoir le lien qui nous rattache à elle, pour cesser de reconnaître l'influence qu'elle a exercée sur les destinées et le ionheiir des hommes. Nos institutions, notre forme de gouverne- "ment ; ces assemblées populaires oîi se discutent les intérêts natio- naux : c'est la Grèce qui nous en a fourni le modèle ; c'est elle qui nous a donné les premiers exemples de cette liberté introduite dans les discussions publiques, de ces luttes de l'esprit contre l'esprit, de cet exercice de la parole qui forme le jugement, qui agrandit la pensée et qui prépare des hommes utiles pour les assemblées politi- ques. L'édifice même dans lequel nous sommes réunis ; ces majes- tueuses colonnades, cette richesse et cette variété d'architecture ; tout nous rappelle que la Grèce a existé , et que nous lui sommes redevables des plus beaux ornemens de notre civilisation. Mais je n'ai pas fait cette motion pour acquitter notre vieille dette par de vaines paroles : j'ai voulu surtout profiter de l'insurrection du peuple grec au nom de la liberté et du christianisme , pour attirer l'atten- tion de cette assemblée sur les circonstances qui ont accompagné cette lutte, sur les principes qui semblent diriger la conduite des états européens envers la Grèce, et sur les conséquences de ces prin- cipes par rapport à l'indépendance des nations. C'est de la Grèce moderne que je veux vous entretenir et non de la Grèce antique; des vivans et non des morts; non de la Grèce telle qu'elle existe dans l'histoire, triomphant du temps , de la tyrannie et de l'igno- rance ; mais de la Grèce actuelle lâchement abandonnée par toutes les puissances d'Europe , se débattant sous les étreintes d'im ad- versaire formidable ; et sacrifiant le sang de ses cnfans pour recon- quérir son existence politique , et le droit qu'ont tous les hommes d'être libres.
Mais quel intérêt avons-nous , me dira-t-on , nous peuple Améri- cain, à nous immiscer dans un semblable conflit; que nous importe,
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la ligne politique adoptée par les diplomates de Laybach et par lés gouvernemens d'Europe envers la Grèce. Le tonnerre gronde au loin ; le vaste Océan est entre nous et le danger. Rien ne saurait troubler notre tranquillité intérieure et le calme dont nous jouissons. Je répondrai, moi, à ce raisonnement égoïste, que nous comptons parmi les nations lil)res ; qu'il y a solidarité entrç nous et les peuples libres ou qui veulent le deveni)^ et que nous avons un intérêt puis- mil à maintenir le principe de la liberté des peuples et le droit d'insurrection contre les oppresseurs. Le système de notre gouver- nement n'est 41 pas fondé sur ce principe? n'est ce pas en vertu de ces droits inaliénables que nous avons conquis . et notre nationalité et le rang élevé que nous tenons aujourd'hui parmi les peuples civi- lisés' Notre pavillon ne flotte-t-il pas, d'ailleurs, dans ces mers illustrées par le courage de Canaris, et teintes du sang.des habitans de Scio? Que ce symbole d'un peuple libre soit désormais un palla- dium avoué contre la fureur des Barbares, et qu'il couvre de sa pro- tection un peuple qui combat pour sa religion et sa liberté, etc., etc.»
Le talent oratoire de Webster s'est montré dans plusieurs autres occasions , et spécialement dans cette cérémonie sin- gulière consacrée à l'inauguration du monument de Bunker- mil, érigé à la mémoire des premiers amis de l'indépen- dance américaine. Cinquante mille auditeurs environnaient l'échafaud sur lequel l'orateur était placé , et comme on le pense bien, ceuK qui parvinrent à saisir ses paroles , ne furent pas en grand nombre. Lafayelte et les vieux champions de la liberté américaine assistaient à celte cérémonie , dont quel- ques Anglais ont donné un tableau burlesque et qui avait cependant sa grandeur. Citons encore les discours de Webster sur l'appropriation des fonds alloués aux. ministres plénipo- tentiaires près le congrès de Panama , et sur les attaques dirigées contre la constitution. Ajoutons cependant que les argumens de ce dernier discours reposent tout au moins sur une base problématique. Sou antagoniste avait essayé d'in- diquer les dangers trop réels d'une, fédération que l'intérêt peut dissoudre , et dont les fragmens peuvent aisément deve- nir hostiles, ce Si la Constitution devient dangereuse, répondit
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Webster, il suffit do la volonté du peuple pour la modifier; )> mais c'est une pétition de principes, et il reste encore à déter- miner si la volonté du peuple ne sera pas divergente et si elle est nécessairement judicieuse. Les élections fréquentes et raction du pouvoir judiciaire , remèdes que Webster indique, ne seront certainement pas im bouclier qui puisse arrêter le choc d'iniéréls contraires. Les penseurs et les philosophes dé la vieille Europe trouveraient l'argumentation de Webster infiniment vague , et découvriraient même l'aveu de ses craintes personnelles pour l'avenir de l'Amérique , dans îé passage où il convient que ses prévisions de bonheur et d'u- nion ne s'étendent pas plus loin que sa propre vie et celle de la génération suivante. « Plus loin, ajoule-t-il, est suspendu un voile que je ne cherche pas à soulever, y)
Bien que Websier soit incontestablement le premier ora- teur des Étals-Unis, on ne peut s'empêcher de remarquer dans son éloquence , ainsi que dans celle de la plupart de ses rivaux américains , ce malheur du lieu commun sans preuve , a vancé avec audace et soutenu d'avance par l'approbation de tous. Ainsi, en 1833 , lorsque la ville de New- York, recon- naissante, lui donna un dîner public, il prononça un discours fort admiré, dans lequel il avança que la Constitution des États-Unis avait été mise à l'épreuve par la paix et par la guerre ; et qu'ayant résisté à toutes ces épreuves auxquelles la plupart des gouvernemens européens ont succombé , elle leur était nécessairement supérieure. Par malheur, ainsi que dans la plupart des argumentations américaines , la majeure étant considérée comme prouvée d'avance , parce qu'elle est d'accord avec le préjugé universel , le reste du raisonnement n'est pas difficile à suivre ; et bien qu'un souffle puisse le ren- verser chacun l'accepte.
Mais occupons-nous d'un homme qui , moins éloquent peut- être que Webster, a une plus grande habitude pratique des affaires ; et qui , par la position élevée qu'il occupe , exerce une grande influence sur le pays.
92 LES CANDIDATS
Martin Vak-Buren est né à Kinderliock, petite ville sur les bords du jN'orth-River , à vingt milles environ au-dessous d'Albany, le 5 décembre 1782. Il est l'aîné de cinq frères qui, tous, vivent encore; et sou père, Abraham Van-Buren, d'origine hollandaise , est mort depuis peu d'années seule- ment. Martin Yan-Buren commença à quatorze ans l'étude du droit, sous M. François Sylvester, avocat; comme il n'a- .vait pas reçu de grade académique, il fut obligé de travailler pendant sept ans sous les ordres d'mi praticien : ainsi le vou- laient les réglemens de cette époque. x\près avoir passé six an- nées chez M. Sylvester, le jeune Van-Buren acheva ses études chez M. Yan-A'^ess, avocat distingué de ]N'ew-York; et en 1803, aussitôt qu'il eut atteint sa vingt-unième année, il fut admis au barreau de la Cour suprême. C'était l'usage alors , que les étudians en droit , pendant les dernières années de leur stage, plaidassent devant les tribunaux, inférieurs (^Justices' Courts); aussi Martin Yan-Buren eut-il plus d'une fois l'occasion d'essayer ses forces. On assure que, avant d'avoir seize ans , il dirigea une affaire très importante contre un des plus célèbres avocats de la ville , et qu'il eut le bonheur de triompher. Sa taille était si petite , qu'il fut obligé de monter sur une table pour adresser la parole aux jurés. Depuis , il n'a pas grandi : on l'aperçoit à peine lorsqu'il pré- side le sénat; sa petite figure ronde, son front chauve, toute sa personne débile disparaît dans l'immense fauteuil.
Dès les premières années de son stagiat , Martin Yan-Buren commença à prendre une part active aux affaires politiques. Il ne manquait jamais d'assister aux assemblées du parti démocratique, et fut souvent chargé de rédiger des réso- lutions et des adresses. A dix-huit ans, il fut député par les républicains de sa ville natale à une convention de délé- gués, convoqués pour nommer des candidats à la législature de l'état. Tels ont été les commencemens de la carrière de Martin Yan-Buren, comme avocat et comme homme politique. Son éducation fut loin d'être complète : il est peu versé dans
A LA PRÉSIDENCE DES ÉTATS-UNIS. 93
les langues savantes , moins encore dans les langues parlées aujourd'hui en Europe ; les sciences physiques et morales lui sont à-peu-près inconnues. Mais, d'un autre côté , il a cul- tivé avec soin l'art delà parole et le mécanisme des affaires, en sorte que les défauts mêmes de son éducation lui ont été en définitive avantageux : il n'a pas perdu son temps à des études qui ne lui auraient été que peu profitables.
A l'époque où Martin Van-Buren commença sa carrière d'avocat , le gouvernement de l'Union était passé , après une longue lutte , entre les mains du parti démocratique , mais il était peu probable que son ascendant fût de longue durée- Dans l'éiat de New-York, et eu particulier dans le comté de Colombie, le parti fédéral tenait depuis long-temps les rênes du pouvoir. Les riches propriétaires de Kinderhock exerçaient par droit de prescription , sur leurs fermiers et sur les nou- veaux émigrans, une influence presque aussi puissante que celle des seigneurs féodaux de l'ancien monde. Or, la pkipart de ces familles étaient fédéralistes, comme de raison, et re- gardaient d'un œil jaloux tous les efforts qui pouvaient être tentéspour étendre les droits du peuple; elles montraient sur- tout une implacable hostilité contre les champions de la dé- mocratie. Cependant l'énergie et le talent que Martin Van- Buren déployait, si jeune encore, attira leur attention : ils voiUurent l'enchaîner à leur parti. Tantôt ils lui vantaient les avantages personnels qui en résulteraient pour lui, tantôt ils lui peignaient sous les couleurs les plus noires l'avenir du parti qu'il avait embrassé. Tout fut inutile : le jeune homme demeura ferme dans la croyance politique de son père , qui était un whig de la révolution , un anti-fédéraliste de 1788, un des plus anciens partisans de Jefferson.
Mais, en renonçant à le gagner, ses adversaires politiques ne crurent pas devoir le laisser suivre tranquillement son système. Sa lépuiaiion fut attaquée, sa personne tournée en ridicule, ses principes furent déclarés infâmes, sa probité lut mise en douie , et ses talens même furent ravalés par ceux
94 LÉS CANDIDATS
qui, naguère, les avaient exaltés. En un mot, jMartin Van- Buren' fut en butte , dès le commencement de sa carrière , à ces attaques continuelles et virulentes cpii l'assaillent en- core aujourd'hui. Cette lutte donna encore plus d'étendue et de vigueur aux dons qu'il avait reçus de la nature ; et en 1812, au moment de l'invasion anglaise , il fut élu membre du sénat provincial : c'est de cette époque que date réellement sa ^ie politique. Yan Buren , quoique alors membre de l'opposition en présence de l'imminence du danger, se rangea avec un grand nombre de ses amis politiques , sous la bannière de l'Union , et ce fut sur sa motion que le sénat autorisa le gouverneur de JN'ew-York à mettre douze mille hommes pendant deux ans à la disposition du pouvoir exécutif. Après la paix , la charge de procureur-général de l'état de Nev^-York lui fut conférée par acclamation. En cette qualité il prononça plusieiu's dis- cours très remarquables, un entre autres celui contre l'empri- sonnement pour dettes. Doué d'une vaste compréhension , d'un tact délicat, et d'un jugement sur, personne n'était mieux fait que M. Yan Buren pour discuter les questions variées et compliquées de droit et de fait qui se présentent si souvent dans les tribunaux supérieurs. Le talent et la sagacité dont il donna tant de preuves durant l'exercice de ses fonctions , ré- levèrent peu d'années après au poste éminent de gouverneur de l'état de New-York.
Le général Jackson, lors de son avènement à la présidence, voulant s'environner d'hommes capables et dévoués à ses prin- cipes , appela auprès de lui le gouverneur de New- York et le nomma secrétaire d'état. j\Iais un an après , à la suite de quel- ques discussions survenues dans le cabinet, M. Yan Buren fut chargé des intérêts de la république en Angleterre, et lors de la seconde nomination du général Jackson à la présidence , on vit le nom de Van Buren figurer au-dessous de celui de son protecteur et de son ami. Il fut élu vice-président à une grande majorité.
Tels sont les hommes qui appellent aujourd'hui sur eux
A LA PRÉSIDENCE DES ÉTATS-L'N'IS. 95
l'altention publique et qui s'adressent aux deux grands inlé- rêls qui divisent TUnion. En eux viennent se confondre toutes les nuances politiques qu'affectent les divers partis. Au sud , vous voyez dominer l'agriculture avec l'esclavage , qui parque dans des limites sévères toutes les classes de la population ; au nord , le travail libre avec toutes les exigences de ceux qui l'exercent.
Daniel Webster et Henry Clay, nous l'avons vu, n'ont jamais dissimulé leurs sympathies : ils se sont toujours pro- noncés en faveur de l'industrie, du travail libre, et n'ont pas craint de manifester leur aversion pour l'esclavage ; Harrison, au contraire, par sa naissance, par ses enga- gemens de famille ne peut qu'être favorable aux propriétaires d'esclaves ; aussi Van Buren , fils d'une contrée d'où l'esclavage a toujours été repoussé , a-t-il semblé vouloir contre-balancer la défaveur que lui aurait attirée son origine, en se présentant sous le patronage du président Jackson , comme le conti- nuateur de son système et comme le défenseur-né des pro- priétaires d'esclaves. Chose remarquable , les états à esclaves plus forts en population, plus forts en nombre dans les assemblées , et peut-étrej plus inquiets de leur avenir que les états du nord ont toujours dominé les élections présiden- tielles, et par suite l'ensemble de l'administration. Sur les sept présidens que compte déjà la Confédération , quatre ap- partiennent à la Virginie, qui possède 500,000 esclaves; le Tennessee , qui en compte environ 200,000 , a donné le cin- quième j c'est le général Jackson propriétaire , lui-même , de 150 nègres. Un seul état sans esclaves, le JMassachussets, a fourni les deux Adams qui , l'un et l'autre , n'ont pu conser- ver la présidence qu'un seul terme, succombant en partie sous les efforts des états du sud , tandis que tous les autres présidens se sont maintenus au pouvoir pendant deux termes. Ce simple rapprochement peut suffire pour faire pressentir quelle sera l'issue de l'élection présidentielle qui va avoir lieu. Les chances en faveur de Henry Clay et de Daniel Webslcr
96 LES CANDIDATS A LA PRÉSIDENCE DES ÉTATS-UNIS.
sont incertaines : elles se réunissent en plus grand nombre sur Harrison; mais Van Buren paraît jusqu'ici obtenir la majo- rité des suffrages.
Mais cette lutte constante des intérêts du Nord et du Sud ; mais ces alarmes jetées au milieu d'une prospérité toujours croissante , ne sont-elles pas faites pour inspirer les craintes les plus sérieuses sur l'avenir de l'Union. Jusqu'ici les ob- stacles qu'elle a eus à surmonter n'ont jamais été aussi in- times que ceux que nous signalons. C'est pour dompter une nature sauvage ; c'est pour repousser les agressions d'une métropole injuste; c'est pour refouler dans les bois des peuplades faibles et timides , que Texerlion des forces amé- ricaines a été dépensée : elles n'ont pas encore eu à lutter contre les dissensions intestines qui rongent le cœur des em- pires et qui, partant du centre, s'étendent bientôt à tous les points de la circonférence.
Jusqu'ici l'Union américaine présente la solution d'un ma- gnifique problème politique; que la pondération s'établisse entre les deux intérêts que nous venons de signaler ; que le lien fédéral se maintienne , et ce sera le plus bel exemple que l'histoire puisse offrir d'une ligue défensive transformée en une grande Confédération d'Etats.
( North american Review and poUtical Journals. )
aniDhîc»
ÉCOHOMÎB INTÉHÎEURE ET DEPuXIERS MOMEXS DE WALTER-SCOTT.
Ce n'est point du génie de Walter-Scott que je veux parler. Quel est l'écrivain dont la gloire a été soumise à une analyse plus patiente ? C'est sa vie pratique , sa force morale , son économie domestique, son courage vis-à-vis du destin con- traire , sa laborieuse persévérance dans la prospérité , sa tranquille résignation sous les revers , son culte de l'indépen- dance, que j'ai l'intention de développer, non par les géné- ralités vagues d'un panégyrique vulgaire , mais par des faits. Ma position dans le monde; mon intimité avec Walter-Scott; les conseils judiciaires qu'il a eu occasion de me demander, m'ont permis de pénétrer dans les particularités les moins connu(!S de cette vie si courageuse et si simple , que je serais tenté de la nommer sublime. On reconnaîtra bientôt que , si la plupart des actions d'éclat, dont le monde admire la splen- deur, reposent sur un charlatanisme vide et sans fond , il y a aussi des héroïsmcs cachés qui dévorent l'existence et qui mériteraient les hommages des hommes , si tout ce qui est estimable était estimé d'eux.
Waller-ScoLt, à son entrée dans le monde, n'éJait pas ab- solument dénué de patrimoine ; son revenu , extrêmement médiocre (^res angusta domi), l'arrachait à l'horrible servi- y.—k^ SÉRIE. 7
98 ÉCONOMIE INTÉRIEURE
tude de l'homme de lettres , force d'acheter avec sa pensée le pain de chaque jour, mais ne suffisait pas à un descendant des Scott, à un parent du duc de Buccleugh. Ce fut avec cette médiocre fortune et une santé qui , altérée en 1818, fut toujours chancelante jusqu'à sa mort, qu'il s'éleva en moins de douze années au premier rang des hommes intellectuels de l'Europe , supporta une banqueroute épouvantable , produisit quarante volumes , fit honneur à des engagemens qui eussent embarrassé un riche banquier , et mourut à la peine sans laisser de fortune à sa famille , et après avoir sacrifié à son honneur ses veilles , ses sueurs et son sang. Vous admirez Walter-Scott après l'avoir lu ; vous ne connaissez que la moitié de son génie , de son àme et de sa vertu.
J'ai été son ami vers les derniers temps de sa vie ; et les documens que je vais consigner ici se rapportent exclusive- ment à cette époque de lutte. En 1818 , une fièvix^ bilieuse désorganisa sa santé et altéra sa constitution naturellement robuste : tout autie eût succombé ; mais Scott était un de ces favoris de la nature, qui ont reçu de Dieu une extrême éner- gie musculaire , jointe à la délicatesse la plus exquise de la sensibilité nerveuse. Comme Mirabeau , Luther et Fox, c'était un athlète , doué de la constitution de l'homme de génie : dou- ble tempérament dont l'alliance rare produit toujours des merveilles. Un de ses amis intimes rapporte que la force mus- culaire de ses bras était prodigieuse, et que chez lui le déve- loppement du thorax dépassait les proportions ordinaires des hommes les plus robustes. L'excès du travail finit par abattre cette puissance gigantesque : on sait que le propre des occu- pations intellectuelles est d'augmenter et d'exalter l'activité nerveuse aux dépens de la contractilité musculaire. En 1818, je rencontrai Walter-Scott dans une des rues les plus fréquentées d'Edimbourg ; il était à cheval, courbé vers le pommeau de la selle , ayant peine à se soutenir, la figure pâle, le fiont ridé ; il ressemblait à un mourant :
te Voyez, me dit-il, je monte à cheval par régime {forthe
ET DERNIERS MOMENS DE WALTER-SCOTT. 99
wholesojnes ) ; ce qui est le plus triste exercice du monde. Les médecins me disent que la souffrance ne tue pas. S'il faut souffrir trois mois encore comme j'ai souffert depuis quelque temps , niourir vaudrait mieux. »
Kon-seulement il vécut ; mais en suivant un régime très sévère , qui ne dura pas moins de cinq années , il se rétablit peu-à-peu. Celte lutte avec le mal physique n'interrompit pas un seul instant ses travaux intellectuels. Deux chefs-d'œu- vre : /ra///?oe et la Fiancée de Lammermuir (1), furent dictés par le malade : tour-à-tour M. John Ballantyne et son intendant William Laidlaw (celui qui fut chargé de l'arran- gement et delà distribution à'Abbotsford) lui servaient de se- crétaires. Au milieu des scènes les plus comiques , lorsqu'il traçait le burlesque caractère de Caleb Obaldistone, ou in- ventait le plaisant dialogue de cet original, l'angoisse de sa souffrance l'arrêtait tout-à-coup ; il suspendait la dictée , at- tendait un moment, et faisant répéter le dernier mot, repre- nait le fil de son récit.
A la troisième série des Contes de mon Hôte (2) , à Ivan- hoc , à la Fiancée de Laminermuir ^ succédèrent le Monas- tère , l'Ahhé, Kenilicorth , douze volumes en douze mois. La gloire de Scott touchait à son zénith ; le roi lui conférait le titre de baronet. Constable , auquel ces publications sem- blaient assurer une fortune considérable, avançait à l'auteur de cette fortune , des sommes assez considérables pour que le château d'Abbotsford s'embellît des recherches du luxe , non le plus fastueux , mais le plus intéressant et le plus poéti- que. Une hospitalité digne d'un prince accueillit les nom- breux étrangers qui venaient visiter la gloire do l'Ecosse. Conmient Walter-Scott , malade , forcé d'entretenir une cor- respondance perpétuelle et nombreuse, recevant beaucoup
(1) Et non Lammermoor , La terminaison uirest écossaise.
(2) Taies of my Landlord. Lancllord, propriétaire, suzerain, sif^nifie ausîi liôlc : la nuance exacte de ce mot n'est pas traduisiljîe en français, et implique un degré de respect pour ïliote^ dont il est impossible de donner (juelijue idée,
7.
100 ÉCONOMIE ULTÉRIEURE
de monde, ne sentit-il pas dccioitie sa fécondité lilléraire? Gomment parvint-il à augmenter le nombre des heures et à suffire à tant de travaux? Par quel emploi de son temps ce problème fut-il résolu? C'est ce que l'on verra bientôt.
Les cinq années suivantes produisirent vingt-trois nou- veaux volumes , parmi lesquels il faut distinguer spécialement le Pirate , les Aventures de Nigel et Quentin Dai^card. De nouveaux embellissemens firent d'Abbotsford (1) un château de féerie : sir Walter y vivait en suzerain ; quelques personnes lui ont reproché cette tendance aristocratique. Mais n'était-il pas de la race des Scott ; et celle noble existence , ces tou- relles gothiques , ce palais magique , ces vastes domaines , conquis à la pointe de la plume , n'étaienl-ils pas aussi légiti- mement acquis que si leur maître les eût gagnés à la pointe' de l'épée?
En 1825, après de longs travaux, Walter-Scott, malgré son opulence apparente se trouvait dans une position assez difficile. Les domaines d'Abbotsford avaient été transpor- tés sur la tête de son fils aîné , et lui , pour faire honneur à ses affaires , avait endossé pour 80,000 £ de billets de la mai- son Constable ; sa propriété personnelle , Abbotsford excepté, n'eut pas produit plus de 10,000 £. Jusqu'alors la maison Conslable avait paru solide; mais une crise approchait; on avait abusé du crédit et toutes les bourses allaient se fermer. Con- slable était un homme probe, mais dont l'imagination aventu- reuse , féconde en chimères et en espérances , compromettait le réel pour l'incertain , et tentait avec une audace fatale les ^ chances extrêmes de la fortune : sa santé était fort altérée , en 1825, lorsque ne pouvant faire honneur aux billets, trop nombreux, lancés par lui dans la circulation, il essaya d'en effectuer le renouvellement. La crainte d'une banqueroute dé- finitive rendait les banquiers écossais assez traitables ; mais à
(1) Le nom même à' Alhotsforcl , par sa nuance féodale et caraclérisliqiie, devait plaire à l'iinaginalion de Waller-Scolt. Nous avons public dans la troi- sième série la description de ce château.
ET DERNIERS 3I0ME>S DE AVALTER-SCOTT. 101
Londres , il fallut se soumettre aux exigences usuraires des hommes d'argent. Le libraire ne se déconcerta point : il forma le plan d'une immense entreprise , à laquelle la Vie de ±sapo- le'on , par Walter-Scott , devait servir de préambule ; il enrôla sous ses drapeaux toutes les célébrités contemporaines ; et sans doute il eût échappé à la ruine, sans les sinistres qui eurent lieu sur la place de Londres. La panique fut générale; les usuriers eux-mêmes se refusèrent à tous les engagomens qu'on était prêt à souscrire ; les paiemens de Constabie furent suspendus; et Walter-Scott eut à répondre des 80,000 £ (2,000,000 fr. ) pour lesquelles il s'était engagé.
Ce désastre était parfaitement inattendu. Walter-Scott , avec lequel je ne cessais pas d'avoir des rapports intimes , le subit sans se plaindre ; sa santé ne s'altéra pas et son humeur resta la même. Je lui rendis visite dans sa petite maison d'Edim- bourg, rue du Château. Au lieu d'habiter le premier étage, il s'était relégué au second : le crâne de Bruce, en plâtre, moulé sur le crâne même du vieux roi , et trouvé dans son tom- beau , était le seul ornement de la cheminée. Un triste soleil de novembre venait éclairer ce débris de la grandeur hé- roïque ; et rien n'était plus attendrissant que cette petite chambre , habitée par un homme de génie , forcé de recom- mencer toute sa vie à soixante ans.
En janvier 1826 , la liquidation est terminée. De tous les billets endossés par Scott à l'ordre 'de Constabie, pas un ne peut être remboursé. Il a soixante ans. Il va recom- mencer sa carrière , subvenir à l'existence de sa famille, et payer en outre quatre-vingt mille livres sterling; une telle catastrophe eût épouvanté le courage le plus énergique. Non-seulement ce coup détruisait sa fortune, mais il atia(iuait sa réputation. Le bruit se répandit qu'il avait connu d'avance la situation réelle des affaires de Constabie, et que l'endosse- ment de ces billets au moyen desquels il s'était procuré du numéraire , était une faute inexcusable. Les ('vénemens ont prouvé l'injustice de celte dernière accusation. Mais de quoi
102 ÉCONOMIE INTÉRIEURTÎ
ïi'accuse-t-on pas l'homme qui a le malheur d'avoir du génie ! Quelques-uns des créanciers, race toujours proniple à sup- poser la fraude, se montrèrent fort rigoureux : on leur avait inspiré d'odieux soupçons sur la moralité de leur débiteur.
D'autres cependant connaissaient mieux Walter Scott et lui offrirent des facilités de paiement , fondées sur la con- fiance que sa probité inspirait. Un banquier de Londres alla même jusqu'à lui faire parvenir une somme assez considérable comme prêt remboursable à une époque indéterminée. Wal- ter Scott repoussa cette offre et renvoya l'argent.
Calme et résolu, il vit d'un coup-d'œil toutes les veilles, toutes les années pénibles, loul le labeur immense qu'exigerait cette liquidation. Non-seulement il ne murmura pas, mais on l'entendit excuser le libraire Consiable soupçonné de banque- roule frauduleuse. « Tant que Dieu m'accordera la vie et la « santé, me disait Scott, le travail ne me fera pas peur. Voici bien des années que j'ai passées , enseveli dans les souterrains d'un labeur volontaire. Pourquoi , maintenant que ce labeur devient indispensable, reculerais-je devant lui? Aussitôt il fit vendre à l'enchère sa maison et son mobilier d'Edinîbourg ; fit assurer sa vie pour vingt-cinq mille livres sterling, au bénéfice de ses créanciers ; livra comme gage de la créance tous les meubles et effets d'Abbotsford ; et souscrivit l'engagement de les racheter au prix d'une somme annuelle jusqu'à la complète liquidation du capital et des intérêts. Le sort sembla vouloir éprouver son courage. L'hiver de 1826 fut terrible à Edim- bourg. Le temps était dur; l'ai'gent rare; le froid intense; le peuple mécontent. A peine les riches purent-ils faire face aux calamités de la crise financière, de la disette et d'une tempé- rature rigoureuse. Lady Scott dont l'irritabilité nerveuse avait été depuis long-temps pour son mari uiie source de cha- grins et d'inquiétudes, tomba dangereusement malade. C'é- tait la fille d'un riche commerçant de Lyon nommé Charpen- tier : bientôt sa perte vint augmenter les chagrins de Walter Scott qui avait fait très bon ménage avec elle, et qui lui était
ET DERMERS M03IE^S DE WALTER-SCOTT. 103
fort attaché, malgré rextrème susceptibilité de son caractère.
Il serenleriiia dès-lors dans son cabinet, et, comme le soldat et le marin qui ne bougent plus du poste confié à leur courage, il accomplit avec une persévérance inflexible la tâche qui lui était imposée. Il ne laissa pas même échapper une plainte lorsque le public vint acheter ses dépouilles , lors de cette vente à l'encan , ignoble et douloureuse cérémonie , dont lui- même avait donné dans Guy Mannering une description si touchante. Il livra au dernier enchérisseur les antiquités chéries et les livres adorés auxquels il attachait tant de prix. Je lui rendis visite à cette époque ; il avait loué un très petit appartement dans une rue écartée ; à peine un écolier s'en serait-il contenté; il ne quittait plus son pupitre. Sa correspon- dance devenait plus considérable et plus importante chaque jour ; il répondait à toutes les lettres, mais d'une manière toute laconique et sans jamais les relire. Toujours debout à six heures du matin, il avait achevé avant dix heures une feuille d'impression entière, seize pages in-octavo, ou24pages in-douze. Comme je lui exprimais l'étonnement que m'inspi- rait cette facilité :
ce Oh ! me répondait-il , c'est là un bien petit exploit. »
Son écriture était devenue si fine et si menue que chacune de ses pages valait deux pages in-quarto. Quand il quittait ses fonctions publiques, quelque fatigué qu'il fût, il reprenait sa tâche, passait un quart d'heure à table, ne recevait per- sonne, retournait au travail dès que le dessert était enlevé, et continuait ce labeur jusqu'à une heure fort avancée de la nuit. Je lui ai souvent représenté le tort que devait faire à sa santé ce déploiement immodéré de forces intellectuelles et phy- siques; il souriait de ni'entendre lui parler ainsi.
a Allons , allons , me répondait-il , en faisant allusion aux. travaux de la campagne ; tant que le soleil brille il est bon do faire ses foins.
— Mais ne craignez-vous pas que l'esprit le plus énergique ne succombe sous ce fardeau?
104 ÉCONOMIE INTÉRIEURE
— Non, me dit-il, je suis même persuadé que pour se créer un honnête revenu par des travaux littéraires, il suffit d'une grande patience et d'un labeur suffisant. C'est une ressource que je recommande à ceux de mes amis, que les banqueroutes récentes ont ruinés ; mais ils ne m'écoutentpas. »
Walter-Scott se trompait : il tirait de son extrême fécondité d'esprit, de sa facilité merveilleuse, des inductions fausses qui ne peuvent s'appliquer à la majorité des hommes. Cette riche et inépuisable organisation était douée d'une faculté créatrice qui n'appartenait qu'à elle. Un exemple si brillant ne doit séduire personne; Scott lui-même est mort à la peine. Lisez les lettres particulières de lord Byron et le mémoire que M. Dallas a consacré à ce poète; vous saurez ce que c'est que la iutte du génie contre la société qui lui refuse du pain. By- ron, qui n'était ni pauvre ni inconnu, souffrit amèrement. A quels misérables artifices fut- il oblige d'avoir recours , non pour faire réussir, mais pour faire imprimer son Ckilde-Ha- rold? La persévérance et le talent ne sont rien , sans les res- sources du patrimoine ; le bien-être de l'homme de génie dé- pend des chances les plus incertaines, si des capitaux légués par les ancêtres ne viennent à son secours.
Le premier résultat de ce redoutable labeur auquel Walter- Scott se soumettait , fut un ouvrage bien inférieur à tout ce que le romancier avait produit jusqu'alors : Woodstock. L'esclavage d'un travail mécanique se fait sentir dans cette composition ; elle n'a pas la liberté , la spontanéité, la grâce sauvage et indépendante d'Ivanhoé et des Puritains. Les créanciers de Constablc voulurent arrêter l'impression de l'ou- Yrage , sous prétexte qu'il avait été vendu à ce dernier libraire et que , par conséquent , il leur appartenait. « C'est vrai , dil-i! ce alors, j'ai promis d'écrire etConstable a promis de payer; <c mais Constablc n'a pas payé, je ne suis plus forcé d'écrire (c La moitié du roman est encoi'c dans ma tête ; celte moitié y « restera jusqu'à meilleur avis. » Celte fermeté déconcerta les assaillans et l'on permit enfin
ET DERNIERS MOMEKS DE ^YALTER-SCOTT. 105
à Walter-Scolt de payer ses propres créanciers au fur et à mesure de ses receltes et de ses travaux. V Histoire de Napo- léon, qui succéda à ^Foochtock , fut achevée avec une rapi- dité extraordinaire ; alors , pour recueillir des documens et fixer des dates , il fit un petit voyage à Paris , voyage qui con- tribua beaucoup à rétablir sa santé et à distraire son esprit fatigué.
ce Que pensez-vous, lui demandai-je, de votre excursion en France ?
— Elle aurait été charmante, si j'avais pu garder l'incognito ; le bruyant accueil que l'on m'a fait m'a singulièrement ennuyé; mais l'exercice et le changement de lieu , la nouveauté des objets et le mouvement du voyage m'ont rendu la vie. A Edim- bourg, mes nuits étaient sans sommeil; je n'ai recommencé à dormir qu'à Paris. ]\Ion office et la Vie de Napoléon, occu- paient toutes mes heures, fatiguaient ma pensée et mon corps ; mon insomnie était perpétuelle. »
Les neuf volumes de cette histoire JN'apoléonienne , si vaste, si compliquée, si difficile à dominer, sortirent de sa plume et furent le fruit d'une seule année. La lucide sagacité de son esprit coordonna l'immense quantité de matériaux dont il avait à disposer. ]Mais il faut bien l'avouer, des traces nom- breuses de précipitation et de négligence déparèrent celte vaste entreprise. Plus d'une fois il a exprimé le regret de n'avoir pu consacrer à XHistoire de Napoléon tout le temps que réclamait une pareille œuvre. Sous le rapport pécuniaire , le succès avait dépassé ses espérances : le manuscrit lui avait rapporté 14,000 ^ (350,000 francs).
Celte somme commença la liquidation de ses dettes, et, versée entre les mains des créanciers , elle réduisit ses calom- niateurs au silence. La vieille hospitalité de sa maison rena- quit et lui rendit une de ses jouissances les plus vives ; la plu- part des ouvrages périodiques lui demandèrent sa collabo- ration comme une faveur; les étrangers couvrirent d'or les autographes échappés de sa plume. Comme l'état de sa fortune
106 ÉCONOMIE INTÉRIEURE
ne lui permeitait plus de venir au secours des auteurs mal- heureux, il suppléait à celte impuissance par des articles con- sacrés à leurs ouvrages et qui absorbaient une partie de son temps.
ce Je fais de mon mieux, me disait-il un jour; mais trop « souvent mes etïbrls sont inutiles : l'auteur que je veux faire « connaître a soin de me démentir par de mauvais ouvrages. <c II y a des gens qui prennent , pour se damner eux-mêmes , « une peine incroyable ; des malheureux que rien au monde « ne peut sauver. «
Vers le commencement de 1827, il déchira le voile qui avait couvert jusqu'à cette époque l'auieur de Waverley. Le bruit s'était répandu que Walter-Scott n'avait écrit ni les Puritains, ni Roh-Roij; on croyait que diverses personnes , entre autres M. Thomas Scott, avaient, sinon composé entièrement, du moins enrichi de quelques détails les admirables romans que l'Europe avait accueillis avec tant dejoie et de reconnaissance. Walter-Scott conçut l'excellente idée de publier une nouvelle édition de ses ouvrages, de donner à cette publication la forme mensuelle , et d'abandonner la moitié du profit à ses créan- ciers. Chacune des années 1827, 1828 et 1830, produisit un roman original. \J Histoire d'Ecosse, pour l'encyclopédie du docteur Lardener , les Contes du Grand-Père (1) , un vo- lume de Poésies dramatiques , des articles nombreux pour la Revue trimestrielle et la Revue étrangère ; enfin les Lettres sur la De'monologie , grossirent le bagage de l'écrivain pen- dant la même époque.
La peine morale exerce sur les facultés de l'intelligence une
(1) Taies of a Grand-FcitJitr. La raciue du mot^a/e: est le verbe /o ft>//dire, réciter; aussi devrait-on plutôt dire: Récits que Contes. La iiuaace qui existe entre les mots novel, romance ci taie, est rarement saisie par les traducteurs. La nouvelle {noi-el), importée de l'Espagne et de l'Italie, se rapporte à des évéuemens contemporains. L'esprit chevaleresque, aventureux, constitue l'essence du roman : le taie e^t un récit, soit véritable, soit donné pour tel.
ET DERNIERS MOJîEINS DE WALTER-SCOTT. 107
impression corrosive el délétère , dont on peut remarquer la trace et l'influence dans les derniers ouvrages de Waller-Scolt. Assurément ce sont les créations d'un homme très distingué; mais son esprit n'a plus toute cette puissance qui émane de la liberté. Il savait que le capital de sa dette diminuait; mais il savait aussi qu'elle n'était pas éteinte : on ne respectait pas toujours son génie et so^ honneur, et quelques personnes augmentaient ses chagrins par l'expression de leurs anxiétés sur le solde total de leurs créances.
Il y a dans la nature spéciale du créancier ime particularité curieuse; offrez-lui une fraction minime de sa dette, mais payez à l'instant môme; il oubliera sa perte et se conten- tera de ce que vous lui aurez offert. Essayez d'amortir lente- ment et progressivement le total de la créance , vous verrez une anxiété fébrile augmenter en raison du faible reliquat de la somme due. Un honnête Israélite qui habitait Londres en 1828, eut le courage de résister à toutes les prières qui lui fu- rent adressées et à tous les exemples donnés par les autres créanciers de Walter-Scolt. Porteur d'un billet endossé par ce dernier, il déclara qu'il lui fallait le paiement intégral et prompt du montant de ce billet, ou qu'il profiterait du béné- fice de la loi. Déjà ses ordres étaient donnés; déjà les agens de la justice étaient en campagne, lorsqu'on parvint à prou- ver que ce billet était le résultat d'un trafic usuraire; la créance tout entière fut déclarée nulle , et si Walter-Scolt paya le billet, ce ne fut que par une loyauté bien rare et qui dut étonner beaucoup le Juif.
Quelques jouissances vinrent se mêler à l'éternel labeur et au dévoùment de celte vie. Il put continuer et achever les embellissemens de son cher Abbotsford , compléter ses belles collections d'armures et de livres, recevoir à sa table les hommes distingués pour lesquels le manoir écossais était un lieu de pèlerinage , et entourer son existence presque sei- gneuriale d'un éclat et d'un respect dont les écrivains ont rarement à se faire gloire et dont peu de seigneurs suzerains
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ont joui. Je laisse à d'autres le soin de décrire ses belles avenues, les mouvemens de ses vastes terrains et les mille antiquités vénérables qui réalisaient. les fictions du romancier magicien. Je fus moins frappé de cette richesse que du caractère personnel de AValter- Scott. J'admirai moins toutes ces curiosités, débris intéressans de l'histoire que l'influence exercée par une âme ferme et un excellent esprit sur tout ce qui l'entourait. On devinait partout l'invisible présence non-seulement d'un excellent maître , mais d'un homme plein d'ordre et de goût, qui , du fond de son cabinet, avait réglé les mouvemens de sa maison , et donné l'impulsion à ce petit royaume. Imaginez mille petits soins, dont les étran- gers se trouvaient environnés ; une recherche ingj'nieuse de tout ce qui peut augmenter le bien-être de la vie ; un rare bon sens dans toutes les distributions du ménage; aucun bruit dans ce vaste château ; une propreté sans cesse entretenue, et dont les soins n'avaient., par conséquent, rien qui fatiguât les habi- tans du domaine ; moins de luxe que de confortable; tous les arrangemens nécessaires pour préserver des grands froids les hùtcs d'un château situé sous une température glacée, près d'une rivière marécageuse ; enfin toutes les cham- bres de l'édifice , disposées et préparées d'avance avec une élégance qui n'excluait jamais l'éclat, la volupté et le bien- être.
Il serait difficile de dire pourquoi l'on se trouvait si par- faitement bien dans le château de Walter-Scott. Ce bien-être enail à des détails presque frivoles , que vous dédaigneriez sans doute, et dont la combinaison délicieuse assurait au maître et à ses hùtes une existence pleine de charme. C'é- taient, par exemple, des domestiques si bien stylés, que ja- mais ni leurs voix , ni leurs pas , ni même le bruit de leurs occupations intérieures ne venaient vous impatienter et vous troubler. Dans un édifice qui , souvent , contenait dix-huit ou vhigl habitans, on voyait ces domestiques, les pieds envelop- pés de flanelle, glisser rapidement le long des immenses gale-
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ries, et, sans aitendre jamais l'appel de la sonnette, prévenir tous vos désirs. Il n'y avait pas jusqu'au vieux Jean, confi- dent, ou plutôt ami de Waller-Scott , ivrogne invétéré, mais toujours sobre pendant le service , qui attendît pour se livrer à sa passion favorite l'unique jour de congé, qui arrivait toutes les quinzaines.
L'éclairage se faisait au moyen du gaz, que l'on laissait brûler nuit et jour dans la salle à manger. Un seul caléfac- teur échauffait toute la maison ; en hiver une température égale était ainsi maintenue dans tout l'édifice ; et l'on obtenait une grande économie de temps. Les appartemens d'amis étaient pourvus^ non-seulement du mobilier nécessaire, mais de tous ces petits détails qu'il est si agréable et si rare de trouver sous sa main. Un mince et élégant tuyau de bronze laissait échapper un filet de gaz allumé, tout-à-fait imper- ceptible au jour, mais qui épargnait l'ennui et la fatigue des allumettes et des briquets, et qui, le soir, par un seul tour de vis, répandait une éclatanîe lumière. Chaque chambre avait son écritoire , sa fourniture de bureau, sa petite biblio- iiièquc, son robinet d'eau pure,