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ANNE DE GRAVILLE

SA FAMILLE. SA VIE. SON ŒUVRE. SA POSTÉRITÉ

DU MÊME AUTEUR :

La Société française contemporaine. Clergé. Noblesse. Bourgeoisie. Peuple (Perrin, 1899). Ouvrage couronné par V Académie française.

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MAXIME DE MONTMORAND

UNE FEMME POÈTE DU XVI» SIÈCLE

ANNE DE GRAVILLE

SA FAMILLE SA VIE. SON ŒUVRE. SA POSTÉRITÉ

L'Amiral de Gravillb et ses filles. Les Balsac o'Entragues. Rauffet et Robert de Balsac. Le roman d'amour d'Anne de Gra ville. Ses

RONDEAUX. PALAMON ET ArCITA. JEANNE DE

Balsac. Les d'Urfé. Casanova et la marquise d'Urfè. François de Balsac et Marie Touchet. Entraguetet les mignons. Le duel de 1578. Le

DRAME DE BlOIS. CATHERINE-HENRIETTE DE BAL- SAC, MARQUISE DE VeRNEUIL ET MaRIE-ChARLOTTE

de Balsac. La duchesse d'Épernon, carmélite.

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PARIS AUGUSTE PICARD, ÉDITEUR

1917

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1976

On voit au château de Paulhac, près de Brioude, un curieux écusson. Cet écusson, que soutient une femme, porte, sculptées dans la pierre, les armes des Balsac et celles des Malet K Les lettres P. A., dont il est flanqué, désignent Pierre de Balsac d'Entragues, qui fut seigneur de Paulhac de 1504 aux environs de 1530, et sa femme Anne de Graville2, fille de Louis Malet de Graville, ami- ral de France.

1. Voici comment se lit cet écusson, ci-dessus représenté : Part de Balsac, qui est d'azur à trois sautoirs (ou flanchis) d'argent, au chef d'or, chargé de trois sautoirs d'azur; et de Malet, qui est de gueules à trois fermaux d'or.

2. La femme qui soutient l'écusson est, sans nul doute, Anne de Graville. Comparer à cette effigie le portrait reproduit en tête du présent volume.

Sur ce portrait (dont je dois l'obligeante communication à M. T. Fitz Roy Fenwick, le propriétaire actuel de la collection Phillipps), on trouvera, p. 54, note 6, et pp. 65-69, des renseigne- ments circonstanciés.

VI

C'est la pierre sculptée de Paulhac qui m'a suggéré l'idée du présent travail. Je fis, rayant déchiffrée, quelques recherches sur les Balsac et les Malet, et la figure d'Anne de Gr avilie retint bientôt toute mon attention.

Contemporaine de Louis XII et de François Ier, élevée à la cour ou dans le voisinage de la cour, dame de Claude de France, amie de la reine de Navarre, Anne est, en effet, un personnage « représentatif ». Ses goûts artistiques et littéraires, son indépendance et sa curiosité d'esprit, les circonstances mêmes de sa vie en font un type caractéristique de femme de la Renais- sance.

Elle fut célèbre jadis, et les lettrés gardent encore le souvenir de son nom. Dans sa Vie d'Anne de Bre- tagne, Le Roux de Lincy lui a consacré, ainsi qu'à ses sœurs, tout un chapitre [qui contient, à vrai dire, à peu près autant d'erreurs que de mots). V.-A. Malte-Brun, qui lui souhaite de trouver « un histo- rien et un commentateur digne d'elle », donne, dans son Histoire de Marcoussis, un aperçu de sa vie et de ses ouvrages. M. de Maulde La Clavière, dans son livre sur Louise de Savoie et François Ier et dans ses Femmes de la Renaissance, lui attribue un rôle mon- dain et littéraire important. Enfin et pour en venir tout de suite à l'érudit qui l'a le plus spécialement étu- diée — M. Cari Wahlund, le savant romaniste sué- dois, en son vivant professeur à V Université d' Upsal, a écrit sur elle, en 1895, une notice fort compte, mais d'une précision et d'une richesse d'information remar- quables, et, en 1891 , fait imprimer ses rondeaux. Cinq

VII

ans auparavant, M. Algernon de Bôrtzell, un com- patriote de M. Wahlund [car, par une fortune assez singulière, c'est sur des Suédois que s est particu- lièrement exercée, de nos jours, sa puissance de séduc- tion), avait publié, d'après un manuscrit ayant appar- tenu à la bibliothèque de Stockholm, le « rommant » de Palamon et Arcita1.

Je ne peux me flatter, après cela, d'avoir découvert Anne de Gr avilie. Mais on est loin d avoir tout dit sur elle. Ce que Von n'a pas dit, j'ai tâché de le dire. De plus, et sans parler de nombreuses erreurs, commises à son sujet, que j'ai rectifiées au passage, je l'ai située, ce que Von avait omis de faire jusqu'ici, dans son époque et dans son milieu, entre ses ancêtres et ses descendants. J'espère avoir déterminé par même la place exacte qu'il convient de lui attribuer, à la fois comme femme et comme auteur, dans les tableaux de la société et de la poésie française au XVIe siècle.

Je raconte, dans la première partie de cet ouvrage, sa famille et sa vie.

Son père, l'amiral de Graville, était déjà connu par la savante notice de M. Perret. Quant aux Balsac d'En- tragues, auxquels elle se rattache à la fois par sa mère et par son mari, les historiens ne commencent d'ordi-

1. M. Hogberg, attaché à la bibliothèque de V Université d'Upsal, préparerait en ce moment, me dit-on, une nouvelle édition du « rommant ».

vm

naire à les mentionner qu'à partir du règne de Henri III . J'ai remonté à leurs origines, et me suis attardé à rap- peler les aventures de ce curieux Robert de Balsac, Vun des principaux fondateurs de la dynastie.

Sur la vie d'Anne de Graville, Von n'a que des rensei- gnements sommaires; mais, de ce que Von en sait, sa physionomie se dégage, nettement accusée. L'histoire de son enlèvement et de ses démêlés avec son père est un chapitre intéressant de celle des mœurs au commence- ment du XVIe siècle. Ses sympathies pour la Réforme naissante l'achèvent de peindre, inquiète et chercheuse, avide de s'abreuver à toute source nouvelle.

Comme poète, elle n'a fait que balbutier, et son balbu- tiement est naïf et barbare, mais riche en promesses d'éloquence. J'ai, dans ma seconde partie, analysé son œuvre. Cette œuvre, je me suis appliqué à ne pas l'iso- ler de l'époque littéraire dont elle est le naturel produit.

Ma troisième partie s'intitule : « La postérité d'Anne de Graville. » L'on y verra les portraits de quelques-uns de ses descendants, choisis parmi les plus notables. Me reprochera-t-on d'avoir trop développé cette troisième partie et, plus généralement, de mètre, dans le courts de ce livre, permis de trop fréquentes digressions ? Je répon- drai que, loin de m'interdire les digressions, je les ai recherchées. Un ouvrage tel que celui-ci, consacré à un personnage de second ordre et du second plan, vaut sur- tout, à mon sens, par les à côté ; et je ne me suis pas fait faute de dire, non seulement sur Anne de Graville, mais encore à propos d'elle, le plus de choses que j'ai pu. Aussi bien, je n'aime rien tant que ces magasins de bric- à-brac voisinent, dans un amusant fouillis, des objets

IX

hétéroclites, la coquille ajourée d'une rapière s ap- puie contre Vangle d'un bahut, où, dans la panse d'une commode Louis XV, bâillent, sous un amas de vieilles étoffes, des bouquins dépareillés. Von ne s'étonnera donc pas de voir groupées dans ce volume, autour du person- nage central, quelques figurines d'attitude et de style très différents : les mignons de Henri III s'y campent, le poing sur la hanche, en face de Jean d'Armagnac ; la duchesse d'Épernon, carmélite, y oppose son visage émacié au masque lubrique d'un Casanova. Et l'on y trouve, entre une dissertation de droit canonique relative aux promesses de mariage et des considérations d'ordre littéraire sur l'évolution du rondeau, des morceaux tels que l'oraison funèbre de Jacques de Caylus ou l'histoire de la bibliothèque d'Urfé...

Tavais, au printemps de 1914, à peu près achevé mes recherches; il ne me restait qu'à revoir mes notes et à les mettre en œuvre. La guerre éclata. Je jetai dans un tiroir notes et documents ; et la pierre d'Anne de Gra- ville, un instant soulevée, retomba lourdement sur elle.

Une année s'écoula. La guerre durait toujours. Je pensai à reprendre mon travail. Mais un scrupule m'ar- rêta d'abord, le même qu'avait eu, sous la mitraille, un jeune savant, depuis glorieusement tombé. « 77 pourra paraître impertinent ou frivole, écrivait, il y a quelques

mois, Pierre-Maurice Masson{, de songer encore à un livre, quand c'est la vie du pays qui est en jeu. » Je me serais, dans les conjonctures présentes, reproché, moi aussi, et à plus forte raison, de « songer encore à un livre », si je n avais bientôt compris que c'est, pour les non combattants, une sorte de devoir patriotique de poursuivre, si modestes qu'ils soient, les travaux s'atteste la persistance, en deçà du front, de la vie natio- nale, ceux, en particulier, il est question de la France et de son passé. Les hommes d'autrefois, qui nous léguèrent la patrie, ont, en ces jours d'attente et d'an- goisse, quelque chose à nous dire. Leur voix, faible d'avoir traversé les siècles, mais que répercutent les plus sonores échos de notre histoire, nous apporte des encourage- ments, d'ardentes paroles d'espérance. Et n'est-ce pas ce vieil amiral de Graville qui Maximilien d'Au- triche ayant, en l'an i486, émis l'insolente prétention d'intervenir dans nos affaires riposta, suivant un contemporain -, qu'il avoit aucunes fois leu dans les Cro- niques et anciens faicts de France, et qu'il n'y avoit point trouvé que les Allemans eussent jamais subjugué les François... mais qu'au contraire les François avoient subjugué et réduit soubs leur obeyssance les Allemans, et mis et donné loix, ordre et police en leur pays...

Paris, juin 1916.

1. Dans la préface de sa thèse de doctorat, La religion de Jean- Jacques Rousseau.

2. Guillaume de Jaligny.

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PREMIÈRE PARTIE

LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE SA VIE

CHAPITRE PREMIER

LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE

I. Les Malet. L'amiral Louis Malet de Graville (vers 1445- 1516). Origine des Malet. Le rôle politique de l'amiral de Graville sous Louis XI, Charles VIII et Louis XII ; ses qualités; ses goûts de collectionneur et de bibliophile.

II. Les Balsac d'Entragues. Leurs origines. Rauffet II de Balsac, sénéchal de Nîmes et de Beaucaire. Robertde Balsac, sénéchal d'Agenais et de Gascogne : son premier séjour en Italie (1464-1467) ; son rôle dans le drame de Lectoure (1473) ; son mariage ; il prend part, en 1488, à la guerre de Bretagne, et, en 1494, à l'expédition de Naples;'ilest nommé gouverneur de la citadelle de Pise ; il la livre aux Pisans (1496) ; ses opuscules : la Nef des batailles et le Droit chemin de V hôpital ; ses enfants ; sa mort (1503).

III. Marie de Balsac et ses deux filles aînées. Louise de Gra- ville ; son mariage avec Jacques de Vendôme (1497) ; son petit- fils François de Vendôme. Jeanne de Graville ; son mariage avec Charles de Chaumont d'Amboise (1491) ; sa vie auprès de Jeanne de France ; son second mariage ; sa mort (1540). Les demoiselles de Graville et François Ier : une légende calom- nieuse.

Anne de Graville naquit de Louis Malet de Gra- ville et de Marie de Balsac.

LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE

Les Malet. L'amiral Louis Malet de Graville1

Ce fut, en son temps, un très noble, très riche et très puissant personnage que Louis Malet de Graville, amiral de France, gouverneur de Nor-

1. Sur les Malet et sur l'amiral de Graville, j'ai principale- ment consulté les ouvrages suivants, parmi lesquels il en est (ceux de Malte-Brun et de Wahlund, par exemple) qui seront utilisés tout le long de ce volume :

Imprimés : Le P. Anselme, Histoire générale et chronologique de la maison royale de France, etc.. ; t. VII, Amiraux de France. G. -A. de la Roque, Histoire généalogique de la maison de Harcourt, 1662, t. I, p. 816 et suiv. Borel d'Hauterive, Annuaire de la pairieet de la noblesse de France, année 1884.

Histoire de Charles VIII, roy de France, par Guillaume de Jaligny, André de la Vigne et autres historiens de ce temps-là, le tout recueilli par M. Godefroy, 1684. Jean d'Auton, Chroniques de Louis XII, éd. de la Soc. del'Hist. de France.

VAnastase de Marcoussy ou recherches curieuses de son origine, progrès et développement (par Perron, de Langres), Paris, 1694. V.-A. Malte-Brun, Histoire de Marcoussis, de ses seigneurs et de son monastère. Paris, Aubry, 1867. P. -M. Perret, Notice biogra- phique sur Louis Malet de Graville, amiral de France. Paris, Picard, 1889. A. Hellot, L'amiral Louis Malet de Graville et ses proches. Additions à sa biographie. Paris, Dumont, 1889. A. Naef, Notes sur les fouilles pratiquées dans le chœur de Véglise de Graville-Sainte-Honorine. Paris, Dumont, 1890. Franck Matagrin, Le Château de Graville et ses propriétaires. Melun, Huguenin, 1906. Cari Wahlund, Ueber Anne Malet de Graville (monographie extraite du volume d'Abhandlungen offert à Ad. Tobler). Halle, Max Niemeyer, 1895.

Manuscrits : Simon de la Motte (Célestin, sous-prieur du monastère de Marcoussis, 1674-1682), La Vie de messire Jean de Montaigu, grand-maître de France sous le roi Charles sixième, vidame de Laonnois, seigneur de Marcoussis et fondateur du

L AMIRAL DE GRAVILLE O

mandie et de Picardie, seigneur de Graville *, de Montaigu2, de Marcoussis 3, du Bois-Malesherbes 4 et de bien d'autres lieux.

Il était d'une vieille famille du pays de Caux, dont les membres prétendaient tenir de Jules César leur titre de sires et se prévalaient de ce dicton : « Il y a plustost sire en Graville que roy en France. » Quatre Malet suivirent le Conquérant en 1066. Guillaume Malet fut son porte-bannière à la bataille d'Hastings ; Durand, frère de Guillaume, et

monastère de ce lieu, avec les éloges de ses parents, de ceux qui lui ont succédé en ladite terre jusqu'à présent et quelques événements dudit monastère (copie). Marquis de Gaucourt, Essai sur Vhis- toire de Marcoussis en Hurepoix (écrit en 1834-1835), suivi de Extrait de V Inventaire général des titres de la châtellenie de Mar- coussis et des fiefs de Fretay et la Poitevine y annexés, fait en 1781 (copie).

J'ai la communication de ces copies, dont elle possédait les originaux, à l'obligeance de M1Ie de La Baume-Pluvinel, récem- ment décédée. Mlle de La Baume avait réuni à Marcoussis, dont elle était propriétaire, nombre de documents curieux se rattachant à l'histoire du château et de ses habitants successifs.

1. « Le château de Graville. .. était situé à l'embouchure de la Seine, près de Harfleur, et comprenait les plages du Grand et du Petit-Heure (Havre) ; ce fut un seigneur de Graville qui vendit au roi François Ier, pour 60 livres, la partie de son fief, environ 24 acres de terre, sur laquelle celui-ci devait fonder la ville du Havre. » Malte-Brun, op. cit., p. 83.

2. Près de Poissy-en-Laye. Ne pas confondre cette seigneu- rie avec celle de Montagu ou Montaigu en Cotentin, qui appar- tenait également aux Graville.

3. Arr. de Rambouillet, canton de Limours, Seine-et-Oise. Des seigneuries de Marcoussis et du Bois-Malesherbes, rejoi- gnant celles de Milly et de Gometz-le-Châtel (l'amiral était sei- gneur de Milly et de Gometz), ne formaient en réalité qu'un seul domaine, s'étendant de Milly à Néauphle-le-Châtel et d'Étampes à Corbeil. A partir de 1497, Graville, délaissant le Bois- Malesherbes, fit de Marcoussis sa résidence favorite.

4. Loiret, canton de Pithiviers.

6 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE

ses deux iils reçurent de grands fiefs en Angleterre 1 .

Guillaume II Malet figure sur la liste des banne- rets normands qui accompagnèrent Robert Courte- Heuse et Godefroy de Bouillon à la première croi- sade. Il fut le père d'Ernez Malet, seigneur de Graville, par qui commence la généalogie du P. Anselme. Robert Malet I, fils d'Ernez, combat- tit à Bouvines. Il avait épousé Alix d'Alençon 2. Robert III Malet accompagna saint Louis dans ses voyages d'outre-mer. Jean I Malet est mentionné dans le rôle des chevaliers mandés, en 1271, pour aller contre le comte de Foix.

La maison de Malet se divisa de très bonne heure en plusieurs branches, qui formèrent de nom- breux rameaux. A la branche des sires de Graville, dont il est ici question, se rattachent quelques individus marquants. Jean III Malet3 fut décapité en 1356, ainsi que le comte d'Harcourt, pour avoir, avec Charles le Mauvais, roi de Navarre, conspiré contre le roi Jean. Jean IV fit partie, en 1407, de

1. Ce qui explique qu'il y ait une branche anglaise de la famille Malet. Cette branche se rattache au second fils d'Ernez, Guil- laume Malet, qui vivait en 1194, et fut l'un des vingt-quatre barons signataires de la Grande Charte. Elle est actuellement repré- sentée par sir Charles Saint-Lo Malet, baronnet, Wilbury-House, Wiltschire (Debrett's Peerage, Baronetage, etc. London, Dean and son, 1916).

2. Fille de Robert III, comte d'Alençon, et de Jeanne de la Guerche. Robert III descendait d'Adèle de Bourgogne, laquelle avait pour aïeul Robert de France, duc de Bourgogne, fils de Robert, roi de France. La Roque, op. cit., t. I, p. 825.

3. Il avait épousé Éléonore de Chatillon, fille de Guy de Cha- tillon, comte de Saint-Paul, grand bouteiller de France, et de Marie de Bretagne, petite-fille de Jean II, duc de Bretagne, et de Béatrix d'Angleterre. Le P. Anselme, t. VI, p. 106.

L AMIRAL DE GRAVILLE

l'ambassade envoyée en Angleterre pour négocier le mariage d'Elisabeth de France avec Richard II. Jean V, grand panetier de France en 1414, grand fauconnier en 1415 et grand maître des arbalétriers en 1424, fut le compagnon d'armes de Jeanne d'Arc. Il épousa en premières noces Jeanne de Bellengues, en secondes noces Jacqueline de Montaigu, fille de Jean de Montaigu et de Marcoussis, surintendant des finances et longtemps le favori de Charles VI, mais qui, sacrifié à la haine du duc de Bourgogne, fut décapité en 1409 ii Jacqueline, à la mort de sa sœur aînée, Bonne de Montaigu, hérita des terres de Marcoussis, du Bois-Malesherbes, de Montcon- tour et de Tournenfuye, qu'elle porta dans la mai- son de Gra ville. Jean VI, père de Louis de Gra ville, eut pour femme Marie de Montauban, fille de Guil- laume de Rohan, seigneur de Montauban, prince de Léon, et de Bonne Visconti. Bonne Visconti était la sœur de Valentine de Milan, femme du duc d'Orléans, assassiné en 1407 2.

Louis de Graville naquit vers 1445. Chambellan de Louis XI dès avant 1470, il devint bientôt, à en

1. Sur Jean de Montaigu, voir Merlet, Biographie de Jean de Montaigu (Bibliothèque de l'École des Chartes, 1852) ; et Malte- Brun, op. cit.

2. De vient que, dans les lettres royaux, Louis de Graville soit toujours qualifié de cousin. Il était d'ailleurs allié à la famille royale non seulement par sa mère, mais encore par son aïeule Alix d'Alençon.

« LA FAMILLE D ANNE DE GRAVILLE

juger par les grâces octroyées, l'un de ses fa- voris.

Le roi lui fait restituer, en 1474, les terres de Bernay et de Séez, confisquées jadis à Jean III Malet. En 1475, il le nomme capitaine des cent gentilshommes de son hôtel, et l'établit par gar- dien de sa personne. Il lui confie, en 1476, une mission diplomatique importante auprès de Charles III, duc de Galabre et comte du Maine, et le met au nombre des commissaires chargés d'in- struire le procès de Jacques d'Armagnac, duc de Nemours. En 1480, il lui confère, pour lui et ses « hoirs masles » (la faveur est exceptionnelle, accordée par ce passionné chasseur qu'était Louis XI) le droit de chasse dans toutes les forêts du domaine royal, « afin que en son viel aage, il ne pourroit faire ce qu'il fait de présent, il puisse plus aisément chacer à son aise ainsi que bon lui semblera * ».

Louis XI mourut en J 483. Graville n'avait été jusqu'alors qu'un heureux courtisan. Son rôle poli- tique va commencer.

Il offrit ses services à la régente Anne de Beau- jeu et à son mari, et ne tarda pas à prendre dans le conseil royal une influence que justifiait son mérite.

En janvier 1487, succédant au bâtard de Bour- bon, qui venait de mourir, il fut nommé amiral: « Pour ce que au temps de la dite vacation, dit

1. Arch. nat. X<a 8607, fol. 207 v°. Cf. Perret, op. cit., p. 59.

l'amiral de graville 9

Jaligny l, le seigneur de Graville avoit toute aucto- rité auprès du roy, soubs Monseigneur et Madame de Beaujeu, et qu'il estoit homme de grande entre- prise, qui plus avoit entre les mains les affaires du roy qu'aucun aultre, il fut pourveu dudit office d'amiral2. »

C'était le moment les ducs d'Orléans, de Bre- tagne et de Lorraine, le roi et la reine de Navarre, les comtes d'Angoulême, de Nevers et de Com- minges, aidés du prince d'Orange et de Maximilien d'Autriche, venaient de former une ligue (la troi- sième depuis le début du règne) dont le but effectif était de renverser les Beaujeu. Charles VTII, accom- pagné de l'amiral, se mit en campagne contre les ligueurs du Midi. Il fît son entrée à Bor- deaux le 6 mars 1487. L'amirauté de Guyenne fut réunie à celle de France et donnée à Graville, qui

1. Godefroy, op. cit., p. 14. Un autre historien du temps, Saint-Gelais, qualifie Graville « le plus fort du conseil ». « C'est un homme d'une valeur et d'un génie réels, écrivait, le 4 avril 1493, Carlo Barbiano, l'envoyé du duc de Milan, et, dès qu'il y a quelque chose à faire, il faut bien que l'on ait recours à lui. » Cf. Perret, op. cit., p. 155.

2, Sur les prérogatives et les attributions de l'Amiral de France, grand officier de la Couronne, voir Ch.de la Roncière, Histoire de la marine française, t. I, p. 168; II, p. 41-46, 439. Du temps de Graville, il y avait quatre amirautés : celle de France, celles de Guyenne, de Provence et de Bretagne. (Graville fut un moment amiral de Guyenne (1487) et de Bretagne (1495-96).)

Outre une pension fixe, l'amiral avait des revenus considérables provenant de nombreux droits (droit sur le dixième des prises, droits de conduite, de baptisage, etc.). Il avait la police de tout le littoral relevant de la couronne, et sa juridiction s'étendait à tous délits, faits et contrats de nature maritime. Les navires de guerre étaient tenus d'arborer sa bannière.

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suivit le roi dans son expédition contre les sei- gneurs de l'Ouest.

L'année d'après, il devint, à proprement parler, le <( ministre de la guerre » de Charles VIII, et pré- sida, comme tel, aux opérations contre la Bretagne, que dirigeait, en qualité de général, Louis de La Tré- moille. Il n'assista pas, quoi qu'en dise le P. An- selme, à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, mais n'en eut pas moins sa grande part dans les événements militaires et politiques qui aboutirent, à la fin de 1491, au mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne.

Une coalition, l'année suivante, se forma contre lui, dont faisaient partie la reine, le duc d'Orléans, voire même les Beaujeu. Il avait été trop habile, et, à force de les ménager tous, s'était aliéné tous les partis. Il ne se laissa pas abattre, et, par un prodige d'équi- libre, réussit à se maintenir en place. Il garda même, dans le Conseil, son franc parler et sa liberté d'ac- tion. Lors des négociations qui précédèrent le traité de Senlis (mai 1493), par lequel Charles VIII ren- dit sans compensation à Maximilien la dot de Margue- rite d'Autriche (l'Artois et la Franche-Comté), il se montra très hostile à toute rétrocession de ce genre ; il eût même voulu que l'on gardât en otage l 'ex- fiancée du roi : « Si le roy mon maistre vouloit croire mon conseil, disait-il aux ambassadeurs du roi des Romains, il ne vous rendroit jamais fille ne fillette, ville ne villette l. » Mais, à ce moment,

4. Sept ans auparavant (en 1486), Graville avait eu déjà l'occa- sion de manifester l'antipathie que lui inspiraient les Allemands.

l'amiral de gravi lle 11

Charles VIII, tout enivré des « fumées et gloires d'Italie » (Commynes) ne rêvait que de la conquête de Naples et même de celle de Constantinople, et, pour obtenir de Maximilien qu'il n'entravât pas ses desseins, était prêt à toutes les concessions.

Fidèle aux saines traditions de notre politique nationale, Graville blâmait ouvertement le projet d'aventure italienne. Il prolongea son opposition jusque dans le courant de 1494, et même un in- stant quitta la cour. Mais, soit ambition et goût du pouvoir, soit désir d'exercer sur la marche des affaires une influence utile, il consentit bientôt à rentrer en scène. Le 20 août, il était nommé gou- verneur de Normandie, en remplacement du duc d'Orléans, qui prenait part à l'expédition, et de Picardie, succédant à Des Querdes, qui venait de mourir. Il fit à Lyon ses adieux au roi, et dès lors s'occupa de mettre en état de défense les provinces dont il avait la garde et d'envoyer des renforts au duc d'Orléans qui, resté dans le nord de l'Italie, ne se ^maintenait qu'à grand'peine en communication avec la France.

Au cours d'une séance du Conseil l'on discutait les termes de la réponse à faire à un manifeste par lequel Maximilien « requé- rait » le roi de se séparer des Beaujeu et de l'amiral, celui-ci, raconte Jaligny, « dit qu'il s'ébahissoit qui mouvoit le duc d'Au- triche de vouloir corriger le Roy et mettre l'ordre en France... et allégua qu'il avoit aucunes fois leu dans les Groniques et anciens faicts de France, et qu'il n'y avoit point trouvé que les Allemand eussent jamais subjugué les François, ny mis ou donné ordre et police en leurs affaires ; mais qu'au contraire les François avoienl subjugué et réduit sous leur obéissance les Allemans, et mis et donné loix, ordre et police en leur pays, comme feit le Roy Char- lemagne et plusieurs autres. » Godefroy, op. cit., p. 5.

12

LA FAMILLE D'ANNE DE GRAV1LLE

On sait comment, si vite conquis, le royaume de Naples fut aussi vite abandonné. Charles VIII se disposait à entreprendre une nouvelle campagne quand il mourut, le 7 avril 1498.

Graville qui, nous le verrons, avait marié sa fille Jeanne au neveu du cardinal d'Amboise, le tout- puissant ministre de Louis XII, se trouva, dès le début du nouveau règne, en bonne posture à la cour. Et, en 1504, lors de la disgrâce du maréchal de Gyé, c'est à lui que fut offerte la succession politiqiîe de ce dernier. Le roi, dit Jean d'Auton, l'envoya quérir, « comme celuy qui estoit ancien, sage et clairvoyant, et qui moult savoit i ».

En 1508, il l'autorisa sans doute à raison de son âge et du mauvais état de sa santé à trans- mettre à son gendre Charles d'Amboise sa charge d'amiral. L'heure de la retraite avait sonné pour Graville. Il se retira dans ses domaines. Cependant, il reparaissait de temps à autre à la cour. Quand, en 1514, Louis XII épousa Marie d'Angleterre, il fut du nombre des seigneurs qui allèrent, à son débarquement, recevoir la nouvelle reine. Il avait contresigné à Paris, le mois précédent, la paix con- clue avec l'Angleterre.

Il mourut à Marcoussis, à la fin de 1516.

Telle fut, brièvement résumée, la carrière poli- tique de l'amiral de Graville. Il joua, pendant deux règnes, un rôle considérable. Il avait un tempéra-

1. Jean d'Auton a consacré tout un chapitre à l'amiral et à son retour aux affaires.

l'amiral de gr a ville 13

ment de diplomate et de Normand retors, évoluait, avec une souplesse peut-être excessive , parmi les pièges et les intrigues de cour. Mais son ferme bon sens, sa sagesse avisée, sa clairvoyance lui méri- tèrent sa fortune. Il eut une grande part dans l'œuvre de la réunion de la Bretagne à la France ; et, au moment les « fumées d'Italie » obscurcis- saient toutes les cervelles, garda seul ou à peu près seul la notion du véritable intérêt français. Par son patriotisme éclairé et qui, à l'occasion, s'exprimait avec une âprelé spirituelle, il fut en avance sur son temps *. Administrateur excellent, ferme protecteur des intérêts qui lui étaient confiés2, son intégrité, ses scrupules, le souci qu'il eut du sort des humbles lui font également, parmi ses contemporains, une place à part. De ce souci, de ces scrupules les preuves abondent. Il rendit, en 1483, aux enfants de Jacques d'Armagnac, les seigneuries dont la confiscation lui

4 . C'est à son instigation que fut rédigée, au début du règne de Louis XII, une histoire de Jeanne d'Arc à la suite de laquelle se lit un abrégé des deux procès traduits en français. Voir Appen- dice, n° I.

2. En 1492, les délégués des États de Normandie le procla- mèrent, dans leur rapport aux États, le « père du païs ». D'une pièce composée à ce moment en son honneur (Soc. des Biblio- philes normands : Miscellanées, 1887, article de M. de Beaure- paire) je détache les vers suivants :

Alors seurvint le sieur de Graville Qui ne souffre jamais que l'on avilie Les dignités et libertés normandes, Car il garde maint havre, bourg et ville D'oppression criminelle ou civille Et préserve d'exactions moult grandes.

Père aux Normans, noble et hault admirai, Leur protecteur, leur escu marcial...

14 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE

avait été assurée, à la suite du procès de leur père. Il avait, en 1512 et 1513, prêté à Louis XII quatre- vingt mille livres tournois ; et, en échange de cette somme, énorme pour le temps, le roi lui avait vendu, à titre de rachat et réméré perpétuel, un certain nombre de domaines royaux. Or, les lettres patentes consacrant cette vente étaient à peine expédiées que l'amiral rédigeait un codicille par lequel considérant, disait- il, que « en servant les rois nos souverains seigneurs, avons par longtemps eu gros estas, grands dons et profis de la chose publicque, en quoy a esté ladite chose publicque chargée et de qùoy faisons conscience », il décidait, «pour les urgen s affaires dudit seigneur » (Louis XII), et aussi pour contribuer « au soulâigement du povre peuple, pour lesdites affaires de présent fort grevé, comme chacun sçait », d'abandonner sa créance et son gage, suppliant le roi et ses successeurs « de diminuer es bailliages les plus grevés de son royaume ladite somme de quatre-vingt mil livres tournois », « afin, ajoutait-il, que le povre peuple prie Dieu pour luy et pour moy * » .

Ce dernier membre de phrase est à retenir. C'est en effet dans une piété sincère et profonde que les vertus de Graville, son désintéressement (d'autant plus méritoire que naturellement il « aimait le bien »), l'exemplaire pureté de ses mœurs trouvaient leur source.

En ce qui touche ses mœurs, nous avons un

1. Arch. nat.y J. 406, 23. Le codicille est du 21 mai 1513.

15

témoignage curieux, celui d'un célèbre prédicateur du temps, Jean Raulin r. Raulin a laissé un livre, Yltinerarium paradisi, comprenant trente-neuf sermons sur la pénitence, et suivi d'un traité en trois sermons sur le mariage et la viduité, De matrimonio et viduitate2. Le livre est dédié à l'ami- ral. Raulin se donne comme étant son directeur de conscience, et, dans l'épi tre dédicatoire, lui rend cet hommage qu'il a été le modèle des veufs : quia ex multis annis novimus te viduitatem post legiti- mum matrimonium observasse.

Quant à la piété de Graville, elle s'est abondam- ment exprimée dans le préambule de son testa- ment 3, préambule qui fut célèbre autrefois.

Et il la manifesta, tout le long de sa vie, par

1. Hellot, op. cit. Jean Raulin, à Toul en 1443, docteur en théologie, grand maître du collège de Navarre (1481), moine de l'abbaye de Gluny (1497), mort en 1514. Il fut le disciple et l'ami du docteur brabançon Jean Standonck, qui restaura les études du collège de Montaigu. Esprit indépendant et hardi, Raulin était le ferme partisan d'une réforme du clergé tant régulier que sécu- lier, et l'on peut dire qu'il est de ceux qui, à leur insu, ont « pré- paré la voie à des audaces plus grandes ». Il a laissé, outre son Itinerarium, des Lettres, publiées par son neveu Robert Raulin, Paris, 1521.

Sous l'influence de Raulin, l'amiral poursuivit, dans ses domaines, la réforme de la vie monastique. Il était qualifié de « père et zélateur de refformation et observance régulière » dans l'inscription gravée sur la pierre qui recouvrait son cœur dans l'église du prieuré de Graville-Sainte-Honorine (Inscription recueillie, à la fin du xvne siècle, par le P. Dumonstier, Neustria pia, p. 864).

2. Bibl. de Rouen, fonds Leber 289, petit in-4° imprimé, en 1512 avant Pâques, par Berthold Rembolt pour Jean Petit, libraire juré de l'Université. Le volume est aux armes des Malet, appuyées sur l'ancre, symbole de la dignité d'amiral.

3. Bibl. nat. ms. fr. 4332 (copie).

16 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE

des fondations et des libéralités : fondation, à Malesherbes, d'un couvent de Cordeliers ; fonda- tion de trois chapelles dans l'église des Célestins de Marcoussis, qu'il dota de riches ornements et dont il releva le clocher renversé par la foudre ; libérali- tés au monastère des Cordeliers de Pont-Audemer ; à la cathédrale de Rouen, don d'une cloche, « la Louise », et, pour le tendre sur le maître-autel, d'un « poëlle de veloux riche, armoyé et brodé » ; au monastère des Célestins de la même ville, fonda- tion d'une grande chapelle en l'honneur des dix mille martyrs, « comme appert, par les anchres armoyez de ses armes, que l'on voit en relief de pierre en dehors de ladite chapelle et aux vitres et parois d'icelle ; luy, sa femme et ses enfans s'y voyent en portraits et priant à genoulx * » .

Si vive qu'elle fût, la piété de Graville n'avait, du reste, rien d'étroit, et n'excluait pas chez lui des goûts artistiques et intellectuels très développés.

Il collectionnait les tapisseries et les joyaux, et il aimait à bâtir. Il répara, agrandit et embellit le château de Marcoussis, sa résidence favorite. Dans la grande salle il fit peindre à fresque « l'entrée du

1. Bibl. de Rouen, fonds Martainville, ms. Bigot, Y, 5, Gra- ville. Voir aussi Farin, Histoire de Rouen, 1668. C'est sur un des vitraux de la chapelle des dix mille martyrs qu'a été copié un petit portrait de l'amiral qui fait partie de la collection Gai- gnières (Henry Bouchot, Inventaire des dessins exécutés par Roger de Gaignières, etc., 2 vol., Pion, 1891) et qui a été reproduit par Bernard de Montfaucon, Les monumens de la monarchie fran- chise, etc., t. IV, p. 144.

On trouve, au dép1 des Estampes (Oa 16, fol. 37, 38, et Pe 8, fol. 28), la reproduction des vitraux de Rouen.

L'AMIRAL tiE GRA VILLE 11

foi Charles VIII à Naples en costume de roi de Jérusalem et sur un cheval couvert d'une riche housse aux armes de ce royaume. Cette décora- tion fut répétée dans la chambre située au-dessus, que l'on appelait la chambre du roi. L'une et l'autre de ces salles étaient en outre décorées d'une profu- sion d'armoiries rappelant les alliances des Montaigu et des Gra ville, et de devises emblématiques selon le goût du temps... Au-dessus des portes du grand escalier et de la grande salle, on voyait également ses armes, avec des aigles et des anges pour sup- ports, et deux cigognes pour cimier1 ».

Il s'intéressait aux questions d'éducation, et, en 1494, « aida le docteur brabançon Jean Standonck à restaurer les études du collège de Montaigu, qui d evint bientôt le rival de Sainte-Barbe ». Il y fond une communauté de douze écoliers pauvres, qui « furent les premières capettes, plus tard si célèbres dans les joutes universitaires et théologiques2 ».

Il était lui-même homme d'étude et de cabinet. Il aimait les beaux manuscrits, ornés de miniatures et soigneusement calligraphiés. Nous retrouverons, dans la bibliothèque de sa fille Anne, la plupart de ceux qu'il collectionna. Plusieurs, qui seront décrits plus loin 3, ont fini, après de longues erreurs, par trouver à la Bibliothèque nationale un asile définitif.

1. Malte-Brun, op. cit., p. 91.

2 Perret, op. cit., p. 167. Cf. Quicherat, Histoire de Sainte- Barbe, Paris, 1860, t. I, et Imbart de La Tour, Les Origines de la Réforme, Paris, Hachette, 1909, t. II. Erasme fut, en 1496, boursier au collège Montaigu.

3. Appendice, II.

2

18 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVlLLE

Parmi les manuscrits ayant appartenu à l'amiral, il en est un qu'il importe de signaler dès à présent : c'est le Terrier de Marcoussis. Les archives de la vaste seigneurie gisaient éparses dans une des tours du château. Graville chargea l'évêque de Mirepoix, Jean d'Epinay, son cousin, et, semble-t-il, son fondé de pouvoir, de les classer et de les réunir en un terrier. Ce terrier comprenait plusieurs volumes, l'un desquels existe encore *. C'est un manuscrit grand in-folio, orné de curieuses miniatures. L'une de ces miniatures, qui nous intéresse particulière- ment, représente Marie de Balsac, femme de l'amiral, entourée de ses trois filles, Louise, Jeanne et Anne.

IL Les Balsac d'Entragues. Rauffet et Robert de Balsac.

Nous connaissons la famille paternelle d'Anne de Graville. Venons à sa famille maternelle.

Les Balsac2 sont de purs Auvergnats, originaires

1. Il appartenait à Mlle de La Baume-Pluvinel et va être reproduit, pour la Société des Bibliophiles français, par les soins de MM. le Comte Paul Durrieuet le Comte Alexandre de Laborde.

2. Le nom de Balsac prend un s, et c'est à tort qu'on l'ortho- graphie trop souvent par un z.

Rien absolument de commun entre les Balsac et la famille de Guez de Balzac, l'auteur des Lettres et du Socrate chrétien. (Le

RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 19

du village de ce nom, situé à deux lieues de Brioude. Ils apparaissent dès le ixe siècle *. En mars 814, sous le règne de Louis-le-Débonnaire, Odo, sei- gneur de Balsac, donna aux comtes et chanoines de Saint- Julien de Brioude, pour une fondation, les cens et rentes qui lui appartenaient au lieu de Bal- sac. Plusieurs autres Balsac firent des fondations du même genre ; nombre d'entre eux furent chanoines et comtes de Brioude2.

La filiation des Balsac ne commence à être régu- lièrement connue qu'à partir de Roffec3 de Balsac, chevalier, qui, en 1336, reconnut tenir en fief du

village auquel Guez empruntait son second nom est situé près d'Angoulême.) Ai-je besoin de dire que le romancier Honoré de Balzac ne se rattachait, lui non plus, en aucune façon aux Balsac d'Entragues ? Honoré de Balsac, qui s'adjugea la particule après 1830, et qui affichait de hautes prétentions nobiliaires (au sujet de ces prétentions, je renvoie les curieux à la préface de l'édition originale presque introuvable du Lys dans la vallée, 2 vol. in-8°, Paris, Werdet, 1836) était, à vrai dire, par son père, d'origine auvergnate (Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1856, art. de M. Eug. Poitou).

1 . Le P. Anselme, t. II, p. 435 : Généalogie de Balsac. Tou- chant cette généalogie, j'ai consulté tous les documents qui se trouvent à la Bibliothèque nationale. Ces documents sont contra- dictoires. Dans quelques-uns d'entre eux (Pièces originales, Dos- siers bleus, etc.), Robert de Balsac apparaît comme l'aîné de Rauf- fet; Marie (la femme de Gra ville) serait la fille de Robert, Pierre (le mari d'Anne de Graville) étant le fils de Rauffet. Mais la généa- logie du P. Anselme est la seule exacte dans son ensemble, par- ticulièrement en ce qui touche la filiation de Pierre de Balsac. Nous avons, en effet, le testament de Robert (Cabinet d'Hozier, 25, fol. 2) : Pierre y est désigné comme son fils aîné et son « héri- tier universel » .

2. Dantil et de Chavanat, Chronologie du ci-devant chapitre de Saint-Julien de Brioude, Paris, 1805. Entre 1256 et 1559, onze Balsac firent partie du chapitre.

3. Roffec, Roffet, Rouffet, Rauffet, —de Badulfus (Raoul).

20 LA FAMILLK DANNE DE GRAV1LLE

noble chapitre de Brioude tout ce qu'il avait à Bal- sac. Jean de Balsac, son petit-fils, aida le roi Charles VII de tous ses biens contre les Anglais. Il avait épousé Agnès de Ghabannes. Ce fut lui qui, le premier de sa famille, prit le titre de sire d'Entragues K II eut de nombreux enfants.

II

L'aîné de ses fils, Bauffet2 II de Balsac, seigneur de Balsac, Glisenove, Bensac, Saint-Amand, Pré- lat, Paulhac 3, Giveyrat, Bioumartin, etc., fut capitaine de dix hommes d'armes et de quatre mille francs archers, gouverneur du Pont-Saint- Esprit, chambellan du roi Louis XI et sénéchal de Nîmes et de Beaucaire 4.

Louis XI le nomme très souvent dans sa corres-

1 . Entragues ou Entraigues, actuellement Ègliseneuve d'En- traigues, Puy-de-Dôme.

2. C'est ainsi qu'il signait.

3. Au sujet de Paulhac et de ses seigneurs, je ne peux que ren- voyer à la plaquette que j'ai publiée sous ce titre : Suite des sei- gneurs de Paulhac. Brioude, Watel, 1915.

4. Le royaume comprenait, vers 1460, vingt-sept bailliages et quinze sénéchaussées. Les baillis et sénéchaux avaient, à la fin du xve siècle, des attributions presque illimitées. Ils représentaient le roi, étaient à la fois des fonctionnaires politiques et des admi- nistrateurs, des officiers de police, de justice et de finances. Ils avaient la garde de leurs circonscriptions ; c'étaient eux qui con- voquaient les hommes du roi et dirigeaient, dans leur ressort, les opérations militaires.

La sénéchaussée de Beaucaire était immense; elle allait de Brioude et de Saint-Flour à la Méditerranée.

RADFFET ET ROBERT DE BALSAC 21

pondance, et l'employait beaucoup. Pendant la guerre du Bien public, en 1465, Rauffet lui rendit un service signalé. Le duc de Bourbon, l'un des princes ligués, avait entraîné dans le complot son frère naturel, Jean de Bourbon, évêque du Puy, et préméditait de s'emparer de la ville. Mais le séné- chal de Beaucaire, qui, la peste étant à Nîmes, s'était retiré dans le Velay, se mit à la tête des milices de la sénéchaussée, déconcerta les projets des rebelles et empêcha que la ville du Puy ne se déclarât en leur faveur l .

En 1473, il fut, comme il va être dit, l'un des chefs de l'expédition qui se termina par la prise de Lec- toure et par l'assassinat de Jean V d'Armagnac.

Il mourut le 25 octobre 1473, et fut enterré dans l'église Saint-Julien de Brioude, à laquelle il laissait deux mille écus d'or pour la fondation d'une cha- pelle et de quatre vicairies, qui subsistèrent jusqu'à la Révolution sous le nom de « vicairies du séné- chal 2 » .

Il avait épousé, en 1453, Jeanne d'Albon ; il en eut sept enfants. L'une de ses filles, Marie, fut la femme de l'amiral de Graville. Ses fils (Rauffet III

1 . Dom Cl. Devic (et dom J. Vaissete, Histoire générale du Languedoc, réédition. Toulouse, 1889, t. XI.

2. Pour le détail de cette fondation, voir ma Suite des sei- gneurs de Paulhac, p. 20. Le P. Anselme mentionne un certain Raoul de Balsac, qui, en 1373, aurait donné à l'église Saint-Julien deux mille écus d'or, « mille pour y être enterré, et les autres mille pour la fondation d'une chapelle sont ses armes ». N'y aurait-il pas une confusion ? Le Raoul de 1373 ne doit faire qu'un avec Rauffet, mort exactement cent ans plus tard.

.22 LA FAMILLE D'ANNE DE GR A VILLE

et Geoffroy) ne laissèrent pas d'enfants. De sorte que ce fut son frère cadet Robert qui continua le nom de Balsac.

III

La vie aventureuse de Robert de Balsac mérite d'être racontée *.

Il naquit vers 1440. De sa jeunesse nous ne savons rien. 11 est mentionné pour la première fois dans un acte par lequel Charles de France, duc de Guyenne (le frère de Louis XI), lui fait dona- tion (1463) de la terre de Clermont-Soubiran2.

Désireux de guerroyer et de voir du pays, il se fit, en 1464, recommander par Louis XI au duc de

1 . Lettres de Louis XI ; Lettres de Charles VIII (éd. de la Soc. de l'Hist. de France). Gommynes, Mémoires. Devic et Vais- sete, op. cit., t. XL S. de Sismondi, Histoire des Républiques italiennes du moyen-âge. Paris, 1826, t. XII. Déribier-du-Châ- telet, Dictionnaire statistique ou Histoire descriptive et statistique du département du Cantal. Aurillac, 1852-1855, t. III. M. P. Allut, Etude biographique et bibliographique sur Symphorien Champier. Lyon, Scheuring, 1859. C. de Cherrier, Histoire de Charles VIII. Paris, Didot, 1870. J. Andrieu, Bibliographie générale de VAgenais. Paris, Picard, 1886. Tamizey de Lar- roque, Le chemin de Vospital, par Robert de Balsac... nouvelle édition avec notice sur Vauteur, notes et appendice. Montpellier, Hamelin, 1887. B. de Mandrot, Louis XI, Jean d'Armagnac et le drame de Lectoure (Revue historique, t. XXXVIII, nov.-déc 1888). H. François Delaborde, L'Expédition de Charles VIII en Italie. Paris, Didot, 1888. Ch. Samaran, La Maison d'Ar- magnac au XVe siècle et les dernières luttes de la féodalité dans le midi de la France. Paris, Picard, 1908.

2 . Actuellement Clermont-Dessus, Lot-et-Garonne, arr. d'Agen.

RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 23

Milan, Francesco Sforza. La lettre de recommanda- tion est curieuse :

Très cher et très amé oncle, pour ce que, entre noz servi- teurs, avons en especial recommandacion nostre bien amé serviteur Robert de Balsac, escuier, et pour ce que le dit de Balsac, comme nous a dit, a grant désir et affection cTaler veoir le monde et de soy employer en fait de guerre soubs aucun de nos parens et espetiaulx amis ; que sommes infor- més deuement que ledit Robert est de bonne maison et noble et bien expert au fait de la guerre, et qu'il est homme pour bien servir, et que vouldrions son bien et avancement, nous désirerions bien que ledit Robert vous peust faire aucun bon service. Pourquoy vous prions bien affectueusement que pour amour et contemplacion de nous, vous le veuilles prendre et emploier en vostre service et l'avoir pour especialement recommandé, comme vouldriés que eussions ung de voz ser- viteurs en cas semblable. Et, ce faisant, nous ferez singulier plaisir 4.

Revenu d'Italie en 1467 ou 1468, Robert fut nommé par Charles de France sénéchal d'Agenais et de Gascogne. C'est en cette qualité qu'il prit part aux expéditions organisées par Louis XI contre Jean V d'Armagnac.

Jean V s'était comporté d'abord en vassal fidèle et, entre 1439 et 1452, avait contribué pour sa part à la conquête de la Guyenne anglaise. Mais, sur ces entrefaites, il se 'prit de passion pour sa sœur Isabelle (deux enfants naquirent de l'inceste)2; il eut l'impudence de l'épouser publiquement, en vertu d'une fausse bulle, et, d'autre part, affecta, en plusieurs circonstances, de braver l'autorité de

1. Lettre du 27 mai 1464.

2. Sur Isabelle d'Armagnac, voir Ch.Samaran, Revue des Hautes- Pyrénées, t. II, 4907.

24 LA FAMILLE D'ANNE DE GRA VILLE

Charles VII. Le roi fît envahir ses Etats, et l'obli- gea de se réfugier en Aragon (1455). Pendant ce temps, le Parlement de Paris le condamnait à l'exil et confisquait ses domaines au profit de la cou- ronne. Il eut alors recours au pape Pie II, et fit à Rome un voyage de pénitence. Mais ce ne fut que sous Louis XI qu'il obtint (1461) la restitution de ses domaines. Quatre ans plus tard, il n'en adhé- rait pas moins, ainsi que son cousin Nemours j, à la ligue du Bien public. Au traité de Conflans, qui pacifia le royaume, il eut un traitement de faveur et se fit confirmer la jouissance de tous les fiefs de sa maison en Rouergue et en Armagnac. Mais peu après, le sachant engagé dans de nouvelles conspira- tions, et le soupçonnant de négociations suspectes avec les Anglais, à'anglicherie, comme on disait alors, Louis XI envoya contre lui une armée sous Antoine de Ghabannes, comte de Dammartin (1469), et le força de chercher, pour la seconde fois, un asile au delà des Pyrénées. Condamné, par arrêt du Parlement, à la confiscation de corps et de biens, ses terres furent partagées entre un certain nombre de privilégiés, parmi lesquels Rauffet de Balsac, qui obtint les seigneuries de Marcillac 2 et de Cas- sagnes-Comtaux3, et Robert de Balsac, à qui échurent celles de Dunes4, de Malause5 et de Tournon 6.

1. Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, décapité en 4477. L'amiral de Graville, nous l'avons vu, fut l'un de ses juges.

2. Aveyron, arr. de Rodez.

3. Ibid.

4. Tarn-et-Garonne, arr. de Moissac.

5. Ibid.

6. Lot-et-Garonne, arr. de Villeneuve-sur -Lot.

RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 25

La déchéance du comte d'Armagnac paraissait définitive, lorsqu'il trouva un allié inattendu en la personne de Charles de France, duc de Guyenne. Celui-ci, sur le conseil de quelques intrigants, appela le rebelle auprès de lui et lui rendit ses domaines. Mais une armée royale, commandée par Gaston du Lyon, sénéchal de Toulouse, par Rauffet de Balsac et par les autres sénéchaux du Midi, ne tarda pas à occuper l'Armagnac. Jean V se jeta dans sa place de refuge, Lectoure. Les séné- chaux en firent le siège, bientôt soutenus par Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu. Jean fut réduit à capi- tuler (juin 1472), mais il obtint des conditions avantageuses, et recouvra, d'autant plus complète, la liberté de ses mouvements, que Rauffet de Bal- sac avait reçu l'ordre de courir sans retard au secours du roi, qui tenait tête aux Bretons 1 , tandis que Robert se rendrait devant Beau vais, assiégée par Charles le Téméraire. Profitant de ce que Lectoure était à la merci d'un coup de main, Jean y rentra par surprise et fit prisonnier le sire de Beaujeu (octobre 1472).

Louis XI ne pouvait rester sous le coup d'un pareil échec ; aussi se hâta-t-ilde conclure, avec les, Bretons et les Bourguignons, une trêve de quelques mois, après quoi il prescrivit aux sénéchaux de Toulouse, de Beaucaire et d'Agenais de se porter d'urgence avec leurs milices sous les murs de Lec- toure. Dès le commencement de janvier (1473), les

i. Lettres de Louis XI, t. V, p. 33.

26 LA FAMILLE D'ANNE DE GRA VILLE

deux Balsac commencèrent le blocus de la place. Ils furent rejoints en mars par le cardinal Jean Jouffroy, probablement investi du commande- ment en chef de l'armée royale1, en tout cas chargé de présider aux négociations qui venaient de s'en- gager entre assiégés et assiégeants. Le 4 mars, on tomba d'accord. Le comte d'Armagnac obtenait son pardon ; ce pardon s'étendait à ses gens de guerre et à tous ses sujets ; moyennant quoi il s'engageait à rendre immédiatement la ville. Le 6 au matin, il alla entendre la messe à l'église Saint-Gervais ; c'est que, suivant un chroniqueur 2, la capitulation aurait été jurée « sur le corps du Seigneur distribué par le cardinal, qui en prit une partie et donna l'autre au comte ». A l'issue de cette messe, les

1 . Cet ancien moine bénédictin, ambitieux et prodigieuse- ment actif, prétendit à tout, même, comme on le voit, au rôle de chef militaire, et fut mêlé à toutes les grandes affaires de son temps, dont il reste un des types ecclésiastiques les plus curieux. Il avait pris part, en 1438, au concile de Ferrare et avait été l'un des pères du rit latin désignés pour travailler à l'union des Églises orientale et grecque avec l'Église romaine. Ce fut lui qui, en 1460, plaida en consistoire pour Jean V, convaincu d'inceste (sur cette curieuse plaidoirie, voir Samaran, op. cit., p. 135). Car- dinal en 1461, il négocia à Rome l'abolition de la Pragmatique sanction, et remplit plusieurs missions diplomatiques en Espagne.

Il était l'un des fidèles de Louis XI, qu'il avait assisté de ses conseils et de sa bourse pendant la guerre du Bien public. Lafaille, l'annaliste de Toulouse, le qualifie d'Éminence turque, à raison de son rôle dans le drame de Lectoure. Mais ce rôle n'a pas été nettement tiré au clair, et ses responsabilités restent douteuses. Cf. Ch. Fierville, Le Cardinal Jean Jouffroy et son temps. Coutances, 1874.

2. Belleforest, Les grandes annales et histoire générale de France. Paris, 1579.

RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 27

portes de la ville furent ouvertes et l'armée royale y pénétra.

C'est ici que le drame commence. Une troupe de gens d'armes, conduite par Guillaume de Montfau- con, lieutenant du sénéchal de Beaucaire, passait devant la maison s'était retiré Jean V, avec sa femme Jeanne de Foix * et quelques familiers. Une querelle s'éleva entre les gens du sénéchal et ceux du comte. Celui-ci, descendant au bruit, fut poi- gnardé par l'un des francs archers de Montfaucon, nommé Pierre Le Gorgias 2. Quant à la comtesse, on lui arracha ses bijoux et on la traîna au château, tandis que la soldatesque, se ruant à travers les rues, brûlait et massacrait tout sur son passage.

Quelques jours plus tard, la veuve de Jean V fut transférée au château de Buzet, dans le Toulousain. Et l'on raconte qu'une fois là, le seigneur de Castel- nau de Bretenoux et maîtres Macé Guernadon et Oli- vier Le Roux, secrétaires du roi, s'étant assurés qu'elle était enceinte, la forcèrent d'avaler un breu- vage qui la fit avorter. Elle se retira depuis à Rodez, et y vécut plusieurs années d'une pension que lui assigna Louis XI.

On ne saura jamais tant les récits sont peu d'accord entre eux dans quelle mesure exacte les Balsac, et en particulier Robert de Balsac, doivent être rendus responsables de l'assassinat de Jean V.

1 . Il l'avait épousée en 4469.

2. Pour les différentes versions du meurtre de Jean V et pour la critique de ces versions, je renvoie à l'article de M. B. de Mandrot et au livre de M. Gh. Samaran, pp. 193 et 333.

28 LA FAMILLE d'aNNE DE GRAVILLE

Mais ce qu'on peut affirmer, c'est que les deux frères, depuis longtemps les ennemis mortels du comte, et qui détenaient des seigneuries confisquées sur lui, « avaient un intérêt certain à le faire dis- paraître 1 ».

L'année qui suivit la prise de Lecloure, en 4 474, Robert de Balsac se maria. Il épousa Antoinette de Gastelnau, fille d'Antoine, seigneur de Gastelnau et de Bretenoux, et sœur de ce Gastelnau que nous venons de voir mêlé au drame.

C'est peut-être à raison du rôle qu'il y avait joué lui-même et pour l'expiation de ses péchés qu'il édi- fia, en 1483, près de son château de Saint- Arnaud (actuellement Saint-Chamant 2) une belle église de style ogival, à laquelle il attacha un chapitre com- posé de six chanoines et d'un doyen, de six prében- diers et de plusieurs chapelains, et qu'il dota de rentes considérables 3.

1. B. de Mandrot, op. cit. Aux États de Tours de 1484, Guillaume de Sabrevois, l'avocat de Charles d'Armagnac, accusa formellement du meurtre Robert de Balsac, Jean de Castelnau- Bretenoux, etc.

2. Cantal, arr. de Mauriac, canton de Salers!

3. Déribier-du-Châtelet. L'église a été détruite, mais les boi- series .qui la décoraient se trouvent actuellement, partie dans l'église de Saint-Chamant, partie dans celle de Saint-Cernin ; ces dernières sont classées comme objets mobiliers historiques : la Revue de Haute-Auvergne (t . II, p. 294) en a donné une reproduc- tion partielle. Quant au château de Saint-Chamant, dont les parties les plus anciennes remontent au xive siècle, et qui fut re- construit au xvne, il a été de nos jours restauré avec beaucoup de soin et de goût par M.' Couderc de Saint-Chamant (Vie à la cam- pagne, vol. 12, 145 : 1er octobre 1912).

RAUFFET ET ROBERT DE BALSAC 29

Il prit part, en 1488, à la guerre de Bretagne, comme lieutenant de Louis de La Trémoille 1. Il était à la bataille de Saint- Aubin-du-Cormier 2.

En 1494, Charles VIII lui accorda pour son fils Pierre, malgré le « bas aage » de celui-ci (il avait quinze ans), la survivance de l'office de sénéchal d'Agenais et des capitaineries des places de Penne d'Agenais, de Tournon et de Castelculier 3. Les con- sidérants dont est accompagné l'octroi de cette sur- vivance témoignent de la faveur dont jouissait Robert et de la variété de ses services 4 : « Gonsi- derans les grans, louables, recommandables et très agréables services que nostre amé et féal conseil- ler et chambellan le seneschal d'Agenoys a par cy devant et dès son jeune aage faitz à feuz nos très chers seigneurs ayeul et père, que Dieu absoille, et à nous, depuis nostre avènement à la couronne, tant on fait de noz guerres que en plusieurs grans et loingtains voyages et ambassades il s'est tous- jours vertueusement gouverné et conduit... »

A la fois diplomate et soldat, Robert (qui d'ail- leurs avait fait ses premières armes en Italie) ne

1. La correspondance de Charles VIII comprend de très nom- breuses lettres adressées à Louis de La Trémoille et à ses lieute- nants, « les sires de Gharluz, de Monfaulcon, de Saint-André, de Balsac », etc.

2. Lettres de Charles VIII, t. III, p. 384 : « Ordre de bataille des François à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier. »

3 . Ces trois places sont en Lot-et-Garonne.

4. Lettres de Charles VIII, t. IV, p. 39: « A nos chers et bien amez les nobles, consuls, manans et habitans de nostre pays d'Agenoys. »

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pouvait manquer de prendre part à la grande expé- dition de Naples.

Quand Charles VIII, ayant franchi le col du mont Genèvre (août 1494) et pénétré en Italie par Turin, Asti et Pavie, arriva aux portes de la Tos- cane, Pierre de Médicis, épouvanté, consentit à lui livrer d'emblée Sarzana et Sarzanella, Pietrasanta, Librafatta, Livourne et Pise. Il fut convenu verba- lement que le roi restituerait les forteresses de Tos- cane quand il aurait achevé la conquête du royaume de Naples; qu'en attendant les Florentins l'aide- raient de leurs subsides, et qu'à ce prix ils garde- raient ses bonnes grâces.

Pise subissait depuis quatre-vingt-sept ans la dure tyrannie florentine. A peine Charles, se diri- geant sur Florence, fut-il entré dans leur ville que les Pisans le supplièrent de les délivrer d'un joug devenu insupportable. Le roi, touché de leurs ins- tances auxquelles toute sa cour joignait les siennes, et sans réfléchir davantage aux engagements con- tractés avec les Florentins, prononça de vagues paroles favorables. On le prit au mot. La garnison florentine fut chassée de la ville et dix citoyens pisans assumèrent l'administration de la république renaissante (9 novembre 1494).

Quelques jours plus tard, Charles VIII partait pour Florence. Il y conclut, le 26 novembre, un traité par lequel le subside que devaient fournir les

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Florentins pour la conquête de Naples était fixé à cent vingt mille ducats, payables en trois termes. Le roi jura de son côté de restituer, au plus tard à son départ de l'Italie, les forteresses qui lui avaient été consignées.

Quittant Florence, il passa par Sienne et par Viterbe et entra à Rome le 31 décembre. Dès la Ifin de février, il était dans Naples, évacuée par Fer- dinand II.

Lorsque, quatre mois plus tard, pressé de rentrer en France, et menacé de se voir couper la retraite, Charles VIII repassa par Pise, il y fut obsédé de nouvelles sollicitations. Les Pisans le supplièrent, après ce qu'il avait fait pour eux, de ne pas les livrer, en les abandonnant, à la vengeance de leurs ennemis. Le roi, fort embarrassé, et sommé par le gouvernement de Florence d'avoir à tenir sa parole, refusa de se prononcer sur-le- champ. Mais il eut soin de choisir, pour leur confier les forteresses livrées par Pierre de Médicis, des hommes bien disposés pour les Pisans. Il confia en particulier la garde de la citadelle de Pise à Robert de Balsac, dont les attaches étaient connues, et mit également sous ses ordres les garnisons qui occupaient Pietrasanta, Librafetta et Mutrone.

Inquiets de ces choix, et d'ailleurs pressés de recouvrer leur bien, les Florentins dépêchèrent à Charles VIII des ambassadeurs, qui le rejoignirent à Asti, quelques jours après la bataille de Fornoue, et qui, à force d'instances et de concessions pécu- niaires, obtinrent enfin que la question des forte-

32 Î,A FAMILLE Ïj'aNNË &RÀVILLÈ

resses fût réglée à leur satisfaction. Ils s'enga- gèrent1, au nom de leur gouvernement, à verser sans aucun retard les trente mille ducats que la République florentine devait encore, aux termes du traité signé l'année précédente ; ils promirent en outre d'avancer soixante-dix mille ducats pour l'en- tretien de l'armée française laissée à Naples 2 ; moyennant quoi, Nicolas Alamanni, l'un des ambas- sadeurs, fut chargé de porter aux gouverneurs des forteresses occupées l'ordre de les évacuer immé- diatement sous peine de rébellion, et à tous les soldats du roi celui de quitter le service des Pisans.

Balsac reçut cet ordre formel, qui lui fut plu- sieurs fois réitéré. Mais il était pour lors éper- dument épris d'une jeune Pisane, la fille d'un gentilhomme nommé Luca del Lante3; peut-être

1. Convention de Turin, du 26 août 1495.

2. La République de Florence était la seule alliée qui restât à la France en Italie, et ce n'est que par ses États que le roi pouvait communiquer avec les troupes laissées à Naples sous le comman- dement de Gilbert de Montpensier.

3. Guicciardini, Istoria d'italia, lib. III, cap. I : « Stimolato d'ail amore che portava a una fanciulla figliuola di Luca del Lante, cittadino pisanoi » Cf. Scipione Ammirato, Istorie floren- tine, lib. XXVI, et Paolo Giovio, Délie istorie del suo tempo, lib. III.

Ce Luca del Lante appartenait, à coup sûr, à la famille Fabri. Il est en effet certain que la jeune fille aimée de Robert de Balsac se nommait Lancia Fabri (fille de Laurent Fabri, d'après les généalogies : je m'avoue impuissant à concilier l'affirmation una- nime des historiens italiens avec celle des généalogistes). Elle était la sœur de Ludovico Fabri, l'un des chefs du parti fran- çais à Pise. Ludovico, lorsque son beau-frère, aux intrigues duquel il avait été mêlé, rentra en France, l'y suivit et s'établit

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aussi se promettait-il de tirer (comme il arriva) un gros profit pécuniaire de sa désobéissance. Bref, il refusa de s'exécuter et de rendre aux Florentins les forteresses dont il avait la garde. Dès la fin d'août, il avait promis aux Pisans de les défendre contre toute attaque, résolu qu'il était, disait-il, de vivre et de mourir à Pise1. Le 18 septembre 1495, il conclut avec eux une convention par laquelle il s'en- gageait à leur livrer, moyennant finance, la cita- delle au bout de cent jours, si, dans ce délai, le roi ne rentrait pas en Italie. En attendant, les Pisans devaient lui verser chaque mois deux mille ducats pour la solde de la garnison. Le délai expiré (1er janvier 1496), il réunit l'assemblée du peuple et, contre le paiement de vingt-quatre mille ducats, lui consigna la citadelle et l'artillerie qu'elle conte- nait. Quelques jours plus tard, il vendit pour vingt- sept mille ducats Pietrasanta aux Lucquois; aux Vénitiens, il vendit Mutrone et Librafatta. Vers le

en Languedoc: un Fabri avait, dès le temps de saint Louis, fait souche en Provence (Moreri, Fabri).

« Lancia Fabri, qui épousa Robert de Balsac, seigneur d'En- tragues lit-on dans une note des Dossiers bleus (259) repro- duite par Moreri a été mère de plusieurs chevaliers du Saint- Esprit, puisque d'elle est descendue toute la maison de Balsac d'Entragues. » Il suivrait de que Robert de Balsac n'aurait pas eu d'enfants de sa première femme, Antoinette de Castelnau.

Notons que M. de Bourrousse de Laffore (Généalogies des mai- sons de Fabri et d'Ayrenx, Bordeaux, 1884) et, à sa suite M. Tamizey se trompent quand ils fixent à 1483 le mariage de Robert avec Lancia Fabri. Antoinette de Castelnau ne mourut (son épitaphe en fait foi) que le 9 septembre 1494.

1. La seigneurie, pour mieux se l'attacher, lui fit présent d'une maison dans la ville et de biens ruraux d'une valeur de dix mille ducats, provenant de confiscations sur les Florentins.

3

34 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE

même moment, le bâtard de Saint-Paul cédait aux Génois, pour vingt-quatre mille ducats, Sarzana et Sarzanella. « En sorte que les forteresses que Charles VIII avait si solennellement promis de rendre aux Florentins, et qu'il leur avait néan- moins ensuite fait racheter à un si haut prix, pas- sèrent toutes entre les mains de leurs ennemis 1 . » D'où cette conséquence désastreuse que la Seigneu- rie de Florence, libérée de ses engagements, refusa d'avancer les soixante-dix mille ducats promis l'année précédente, et dont l'armée de Naples avait le plus urgent besoin : « Une aultre honte et dom- maige luy advint (au roi) dit à ce sujet Com- mynes 2 que ung appelé Entragues 3, qui tenoit la citadelle de Pise... bailla la dicte citadelle aux Pisans : qui estoit aller contre le serment du roy, qui deux fois jura aux Florentins de leur rendre la dicte citadelle et aultres places... que les Floren- tins avoient preste au dict seigneur à son arrivée en Italie... Mais toutes ces places furent vendues... Pietresaincte (Pietrasanta) vendit encores ledict Entragues aux Lucois, et Librefacto (Librafatta) aux Venissiens ; le tout à la grant honte du roy et de ses subjects, et dommaige, et consommation de la perte du royaume de Naples. »

1. Sismondi, op. cit., p. 379.

2. Livre VIII, ch. XXI.

3. « Homme bien mal conditionné, serviteur du duc d'Or- léans », dit-il ailleurs (Livre VIII, ch. IV). « Era uno tristo (un fourbe), e non era di sua gente, ma era uomo d'Orléans », écrivent les ambassadeurs florentins, qui mettent ces paroles dans la bouche detCharles VIII (Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, t. I, p. 649).

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Le jugement de Commynes est exact dans sa sévé- rité et la conduite de Robert de Balsac reste sans excuse. Au premier moment, les Florentins s'ima- ginèrent que Charles VIII avait joué double jeu et qu'il était de connivence avec l'infidèle séné- chal. Aussi le roi déclara-t-il aux ambassadeurs florentins que, s'il pouvait mettre la main sur le traître, « il n'attendrait pas le bourreau et lui cou- perait la tête lui-même » *•. Mais, chez cet être inconséquent, les résolutions ne duraient guère : Robert de Balsac en fut quitte pour, de quelque temps, ne pas rentrer en France. Charles VIII, du reste, ne tarda pas à mourir, et Balsac, dès l'avène- ment du duc d'Orléans (avril 1498), dont il avait toujours été Tarn* dé, se retrouva en bonne pos- ture. Il reçut, en 1499, la confirmation d'une pension de deux mille livres tournois à prendre sur le salin d'Agen, « en considération, est-il dit dans une pièce qui nous a été conservée 2, des grans, vertueux et recommandables services qu'il a faiz à nostre feu seigneur et cousin ». Les docu- ments officiels ont parfois leur ironie.

Robert de Balsac finit sa carrière en France, et, suivant l'usage de ceux qui ont beaucoup agi, c'est apparemment dans les dernières années de sa vie qu'il se mêla d'écrire. Que ne nous a-t-il laissé des « impressions d'Italie » ! On a de lui deux opuscules qui ont été publiés, dans les premières années du xvie siècle, par le célèbre médecin et his-

i. Ibid.

2. Bibl. nat., Pièces originales, Balsac, vol. 178, 27.

36 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE

toriographe lyonnais Symphorien Champier. L'un de ces opuscules a pour titre La nef des batailles. Robert de Balsac était qualifié pour composer ce petit traité d'art militaire 1 l'on voit décrit « Tordre et train que ung prince ou chief de guerre doit tenir tant pour conquester ung pays et passer ou traverser celluy des ennemys ».

Robert est également l'auteur d'une moralité, Le droit chemin de Ihopital et les gens qui le trouvent par leurs œuvres et manières de vivre 2, etc. Le Droit chemin de Ihopital est une œuvre humoristique. L'auteur y passe en revue tous les gens qui se ruinent et toutes les manières qu'il y a de se ruiner. Il cite entre autres comme destinés à finir à l'hôpi- tal :

Ceux qui ont petit et despendent beaucoup... Gens, quelque grande seigneurie qu'ils ayent en présent, qui des- pendent le leur follement et sans raison ne ordre... Gens qui couchent tard et lièvent tard... Gens qui font porter grans habillemens et grands triumphes à leurs femmes plus que leur chevance ne biens ne portent... Gens qui demourent beaucoup à se habiller le matin pour ce que le lasset est des- serré et les aiguillettes des chausses... Gens qui chantent

1. « Fait et compose par noble et puissant seigneur Robbert de balsac seigneur dantregues et de saint amand es montaignes : conseiller et chambellan du roy nostre sire et son seneschal es pays de gascongne et agenes ».

2. M. Allut, op. cil., a reproduit le Chemin de Ihopital d'après l'édition de Champier (1502). M. Tamizey de Larroque en a donné un texte un peu différent, d'après une autre édition, qui doit dater, pense-t-il, des environs de 1525. La moralité de Robert de Balsac a, du reste; été réimprimée deux ou trois fois, à Lyon et à Paris, dans les premières années du xvie siècle, mais toujours avec des variantes et des modifications dans le titre.

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toujours de gaudeamus et jamais de requiem... Gens qui laissent perdre cent escuz pour peur de en despendre dix...

On voit le ton et les allures de pince-sans-rire. Cette satire morale « paraît avoir eu une grande vogue vers la fin du xve siècle et au commencement du xvie. Pierre Gringoire s'en est sans doute ins- piré dans les Abus du monde ; le Catholicon des Maladvisez de Laurens des Moulins n'en est qu'une amplification poétique ; enfin d'Adonville, dans ses Regrets et peines des Maladvisez et dans ses Moyens d'éviter merencolie, s'est borné à la mettre en rimes »... !.

Robert de Balsac testa le 3 mai 1503 et mourut le 9 du même mois. Il fut inhumé dans l'église collégiale de Saint-Amand, qu'il avait fait bâtir 2. Il laissait cinq enfants 3, dont deux fils : l'aîné, Pierre, fut le mari d'Anne de Graville.

1. Emile Picot, Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. le Baron James de Rothschild. Paris, Morgand, 1884, p. 75, art. 137.

2. Déribier-du-Châtelet, op. cit., t. III, p. 109-110. On a trouvé, lors de la démolition de l'église, une plaque de cuivre sur laquelle sont gravées son épitaphe et celle de sa femme. Voici ces épitaphes : « Cy devant gyt noble et puissant sénieur Robert de Balsac, chevalier, conseiller chambellan du roy nostre sire et son sénéchal d'Agenois et de Gascongne, et capitaine des gendarmes de l'ordonnance, et fondateur de l'église de céans, qui trépassa le neuviesme jour du mois de may mil cinq cents et trois. Priez Dieu pour son âme. Cy devant gyt noble damoi- selle Antonie de Castelnau de Brethenoux, famé et épouse dudit Robert de Balsac, senechal d'Agenois, laquelle trépassa le neuviesme jour de septembre l'an mil quatre cent quatre-vingt quatorze. Priez Dieu pour son âme. »

3. L'une de ses filles fut cette Jeanne de Balsac qui épousa, en 1497, Amaury de Montai, seigneur de la Roquebrou, et qui édifia le château actuel de Montai, cet admirable exemplaire de

38 LA FAMILLE D'ANNE DE GRA VILLE

III. Marie de Balsac et ses filles.

I

Sur Marie de Balsac, femme de l'amiral de Gra- ville, l'on n'a que des renseignements insignifiants \ Tout paraît indiquer qu'elle vécut, filant la laine dans l'ombre du gynécée.

En 1477, son mari l'ayant autorisée à tester, elle donna aux Célestins de Marcoussis plusieurs petits fiefs, dont le revenu devait être employé à la fon- dation d'une messe perpétuelle et quotidienne pour le repos de son âme 2. Elle augmenta cette donation en 1499.

Elle mourut le 23 mars 1503, « ayant été exer-

l'art et de l'architecture de la Renaissance. On sait comme quoi Montai, dont toutes les merveilleuses pierres sculptées bustes, cheminées, etc. avaient été arrachées par des spéculateurs sans scrupules et transportées à Paris, en 1881, pour y être vendues, a été depuis racheté par M. Maurice Fenaille, qui en a généreusement fait don à l'État, après avoir réussi, au prix d'efforts infatigables, à en reconquérir et à en remettre en place les membres dispersés.

1. Peut-être l'amiral la connut-il au cours d'un voyage qu'il fît en Armagnac, en 1470 ou 1471 (P. Anselme, t. VII, p. 865), tandis que Rauffet de Balsac son futur beau-père y comman- dait une partie des troupes royales envoyées contre Jean V(Devic et Vaissete, t. V, p. 43).

2. Perret, op. cit., p. 225. Elle leur donna aussi, dit Simon de la Motte, une lampe d'argent doré et une coupe de vermeil « qui a servi à resserrer le Saint-Sacrement, lorsqu'il étoit exposé et suspendu au bout d'une crosse de cuivre sur le maître-autel ».

MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 39

cée par une quantité de maladies », rapporte Simon de la Motte. Son épitaphe, qu'il a eu le soin de transcrire, parle de la « sainteté de sa vie ». Ce dut être une mère, une épouse modèle, et, par sur- croît, une excellente femme, aimée de son entou- rage. L'un des serviteurs de Graville, Etienne Le Prévost, légua une partie de ses biens aux Géles- tins de Marcoussis, à charge par eux de dire chaque jour, en revenant de la messe, en même temps qu'un De profundis pour le repos de son âme, une oraison pour « Mademoiselle l'Ami- rale * ».

De son mariage avec Graville, Marie de Balsac eut cinq enfants : deux fils, Louis et Joachim, qui moururent en bas âge, et trois filles, Louise, Jeanne et Anne. Les « damoiselles » de Graville furent élevées à Marcoussis, et l'on se les peut représenter, travaillant, sous l'œil de leur mère, dans la grande salle du château, à ce « ciel de velours violet » dont parle Simon de la Motte, sur lequel elles avaient brodé en perles fines les mots : 0 salutaris hostia, et qu'elles donnèrent, pour en orner le tabernacle, à l'église des Gélestins.

II Louise de Graville, après avoir été, suivant 1. Perret, op. cit., p. 227.

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toute probabilité, fille d'honneur de la reine Anne *, épousa, en 1497 2, Jacques de Vendôme, vidame de Chartres, prince de Ghabanais, grand-maître des eaux et forêts de France et de Bretagne 3. Elle eut de lui quatre enfants : Louis et Charles de Vendôme, Catherine, morte jeune, et Louise, mariée à Jean de Ferrières. Elle perdit son mari en 1507 ou au commencement de 1508, et le suivit de près dans la tombe. Nous voyons, en effet4, que l'amiral prêta, en septembre 1508, entre les mains du roi, foi et hommage pour les seigneuries de Lassay et de la Châtre, comme « ayant le bail et garde noble » de Louise et Charles de Vendôme, enfants mineurs de feu Jacques de Vendôme, vidame de Chartres, et de Louise de Graville 5.

1. Le Roux de Lincy, Vie de la reine Anne de Bretagne, Paris, Curmer, 1860, livre IV, chap. I. Son nom, pourtant, ne figure pas parmi ceux des Dames, demoiselles et filles d'honneur de la reyne Anne de Bretagne pour les années 1496, 1497, 1498, cités dans Extrait des comptes de Jacques de Beaune le Jeune, tréso- rier général 'des finances de la reyne » (Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 708).

2. C'est M. Wahlund qui donne cette date ; je la donne après lui, sans en avoir trouvé la justification.

3. Le P. Anselme, t. VIII, p. 722 : Généalogie des anciens comtes de Vendôme.

4. Perret, op. cit., p. 193.

5. « Selon le droit le plus commun, dit Pothier (Traité de la garde noble et bourgeoise, Ed. Bugnet, t. VI, p. 499), on peut définir la garde noble le droit que la loi municipale accorde au survivant de deux conjoints nobles de percevoir à son profit le revenu des biens que ses enfants mineurs ont eus de la succes- sion du prédécédé, jusqu'à ce qu'ils aient atteint un certain âge, sous certaines charges qu'elle lui impose, et en récompense de l'éducation desdits enfants qu'elle lui confie. » En somme, la garde noble correspondait à ce que nous appelons aujourd'hui ï usufruit légal. (Voir Dalloz, Répertoire, Puissance paternelle.)

MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 41

Le fils aîné de Louise, Louis de Vendôme, grand veneur de France, capitaine des cent gentilshommes de la maison du roi, fit trois campagnes en Italie. Il fut fait prisonnier à Pavie, et mourut en 1526.

Son frère cadet, Charles, fut tué en 1522 au com- bat de la Bicoque. Il était seigneur de Graville, l'amiral ayant fait insérer dans le contrat de mariage de Jacques de Vendôme une clause aux termes de laquelle, si (lui, l'amiral) « n'avoit enffans malles et (que) lesdits mariez en eussent plus d'un, le second seroit tenu prendre le nom et armes de sa terre et seigneurie de Graville » 1 .

François de Vendôme, fils de Louis, et petit-fils de Louise de Graville, fut le dernier de sa race. Brantôme 2 a vanté sa bravoure et sa magnificence : « de son temps, on ne parloit que du vidame de Chartres ; et si on parloit de ses prouesses 3, on parloit bien autant de ses magnificences et liberallitez ».

Colonel général de l'infanterie de France, il mena en Italie, à ses frais, « cent gentilshommes en poste, tous vestuz d'une mesme parure et fort superbe... etchascun une chaîne d'or au col faisant trois tours... 4 »

Certaines coutumes accordaient le droit de garde, non seule- ment au survivant des conjoints nobles, mais, à son défaut, aux aïeuls et aïeules des mineurs. Si Graville avait la garde noble de ses petits-enfants, ce ne pouvait être qu'à défaut de sa fille ; d'où je conclus que celle-ci était morte dès 1508. En tout cas, il résulte du testament de l'amiral qu'elle mourut avant 1516.

1. Perret, op. ci*., p. 205.

2. Discours sur les couronnels de Vinfanterie de France.

3. 11 s'était distingué notamment dans la journée de Cerisoles et au siège de Metz.

4. Brantôme.

42 LA FAMILLE d'àNNE DE GRAVILLE

Il fut envoyé en otage à Londres lors de la paix jurée (en 1550) entre Henri II et Edouard VI. Il y fît d'énormes dépenses, offrit un somptueux banquet au roi et aux dames de la cour. Le pla- fond de la salle représentait le ciel ; les mets en descendaient, et, raconte Brantôme, « quand ce vint au fruict des confitures, ce ciel, ainsi si artifi- cieusement faict et façonné, se mit à esclairer et tonner, gresler de telle façon et tempeste, que dans la salle on n'oyoit que tonnerre et esclairs, et au lieu de pluye du ciel et gresle, on ne vist que dragée de toutes sortes plouvoir et gresler et tum- ber dans la salle l'espace d'une demye heure, et plouvoir amprès toutes sortes d'eaux de senteurs, si bonnes, si odorifférantes et si souefves, que la compagnie en demeura en toute admiration d'une telle représentation et artiffice si splendide » .

Le vidame de Chartres fut aimé de Catherine de Médicis. A la fin, et pour des raisons restées obs- cures, elle le prit en haine et résolut sa perte. Il s'était retiré de la cour à la mort de Henri II, et avait vendu au prince de Condé sa charge de colo- nel général de l'infanterie. Soupçonné à tort ou à raison d'avoir trempé dans la conjuration d'Am- boise, il fut arrêté et conduit à la Bastille {. Il y demeura plus de six mois, et y tomba si malade qu'on lui permit d'en sortir et de se retirer à l'hô-

1. « Une très grande dame, dit Brantôme, fut fort blasmée de ceste prison, qui pourtant autresfoys ne luy eust usé de ce tour. Mais qu'y sçauroit-on faire ? Quand une dame qui a aymé vient à hayr, elle en trouve toutes les invantions du monde pour bien hayr. »

MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 4d

tel de Graville '. il mourut quelques jours plus tard (décembre 1560), âgé de trente-huit ans 2.

III

Jeanne la seconde fille de l'amiral 3 fut (on ne sait pour quelle raison) émancipée par son père le 28 juin 1485 4 : c'est le seul renseignement que nous ayons sur elle jusqu'à l'époque de son mariage avec Charles d'Amboise II, seigneur de Ghaumont-sur-Loire, Meillant, etc., neveu du cardi- nal Georges d'Amboise.

Georges d'Amboise, de tout temps l'ami et le con- fident le plus intime du duc d'Orléans, avait été jeté en prison, en 1486, pour avoir conspiré contre les Beaujeu. Il retrouva la liberté au commence- ment de 1488, mais fut exilé dans son diocèse, et ne put reparaître à la cour qu'au bout de quinze mois. A peine revenu, il s'employa par tous les moyens à obtenir l'élargissement du futur Louis XII, déte- nu dans la tour de Bourges depuis la bataille de

1. Sur l'hôtel de Graville, on trouvera, dans le chapitre suivant, des renseignements détaillés.

2. Mémoires de Michel de Castelnau, Additions de J. Le Labou- reur; voir aussi de Thou, Histoire universelle, livres XXV, XXVI.

3. Il semblerait que Jeanne, mariée bien avant Louise, dût être son aînée. Mais le testament de l'amiral et les généalogies désignent formellement Louise.

4. Le P. Anselme, t. VIII, p. 870. En France, la plupart des coutumes permettaient de donner au pubère l'administration de ses biens ; or, la puberté était fixée en général à quatorze ans pour les garçons et à douze ans pour les filles (Dalloz, Réper- toire, v° Minorité).

44 LA FAMILLE D'ANNE DE GRAVILLE

Saint- Aubin-du-Cormier. Il fit d'abord agir le comte d'Angoulême, puis, le comte ayant échoué dans sa démarche, « commença, dit Jaligny *, d'entretenir l'amiral de Graville, qui pour l'heure y pouvoit beaucoup, en proposant un traité de mariage de son neveu monseigneur de Ghau- mont avec la fille dudit amiral; ce qu'il ne faisoit que pour l'occasion dessus dite ».

Graville « sepiquoit de noblesse et aimoit le bien ; de sorte que, n'ayant que des filles, il cherchoit à les marier dans les familles les plus nobles et les plus riches du royaume. La maison d'Amboise étant une des plus illustres et des plus opulentes, l'amiral fut charmé lorsque l'évêque de Montauban lui proposa pour gendre Chaumont d'Amboise, son neveu, héritier présomptif des principales terres de cette puissante maison. Les paroles furent bien- tôt données, mais le mariage fut différé jusqu'à ce que Graville eût pris son temps pour le faire agréer à la duchesse de Bourbon; néanmoins, regar- dant déjà le prélat comme son allié, il ne laissa pas d'avoir dès lors des liaisons étroites avec lui 2 ».

Ce brillant mariage politique fut célébré en 1491.

Quand Louis XII monta sur le trône, Charles d'Amboise, qui avait obtenu, dès 1493, le gouver- nement de Paris, se trouva, grâce à son oncle, à la source même des faveurs 3. Le Cardinal, en quittant

i. Godefroy, op. cit., p. 93.

2. Le Gendre, Vie du Cardinal d'Amboise. Amsterdam, 1726.

3. Grand maître de la maison du roi en 1498, il fut nommé

MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 45

le Milanais, conquis deux fois de suite en 1499 et en 1500, l'y laissa (il avait vingt-sept ans) avec le titre de lieutenant général du roi. « Tant y a, dit Brantôme1, qu'il n'advança pas un jeune homme de peu ni mal à propos, car, l'espace de dix ou unze ans qu'il (Chaumont) fut gouverneur, il ne perdit à son maistre un seul poulce de terre, mais très bien garda-t-il ce qu'il avoit, et encore en acquist-il çà et sur les Vénitiens 2. »

Le cardinal d'Amboise mourut le 25 mai 1510. Son neveu, qui lui devait tout et ne se dirigeait que par ses conseils, ne put se consoler de cette perte3, et succomba lui-même, le 11 février 1511, à Cor- regio, dans la province de Modène 4.

maréchal de France en 1504; en 1508, son beau-père lui transmit sa charge d'amiral.

1. Les vies des grands capitaines françois.

2. Son administration de Lombardie lui rapporta des profits immenses. Il fit rebâtir son château de Meillant, en Berry, tel qu'il existe encore . Milan a fait Meyan était un dicton qui courut alors.

3. Le Loyal serviteur : « Cette piteuse mort porta le seigneur de Chaumont dedans son cœur aigrement ; car il ne vesquit guères après, combien que devant les gens n'en monstroit pas grant semblant et n'en laissoit à bien et sagement conduire les affaires de son maistre. »

4. Il avait été le protecteur de Léonard de Vinci, qu'il fit venir à Milan en 1506, et pour lequel il intervint dans des procès qu'avait le peintre à propos de la succession de son père et de son oncle (Séailles, Léonard de Vinci. Perrin, 1906). Cependant, le beau portrait qu'on voit au Louvre n'est pas de Léonard, mais d'un de ses élèves, Andréa Solario (vers 1460-1530). Ce por- trait, remarquable de facture et de conservation, représente Chaumont dans un vêtement rouge à manches jaunes et à col de fourrure. Les détails du costume sont rendus avec une extrême minutie ; la figure est traitée de façon très réaliste ; la physiono- mie exprime la fatigue et la réflexion. La phrase de Le Roux de

46 LA FAMILLE DA.NNE DE GRAVILLE

Mais revenons à Jeanne de Gra ville. Une semble pas que son union avec Ghaumont d'Amboise ait été très tendre. Elle vécut presque toujours séparée de lui. Tandis qu'il suivait au loin la carrière des honneurs, elle s'était réfugiée à Bourges, auprès de Jeanne de France, duchesse d'Orléans et de Berry, la femme répudiée de Louis XII. Elle était l'une de ses quatre favorites : « Ceste très pieuse et très dévote princesse, dit Hilarion de Goste1, la gloire et l'honneur du sang royal de France ... a toujours fait estât des dames chastes, honnestes et ver- tueuses. Elle aymoit et cherissoit pour ce sujet ces quatre dames, Charlotte de Bourbon, comtesse de Nevers, Charlotte d'Albret, duchesse de Valenti- nois... Jeanne de Graville, dame de Ghaumont et Marie Pot. . . » « Cette dame, ajoute Hilarion de Coste, parlant de Jeanne de Graville, a mené une fort saincte vie dans le monde, estant de celles qui usent du monde comme n'en usans point. »

De son mariage avec Chaumont d'Amboise, Jeanne eut un fils, Georges, en 1502. Georges fut le filleul du cardinal d'Amboise, qui le fit son héritier.

Il fut tué à Pavie, en 1524. Sa mère, restée seule dans le foyer désert, eut l'idée malencon- treuse de se remarier. Elle épousa René de,Milly, seigneur d'Illiers. Ce second mariage ne fut pas

Lincy (Vie d'Anne de Bretagne, liv. IV, ch. III) : « c'était un des plus beaux hommes de son temps, comme le prouve son portrait peint à l'huile par Léonard de Vinci », est erronée de tout point. 1. Les Eloges et les vies des reynes, princesses, dames et demoi- selles illustres, etc. Paris, 1647, t. II, p. 17.

MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 47

heureux. Elle dut porter plainte contre son mari qui, non content de la ruiner, la maltraitait et l'in- juriait, la traitant de jofflue et de mafflue ; il alla jusqu'à la chasser de Marcoussis, qu'elle tenait de son père, et la contraignit de se réfugier dans un domaine qui en dépendait, V « hôtel » de la Ronce '. Il fut condamné, par sentence du Par- lement, à lui restituer le château et trois mille livres de rente sur les revenus 2.

Il mourut en 1532, et Jeanne retrouva sa liberté. Mais elle était usée par le chagrin. Elle mourut en 1540, laissant toute sa fortune aux enfants de sa sœur Anne. Elle fut enterrée à Marcoussis, mais voulut que son cœur fût porté au couvent de l'An- nonciade, à Bourges, près de celui de Jeanne de France. Elle avait fait dans cette communauté, instituée en 1500 par la pieuse reine, une fondation pour vingt-cinq religieuses 3.

IV

J'en aurais fini avec les deux filles aînées de l'amiral et de Marie de Balsac, s'il ne me restait

1. Le nom d'hôtel s'appliquait alors, non seulement aux immeubles urbains, mais à tout manoir rural, entouré de jardins et de dépendances.

2. Le Roux de Lincy, op. cit., liv. IV, ch. III.

3. Hilarionde Goste. Voir aussi P. de Vaissière, Une corres- pondance de famille au commencement du XVIe siècle, Lettres de la maison d'Aumont (1515-1528). Extrait de l'Annuaire-Bul- letinde la Soc. de l'Hist. de France, année 1909.

48

à faire justice de certaine légende calomnieuse qui a couru sur leur compte.

Une publication périodique de la fin du xvnic siècle, la Bibliothèque universelle des romans... avec des anecdotes et des notices historiques et critiques, contient, dans sa livraison de novembre 1782, un article non signé intitulé : Les événe- ments du château de Marcoussis. L'auteur raconte que, parcourant le Dauphiné, il s'arrêta à Gre- noble ; qu'il y visita les bibliothèques des mai- sons religieuses et trouva, dans une de ces biblio- thèques, « un gros billot relié de velours violet, avec des agrafes en cuivre », intitulé Admonitions de messire Georges du Terrait, adressées a son neveu. « Ce billot, ajoute l'auteur anonyme, renferme encore un autre ouvrage qui porte aussi l'empreinte du bon vieux temps », les Événements du château de Marcoussis.

Voici l'un des événements en question, tel que le rapporte l'article de la Bibliothèque des romans :

Lorsque Louis XII régnoit encore, son futur successeur, le comte d'Angoulême, bien jeune et bien galant, chassoit sou- vent dans les bois de Marcoussis. Un jour, au lieu de décou- vrir le cerf de meute, il ne vit qu'une jouvencelle qu'un che- valier menoit en croupe vers les tourelles du château ; à cette vue, il quitte la trace de son cerf discors (sic) et vole sur les pas de la belle : l'ayant vue rentrer par le pont-levis, il entre et arrive justement pour lui donner la main. Nous ignorons si elle avoit de la beauté, mais M. le comte d'Angoulême étoit jeune, il la trouva charmante. Notre auteur ne la nomme pas et nous n'oserions assurer qu'elle fût ou ne fût pas la fille du châtelain ; mais c'étoit une de ces grandes

MARIE DE BALSAC ET SES FILLES 49

dames de par le monde dont parle Brantôme et que Fran- çois Ier a si souvent séduites et quittées. Ce prince étoit en usage de brusquer en amour comme en guerre . Le premier instant il se trouva seul avec la gente demoiselle, il lui peignit son mal extrême avec beaucoup plus de charme que s'il avoit été bien épris. On rougit, il parla de sa constance, égale pour le moins à celle de nos vieux paladins. En don- nant cette assurance avec toute l'effronterie convenable, ses yeux étoient si beaux et si animés qu'on le crut aussitôt le plus sincère des princes et le plus loyal des amants.

« Louis XII étant mort, M. le duc d'Angoulême étant devenu François Ier, il continuoit d'aller chasser de préférence dans les bois de Marcoussis... et de perdre la chasse. Un jour cependant il se trouva à la lie (sic) ; il est vrai que c'est parce que le cerf étoit venu se faire prendre dans les fossés du châ- teau, précisément au moment que le roi recevoit pour la pre- mière fois le guerdon de ses poursuites amoureuses. Le cerf qu'on prit alors étoit monstrueux ; on en garda le bois, qui est encore dans la grand'salle du château, avec le portrait de ce cerf même en grandeur naturelle.

« Au bout d'un an, le roi étant revenu à Marcoussis, on lui montra les trophées de sa chasse ; il sourit, et, se ressouve- nant d'un plaisir plus doux qui déjà l'avoit rendu père, il fit ces vers :

Comme on se trompe ! On cuide qu'en ces lieux J'étois venu lancer un cerf dans l'onde. Amour le sait, que je fis mieux, Donnant, avec ma mie, un beau Valois au monde. »

Que François Ier, soit avant, soit après son avène- ment, ait beaucoup chassé dans les bois de Mar- coussis, rien de plus certain. Il est également cer- tain qu'il y prit un jour un cerf monstrueux dont on garda le bois. Boucher d'Argis, qui nous a laissé

50 LA FAMILLE d'aNNE DE GRAVILLE

une description de Marcoussis1, a encore vu, au milieu du xvme siècle, la « figure » de ce cerf dans la « salle de compagnie » du château :

Sur une console, dans le fond de cette salle, dit-il, est la figure en pierre d'un cerf de grandeur naturelle, avec son bois naturel ; ce cerf porte au col un écu aux armes de France, et sur le piédestal sont plusieurs salamandres qui étoient, comme on sait, la devise de François Ier, ce qui fait que cette figure a été mise en mémoire d'un cerf pris par ce prince dans les bois de Marcoussis.

Voilà pour le cerf. Quant à la jeune fille qui aurait été forcée en même temps que lui, on a prétendu la désigner.

« On croit que ce fut l'une des trois filles de l'ami- ral de Gra ville », déclare l'auteur de Y Extrait de V inventaire général des titres de la chàtellenie de Marcoussis, dressé en 1781 2. Malte-Brun3 ne fait

1! Mémoire historique concernant la seigneurie de Marcoussis et le prieuré des Célestins qui est dans le même lieu : Mercure de France, juin 1742. Cf. Malte-Brun, p. 202.

2. Le comte d'Angoulême, y est-il dit, « s'étant égaré en chas- sant dans les bois de Marcoussis et s'étant trouvé dans les envi- rons du château, y rencontra la jeune de Graville, pour laquelle il s'enflamma très promptement et à qui sans doute il inspira très promptement aussi les mômes sentiments. La chasse lui servit de prétexte pour revenir bientôt dans ce canton ; sa course n'y fut point inutile. Après avoir lancé le cerf, il se rendit au château de Marcoussis, il fut complètement heureux. L'histoire rapporte qu'il remporta une double victoire, et sur le cœur de sa maîtresse et sur le cerf, qui vint se faire prendre dans les fossés du châ- teau où il triomphait. Le bois de ce cerf, qui se trouva d'une grandeur extraordinaire, fut placé dans le grand sallon, sur un cerf de bois. On l'y voit encore aujourd'hui représenté, portant à son col un écusson aux armes de France. »

3. Op. cit., p. 97.

MARIE DE BALSAC ET SES FILLES SI

peser ses soupçons que sur les deux filles aînées, mais se demande laquelle des deux il y a lieu d'in- criminer formellement. Le marquis de Gaucourt, dans son essai (manuscrit) sur Y Histoire de Marcous- sis, accuse avec plus de précision:

Le comte d'Angoulême, depuis François Ier, dit-il, avait une grande affection pour l'amiral et il venait souvent à Mar- coussis... Ayant remarqué Jeanne, Tune de ses filles, il s'y attacha et saisit toutes les occasions delà rencontrer. Un jour qu'il avait fait une longue chasse il s'était égaré, il arriva fatigué dans le bois de Marcoussis et y rencontra Jeanne, à qui il déclara ses sentiments au moment il venait de prendre un cerf énorme qui s'était laissé forcer dans les fos- sés du château. L'amiral, pour perpétuer le souvenir de cette chasse, qui avait pourtant untriste rapprochement (sic) pour Vhonneur de sa famille, fit placer dans son salon octogone un cerf sculpté etc.. Cette aventure n'empêcha pas Jeanne de trouver un mari dans Charles d'Amboise.

Inutile d'insister sur l'invraisemblance de ce récit, qui tendrait à représenter l'austère et pieux amiral de Graville comme une sorte de « Mon- sieur Cardinal », empressé à publier le déshon- neur de sa fille et fier d'en perpétuer le souvenir. Mais cette invraisemblance ne suffirait pas, à elle seule, à démontrer l'innocence de Jeanne de Gra- ville, non plus que celle, également contestée, de Louise. La démonstration ressort des dates.

François Ier naquit en 1494, et nous savons, grâce à sa sœur Marguerite, l'époque de ses débuts amoureux. Elle nous l'indique dans la nouvelle XLII

52 LA FAMILLE D'ANNE DE GR A VILLE

de YHeptaméronK François avait quinze ans (4509) quand il s'éprit, à Amboise, d'une « claire brune », élevée dans la domesticité du château. Cette passion resta toute platonique, grâce à la vertueuse résis- tance de la jeune fille, et l'on ne peut fixer avant 1510 ou 1511 les premiers succès effectifs du prince dans l'emploi de séducteur. Or Jeanne, mariée, en 1510, depuis près de vingt ans, aurait pu être sa mère ; à plus forte raison, Louise, l'aînée de Jeanne. Et il est impossible que l'une ou l'autre de ces deux femmes mûres qui furent, par surcroît, de saintes femmes ait été la « jouvencelle » dont nous parle l'auteur des Evénements de Mar- coussis.

Si l'anecdote avait quelque chance d'être authen- tique, elle ne pourrait en tout cas mettre en cause que la troisième fille de l'amiral. Mais, cette authen- ticité, rien ne la garantit. Anne, qui se maria dans des conditions anormales dont il va être parlé, n'est pas, nous le verrons, sans reproche. Elle eut, dirait Brantôme, « quelque poussière en sa fleute ~ ». Rai- son de plus pour ne lui pas imputer, sans preuves décisives, un péché de jeunesse qu'elle n'a très pro- bablement pas commis.

i. « En l'une des meilleures villes de Touraine demeuroit un seigneur de grande et bonne maison... Des perfections, grâce et beauté... de ce jeune prince ne vous en diray aultre chose, sinon qu'en son temps ne se trouva jamais son pareil. Estant en Vaage de quinze ans»..., etc. Cf. de Maulde, Louise de Savoie et François Ier. Paris, Perrin, 1895.

2. Des Dames, seconde partie. Il applique cette expression à Elisabeth de Valois.

CHAPITRE II

VIE D'ANNE DE GRAVILLE

Sa naissance (vers 1490) ; son portrait physique et moral. Sa jeunesse : le château de Marcoussis, l'hôtel du Porc-Epic. Son roman d'amour: son enlèvement par Pierre de Balsac (1506). Son mariage clandestin. L'amiral de Graville engage contre les jeunes époux une instance criminelle. Réconciliation (1509); l'amiral n'en déshérite pas moins sa fille : convention du 20 novembre 1510 ; déclaration du 30 janvier 1512; testaments du 11 avril 1514 et du 26 juin 1516. Anne, dame d'honneur de la reine Claude : elle écrit, sur son ordre, le « rommant » de Palamon et Ar 'cita. Elle se retire à Malesherbes. Ses sym- pathies pour la Réforme ; elle donne asile à Pierre Toussain : lettre du 26 juillet 1526. Sa mort et celle de Pierre de Balsac. Ses goûts ; sa célébrité : l'un de ses rondeaux cité par Geoffroy Tory.

« Vie d'Anne de Graville » est un titre ambi- tieux. Il serait plus exact d'intituler ces pages : « ce que l'on sait de la vie d'Anne de Graville » L'on en sait fort peu de chose.

54 vie d'anne de graville

Et, pour commencer, l'on ignore la date de sa naissance. Plus jeune de beaucoup que ses sœurs1, des raisons d'ordre littéraire, qui seront indiquées plus loin2, donnent à penser qu'elle était tant soit peu l'aînée de la reine de Navarre". Peut-être eut- elle pour marraine Anne de Bretagne.

A n'en pas douter, elle était jolie. Un historien, M. de Maulde La Clavière 4, l'a dépeinte avec une extrême précision : « blonde et fine, l'œil noir, pétillant, plein de feu ; des sourcils très arqués, le front élevé... des joues rondes, roses, très fraîches, une toute petite bouche au sourire à la fois modeste et spirituel; de la taille et de l'air, et une grâce qui permettait de former les conjectures les plus agréables... » L'on admettra difficilement que M. de Maulde ait pu distinguer tant de charmantes particularités dans certaine miniature d'un manu- scrit conservé à la bibliothèque de l'Arsenal5, le seul document iconographique qu'il paraisse avoir con- sulté sur notre poétesse 6. Aussi bien est-ce à la poé-

4. La miniature du Terrier, dont il a été parlé, nous montre une enfant de sept ou huit ans jouant aux pieds de grandes jeunes filles (ou jeunes femmes).

2. Seconde partie, chap. II.

3. La sœur de François Ier naquit en 4492.

4. Louise de Savoie et François 7er, p. 295.

5. Miniature de présentation du ms. de Palamon et Arcita, 5446 [4634. B. F.] Recueil.

6. En dehors de la miniature en question et du portrait d'Anne

vie d'anne de graville 55

tesse elle-même que M. de Maulde a demandé des ren- seignements sur son physique ; et, ces renseigne- ments, il a cru les trouver dans le portrait de la « belle Emylia », tel que le trace Anne de Graville à la fin de son « rommant » :

Son aage estoit d'environ les quinze ans

Qui est le temps que désirent amans.

La taille en feust longue, menue et droicte,

Espaule plate et par les flans estroicte ;

De blanche chair douillete et en bon point

Tant que de plus pour lors n'en estoit point ;

Beaucoup cheveux ne trop noirs, ne trop blonds,

Mais bien dorés pendans jusqu'aus talions ;

Le front fort plain, yeulx vers * tousjours rians,

Tous aultres yeulx devers eulx attrayans...

de Graville enfant que contient le Terrier de l'Amiral, les docu- ments iconographiques que l'on a sur elle se réduisent :

A un portrait tiré d'un manuscrit {Histoires chaldéennes de Bérose) faisant partie de la bibliothèque de Cheltenham. Ce portrait a été copié par Gaignières (Estampes. Recueil de Gaignières Oa 16, fol. 39 ; cf. Henry Bouchot, Inventaire des dessins exécutés par Roger de Gaignières, etc., 894); et la copie de Gaignières se trouve reproduite dans l'ouvrage de dom Bernard de Montfaucon (Les Monumens de la monarchie fran- çaise, t. IV, p. 366) : « La dame qui occupe le bas de la planche est Anne de Graville... Son portrait est tiré d'une miniature qui est au commencement d'une histoire manuscrite de Bérose, Caldée ou Caldéen, dédiée à Mademoiselle de Graville. Son habit est cramoisi; les doublures de ses grandes manches sont des four- rures ; ces manches, plus étroites en haut, sont vertes. Sa coëf- fure noire est garnie d'or ; les chaînes qu'elle porte au cou et sa ceinture sont aussi d'or. » Je donne à mon tour, en tête du présent volume, et d'après la photographie que M. Fitz Roy Fenwick a bien voulu m'en communiquer, la reproduction de ce portrait, intéressant à plus d'un titre.

A l'effigie qui se trouve sur la pierre sculptée du château de Paulhac (voir mon Avant-Propos).

1. Vairs, de couleur variée ; par extension : brillants.

56 VIE d'anne de graville

Sourcils en arc, nez haull à eoulleur fine, Petite bouche h lèvre coraline ; Les dents menues et gensives bien Bettes, Menton forchu et joue/ vermcilletes...

Son tainct estoit plus qu'aultre frez et nayf, Et par sus tous se monstroit à l'œil vif; Le col longuet et assez bien à point ; Gorge luysant sus le tetin qui point...

Bras longs et ronds menuz par raison, Les doiz fort longs et blans toute saison...

Et qui auroit partout bien espié, Onques jamais femme n'eust ung tel pié. Brief elle avoit toute parfection...

Il n'est pas impossible qu'en écrivant ces vers, Anne ait consulté son miroir. Le portrait, cepen- dant, paraît dépourvu de tout caractère individuel. Elle y a réuni tous les traits réalisant, par leur juxtaposition, le type idéal de la beauté féminine, telle qu'on la concevait à son époque l, et ne nous y a, à proprement parler, rien dit d'elle-même.

Ce qu'on peut affirmer de plus certain, touchant ses avantages physiques, c'est qu'elle était blonde 2 et qu'elle chantait à ravir. On sait que le xvie siècle eut la passion de la musique 3 et que l'art du chant y atteignit une perfection singulière. Or François de

1. J. Burckhardt, La civilisation en Italie au temps de la Renais- sance. Paris, Pion, 1885, t. II, ch. vu. De Maulde La Clavière, Les femmes de la Renaissance. Paris, Perrin, 1904, p. 270.

2. Ms. de l'Arsenal, miniature de présentation.

3. Je renvoie sur ce point à Babelais (Gargantua, ch. xxm) et à un curieux article de M. Pierre Lalo (Feuilleton musical du journal Le Temps. 12 mars 191 Î3).

vie d'anne de graville 57

Billon 1 qui, sous ce titre bizarre, Le fort inexpu- gnable de V honneur du sexe féminin, a écrit, en i 555, un panégyrique enthousiaste des femmes, cite, parmi les cantatrices les plus réputées à son époque, tant pour leur « perfection d'organe natu- relle » que pour leur « expérience en musicalle composition », la fille de l'amiral de Graville, Made- moiselle d'Entragues, « entre toutes grandement recueillye pour sa musicalle voix, outre tout l'orne- ment de son honnesteté » ; Mademoiselle d'Entragues, qu'il avait eu la bonne fortune d'applaudir au temps « il plaisoit au roy François lui donner entrée en ses chambres royales »2... On s'imagine, d'après cette phrase, Anne de Graville faisant ses premiers pas dans le monde, je veux dire dans les « chambres royales » :

Orgueilleuse et les yeux baissés,

telle une Delphine Gay de la Renaissance.

Elle avait certes quelque sujet d'être orgueilleuse, d'autant que les avantages physiques n'étaient pas les seuls dont elle pût se prévaloir. Intelligente et spirituelle, d'esprit ouvert et curieux, elle était, en outre (bien qu'elle soit qualifiée d' « ignorante et

1. Il fut le secrétaire de Guillaume du Bellay, dont Rabelais fut le médecin.

2. Il cite, en même temps qu'elle, une Madame de Martinville (d'Orléans), et cette Isabelle de Hauteville (qui épousa sur le tard le cardinal de Chatillon). Il raffolait, comme la plupart de ses contemporains, de la voix féminine : « Entre les paroles des dames », dit-il, « se fait sentir une âme qui, en vertu d'un son proprement angélique, ravyt à soy les cœurs des écoutans, les amolyt et leur persuade ce que bon luy semble. »

58 VIE D'ANNE DE GRAV1LLE

peu sçavante femme * »), fort instruite et lettrée. Elle savait probablement le latin, peut-être l'ita- lien 2 ; et, à ses goûts littéraires elle se rend à elle-même ce témoignage dans la devise qu'elle s'est composée : musas natura, lacrymas fortuna 3 elle joignait le don poétique.

II

Elle dut, comme avaient fait ses sœurs, passer son enfance et sa première jeunesse à Marcoussis.

Le château était situé à six lieues de Paris, près de Montlhéry. Construit au commencement du xve siècle par Jean de Montaigu, le favori de Charles VI, il avait été restauré, agrandi et richement décoré par son arrière- petit-fils, l'amiral de Gra ville 4. Avec ses quatre corps de logis, ses quatre grosses tours rondes et son donjon carré, seul reste d'une construc- tion antérieure ; avec ses deux chapelles superposées, ses vastes communs, son immense parc, renommé pour le haras qu'il contenait, pour ses aires d'oiseaux

1. Palamon et Arcita : dédicace à la reine Claude.

2. Si l'on admettait, avec M. Wahlund, qu'Anne de Graville a écrit son remaniement de la Teseide (Palamon et Arcita), non pas d'après une ancienne traduction française, mais d'après le texte de Boccace, il faudrait par même admettre qu'elle savait l'italien. L'italien était d'ailleurs très à la mode à la cour de François Ier.

3. Littéralement : « La nature m'a donné les muses, la fortune les larmes. »

4. Perron (de Langres), L'Anastase de Marcoussis, p. 57. Le Roux de Lincy, op. cit., livre IV, ch. m. Malte-Brun, p. 44 et suiv.

59

« tant de leurre que de poing » , sa faisanderie et sa fameuse héronnière, c'était une des demeures seigneuriales les plus remarquables de l'Ile-de- France. Tout à côté, se voyaient l'église des Gélestins et leur monastère, jadis fondés par Jean de Montaigu (il avait son tombeau dans l'église), et que ses successeurs et notamment l'amiral n'avaient cessé d'enrichir de leurs libéralités.

C'est dans le cadre seigneurial et simple à la fois 1 de Marcoussis qu'Anne de Graville vécut ses plus belles années. Elle avait treize ou quatorze ans lors- qu'elle perdit sa mère (1503). Ses deux sœurs, depuis longtemps mariées, avaient quitté le foyer paternel. Elle dut s'élever un peu toute seule, auprès d'un père vieillissant, et du reste absorbé par ses impor- tantes fonctions.

La vie, à Marcoussis, était assez austère et mono- tone. Cependant, à de certains jours, le château soli- taire, les bois silencieux s'animaient 2. Des hennis-

1. Perron (de Langrcs), dans son Anastase de Marcoussis, donne des renseignements intéressants sur l'ancien ameublement du château : « La plupart des meubles, comme tables, chaises, etc., n'étoient que de bois de chêne ou de noyer, quelque peu de cèdre et autre bois odoriférent, comme coffres, armoires et buffets à l'an- tique etc. On y trouve deux ou trois douzaines de tables longues, en forme de caisses à mettre des vers à soye ; des rouets, des petits moulins et autres ustenciles servant à façonner la soye, et même de la filasse de plusieurs sortes, des laines apprêtées et du poil de lin prest à filer, ce qui marque une grande économie. »

2. Ils s'animaient même trop, au gré des Célestins. Pour s'iso- ler du bruit, ils firent construire un mur à la place de quelques haies qui séparaient seules le monastère des jardins du château. L'amiral s'opposa à cette construction (1509), qu'ils s'obstinèrent à continuer. D'où procès, saisie du temporel du monastère, etc. Malte-Brun, p. 115; Perret, p. 227.

60 vie d'anne de graville

sements, des aboiements, des appels de trompe rem- plissaient l'air ; une troupe joyeuse et bigarrée faisait irruption dans la vaste cour intérieure ; on ne voyait que lévriers tirant sur leurs laisses, chevaux capa- raçonnés, faucons aux ailes frémissantes posés sur le gantelet des piqueurs et faisant sonner leurs vervelles. C'était le roi qui venait voler la perdrix ou courre le cerf chez son bon ami l'amiral. La nuit venue, la chasse finie, l'on regagnait le château, dont les hautes cheminées flambaient. Affamés et recrus de fatigue, les chasseurs y soupaient bruyamment, et repar- taient le lendemain, dès l'aube, au son des fanfares, tandis que l'ardente jeune fille, le coude sur la pierre et le menton dans la main, suivait des yeux, se déroulant à travers la campagne, la fastueuse caval- cade.

On aurait tort, on le voit, de se la représenter comme une sorte de Gendrillon, sevrée de fêtes et de plaisirs. Du reste, elle quittait souvent Mar- coussis, accompagnait son père au Bois-Malesherbes, à Rouen !, dans la plupart de ses voyages, et aussi dans les fréquents séjours qu'il faisait à Paris, en son hôtel du Porc-Epic 2.

4 . Plusieurs des livres qui lui ont appartenu portent la mention : « Achetté à Rouen ».

2. « Louis Mallet de Graville, dit Sauvai (Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris, t. II, p. 152), demeuroit devant le palais des Tournelles à l'hôtel de Graville, qui se nom- moit encore ainsi en 4551... Il a demeuré encore à la rue Percée et celle de Joui, dans la maison du Porc-Epic »... D'après Sau- vai, Graville aurait possédé, comme on voit, deux hôtels à Paris ; mais il se trompe assurément. L'hôtel du Porc-Epic s'appelait, sous Charles V, la maison des Marmousets. La maison des Mar-

vie d'anne de graville 61

Il paraît bien l'avoir aimée de cet amour exclusif et tant soit peu jaloux qui, chez certains pères, prend une forme quasi conjugale. Elle était la joie de sa maison, la consolation de sa vieillesse. Il eût voulu la garder auprès de lui ; peut-être lui avait-elle promis de ne jamais le quitter *.

Cependant, pour l'acquit de sa conscience, il lui

mousets devint, en 1367, la propriété du célèbre prévôt de Paris, Hugues Aubriot. En 1397, le chancelier Pierre de Giac, qui l'avait acquise, la vendit au duc d'Orléans, frère du roi (c'est depuis lors qu'elle prit le nom d'hôtel du Porc-Epic, à raison de l'emblème adopté par le duc). En 1404, le duc d'Orléans échangea avec le duc de Berry l'hôtel du Porc-Epic contre celui des Tournelles. Le duc de Berry céda immédiatement l'hôtel du Porc-Epic au sur- intendant Jean de Montaigu. Les biens de Jean de Montaigu furent confisqués en 1409, mais, par l'effet de sa réhabilitation, l'hôtel, après avoir passé en diverses mains, finit par revenir à son arrière- petit-fils dans la ligne maternelle, l'amiral de Graville, qui en partagea la propriété avec les d'Estouteville. A la mort de l'amiral, la propriété fut démembrée entre : ses héritiers ; le prévôt Jean d'Estouteville. L'une des parties, celle attenant aux anciens murs de la ville dite maison du Porc-Epic échut à Anne de Graville ; l'autre dite Yhôtel de Graville située le long de la rue Percée, aux enfants de sa sœur Louise et de Jacques de Vendôme : l'on s'explique, par ce démembrement de propriété, la méprise de Sauvai. (Cf. Le Ménagier de Paris, traité de morale et d'économie domestique, composé vers 1393 par un bourgeois parisien, éd. de la Soc. des Bibliophiles, Paris, 1846, t. II, p. 253, note ; et Ch. Sellier, Rapport sur Vancien hôtel dit « du Prévôt », successivement appelé maison des Marmousets, hôtel du Porc-Epic, etc. (Ville de Paris. Commission municipale du Vieux Paris. Procès-verbaux, année 1907). Voir aussi le Fran- çois Villon de M. P. Champion, Paris, 1913, t. I, p. 181.)

Rien ne subsiste plus aujourd'hui (passage Chârlemagné) de l'ancien hôtel du Prévôt : les derniers restes en ont été abattus en 1906 et 1908. Mais on conserve, dans la bibliothèque de la Ville de Paris (G. P. XIV, 25 ; G. P. XIV, 27), des photographies, fort intéressantes, de ces restes.

1. C'est du moins ce qu'avance Malte-Brun, op. cit., p. 99; mais je ne sais il a pris ce renseignement.

62 vie d'anne de graville

proposait des partis, avec le secret espoir qu'elle n'en accepterait aucun. Mais laissons ici la parole au bon Simon de la Motte, ce sous-prieur des Géles- tins de Marcoussis, qui, sur la fin du xvne siècle, écrivit la vie de Jean de Montaigu, fondateur du monastère, « les éloges de ses parents... et quelques événements du dit monastère » :

Il s'est trouvé depuis peu, dit-il, dans le chartrier du châ- teau de Marcoussis *, une lettre du seigneur amiral sa fille) par laquelle, lui faisant savoir qu'elle estoit demandée en mariage par trois jeunes seigneurs, il lui en représentoit un d'entre eux assez volage ; il faisoit passer le second pour un emporté et un téméraire; et, quant au seigneur de Balsac (Pierre de Balsac, dont La Motte a parlé antérieurement), il lui dit qu'encore qu'il ne fût pas si riche ni autant accommodé que les deux autres, n'ayant que huit mille livres de rente, il estoit toutefois un gentilhomme sage, modéré et d'une belle conduite.

L'amiral n'avait garde, on le voit, de surfaire la marchandise ; et Pierre de Balsac est le seul des trois candidats auquel il se montre, après tout, favorable. De fait, malgré la modicité de sa fortune, Pierre était un excellent parti. Gentilhomme de bonne race, cousin de Marie de Balsac, fils de ce sénéchal d'Agenais, l'un des serviteurs les plus dévoués du duc d'Orléans, devenu Louis XII 2, il

1. Cette trouvaille fut probablement faite par Perron (de Langres), l'auteur, dont il sera parlé plus loin, de VAnastase (la résurrection) de Marcoussis.

2. Qu'on se rappelle le mot, plus haut cité (ch. i), de Charles VIII sur Robert de Balsac : « C'est l'homme du duc d'Orléans. »

vie d'anne de gra ville 63

n'aurait eu, semble-t-il, qu'à demander dans les formes la main d'Anne de Gra ville pour l'obtenir sans peine, quel qu'eût été le secret déplaisir de l'amiral...

Au lieu de cela, il enleva la jeune fille. Quelles raisons le déterminèrent, c'est ce que l'on ignore. Mais Simon de la Motte fait à ce sujet des supposi- tions assez vraisemblables :

Or de savoir pourquoi ce seigneur si considéré se détermina de la façon et résolut cet enlèvement et cet excès peu louable après un témoignage si avantageux et si favorable de la part de son futur beau-père, c'est ce que je n'ai pu apprendre ni découvrir jusqu'à présent, si ce n'est que, pour prévenir la violence aussi bien que l'autorité de ses concurrents en une telle conquête, il a imaginé qu'il lui étoit plus expédient d'en user de la sorte et moins important pour lui de s'exposer à la disgrâce d'un beau-père qui, étant sage et avisé, pouvoit, en excusant sa passion amoureuse, lui remettre cette entreprise téméraire et cet attentat... que de prodiguer le sang humain pour le soutien de la poursuite de ses prétentions et la jouis- sance de sa dite conquête... *

Pour l'aider dans son entreprise, Pierre de Bal- sac s'était assuré de plusieurs complices, d'un nommé Antoine, son laquais, d'une femme, Loyse

1. Montlosier raconte dans ses Mémoires que, sous Louis XIV, c'était encore, en Auvergne, un usage établi que d'enlever sa fian- cée : « Je connais peu, à cette époque, de mariages de gentils- hommes qui ne se soient faits ainsi, ajoute-t-il ; les parents et amants avaient beau être d'accord, une demoiselle un peu fière ne se croyait pas assez estimée si, à la suite de ces accords, son amant négligeait de l'enlever. » Je ne suppose pas que Pierre de Balsac ait enlevé Anne de Graville pour se conformer à cette vieille coutume auvergnate.

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Blancher, d'un certain maître Pierre, chantre (?) au service d'Anne de Graville, d'autres encore. C'est ce que nous apprend un « défaut » du 27 janvier 1507 (1508 nouv. st.), la seule pièce qui subsiste de toute la procédure criminelle engagée par l'ami- ral contre son gendre et sa fille 1 .

Anne, cela va sans dire, était de connivence avec Pierre de Balsac; elle paraît même ne s'en être pas tenue, dans la circonstance, au rôle passif que l'on croirait. Perron (de Langres), cet avocat au Parlement qui explora, vers 1650, les archives, alors très complètes, du monastère et du château de Marcoussis, nous dit qu'elle consentit à son enlèvement sous ombre d'un écrit malentendu ~ ;

1. Arch. nai., Parlement criminel X2 A 66, 157. Voici cette pièce, dont je dois la découverte à M. Pierre de Vaissière, qui a eu l'extrême obligeance d'explorer à mon intention, aux Archives nationales, le fonds du Parlement :

« Deffault à Loys, seigneur de Graville, admirai de France, demandeur en cas d'excès, rapt, crimes, delictz et maléfices, le procureur g-énéral du Roy joint aveq luy contre Pierre de Bal- sac escuyer, seigneur d'Entresgues, un nommé Anthoine son laquays, Loyse Blancher, veufve de feu Sevestre Lefevre, Anne de Graville damoiselle, défendeurs es ditz cas adjournez a com- paroir en leurs personnes sur peine de bannissement de ce royaulme, de confiscation de corps et de biens et d'estre attainctz et convaincuz des cas à eulz imposez et encore contre ung nommé Pierre de Nevers, un aultre nommé maistre Pierre, chantre et serviteur de ladite damoyselle Anne de Graville, aussi deffendeurs es ditz cas et adjournez à comparoir en leurs per- sonnes par ordonnance du bailly de Meleun ou son lieutenant commissaire en ceste partie non comparans. Appelle et rap- porté par Tillet. Du jeudi XXVIIe jour de janvier mil cinq cens sept, en la grant chambre. Baillet, président. »

2. V Anastase de Marcoussis, Avertissement : « On donnera de plus le dénouement des intrigues galantes du mariage de Louise (pour Anne) de Graville, fille de Louis, l'amiral de France,

vie d'anne de graville 60

et nous allons voir, par ailleurs, son père la traiter, dans un instant, de faussaire. Rapprochons ces deux indications. L' « écrit malentendu » dont parle Perron (de Langres) ne serait-il pas la lettre, citée plus haut, tpar laquelle l'amiral, s'adressant à sa fille, lui désignait Pierre de Balsac comme digne d'aspirer à sa main? Il n'y aurait après tout rien d'impossible à ce qu'Anne de Graville, pour légiti- mer, en quelque sorte, son coup de tête, et en pré- venir les conséquences, eût forgé de toutes pièces la lettre en question, dont elle devait se prévaloir obstinément dans la suite, en lui attribuant le sens et la valeur d'un consentement à son mariage.

Mais pourquoi, demandera-t-on, ce scandaleux coup de tête, et que n'imposait-elle à l'impatience de son futur mari les lenteurs d'une union réguliè- rement contractée? A cette question, il dut y avoir autrefois plus d'une réponse l ; il n'y en a qu'une aujourd'hui : elle l'aimait. Et l'enlèvement dont elle se fît complice ne fut que l'épilogue d'un roman d'amour dont nous sommes en mesure de reconstituer au moins un épisode.

La célèbre collection formée par sir Thomas Phillipps, à Çheltenham, compte, au nombre de ses

qui, sous ombre d'un écrit malentendu, consentit à son enlève- ment par le jeune baron d'Entragues »... L'ouvrage de Perron devait avoir cinq parties. Il n'eut malheureusement pas le loisir de l'écrire, et se contenta, en 1694 (plus de quarante ans après les avoir prises), de réunir ses notes, toutes relatives à la pre- mière partie, en un petit volume in-18 de 146 pages, qui ne fut tiré qu'à vingt-sept exemplaires.

1. Peut-être était-elle grosse, et par suite très pressée de régu- lariser sa situation .

66 VIE d'àNNE DE GRAVILLE

manuscrits, une traduction française des Histoires chaldéennes de Bérose, qui porte, sur le verso du premier feuillet de garde, la signature d'Anne de Graville j . Le texte se termine par cet explicit : « Gy finist le livre d'amour, lequel a voulu estre ainsy nommé parce que amour ha induyt l'acteur et commandé le faire. »

« L'intention marquée dans ce passage, dit M. le comte Durrieu, à qui l'on doit une étude sur les manuscrits à peintures de Gheltenham 2, se trouve également accentuée dans une miniature à pleine page placée en tête du manuscrit3. Gette miniature figure la présentation du livre. Anne le reçoit assise sur une chaise à haut dossier, ayant ses femmes debout derrière elle ; mais ce n'est pas, comme dans les miniatures du même type, l'auteur en personne qui le lui offre ; c'est une main qui sort d'un nuage et que guide un amour. Pour que l'al-

1. « Anne de Graville. vc xvm. » Au recto du même feuillet se lit cette note : « Mémoire que je me souvienne de ce qui m'avint le samedy, huitième novambre, lissant (sic) dedans mon lit à Annet. »

2. Paul Durrieu, Les manuscrits à peintures de la bibliothèque désir Thomas Phillipps à Cheltenham. Paris, 1889. (Extrait de la Bibliothèque de VEcoledes Cha rtes, 1889, pp. 381-432.) Commen- cée en 1886, la dispersion de la magnifique bibliothèque Phillipps (aujourd'hui la propriété de M. T. Fitz Roy Fenwick, petit-fils de sir Thomas Phillipps) s'est continuée depuis lors : treize ventes partielles ont eu lieu entre 1886 et 1908 (H. Omont, Catalogue des manuscrits latins et français de la collection Phillipps acquis en 1908 par la Bibliothèque nationale. Paris, Leroux, 1909).

3. C'est la miniature inexactement et incomplètement copiée par Gaignières, ou plutôt par son dessinateur, puis, d'après lui, par Montfaucon, et dont je donne, dans le présent volume, la reproduction, pour la première fois intégrale et fidèle.

vie d'anne de graville 67

légorie soit bien claire, auprès du petit dieu, le miniaturiste a écrit en lettres d'or le mot : Amour. Près de la bouche de la demoiselle, une banderole porte sa devise : J'en guarde un leal, anagramme de son nom... Plus à gauche est une autre banderole avec les mots : Nonplus. Enfin, au bas de la page, sont peintes les armes de Malet, de gueules à trois fermaux d'or, avec cette troisième devise : A autre non. Dans le courant du livre, il y a de nombreuses initiales peintes accompagnées de motifs ornemen- taux au milieu desquels se voient fréquemment répétés le chiffre A et les deux devises A autre non et Non plus. »

« L'auteur de la traduction ne s'est pas nommé, ajoute M. Durrieu, mais on peut le deviner d'après une courte note contemporaine du texte sur le verso du premier feuillet de garde, près de la signature d'Anne de Graville :

Tout pour le mieux. Vostre bon cousin et ami, c'est moy. »

Ce « bon cousin et ami » n'est autre, en effet, que Pierre de Balsac. Et le cadeau qu'il fit à sa cousine nous en dit long sur elle et sur son temps.

Il semble difficile d'admettre, comme le fait M. Durrieu *', que Pierre de Balsac soit l'auteur de la traduction de Bérose. Il ne devait pas être beau-

1. Il paraît d'ailleurs être revenu sur cette opinion. (Cf. Les heures à V usage d'Angers de la collection Martin Le Roy. Paris, 1912, préface.)

68 vie d'anne de graville

coup plus lettré que la plupart des gentilshommes ses contemporains, lesquels savaient tout au plus leur croix de par Dieu. En tout cas, l'imagine-t-on ca- pable — en un temps les hellénistes étaient fort rares de traduire un texte grec ? Il dut s'adresser à quelqu'un de ces réfugiés que la ruine de l'em- pire d'Orient avait contraints de chercher un asile en Italie et en France, et qui y gagnaient leur vie comme ils pouvaient. Le travail de traduction et celui qu'exigea la décoration du manuscrit durèrent assurément plusieurs mois ; d'où l'on peut conclure qu'avant d'enlever sa cousine, Balsac lui fit une cour prolongée. C'est peut-être pour l'achever de séduire et pour lever ses derniers scrupules qu'il lui offrit les Histoires de Bérose.

Ce n'est pas faire injure au lecteur, même érudit, que de ne pas le supposer très familier avec Bérose, ce prêtre du dieu Bêlos, contemporain d'Antiochus Soter, qui, mettant à contribution les archives des temples de Babylone, écrivit une histoire de la Babylonie et de la Ghaldée. Gosmogoniques et his- toriques, les fragments, peu nombreux, de son œuvre qui sont arrivés jusqu'à nous, se trouvent épars dans Josèphe, Eusèbe, Clément d'Alexandrie, etc.. Et, au commencement du xvie siècle, ces frag- ments n'avaient pas encore été réunis 1 .

Je les ai lus par acquit de conscience 2, et je

1. L'histoire en cinq livres publiée, à la fin du xvc siècle, sous le nom de Bérose, par Annius de Viterbe, n'a aucune authen- ticité.

2. Dans les Fragmenta historicorum grœcorum, de Mùller.

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déclare que, s'il est un livre auquel la qualification de « livre d'amour » ne paraisse pas convenir, c'est bien celui-là. On trouve dans les fragments de Bérose l'histoire fabuleuse de la Ghaldée et l'énu- mération de ses premiers rois historiques ; on y trouve, en un mot, des renseignements intéressants sur l'Orient primitif 1 . Mais le singulier cadeau à faire à la femme aimée, et l'étrange moyen de séduction !

Un moyen, cependant, qui, à son heure, en valut un autre. Le cri de Gargantua naissant : « à boire, à boire ! » fut celui du xvie siècle à ses débuts. Les esprits, en ce temps-là, étaient travail- lés d'une curiosité universelle, d'une incroyable avidité d'apprendre. Tout leur était bon pour étan- cher leur soif. Et les Histoires de Bérose durent émouvoir Anne de Graville comme eût fait le plus passionné des romans. Les femmes d'ailleurs ont la surprenante faculté de tout rapporter à l'amour. En lisant l'histoire d'Oannès, le poisson à tête d'homme qui fut le premier législateur de la Ghaldée, ou celle des rois Evêkhous et Khomasbêlos, qui y régnèrent aussitôt après le déluge, Anne, entre elle et la page enluminée, voyait se profiler la silhouette de Pierre de Balsac.

4. Ces renseignements, les historiens M. Maspero, par exemple, dans son Histoire ancienne des peuples de VOrient les ont utilisés. D'autre part, Fr. Lenormanta publié un Essai de com- mentaire des fragments cosmogoniques de Bérose. Paris, Maison- neuve, 1871.

70 vie d'anne de gravi lle

III

L'enlèvement eut lieu en 1506 1. Il fut bientôt suivi d'un mariage clandestin, dont nous ignorons la date exacte. Dès lors, pour la pauvre Anne, vont commencer des jours sombres : lacrymas fortuna.

Quelque quarante ans plus tôt, l'enlèvement d'Étiennette de Besançon, une bourgeoise pari- sienne qui s'était laissé séduire par Gaston IV, comte de Foix, avait déjà fait scandale, et même donné lieu à de véritables joutes poétiques 2. On peut être certain qu'à plus forte raison celui d'Anne de Graville provoqua, rimes ou non, d'innom- brables commentaires. Des commentaires d'autant plus passionnés que, sur les questions de rapt et de mariage subséquent, la loi et les mœurs étaient depuis longtemps en conflit.

La loi punissait de mort le rapt dit « de vio- lence » 3. Quant au rapt « de séduction », il échap- pait, quand il était suivi du mariage, à toute répression sérieuse. Les jurisconsultes laïques, imbus des principes de la législation romaine, sou- tenaient, à vrai dire, que les mariages contractés à

1. Ancien style. Je me fonde, pour indiquer cette date, sur le « défaut », précédemment cité, du 27 janvier 1507. C'est par une erreur évidente que Malte-Brun place l'événement en 1509.

2. P. Champion, Un scandale parisien au XV* siècle. L'enlève- ment d'Etiennette de Besançon (1468). Paris, 1907.

3. En quoi elle ne faisait qu'appliquer le Code Justinien, IX, 13, De raptu virginum.

vie d'anne de graville 71

la suite d'un rapt étaient nuls, faute de consente- ment des parents; et, dans la suite, ils obtinrent gain de cause !. Mais, au commencement du xvie siècle, l'Église exerçait encore, en la matière, un pouvoir exclusif. N'envisageant le mariage qu'au point de vue sacramentel, et ce qui est la vérité théologique l'estimant réalisé de par le seul consentement des époux, elle estimait par même et elle maintint jusqu'au concile de Trente que le consentement des parents n'en était pas, quant à la validité, un élément essentiel 2.

Cette théorie toute sacramentelle du mariage entraînait des abus intolérables et avait cessé de s'accorder avec les mœurs. Les mœurs, au temps d'Anne de Graville, ne favorisaient en aucune façon les aventures d'ordre sentimental et ne reconnaissaient pas ce qu'on a de nos jours appelé les « droits de la passion » . Le mariage était consi- déré comme une pure affaire, d'où l'amour était exclu, où, du moins, il n'était admis à jouer aucun rôle effectif 3. Indifférente et passive, la jeune fille,

1. L'Edit de 1556 sur les mariages clandestins fut le premier acte de l'autorité civile dans le sens de la sécularisation du mariage.

2. L. Duguit, Etude historique sur le rapt de séduction (Nou- velle revue historique de droit français et étranger, 1886, p. 587 etsuiv.). La question des mariages clandestins sera reprise et traitée plus à fond dans la troisième partie de cet ouvrage, quand je parlerai des promesses de mariage obtenues par Henriette et par Marie-Charlotte de Balsac, et que j'examinerai la valeur légale de ces promesses.

3. Heptaméron, nouvelle xl : « Je prie à Dieu, mes dames, que cest exemple vous soit si profitable, que nulle de vous ait envie de soy marier, pour son plaisir, sans le consentement de ceulx à qui on doibt porter obéissance ». . .

72

en ce qui touche le choix du futur époux, devait s'en rapporter aveuglément à ses parents. Que si elle disposait de sa personne à leur insu et contre leur gré, elle se mettait par même au ban de l'opinion, devenue fort sévère à l'endroit des mariages clandestins, qui se multipliaient scanda- leusement. De cette sévérité justifiée, Rabelais se fera l'interprète, en 1546, dans le chapitre XL VIII de son tiers livre *. Il y proteste, avec une extrême violence, entre la prétention des prêtres (des a pastophores taulpetiers », comme il les appelle) d'attribuer valeur légale aux mariages bénis par eux sans l'assentiment des parents. « Moyennant les loigs dont je vous parle 2, dit-il, n'est ruffien, forfant, scélérat, pendart, puant, punays, ladre, bri- guant, voleur, meschant... qui violentement ne ravisse quelle fille il vouldra choisir, tant soit noble, belle, riche, honneste, pudicque que sçau- riez dire, de la maison de son père, d'entre les bras de sa mère, maulgré tous ses parens, si le ruffien s'y ha unefoys associé quelque myste 3, qui quelque jour participera de la proye ». Et il ajoute que, la fille fût-elle consentante, le père, en telle occurrence, a le droit et le devoir de mettre à mort à la fois le ravisseur et le « taulpetier » , et « leurs corps jecter en direption des bestes brutes »...

L'amiral n'était pas homme à recourir à de telles

1. Le chapitre est intitulé : « Comment Gargantua remonstre n'estre licite es enfans soy marier sans le sceu et adveu de leurs pères et mères. »

2. Il s'agit des lois faites par les « pastophores taulpetiers ».

3. Prêtre.

vie d'anne de graville 73

vengeances. Ce n'est pas que sa douleur, son indi- gnation ne fussent à leur comble. Bravé dans son autorité paternelle, blessé dans sa tendresse et dans sa confiance, il prit dès l'abord les mesures judi- ciaires les plus graves, engagea contre le jeune ménage une instance criminelle pour cause « d'ex- cès, délits et maléfices », de « rapt et d'inceste { », enfin d' « ingratitude2 », et poursuivit, devant le Parlement de Paris, l'exhérédation de sa fille. En même temps, il obtenait du roi la mise sous séquestre des biens de son gendre.

Le procès dura trois ou quatre ans : le maquis de la procédure était, au xvie siècle, encore plus embroussaillé qu'aujourd'hui. Il y eut de nom- breuses mesures d'instruction, des enquêtes, des interrogatoires, des productions de lettres 3. L'amiral aurait sans doute fini par obtenir à son profit des condamnations sévères. Mais la perspec- tive d'un succès judiciaire n'était pas pour lui don- ner satisfaction. Partagé entre la colère et la dou- leur, il souffrait de l'absence de sa fille et du mal qu'il se croyait obligé de lui faire.

Les jeunes époux, de leur côté, subissaient une pénible épreuve. Ils avaient pris la fuite, et s'étaient probablement réfugiés, soit dans les terres que

1. D'inceste, à raison de la parenté existant entre sa fille et Pierre de Balsac.

2. Voir plus loin la transaction du 20 novembre 1540.

3. Il eût été fort intéressant de retrouver tout cela. Mais, bien que le fonds du Parlement de Paris, aux Archives nationales, comprenne 25.000 registres, les papiers relatifs aux instruc- tions ont à peu près complètement disparu.

74 VIE D ANNE DE GRAVILLE

Pierre de Balsac avait dans le Midi (Dunes ou Clermont-Soubiran), soit dans ses terres d'Au- vergne, Saint- Amand ou Paulhac1. Ils furent bien- tôt las de cette vie errante. Du reste, la saisie pra- tiquée, à la requête de l'amiral, sur les biens de son gendre, privant celui-ci de tous ses revenus, eut très vite pour effet de le réduire, ainsi que sa femme, à la gêne, presque à la misère. Il était urgent pour eux d'aviser. Soit repentir véritable, soit que son intérêt bien entendu la lui dictât, Anne fit une tentative de rapprochement. Elle joignit son père, et se jeta à ses pieds, implorant son pardon 2. Il ne semble pas que cette première démarche ait eu de résultat positif : l'amiral était encore trop ulcéré pour céder. Mais Anne la renou- vela bientôt. Elle eut recours cette fois aux Céles- tins de Marcoussis, qu'elle connaissait depuis son enfance, et les mit dans ses intérêts. Le prieur l'assura de ses bons offices : il ne s'agissait que d'attendre une occasion favorable. Simon de la Motte nous raconte quelle fut cette occasion :

Comme un jour de vendredi saint ce pieux et dévot amiral se préparoit à l'adoration de la vraye croix qui s'expose aux

4. Les archives du château de Paulhac contiennent de nom- breux actes passés à son nom. Il semble donc bien qu'il se soit intéressé à cette seigneurie, et qu'il y ait fait des séjours. Sa femme l'y accompagna, autant qu'en peut témoigner la pierre sculptée dont je donne la reproduction en tête de mon Avant- Propos. (Cf. ma Suite des seigneurs de Paulhac.)

2. « Considérant, est-il dit dans la transaction du 20 no- vembre 1510 (voir plus bas), que la dicte demoiselle Anne a par deux foiz, en soy prosternant et jectant à genoulx, supplié et requis pardon et mercy du dict seigneur de Graville. »

vie d'anne de graville 75

yeux d'un chacun pour ce sujet tous les ans en cette journée, le Supérieur, qui avoit retiré dans le monastère le soir précé- dent la dite demoiselle avec son époux afin de les lui présen- ter le lendemain à l'église s'étant apperçu qu'il se pros-

ternoit pour satisfaire à sa dévotion, lui remontra assez vive- ment et avec zèle qu'il n'étoit pas juste qu'il s'approchât du bois sacré sur lequel le Fils de Dieu, pour réconcilier et réu- nir les hommes à son Père éternel, avoit répandu son sang précieulx et exposé sa vie, s'il n'étoit résolu de l'imiter en pardonnant volontiers à ses deux enfants qui présentement l'en supplioient avec tous les ressentimens de douleur possibles de s'être oubliés avec tant d'excès que d'avoir, par leur faute et conduite téméraire, provoqué son courroux et mérité sa disgrâce. Ce généreux seigneur et vieillard véné- rable, touché sensiblement de l'amour et du respect qu'il devoit à son Sauveur, et d'autre côté ses entrailles s'étant émues de voir sa fille les cheveux épars et sans ordre, les larmes aux yeux avec son époux, tous deux dans un équi- page capable de toucher et fléchir les plus insensibles et obsti- nez, avouer par un morne silence les paroles de ce bon reli- gieux, leur pardonna franchement et sans difficulté ; puis, les ayant embrassés avec une affection et une tendresse de père, acheva son adoration par (sic) une piété exemplaire qui édifia généralement l'assistance ; et eux, en action de grâce, s'acquittèrent ensuite de ce devoir avec toute la joie que l'on peut s'imaginer d'une action si touchante et si louable.

C'est le vendredi saint de Tannée 1509 ou 1510 que se passa cette « scène de l'église ». (Je ne pré- cise pas à cet égard, car, si Tordre chronologique des faits paraît établi, les dates, on le verra, restent assez douteuses.) En même temps, le roi Louis XII, toujours bien disposé pour Balsac, intervenait auprès de l'amiral, et lui conseillait l'indulgence. Le cardinal d'Amboise, avec l'autorité que lui don-

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naient sa dignité, ses fonctions, et aussi sa qualité d'oncle par alliance de Jeanne de Graville, intervint à son tour. Tant d'efforts réunis ne pouvaient man- quer d'atteindre leur but : l'amiral consentit à tran- siger avec sa fille et son gendre. Celte transaction, dont les termes avaient été arrêtés au château de Vigny !, se trouvait alors la cour, fut, le 20 no- vembre 1510, mise en forme authentique par deux notaires du Châtelet, et, le 7 décembre, homologuée par le Parlement. La voici 2 :

» Furent présens Loys, seigneur de Graville, admirai de France, conseiller, chambellan du roy nostre sire, d'une part, et damoiselle Anne de Graville sa fille, tant en son nom que pour et au nom et soy faisant fort de Pierre de Balsac, sei- gneur d'Entragues, par lequel elle a promis faire ratifier et de nouvel passer et accorder le contenu de ces présentes, et d'en bailler et envoyer à ses despens lettre en forme deue, expédiée et passée sous le scel royal : disans les dites parties que procès est pendant, en la cour du Parlement de Paris, entre le dit seigneur de Graville, admirai, demandeur d'excès,

1. Le château de Vigny (sur la route de Paris à Rouen, à 10 kil. au nord de Meulan) avait été acheté, en 1504, par le cardinal d'Amboise a Françoise de Rouvray, dame de Saint-Simon. Il a été restauré, en 1888, par le comte Philippe Vitali, à qui il appar- tient actuellement. G. Tubeuf, Domaine de Vigny (Seine-et- Oise). Monographie du château et de Véglise. Paris, Fanchon, 1902.

2. Elle n'est pas datée, mais la date en est donnée dans le tes- tament de l'amiral, qu'on lira plus loin. Ce document et ceux qui suivent ont été découverts par le Mis de Laqueuille aux archives d'Eure-et-Loir, dans les papiers de la famille de Ven- dôme (la fille aînée de l'amiral avait, on s'en souvient, épousé Jacques de Vendôme). Anne de Graville, ses poésies, son exhé- rèdation (Mémoires de la Société archéologique d'Eure-et-Loir, t. I, p. 328 et suiv. Chartres, Garnier, 1858).

vie d'anne de graville 77

delictz et maléfices, et requérant contre les dits de Balsac et damoiselle Anne de Graville réparacion tant honorable que proufitable, et aussi contre la dicte Anne déclaracion d'exhé- rédation et privacion de tous ses biens et succession, d'une part, et les dits de Balsac et Anne de Graville deffendeurs, d'autre part, à cause du rapt et inceste prétenduz par le dict seigneur amyral avoir esté commis en la personne de la dite Anne par ledit de Balsac, ingratitude, offense et delictz aussi par lui prétenduz avoir esté commis par la dicte damoiselle Anne en donnant consentement aux dits rapt et inceste, en soy alliant par mariage avecques le dict de Balsac, au desceu et contre le gré du dict sieur amyral son père, comme il disoit : les dits de Balsac et sa femme disans et soutenans le contraire, et tout ce qu'ils avoient faict estoit en ensuyvant le bon plaisir, consentement et lettres missives du dict sei- gneur son père * et que par ce ils estoyent en voye d'abso- lucion. Auquel procès tant a été procédé que, entre le dict sieur amyral et la dicte damoiselle il y a eu enqueste faicte, tant principale que objective 2, et production de lettres, tel- lement qu'il est en droict, et contre le dict de Balsac ont esté donnés par la dicte cour plusieurs deffauts obtenuz par le dict sieur amyral 3, qui sont en estât déjuger et décider finalle- ment. Les dictes parties, considérant la proximité qui est entre eulz, et les grans fraiz, travaulx et despenz faiz à cause du dict procez et aussi que la dicte damoiselle Anne a par deux foiz, en soy prosternant et gectant à genoux, supplié et requis pardon et mercy du dict seigneur de Graville, son père, et par l'advis de plusieurs personnages et gens de con- seil et mesmement icelluy seigneur de Graville pour com- plaire au roy nostre sire, et aussi en faveur de la requeste qui luy a esté faicte par le très révérend père en Dieu mon-

1. Il s'agit de la lettre dans laquelle Graville faisait savoir à sa fille qu'elle était demandée en mariage par Pierre de Balsac et par deux autres jeunes seigneurs.

2. Le sens de l'expression « enquête objective » m'échappe.

3. Parmi lesquels le défaut, cité plus haut, du 27 janvier 1507.

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sieur Georges d'Amboise, archevesque de Rouen, et légat en France, ont, dès le xx\me jour de mars dernier 1, faict au lieu de Vigny, en la présence de mon dict sieur le Légat, les accords, traictez et convenance du dict procès qui ensuyvent: c'est assavoir que la dicte damoiselle de Graville renoncera et de fait a renoncé et renonce à tous droits de succession tant de douaire qui luy povoient et peuvent estre écheuz et appartenir, de quelque manière que ce soit, par le trespas de feue damoiselle Marie de Balsac, sa mère, que aussi à la future succession et biens qui luy eussent pu eschoir à venir par le décez et trespas du dict seigneur de Graville, son père, moiennant la somme de dix mil escuz d'or et mil livres tournois de rente, qui luy seront baillez et délivrez après le décez d'icelluy seigneur de Graville et non plus tost. Et moiennant les renonciacions et choses dessus dictes et non autrement, et soubz condicion que le contenu en ces pré- sentes sortisse tant de faict que de droict son plain et entier effect, icelluy seigneur de Graville a quitté, remis et pardonné ausdicts de Balsac et damoiselle Anne de Graville, sa fille, toutes les dictes offenses et ingratitude par luy prétendues, et aussi a pour agréable et ratiffie, autant que besoin seroit, le mariage desdits de Balsac et Anne sa fille, veult et accorde qu'il sortisse son plain et entier effect, pourvu qu'ils soyent raisonnablement dispensez 2....

Ainsi, l'amiral consentait à pardonner aux cou- pables, et à « ratifier, autant que besoin seroit, »

1. « Le xxvme jour de mars dernier. » La transaction dont je donne le texte est du 20 novembre 1510. En l'année 1510 (anc. style) Pâques tombait le 31 mars. La « scène de l'église », qui eut lieu le vendredi saint, serait donc du 29 mars. Et l'accord conclu au château de Vigny est, comme on voit, du 28. Or, il n'est pas vraisemblable que cet accord ait précédé la réconcilia- tion entre le père et la fille ; tout indique au contraire qu'il n'in- tervint que postérieurement. J'avoue n'avoir pas trouvé le moyen de résoudre cette difficulté, dont la solution, heureusement, n'importe guère au développement logique du récit.

2. Dispensés à raison de leur parenté.

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leur mariage ; et il ne s'opposa pas à ce que, quelque temps après, le roi donnât mainlevée de la saisie pratiquée sur les biens de Pierre de Bal- sac !. Mais ce pardon n'impliquait pas, dans son esprit, la remise du châtiment encouru, et il ne recevait sa fille à merci qu'à deux conditions: à savoir qu'elle renonçât par avance à sa succession (en se contentant de mille livres tournois de rente et de mille écus d'or) et qu'elle renonçât aussi à la succession, déjà échue, de sa mère.

C'étaient des conditions très dures, et la pauvre Anne avait espéré mieux. Elle ne put se tenir de parler, de se plaindre. Même, n'écoutant que son amour-propre blessé, elle se vanta, paraît-il, d'avoir entre les mains une contre-lettre de son père, contre-lettre qui annulait les dispositions si rigou- reuses de la transaction de 1510. Ces propos impru- dents furent, comme de juste, rapportés à l'ami- ral, dont la colère et la méfiance, un instant assou- pies, se réveillèrent plus fortes que jamais. Il écri- vit tout aussitôt de sa propre main, et, pour plus de sûreté, transcrivit à plusieurs exemplaires la décla- ration suivante :

1. Un inventaire du château de Faulhac, daté d'août 1604, con- tient la mention suivante : « Trouvé les piesses de la main-levée faicte au seigneur Pierre de Baissât, par le roy Lois dousiesme, des biens dud. Baissât, que estoient saisis à cause de ce que fust accusé d'à v voir ravy la fille du seigneur de Graville, lors admi- rai de France : consistant en trois piesses attachées ensemble. La dicte main levée dattée du dernier jour d'aoust l'an de grâce mil cinq cents et unze ; signée par le roy en son conseil; et signé des Landes. » Les « trois piesses » en question ont malheureu- sement échappé à toutes mes recherches (Suite des Seigneurs de Paulhac, p. 24).

80

Nous, Loys, seigneur de Graville, admyral de France, à touz ceulz qui ces présentez letlrez verront, salut : comme par nostre testament avons ditz et ordonné que voulons et entendons que nostre fille Anne, famé du sieur d'Antraguez, n'ayt de touz lez meublez et immeublez à nous apartenans, pour sa part et porcyon, que mil livrez tournois de rante et dix mylle escuz, ainsy que il est accordés entre son mary, elle et moy par arrest, et que ayons été avertis que nostre ditte fille s'est vantée avoir ungne contreletres de nous, qui n'est chose vraye ; à ceste cause déclarons par ces présentez que, si elle en monstre aucune, elle qui seit contrefaire nostre lettre *, comme assez de foys Ta faict, a ycelle letre contre- faite et forgée, et comme elle a faict assez d'autrez mauvaises chosez, et pour ce ne voulions pas que Ton y ajouste foy, et déclarons que jamais ne l'entendismes, car son mauvais gouvernement nous fait avoir regret de lui en avoir laissé tant, toutefoys voulons que l'ordonnance de nostre testament tieigne et sortisse son effest, et l'acort fait entre eulx et moy et omollogué en la cour de Parlement. En temoing de cey, nous avons escrite et signée de nostre propre maint et fait celler au seau de nos armez en plaquart 2, à Marcoussy, le trenteyesme jour de janvyer mille cinq cens et douze. Loys de Graville. Et scellé en placart en cire rouge.

Telle est cette déclaration, rédigée ab irato. L'amiral y traite délibérément sa fille de faussaire : elle sait contrefaire son écriture, elle Fa contrefaite « assez de foys » ; elle a fait, du reste, « assez d'autres mauvaises choses » ; en un mot, elle est

1. La manière d'écrire, la main d'une personne. Le mot, au xvne siècle, s'employait encore dans le même sens :

J'ai trouvé ce billet enfermé dans son sein ; Du prince votre amant j'ai reconnu la lettre. Racine, Bajazet, IV, 5.

2. « En placard » se dit d'une pièce dont le parchemin est dans toute son étendue et non plié:

vie d'anne de gra ville 81

capable de tout. Quels qu'aient été ses torts, de telles allégations, qui la déshonoraient aux yeux de sa propre famille, paraîtront singulièrement cruelles.

Deux ans plus tard, Ton retrouve l'amiral dans le même état d'esprit. Par un testament olographe en date du 11 avril 1514, il partage sa suc- cession entre sa fille Jeanne et les enfants de sa fille Louise, décédée. Anne devra se contenter des mille livres tournois de rente et des dix mille écus d'or qui lui sont attribués par la convention de 1510 :

Item, nous délaissons tout le demourant et surpluz de nos biens meubles et immeubles, après toutes les choses dessus ordonnées et qui ensuyvent en ce présent testament faictes et accomplies, aux enfans de feu monsieur le visdame ' et (de) sa feue femme, ma fille aisnée, comme les représentans pour une teste, et à Jehanne, femme de feu monsieur le grant maistre messire Charles d'Amboyse, aussi ma fille et à son enfant ou enfans, si plusieurs en a la survivans, qui aussi la représenteront pour une teste, comme à nos vrays héritiers. Et voulons qu'ils départent et divisent entre eux doucement tout le résidu de nos dicts biens, selon les cous- tumes des païz et lieuz les ditz biens seront situez, en bail- lant toutefois par eulz à Anne, nostre tierce fille, ou à ses enfans légitimes et de loyal mariage, mil livres tournois de rente et dix mil escuz d'or pour une fois paies pour sa part et porcion de tous nos dictz biens seulement, en ensuyvant l'accord, transaction et appoinctement faict et passé entre le sieur d'Entragues, mary de la dicte Anne, nostre fille, elle et nous, par devant deux notaires du Chastellet de Paris, le XXe jour de novembre cinq cents et dix, et depuis omol- logué par la cour du Parlement, le VIIe de décembre au dict

1. Jacques de Vendôme, mort en 1507.

82 vie d'anne de graville

an ; lequel accord et appoinctement nous voulons et ordon- nons estre tenu et sortir son plain et entier effect, de poinct en poinct, selon sa forme et teneur, c'est assavoir que nostre dicte fille Anne et ses enfans légitimes, comme dict est, n'au- ront pour leur part et porcion de tous nos biens que la dicte somme de mil livres tournois de rente et dix mil escuz seu- lement pour une foys...

Et Graville de revenir, en termes fort malveil- lants, sur ses griefs envers sa fille :

Pour les causes et raisons pour lesquelles nous sçavons et cognoissons véritablement la dicte Anne nostre fille avoir bien déservy d'estre beaucoup plus petitement partie et de moyns participer et amender de noz biens et succession ; lesquelles causes et raisons n'avons voulu escryre et mestre en ce présent nostre testament, mays les avons couchées et mises à Paris en une lettre en parchemyn, escrypte double et signée de nostre propre main le XXVIIe jour du moys de juing mil cinq cens et douze et scellée du scel de nos armes ', affîn qu'il apparoisse à qui il appartiendra de nostre propre voulenté quant au contenu en icelle lettre double, laquelle nous ratiffions et approuvons par ce dict nostre testament comme contenant pure vérité, que nous tesmoignons devant nostre Dieu, auquel doibt nostre pauvre âme selon son plai- sir briefvement estre présentée...

Enfin, il stipule une clause pénale pour le cas où, après sa mort, Anne attaquerait son testament :

Nous voulons et ordonnons que si après nostre décez nostre dicte fille Anne ou ses enfans héritiers mouvoyent aulcun procès entre noz aultres enfans héritiers, pour cuyder avoir plus grande porcion à nos biens et plus grande succes- sion qu'il n'est cy-dessus expressément limité, que tous les fruiz et mises que nous feroient nos dictz aultres enfans et

1. Cette lettre est malheureusement perdue.

VIE D'ANNE GRAVILLE 83

héritiers soient comprins, rabattus et déduicts préalablement sur les mil livres de rente et les dix mil escuz dessus ordon- nez pour sa porcion, pour les causes dessus dictes et pour le mauvais gouvernement de sa personne, de quoy elle a esté incharitable...

Dans son dernier testament, daté du 26 juin 1516, Graville confirme expressément ses dispositions de 1514. Néanmoins, à l'approche de la mort, son âme s'est adoucie ; il hésite à prononcer une exhé- rédation définitive et supprime toute la fin du tes- tament précédent à partir des mots : « pour les causes et raisons » etc.. Il la remplace par la phrase suivante, qui succède immédiatement à celle par laquelle il réduit à mille livres de rente et à dix mille écus d'or la part de sa troisième fille :

Si ce n'est que par cy après, pour les bons services que nostre dicte fille noz pourra faire et selon le bon gouverne- ment que en la dicte Anne pourras veoir, aultrement en dis- posâmes et disposons par lectres appertes, desquelles deue- ment il apparoist ; ouquel cas voulions estre tenu ce que en ordonnerons, nonobstant les choses cy dessus mises et cou- chées.

Il mourut à la fin de 1516. Eut-il le temps, avant sa mort, de rédiger quelque contre-lettre, quelque codicille favorable à sa fille, ou bien celle- ci se fonda-t-elle uniquement sur la phrase bien- veillante qu'on vient de lire, nous ne savons. Ce qui est sûr, c'est qu'en dépit de la clause pénale insérée dans le testament de 1514, Anne et son mari plaidèrent contre leurs neveux de Ven- dôme en revendication de part héréditaire. Louis

84 VIE D'AN NE DE GRAVILLE

de Vendôme, vidame de Chartres, et ses frère et sœur mineurs déclinèrent la compétence du Parle- ment de Paris et prétendirent être jugés à Rouen. L'affaire fut évoquée, en 1518, au Grand Conseil ! ; et les parties aboutirent enfin, le 9 septembre 1518, à une transaction aux termes de laquelle Louis de Vendôme reconnaissait Balsac et sa femme « héritiers pour une tierce partie en tous les biens et succession de deffuns Loys de Graville et damoiselle Marie de Balsac, sa femme, père et mère de ladicte Anne, et ayeul et ayeulle dudict de Vendosme », et les recevait à partage « pour la dicte tierce partie, sauf toutefois les droicts d'aî- nesse, comme ils pourroient appartenir audict de Vendosme 2».

Le partage définitif entre les héritiers de l'ami- ral n'eut lieu qu'en 1528 3. Graville, Séez et Ber- nay échurent aux Vendôme ; Marcoussis, Nozay, Châtres etc.. à Jeanne de Graville, veuve de Charles d'Amboise ; Anne, elle, eut dans sa part Malesherbes, Ambourville, Montaigu en Cotentin et l'hôtel du Porc-Epic 4. Ses enfants devaient, douze ans plus tard, en 1540, hériter de leur tante Jeanne. De sorte qu'il ne subsista rien des dispo-

1. Catalogue des actes de François Ier (dans la Collection des Ordonnances des rois de France), t. I, p. 151, 863. Le Grand Conseil était, comme on sait, la section judiciaire du Conseil du roi, érigée en Cour souveraine en 1497 : une sorte de tribunal supérieur, saisi des affaires par le système des « évoca- tions royales ».

2. E. de Laqueuille, op. cit.

3. Wahlund, op. cit.

4. Ch. Sellier, Rapport sur Vancien hôtel dit « du Prévôt. »

VIE d'anne de ghaville 85

sitions prises par l'amiral contre sa dernière fille ; bien mieux, elle recueillit elle-même ou dans la personne des siens les deux tiers de la succession du défunt. Cette femme d'esprit, décidément, était une fine mouche.

IV

Ses démêlés avec son père, le scandale de son enlèvement n'avaient pu manquer de lui nuire. Mais elle savait l'art de se tout faire pardonner. Et peut-être l'amiral vivait-il encore * elle obtint (c'était pour elle la réhabilitation complète) d'en- trer, en qualité de dame d'honneur, au service de la fille aînée de Louis XII et d'Anne de Bretagne, Madame Claude de France.

Il est probable qu'elle était déjà en fonctions lorsque Madame Claude devint reine (janvier 1515), et qu'elle séjourna auprès d'elle à Blois, pendant la campagne de Marignan. Elle l'accompagna, en tout cas, en 1520, à l'entrevue du Camp du Drap d'or, et, quand la reine succomba, en 1524, dut être de celles qui l'entourèrent jusqu'à la fin.

Madame Claude n'avait d'autre charme que sa bonté. François Ier ne l'aima pas. « Bien petite et d'estrange corpulence 2 » , épuisée par sept gros-

4. M. de Maulde (Loiuse de Savoie et François ItT, p. 291) et M. Wahlund émettent à cet égard des affirmations opposées : mais ni l'un ni l'autre ne les justifient.

2. Journal de Jean Z?am7/on,éd.de la Soc. de l'Hist. de France, t. I, p. 29.

86 vie d'anne de graville

sesses successives et par la grande maladie du temps, que lui communiqua le roi, en butte aux persécutions de son acariâtre belle-mère, humiliée dans son amour-propre conjugal (le règne de Madame de Ghâteaubriant commença dès 1518), sa courte vie ne fut pas heureuse. Elle s'était fait une petite cour étroite et fermée, elle s'efforçait de maintenir, à l'exemple de sa mère Anne de Bre- tagne, les traditions de l'ancienne « candeur gau- loise ». Si l'on veut se faire une idée de ce que pouvait être cette petite cour féminine, qu'on lise l'oraison funèbre d'une princesse du temps, Fran- çoise d'Alençon (belle-sœur de Marguerite d'An- goulême), réputée, elle aussi, pour vivre avec ses demoiselles en toute modestie, décence et sévérité, et pour les former aux bonnes disciplines :

Elle les faisoit venir dans sa chambre, dit son panégy- riste1 , et, après les avoir regardées l'une après l'autre, elle reprenoit "celle qui lui sembloit faire contenance et maintien rustique. Elle blâmoit celle qui estoit moins que proprement et modestement parée. Elle prenoit l'ouvrage de chacune ; s'il y avoit faute, l'amendoit, si le peu d'avancement portoit témoignage de sa négligence et paresse, la tançoit. Quant est de l'institution de leurs mœurs, elle ne permettoit qu'elles eussent aucuns propos à des gentilshommes estant seules, et ne souffroit pas qu'on leur parlast d'autre chose que de vertueux et honnestes propos... Quant à leur esbat et passe-temps de festes, la prudente princesse... permettoit qu'elles allassent se pourmener et esbattre ou aux jardins, ou en quelque honorable maison ; ou qu'elles ballassent ou

1. Charles de Sainte-Marthe. Cité par Le Roux de Lincy, op. cit., liv. IV, ch. i.

vie d'anne de graville 87

qu'elles jouassent de lues, de guitternes, d'espinettes et autres instrumens de musique ;... ou qu'elles chantassent dans leur chambre modestement et chrestiennement ; ce qu'elle leur faisoit faire souvent devant elle, voire et elle-mesme leur tenoit compagnie... Gomme elle ne lisoit qu'en la saincte ftscripture, ou en quelque historiographe qui ne donnoit aucune mauvaise doctrine, aussi ne vouloit-elle que ses demoiselles s'occupassent à lire d'autres livres...

Venue en France en 1514, à la suite de Marie d'Angleterre, Anne Boleyn (qui devait, dix-neuf ans plus tard, épouser Henri VIII) était entrée, au début du règne de François Ier, dans la maison de la reine Claude. Elle la quitta, trouvant, dit-on, la vie qu'on y menait trop austère. De fait, les plai- sirs n'y devaient tenir, comme dans celle Fran- çoise d'Alençon, qu'une très petite place. Claude était pourtant plus libérale et moins sévère que Françoise, au moins en ce qui touche les lectures. Elle aimait les vieux romans, les grands coups d'épée et les prouesses héroïques alternent avec d'ineffables amours. Et c'est, nous le verrons bien- tôt, pour la satisfaction de ce goût, d'ailleurs innocent, que, vers 1521, elle pria sa dame d'hon- neur Anne de Graville de mettre en vers et de rajeunir à son intention un certain « livre de The- zeo », ancienne traduction en prose, dont le fran- çais avait déjà vieilli, d'une épopée chevaleresque de Boccace, la Teseide.

Elle mourut à vingt-cinq ans, le 26 juillet 1524. « Décéda la perle des dames et cler mirouer de beauté, sans aucune tache, Madame Claude, royne de France... Et pour la grant estime de saincteté

88 vie d'anne de graville

que l'on avoit d'elle, plusieurs luy portoient offrandes et chandelles, et atestoyent aulcuns avoir esté guéris et savés de quelque maladie par ses mérites et intercessions 1 »... Le peuple lui portait des « chandelles » et lui demandait des miracles. Quant aux personnes de son entourage, pour avoir respiré de près le parfum de ses dis- crètes vertus, elles en restèrent toute leur vie pénétrées.

N'ayant plus de charge à la cour, Anne, après la mort de Madame Claude, se retira sans doute à Malesherbes.

Elle avait trente-quatre ou trente-cinq ans l'âge mûr en ce temps-là et de nombreux enfants. Ses idées, au contact de la pieuse reine, avaient pris tournure sérieuse. De plus, elle s'était liée d'amitié avec l'illustre sœur de François Ier, dont elle pouvait se flatter d'être un peu la parente 2. Elle ne fut pas longue à subir l'influence de cette femme supérieure, de cet « esprit abstraict, ravy et ecstatic », comme l'appelle Rabelais 3, de

1. Cronique du roy François, premier de ce nom, éd. de la Soc. de l'Hist. de France. Voir aussi le Journal d'un bour- geois de Paris (1515-1536), éd. de la Soc. de THist. de France, p. 299 : « On disoit que la belle dame, après sa mort, faisoit miracles. »

2. Son arrière-grand'mère maternelle, Bonne Visconti, était la sœur de Valentine de Milan, l'arrière-grand'mère de Marguerite.

3. Dédicace du tiers livre. Marot la définit, de son côté « Corps féminin, cœur d'homme et teste d'ange ».

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ce cœur tendre et passionné, aspirant à toute per- fection, ouvert à toutes les infortunes. Et quand les idées de réforme religieuse commencèrent de se faire jour, elle se trouva naturellement inclinée, à l'exemple de la princesse et pour des raisons analogues aux siennes, à leur accorder sa sympa- thie.

On se représente généralement les doctrines de la Réforme comme constituées d'emblée et comme s'opposant dès l'origine à celle de l'Eglise établie. Rien de plus inexact qu'une telle vue, rien de moins conforme à la vérité historique et psycho- logique. Il n'y eut pas d'abord, chez nous, deux Églises, deux confessions antagonistes en présence. Il y eut, dans l'Eglise, deux partis, dont l'un vou- lait des réformes (le parti de Lefèvre d'Etaples, de l'évêque de Meaux Briçonnet, de Gérard Roussel, qui mourut évêque d'Oloron, etc..) tandis que l'autre se montrait hostile à toute innovation, au moins d'ordre doctrinal. Quand, aux environs de lo30, la Sorbonne et le Parlement auront multi- plié les interdictions et les censures, quand des vio- lences irréparables auront exaspéré le conflit, alors l'idée dune rupture se présentera aux esprits ; mais jusque le parti réformateur en France ne s'avisera que d'une réforme faite par l'Église et dans l'Église.

Aussi aura-t-il pour lui, non seulement une par- tie du clergé, mais encore le roi lui-même et sa mère. « Le Roy et Madame, écrit Marguerite à Briçonnet à la fin de 1521, ont bien desliberé de

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VIE DANNE DE GRA.VILLE

donner à cognoistre que la vérité de Dieu n'est point hérésie » ; et quelques jours plus tard : « Le Roy et Madame sont affectionnés plus que jamais à la réformacion de l'Église. » Nous allons les retrouver, en 1526, dans les mêmes dispositions.

Marguerite avait beaucoup aidé à les y main- tenir. On a longuement discuté la question de ses opinions religieuses. Les uns ont soutenu qu'elle n'a- vait jamais cessé d'être catholique ; d'autres érudits, en revanche, affirment qu'elle embrassa toutes les doctrines de la Réforme K La vérité, ce me semble, est entre ces affirmations contradictoires. Que Mar- guerite ait eu des tendances protestantes, on ne sau- rait le contester. Mais (sa qualité de fille de France et son affection passionnée pour son frère, le fils aîné de l'Eglise, le lui eussent, à elles seules, interdit) elle n'admit jamais la possibilité d'une rupture avec l'Église romaine ; jamais elle ne cessa d'en pratiquer le culte, et son protestantisme, si protestantisme il y a, n'eut jamais le caractère d'une doctrine arrêtée et cohérente. On l'a, je crois, très justement défini, en ce qu'il eut de vague et de complexe : ce une adhésion à la pensée générale et philosophique de la Réforme 2. »

On peut, d'après les idées, ou, si Ion veut, les velléités religieuses de Marguerite, se représenter

1. C'est l'opinion développée, avec textes à l'appui, par M. Abel Lefranc, dans son livre Les Idées religieuses de Margue- rite de Navarre d'après son œuvre poétique. Paris, Fischbacher, 1898.

2. M. Henry Lemonnier, Histoire de France d'Ernest Lavisse, t. V, lre partie, p. 348.

vie d'ànne de graville 91

assez exactement celles de son amie. Un besoin de rajeunissement, de rénovation spirituelle, de retour au christianisme primitif et à l'Eglise idéale des premiers temps ; un certain appétit de nou- veauté ; le sentiment de commisération qu'inspirent les persécutés aux âmes généreuses ; peut-être encore (comme nous dirions aujourd'hui) quelque snobisme, le désir de se distinguer, de se consti- tuer une religion d'une qualité à part, et qui ne fût pas celle du commun des martyrs, il dut y avoir de tout cela dans le cas d'Anne de Graville.

Nous n'en sommes d'ailleurs pas réduits, en ce qui touche son attitude religieuse, aux hypothèses et aux vraisemblances. Une curieuse lettre, adres- sée, en 1526, par un réformateur fougueux, Pierre Toussain !, à son ancien maître Œcolampade 2 nous renseigne à cet égard.

en 1499, Toussain avait pour oncle le primi- cier 3 du chapitre de Metz. Cet oncle se chargea de son éducation, le fit pourvoir, en 1515, d'un canonicat à Metz, et l'envoya étudier à Bâle, à Cologne, à Paris, à Rome. A Bâle, Toussain fut l'élève d'QEcolampade et le pensionnaire d'Erasme ,

1. Sur Toussain, consulter Eug. et Em. Haag, La France pro- testante ou Vies des protestants français, etc., t. IX. F. Lichten- berger, Encyclopédie des sciences religieuses. Paris, Fischbacher, 1880, t. IX. F. Buisson, Sébastien Castellion,sa vie et son œuvre. Paris, Hachette, 1891, p. 632. John Viénot, Histoire de la Réforme dans le pays de Montbéliard. Montbéliard, 1900. Nommé, en 1539, parle duc Ulric de Wurtemberg, surintendant des églises de Montbéliard, Toussain mourut en 1574.

2. Jean Husgen (1482-1531).

3. Le premier après l'évêque.

92 vie d'anne de graville

qui lui témoignait une bienveillance particulière. Il embrassa, dans des circonstances que Ton ignore, les principes de la Réforme, et dès lors mena une vie errante, tantôt chassé de Metz, il faisait des tentatives d'évangélisation. tantôt y ren- trant. En 1525, il se rendit à Paris, et, l'année sui- vante, tenta de revenir à Metz ; mais il va nous le raconter lui-même ses confrères du chapitre le livrèrent à Théodore de Saint-Chamond, vicaire général du cardinal Jean de Lorraine, qui le tint emprisonné un certain temps. C'est alors qu'il fut rayé de la liste des chanoines et que ses bénéfices lui furent enlevés. A peine libre, il rentra en France avec une lettre d'Erasme le recommandant à Mar- guerite d'Alençon. Il se rendit à Angoulême, se trouvait la cour, puis fut reçu par Anne de Graville dans son château du Bois-Malesherbes. Mais écoutons-le 1 :

OEcolampade, père et maître très cher, je n'ai pas à m'ex- cuser de ne t'avoir pas écrit depuis long-temps. Tu n'ignores pas, en effet, quelles épreuves j'ai subies depuis mon départ de là-bas 2 ; épreuves résultant, non seulement du mauvais état de ma santé, mais encore 'de mon emprisonnement et des tortures que (grâces soient rendues au Christ !) les Lor- rains m'infligèrent avec tant de rigueur que souvent je désespérai de la vie. Mes confrères 3 m'avaient livré à Théo-

1. Cette lettre latine, que je traduis presque tout entière, est aux Archives d'Etat de Zurich. Elle a été publiée par Her- minjard, Correspondance des Réformateurs dans les pays de langue française. Genève, Paris, 1866, 1. 1, lettre 181.

2. Toussain avait quitté Bâle au commencement d'octobre 1525.

3. Les chanoines de Metz.

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dore de Saint-Chamond, abbé de Saint-Antoine, cruel ennemi de l'Evangile, me jugeant perdu si je tombais au pouvoir d'un tel bandit. Mais Dieu, notre Père céleste..., m'arracha des mains des tyrans. A lui seul soient honneur et gloire, et que le monde délire et s'attaque tant qu'il vou- dra à l'Evangile renaissant du Christ.

Je t'écrirais longuement des choses tristes et d'autres gaies si j'en avais le loisir ; mais j'erre çà et là, pour- suivi parla haine de mes ennemis, que seul mon sang pour- rait apaiser, et tu m'approuveras de ne t'adresser que quelques lignes rapides. Je suis dans le château de la très généreuse dame d'Entraigues, V appui des exilés du Christ] et il y a ici aujourd'hui quelqu'un qui part pour Paris, à qui je remettrai cette lettre pour Conrad ', afin qu'il te la fasse tenir, et que tu saches que ton Toussain est encore en vie. Certes, je regagnerais l'Allemagne, si je n'espérais que l'Évangile du Christ régnera bientôt en France.

J'ai été envoyé par nos frères à la cour afin de m'y rensei- gner. Comme je suis toujours persécuté par mes ennemis et que nos maîtres m'ont censuré a, je désirais savoir s'il me serait permis, grâce à la protection du roi, de vivre en France en sécurité. J'ai eu de fréquents entretiens avec la très illustre duchesse d'Alençon, et elle m'a reçu avec autant de bienveillance que si j'eusse été un prince ou un homme qui lui fût cher. Elle m'a obtenu des conditions (de séjour) très acceptables. Nous avons beaucoup parlé des questions se rapportant à la propagation de l'Évangile ; cette propa- gation est son désir le plus ardent, et non seulement le sien, mais encore celui du roi ; et ni l'un ni Vautre ne trouvent a ce sujet d'opposition chez leur mère 3. C'est pour

1. Conrad Resch, libraire à Paris, qui servait d'intermédiaire.

2. Toussain venait probablement d'être censuré par la Sor- bonne.

3. Dans une lettre latine à Zwingli, du 7 octobre 4524 (Hermin- jard, 125), Toussain s'était exprimé en ces termes, sur le compte de Louise de Savoie : « L'illustre mère du roi pense bien, et elle est plus exempte de superstitions que les autres femmes. »

94 VIE DANNE DE GRAV1LLE

y travailler que le roi va partir pour Paris, à moins que des affaires militaires ne le retardent. Je me tiens ici caché, attendant son arrivée : la duchesse m'a promis, en effet, qu'elle ferait alors pour moi ce que je voudrais. Si je peux rester ici en sécurité, tant mieux ; sinon, je revien- drai vers vous. Les voyages me sont plus faciles que quand j'étais accablé de bénéfices. On m'en offre plus que je n'en ai perdus pour la gloire du Christ. Mais on ne me per- suaderait pas facilement de rester à la cour : la sincérité en est exclue ; chacun y cherche son intérêt, non pas celui du Christ. On dit que l'évêque de Meaux *, plus soucieux de plaire aux hommes qu'à Dieu, a manqué ces jours-ci de franchise. La cour a beaucoup de ces pseudo-prophètes. Mais, si Dieu est avec nous, qui sera contre nous ? Certes, la duchesse d'Alençon est si bien instruite par le Seigneur, elle est si exercée aux saintes lettres, que rien ne pourra la sépa- rer du Christ. Mais il est des gens à la cour qui,... avec ceux qui parlent bien du Christ, en parlent bien et qui blasphèment avec les blasphémateurs. Avec leurs longues robes et leurs têtes rases, ils briguent, sous couleur de religion, auprès du roi et de la duchesse, évêchés et bénéfices. A peine les ont-ils obtenus qu'ils combattent au premier rang contre ceux que le monde appelle luthériens.... Mais qu'attendre de la cour, cet asile de prostitution ? Priez le Seigneur qu'il nous suscite des prophètes qui aient l'esprit de force, non celui de crainte.

J'ai causé avec Lefèvre 2 et avec Ruffus 3. Lefèvre n'a aucune énergie. Dieu le soutienne et l'affermisse ! Qu'on soit prudent tant qu'on voudra, qu'on attende, qu'on diffère, qu'on dissimule, on ne pourra prêcher l'Évangile sans la croix. Quand je vois tout cela, mon QEcolampade, quand je vois les dispositions du roi, celles de la duchesse, on ne peut plus favorables à la propagation de VÉvangile ; quand

1. Briçonnet.

2. Lefèvre d'Etaples.

3. Gérard Roussel (Roussel, roux ; en latin rufus).

vie d'anne graville 95

je vois au contraire ceux qui, suivant la grâce qui leur fut donnée, devraient se consacrer à cette œuvre, contrarier de telles bonnes volontés, je ne peux retenir mes larmes.... Si, chez vous, l'Empereur et Ferdinand 4 se montraient favo- rables à vos efforts, que ne feriez-vous pas ! Donc, priez Dieu pour la France, pour qu'elle soit enfin digne du Verbe !

Je sais que tes adversaires de Baden 2 t'ont donné beau- coup de besogne. Mais la vérité triomphera. Comme j'étais à la cour, un certain Suisse fit courir le bruit que tu avais changé de sentiment, touchant l'Eucharistie 3. J'estime ce bruit mensonger, et l'ai démenti énergiquement....

Du château du Bois-Maiesherbes, le jour d'Anne *. (1526)....

1. Ferdinand Ier, frère puîné de Charles-Quint (1503-1564), qui fut empereur d'Allemagne après l'abdication de son frère.

2. Il s'agit de la conférence de Baden en Argovie (21 mai- 7 juin 1526), proposée par les cantons catholiques dans le but d'y faire condamner les doctrines de Zwingli.

3. Luther, on le sait, ne nia jamais le dogme de la présence réelle. Il se séparait de l'Eglise catholique en ce qu'il n'admet- tait pas la transsubstantiation (le changement de la substance du pain et du vin en la substance du corps et du sang de J.-C.),^nais seulement la consubstantiation. Il prétendait que, le pain et le vin demeurant tels, devenaient en même temps le corps et le sang du Christ ; qu'il se faisait, en un mot, dans l'Eucharistie, une impanation véritable, comme il s'était fait une véritable incar- nation dans les entrailles de la Vierge (Bossuet, Histoire des Variations, livres I et II).

Karlostadt, bientôt suivi par Zwingli et par OEcolampade, sou- tint contre Luther la doctrine du « sens figuré ». OEcolam- pade publia, en 1525, un traité De vero intellectu verborum : hoc est corpus meum, il combattait la doctrine de la présence réelle, tant dans le sens luthérien que dans le sens catholique. Une longue polémique s'ensuivit. « Il (OEcolampade) écrivait pour la défense du sens figuré avec une éloquence si douce, dit Bossuet, qu'il y avait de quoi séduire, s'il se pouvait, les élus mêmes. »

Toussain était Zwinglien, « œcolampadiste », et, dans la que- relle sacramentaire, prit parti, dès le début, contre la doctrine luthérienne, celle du « Dieu impané », comme il dit (Lettre à Farel, 18 septembre 1525).

4. La fête de sainte Anne tombe le 26 juillet.

96 vie d'anne de graville

Pierre Toussain, autrefois chanoine de Metz, aujourd'hui très humble serviteur du Christ.

Donc, en juillet 1526, après Pavie et la capti- vité de Madrid, et malgré qu'à l'instigation du Parlement et du parti sorbonnique, l'ère des per- sécutions eût commencé, François Ier et sa mère étaient encore bien disposés pour la Réforme, « on ne peut plus favorables, dit Toussain, à la propa- gation de l'Évangile ». Le fait est curieux et valait la peine d'être noté.

Toussain, dans sa lettre, porte aux nues, comme de juste, la duchesse d'Alençon. Pour Anne de Graville, il la qualifie « l'appui (littéralement, la receleuse, susceptrix) des exilés du Christ ». Ce pluriel donne à penser qu'elle ne s'était pas inté- ressée qu'à lui, et que, suivant l'exemple de Mar- guerite, elle s'était fait un devoir, en ces temps troublés, d'assister, quels qu'ils fussent, et toutes les fois qu'elle le pouvait, les partisans, inquiétés et persécutés, des nouvelles doctrines *. Dans quelle mesure adhéra-t-elle à ces doctrines, c'est ce qu'il est impossible de déterminer aujourd'hui. Mais ses sympathies pour elles durent aller s'affai- blissant à partir du moment où, vers 1530, les deux confessions catholique et protestante entrèrent déci-

1. « Les veoiant à l'entour de ceste bonne dame, dit le pané- gyriste de la reine de Navarre, tu eusses dit que c'estoit une poulie qui soigneusement appelle et assemble ses petits poullets et les couvre de ses ailes » (Charles de Sainte-Marthe, Oraison funèbre de V incomparable Marguerite, royne de Navarre. Paris, 1550).

vie d'anne de graville 97

dément en conflit. Et l'on peut être assuré que la fille de l'orthodoxe amiral de Graville, que la femme de Pierre de Balsac, ce gentilhomme bien en cour, que la prudente mère de famille dont tous les descendants sans exception devaient rester fidèles à la cause catholique ne persévéra pas au delà du moment opportun dans ses velléités d'émancipation religieuse.

VI

A partir de 1526, sa trace devient très difficile à suivre. Il semble qu'elle ait mené une vie toute pai- sible et familiale. Sa résidence habituelle était à Malesherbes ; mais elle se rendait souvent à Mar- coussis *, auprès de sa sœur Jeanne, et elle dut faire plusieurs séjours en Auvergne, son mari y ayant été nommé lieutenant de roi 2. Elle en fit, à coup sûr, en Forez, au vieux château d'Urfé et au château de la Bastie, que l'un de ses gendres, Claude d'Urfé, venait de restaurer et d'embellir : elle y tint sur les fonts, en 1534 et 1536, deux de ses petits-fils d'Urfé 3.

1 . Son fils Guillaume y était en 1517.

2. En 1523. Les lieutenants de roi exerçaient des fonctions analogues à celles des gouverneurs de province. Pierre dut être rappelé vers 1528 : on le voit, à cette date, chargé de passer cer- tains marchés relatifs aux bâtiments de Fontainebleau et de Saint-Germain-en-Laye (Catalogue des actes de François Iev, t. I, p. 585, 588).

3. Mention inscrite sur la feuille de garde d'un ms. de Palamon et Arcita ayant appartenu à Jeanne de Balsac (Bibl. nat., ms. fr.

7

1)8 VIE DANNE DE GRA VILLE

On a prétendu, sur la foi d'une date mal lue1, qu'elle vivait encore en 1543. Mais sa mort remonte au plus tard à 1540. Il est constant, en effet, que Guillaume de Balsac, l'aîné de ses fils survivants, « partagea les biens de ses père et mère avec son frère Thomas en 1540 ~ ».

Mourut-elle avant ou après son mari? On lit dans Sauvai3 que Me Guillaume Le Gentilhomme, avocat au Parlement, à qui elle avait transporté la jouissance de l'hôtel du Porc-Epic, payait, en 1572, le cens pour certaine portion, comprise dans le ter- rain loué, des anciens murs de la ville4; et ce, « au nom et comme se faisant fort5 de Pierre de Balsac, baron d'Entragues, et de feue damoiselle Jeanne (pour Anne) de Graville, sa femme »

Pierre de Balsac (né en 1479) aurait atteint, d'après ce texte, un âge très avancé, et longtemps

25441 : voir mon Appendice, III). M. Ch. Sellier (Rapport sur V ancien hôtel dit « du Prévôt »), qui fait mourir Anne de Gra- ville avant 1529, se trompe évidemment.

1. Il s'agit de la lecture, proposée par Paulin Paris (Les manuscrits français de la Bibliothèque du roi, t. III, p. 65) et adoptée à sa suite par Le Roux de Lincy {op. cit.,\i\\ IV,chap. III, pp. 130, 141), par Malte-Brun, p. 343, et par Quentin-Bauchart (Les femmes bibliophiles, t. II, p. 380), d'une mention inscrite sur la feuille de garde du ms. 254 de la Bibl. nat. Cette mention est la suivante : « A damme Anne de Graville, de la succession de feu mons. l'Admirai. » Suit une date. Paulin Paris a lu 1543 ; mais c'est 1518 qu'il faut lire (L. Delisle, Le Cabinet des manu- scrits de la Bibliothèque nationale, t. II, p. 381).

2. Le P. Anselme, t. II : Généalogie de Balsac.

3. T. III, p. 629. Cf. Le Ménagier de Paris, t. II, p. 253, note.

4. La ville louait les portes, les tours, etc. faisant partie de son ancienne clôture.

a. C'est-à-dire comme concessionnaire.

vie d'anne de graville 99

survécu à sa femme. Mais le renseignement donné par Sauvai est sans valeur, attendu que Guillaume Le Gentilhomme ainsi qu'il ressort de l'épitaphe de son fils, inhumé à Saint-Séverin * mourut dès avant 1549. Le P. Anselme nous apprend d'ailleurs que Pierre pria, dans son testament, la reine de Navarre « de prendre ses enfants en sa protection, à cause des grands procès qu'on lui avait suscités, tant de la part de son beau-père que pour la suc- cession de Geoffroy de Balsac, son cousin2 ». La reine, ajoute le P. Anselme, se fit décharger de cette tutelle en novembre 1531 ; à la suite de quoi la garde noble des enfants mineurs fut confiée à Charles Martel, seigneur de Bacqueville, l'un des gendres du défunt 3. A s'en tenir à ces dernières indica- tions, qui méritent toute créance, Pierre de Balsac serait mort avant sa femme, aux environs de 1530 4.

1. Ch. Sellier, op. cit.

2. Geoffroy de Balsac, seigneur de Montmorillon, second fils de Rauffet II. Il avait épousé Claude Le Viste, et mourut sans enfant en 1509, laissant pour héritier son cousin Pierre de Balsac.

3. Il avait épousé, en 1523, Louise de Balsac, l'aînée des filles d'Anne de Graville. On lit dans le Catalogue des Actes de François Ier, t. VII, p. 683, 28291, la mention suivante: « Don à Charles Martel, seigneur de Bacqueville, de la garde noble des enfants de feu le sr d'Entraigues, à charge d'en rendre bon compte ». L'acte, malheureusement, n'est pas daté.

4. Malte-Brun se tire d'embarras en affirmant d'abord (p. 104) qu'Anne mourut avant son mari, puis (p. 122) qu'il mourut avant elle. Il n'en est pas d'ailleurs à une contradiction près.

100 VIE D'ANNE DE GBAV1LLE

VII

Une vie l'amour mit sa flamme ne peut être appelée malheureuse. Anne de Gra ville ne fut donc pas aussi à plaindre que le donnerait à supposer son lacrymas fortuna. Pour se consoler dans l'épreuve, elle eut d'ailleurs, outre ses joies conjugales et maternelles, la passion des vers, des goûts artistes, et, à défaut de cette gloire qui, pour les femmes, a dit Mme de Staël, n'est que le deuil éclatant du bonheur, la célébrité ou, tout au moins, la noto- riété.

Ses vers sont venus jusqu'à nous. (Nous aurons à nous demander, en les lisant, si les muses lui furent aussi propices qu'elle se l'imaginait musas natura et que le crurent avec elle ses contem- porains.)

Quant à ses goûts, il en est un qui lui vaudra toujours une place de choix dans la galerie des femmes bibliophiles *. Elle avait hérité de son père de magnifiques manuscrits ; elle en acquit elle- même ; et les débris, pieusement recueillis, de sa bibliothèque comptent actuellement parmi les tré- sors de la Bibliothèque nationale 2.

1. Quentin-Bauchart, op. cit., t. II.

2. Sur la bibliothèque d'Anne de Gra ville, voir mon Appendice, n°II.

Comme tous ses contemporains, comme la reine de Navarre (voir Brantôme), elle aimait les devises et les anagrammes. Et l'on reconnaît les livres qui lui ont appartenu à celles dont elle

vie d'anne de gra ville 101

Venons à sa célébrité, et à l'incontestable répu- tation dont elle jouit de son vivant.

Je ne crois pas on l'a pourtant affirmé qu'elle soit la « dame de Balsac » qualifiée de dame sans sy (sans pareille) par certain poëte du temps, qui proclame la dame en question, laquelle venait de mourir:

Seule sans per, la plus belle des belles •,

Mais, à défaut de cet hommage posthume, elle en reçut, de son vivant, qui durent la flatter beau- coup : d'autant qu'ils ne s'adressaient pas seulement à la « femme du monde », si l'on peut dire, mais encore et surtout à la « femme de lettres » .

C'est ainsi que Nicolas de Coquinvillier, évêque in partibus de Veria, « prince », en 1524, de cette académie religieuse qu'on appelait le « Palinod » ou « Puy » de Rouen, lui adressa, en le lui dédiant, un recueil de poèmes, chants royaux, rondeaux et

les orna. La plupart de ces devises-anagrammes {J'en garde un le»!; a autre non; va n'en dit mot) se rapportent à la grande aventure de sa vie, et font allusion à son unique amour, violem- ment contrarié:

Après Valentine de Milan, et comme Marie de Clèves, la mère de Louis XII, Anne, avait adopté pour insigne une chantepleure . On a donné de la chantepleure bien des définitions diverses. La chantepleure d'Anne de Graville est tout simplement une bouteille à fond plat percée de trous, un arrosoir. (Voir, aux Estampes, dans la collection Gaignières [Pc. 4 8, fol. 65], la copie à l'aquarelle d'une tapisserie exécutée, en 1523, pour Pierre de Balsac et Anne de Graville. Cette tapisserie représente un jardin français. Dans le ciel, une main tenant une chantepleure arrose le sol. Sur la bordure inférieure, les armes écartelées de Balsac et de Graville) .

1. Sur le poème de la Dame sans sy, voir mon Appendice, I.

102 vie d'anne de gra ville

ballades, composés par les membres du Puy !.

C'est encore ainsi que Geoffroy Tory, l'illustre imprimeur, la mentionna de la façon la plus élo- gieuse dans son célèbre Champfleury l.

Un curieux livre, ce Champfleury , qui parut en 4529. C'est surtout un traité d'art typographique, mais qui débute c'est par qu'il nous intéresse aujourd'hui par un plaidoyer contre la supréma- tie, encore peu discutée, du latin, et en faveur de l'emploi du français dans les sciences 3.

Tory voudrait que les Français, « ayant leur langue bien réglée », pussent « rédiger et mettre bonnes sciences et arts en mémoire et par escript », au lieu d'en être réduits à emprunter aux Grecs et aux Latins ce qu'ils veulent savoir des sciences. Objectera-t-on, dit-il, la pauvreté de la langue fran- çaise et qu'elle est dépourvue de règles ? Il suffira de la cultiver, comme les Grecs et les Latins ont fait les leurs, et d'écarter ceux qui la « corrompent et diffament », c'est à savoir les « plaisanteurs, les jargonneurs et les escumeurs de latin »'4.

1. Bibl. nat., ms. 25535: Sur Coquinvillier, voir mon Appendice, II.

2. Champfleury au quel est contenu l'art et science de la deue et vraye proportion des lettres attiques, qui dit autrement lettres antiques et vulgairement lettres romaines proportionnées selon le corps et visage humains.

3. Histoire de la langue et de la littérature française^ publiée sous la direction de Petit de Julleville, t. III, p. 639. Avant Tory, Symphorien Champier avait osé, l'un des premiers, sou- tenir la même thèse (Guidon, 1503).

4. Petit de Julleville, op. cit. Par « escumeurs de latin », il entendait ces pédants qui « despumoient la verbocination latiale » et défiguraient la langue maternelle. Il a eu l'honneur d'être pla- gié par Rabelais, qui a trouvé chez lui le prototype de son éco- lier limousin (Pantagruel, livre II, ch. VI).

VIE PANNE DE GRAVILLE 103

Et Tory de démontrer, avec exemples et noms propres à l'appui, que la langue française est « une des plus belles et gracieuses de toutes les langues humaines » :

Arrière, s'écrie-t-il, arrière autheurs Grecs et Latins. De René Massé 4 naist chose plus belle et grande que le Iliade. On pourroit en oultre user des œuvres de Arnoul Graban 2 et de Simon Graban3 son frère.... Qui pourroit fîner { des œuvres de Nesson s ce seroit un grant plaisir pour user du doulx langage qui y est contenu

1. René Massé, bénédictin du monastère de la Trinité de Ven- dôme, continua la Chronique française de Guillaume Crétin. Il vivait encore en 1540. Sous ce titre, Le bon Prince, il raconta (en vers) le voyage de Charles-Quint à travers la France (1540). Ronsard a dédié une de ses odes « à frère René Macé, excellent poëte ».

2. Arnoul Graban, ou Greban, ou Gresban, chanoine du Mans vers 1450, auteur avec son frère d'un Mystère des Actes des Apôtres. Ce qu'on sait de lui a été résumé par MM. Gaston Paris et Gaston Raynaud dans l'introduction dont ils ont fait précéder leur édition du Mystère de la Passion. Voir aussi Romania, t. XIX (1890), p. 595.

3. Simon Graban, frère du précédent, mort après 1461. Jean Bouchet, dans sa 61e épître familière, loue le style

Des deux Grebans, dont grand'douceur distile.

« Les deux Gresban au bien résonnant style », dit, de son côté, Clément Marot(5e complainte).

4. Se procurer.

5. Pierre de Nesson, en 1383. Auteur d'une oraison à la Vierge Marie et du Lai de guerre écrit pour Jean, duc de Bour- bon, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt. (Voir sur lui Roma- nia, XVI, p, 416 ; XXXIII, p. 540, XXXIV, p. 540, et une notice, par Valet de Viriville, dans la Riographie générale Didot). Il eut unç nièce, Jamette {sic), qui fit aussi des vers. Jean Bouchet la nomme, dans son Jugement poetic de V honneur féminin (1532) :

, . .Je nobliray la subtile Janctte, Fille (sic) à Nesson, qui de rithme tant nette Sceut bien user. . .

Martin Le Franc la nomme aussi dans son Champion des Dames.

104 vie d'an Ni-; DE gràville

L'énumération est fort instructive, en ce qu'elle nous apprend quels étaient encore en 1529 les auteurs à la mode ' :

Alain Ghartier2 et George Chastellain 3 chevalier sont autheurs dignes desquelz on face fréquente lecture, car ils sont trez plains de langage moult seignorial et héroïque. Les Lunettes des princes  pareillement sont bonnes pour le doulx langage qui y est contenu. On pourroit semblablement bien user des belles Chroniques de France que mon seigneur Crétin 5 nagueres chroniqueur du Roy a si bien faictes, que Homère, ne Virgile, ne Dantes neurent onques plus d'excellence en leur stile, qu'il a au sien....

4. Cette énumération d'hommes jadis célèbres, oubliés aujour- d'hui, rappelle des vers spirituels de M.Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac, acte I : Une représentation à l'hôtel de Bourgogne) :

Le jeune homme. L'académie est ?

Le bourgeois.

Mais j'en vois plus d'un membre ; Voici Boudu, Boissat et Cureau de la Chambre, Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud... Tous ces noms, dont pas un ne mourra, que c'est beau!

2. vers 1394, mort après 1439.

3. Georges Chastellain, « le grand Georges » (1404-1475), histo- riographe des ducs de Bourgogne. Il est le « suprême rhétoricien » du xve siècle, après Alain Chartier, s'entend.

4. De Jean Meschinot, de Nantes (vers 1420-1491), le « grand rhétoriqueur » de la Bretagne. Ses œuvres eurent vingt-deux édi- tions entre 1493 et 1539.

5. Chantre de la Sainte-Chapelle, trésorier de celle de Vin- cennes, Guillaume Çretin eut une extraordinaire réputation. Cré- tin « qui tant sçavoit », dit Clément Marot, qui le salue du titre de « souverain poëte françois ». C'est lui que Rabelais désigne sous le nom de Raminagrobis (Pantagruel, livre III, ch. xxi). Il eut un second prix au puy de l'Immaculée Conception, à Rouen, en 1516, et, en 1520, le premier prix au puy des Palinods. Il mourut en 1525.

VIE D ANNE DE GRAV1LLE ÎUO

Mais arrivons au passage qui nous intéresse par- ticulièrement :

Et pour monstrer, poursuit Tory, que nostre dict langage françois a grâce quant il est bien ordonné, j'en allegueray icy en passant ung rondeau que une femme ^excellence en vertus, ma dame cTEnlragues, a faict et composé ce dict-on. Le sus- dict rondeau est tel qu'il s'ensuyt :

Pour le meilleur et plus seur chemin prendre, Je te conseille à Dieu aymer aprandre, Estre loyal de bouche, cœur et mains ; Ne te vanter, peu moucquer, parler moings, Plus que ne doibs scavoir ou entreprandre.

Fors tes subjects ne te chaille reprandre ; Trop haultains faicts ne te amuse à comprendre, Et cherche paix entre tous les humains, Pour le meilleur.

Ung don promis ne faiz jamais attendre, Et à scavoir sans cesser doibs prétendre ; Peu de gens fays de ton vouloir certains ; A ton amy ne dissimule ou tains. Bien me plaira si à ce veulx entendre Pour le meilleur *.

Et voilà ce qui passait pour un chef-d'œuvre, en Tan de grâce 1529.

1. Sur ce rondeau, cf. Wahlund, op. cit., p. 427.

DEUXIÈME PARTIE

L'ŒUVRE POÉTIQUE D'ANNE DE GRAVILLE

CHAPITRE PREMIER

SUITE DE RONDEAUX

D'APRÈS LA BELLE DAME SANS MERCY

D'ALAIN CHARTIER

I. La poésie française dans les premières années du XVI6 siècle. L'école des rhétoriqueurs.

II. La Belle dame sans mercy d'Alain Chartier. Analyse du poème ; il fait scandale ; son prodigieux succès ; comment il se rattache à la « querelle des femmes ».

III. Grandeur et décadence du rondeau. Origine du mot ; évolution du genre. Le rondeau dans sa forme définitive : ses qualités; son insuffisance comme moyen d'expression; les rhé- toriqueurs en abusent ; la Pléiade le proscrit ; il est remis à la mode par Voiture, et meurt sous Benserade.

IV. Les rondeaux d'Anne de Graville. A qui dédiés ? Quelques spécimens de ces rondeaux.

I. La poésie française

DANS LES PREMIÈRES ANNÉES DU XVIe SIÈCLE !.

Au cours de la longue et triste période qui

i. Histoire de la langue et de la littérature française, publiée sous la direction de Petit de Julleville, t. III. G. Lanson, His-

110 l'œuvre poétique d'anne de gra ville

sépare le moyen âge de la Renaissance, en ce temps d'irrémédiable décadence et de décomposi- tion lente toute source d'inspiration semblait tarie, un art savant et puéril s'était formé... Cet art-là, ne concevant la poésie que comme un diver- tissement frivole, une sorte de tour de force insi- gnifiant et compliqué, multiplia les combinaisons rythmiques et prosodiques, négligea la pensée pour ne s'attacher qu'à l'expression, se réduisit, en un mot, à n'être qu'une rhétorique l.

De cet art, le Champenois Guillaume de Machault avait été, au xive siècle, le principal vulgarisateur. Mais c'est un écrivain du siècle suivant, Alain Ghartier, « hault et scientifique poète », « le con- ducteur et le charretier par excellence », qui en reste le représentant le plus authentique : les rhé- toriqueurs l'ont vénéré comme leur maître et leur père. Or, s'il a écrit quelques pages d'une prose éloquente et ferme, ses vers, en revanche, méritent amplement l'oubli auquel ils sont voués. Le xve siècle a eu un véritable grand poète, François Villon, tout moderne par la sincérité de l'accent, par l'intensité de l'émotion exprimée. Mais Villon est un accident, et, dans l'histoire littéraire de son époque, une sorte de monstre.

toire de la littérature française. H. Guy, Histoire de la poésie française au XVIe siècle, t. I : L'Ecole des Rhétoriqueurs. Paris, Champion, 1910.

1. L'art de dictier et de faire ballades et chants royaux d'Eus- tache Deschamps (1392), résume la poétique du temps. « Le mal n'est pas qu'il aime les formes curieuses et parfaites, dit M. Lanson, mais il les estime seulement selon l'effort et contor- sion d'esprit qu'elles nécessitent. »

LES RHÉTORIQUEURS ill

Sous l'influence des Machault et des Chartier se formèrent des cénacles de rhétoriqueurs dans toutes les grandes cours féodales, dans celles des ducs de Bourgogne, de Marguerite d'Autriche, des ducs de Bretagne et de Bourbon. Georges Chastellain, « le grand Georges », historiographe des ducs de Bour- gogne, fut, après Chartier, le « suprême rhétori- cien » du xve siècle. Son disciple Jean Molinet, « qui mouloit doulx mots en molinet », connut, lui aussi, tous les enivrements de la gloire. Le duc de Bourbon pensionnait Jean Robertet, le duc de Bre- tagne Jean Meschinot, l'auteur de ce livre saugrenu, les Lunettes des princes, et d'une fameuse Oraison à la Vierge, pouvant se lire « en trente-deux manières différentes ». Très goûtés de la pédante Anne de Bretagne, les rhétoriqueurs, à sa suite, envahirent la cour de France ; ils y pullulèrent sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, rivali- sant avec leurs confrères bretons et bourguignons d'insanité délirante. Ils y étaient encore en pleine vogue lorsqu'Anne de Graville se mêla d'écrire *. Le Grand et vray art de pleine rhétorique de Pierre Fabri (Pierre Lefèvre), sont codifiées les recettes de l'école, est de 1521 ; et, en 1539, Gratien du Pont publiera un Art et science de rhétorique encore rédigé suivant les principes de la même poétique absurde 2.

4. Qu'on se rappelle l'énumération, par Geoffroy Tory, des « auteurs à la mode » en 1529.

2. C'est dans Y Art poétique de Thomas Sibilet qu'il faut cher- cher le code poétique nouveau. Mais le livre de Sibilet [Art poé-

112 l'œuvre poétique danne de graville

Pourtant, dès les premières années du siècle, on distingue, en littérature, les symptômes avant- coureurs d'une prochaine transformation, d'une renaissance ; mille germes, enfouis jusqu'alors, commencent de pointer, hâtés dans leur évolution par des souffles tièdes venus d'Italie. L'Italie avait, la première, compris, goûté les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome. La France ne se les assimila pas du premier coup ; du moins les épela-t-elle dévote- ment. En même temps s'inaugurait, avec Fran- çois Ier, la vie de cour à l'italienne, bien différente de celle dont les cours étriquées et pédantes du moyen âge avaient donné le spectacle. A cette vie nouvelle, toute d'élégance et de splendeur polie, allaient s'adapter de nouvelles formes littéraires.

Ce n'est pas qu'entre le moyen âge et la Renais- sance la coupure ait été nette et la transition brusque. Non seulement dans le public, toujours routinier, mais même chez les écrivains les plus « avancés » du temps, l'on démêle une sorte d'intime conflit entre la vieille tradition gauloise et l'esprit d'innovation. La reine de Navarre, si moderne en un sens, garde « de certaines formes d'idées et de composition... je ne sais quelle raideur encore gothique » * qui rappellent le passé. Clément Marot, s'il échappe par ailleurs à leur influence, reste néanmoins le disciple direct des rhétoriqueurs,

tique françoys vour l'instruction des jeunes studieux et encore peu avancez en la poésie françoyse) ne parut qu'en 1555. 1. G. Lanson.

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de Jean Marot, son père, rhétoriqueur insigne, de Le Maire de Belges, de Molinet, de Guillaume Crétin qu'il qualifie en 1520 de « souverain poëte françoys ».

Gomme Marot, comme Marguerite, Anne de Gra- ville appartient, elle aussi, à plus d'un égard, au moyen âge. Et, faute d'un talent égal au leur et d'une assez robuste originalité, elle s'en est moins qu'eux dégagée : nous le constaterons en étudiant son œuvre poétique.

Cette œuvre se compose du « rommant » de Palamon et Arcita et d'une suite de soixante et onze rondeaux d'après la Belle dame sans mercy d'Alain Chartier.

II. La Belle dame sans mercy d'Alain Chartier *.

Ce qui manqua le plus, en tant que poètes, aux rhétoriqueurs, ce fut la sincérité. Suivant la conven- tion à laquelle ils obéissaient, le poète ne devait rien

1. Les œuvres de Maistre Alain Chartier, toutes nouvellement revuëes, corrigées, etc... par André du Chesne, Tourangeau. Paris, 1617. D. Delaunay, Étude sur Alain Chartier. Rennes, 1876. Cari Wahlund,Z.a belle dame sans mercy, en Fransk dikt fôrfattad af Alain Chartier ar 1426 och omdiktad a/ Anne de Graville omkring ar 1525. Upsala, 1897. Lucien Charpennes, La belle dame sans merci, avec une notice. Paris, Barnéoud, 1901. G. Paris, Un poème inédit de Martin Le Franc. Romania, t. XVI. Arthur Piaget, La belle dame sans merci et ses imitations. Roma- nia, t. XXX, XXXI, XXXIII, XXXIV.

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confier à ses vers de ses passions vécues, de ses sentiments intimes. Ils s'interdisaient par les thèmes réellement poétiques, tous les vrais, tous les grands sujets.

L'exemple d'Alain Chartier vient à l'appui de cette assertion. Son premier ouvrage, le Livre des quatre dames, est d'une froideur et d'une puérilité qui déconcertent, quand on le sait écrit au lende- main d'Azincourt. Son poème de la Belle dame sans mercy, composé en 1424, nous étonne et nous choque bien plus encore.

L'année 1424 compte parmi les plus lugubres de notre histoire. Les Anglais étaient au cœur du royaume, que désolaient à la fois la guerre civile et la guerre étrangère ; le peuple mourait de misère et de faim...

Ce fut le moment que choisit Chartier excel- lent Français par ailleurs, et qui, dans sa prose, déplore, en termes éloquents, les malheurs de la patrie pour mettre au jour sa Belle dame sans mercy, ce petit poème de 658 vers, dont voici l'ana- lyse succincte.

Un personnage de noir vêtu cause sous une treille avec une dame

Jeune, gente, fresche et entière.

Dissimulé derrière la treille, le poète les écoute. Le gentilhomme supplie la dame de prendre son mal en pitié. La dame répond avec ironie et

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refuse d'ajouter foi aux serments du pauvre amou- reux :

Car en tels sermens n'a rien ferme,

Et les chétives qui s'y fient

En pleurent après mainte lerme....

Ce qu'elle redoute surtout, ce sont les vanteries dont les hommes sont coutumiers :

Maie bouche tient bien grant court,

Chacun à mesdire étudie ;

Faulx amoureux, au temps qui court,

Servent tous de goliardie * ;

Le plus secret veult bien qu'on die

Qu'il (n')est d'aucune mescreuz 2,

Et pour riens qu'omme à dame die

Il ne doibt plus estre creuz.

L'amant a beau supplier, la dame reste insen- sible. Elle redoute les effets d'une passion violente, tient à sa réputation, à sa tranquillité, et se défend de la pitié comme d'une cruauté envers elle-même :

Pitié doibt estre raisonnable.

Si dame est à autruy piteuse Pour estre à soy-mesmè cruelle, Sa pitié devient despiteuse, Et son amour haine mortelle.

A bout d'arguments et de salive, l'amant se retire, et, donnant tort à la dame qui, de la maladie dont il se plaint, n'en a, dit-elle, « veu nul mourir », meurt de colère et de désespoir.

1. Tromperie.

2. Non cru.

116 L'ŒUVRE POÉTIQUE d'aNNE DE GRAV[LLE

Ce petit poème, badinage banal et plus qu'anodin (tel, du moins, nous apparaît-il aujourd'hui) parvint bientôt à Issoudun, était alors réfugiée la cour. Il y fît scandale. Les « poursuivants d'amour » pro- testèrent auprès des dames et leur adressèrent une requête en forme contre « maistre Allain ». Ils observent dans cette requête qu'ils ont « donné leur temps à pourchasser le riche don de pitié et de grâce que Dangier, Reffuz et Crainte ont embusché dans la forêt de Longue Attente » ; qu'ils ont été plus d'une fois « destroussez de joye en ung pays qui se nomme Dure Response » ; que cependant ils ont persévéré et comptent à la fin sur « Bel Accueil » et « Doulx Attrait ». Cependant est venu à leur connaissance certain poème diffamatoire qui leur porte un grave préjudice. C'est apparemment le dépit ou l'envie qui en ont inspiré l'auteur ; il voudrait bien priver les autres des joies qui lui furent refusées. Ce poème ne tend à rien moins, déclarent les requérants, qu'à inciter les dames à la rigueur, et « à leur tollir l'heureux nom de pitié qui est le parement et la richesse de leurs aultres ver- tuz ». Aussi concluent-ils à ce qu'il leur plaise « destourner leurs yeux de lire si déraisonnables escriptures et n'y donner foy ne audience », et pro- noncer contre l'auteur « telle punition que ce soit exemple aux aultres », le tout afin de bien prouver que, contrairement à ses allégations, il y a en elles « mercy et pitié ».

Pour comprendre tout le sens de cette requête saugrenue, d'ailleurs bien dans le goût du temps

LA BELLE DAME SANS MERCY 117

il faut savoir qu'en l'an 1400, Philippe, duc de Bourgogne, et Louis, duc de Bourbon, avaient, avec l'agrément de Charles VI, créé en son hôtel une cour d'amour, « à l'onneur, loenge, recommen- dacion et service de toutes dames et damoiselles » . Aux termes de la charte de fondation, tout rimeur reconnu coupable d'avoir composé complainte, bal- lade ou rondeau « au deshonneur, reproche, ameu- rissement ou blasme » du sexe féminin devait être, comme « homme infâme et ahonti », « privé, chassie et déboutté, sans rappel, de toutes gracieuses assemblées et compagnies de dames et damoiselles ». C'est ce châtiment exemplaire que réclamaient pour Chartier les rédacteurs de la « requeste baillée aux dames contre maistre Allain » .

Cette requête, les dames la transmirent au poète, alors absent1, en lui donnant deux mois pour pré- senter sa défense.

C'est ce qu'il fit dans une pièce intitulée Excusa- tion, il se défend d'avoir « parlé contre les dames » . Bien vil qui voudrait ce à leur onneur mal faire » :

Par elles et pour elles sommes, C'est la source de nostre joye, C'est l'adresse des nobles hommes, C'est d'onneur la droicte mont-joye. . .

Loin d'être « sans merci », elles sont, de leur nature, éminemment pitoyables :

1. 11 était en mission auprès de l'empereur Sigismohd, en Bohême.

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Doulceur, courtoisie, amitié Sont les vertus de noble femme, Et le droit logis de pitié Est au cœur d'une belle dame.

Et Chartier de se proclamer leur serviteur et leur champion jusqu'à la mort :

. . . Tant qu'en vie demourray, A garder l'onneur qui leur touche, Emploieray je pourray Gueur, corps, sens, langue, plume et bouche.

Il proteste enfin n'avoir fait, dans son poème, que raconter un cas particulier, l'histoire

D'ung triste amoureux mal content Qui prie et plaint que trop attent, Et comme reffuz le reboute : Et qui aultre chose y entend, Il y veoit trop ou n'y veoit goutte.

Les dames, paraît-il, ne se contentèrent pas de cette « excusation », pourtant bien humble et bien complète *. Elles y firent une « response ». Et il y

1. On a attribué à Chartier une Belle dame qui eut mercy, qui serait la palinodie de son poème (C'est la pièce de l'édition du Chesne, p. 684, intitulée Complainte d'amours et response). La dame, dans cette pièce, finit par se laisser attendrir :

Mon cœur tressault, tremble et tressue, Et suys presque toute esperdue Ne je ne scay nulle deffense, Car je me sens d'amour férue ; Vostre beau parler m'a vaincue.

Mais l'attribution est fausse. D'après M. Piaget (Romania, t. XXXIII, p. 179), la Belle dame qui eut mercy serait d'un poète plus ancien que Chartier, probablement d'Oton de Grandson.

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eut, en 1425, à la cour, tandis que la France ago- nisait, une « affaire » de la Belle dame sans mercy.

Au scandale causé par le poème, on peut mesurer son succès. Ce succès fut prodigieux. On l'approuva, on le réfuta, on l'imita, on le traduisit en italien, en anglais, en catalan K II suscita une masse d'écrits, féministes et antiféministes, et par se rattache à cette fameuse « querelle des femmes », qui tient tant de place dans l'histoire de noire ancienne litté- rature.

En somme, dit M. Abel Lefranc dans le résumé historique qu'il a donné de la « querelle des femmes » 2 , deux traditions contraires n'ont pas cessé de coexister ni de se développer, en ce qui concerne l'amour et les femmes, dans notre pays : « la tradition gauloise, d'ordre satirique, franche- ment dénigrante, et la tradition idéaliste, tendant à l'exaltation et au panégyrique du sexe féminin et des sentiments amoureux. » La tradition satirique pouvait se prévaloir d'une origine théologique. Ce que le moyen âge, avant tout, reprochait aux femmes, c'est la faute d'Eve, d'où procèdent tous nos maux. Les fabliaux, du xne au xive siècle, leur

1. Romatùa, t. XXXIV, p. 593.

2. Grands écrivains français de la Renaissance . Paris, Cham- pion, 1914, pp. 251 et suiv. Voir aussi G. Reynier, Le roman sentimental avant VAstrée. Paris, Colin, 1908.

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sont violemment hostiles ; Jean de Meung les traite fort mal dans la seconde partie du Roman de la Rose ; Matheolus, dans ses Lamentations, se montre impla- cable pour elles. Au xve siècle, l'attaque se fait encore plus violente. Eustache Deschamps leur jette à la tête les treize mille vers enragés de son Miroir de mariage ; et, à sa suite, d'innombrables plumi- tifs déversent sur elles les accusations et les outrages. Mais, en face de ces détracteurs, des défenseurs des femmes n'avaient pas manqué de surgir. Christine de Pisan plaida énergiquement leur cause ; Martin Le Franc écrivit son Champion des dames, en vingt- quatre mille vers, à la satire des femmes s'op- pose symétriquement leur éloge 1 . Puis vinrent d'in- nombrables Louenge des dames, Miroir des dames, qui sont de purs panégyriques. La querelle se per- pétua, avec des accalmies et des reprises, pendant toute la première moitié du xvie siècle ; et M. Lefranc a montré que le « tiers livre » du Panta- gruel (1546), tout entier consacré à la question du mariage, s'y rattachait étroitement.

Mais revenons à la Belle dame sans mercy.

Elle s'était insérée parmi les innombrables écrits que se renvoyaient depuis longtemps féministes et antiféministes. Les uns comme les autres revendi- quèrent Ghartier pour l'un des leurs, s'efforcèrent de le tirera eux 2. Et le prodigieux succès du poème

1. Arthur Piaget, Martin Le Franc, prévôt de Lausanne. Lau- sanne, Payot, 1888.

2. C'est ainsi, par exemple, que Gratien du Pont, seigneur de Drusac, qui, sous ce titre, Controverses des sexes masculin et feme-

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fut, en outre, pour ainsi dire indéfini. La reine de Navarre, dans une de ses compositions dialoguées, Les quatre dames et les quatre gentilshommes, s'en est inspirée directement 1 :

. . .Dont estes-vous venue, Est-ce d'un roc très dur ou d'une nue,

demande l'un des gentilshommes à sa « dame sans pitié ». Il veut mourir, il va mourir; il la rend responsable de sa mort ; elle sera damnée, lui dit-il, jetée dans la plus vilaine chaudière

Qui soit en bas en l'infernal dommaine : C'est ce que doit avoir l'âme inhumaine, Pleine d'orgueil, cruelle, et gloire vaine...

Autant d'invectives empruntées au vocabulaire de « maistre Allain » et de son amoureux transi.

ni/», publia, en 1534, une longue compilation versifiée de tout ce qui fut jamais écrit de plus injurieux contre les femmes, classe Chartier parmi les auteurs qui leur sont hostiles (Ed. de 1536, p. 212 : Les autheurs qui blasment les femmes, et en quel lieu).

M. Piaget {Romania, t. XXXIV, p. 596) attribue, par une inad- vertance assez singulière, les Controverses à Jean Bouchet. Jean Bouchet (qui a toujours défendu les femmes) déconseille {Angoysses et remèdes d'amour du traverseur en son adolescence. Poitiers, 1536, p. 114) la lecture de Chartier, qu'il considère, ainsi qu'Ovide, Tibulle, etc., comme un auteur immoral.

i. Elle était grande admiratrice de Chartier, dont elle s'inspire encore dans son poème La Coche, dont le sujet est « digne d'un Alain Charretier », dit-elle.

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