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Il
LA BRETAGNE
ET
LE DUC D'AIGUILLON
1753-1770
Marcel MARION
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE l'u.MVERSITÉ DE BORDEAUX
PARIS LIBRAIRIE FONTÉMOING
4 — RUE LE GOFF — 4
1898
-DCi3S
liNTRODUCTIOX
M. le duc de Broglie a remarqué, avec beaucoup de raison, que de toute notre liisloire c'est celle du xviiie siècle, telle qu'elle était traditionnellement présentée, qui a le plus mal résisté à l'enquête sérieuse, approfondie, faite sur pièces, à laquelle s'est livrée la critique contemporaine. Est-ce parce que la violence des passions déchaînées par les événements qui ont précédé la chute de l'an- cien régime avait troublé la sérénité des regards, et que cette his- toire avait été, plus que toute autre, écrite sous la dictée de l'es- prit de parti ? Est-ce tout simplement parce que ral)ondance même des documents subsistant d'une époque si rapprochée de nous rendait la tâche plus facile, et de semblables rectifications ne s'imposeraient-elles pas aussi pour d'autres périodes de notre his- toire, si nous avions les mêmes moyens d'y porter la lumière ? Si intéressante qu'elle soit, ce n'est pas ici le moment de discuter cette question. Toujours est-il certain qu'on a commis de graves erreurs en jugeant un grand nombre des hommes et des choses du xviii^ siècle par ce que les contemporains en ont dit, et cette remarque devient encore plus spécialement vraie si on l'applique aux dernières années du règne de Louis XV, marquées par des événements graves, qui ont surexcité les passions, créé des res- sentiments implacables, et amené une éclosion si abondante de libelles et de pamphlets que les clameurs du parti momentané- ment vaincu se font, pour ainsi dire, encore entendre, et qu'il a réussi à imprimer sur la mémoire de ses adversaires comme une sorte de note d'infamie.
Très sévère est donc le jugement porté d'ordinaire sur le fameux triumvirat qui a recueilli le pouvoir en 1770, dans des circons- tances tellement critiques, à l'intérieur et à l'extérieur, que ses adversaires, s'ils eussent été justes, auraient dû plutôt, semble- t-il, lui savoir gré de les avoir débarrassés d'un fardeau si redouta- ble et d'avoir assumé la responsabilité apparente des conséquen- ces funestes que leurs fautes étaient alors sur le point de produire. De ces trois odieux personnages, Terray, qui fut le plus brutal, Maupeou, qui fut le plus énergique, n'ont peut-être pas été, si durement traités qu'ils aient été d'ailleurs, ceux contre lesquels on
II INTRODUCTION
s'est (Iccliaiiic iivcc le |»liis de violence. Ce peu enviable! privilège appartiendrait iieul-rlrc an du(; (rAiguillon, bien qu'il ait été le plus modéré. El la raison en est simple : d'Aiguillon a été plus tôt, et par conséquent plus longtemps que ses futurs collègues, en butte aux attaques l'iiricuscîs d'un parti particulièrement redou- table par la persistance et l'acharnement de ses haines. Terray n'était i)as encore en vue, et Maupeou, dont la défection prochaine n'était pas soupçonnée, était encore l'idole des Parlements, que déjà d'Aiguillon était signalé par eux à l'exécration publique comme le tyran de la Bretagne, le despote éhonté qui avait prisa tâche de mettre à néant ses libertés traditionnelles, et le persécu- teur impitoyable du plus glorieux et du plus vénéré de ses en- fants.
Telle est encore aujourd'hui l'idée que l'on se fait le plus géné- ralement de son fameux commandement en Bretagne, et l'on n'a que l'embarras du choix pour noter sous la plume des historiens l'écho de ces accusations formidables. Pour la plupart d'entre eux, d'Aiguillon fut le destructeur de son Parlement et le tyran de ses Etats, l'ennemi vindicatif et haineux de son procureur général, l'instrument contre lui des vengeances jésuitiques. Adversaire d'ailleurs implacable de la Bretagne tout entière, de ses lois, de ses privilèges, de sa noblesse, oppresseur de ses populations, il l'aurait traitée en pays conquis, n'aurait rien épargné pour y étouffer la vie politique qui tendait à s'y rallumer et pour courber la libre Bretagne sous le régime néfaste des pays d'élection; il aurait été par excellence le champion du despotisme dans sa lutte contre l'indépendance provinciale, d'autant plus odieux qu'il aurait ap- porté dans cette guerre des procédés mielleux et de petites habi- letés sournoises, employant l'espionnage, s'efforçant de semer la division dans les corps, dans les ordres, dans les familles, pour arriver plus facilement à ses fins. Avec cela, doué de peu de ta- lent et d'un petit esprit, médiocre comme général, lâche devant l'ennemi. On aurait, au contraire, vite épuisé la liste des histo- riens qui se sont hasardés à porter de ses actes et de sa capacité un jugement plus favorable (^), et il semble même parfois que ceux qui le défendent n'osent pas aller jusqu'au bout de leur opi- nion. Tel M. Cruppi, qui dans son beau livre sur Linguet, amené à discuter les charges produites contre d'Aiguillon lors du fameux procès de 1770, en proclame hautement l'inanité, et conclut ce- pendant que d'Aiguillon est un personnage trop suspect, trop ju.s- tement décrié pour qu'on songe à signer sa réhabilitation, quoi-
(') M. Vatel, dans son Histoire de M'^s du Barry, est le plus remarquable à cet égard.
INTRODUCTION III
qu'il faille pourtant reconnaître « que la preuve de ses méfaits n'était point dans la procédure » (*). Nous osons en appeler de M. Cruppî, historien, à M. Cruppi, magistrat, de ce que cette appréciation a d'insuffisant. S'il avait à juger un homme pour- suivi par la haine la plus furieuse, dont les actes, dont les pen- sées mêmes, pendant une quinzaine d'années, aient été scrutés, fouillés, soumis à la critique la plus minutieuse et à l'examen le plus impitoyable, et qu'on ne trouvât à produire contre cet honmie que des accusations invraisemblables et des racontars ridicules, il conclurait sans hésiter à un arrêt d'acquittement solennel.
La question est uniquement de savoir si, en efTet, les accusa- teurs de d'Aiguillon ont fourni des preuves de leurs allégations, s'ils ont vu juste, et il nous a semblé qu'il y avait là un problème historique des plus intéressants, moins à cause de la personnalité même de ce ministre, qu'à cause du rôle prépondérant qu'a joué « l'afTaire de Bretagne » à cette époque de notre histoire, et des conséquences politiques considérables qu'elle a produites. Amené par des travaux antérieurs à constater combien cette accusation de despotisme, si aisément prodiguée alors contre les représen- tants de l'autorité centrale dans les provinces, était en général exagérée et dénuée de fondement : combien était grand au con- traire leur désir d'éviter avec les pouvoirs locaux, et notamment avec les Etats et les Parlements, des conflits très redoutés et en effet très redoutables : combien la loi perdait en passant par leurs mains de son inflexibilité et la fiscalité de sa rudesse ; ayant vu nombre d'exemples de la faiblesse du pouvoir central, de la timidité de ses agents, et de la résistance victorieuse opposée par les privilèges locaux aux moindres tentatives d'innovation, nous devions naturellement nous demander si l'opinion la plus géné- ralement accréditée sur les agissements de d'Aiguillon en Breta- gne répondait bien à la réalité des faits. L'importante publication de M. Carré (*) venait encore accroître l'intérêt de ce problème, en modifiant quelques-unes des idées reçues, et en démontrant l'indispensable nécessité de diminuer la hauteur du piédestal sur lequel avait placé M. de la Chalotais et ses amis l'admiration intempérante d'un grand nombre de panégyristes trop zélés. Un séjour de plusieurs mois que nous eûmes alors à faire en Breta- gne nous permit de commencer des recherches, poursuivies de- puis dans un grand nombre de dépôts publics, ainsi que dans les dépôts particuhers dont l'accès nous a été possible. C'est le résul- tat de ce travail que nous apportons aujourd'hui.
(•) Cruppi, Lmguef, 1893, p. 216, 227.
(*) La Chalotais et le duc d'Aiguillon. Correspondance du chevalier de Fon- tette. Carré, Paris, 1893.
IV INTRODUCTION
Nous avons clicrclic des preuves des vexations et des crimes du duc d'Aiguillon, et nous n'en avons trouvé aucune. Loin d'avoir déclaré la guerre aux i)rivilèges de la Bretagne, il n'a pas hésité au contraire à les défendi'e contre les atteintes que le pouvoir central était fort tenté de Icui- [)orter. 11 a plaidé, parfois avec une grande et nn^nie une excessive énergie, la cause de ses Etats, de ses libertés, voire même de ses préjugés. Il a eu en mains les moyens de se dé- barrasser de l'opposition gênante qu'il rencontrait dans ces assem- blées, et il a évité d'en faire usage. 11 a sincèrement cherché, tout en restant l'homme du roi, à être aussi le protecteur de la province, et il y a joui pendant longtemps d'une réelle popularité. Il l'aurait conservée, même après le procès des jésuites, au sort desquels il fut plutôt inditTérent, sans la mauvaise querelle que lui suscitèrent quelques magistrats turbulents et décidés à se défaire d'un com- mandant trop actif et trop clairvoyant à leur gré, querelle dont les privilèges de la province furent beaucoup moins la cause que le prétexte. Fort habilement, l'opposition bretonne transporta la lutte sur le terrain qu'elle savait être le plus défavorable au duc d'Aiguillon et accrédita la fable d'une alliance étroite entre ce commandant et les jésuites, d'une participation active de cette société aux troubles de la province, alors qu'elle ne pouvait pas ignorer que c'était un janséniste avéré, M. de Laverdy, qui avait voulu les mesures contre lesquelles elle protestait le plus vigou- reusement. Cette tactique lui valut, outre l'appui de la province, toujours facile à obtenir dès qu'on mettait en avant les grands mots de franchise et de liberté, celui du parti philosophique et de l'opinion publique dans le royaume, et elle réussit à accabler sous le poids d'une impopularité inouïe l'homme dont elle avait juré la perte. Elle ne l'obtint pas cependant sans peine, car elle trouva en d'Aiguillon un homme capable de lui résister et n'entendant pas abandonner aux parlementaires une victoire aussi facile que beaucoup d'autres commandants de province. De là une lutte acharnée, marquée, conune toujours, par des excès et des vio- lence de part et d'autre, où l'opposition eut pour elle l'ardeur de ses haines, la violence de ses pamphlets et la complicité d'une partie du ministère, et où le commandant eut contre lui l'incohé- rence des actes de l'autre partie. Tour h tour violente ou faible, la politique sans suite du pouvoir contribua singulièrement à aggraver et à prolonger la crise : et, quand sa persévérance eut été lassée par la ténacité de la faction hostile, il n'hésita pas à aban- bonner le duc d'Aiguillon et les hommes qui avaient consenti à le servir. Si les chefs principaux de l'agitation parlementaire eu- rent à subir une longue détention (moins dure toutefois qu'ils ne l'ont prétendu) et plusieurs instructions judiciaires, d'une régu-
INTRODUCTION V
larité fort contestable, pour des crimes qui n'ont pas été juridi- quement démontrés, quoique la réalité en reste d'ailleurs fort probable, tous finirent tût ou tard par triompher, se montrèrent implacables dans leurs vengeances, et inventèrent d'odieuses accusations contre l'ancien commandant, dont le seul crime se trouve être, en définitive, d'avoir encouru de leur part une haine qui n'eut peut-être jamais d'égale.
Autant il est contraire à la vérité historique de représenter d'Aiguillon sous des couleurs atroces, autant il serait faux d'ail- leurs de prétendre en faire un politique impeccable et un héros exempt des faiblesses ordinaires de l'humanité. Ses justes ressen- timents contre M. de laChalotais l'ont entraîné parfois à d'injustes appréciations, à des déterminations regrettables. Il lui a rendu haine pour haine, et ceci, vrai de d'Aiguillon, l'est plus encore des personnes de son entourage habituel. Placé dans des circons- tances extrêmement difficiles, où il était presque impossible de ne pas commettre de fautes, il s'est parfois singulièrement trompé. On relèvera de sa part des contradictions, des erreurs. Mais souvent elles ont elles-mêmes prouvé en faveur de sa modé- ration et fait voir qu'il n'y avait pas en lui l'étofTe d'un despote orgueilleux et intraitable. Il a rendu en somme à la Bretagne, dans la guerre et dans la paix, de précieux services, que la partialité la plus outrée a pu seule méconnaître : et il a toujours manifesté ses préférences pour une politique de conciliation et de ménage- ment. Et, à ne considérer même que ses intérêts, il n'en pouvait être autrement. Se connaissant à Versailles un grand nombre d'ennemis désireux d'entraver son avenir et de lui imputer la res- ponsabilité de tout ce qui pourrait se produire de fâcheux en Bretagne, il devait naturellement pencher pour une politique pru- dente, voire même timorée. Avec un roi soucieux avant tout de sa tranquillité, un ministère où il comptait des ennemis déclarés et des amis peu sûrs, il avait tout à perdre à ce qu'il se produisît des troubles dans sa province, et l'événement, d'ailleurs, l'a bien prouvé.
Tels sont les principaux points qui seront traités, et nous l'es- pérons, démontrés dans le cours de cette étude.
C'est pour nous un plaisir d'exprimer ici notre gratitude aux nombreuses personnes qui ont bien voulu faciliter nos recher- ches : M. Parfouru, archiviste d'Ille-et-Vilaine ; M. Vétault, biblio- tliécaire de la ville de Rennes; M. Girault-Mangin, de la biblio- thèque de Nantes. Nous devons surtout beaucoup aux personnes qui ont bien voulu nous ouvrir l'accès de leurs archives particu- lières; communication d'autant plus précieuse que c'est dans ces documents d'ordre confidentiel qu'on a le plus de chance de trou-
VI INTRODUCTIOIN
ver la vérité sur les événenieiits et sur les honinies de cette épo- que troublée, et (jue beaucoup de ces correspondances particu- culières restent encore entre les mains de leurs détenteurs, inac- cessibles à la curiosité des historiens, comme nous avons pu nous en convaincre personnellement. M. le comte de Chabrillan nous a communiqué le Journal du comviandement du duc d'Aiguillon rédigé sous les yeux du duc, à une date probablement postérieure à 1780, par son secrétaire et ami, M. d'Abrieu : inédit, sauf quel- ques pages qu'en avait citées M. de Carné, ce journal est précieux en ce qu'il donne l'appréciation personnelle du duc d'Aiguillon : il ajoute d'ailleurs peu de chose aux faits déjà connus, et ne parle guère que des tenues d'Etats. Enfin, grâce à l'obligeante entre- mise de M. Saulnier, conseiller à la cour de Rennes, à la complai- sance et à l'érudition duquel nous avons largement et fréquem- ment recouru, nous avons obtenu de M. Pelage de Coniac, de Rennes, communication de documents fort importants, les lettres adressées par M. de Robien, procureur général syndic des Etats de Bretagne, à son frère, M. de Coniac (*) pendant les années 1763-1770. M. de Robien, résidant souvent à Paris où il représen- tait les Etats, était au courant de beaucoup de choses, et ses lettres fournissent souvent des détails curieux, bien que la peur de se compromettre l'empêche quelquefois de dire tout ce qu'il sait : peur assez naturelle, car en ce temps-là « les chevaux de poste savaient lire les lettres » (^). Ce n'est même pas le moindre intérêt de sa correspondance que de faire voir à quel point la vie était devenue difficile, au milieu de ces passions furieuses, pour quiconque ne voulait s'inféoder à aucun parti. M. de Robien était dans ce cas : il aimait d'Aiguillon, moins les gens de son entou- rage, et ne détestait pas M. de la Chalotais, dont il fait parfois l'éloge. C'est précisément ce qui donne à son témoignage un très grand prix.
La rédaction de cet ouvrage offrait des difficultés toutes parti- culières. Le récit de neuf tenues d'Etats successives, oîi se rencon- trent presque toujours les mêmes questions et les mêmes procédés <l'obstruction, présente naturellement une certaine monotonie. Les Etats de Bretagne mettaient à dure épreuve la patience de ceux qui avaient mission de les tenir : nous nous sommes efforcé de ne pas soumettre à la même épreuve la patience de ceux qui lisent leur histoire, en élaguant tout ce qui n'était pas indispensable.
(') Marie-Anne-Geneviève de Briliiac, successivement mariée à M. de Robien, seigneur de Coetsal et à M. de Coniac, conseiller au parlement de Rennes, avait eu de ces deux mariages, entre autres enfants, M. de Robien, procureur général syndic des Etats, et M. de Coniac, sénéchal de Rennes.
(-) Everat, La sénéchaussée d'Auvergne, p. 144,
LA BRETAGNE
LE DUC D'AIGUILLON
CHAPITRE PREMIER
LE DUC d'aiguillon : SES DÉBUTS EN BRETAGNE
Emmanuel-Armand Vignerot du Plessis de Richelieu, duc d'Aiguillon, était le troisième héritier de Marie-Madeleine Vignerot, dame de Gombalet, nièce du cardinal de Richelieu, en faveur de laquelle la terre d'Aiguillon, qui comprenait de notables parties de l'Agenais et du Condomois, avait été érigée en duché en 1642. Il naquit le 31 juillet 1720, de Armand- Louis, comte d'Agenais puis duc d'Aiguillon, qui avait fait reconnaître son droit au titre de pair de France par arrêt du Parlement de Paris du 10 mai 1731, et de Anne-Charlotte de Crussol d'Uzès (*). Dès l'âge de 17 ans, il entra au service, où la guerre de succession d'Autriche lui fournit bientôt l'occa- sion de se distinguer; en 1742, il fait partie de l'armée envoyée en Bavière, à la tête du régiment de Brie, dont il est colonel depuis 1739; en 1744, il passe en Italie et reçoit une grave
(') Mi^e d'Aiguillon mère, la grosse duchesse, ou la bonne duchesse, a tenu une grande place dans la société du temps. Très répandue dans le monde des philogo- phes et des gens de lettres, elle a été l'amie de Montesquieu, de M™" du Deffand. Elle fit vigoureusement campagne pour d'Alembert lors de l'élection de celui-ci à l'Académie, en 1754. Lors du procès de La Chalotais, puis du procès de d'Aiguillon, elle a résolu ce problème de continuer à professer pour son fils des sentiments vraiment maternels, et d'être en même temps bien vue dans le salon de M"^ du Deffand, qui rend plus d'une fois hommage à sa modération. On la savait peu amie des jésuites. Elle est morte le 15 juin 1772. Elle a laissé quelques traductions d'ouvrages anglais.
d'Aiguillon. 1
2 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLOiN
blessure à la tôte, à l'attaque de Château-Dauphin (19 juillet) ; il est de nouveau blessé dans la même campagne, à la journée de Coni (30 septembre) ; ce qui ne l'empêche pas de prendre part à la plupart des actions de la campagne de 1715. Fait prisonnier dans Asti (4 mars 1746) avec toute la garnison française, il est échangé en juin 1747, court rejoindre l'armée, et assiste aux derniers combats de cette guerre livrés autour de Gênes pour délivrer cette ville des Autrichiens vainqueurs ('). Il avait été fuit brigadier le 2 mai 1744, maréchal de camp le l*"" janvier 1748. En somme, d'honorables états de service : lorsque plus tard on l'accusera d'avoir manqué de bravoure au combat de Saint-Gast, on calomniera doublement et de la manière la plus inique, et son rôle dans cette jour- née fameuse, et toute sa conduite passée.
Un des innombrables pamphlets qui furent lancés contre lui associe le souvenir de ses exploits guerriers à celui d'exploits d'une autre nature :
C'est en servant î\Iars et l'Amour Que d'Aiguillon devint ministre : Ue son oncle il eut tour à tour L'humeur, l'esprit et l'art sinistre.
Le pamphlet dit vrai, du moins en partie. Ses bonnes for- tunes, qui durent, selon toute apparence, être nombreuses, furent en tout cas éclatantes, puisqu'il ne fut rien moins que le rival, et quelque temps, le rival préféré, du roi lui-même. Vers l'Age de vingt ans, beau, spirituel, très recherché à la cour, il était, parait-il, assez séduisant pour avoir inspiré un tendre attachement à M'"" de la Tournelle ; et par un bizarre contraste, sa fortune politique, qui devait arriver à son apo- gée par la faveur déclarée de M™* du Barry, risqua peut-être d'être entravée au début par celle de la future duchesse de Ghâteauroux. Tous les nouvellistes du temps ont connu et noté la passion de M'"^ de la Tournelle pour le jeune comte d'Agenais, passion poussée au point de l'avoir fait hésiter d'abord à accueillir les avances royales (^). Louis XV, si peu
(') Le litre de noble génois, qui figura depuis dans la longue série de ses titres et qualités, rappelle cet épisode, et la reconnaissance de cette république qui l'ins- crivit sur son livre d'or.
(*) D'.\rgenson, nov. 1740, nov. 1742; Luynes, nov. 1742. Quand M™a de la Tour- nelle se fut laissé séduire par la grandeur de la place que le roi lui offrait, sans
FAMILLE DU DUC D AIGUILLON 3
jaloux qu'il fût de son naturel (et il n'en a donné que trop de preuves), paraît cependant n'avoir pas vu sans un certain dépit ce rival dont il n'aurait pas triomphé, si la lutte avait été égale. Tel fut peut-être le premier principe de cette espèce de froideur et de défiance qu'il marqua dans différen- tes circonstances à d'Aiguillon, alors même qu'il déployait toute la puissance royale pour le défendre, et qui en 1771 retarda de six mois son arrivée au ministère. Toujours est-il que le roi aimait assez, dans les railleries qu'il ne se privait pas quelquefois de lancer contre le duc, à évoquer le souve- nir « du bon tour qu'il lui avait joué » (').
D'Aiguillon tenait d'ailleurs à trop de personnages de la cour, et à des personnages trop importants, pour que cette nuance de mauvaise humeur, si vraiment mauvaise humeur il y eut, ait pu avoir pour lui des suites fâcheuses. Il était naturellement prédestiné par ses parentés et ses alliances à jouer un rôle des plus importants. Arrière petit-neveu du cardinal de Richelieu, neveu du maréchal de Richelieu, apparenté à M. de Maurepas, il était devenu, par son ma- riage (4 févr. 1740) avec Louise-Félicité de Rréhan, fille unique du comte de Plélo, ce fameux ambassadeur en Dane- mark qui s'était fait tuer si héroïquement sous les murs de Dantzick, le neveu du secrétaire d'Etat de la maison du roi, le comte de Saint-Florentin (*), En outre. M''" de Plélo avait la protection déclarée de la reine Marie Leczinska, qui, reconnaissante envers un défenseur aussi énergique de la cause paternelle en Pologne, lui avait fait avoir une pension de 10,000 1. et l'avait attachée à sa personne comme dame du Palais en 1748. M. de Grussol d'Uzès, neveu de M™^ d'Ai- guillon mère, très bien vu de l'infant don Philippe, duc de
avoir aucun goût pour lui personnellement (Luynes, V, 96), elle ne lui fit pas mystère de l'attachement qu'elle avait pour M. d'Agenais ; et d'autre part la passion de celui-ci était toujours des plus vives (Luynes, V, 300, janvier 1744). Lorsque le comte d'Agenais fut blessé au siège de Château-Dauphin, on disait que la duchesse se sentit blessée du même coup : elle se serait même, parait-il, évanouie en appre- nant cette nouvelle. Aussi le roi n'était-il nullement exempt de querelles dans son faux ménage : « On prétend, lit-on dans le Journal de police publié à la suite du t. VIII du Journal de Barbier, qu'il y a eu quelques difficultés entre le roi et M™« de la Tournelle, à l'occasion d'une lettre du duc d'Agenais » (5 janvier 1743).
(i) Lettre de LouisXV àChoiseul, vers la fin de 1770(iîeî;ue de Paris, IV, 1829).
(*) Le comte de Plélo avait épousé en 1722 Louise Phélypeaux de la Vrillière, sœur du comte de Saint-Florentin.
4 LA BRETAGNE ET LE DUC D AIGUILLON
Parme, fut ministre plénipotentiaire à cette cour, et une de ses filles eut pour parrain et marraine l'infant et l'infante en 1753. Toutes ces parentés et alliances devaient faire du comte d'Agenais un des personnages les plus en vue de cette fac- tion qui gaidait envers M""' de Pompadour une attitude hostile ou tout au moins malveillante, cultivait l'amitié de la famille royale et à la tête de laquelle furent tour à tour M. de Maurepas, le maréchal de Richelieu, le comte d'Ar- genson : faction que l'on ne saurait appeler royaliste, le mot étant dépourvu de sens pour cette époque où personne n'avait encore ni le désir d'une révolution, ni même l'idée qu'elle fût possible : mais qui regrettait les défaillances du pouvoir, l'abandon des traditions gouvernementales de Richelieu et de Louis XIV, déplorait les concessions faites à l'esprit par- lementaire et au jansénisme, se défiait des idées nouvelles, goûtait peu les philosophes, et notait avec inquiétude des symptômes menaçants de dissolution dans l'Etat. C'est à ce groupe qu'appartenait d'Aiguillon, que son caractère essen- tiellement autoritaire et hostile aux gens brouillons et tra- cassiers, pour employer des expressions qui reviennent sou- vent sous sa plume, aurait d'ailleurs rangé naturellement dans le camp opposé aux frondeurs et aux mécontents. Tou- tefois, esprit éclairé et exempt de préjugés, en même temps que courtisan habile et délié, il ne s'asservit jamais aux pas- sions et aux rancunes d'un parti : son antipathie pour les Parlements ne le rangea point parmi les défenseurs obstinés des prétentions du clergé, son peu de goût pour les jansé- nistes ne fit nullement de lui un ami bien chaud des jésui- tes, pas plus que sa parenté avec Maurepas et Richelieu et son amitié avec le Dauphin ne l'empêchèrent de rechercher, d'obtenir et de conserver longtemps la faveur déclarée de ]yjme çjg Pompadour et même, pendant quelque temps, de Choiseul.
Devenu duc d'Aiguillon et pair de France par la mort de son père, le 31 janvier 1750, il dut encore attendre quelques années avant d'occuper un de ces postes importants auxquels il semblait destiné. Des voyages à Parme, où il jouissait d'un grand crédit auprès de l'infant et de l'infante, et de son cou- sin le ministre de France : une longue querelle avec les corps de ville d'Agen et de Condom, ainsi qu'avec les prési-
ÉTAT DE LA BRETAGNE EN 1753 5
diaiix et sénéchaussées de ces deux villes « qui, voulant se donner des airs de capitale et se distinger par de mauvaises façons » ('), refusaient de lui rendre, lors de sa première entrée dans son fief, les mêmes honneurs qui avaient été ren- dus en 1642 au fondé de pouvoir de M'"^ d'Aiguillon, et qui ne cédèrent que tardivement et de mauvaise grâce, remplis- sent assez obscurément les années 1751 et 1752. C'est avec l'année suivante, celle où d'Aiguillon reçut le commande- ment de la Bretagne, que commence véritablement son his- toire.
Le poste était beau, mais dangereux. Aucune province du royaume n'avait conservé autant d'autonomie que ce petit pays, passionnément attaché à ses privilèges, dont le plus important était de ne payer que les subsides consentis par ses Etats et enregistrés par son Parlement; aucun n'offrait donc autant de difficultés aux hommes chargés de l'ingrate mission d'y faire prévaloir les volontés du gouvernement central, c'est-à-dire, en fait, d'y lever les impôts nouveaux dont le Trésor obéré avait un besoin de plus en plus pressant. La Bretagne fut vraiment au xvin" siècle le purgatoire des inten- dants et des commandants. Tous les deux ans il leur fallait faire entendre raison à des Etats extrêmement turbulents, où, malgré la règle du vote par ordre, une cohue démesurément nombreuse de gentilshommes savait le plus souvent imposer sa volonté aux quarante évêques ou abbés qui composaient
(•) Tourny,' intendant de Guyenne, à M"o d'Aiguillon, 24 avril 1751, Arch. Gironde, G. 2287. — D"Aiguillon tenait peu à ces honneurs pour eux-mêmes, et se déclarait prêt à se contenter du cérémonial que M. de Tourny fixerait, mais il jugeait essentiel « de faire sentir à ces esprits indépendants qu'ils ne le sont pas autant qu'ils veulent le faire croire », et telle était aussi la manière de voir de M. de Tourny, ainsi que du subdélégué de Condom, Goyon, dont les lettres fort curieuses et spirituellement écrites donnent une idée peu favorable du naturel turbulent, tracassier et lâche de ses administrés. Il jugeait l'occasion excel- lente « pour contenir les républicains de ce pays-ci ». « Les gens de ce pays-ci, écrivait-il à M. de Tourny, sont arrogans avec ce que l'on appelle les bonnes gens : les prendre par douceur et par bonté dans certaines occasions serait de l'eau claire; les mener avec fermeté est l'unique parti qui puisse les mettre à la raison. Quand on leur parle du bon ton, ils deviennent plus souples et plus ram- pants que des vers ». On suivit ces sages conseils et le duc put être content de la réception qui lui fut faite par les communautés et les corps constitués de son fief, à l'exception du présidial de Condom, du sénéchal et du chapitre d'Agen (Cf. Lauzun, Docinnenls inédits relatifs à l'entrée du duc d'Aiguillon à Agen et à Condom en 1751 . Agen, 1885).
6 LA BRETAGxNE ET LE DUC D AIGUILLON
l'ordre du clergé et aux quarante- six maires, officiers muni- cipaux, ou officiers de justice, qui formaient la pseudo-repré- sentation du Tiers-Etat. Ignorante, passionnée, professant pour toute idée politique un culte quasi-superstitieux pour le pacte célèbre de 1532 et une insurmontable défiance contre tout ce qui venait de Versailles, imbue de l'idée qu'elle ne devait pas être soumise aux mêmes charges que le reste du royaume dont elle se distinguait avec soin, très pauvre en outre et d'autant plus âpre à défendre sa bourse, cette noblesse n'accordait jamais les impôts qu'avec une sorte de serrement de cœur; et, en les accordant, elle réussissait le plus souvent à les abonner et à en conserver l'administration. Dans l'intervalle des sessions, le même esprit de défiance revivait dans la commission intermédiaire , cet abrégé des États, chargé de gérer les affaires de la province, d'en exclure avec soin les représentants de l'autorité royale, de faire bonne garde autour des privilèges, et de pousser le cri d'alarme à la première infraction qui pourrait leur être faite. Un Parle- ment de composition exclusivement nobiliaire, tenant à la noblesse provinciale par les mille liens du sang, des relations et de l'amitié, complétait cette constitution ultra-aristocrati- que, à laquelle certaines apparences libérales ont valu de la part de plusieurs historiens des appréciations trop élogieuses. Elle était très propre à maintenir à peu près immuables les idées, les mœurs et les institutions, et à faire de la province un centre de résistance : elle avait réussi à écarter de la Bre- tagne les atteintes les plus rudes de la fiscalité royale, et ce pays fut et resta jusqu'à la Révolution de beaucoup le moins imposé qu'il y eût en France; mais le bénéfice de cette immunité relative était pour la noblesse, non pour la masse de la population, aussi durement traitée et aussi accablée que nulle part ailleurs dans le royaume. Plus populaire d'ailleurs qu'elle ne le méritait, cette constitution ne man- quait jamais d'être vigoureusement défendue lorsqu'elle était ou paraissait être menacée, et tel était précisément le cas au moment où commence ce récit.
Le gouvernement venait en elFet de tenter un effort décisif pour ruiner cette indépendance fiscale qui le gênait et dont les nécessités de l'unité nationale ne permettaient plus de s'accommoder, en introduisant en Bretagne, de même que
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dans les autres provinces privilégiées, un impôt déjà vieux, mais organisé d'une façon toute nouvelle. Le vingtième, créé par édit de mai 1749, devait être levé partout sans abonne- ment, par les propres agents du pouvoir, sur les déclarations des contribuables, vérifiées par ses contrôleurs; et les forces contributives réelles des différentes parties du royaume devaient être par là mises enfin au grand jour. Une telle entreprise avait suscité dans les Etats de 1750, plus encore dans ceux de 1752, une résistance acharnée, prolongée dans cette dernière session au-delà de tout ce qu'on avait vu jus- qu'alors. Toutes les concessions, tous les adoucissements pos- sibles avait été proposés en pure perte ; et le dernier mot de la noblesse à la veille de la séparation des Etats avait été, outre un refus du système de régie qui venait de lui être offert, un refus catégorique de rimposition du vingtième. On n'avait pas cru pouvoir laisser impunies les scènes de désordre qui avaient signalé cette tenue, et des lettres de cachet avaient exilé dans les différents points du royaume dix-sept des plus tur- bulents parmi les membres des Etats, presque tous de l'ordre de la noblesse : MM. de la Bédoyère de la Besneraye, de Bégasson, de Kerguézec, de Kératry, de Saint-Pern du Lattay, de Pire, de Langourla, de Beschard, etc., avaient été ainsi frappés. Mais ce n'était pas sans crainte qu'on avait pris ces mesures de rigueur; on redoutait de la part de cette noblesse irritée quelque explosion semblable à celle de 1719, ce qui, dans la situation critique où se trouvait alors le royaume, pouvait avoir de graves conséquences; et en même temps qu'on frappait ainsi les chefs de l'opposition et qu'on conti- nuait le plus activement possible la levée du vingtième, on jugeait indispensable de faire à la province quelques conces- sions. Le duc de Chaulnes, commandant, et l'intendant, de Pontcarré de Viarme, s'étaient usés en s'y faisant les instru- ments d'une politique détestée; tous deux d'ailleurs, et sur- tout le premier, fatigués des luttes opiniâtres qu'ils avaient dû 'soutenir, ne désiraient plus que quitter des fonctions aussi pénibles; enfin il s'était élevé entre ces deux représentants de l'autorité royale quelques dissentiments fâcheux qui ren- daient impossible leur maintien en Bretagne. Les remplacer par des hommes agréables à la province était une tactique tout indiquée. Dès le mois de février 1753, de Yiarme était
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rappelé et remplacé par Le Bret ; moins de deux mois après, le duc de Chauines vendait au duc d'Aiguillon sa charge de lieutenant général du comté nantais (') (10 avril 1753), à laquelle le commandement en chef dans la province de Bre- tagne était joint dix jours plus tard.
« Jamais commandant, disaient les Etats de Bretagne en 1770 dans leur réponse au grand mémoire de Linguet, ne fit son entrée sous des auspices plus favorables; allié à la noblesse, neveu du ministre ayant le département de cette province, doué de talents, s'il eût pu modérer son amour-propre, il avait des moyens faciles pour concerter avec la nation (bre- tonne) des projets utiles, et pour les faire approuver par le ministre ». D'Aiguillon était en effet, par sa femme, possesseur de biens considérables en Bretagne, notamment des terres de Pordic et de Plélo, et apparenté à de nombreuses familles dans la noblesse et dans le Parlement; il était engagé de plus dans le parti opposé au garde des sceaux et à M'"* de Pom- padour, auxquels le duc de Chauines était étroitement lié, et les colères étaient alors très vives en Bretagne contre Machault et contre le vingtième (*) ; il était bien vu d'ailleurs d'un des hommes les plus influents de la province, M. de La Ghalotais, procureur général au Parlement de Bennes, qui était depuis 1742 en relations d'amitié avec la famille d'Ai- guillon (^) ; c'étaient donc des chances sérieuses de réussite, et il est fort naturel que le gouvernement, pour calmer l'effervescence, eût jeté les yeux sur un homme qui réunissait ces divers avantages. De son €Ôté d'Aiguillon, désireux de jouer un grand rôle, accepta volontiers cette mission redou-
(') Il y avait en Bretagne un gouverneur (le duc de Penthièvre) toujours, sauf de rares exceptions, absent de son gouvernement; un commandant en chef, un lieutenant général pour la haute et la basse Bretagne, et un lieutenant général pour le comté nantais. Le commandement, seule fonction vraiment importante, n'était pas une charge, mais une commission ; depuis longtemps le lieutenant général du comté nantais était en même temps commandant de la province ; le maréchal de la Fare, le duc de Chauines, avaient réuni ces deux attributions, comme d'Aiguillon. — 11 y avait enfin au-dessous des deux lieutenants généraux trois lieutenants de Roi, pour la haute Bretagne, la basse Bretagne, et le comté nantais, dont le rôle était des plus effacés.
(2) S'il faut en croire d'Argenson (Vtll, 2), ce fut le maréchal de Richelieu qui, sans M""» de Pompadonr et même malgré elle, obtint pour son parent l'agrément de la lieutenance générale de Bretagne.
3) Premier Mémoire de M. de la Ghalotais.
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table, où le duc de Chaulnes venait d'échouer d'une façon si éclatante, mais où tout au contraire semblait lui promettre le succès. Il prit vivement à cœur de gagner l'afifection et la confiance de cette province ombrageuse et la perspective du bien qu'il pouvait y faire, des suffrages qu'il espérait y con- quérir, contribua pour beaucoup à sa détermination. Les difficultés mêmes que la Bretagne passait pour présenter devenaient à ce point de vue un avantage. Dompter cette province rétive, pacifier ces naturels turbulents, c'était rendre un de ces services que les rois ne peuvent guère oublier, sur- tout lorsqu'ils sont aussi avides de tranquillité que l'était Louis XV, et c'était donner de son habileté une preuve indis- cutable.
Aussi bien ne s'expliquerait-on guère autrement les motifs de cette acceptation, car les bénéfices attachés à cette charge étaient des plus médiocres, et les obligations fort lourdes. D'Aiguillon paya 600,000 1. la lieutenance générale qu'il acheta au duc de Chaulnes ; les appointements qui y étaient joints, 25 à 26,000 1., étaient donc absorbés et au delà par la rente qu'il devait servir pour le prix de son acquisition. Res- tait une gratification ordinaire de 20,000 1. du Trésor royal, des « fourrages » payés par la province à raison de 15 à 16,000 1. par an, et les présents et gratifications alloués par le roi et la province, à chaque session d'Etats, au premier commissaire de Sa Majesté : le total, à première vue, en parait imposant : c'était, de la part de la province, un pré- sent de 15,000 1. (de 30,000 la première fois), et pareille somme à M"*' la duchesse; de la part du roi, une gratification de 60,000 1. presque toujours fort augmentée en raison de la longueur des sessions : d'Aiguillon reçut ainsi une somme totale de 160,000 1. en 1754, de 266,000 en 1756, de 253,000 en 1758, de 281,000 en 1760, etc. ('). Mais la recette, si con- sidérable qu'elle fût, était loin de couvrir la dépense. L'obli- gation ruineuse où l'habitude mettait le commandant de la
(') En 1754, gratification ordinaire 20,000, fourrages 16,000, gratification pour tenue d'Etats 100,000, présent de la province 30,000; en 1756, les gratifications royales atteignent 210,000, au tant en 1760,174,000 en 1758 ; puis quand les Etats deviennent tout à faitorageuxetparconséquentse prolongent plus longtemps elles se montent à des chiffres encore plus élevés : 330,000 en 1764, où les Etats durèrent six mois; 265,400 en 1766-1767 où ils en durèrent plus de cinq (A. N., H. 350, H. 535).
10 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
province de tenir table ouverte pendant les sessions d'Etats et de faire faire bonne chère, les dépenses de représentation auxquelles il était forcé, sous peine de méconlenter grave- ment des g-cns à qui il était nécessaire de plaire pour le suc- cès des affaires, empêchaient ce haut fonctionnaire de se sou- tenir dans sa place sans y mettre de son propre revenu et môme sans entamer son capital ('). Encore les prédécesseurs de d'Aiguillon réduisaient-ils ces frais à leur minimum, en ne faisant en Bretagne que de courtes apparitions, au mo- ment précis où se tenaient les Etats : arrivant le jour ou la veille de l'ouverture, ils étaient en route pour revenir une demi-heure après la clôture : ainsi avaient fait La Pare et le duc de Chaulnes : leur bourse et leur agrément y trouvaient également leur compte, car le séjour en Bretagne était un véritable exil pour des gens habitués à l'atmosphère de la cour. Mais il n'était pas dans le caractère du duc d'Aiguillon de traiter ainsi à la légère les fonctions dont il se chargeait, et le roi, en lui confiant le commandement, y mit d'ailleurs pour condition qu'il passerait tous les ans environ trois mois dans la province, car on attribuait les difiicultés des dernières ses- sions à ce que le premier commissaire du roi ignorait trop le caractère des gens avec qui il avait à traiter, les vœux et les dispositions de chacun, et ne pouvait exercer sur eux l'in-
(') «La noblesse, écrit d'Aiguillon (II. 347), regarde la maison du commandant » comme une honnôte auberge oîi elle ne paye point : elle y déjeune, dîne, soupe, » demande toute la journée ce dont elle a besoin ou fantaisie : on n'oserait rien lui » refuser dans la crainte que l'humeur qu'elle en aurait ne rejaillit sur les délibéra- » lions du lendemain : il est donc de toute impossibilité, actuellement, de diminuer 1) la dépense monstrueuse qu'un commandant est obligé de faire pendant les Etats, » puisqu'elle devient nécessaire pour le succès des affaires qu'il estchargé detraiter, » et que le meilleur moyen de plaire aux Bretons est de leur faire bonne chère et de » les divertir ». On n'en était pas même quitte lorsqu'on était à cent lieues de la Bre- tagne. « Tous les Bretons qui viennent à Paris, pour leurs affaires, ne connaissent X d'autre asile que chez lui, et trouveraient très mauvais s'ils n'y étaient pas bien » reçus »..\ussi, en 1754,011 d'.\iguillon reçut 160,000 1. (plus 15,000 à M™« la duches- se), il en dépensa environ 250,00") et il en fut de même les années suivantes. Au total, pendant son commandement en Bretagne, il reçut de la province 225,000 1. et du roi 1,429,400, et pendant le même laps de temps ses emprunts et ses ventes, y compris les 600,000 1. qu'il dut verser au duc de Chaulnes, atteignirent le total de 2,476,842 I. (II. 535). A mainte reprise il insiste sur les embarras d'argent qui l'assiègent et sollicite des avances. Il était toujours débiteur du trésorier général de la province, et quand il quitta la Bretagne, en 1768, il était en retard envers lui pour des sommes importantes, que le roi promit, mais que sans doute il ne se pressa pas de payer (d'Aiguillon à Laverdy, 15 sept. 176S, H. 535).
PREMIÈRE TOURNÉE DE d' AIGUILLON EN BRETAGNE 11
fluence nécessaire. D'Aiguillon accepta sans hésiter cette con- dition onéreuse, qu'il devait constamment remplir et même au delà, non seulement lorsque la guerre de sept ans rendit sa présence nécessaire dans la province, mais encore avant la guerre et après la paix. Cette circonstance seule suffirait à établir, entre son administration et les administrations pré- cédentes, une différence essentielle, différence tout à son honneur, et qui n'en fut pas moins une des principales causes des difficultés qu'il rencontra. Actif, énergique, entreprenant, on le vit sans cesse parcourir dans tous les sens la province déshabituée de voir ses commandants, se faisant sur toutes choses et sur tout le monde une opinion personnelle, distri- buant le blâme et l'éloge, secouant la torpeur des adminis- trations municipales, indiquant les améliorations à faire et les abus à corriger, et se soumettant de bonne grâce aux plus tristes corvées, comme d'écouter des discours de maires et de présider des distributions de prix (*). Bien des gens, en Bre- tagne, eussent préféré un commandant moins actif et plus rarement présent. Son intervention fréquente gênait leurs habitudes d'isolement et d'indépendance, et le zèle qui l'ani- mait pour le bien public fut taxé par eux de despotisme tracassier.
Ce fut au mois de septembre 1753, un peu plus tôt que ne le comportaient les engagements pris au mois d'avril précé- dent, que le nouveau commandant fit sa première entrée dans la province. Quoique ses fonctions essentielles fussent d'une part le commandement en chef des troupes, de l'autre la tenue des Etats, encore éloignée d'un an, il n'avait pas moins comme représentant effectif de l'autorité royale à exercer une sorte d'inspection de l'administration tout entière, à aplanir les difficultés qui pouvaient s'élever, à veiller en général au maintien du bon ordre. Or il y avait en ce moment, outre la question brûlante du vingtième, d'autres sujets de souci pour le gouvernement; une vive opposition s'était for- mée contre les droits de contrôle (notre enregistrement actuel) dont les fermiers étaient accusés par la province de toutes sortes d'abus et de malversations, et le Parlement de Rennes allait envoyer à ce propos des remontrances le 11 janv. 1754;
(') Dictionnaire d'Expilly, art. Nantes.
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chose plus grave, la querelle des refus de sacrements s'était étendue jusqu'en Bretagne et menaçait d'y faire naître des troubles extrêmement redoutés ('). Enfm d'Aiguillon était impatient de faire une première reconnaissance du terrain difficile sur lequel il allait être appelé à manœuvrer et de se rendre compte sur place du caractère des habitants et du fonctionnement des institutions de la province.
Les historiens qui l'ont accusé d'y avoir apporté, dès le premier jour, des idées, des habitudes d'esprit, inconciliables avec le génie de ses habitants (^) ; ceux qui l'ont regardé comme un fauteur du despotisme, incapable de comprendre et indigne d'apprécier les libres institutions de la Bretagne, se sont mépris sur les dispositions qui l'animaient. Ses pre- mières impressions furent loin d'être désavantageuses et les conseils qu'il donna aux ministres furent toujours dans le sens de la modération et de la patience. La levée du vingtième était le point délicat entre tous : d'Aiguillon, qui s'est tou- jours fait, et souvent plus que de raison, l'avocat des popula- tions contre le fisc, recommandait d'attendre, de ne pas encore procéder aux vérifications des déclarations, d'après lesquelles les rôles de 1753 étaient faits littéralement ('). « Chacun, écri- » vait-il à Machault, le 29 décembre (*), paye sa contribution
(') D'Aiguillon n'intervint dans cette affaire que dans l'intérêt de la paix et de la conciliation, et non en moliniste fanatique et dévoué aux jésuites. Il tournait assez volontiers en ridicule, comme on le voit par une lettre qu'il écrivait à Saint-Flo- rentin le 18 fév. 1757 (H. 636), l'extrême susceptibilité des évêques en matière de jansénisme. Lors de la mort du curé janséniste de Garnac pour lequel l'évêque de Vannes interdit de faire un service, d'où un procès porté au Parlement, d'Aiguillon s'employa pour fléchir l'évoque de Vannes, et il finit par y réussir (Lettre du tré- sorier général La Boissière au contrôleur général, 8 nov. 1754, H. 331).
(-) .\insi M. de Carné dans son ouvrage sur les Etats de Bretagne, II, 100 : « Le duc d'Aiguillon trouvait dans les traditions de sa famille le despotisme sous toutes ses formes, depuis l'écliafaud jusqu'à la Bastille. Rien dans l'énervante atmosphère de Choisy ne l'avait préparé à cette fière revendication de droits antérieurs à ceux du monarque, à cette fidélité bourrue qui donnait son sang en refusant ses subsi- des... Il étudia les institutions du pays, mais sans parvenir à en comprendre le génie, tant le milieu où il allait vivre était différent de celui qu'il venait de quitter». Nous verrons au contraire, à mainte reprise, les institutions de la Bretagne défen- dues par d'Aiguillon contre les atteintes que le ministère était fort tenté d'y porter.
('} L'impossibilité d'arracher aux Bretons des déclarations avait forcé l'administra- tion à reproduire en 1750, 1751 et 1752, ou à peu près, les rôles du dixième de 1749. L'arrêt du conseil du 2 nov. 1752 venait de promettre que les rôles de 1753 seraient faits uniquement d'après les déclarations et auraient effet rétroactif pour les années 1750 à 1752.
(♦) A. N., II. .333.
PREMIÈRE TOURNÉE DE DAIGUILLON EN BRETAGxNE 13
» assez exactement : comme elle n'est pas portée à ce qu'elle )) devrait être, parce que les déclarations ne sont pas justes, » on sent une joie secrète d'avoir trompé et cette petite satis- » faction fait prendre en patience l'augmentation de charge. » On imagine que le roi perd à la régie et qu'il sera trop heu- » reux que la province veuille bien prendre l'abonnement, » comme elle l'avait proposé. Si on jetait un coup d'œil sur » le produit actuel de la régie, on serait bien détrompé, mais » il faut les laisser jouir de cette chimérique espérance. Je » crois qu'il n'est pas temps encore de travailler aux vérifi- » cations, il faut laisser accoutumer à ce monstre de ving- » tième... On soulèverait toute la province en entamant cette » opération actuellement et il y aurait du bruit aux Etats pro- » chains, mais en la différant d'une année, en la faisant dou- » cément et avec tous les ménagements convenables je suis » persuadé que dans quatre ans l'imposition du vingtième sera » totalement faite telle que vous la désirez, qu'on la paiera )) exactement et qu'il n'y aura nulles représentations à son » sujet ». En ce qui concernait les exilés et les détenus, son langage n'était pas moins dicté par le désir de se concilier les cœurs; il annonçait dans la même lettre qu'il serait nécessaire de les renvoyer chez eux avant les Etats, sous peine de s'exposer aux scènes les plus violentes. « Ils s'étaient flattés » qu'en arrivant dans la province j'apporterais la grâce de » tous les exilés : il y a eu quelques instants d'humeur quant » ils ont vu que leur espérance était vaine... Je n'ai point osé » insister avant mon départ de Paris lorsque j'eus l'honneur » de vous en parler, parce que vous auriez peut-être cru que » mon intérêt personnel et le désir que je pouvais avoir de » plaire à la province entraient pour beaucoup dans mes » représentations, mais comme elles sont fort désintéressées » actuellement, je prends la liberté de vous les faire avec » plus de hardiesse et de vous supplier d'y avoir égard ».
Ce langage fut entendu : dès le 9 janvier 1754 (') Saint- Florentin annonçait à son neveu que les exils de la plupart des victimes de 1752 étaient adoucis et que quelques-uns d'entre eux étaient autorisés à faire des séjours temporaires en Bretagne. Plus tard, une grâce complète devait leur être
(>) A. N., 0. 449.
li LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
accordée et d'Aiguillon n'y fut rien moins qu'étranger. « Je suis persuadé, lui écrivait Saint-Florentin le 8 septembre 1754 en lui envoyant les lettres de rappel, qu'après avoir aussi vive- ment sollicité pour eux, vous serez fort aise de les faire jouir incessamment de la grâce que Sa Majesté a la bonté de leur faire » (').
Cette politique de ménagement fut également suivie pour le vingtième. Les rôles de 1753 furent faits uniquement sur les déclarations non vérifiées, et cette fidélité aux engage- ments pris était d'autant plus méritoire que la province avait beaucoup moins bien tenu les siens. Elle s'était décidée, au moins en majorité, à remettre enfin ses déclarations (plus de 300,000 étaient déposées en mars 1754 sur environ 400,000 contribuables que l'on comptait en Bretagne) (*), mais fort peu de ces déclarations étaient dans la forme requise, et 150,000 environ étaient absolument défectueuses. Les rôles n'en montèrent pas moins à une somme presque égale à l'an- cien dixième ('), et cette somme elle-même n'était rien en comparaison de ce qu'aurait dû produire un vingtième strict, tellement les réticences et les dissimulations étaient nom- breuses dans les déclarations. Laurent, directeur du ving- tième en Bretagne, pensait que l'imposition pourrait y être facilement portée à 2 millions 3 ou 400,000 1. sans soulever aucune plainte fondée, même en soulageant beaucoup de contribuables accablés jusque-là par l'arbitraire delà répar- tition des seigneurs et des officiers municipaux; et bien des
(') Voici en quels termes M. de Kersauson, un des exilés, exprimait au duc sa reconnaissance, le 16 sept. 1754.
« Personne n'ignorait tous les mouvements que vous vous êtes donnés pour obtenir le rappel des exilés; je suis charmé d'apprendre que c'est à vous enfin, Monsieur, que nous en avons toute l'obligation. Je profilerai avec plaisir du fruit de vos instances auprès du roi pour vous faire ma cour à Rennes et y joindre mes remerciements à ceux de toute la province de l'intérêt que vous voulez bien pren- dre à ce qui la regarde... Il y a longtemps que nous avions besoin d'un comman- dant comme vous, qui pût et qui voulût appuyer un peu nos bonnes raisons ». (H. 640.)
(*) Des pièces remises par les bureaux du vingtième aux commissaires des Etats en mars 1757 (Arch. d'Ille-et-Vil., G. 3813), il résulte que 330,000 déclarations furent remises à temps pour servir aux rôles de 1753 et 16,000 postérieurement.
(') Le dixième avait été abonné 1,800,000 1. Les rôles du vingtième de 1753 se montèrent définitivement à 1,460,000 (H. 639; .\rch. d'Ille-et-Vil., G. 2156), dont environ 1,340,000 pour les biens fonds, 37,918 pour l'industrie, 18,269 pour les offices et droits, etc.
FRAUDES SUR LE VINGTIÈME 15
gens, certes, se seraient trouvés fort déçus si quelque arrêt du conseil avait décidé, comme il le proposait en plaisantant, que les fermiers, locataires, régisseurs, etc. ne pourraient être contraints par les propriétaires que jusqu'à concurrence des sommes indiquées par ces derniers dans leurs déclarations ('). Le rôle du vingtième d'industrie, notamment, était d'une fai- blesse excessive et il aurait pu facilement être doublé ou tri- plé sans accabler le commerce (^). Cependant ce furent encore ces rôles si modestes qui servirent pour 1754, comme d'Ai- guillon le conseillait, et on évita d'y faire usage des vérifica- tions faites dans 75 paroisses par les contrôleurs, tant parce que leur travail ne semblait pas présenter toutes les garan- ties désirables d'exactitude, que pour éviter toute sensation aux Etats prochains (^). On se borna k faire état d'un petit nombre de suppléments parmi ceux qui parurent le plus à l'abri de la critique.
Quant aux déclarations totalement défectueuses, l'adminis- tration, toujours timorée, évita avec le plus grand soin d'ap- pliquer à leurs auteurs toute la rigueur de la loi qui voulait qu'ils fussent considérés comme non déclarants, c'est-à-dire taxés au double. Le cas était particulièrement fréquent chez les détenteurs de domaines congéables de l'évôché de Van- nes qui, à rinstig'ation de quelques meneurs, dont l'évêque de Vannes lui-même, s'étaient donné le mot pour remettre des déclarations si confuses et si entortillées qu'au dire de Laurent il aurait été aussi facile de commenter les visions de l'Alcoran que de saisir la véritable idée de ces contribua- bles (*). La seule chose qui y apparût nettement, c'était que leurs charges, à tous, étaient très supérieures à leurs revenus.
(') Lettre de Laurent à l'intendant, 16 décembre 1753, Arch. d"Ille-et-Vil., C. 2156.
(*) Laurent à Courteille, 20 mars 1754, ibid., C. 2150. La Bretagne ne payait que 38,000 1. environ de vingtième d'industrie, alors que le Languedoc en payait 300,000, la Lorraine 150,000, l'Artois 55,000, etc. (H. 639). En 1755 encore celte partie de l'imposition ne subit aucune modification. Ajoutons que dès 1753 la ville de Nantes, dont le duc d'Aiguillon tenait particulièrement à ménager le commer- ce, avait obtenu décharge entière de son vingtième d'industrie (10,685 1.) qui for- mait près du tiers de celui de toute la province.
(^) Laurent à Courteille, 20 mars 1754. Les rôles de 1754 se montèrent à 1,520,000 1, Presque toute l'augmentation provenait du vingtième foncier (1,395,000 au lieu de 1,340,000) (H. 639).
(*) 8 janv. 1756 (Arch. d'Ille-et-Vil., C. 2150).
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Cette comédie irritait vivement le directeur du vingtième, moins d'ailleurs contre les contribuables eux-mêmes, dont beaucoup, ne sachant ni lire ni écrire, étaient étrangers aux déclarations fournies en leur nom, que contre les gens qui leur avaient monté la tête et les praticiens qui leur avaient prêté, leur plume. Aussi inclinait-il, pour toute sanction, à leur renvoyer leurs déclarations, avec injonction d'en fournir de nouvelles en bonne forme dans le délai d'un mois. Ce parti sembla encore trop hardi au gouvernement qui redou- tait extrêmement d'être obligé d'en venir enfin aux mesures de rigueur : « Car il est à craindre, remarquait Le Bret ('), que, par ignorance ou mauvaise volonté, les contribuables ne profitent pas du délai qui leur serait accordé : on ne pour- rait plus alors se dispenser de leur faire supporter la peine de leur opiniâtreté et de la fausseté de leur déclaration, et ce serait cette extrémité qu'il serait bien à désirer que l'on pût éviter». On préféra donc faire soi-même le travail auquel les contribuables se refusaient et on envoya dans l'évêché de Vannes un grand nombre de contrôleurs, qui rencontrèrent des difficultés inouïes et ne parvinrent à se faire remettre que des titres vieux et informes, pour tâcher d'obtenir des rôles un peu plus satisfaisants. Il était difficile de pousser plus loin la condescendance, et l'administration qui agissait ainsi ne mérite certainement pas le reproche de violence et de dureté. Linguet, dans son Mémoire, attribue â d'Aiguillon le mé- rite d'avoir calmé les plaintes et apaisé les murmures que suscitait la levée du vingtième. 11 y a là quelque exagération dans les termes : rien ne pouvait, et on en eut bientôt la preuve, réconcilier la province avec un impôt dont on lui refusait l'administration et dont ses Etats n'avaient pas con- senti régulièrement l'établissement. Mais il est certain que les ménagements extrêmes apportés dans la levée du ving- tième diminuèrent l'irritation et firent cesser les résistances, ou passives ou violentes, qui en avaient jusqu'alors entravé la perception : et tel fut le principal résultat de cette première tournée de d'Aiguillon dans la province (sept. 1753 à mars 1754).
{•) Lettre de Le Bret, 18 janv. 1755 (Arch. d'Ille-et-Vil.), C. 2150.
CHAPITRE JI
TRAVAUX PUBLICS A NANTES ET AUTRES VILLES DE BRETAGNE. ÉTATS DE 1754
Presque aussitôt après son retour de Bretagne, d'Aiguillon se mit en route pour Parme où il avait laissé de vives ami- tiés, et où ses conseils étaient aussi écoutés que le permettait la légèreté de l'infant don Philippe. Notre ministre, de Crus- sol d'Uzès, était tombé dans un état de santé si déplorable que son rappel était devenu une nécessité. Or on tenait, avec raison, à avoir toujours auprès de l'infant quelqu'un pour le surveiller et réfréner ses caprices. D'Aiguillon arriva à Parme le 29 avril 1754, recommanda pour la place de secrétaire d'Etat du Tillot, qu'il considérait comme le seul homme capable de réformer les abus et le désordre de ce gouverne- ment ('), donna des conseils d'économie et de sagesse malheu- reusement trop peu suivis, s'appliqua à entourer l'infant d'hommes de confiance, et fit choix pour lui d'un médecin, Bercher, et d'un grand veneur, le chevalier de Pontual, gen- tilhomme breton dont la famille ne devait pas toujours con- server le souvenir de cette faveur (^). Son séjour eut en somme d'heureux résultats. « Le voyage de M. d'Agenais n'a pas été inutile, écrivait l'infante au maréchal de Noailles : non seulement il pense bien et parle bien h l'infant, mais j'ai vu avec plaisir le crédit qu'il a sur lui, il l'amuse ; et il a trop d'esprit, et lui aussi, pour oser déraisonner vis-à-vis de quel-
(•) Lettre du 12 juillet 1754, Arch. aff. étr. Parme, correspondance, t. XIX.
(2) Toussaint-Marie de Pontual (1725-1788), fils d'un conseiller au parlement de Bretagne, était neveu à la mode de Bretagne de l'abbé Louis-Marie de Pontual et de Nicolas de Pontual, qui devaient jouer un rôle marquant aux Etats de 1764 et 1766 comme adversaires du duc d'Aiguillon (Note communiquée par ^L Saulnier). — Un autre Breton, M. de Kéralio (1731-1793), fut gouverneur du jeune prince don Ferdinand, avec Gondillac qui en était le précepteur.
d'Aiguillon. ''
18 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aiGUILLON
qu'un d'aussi sensé ; je suis assurément fâchée du sujet de son voyage, mais il nous fera du l)ien. » (')
L'approche de la tenue des Etats, qui devaient se réunir à l'automne de 1754, rappela d'Aiguillon en Bretagne dans le courant de septembre. Selon son habitude presque invariable, venant de sa terre de Véretz en Touraine, il entra dans la province par Nantes, et c'est au séjour qu'il fit alors dans cette cité que remontent ces grands projets de transforma- tion et d'embellissement qui ont été une des parties les plus importantes et les plus critiquées de son administration. Aussi importe-t-il de s'y arrêter quelques instants.
De toutes les villes de Bretagne, Nantes fut certainement celle qui ressentit les plus heureux effets de la fièvre d'amé- lioration qui animait d'Aiguillon et qu'il communiquait autour de lui le plus possible : aussi bien était-elle une de celles qui avaient le plus besoin d'être haussmannisées. Des rues tortueu- ses, étroites, en entonnoir, bordées de maisons entassées sans ordre; une population resserrée à l'excès dans une étendue médiocre, limitée par de vieil les fortifications ; point de places publiques, point de promenades, point de fontaines : point de marchés, ce qui forçait les marchands à encombrer les rues, au point qu'elles devenaient impraticables : point de quais : des accidents continuels, de fréquents incendies ; tel était l'aspect qu'offrait Nantes au milieu du xviii" siècle ('). Elle était située sur deux rivières, et ces deux rivières lui étaient
(•) Lettre du 12 mai 1754, Aljf. étr. Parme, t. XVIII. — Parmi les documents rela- tifs au séjour de d'Aiguillon à Parme, en 1754, il en est un qui mérite d'attirer l'attention, parce qu'il prouve que d'Aiguillon ne professait nullement ces idées de cléricalisme exagéré et de dévouement servile aux jésuites dont il a passé, sur la foi de M. de la Chalotais, pour avoir été imbu. C'est le mémoire, rédigé par lui ou sous son inspiration, pour être remis à notre représentant à Parme, le comte de Rochechouart, lors du départ de celui-ci en novembre 1754. Parmi les mauxde ce gouvernement, ce mémoire signale l'abus des privilèges ecclésiastiques, l'auto- rité tout entière aux mains du pape et des prélats qui gouvernent l'infant, si bien que cet Etat appartient plus à l'Eglise qu'à son souverain. L'excès de l'intluence espa- gnole était aussi fort regrettable, d'autant plus que ce pays retombait alors sous le joug du parti hostile aux réformes. Dans une lettre du 1er septembre 1754 à don Philippe [Annales de l'Est, juillet 1894), d'Aiguillon exprime de vifs regrets de la chute de la Ensenada, ce ministre qui avait déjà voulu préluder à l'œuvre de d'Aranda en combattant l'excès des privilèges ecclésiastiques.
(^) Mémoire du sieur de Vigny sur les embellissements de Nantes, Arch. municip. de Nantes, DU., 247 : Mémoire de Joubert du Collet, maire de Nantes, sur les travaux de cette ville (1764) ibid., DD., 248 et A. N., H. 559 : notice sur Ceineraypar M. Henoul, Annuaire de la Société académique de Nantes, 1861,
TRAVAUX PUBLICS A NANTES 19
à peu près inaccessibles. Leur accès eût-il été facile, que le commerce nantais n'en eût pas tiré grand avantage; la naviga- tion de la Loire était devenue presque impraticable par l'en- sablement progressif du lit du fleuve. Dès 1740, le mal s'était révélé si grave que les Etats avaient voté un fonds de 40,000 fr. pour les travaux nécessaires ; mais les ouvrages projetés n'avaient point été exécutés, les sommes accordées étaient restées sans emploi, et le commerce nantais continuait à être menacé dans son existence même par les difficultés croissan- tes de la navigation (*).
D'Aiguillon, en arrivant dans la province, fut vivement frappé des avantages de la position de Nantes, et de la néces- sité de faire en sorte que ces avantages ne restassent pas inu- tiles. Il soumit sans tarder à Saint-Florentin, qui l'en félicita fort, ses vues pour le rétablissement de la navigation de la Loire et pour de grands travaux à exécuter dans la ville. Les circonstances étaient favorables ; par une heureuse exception à une règle très générale au xviii'' siècle et de tout temps, les finances municipales étaient alors dans une situation pros- père, qui autorisait les grandes pensées et les vastes projets. Nantes avait en caisse une réserve de 100,000 fr., avait affermé ses octrois pour 188,000 fr. à des fermiers dont le bail avait encore près de cinq ans à courir, et ses charges ordinaires ne dépassaient guère 120,000 fr. (-). On pouvait donc aller de l'avant, et la seule difficulté était de vaincre l'inertie, la routine et les préjugés. D'Aiguillon fit appel pour les travaux hydrauliques aux ingénieurs Magin et Blaveau, dont la compétence venait d'être prouvée par le succès de travaux analogues entrepris sur le cours de la Garonne. Quant à la ville, le sieur de Vigny, architecte du roi, dressa tout un projet de grands travaux devant totalement en modi- fier l'aspect, projet qui comportait notamment la destruction des murs d'enceinte, tours et autres fortifications, le perce- ment de plusieurs voies nouvelles, la construction de quais, de places publiques, d'une halle au blé, d'une salle de con- cert, d'un théâtre, etc. Il fut approuvé par un arrêt du con- seil du 22 avril 1755 qui en confiait l'exécution directement au
(') Requête des maire et échevins de Nantes au Conseil, 1755, H. 602. (2) IVlémoire de Joubert du Collet, H, 559.
20 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
commandant et à l'intendant de la province « ces dispositions devant être de longue durée, et le changement continuel des officiers dans le bureau de la communauté de Nantes empê- chant de compter sur leur exécution » ('). Grâce à cette heu- reuse précaution, les travaux commencèrent sans délai par la démolition de notables parties de l'enceinte et des tours. Différentes inexactitudes ayant été bientôt relevées dans les plans dressés par de Vigny, un nouveau plan de la ville fut fait en 1757 par le sieur Gacault, et ce fut sur ce plan qu'un architecte célèbre, Geineray, l'homme à qui la ville de Nan- tes fut le plus redevable de son heureuse transformation (*), fit de nouveaux projets de travaux, définitivement adoptés par un arrêt du conseil du 19 mars 1766. On n'avait pas attendu cet arrêt du conseil pour faire construire un marché couvert pour les grains sur la place Brancas : le pont de la Poissonne- rie, bientôt et aujourd'hui encore appelé pont d'Aiguillon, dont le commandant posa la première pierre en 1758 avec la marquise de Becdelièvre : les promenades de la Motte Saint- Pierre et de la Motte Saint-André, ou cours des Etats : le nou- veau palais de la chambre des comptes, aujourd'hui la pré- fecture, dont la première pierre fut également posée par d'Aiguillon et par M™^ de Becdelièvre, le 6 septembre 1763 : lé quai auquel est resté attaché le nom de d'Aiguillon, dont le plan fut levé en 1761 et l'alignement donné par Geineray en 1762, et autres travaux, dont l'auteur de l'article Nantes
(') La précaution n'était pas inutile ; ce n'étaient ni les plans ni les arrêts du con- seil qui manquaient depuis le commencement du siècle pour l'embellissement de Nantes (les ingénieurs Portail, Joubert et Touros en avaient dressé plusieurs, que visaient des arrêts du 2 juin 1723, du 6 décembre 1740, du 23 août 1741, du 22 septembre 1750), mais l'esprit de suite et la volonté d'aboutir ; la municipalité nantaise hésitait, reculait devant les nombreuses expropriations et démolitions qui étaient la conséquence nécessaire de ces travaux, et cherchait des objections contre le projet de de Vigny (délibération du 31 janvier 1755 et lettre de la com- munauté à d'Aiguillon, 11 février, Archiv. municip. de Nantes, BB. 94).
(*) Geineray (1722-1811), nommé architecte voyer de Nantes en 1757, fonctions qu'il conserva jusqu'en 1780, a présidé à tous les grands travaux qui renouvelè- rent la ville de Nantes à cette époque. Son zèle pour le bien public, son intelli- gence, lui valurent l'appui chaleureux et l'afTection du duc d'.\iguilIon. « Flatté » de trouver dans Geineray les mêmes idées et surtout le talent nécessaire pour » les mettre en pratique, l'homme puissant s'attacha l'homme de génie, et tous deux » réussirent, malgré l'opposition des pères, à produire de grandes choses dans l'in- » térèt des enfants» (Notice de M. Renoul sur Geineray, Annuaire de la Société académique de Nantes, 1861).
FINANCES DE LA VILLE DE NANTES 21
dans le dictionnaire d'Expilly (*) disait en 1768, avec une cer- taine exagération de patriotisme local, car les améliorations urbaines étaient à peu près universelles alors, mais aussi avec une certaine part de vérité, qu'ils étaient uniques en leur genre et qu'il n'y avait point de ville en Europe qui en eût de pareils.
Les ennemis de d'Aiguillon, ne pouvant nier l'utilité de ces travaux, ont prétendu que les avantages en avaient été payés trop chèrement par la ruine des finances municipales, et par les infortunes d'un grand nombre de particuliers, expropriés ou expulsés sans indemnité de leurs domiciles. Sans doute, pendant cette période de grandes entreprises, la situation financière de la ville empira bientôt : mais les rédacteurs des remontrances de 1764 ont évité avec soin d'indiquer les véritables causes de cette fâcheuse décadence. Ils les auraient trouvées en effet dans la guerre, qui porta naturellement un coup funeste à la prospérité de cette ville essentiellement commerçante, et qui servit tout d'abord de prétexte au fermier de ses octrois pour se soustraire aux conditions de son bail. Bien que le cas de guerre avec l'Angleterre eût été prévu, et dût seulement entraîner une diminution de 1/8" dans le prix du bail, l'adjudicataire et ses cautions firent jouer tant de ressorts qu'ils obtinrent des arrêts du conseil leur permettant de diminuer de 1/6", puis de compter de clerc à maître. En vain la ville avait multiplié ses démarches, utilisé l'influence du duc d'Aiguillon, qui s'employa avec ardeur pour lui faire obtenir justice, celle de la duchesse, celle du Dauphin, pour faire débouter les fer- miers de leurs prétentions : ceux-ci l'avaient longtemps em- porté et ce fut seulement le 21 décembre 1762 qu'ils succom- bèrent. D'où une première cause de déficit. De plus, la ville ayant cru bon à l'expiration de son bail de faire régir elle même ses octrois afin de ne plus retomber dans de pareils embarras, elle en vit le produit diminuer de plus de moitié et tomber en 1761 et 1762 h 73,000 et 77,000 (*). La gène devint alors de la détresse : lorsque les Etats de 1760, tou- chés de la misère qui régnait à Nantes et désireux de pro-
(') Greslan, échevin, puis procureur syndic de Nantes : cet article est peut-être le meilleur de l'ouvrage. (■'] H. 513.
22 LA bri:tagne et le duc d'aIGUILLOiN
curer les moyens d'achever l'œuvre commencée, votèrent 32,000 1. pour continuer les travaux du cours qui porta leur nom, des expropriations furent nécessaires, et le montant n'en put être payé comptant. Mais en pareil cas les arrérages étaient servis aux propriétaires jusqu'au versement du capital, ou bien encore la ville fournissait aux gens privés de leur domicile des installations identiques sur les terrains qui lui appartenaient ('). Loin d'être un sujet d'épouvante pour la population, les travaux publics au contraire étaient vus par elle avec faveur, et il y eut mainte circonstance où le corps de ville, désireux de les arrêter, eut la main forcée pour les continuer par les vives instances des personnes les plus con- sidérables, comme par celles des ouvriers sans travail (^). C'est ainsi qu'en 1759 des capitalistes avancèrent sans intérêt 23,000 1. pour continuer les travaux de la jMotte Saint- Pierre, qu'en 1763 les principaux négociants prêtèrent égale- ment sans intérêt 36,000 1. pour achever le cours des Etats, et que le pont d'Aiguillon fut achevé aussi par une souscrip- tion particulière. La paix, d'ailleurs, améliora la situation de la ville : dès 1764, le produit de ses octrois remonta à 200,000 1., et elle put faire couvrir facilement un gros em- prunt de 300,000 1., qui lui permit de payer ses dettes. En 1766 ses recettes, 217,000 1., et ses dépenses, 216,000, s'équi- libraient presque exactement. L'œuvre de d'Aiguillon à Nan- tes a été, en somme, la même que celle de M. de Tourny à Bordeaux, et c'est à lui que le grand port breton a dû de pou- voir rivaliser pour la splendeur et l'agrément, comme pour
(') Les plaintes auxquelles a donné lieu celle question des expropriations sous l'administration du duc d'Aiguillon sont d'autant plus injustes que l'on avait agi h cet égard avec infiniment plus de sans-gêne dans la période précédente, sans que personne pensât à s'indigner. Un arrôt du 22 sept. 1750 n'accordait d'indemnité que lorsque la moitié au moins de la superficie d'une maison était retranchée pour cause d'alignement. De même pour les routes : un arrêt de juin 1706 n'en accor- dait qu'aux propriétaires de terrains oîi se trouvaient des carrières ou des mines. (Lettre de Le Bret, 21 sept. 1753, H. 603). On fut beaucoup plus juste et beau- coup plus humain, à Nantes en particulier, sous l'administration de d'.\iguillon. Les moindres portions retranchées d'un immeuble étaient payées et en vingt ans il en coûta à cette ville plus de 500,000 I. d'indemnité. On ne se plaignait pas, et le vœu le plus vif de beaucoup de propriétaires nantais était d'être expropriés. (Observations de l'intendant sur les remontrances du Parlement de Bretagne du 13 août 1779, H. 511).
(») Mémoire déjà cité de 1764, IL 559.
TRAVAUX PUBLICS 23
le développement de son commerce, avec la capitale de la Guyenne (').
C'est à Nantes que la passion de d'Aiguillon pour les amélio- rations urbaines trouva le plus à se satisfaire; mais il n'est peut- être pas une seule des villes de la province qui n'en ait ressenti également d'heureux effets. A Redon furent construits une promenade et un quai d'Aiguillon : à IMoërmel, une place d'Ai- guillon : à Lorient, une promenade et un quai d'Aiguillon : à Concarneau, un quai d'Aiguillon : à Landerneau,unerue et une place d'Aiguillon, dont la communauté de cette ville, recon- naissante envers ce commandant, refusa de changer le nom lorsqu'on 1769 tout ce qui rappelait son souvenir était proscrit dans la province (*). Vannes décida en 1754 des travaux pour 92,000 1. : Quimper réédifîa ses quais et répara ses banlieues, détruisit ses murs et ses vieilles tours, et d'Aiguillon, dans un de ses passages dans cette ville, en janvier 1764, fit faire par l'ingénieur André un plan général d'embellissement qui fut approuvé par arrêt du conseil du 3 décembre 1766 : Brest acheta un hôtel-de-ville, construisit un théâtre, agrandit son hôpital, fit paver ses rues (') : Saint-Brieuc construisit en 1758 le quai du Légué, dont d'Aiguillon et l'évêque de Saint-Brieuc posèrent la première pierre, commença en 1760 le pavage de ses rues, d'Aiguillon inaugurant également cette amélio- ration si nécessaire, et fit entreprendre en 1753 et 1754 un nouveau grand chemin dans le faubourg Saint-Pierre (*). Saint-Malo se fit construire un hôtel-de-ville. Josselin, Auray,
(') Guépin, Histoire de Najiles. Verger, Archives curieuses de la ville de Nan- tes : article Nantes dans le Dictionnaire d'Expilly. Annuaire de la Société aca- démique de Nantes; correspondance de d'Aiguillon, H. 637, 639 : Archives muni- cipales de Nantes. — La reconnaissance publique attribua à d'Aiguillon le surnom de second fondateur de Nantes : urbis Nannetensis aller conditor, disait l'inscrip- tion placée sur le pont d'Aiguillon.
(2) La communauté ne céda que sur l'injonction formelle du duc de Duras qui intervint en personne pour faire rétracter la délibération prise pour maintenir le nom de duc d'Aiguillon (fév. 1769). On voit que l'indépendance des corps munici- paux n'était rien moins que respectée par le successeur du duc d'Aiguillon. Avoir violenté leurs décisions n'en sera pas moins un des principaux griefs allégués à la charge de ce dernier,
(') Levot, Histoire de Brest, III, p. 108 et suiv.
(*) Lamare, Histoire de la ville de Saint-Brieuc, dans les Mémoires de la So- ciété d'émulation des Côtes-du-Nord, 1886 : Journal de M. de la Belle-Issue, procu- reur du roi de l'amirauté de Saint-Brieuc, dans les Mémoires de la Société archéo- logique des Côtes-du-Nord, 1885-86 : Ruffelet, Annales briochines, 1771.
24 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
Dinan, Moncontour, Morlaix, Guingamp, etc., etc., (') dépen- sèrent des sommes plus ou moins fortes pour promenades publiques, pavages de rues, constructions de quais, de ponts, d'hôtels de ville, etc. Partout c'est d'Aiguillon qui les lance en avant, qui gourmande les communautés récalcitrantes et presse les retardataires, qui surveille l'exécution des travaux et sévit au besoin dès qu'il aperçoit quelque résistance injus- tifiable ou quelque manœuvre suspecte (^). Il s'occupe acti- vement de la réparation des banlieues dont l'état pitoyable empêchait de tirer profit de Fœuvre entreprise pour l'amélio- ration des grands chemins : de la destruction des auvents et porches, qui obstruaient les rues et empêchaient la circula- tion de l'air et de la lumière : il leur déclare une véritable guerre, parfois heureuse (^) : il veut de nouvelles rues, de nouvelles places publiques, de nouvelles fontaines : rien de ce qui concerne l'embellissement et l'assainissement des villes ne lui est indifférent, et il n'est détail dans lequel il dédaigne d'entrer. A quel point pareille œuvre était néces- saire, et combien on risquait peu alors de dépasser la me- sure, c'est ce dont on peut se convaincre en lisant les pages que M. Dupuy a consacrées à l'état lamentable des villes bre- tonnes à ce moment du xviii" siècle {*). C'était chose indis- pensable de les percer, de les nettoyer, de les aérer, de les transformer, ne fût-ce que pour atténuer les terribles ravages que les épidémies y faisaient trop fréquemment.
Aussi bien a-t-il fallu le violent déchaînement de pas-
(') Cette dernière ville ne fut pas ingrate. En 1768, lorsque dWiguillon quitta la province, elle chargea son maire « de se donner l'honneur de lui écrire pour lui » renouveler les remerciements de cette communauté pour tous les avantages et les » embellissements qu'il avait procurés à la ville, lui témoigner ses regrets de sa re- » traite, solliciter la continuation de sa protection et de ses bontés, et lui faire des » protestations de sa respectueuse et plus sincère reconnaissance ».
(') Rozy, maire de Redon, est emprisonné en 1762 pour agissements suspects dans les adjudications des travaux publics de sa ville : Le Guen,échevin de Brest, en 1766, pour avoir rétabli ses auvents après l'ordre donné de les abattre. La muni- cipalité de Saint-Malo est rigoureusement réprimandée en 1755 pour avoir pris une délibération contraire au projet de construction d'un hùtel de-ville, après avoir auparavant décidé cette construction.
(3) Lettre de .lehannès, procureur fiscal de Lamballe, à d'Aiguillon, août 1762, (H. 624); de Bergevin, procureur du roi à Brest, 8 oct. 1766, ibid. On peut y voir combien les améliorations les plus simples rencontraient d'obstacles dans la rou- tine des populations.
(*) Dupuy, L'administration municipale en Bretagne au xviiie siècle, 1891.
ÉTATS DE 1754 25
sions qui se produisit plus tard, pour qu'on songeât à faire un crime au duc d'Aiguillon d'une œuvre aussi indispensa- ble. En 1754, on était encore fort éloigné du jour où ses plus éniinents services devaient être si mal récompensés. Sa popularité était intacte, et les Etats de cette année allaient être faciles, bien que dès cette première session, à peu près la seule où aucun sujet un peu grave de conflit avec la noblesse bretonne ne se soit présenté, d'Aiguillon ait pu se rendre compte de la patience dont il aurait besoin le jour où ses fonctions l'obligeraient à heurter ses préjugés ou ses intérêts.
Ce n'était pas cependant que les instructions qu'il apportait avec lui fussent de tout point agréables à la noblesse. Malgré le récent changement du contrôleur général des finances (Machault venait d'être remplacé par Séchelles), le gouver- nement persistait à exiger le vingtième comme par le passé et se refusait à tout abonnement. D'Aiguillon lui-même avait été de cet avis, estimant sans doute qu'une concession après d'aussi vives résistances serait fatale au prestige de l'autorité. Il avait donc reçu l'ordre de considérer la question du ving- tième comme terminée, de n'en point parler aux Etats, et de répondre par un refus catégorique aux instances qui pour- raient lui être faites pour obtenir une suppression ou un abonnement. La noblesse, au contraire, soutenant que son vote négatif à la fin des Etats de 1752 rendait cette percep- tion illégale, que la levée de l'impôt était d'ailleurs accom- pagnée de toutes sortes de violences et de vexations, entendait en finir cette fois avec cette imposition détestée.
Dès avant l'ouverture, son humeur inquiète et défiante se manifestait à propos d'un incident futile. D'ordinaire, la garde du commandant pendant les Etats se composait d'inva- lides tirés des compagnies en garnison à Saint-Malo; pour leur épargner cette fatigue, d'Aiguillon avait pensé à les rempla- cer par quatre compagnies de dragons de Dinan. Il soumit cette idée, quelques jours auparavant, à M. de Goyon et fut fort étonné d'apprendre de lui que les Etats s'offenseraient sûrement de voir des troupes dans le lieu de leur assemblée. Y renonçant aussitôt, d'Aiguillon se rabattit sur un simple détachement de trente dragons; cet effectif parut encore trop menaçant, et quelques murmures se firent entendre. D'Aiguillon renonça
26 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLOX
alors complètement à son projet et fit venir des invalides, qu'il eut même soin de traiter officiellement non comme des gardes, mais comme des domestiques. Le 14 octobre, jour fixé pour l'ouverture, deux bataillons du régiment de Lyonnais, sortant de la province, devaient passer par Rennes; beau- coup de gentilshommes déclarèrent qu'ils ne délibéreraient pas, tant que des troupes seraient dans la ville. D'Aiguillon fit régler leur marche de manière qu'elles n'arrivassent à Rennes qu'après la levée de la séance, et qu'elles partissent le lendemain matin pour Vitré (').
Les Etats s'ouvrirent le li octobre sous la présidence de Raillon, maire et sénéchal de Rennes, pour le tiers ; du duc de Rohan, pour la noblesse ; de Vauréal, évêque de Rennes, d'ac- cord celte fois avec le commandant, et que celui-ci avait justifié auprès de la cour ('), pour le clergé. Comme toujours, même dans les sessions les plus orageuses, le don gratuit fut voté facilement et par acclamation, les délibérations ordinaires des jours suivants furent prises sans difficulté et aucune voix n'interrompit l'évêque de Vannes quand il fit lecture de la réponse royale aux doléances des précédents Etats, réponse où il était dit, en termes impératifs, que Sa Majesté n'écou- terait aucune représentation ou demande pour la suppression ou pour l'abonnement du vingtième. Les Etats nommèrent seulement une commission « pour examiner les griefs sur l'administration actuelle du vingtième » et firent entrer dans cette commission deux des bastionnaires les plus fougueux aux Etats de 1754, MM. de Kerguézec et de Kersauson, que l'exil était loin d'avoir calmés. C'était de fâcheux augure. Cependant la tranquillité ne subissait aucune atteinte et l'évê- que de Rennes, qui depuis vingt-deux ans n'avait pas vu d'Etats aussi paisibles, exprimait l'espérance qu'elle ne serait pas altérée (^). De fait, d'Aiguillon faisait tout pour qu'elle ne le fût pas. Il avait à communiquer de la part du roi une réponse négative à certaines suppliques des Etats précé- dents (*); il prit sur lui de modifier les termes un peu durs
(') D'Aiguillon au contrôleur général, il, 12 et 13 octobre 1754, H. 330.
(*) Journal du commandement, I, 131. En 1752, Tévêque de Rennes avait été fortement soupçonné de seconder l'opposition.
(') Lettre du 27 octobre au contrôleur général, II. 331.
(*) Pour le retrait de deux arrêts du conseil cassant diverses délibérations des Etats précédents et enregistrés d'autorité.
ÉTATS DE 1754 27
de cette réponse et d'en présenter une où les susceptibililés des Etats étaient infiniment plus ménagées.
Malheureusement il n'était pas en son pouvoir d'adoucir de la même façon la réponse qu'il avait à faire sur le vingtième, et lorsque la commission lui apporta le 28 octobre son mé- moire, dont la conclusion était, comme de juste, de deman- der ou suppression ou abonnement, d'Aiguillon fut bien obligé de lui déclarer péremptoirement qu'il n'y aurait ni abonnement ni suppression. Il s'offrit d'ailleurs à transmet- tre au roi les représentations qu'ils pourraient avoir à faire sur des cas non prévus par l'édit de mai 1749, ou sur les abus qui pourraient s'être glissés dans l'exécution des arrêts et ordonnances rendus en conséquence. C'était donc aller au devant d'un inéinoire des (jriefs, concession déjà faite, et bien inutilement, en 1750 et en 1752, mais d'autant plus nécessaire qu'ayant déjà été faite deux fois, il n'y avait guère de raison plausible pour ne pas s'y prêter une troisième ; il était même essentiel de ne pas surexciter les esprits et de ne pas ame- ner les plus mécontents à quelque grave démarche, comme l'eût été une opposition des Etats devant le Parlement à la levée du vingtième ('). D'Aiguillon n'était pas sans inquiétude sur la manière dont serait reçue sa réponse. Elle provoqua en effet une certaine effervescence, mais passagère, et l'as- semblée se résigna.
Tandis que la commission travaillait à son mémoire des griefs, toutes les demandes du roi passèrent, tous les fonds furent accordés avec facilité, même la capitation dont d'Ai- guillon, comme tous ses prédécesseurs, trouvait le chiffre (1,800,000 1.) trop élevé pour la province. Toujours désireux de se ménager le bon vouloir de l'assemblée, il obtenait pour les Etats la permission, vivement sollicitée, de nommer un second substitut des procureurs généraux syndics : la nou- velle en fut reçue avec des cris de joie. On ne lui sut pas moins de gré d'une concession qu'il fit, contre le texte de ses instructions, sur le casernement : cette imposition, destinée à payer l'ustensile et le logement des troupes envoyées dans la province, avait été abandonnée aux Etats en 1732 et fixée
(1) Linguet fait un mérite à d"Aiguillon d'avoir évité pareille extrémité. Un avait donc craint cette démarche.
28 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aiGUILLON
à 350,000 1. par an, avec la condition que le déficit, s'il y en avait, fût réimposé Tannée suivante; or l'excédent des dé- penses pendant les deux dernières années était de 54.3,779 1.; d'Aiguillon permit, à la satisfaction générale, que cette somme ne fût pas réimposée, mais prise sur l'excédent de l'état de fonds, c'est-à-dire sur les disponibilités du budget provin- cial. Le 10 novembre, une cérémonie imposante acheva d'en- thousiasmer tous les cœurs : la dédicace de la statue que les Etats avaient décidé d'élever au roi en souvenir de sa guéri- son, en 1744. L'Assemblée tout entière, précédée des com- missaires du roi, se rendit au bruit du canon sur la place publique de Rennes où s'élevait la statue ; le héraut d'armes parut au milieu de la place et s'écria à haute voix en regar- dant le peuple : « C'est aujourd'hui que les Etats font dédicace du monument qu'ils ont fait ériger comme un gage de leur amour pour leur roi ». Il répéta par trois fois le cri de « Vive le roi ! » et le voile qui couvrait la statue, œuvre du sculpteur Lemoine, fut abaissé aux acclamations de la foule. Ce fut une des dernières manifestations de foi monarchique qui se soient produites en Bretagne. Une abondante distribution de faveurs faite à cette occasion, deux abbayes accordées à des membres du clergé, deux lettres de noblesse dans le tiers, deux com- pagnies de cavalerie et deux brevets de garde-marine distri- bués dans la noblesse transportèrent les Etats de reconnais- sance. Comme il fallait toujours cependant que quelque nuage obscurcit l'éclat des plus beaux jours, on eut le regret de voir plusieurs gentilshommes faire difficulté de voter à Lemoine une gratification de 50,000 1., parce que cet artiste, disaient- ils, avait injurié la province en la représentant à genoux aux pieds du roi et que le tiers seul avait coutume de prendre une pareille posture : « Tant cet ordre, dit d'Aiguillon (*) de la noblesse, avait de penchant à se refuser aux choses les plus justes et à mettre une sorte d'aigreur aux sentiments les plus doux, tels que ceux dont il se montrait alors animé ».
Ce fut quelques jours après cette cérémonie que la commis- sion du vingtième apporta son mémoire des griefs. Les prin- paux points où elle signalait des abus et demandait des réfor- mes étaient les suivants : nécessité d'admettre déduction du
(') Journal du commandement, I, 201.
ÉTATS DE 1754 29
iiers sur le revenu net pour la réparation des édifices, con- formément à la coutume de Bretagne, et non pas du quart, comme le portaient les ordonnances; d'exonérer entièrement les domaines congéables; de diminuer le vingtième d'indus- trie et d'en confier la répartition aux ofiiciers de justice et aux officiers municipaux des villes ; de faire cesser l'habitude des commis de j)rendre pour base d'appréciation du revenu des biens, à défaut de baux, les actes d'acquisition et de partage, parce que des considérations d'aft'ection, de convenance, in- fluaient sur les achats et les arrangements de famille; en tout, une dizaine d'articles que d'Aiguillon, redoutant extrêmement les conséquences d'un refus, suppliait instamment le contrô- leur général de régler à la satisfaction des Etats, le sort de l'assemblée devant dépendre de sa réponse. Mais M. de Sé- chelles n'accorda qu'une seule concession, à savoir que la déduction sur le revenu des moulins serait désormais portée au tiers au lieu du quart, et, comme d'Aiguillon le craignait, cette réponse peu satisfaisante provoqua, le 19 novembre, une violente agitation. Tiers et clergé se seraient contentés de charger les députés en cour d'un nouveau mémoire sur les articles refusés, et tel fut l'avis qu'ils émirent ; mais la noblesse s'obstina à ne vouloir prendre d'autre avis qu'un refus formel du vingtième et vota le 21 novembre que « les Etats ayant tenté toutes les voies imaginables de concilier l'intérêt du roi avec celui de son peuple sans avoir pu y réussir, l'ordre de la noblesse s'est porté à ordonner qu'il serait fait de très humbles remontrances tant sur le fond que sur la forme de cette imposition, ensemble pour justifier les motifs qu'il a de n'y pouvoir acquiescer ». On se trouvait ainsi en face de la grave question qui se posait pour ainsi dire à chaque ses- sion, car chaque impôt nouveau la ramenait: celle de la vali- dité des votes émis en matière d'impôt par deux ordres contre l'avis difierent ou contre l'abstention du troisième; le règle- ment de 1687 exigeait l'unanimité en matière de don ou de gratification, et la noblesse, soutenant qu'en Bretagne tout impôt était un don, prétendait étendre jusqu'aux demandes du roi les stipulations restrictives du règlement de 1687 : en fait elle l'emportait presque toujours à force de cris et de menaces. Lorsque pareille difficulté se présentait, le théâtre — on appelait ainsi le local où se tenait l'assemblée — rap-
30 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
pelait généralement, pour employer une expression du tréso- rier général de la Boissière, cet état efl'rayant où est la mer pendant une violente tempête ('). Il n'y avait sorte de violence (]ue le bastion n'employât pour intimider les deux autres ordres, pour fermer la bouche à leurs orateurs, pour empê- cher le président du clergé d'énoncer la délibération et le greffier de l'inscrire : lui arracher le registre des mains, le chasser avec menaces, empêcher les présidents de sortir, était pratique courante en pareil cas. Les lettres des commissaires du roi, des présidents des ordres, du trésorier général sont remplies de détails sur les scènes d'effroyable tumulte dont ils étaient les témoins attristés et impuissants, et encore ne pou- vaient-ils tout dire, tant la matière était riche; les conversa- tions qu'ils avaient ensuite avec les ministres devaient être plus pittoresques encore : d'Aiguillon nous le laisse entendre en déclarant, dans une lettre du 22 novembre, que ne pou- vant écrire la dixième partie de ce qu'il a vu ou entendu, il se réserve d'en rendre un compte plus détaillé à son retour (*). Tel était le spectacle auquel d'Aiguillon, qui plus tard de- vait en voir de si fréquentes répétitions, assista alors pour la première fois. Trois jours se passèrent au milieu de violents orages sans qu'on fit un seul pas vers la solution de la ques- tion. Il en était indigné sans être d'ailleurs ni intimidé ni aigri : l'entêtement et la fureur de la noblesse le révoltaient sans épuiser sa patience ni le désir qu'il avait de plaire à cet ordre turbulent. « Il est impossible, écrit-il le 22 novembre, » de pousser plus loin l'ingratitude, l'inconséquence, l'opiniâ- » treté et l'extravagance... Ce qui vient de se passer depuis » trois jours est d'une indécence qu'on ne peut imaginer.... » Les exilés se croient obligés par honneur de faire du bruit, » la multitude les écoute et suit leur avis. Il est dur de traiter » avec des gens aussi déraisonnables que ceux avec qui j'ai » all'aire. Je tâche de me le dissimuler à moi-même pour ne H pas prendre en aversion des gens que je dois ménager » pour le bien du service du roi, mais je vous avoue qu'il » m'en coûte beaucoup de ne pas leur dire tout ce que je » pense. Si la noblesse persiste dans son opiniâtreté, il fau-
(•) Lettre à Macliault du 4 octobre 1752, H. 327. (*) D'Aiguillon à Séchelles, 22 novembre, II. 331.
ÉTATS DE 1754 31
» dra bien recourir aux voies d'autorité pour la contenir. Je » résiste autant qu'il est possible à employer ces derniers » moyens, parce que je sens bien qu'il en résultera le feu le » plus vif, mais ils sont indispensablement nécessaires actuel- » lement ». 11 n'était plus possible, en effet, de laisser le dé- sordre se prolonger davantage et interrompre plus longtemps l'activité des Etats : il allait falloir se décider à faire enre- gistrer d'autorité la délibération prise par le clergé et le tiers, en vertu de l'ordre du 24 octobre 1752, qui stipulait la vali- dité des avis pris par deux ordres contre l'avis différent ou contre l'abstention du troisième. Le 23 au matin, d'Ai- guillon était résolu à prendre ce dernier parti. Mais ce prétendu tyran, cet ennemi implacable de la noblesse bre- tonne, cet homme auquel on fera un crime d'avoir voulu dé- truire le droit national en abrogeant la règle de l'unanimité, recula au dernier moment devant les conséquences possibles d'un pareil enregistrement : il craignit de forcer le gouver- nement à casser les Etats, d'amener par là un surcroît de fer- mentation parmi les parlements, le clergé, les Etats de Lan- guedoc alors réunis : « Je tâcherai, disait-il (*), de ne pas » laisser avilir la portion de l'autorité royale qu'on a bien » voulu me confier, mais je crois que le seul moyen d'y réus- » sir est de ne pas la commettre et que peut-être je ne serais » pas soutenu si je voulais la faire respecter avec la vigueur » et la fermeté qui devraient en être inséparables ». Aussi préféra-t-il faire faire au tiers-état, qui se prêtait volontiers à ces complaisances, quelques changements de mots dans son avis du 21, de telle façon que les avis des trois ordres se trou- vant différents, il n'y eût pas de délibération. Ainsi fut fait le 23 : « Vous trouverez peut-être ma conduite trop faible, » écrivait-il le lendemain au contrôleur général, mais j'ai cru » nécessaire d'accommoder au temps : si j'aimai fait, je serai » plus ferme à l'avenir, et ce parti sera bien plus conforme à » ma façon de penser et à mon caractère. »
C'était tout ce que souhaitait la noblesse : grâce à cette so- lution, la session allait se terminer comme les deux précé- dentes sans que le registre contint aucune trace d'une adhé- sion quelconque au vingtième, et l'on conservait par consé-
(') Lettre du 24 nov. à Séchelles, H. 331.
32 LA BUETAGMi: ET Li: DUC d'aIGUILLON
quent la faculté de contester toujours la légalité de cette imposition. La levée du vingtième sans acceptation des p]tats sera plus tard un des crimes reprochés à d'Aiguillon : il n'est pas inutile de remarquer qu'il n'aurait tenu qu'à lui d'obte- nir un enregistrement par deux ordres contre un, enregistre- ment parfaitement régulier d'après l'ordre de 1752, que ce fut par ménagement qu'il s'en abstint, et que la noblesse préférait de beaucoup cette levée prétendue illégale à la mise en vigueur d'un ordre qui la blessait au point le plus sen- sible.
Cette condescendance ne contribua pas peu au calme du reste de la session : les Etats accordèrent sans difficulté tous les fonds qui leur restaient à voter, notamment 600,000 1. pour les grands chemins, 250,000 pour réparation et améliora- tion des ports, etc., etc. De son côté d'Aiguillon continua jus- qu'au bout sa politique de concessions et de complaisances : il promit d'appuyer en cour une demande de diminution de la capitation, insista auprès du contrôleur général pour qu'il approuvât des gratifications extraordinaires que les États venaient de voter aux présidents des ordres, ainsi qu'une gratification de 400 1. à chacun des députés du tiers, et aurait vivement souhaité pouvoir procurer dès cette année à la Bretagne l'abonnement des droits de franc fief et de contrôle, sujet, comme on l'a vu, de vives récriminations. Les Etats se séparèrent le 2 décembre très satisfaits du nouveau com- mandant et l'écho de cette impression favorable se retrouve dans les Mémoires du duc de Luynes et du marquis d'Argen- son ('), unanimes à constater que le duc et la duchesse d'Aiguillon ont pleinement réussi dans leur difficile mission, qu'ils se sont fait aimer, et qu'on donne en particulier au duc toutes les louanges que méritent son esprit, sa politesse et son application aux alîaires.
D'Aiguillon était moins satisfait. Il remarque dans son Journal, à la fin du récit de la session de 175i, que cette résis- tance opiniâtre de la noblesse, que son asservissement à cinq ou six chefs accrédités qui la conduisaient despotiquement, ne laissaient rien présager de bon pour l'avenir ; qu'elle n'avait jamais cessé de lui témoigner, ainsi qu'à l'intendant, la con-
(') Luynes, 7 déc. 1754; dArgenson, 27 ocl., 14 nov. 1754.
ÉTATS DE 1754 33
fiance la plus étendue et la déférence la plus entière, et que cependant elle s'était abandonnée à l'opposition la plus fou- gueuse ; qu'on pouvait donc concevoir des craintes pour le jour où elle aurait pris de l'humeur contre l'intendant et le commandant et où on n'aurait plus les mêmes occasions de lui distribuer des grâces. Aussi était-il amené à cette conclu- sion, comme tous ses prédécesseurs, qu'une réforme dans la composition du second ordre des Etats s'imposait. Ces fâcheux pronostics ne faisaient d'ailleurs que l'exciter davan- tage à désarmer le mauvais vouloir qu'il redoutait, et désireux par dessus tout de gagner l'attection et la confiance, on le voit, après les Etats de 1754, envoyer en cour, avec son cha- leureux appui, une longue liste de gentilshommes sollicitant diverses faveurs, pensions, emplois, admission de jeunes filles à Saint-Cyr, etc. (').
(') H. 635.
d'Aiguillon.
CHAPITRE III
administration de la bretagne depuis les états de 1754 jusqu'à ceux de 1756
Le meilleur moyen de maintenir la noblesse dans les bonnes dispositions où elle était à la lin des Etats était de donner h. l'administration, et principalement à la levée du vingtième, un caractère de modération et de douceur tel qu'aucune plainte vraiment fondée ne pût s'élever contre elle.
En l'absence de d'Aiguillon, qui revint à Versailles trois semaines après la clôture, cette tache incombait à un homme qui y était éminemment disposé. L'intendant Le Bret appa- raît dans sa correspondance comme un agent rempli de bonnes intentions, mais timoré, de naturel pessimiste et craignant à l'excès de se faire des afï'aires avec ses adminis- trés; disposition d'ailleurs la plus fréquente parmi ces fonc- tionnaires, auxquels a été faite une réputation de despotisme absolument contredite, en général, par l'examen attentif des faits et des documents. Le Bret ne cessait dans ses lettres d'intercéder pour obtenir des décisions favorables aux récla- mations des Etats sur le vingtième, demandait toujours pour eux de nouvelles grâces, laissait le recouvrement traîner et les arriérés s'accumuler jusqu'au point de s'attirer des obser- vations sévères de la part du contrôleur général, et critiquait amèrement, comme entachées de trop de rigueur, les opéra- tions des contrôleurs du vingtième et de l'administration qui avait précédé la sienne. A peine les Etats de 1754 étaient-ils séparés, qu'il commençait déjà ù s'inquiéter de ceux de 1756, et qu'il insistait sur la nécessité de faire le plus possible de concessions sur l'article du vingtième : « Je ne puis vous dis- » simuler, écrivait-il au contrôleur général le 8 décembre 1754, » que le vingtième formera toujours une grande difficulté dans
L INTENDANT LE BRET
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» ce pays-ci, et qu'elle se renouvellera à chaque tenue; j'envi- » sage même celle de 1756 comme devant être une des plus » vives et des plus tumultueuses, à moins que par les ordres » que vous aurez la bonté de me donner vous n'apportiez quel- » que tempérament à la rigueur extrême des opérations des » contrôleurs, l'examen que j'ai fait avec soin depuis un mois » des procès-verbaux de ces employés ne me donnant pas » grande opinion de leur travail ». En conséquence, il inclinait à donner la plus grande extension possible aux décisions favorables que le ministre des finances avait rendues le 15 no- vembre, et même à accorder sous main quelque satisfaction relativement aux demandes que Séchelles avait écarlées. Ses instances obtinrent quelques nouvelles concessions, notam- ment sur les domaines cong-éables (*). Jusque-là le domanier devait régulièrement payer le vingtième sur le revenu entier de son domaine, et à son tour retenir un vingtième à son sei- gneur sur les rentes et redevances qu'il lui servait; ce sys- tème était de beaucoup le plus simple, le plus juste et le plus avantageux au roi; mais il déplaisait à la noblesse, qui s'indignait d'être par là soumise en quelque sorte à ses colons, et surtout qui se sentait beaucoup plus atteinte dans ses intérêts par le système de la retenue que par le système des déclarations. Elle eut satisfaction, et l'ordonnance de l'in- tendant du 11 janvier 1755 (') stipula que les seigneurs seraient imposés directement pour les rentes foncières aifec- tées sur les domaines congéables, et que les colons le seraient à part pour surplus du revenu desdits domaines, charges déduites. S'il n'avait tenu qu'à lui, la même ordonnance aurait accordé l'exemption du vingtième aux terres nouvel- lement défrichées, alors que, comme le faisait justement remarquer le contrôleur général, les Etats si prompts à demander des encouragements au moyen d'exonérations sur les impositions royales ne pensaient aucunement à en accor- der sur les impositions qu'ils levaient pour leur propre compte; et elle aurait exclu absolument pour l'estimation
(>) Les domaines congéables, très répandus dans une partie de la province, étaient un mode de lenure d'après lequel le seigneur avait la propriété du sol, le colon celle des édifices et superfices, le seigneur ayant d'ailleurs le droit de le con- gédier, mais contre indemnité.
(2) Arch. d'Ille-et-Vil., C. 2151.
3G LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
du revenu des biens non affermés les états de rendement moyen dressés par les contrôleurs du vingtième, dont les travaux excitaient dans la province les plus vives réclama- tions, a On ne peut pas, déclarait-il le 28 juillet 1755 ('), agir » littéralement en Bretagne, et il faut absolument se prêter à » quelques tempéraments ou à des ménagements pour faire » prendre, dans un pays aussi décidé pour ses usages, les nou- » velles formes qu'on y veut établir ».
Confié à de pareilles mains, il n'était pas à craindre que le vingtième fût une cause de ruine pour les contribuables. Plus d'une fois ceux qui en souffrirent le plus ne furent pas ceux qui avaient à le payer, mais bien ceux qui avaient à le lever, et pour lesquels Séchelles recommandait à Le Bret, très sage- ment, mais bien inutilement, de prendre des mesures pour qu'ils trouvassent auprès des officiers municipaux, syndics et marguilliers les secours et les facilités dont ils avaient besoin, et qui ne leur étaient que trop communément refusés. Ainsi un sieur Richemont, contrôleur du vingtième, arrivant àBour- briac le 17 décembre 1754 pour procéder aux vérifications, est renvoyé de maison en maison sans que nul aubergiste, nul habitant, consente à le loger, la noblesse des environs ayant excité la population contre lui : àgrand'peine la charité d'un particulier lui procure enfin un gîte pour la nuit. A Fougères, en 1755, des querelles s'élèvent entre les habitants et les contrôleurs Trumeau et de la P'errière, qui sont accusés de violences, d'essais d'intimidation, d'excès depouvoir, attaqués auprès de l'intendant qui envoie sur eux un rapport défavo- rable, auprès de d'Aiguillon qui sollicite leur révocation; il faut que le contrôleur général prenne leur défense, atteste leur probité, signale les irrégularités de l'information faite contre eux, et avertisse l'intendant à cette occasion de soute- nir plus que précédemment les contrôleurs, et de les honorer plus facilement de sa confiance. A Auray, le contrôleur Del- pierre est insulté par un bourgeois de la ville qui lui donne un coup de sabre sur les doigts et le met dans l'impossibilité d'écrire. Un autre, à Hédé, voit la pièce où il travaille envahie par deux particuliers, dont un notaire, ses rôles de déclara- tions dispersés, détruits, et il est obligé de quitter la place (^).
(') Arch. d'Ille-et-Vil., G. 2151. («) Arch. d'IlIe-et-Vil., G. 2152.
LEVÉE DU VINGTIÈME 37
C'était une terrible chose que de mettre à la raison ces natu- rels fiers et indomptal)les, imbus de l'idée qu'ils ne devaient pas être soumis aux mêmes charges que le reste du royaume; ce pouvait être quelquefois, le vin aidant, un véritable dan- ger.
La timidité de l'administration, les résistances des contri- buables, la difficulté des vérifications, étaient autant de rai- sons pour que la levée du vingtième se lit avec une extrême lenteur. Au 22 novembre 1755, sans parler de l'arriéré des années antérieures, il restait à recouvrer sur le vingtième de 1754 856,773 1., et 18,643 seulement avaient été reçues sur celuide 1755 ('). Quand il s'agira en 1756 de fixer le chiffre de l'abonnement on constatera que sur la somme de 11,632,495 1. montant du total des rôles des sept années de vingtième, réduite par les décharges et modérations à 11,188,182, 8,112,000 seulement auront été recouvrées : l'arriéré dépassera 3 millions (^). Cependant les rôles ne suivirent pas, tant s'en faut, la progression qu'ils auraient dû suivre, si les contrô- leurs avaient procédé d'une façon constante, régulière, à leur travail de vérification, et s'il avait été tenu compte de leurs découvertes. A la fin de 1756 il restait encore environ 100,000 déclarations à recevoir, et 300,000 à vérifier. De 1,460,000 1. en 1753, les rôles n'étaient passés en 1756 qu'à 1,617,000, grâce à la vérification de 109 paroisses, et l'on sait que le directeur du vingtième tenait pour certain qu'ils pouvaient être augmentés des deux tiers sans dépasser la mesure et sans pouvoir soulever de protestation fondée. De tout temps les contribuables se sont plaints et se plaindront : c'est leur rôle et bien souvent c'est leur droit : mais parfois aussi c'est leur tort. Souhaitons aux Français de la fin du xix' siècle de n'avoir jamais plus de raison de le faire que n'en avaient les Bretons du milieu du siècle dernier.
Dans toute l'aifaire du vingtième, d'Aiguillon n'avait cessé de plaider la cause de la province, et parfois plus que la jus-
(•) Séchelles à Le Bret, 22 nov. 1755, C. 2152.
(2) Lettre de Laurent, directeur du vingtième, 5 oct. 1756 (IL 459); état envoyé par lui (C. 2156), Les Etatsinvoquaient ce chiffre peu élevé des recettes réellement faites pour obtenir une diminution sur le chiffre de l'abonnement. Ils négligeaient ce que le roi devait recevoir, et ne voulaient compter que ce qu'il avait réelle- ment reçu.
38 LA BRETAGiNE ET Li: DUC d'aKUILLON
tice ne l'eût voulu. Ses l)ons offices étaient également acquis, à chaque occasion qui se présentait, aux vœux de ses admi- nistrés. On le voit, après les Etats de 1754, s'employer avec ardeur pour faire obtenir à la Bretagne une permission d'exporter les grains h l'étranger, une diminution dans l'effec- tif des troupes envoyées dans la province, la dépense du casernement devenant ruineuse, la suppression d'une augmen- tation projetée de 15,000 1, à l'imposition des garnisons ('), la suppression des droits sur l'exportation du sel hors de la province, l'abonnement des droits de franc fief et contrôle, pour lequel il obtint du contrôleur général des conditions extrêmement favorables, que la commission intermédiaire eut le tort de ne pas accepter immédiatement et finalement de laisser échapper. Quand elle se décida, le 20 juin 1755, après force difficultés et marchandages, à les accepter, l'occasion favorable était perdue et le contrôleur général, occupé d'une foule d'autres affaires, fatigué de l'esprit intraitable de la com- mission, n'était plus disposé aux mêmes concessions : en vain d'Aiguillon différa de quelques jours son départ et tenta un dernier effort pour faire aboutir cet arrangement, dont il souhaitait extrêmement le succès : il fallut renoncer pour cette fois à l'abonnement des droits de contrôle (-).
Retardée un peu par cet incident, la tournée de d'Aiguillon en 1755 commença dans les premiers jours de juillet. Arrivé à Nantes le 7 juillet, il s'y arrêta quelques jours pour assister
(*) Lettres de remerciement de la commission intermédiaire à d'Aiguillon, février, mai 1755 (Arch.d'Ille-et-Vil.,C. 3812).— L'imposition des garnisons était de 100.000 i. par an, et se levait depuis un temps immémorial sans aucun consentement des Etats: leur procureur général syndic faisait régulièrement opposition à cette levée devant le Parlement, qui n'en tenait aucun compte, et ils en faisaient un article de leur cahier de remontrances, auquel le roi n'avait pas davantage égard. La chose était passée en habitude et personne ne faisait attention à cette violation flagrante des privilèges de la province : cette sereine indifférence fait avec l'extrême suscepti- bilité que les Etats et le Parlement montrèrent en 1764 pour une somme bien moin- dre, et pour une question au moins douteuse, un contraste trop piquant pour qu'il ne faille pas le relever. Le Parlement, qui s'est prétendu, en 1764, obligé en conscience d'accueillir l'opposition des Etats contre les sols pour livre des droits des fermes du roi, n'a jamais expliqué pourquoi cette obligation n'existait point pour l'impôt des garnisons. Il lui eût fallu reconnaître que ce no7i possumus absolu n'était invoqué que quand il s'agissait de mettre un ministre dans l'embarras. Il est fâcheux qu'il ne se soit jamais inquiété de donner l'explication de cette contradiction dans sa conduite : car son argumentation aurait été bien curieuse à suivre.
(*j Lettres de la commission, de d'Aiguillon, de l'évêque de Rennes, etc. (ibid., G. 3812).
COMMENCEMENTS DE LA GUERRE DE SEPT ANS 39
aux premières des opérations qui avaient été décidées pour l'amélioration de la navigation de la Loire, s'occuper des tra- vaux résolus par l'arrêt du conseil du 22 avril, et examiner les moyens de ranimer le commerce nantais (']. Puis il des- cendit la Loire et suivit les côtes jusqu'à Port-Louis, exami- nant l'emploi des fonds votés pour l'amélioration des ports, et s'occupant déjà des mesures à prendre pour la défense du littoral, caria tension de nos rapports avec l'Angleterre ren- dait bien douteux le maintien de la paix. Ces différents soins l'obligèrent à prolonger son séjour, qu'il avait d'abord eu l'intention de borner à trois mois, et il ne quitta la Bretagne qu'en décembre.
La gravité toujours croissante de la situation extérieure lui fit donner l'ordre d'y revenir dès le P" mars 1756. 11 s'agis- sait de mettre les côtes en état de défense et de surveiller l'exécution des ouvrages dont il avait lui-même indiqué la place l'année précédente : lâche difficile, car tout manquait en fait d'armes et de munitions, et la bonne volonté peut-être encore plus que tout le reste (') . En conséquence, de mars à
(') Une lettre qu'il adressait au contrôleur général le 24 août 1755 (H. 636) mon- tre à quoi point il était préoccupé de cet ordre d'idées, à la différence de tant de grands seigneurs du temps qui ignoraient ou méprisaient des intérêts de cette sorte : « Le découragement oîi j'ai trouvé les négociants m'a touché sensiblement » parce que je crois que le bien de l'Etat dépend d'eux et qu'eux seuls peuvent » procurer les vraies ricliesses d'un royaume. Le danger où ils sont d'être pris au » dépourvu k la première brouilierie qui s'élève entre la France et l'Angleterre et » de perdre en un instant le fruit de leurs travaux, les dégoûts auxquels leur pro- » fession est exposée, le peu d'agrément qu'elle leur procure, les obstacles conti- » nucis qu'ils essuient dans leur commerce, font qu'ils ne se sont occupés que des » moyens de faire promptement une fortune médiocre pour se retirer ensuite et » entrer dans la classe des rentiers, gens aussi inutiles qu'à charge à l'Etat. C'est » le parti qu'ont pris la plupart des fameux négociants de Nantes, et le reste suivra » bientôt ce mauvais exemple s"i!s ne sont soutenus, encouragés et protégés effi- » cacement. Le commerce de Nantes qui pourrait être le plus florissant de l'Eu- » rope et faire entrer des richesses immenses dans le royaume se trouvera avant » peu entre les mains de petits négociants qui n'ont ni les talents ni les fonds >) nécessaires pour être utiles à l'Etat.... J'ai fait tout ce qui m'a été possible pour
» ranimer cette chambre de commerce, pour l'assurer de votre protection
» Quelques-uns, parmi lesquels je dois vous nommer le sieur Montaudoin, m'ont » promis de continuer à travailler et m'ont communiqué en même temps plusieurs » idées sur les moyens de rendre leurs travaux plus faciles et plus avantageux à » l'Etat. J'aurai l'honneur de vous en rendre compte.... »
(*) Lettre de i\L d'Aiguillon à Belle-Isle (24 mars 1756, Arch. marine, B* 74, fol. 55). D'Aiguillon s'y plaint vivement du mauvais vouloir de l'intendant de la marine à Brest, et recommande que les ordres à lui envoyés pour fournir armes et munitions soient si précis qu'il lui soit impossible d'en éluder l'exécution. Il
40 LA BRETAGNE ET LE DUC D AIGUILLON
juin 1756, il parcourut les côtes depuis la Loire jusqu'au Mont Saint-Michel, fit armer et approvisionner 193 batteries com- prenant 996 canons et 35 mortiers, puis il eut à s'occuper de l'établissement près de Saint-Malo d'un camp de plus de 12,000 hommes, réduit ensuite à environ 7,000 sur les vives instances de la commission intermédiaire, qui avait été décidé en vue d'opérations offensives à tenter contre les iles anglo- normandes et peut-être même contre l'Angleterre, auxquelles du reste on renonça. Après avoir commandé ce camp pen- dant deux mois, il entreprit une seconde tournée générale, où il acheva d'assurer la défense du littoral. Au début de l'année d'Aiguillon considérait comme impossible que les Anglais fussent repoussés, s'ils faisaient quelque tentative en Bretagne : à la fin d'octobre tout était en état, et il regardait la sécurité de la province comme assurée ('). Ce fut seulement après tous ces voyages, d'autant plus fatigants et onéreux qu'il emmenait à sa suite une quarantaine de personnes, ingénieurs et officiers, et lorsqu'il eut reçu un congé régulier, qu'il revint à Versailles recevoir les instructions du ministère pour la prochaine tenue des Etats.
Parmi les mesures qui datent de cette époque, une des plus importantes fut certainement la réforme de la milice garde- côtes. Jusqu'alors, en vertu de l'ordonnance d'août 1681 et d'un règlement du 28 janvier 1716, dans les paroisses situées à moins de deux lieues des côtes, tous les hommes de 16 à 60 ans faisaient partie de la milice garde-côtes, et, à ce titre, étaient astreints à se fournir d'armes et de munitions. Aucun service n'était exigé d'eux ; aussi cette milice ne pouvait-elle fournir que des ressources militaires de valeur nulle, ou tout au moins fort médiocre, comme on ne l'avait que trop vu lors de la tentative des Anglais sur Lorient en 1746. D'Aiguillon jugea utile de modifier ce système, de manière à rendre moins lourdes les obligations des habitants et à en tirer meilleur service. Il fit rendre pour la Bretagne l'ordonnance
demande en même temps l'établissement, sur diverses parties de la cùte, de croi- sières, dont les ofTIcicrs de marine se souciaient peu. « Ils aiment mieux, écrit-il amèrement, rester tranquilles dans une rade que d'être en mer exposés au mauvais temps, d'autant qu'ils ne seront ni mieux ni plus mal récompensés, de quelque façon qu'ils se conduisent. •>
(•) Lettre du 24 mars 1756, déjà citée, et lettre du 23 octobre (Arch. guerre, 3421), où d'Aiguillon se montre beaucoup plus optimiste.
RÉFORME DE LA MILICE GARDE-CÔTES 41
du 25 février 1756, qui restreignait à 10,000 le nombre des hommes assujettis au service de la garde-côtes, pendant cinq ans, ordonnait qu'ils fussent rassemblés sfx jours par an pour s'exercer, leur attribuait pendant ce temps une solde dont une imposition levée sur les habitants exempts devait faire les frais, et donnait aux milices une organisation vraiment militaire par la constitution de cadres réguliers : des officiers devaient être nommés par le roi et pourvus d'appointemenls fixes. La Bretagne fut divisée en 20 capitaineries généra- les, dont chacune devait fournir un bataillon de dix com- pagnies, chaque compagnie comprenant 50 hommes, 25 fusi- liers et 25 canonniers. Un inspecteur général ayant rang de colonel (') et 3,600 1. d'appointements était mis k la tête de toute la garde-côtes et avait sous ses ordres les 20 capitaines généraux, les majors et aide-majors. On eut ainsi une troupe organisée, au lieu d'une cohue; les 60 ou 65.000 1. nécessai- res pour le paiement des états-majors et des soldats coûtaient moins cher aux paroisses que l'obligation où elles étaient jusque-là de se fournir d'armes et de munitions; et les inté- rêts de l'agriculture étaient mieux sauvegardés par l'appel, à de lointains intervalles, de 10,000 hommes, que lorsque 90 ou 100,000 pouvaient être sous le coup d'une mobilisation. Mais toute innovation était contraire au génie breton, et celle- là surtout, qui soumettait à une autorité régulière et à une règle fixe une organisation abandonnée jusqu'alors à l'arbi- traire des gentilhommes dans les paroisses, et qui astreignait les officiers de la garde-côtes à un service régulier. Aussi des plaintes s'élevèrent-elles contre le nouveau système, et comme les véritables raisons pour lesquelles on était mécontent ne
(') Ce fut, pendant le commandement de d'Aiguillon, le comte de La Noue, qui devait se montrer un ardent partisan du duc et épouser sa cause, parfois avec un excès de vivacité. Le caractère de cet officier et le dépit de la noblesse bretonne de voir cette fonction occupée par un ami du commandant furent certainement pour beaucoup dans l'impopularité de la nouvelle institution.
Les autres grades devaient être exclusivement réservés à des Bretons, et quand par hasard un ministre songea à porter atteinte à cet engagement, d'Aiguillon ne manqua jamais de l'en dissuader avec la plus grande énergie. Une lettre qu'il a écrite au maréchal de Belle Isie, dans une occasion semblable, le 8 août 1759, est conçue en termes si curieux et montre si bien combien d'Aiguillon était loin d'être pour la Bretagne le tyran intraitable que la légende a représenté, qu'il nous a paru utile de transcrire en entier cet important document historique, — Cf. Ap- pendice I,
42 LA BRETAGNE ET I,E DUC d'aIGUILLON
pouvaient être dites, on en allégua de miséral)les. On parlait de la terreur jetée dans l'esprit des habitants par le tirage au sort, et cela quand il n'y avait pas encore eu de tirage, d'Ai- guillon ayant consenti en 1757, sur la demande des Etats, à ce que les hommes astreints au service fussent désignés pour la première fois non par le sort mais par les chefs des compagnies : on prévoyait la prochaine dépopulation des 450 paroisses assujetties à fournir les miliciens, et on blftmait d'autre part (fait d'ailleurs inexact) que les miliciens fussent forcés pendant cinq ans de rester dans leur paroisse sans pouvoir la quitter : on prophétisait que les miliciens auraient des occasions de dissipation fréquentes, incompatibles avec le travail et la stabilité qu'exige l'agriculture, que personne n'en voudrait plus pour métayers ou pour domestiques, qu'ils déserteraient le travail des champs pour devenir faux sauniers et contrebandiers : à quoi d'Aiguillon répliquait que les obli- gations auxquelles les miliciens seraient soumis étaient au contraire de nature à prévenir le libertinage des jeunes gens et que l'ancien système, obligeant chaque habitant à avoir fusil, baïonnette et cinq coups de poudre et de plomb, ris- quait au contraire d'amener des fraudes et des meurtres beaucoup plus que le nouveau. Ces arguments étaient déci- sifs : mais rien ne put réconcilier la noblesse bretonne avec cette innovation et elle continua à s'en plaindre et à exciter contre elle l'opinion dans les campagnes en répandant le bruit mensonger que les nouveaux miliciens étaient destinés à être envoyés en Bohême ou au Canada (').
(') Mémoire contre la garde-côtes, fourni à la connmission intermédiaire par Le Chapelier, substitut des procureurs généraux syndics, et réponse au mémoire de la commission intermédiaire. (Arch. d'Ille-et-Vil., C. 1144).
CHAPITRE IV ÉTATS DE 1756-1757
Le grand malheur de d'Aiguillon dans ce fameux comman- dement était cjue toute victoire remportée sur l'esprit d'op- position était essentiellement précaire; les besoins de l'État croissant sans cesse, des impôts nouveaux surgissaient tous les jours, et chaque bataille gagnée ne faisait qu'en préparer une autre. A peine venait-on d'obtenir des Etats de 1754 une résignation telle quelle au vingtième qu'il allait s'agir d'in- troduire en Bretagne le doublement de cette imposition, déjà si impopulaire sous sa première forme.
Tel fut en effet le premier résultat, au point de vue fiscal, de la funeste guerre de Sept Ans. La déclaration du 7 juillet 1756 établit un second vingtième, dont la levée devait finir trois mois après la publication de la paix. C'est alors qu'ap- parut d'une manière évidente le grand changement qui s'était déjà fait dans les esprits. En 1749 les Parlements n'avaient opposé au premier vingtième que de timides remon- trances, rapidement suivies d'un enregistrement. En 1756, forts de leur union et plus encore de la faiblesse et du dis- crédit du gouvernement, ils allaient faire au second ving- tième une résistance opiniâtre, dont les lits de justice et les enregistrements militaires eurent péniblement raison. Paris, Rouen, Toulouse, se distinguèrent par la véhémence de leurs remontrances. Déjà se dessinait ce cercle vicieux dans lequel devait succomber l'ancien régime : nécessité de nouveaux impôts et surtout d'impôts mieux assis et mieux répartis, impossibilité de les établir par suite de la résistance des cours.
La déclaration fut envoyée au Parlement de Rennes dès le moment de la rentrée (nov. 1756) ; il n'y répondit qu'en déci- dant des remontrances où la misère, la dépopulation de la
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province, la ruine du commerce et de l'agriculture, les vexa- . tions des régisseurs du vingtième et celles des fermiers du contrôle étaient invoquées pour démontrer l'impossibilité absolue de la levée d'un second vingtième en Bretagne. La démarche avait donc été inutile et même dangereuse, puis- qu'elle pouvait mener à un conflit avec ce Parlement. Aussi d'Aiguillon aurait-il souhaité qu'on suivit une marche diffé- rente. Selon lui, ce n'était pas au Parlement, mais aux Etats, vrais représentants de la nation bretonne, qu'un édit liscal devait d'abord être soumis. Lorsqu'ils l'auraient accepté, le Parlement n'aurait plus qu'à sanctionner, ou plutôt à promul- guer la volonté de l'assemblée nationale, son consentement étant une suite quasi nécessaire du consentement des Etats ('). Et certes cette manière de voir pouvait se défendre par des raisons fort plausibles. Si la constitution vicieuse des Etats de Bretagne, où ni la population des villes, ni celle des campa- gnes, n'était véritablement représentée, où ni le clergé ni la noblesse eux-mêmes n'avaient de mandataires librement choisis, ne permettait guère de les considérer comme les représentants réels de la province, toujours est-il qu'ils avaient cependant plus de droit à s'arroger ce titre qu'une cour de justice comme le Parlement, où pouvait entrer qui-
(') Il ne manquait pas de gens pour donner au contrôleur général des conseils fort différents. Une lettre anonyme qui lui fut écrite le 27 novembre 1756 (A. N., H. 459), par un chaud parlementaire, dont d'Aiguillon a connu, mais dont il n'a pas indiqué le nom (serait-ce M. de la Clialotais ?), soutenait que les commis- saires du roi devaient garder le silence aux Etats sur le second vingtième, et répondre tout au plus, s'ils étaient interrogés à cet égard, qu'ils avaient ordre de n'en point parler jusqu'à ce que la déclaration eût été enregistrée par le Parlement. On lèverait l'impôt sur le seul enregistrement du Parlement : « Le consentement des Etals, disait l'anonyme, n'a pas paru jusqu'ici une formalité essentielle pour l'exécution des ordres de Sa Majesté, puisque malgré les oppositions formelles que les Etats ont faites contre la levée du vingtième aux tenues de 1752 et de 1754 l'im- position n'en a pas moins eu son effet ». Entre autres avantages de cette méthode, l'auteur indiquait que ce pourrait cire un moyen de mettre la division entre le Parlement et les Etats. — L'observation ne manque pas d'un certain piquant, venant de ce parti qui devaît faire tant de bruit, en 1764, pour la levée de taxes non consenties par les Estais, et qui a tant reproché à d'Aiguillon d'avoir voulu désunir les Etats et le Parlement. Voir les partis faire eux-mêmes ce qu'ils blâ- ment le plus énergiquement chez leurs adversaires est un spectacle bien vieux mais toujours curieux. — .\u reste, d'Aiguillon pensait que les intentions de l'ano- nyme en question étaient perfides. <■ La connaissance que j'ai de son caractère, écrit-il le 11 décembre, suffirait pour m'engager à me méfier de ses conseils, quand même je n'en connaîtrais pas d'ailleurs tout le danger ».
LE SECOND VINGTIÈME 45
conque était assez riche pour acheter une charge, assez noble et assez agréable à la compagnie pour être admis. Fondée en droit, la théorie de d'Aiguillon l'était aussi au point de vue historique : l'établissement du Parlement était postérieur de vingt et un ans à la réunion de la Bretagne à la France; les Etats de la province étaient déjà en droit de consentir les im- positions longtemps avant que ce Parlement existât, et en conséquence il était assez naturel que leur consentement pré- cédât celui des magistrats. Les infractions qui avaient été faites à cette règle, notamment en 1749, où Machault avait fait enregistrer l'édit du vingtième au Parlement avant de le faire accepter par les Etats extraordinaires, prouvaient seulement que le droit des Etats n'avait pas toujours été respecté, mais non pas qu'il dût, à l'avçnir, cesser de l'être. D'Aiguillon y tenait d'autant plus qu'il croyait et qu'il crut d'ailleurs cons- tamment, malgré tout, l'assemblée des Etats plus maniable et plus docile que le Parlement, où il sentait dès cette épo- que, et bien qu'aucun éclat ne se fût encore produit, fermenter sourdement des passions hostiles, et où l'exemple des autres cours souveraines du royaume, notamment de Paris, de Rouen et de Bordeaux, produisait de jour en jour plus d'impression. Quant au gouvernement, il semblait véritablement n'avoir aucune idée de la gravité des circonstances, et croire qu'il n'avait qu'à ordonner pour être obéi. C'est un sujet de stupé- faction, pour quiconque étudie notre histoire administrative du siècle dernier, de voir à quel point le pouvoir central ignorait les rouages des administrations locales : et la Breta- gne étant de toutes les provinces la plus autonome, la plus obstinée dans ses traditions, la plus ditférente du reste du royaume, c'était surtout en Bretagne que le ministère man- quait des lumières nécessaires pour agir à propos et qu'il commettait à chaque instant des erreurs grossières sur le mé- canisme des institutions ou sur l'état des esprits. L'instabilité ministérielle en était la principale cause : sans avoir atteint au siècle dernier des proportions aussi désastreuses que de nos jours (bien qu'elle fut déjà très grande, notamment dans le ministère principal, celui des linances, et que Louis XV eût usé quinze contrôleurs généraux en cinquante-neuf ans de règne, Louis XVI onze dans les quinze premières années du sien), elle avait des conséquences plus graves, tout nouvel
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arrivant n'étant pas tenu, comme maintenant, à un appren- tissage unique, grâce à notre unité administrative, mais à l'aire autant d'écoles, souvent à ses dépens, qu'il y avait de provinces jouissant en France d'une vie propre. En 17o0, de- puis trois ans qu'il était entré dans l'exercice de ses fonctions, d'Aiguillon en était déjà à son troisième contrôleur général : il avait vu à Séchelles succéder à Machault en 1754, etMoras en 1756 Séchelles devenu fou. M. de Moras, qni n'avait cer- tainement qu'une connaissance fort insuffisante des luttes soutenues pour le vingtième en 1750, 1752 et 1754, avait simplement, sans plus se soucier des Etats que du Parlement, invité l'intendant à ajouter sur les rôles la somme d'impôt afférente au dernier trimestre de 1756 et à en préparer pour 1757 où le second vingtième figurât à côté du premier. L'illu- sion était étrange, de croire qu'une telle opération fût possi- ble. Dès la réception de cette lettre tnalencontreuse. Le Bret, cet intendant qu'on a voulu représenter comme « dévoué corps et Ame <i ses chefs du parti de la cour, bien décidé à imposer à la Bretagne, par tous les moyens, les ordres qu'il recevait du ministère », se mit en route pour Versailles afin de rappeler le contrôleur général au sentiment des réalités ('). 11 fallut se rendre à l'évidence, comprendre qu'on n'arrive- rait jamais à lever deux vingtièmes dans une province où il était déjà si difficile d'en obtenir un, et se résigner à voir que la seule manière de faire accepter la déclaration du 7 juillet était d'accorder aux Etats cet abonnement qu'ils n'avaient, depuis sept ans, jamais cessé de réclamer. Aussi bien cette concession devait-elle, en ce moment même, être faite à tous les corps, à toutes les provinces auxquelles la politique éga- litaire de Machault avait précédemment retiré cette faveur. Très au courant de ce qui se passait au contrôle général, la commission intermédiaire n'avait pas perdu un instant pour enjoindre aux députés des Etats en cour de faire valoir, pour obtenir le plus possible de concessions sur le chitfre de l'abonnement, que les opérations des contrôleurs n'avaient été rien moins que régulières, que les rôles étaient pleins de surtaxes arbitraires, de doubles emplois, de doublements et triplements imposés à de prétendus non-déclarants. D'Ai-
(«) Répunse de Le Bret, 24 septembre 1756, Arch. d'Ille-et-Vil., C. 2152.
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guillon avait promis ses bons offices et demandé un mémoire bien fourni de faits et de preuves, afin d'en faire usage dans ses conférences avec le ministre avant la prochaine session ('). Tel était l'état des choses, lorsque d'Aiguillon vint à Ver- sailles déterminer avec M. de Moras la conduite à tenir aux prochains Etats. La concession de l'abonnement était décidée : il ne restait plus qu'à en déterminer le chiffre. Le ministère aurait vouki au moins 1,400,000 livres par vingtième; les Etats, à n'en pas douter, persistant à considérer leur abonne- nement précédent du dixième pour 1,800,000 livres comme la véritable expression des forces contributives de la pro- vince, n'en offriraient que 900,000; à d'Aiguillon il appar- tiendrait d'obtenir des conditions plus favorables s'il était possible. Il repartit, ne se dissimulant pas que le succès était difficile, car la meilleure arme dont il pût se servir, à savoir la menace de faire procéder à la levée des vingtièmes par les agents du pouvoir et avec vérification des déclarations, était singulièrement émoussée. Ce qu'il redoutait par-dessus tout, c'était que l'entente vint à s'établir entre les deux corps investis, ou prétendant l'être, de la garde des privilèges de la province, les Etats et le Parlement, dont les deux résistances, se soutenant et s'excitant mutuellement, seraient très diffi- ciles à vaincre. Aussi ne souhaitait-il rien tant qu'une cer- taine rivalité entre ces deux assemblées, sentiment tout natu- rel de la part d'un homme dont la mission difficile consistait à faire réussir des demandes fort impopulaires, et le sys- tème qu'il préconisait de s'adresser d'abord aux Etats sans s'inquiéter du Parlement avait à ses yeux, outre l'avantage de la logique et de la justice, celui de pouvoir, en flattant l'une et en froissant l'autre, les brouiller pour longtemps. « J'es- » père, écrit-il le 5 décembre, que je m'en servirai utilement » pour désunir les Etats et le Parlement, dont l'association » serait bien dangereuse... » Et le 11 décembre : « Je com- « menée à croire que cette opinion prend faveur malgré les » brigues des parlementaires, qui, prévoyant combien elle » nuira à leur considération, font tout ce qu'ils peuvent pour » la détruire ».
(•) Lellre de la commission à ses eo-députés des diocèses, 3 octobre 1756, Arch. d'Iile-et-Vil., C. 3812.
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Revenu à Rennes, d'Aiguillon y ouvrit les Etals le 6 décem- hrc 1756, sous la présidence de l'évêque de Rennes pour le clergé, du duc de Rolmn pour la noblesse, de Silguy, séné- chal de Quiinpcr, pour le tiers. Au bout de quelques jours de session, qui ne furent signalés par aucun incident nota- ble, car ce n'en était pas un que le vote du don gratuit, fùt-il nicme porté à trois millions, à cause de la guerre, au lieu de l'èlre comme d'ordinaire à deux millions, d'Aiguillon se trouva assez au fait des dispositions régnant dans l'assemblée pour prévenir positivement le contrôleur général qu'il devait renoncera obtenir 1,400,000 livres par vingtième. En vain représenterait-on aux Etats que les rôles dépassaient déjà 1,600,000 et qu'il restait encore 100,000 déclarations à rece- voir et plus des deux tiers de la province ù vérifier: ils objec- teraient (et d'Aiguillon partageait cette manière de voir) que ces rôles étaient remplis de doubles emplois, de surcharges abusives, de doublements non justifiés, que les vérifications des contrôleurs avaient été faites sans principes, sans con- naissances, sans examen, que d'ailleurs le produit net de l'impôt était bien loin d'égaler le montant des rôles. Le plus qu'on pourrait obtenir serait 1,200,000 livres ('). Encore d'Aiguillon n'était-il nullement certain du succès et ce qui se passait alors aux Etats n'était guère propre, en effet, à auto- riser beaucoup de confiance.
Pour mettre en train l'affaire du vingtième, d'Aiguillon, dès le 10 décembre, fit mettre en avant par quelques affidés qu'il comptait dans la noblesse les deux propositions traditionnelles de suppression et d'abonnement à 900,000 1. Le refus qu'il opposa, comme de juste, à semblables demandes lui four- nit l'occasion de communiquer officiellement à l'Assemblée (15 décembre) l'intention du roi de faire lever un second vingtième, et de l'assurer en même temps que si elle avait quelque proposition à faire pour rendre ces levées moins oné- reuses à la province, il était prêt à les écouter. C'était déclarer, de la fa(,on la plus claire, que le gouvernement renonçait k la régie et que les Etats n'avaient qu'à demander l'abonne-
(') Lettre du 15 décembre 1756, A. N., II. 336. — M. de la Gasclierie a donc gravement altéré la vérité, quand il a dit dans son Mémoire justificatif (jue le coup d'autorité frappé contre lui l'avait été « pour amener l'ahonnement au » terme fixé par les instruclions, dont M. d'Aiyuillon avait garanti le succès. »
ÉTATS DE 1756-57 49
ment à des conditions raisonnables pour l'obtenir. Mais ils ne semblaient nullement disposés à faire cette demande. Les uns voulaient traîner les choses en longueur, pour obtenir des conditions plus favorables : les autres, et notamment beaucoup de petits gentilshommes des évêchés de Rennes, de Vannes et de Saint-Malo, venus aux Etats en grand nombre, et qui étaient dans la dépendance étroite du Parlement, vou- laient attendre qu'il eût enregistré pour traiter de l'abonne- ment. Leurs chefs étaient bien obligés de convenir que cet enregistrement du Parlement n'était nullement une préface nécessaire du leur, et que rien n'empêchait les Etats de pren- dre en attendant telles mesures et engagements qu'ils vou- draient. Mais ils persistaient quand même dans l'inaction absolue que le Parlement leur demandait avec instance, décidé lui-même à ne rien faire tant que durerait la querelle de la cour et du Parlement de Paris, poussée alors au dernier degré d'exaspération; car c'était le moment où le garde des sceaux édictait la fameuse déclaration de discipline du 13 décembre 1756, dont l'observation rigoureuse aurait anéanti le pouvoir législatif de la magistrature, et dont l'enregistrement en lit de justice amena la démission de la presque totalité des mem- bres du Parlement de la capitale. Plusieurs jours furent ainsi perdus en députalions inutiles et en parlementages fastidieux, l'idée fixe des meneurs étant de faire traîner les choses jus- qu'au 10 janvier, date à laquelle le Parlement, sur la motion de MM. de la Marche et du Pargo, venait de fixer une assem- blée générale de tous ses membres, avec convocation spéciale des absents, pour aviser aux mesures à prendre afin de se rendre utile au Parlement parisien.
Les lettres de d'Aiguillon nous donnent une description fort vivante de la physionomie de l'Assemblée et de l'empire que les tuteurs s'étaient arrogé sur elle, ainsi que sur le Parle- ment :
« Il y a en Bretagne, plus qu'ailleurs, de bons serviteurs » du roi, mais ils sont faibles, tranquilles, peu accoutumés à » parler en public, ennemis de l'intrigue et ne sachant point » s'unir entre eux pour former un parti. Les frondeurs sont » au contraire hardis, insolents, vifs, ils ont des voix de ton- » nerre, connaissent les règles des Etats, cabalent jour et nuit » et le plus souvent chez moi pour gagner des sufirages, pro-
d'Aiguillon. ^
.*50 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
)) mettent des récompenses aux pauvres gentilshommes, me- » nacent les autres et couvrent toutes leurs indignes menées » du prétexte spécieux du bien de la patrie et du maintien de » ses privilèges. C'est par ces moyens qu'ils gouvernent des- » potiquement l'assemblée, quoique en petit nombre, sans » esprit, ni considération que celle que donne dans le malheu- » reux siècle où nous sommes l'opposition constante aux M volontés du ministère. C'est toujours lui qu'ils attaquent et » d'ailleurs ils affichent la plus grande soumission pour le » roi, mais ils disent qu'il est trompé et qu'il faut, par une » résistance longue et marquée, lui faire ouvrir les yeux. Ce » système est celui de tous les Parlements, et du nôtre, quoi- » que moins séditieux que les autres, parce que les gens qui » le composent ne se rassemblent presque jamais et aiment » mieux rester dans leurs terres tranquillement à jouir de la » considération que leur donne leur charge dans leur petit » canton et à se divertir, que de venir s'ennuyer à Rennes et » y dépenser de l'argent pour faire des remontrances. Mais » au milieu de ces gens sages, il y a des brouillons comme » ailleurs, qui ne s'occupent qu'à cabaler et ne se plaisent » que dans le désordre... » (').
Aussi bien le Parlement, d'ordinaire déserté pendant les Etats, se remplissait-il peu à peu, au grand regret de d'Ai- guillon, témoin désolé des progrès quotidiens que faisait son parti dans l'assemblée provinciale et de l'inaction persistante dans laquelle celle-ci se confinait. La seule décision qu'elle prit sur l'afi'aire du vingtième fut d'apporter au duc le 25 dé- cembre, pour les transmettre au roi, de longues remontran- ces, tissu de déclamations sur les misères de la province, la violation de ses privilèges et les abus de la régie où d'Aiguil- lon ne trouvait qu'une seule phrase digne d'attention, celle qui décelait le projet de nouer entre les Etats et le Parlement une association des plus dangereuses pour l'autorité royale : « Nous ne répéterons point, y disaient les Etats, tout ce que » les ordres du royaume ont dit de ces lois inconnues dans » les temps les plus orageux de la monarchie : ils en ont prévu » et annoncé les eil'ets malheureux : fasse le ciel que leurs )) voix soient parvenues jusqu'au trône; si Votre Majesté a pu
(') D'Aiguillon, 14 janvier 1757, H. 336.
UNION DU PARLEMENT ET DES ETATS 51
» les entendre, nous la verrons bientôt revenir à ces conseils » publics qui, exempts de passion, dictés par l'honneur et la » vérité, n'ont jamais eu d'autres vues que l'intérêt de sa » gloire, le bien de l'Etat et le salut des peuples. » Quand d'Aiguillon eut communiqué à la députation chargée de ces remontrances l'art. 4 de ses instructions, qui lui interdisait de recevoir, d'envoyer, ou de souffrir qu'il fût envoyé aucun mémoire relatif au vingtième et où il était dit que rien ne saurait à cet égard modifier la volonté du roi, l'agitation fut grande sur le théâtre et il put avoir un avant-goùt des orages violents auxquels il allait être appelé à tenir tête. « Aujour- » d'hui, écrit l'évêque de Rennes au contrôleur général (•), les » Etats ont repris leur forme naturelle : la déraison poussée » jusqu'à l'absurdité et soutenue avec violence, l'oubli des » égards et de l'honnêteté, la fausseté, l'ingratitude, l'extra- » vagance, la brutalité, tout est en campagne ». 11 fut obligé de lever la séance. D'Aiguillon partageait entièrement ses impressions pessimistes et jugeait inévitable de sévir contre ceux des membres du Parlement qui excitaient leur compa- gnie et encourageaient la résistance des Etats, leur promet- tant de ne jamais enregistrer le second vingtième, quoi qu'on fît pour les y contraindre, si l'Assemblée ne voulait pas y acquiescer, et de traiter en concussionnaires et perturbateurs du repos public ceux qui tenteraient de procéder à cette levée avant l'enregistrement. « La province est perdue, écrivait-il » le 31 décembre, et l'autorité du roi anéantie si nous faiblis- » sons, mais le mal serait encore plus grand, s'il est possible, » si, après avoir pris quelque parti ferme et vigoureux, on ne » le soutenait pas... M"*" de Pompadour me mandait il y a » quelque temps que le roi était très déterminé à faire dorôna- )) vant exécuter ses volontés et respecter son autorité. Le mo- » ment est venu où il faut agir en conséquence de cette bonne » et sage résolution ». Et il signalait aux sévérités gouverne- mentales quatre conseillers auxquels il imputait la principale responsabilité dans les menées parlementaires, notamment MM. de la (iascherie et du Pargo (^). Toujours plus favorable
(>) 28 décembre 1756, 11.336.
(2) Louis Gharelte dp la Gascherie (1712-1787), fils aîné de Louis Charelte de la Gascherie, sénéchal de Nantes, avait une charge de.conseiller au Parlement de Bretagne depuis le 9 août 1737. Ennemi implacable du duc d'Aiguillon depuis les
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aux Etats qu'au Parlement, il conseillait de remettre à plus tard la punition de deux ou trois membres de l'assemblée particulièrement turbulents, « parce que le temps des Etats » est un temps de liberté et que toute la province se plaindrait » si on enlevait quelques-uns de ses membres, quoique dans le » fond on fût bien aise d'en être délivré » (').
événements de 1757, il fut toujours à la tête de l'opposition parlementaire contre le commandant. M. du Pargo en voulait à d'Aiguillon parce qu'il l'avait signalé à M. de Saint-Florentin comme impropre à remplir la place de sénéchal de Hennés. Les deux autres, MM. de Guerry, appartenaient à une ancienne famille parlemen- taire, d'autant plus influente qu'elle avait à la cour la chaude protection de la duchesse de Saint-.\ignan, leur parente. (Lettre d'Ogier, janvier 1768, H. 371). Fort ménagés par le duc en 1757, ils lui en surent gré pendant quelque temps et une lettre que M. de Guerry père adressait au commandant en 1760 est assez curieuse à cet égard. « .Je ne saurais assez vous remercier de tout ce que vous me faites l'honneur de me dire d'avantageux pour ma famille et pour moi ; je vous supplie de ne pas m'oublier dans les apostilles que vous mettrez, je ne dis pas sur la liste, mais sur la litanie que vous enverrez : car, suivant les propos du public, il y en a de plus courtes à l'église : je me suis déjà bien trouvé de celle que vous (fîtes?) sur mon compte, et je n'oublierai jamais les obligations que je vous ai de la façon dont vous en usâtes à mon égard : je vous supplie d'en user de môme dans l'occasion qui se présente, et je suis siir de réussir. » Cela ne les empêcha point de compter en 1764 et 1766 parmi ses adversaires les plus acharnés. D'Aiguil- lon ne les nommait pas dans sa lettre du 31 décembre et quand Saint-Florentin lui envoya en réponse, le 3 janvier, quatre lettres de cachet pour en faire usage selon les circonstances, deux de ces lettres étaient en blanc, celles qui devaient concer- ner les deux Guerry : elles ne furent pas utilisées.
(•) De ce nombre était certainement un des représentants les plus curieux de l'esprit de résistance obstinée qui animait la noblesse bretonne, Auguste du Groes- quer, qui était alors en train de manifester les derniers restes d'une ardeur près de s'éteindre. Il avait environ soixante-dix ans et était aveugle, mais toujours vert d'esprit et de corps, et il venait de le prouver en épousant quelques mois aupara- vant une jeune demoiselle de quinze ans de la maison de Goyon (lettre de la Bois- sière, 26 décembre 1756, H. 336). Il y avait plus d'un demi-siècle qu'il faisait aux Etats un bruit terrible, interrompu seulement par de fréquents exils, qui l'avaient mené jusqu'à Berlin et jusqu'en Pologne. Il avait été un des gentilshommes exé- cutés en effigie en 1720 et désignés en 1726 pour être exclus des Etats. Les lettres de cachet qu'il avait reçues pendant son orageuse carrière ne se comptaient pas : c'était de celles-là qu'il disait plaisamment que le roi lui avait fait l'honneur de lui écrire plusieurs lettres auxquelles il avait eu la prudence de ne pas répondre. Doyen de la noblesse aux Ftats de 1756, il en avait été élu président par intérim le 23 décembre, pendant une de ces indispositions qui affectaient régulièrement à chaque session les présidents titulaires, afin de fournir à quelque membre de l'or- dre l'occasion d'attraper la gratification de 9,999 1. 19 s. 11 d. que les Etals accor- daient toujours à leurs présidents intérimaires, au grand scandale de d'Aiguillon, qui blâmait ce gaspillage, mais qui d'ailleurs n'osait pas s'y opposer, tant il avait à cœur de ménager les Etats (d'Aiguillon à Clautrier, jjrcmier commis du contrôle général, 28 juillet 1757, H. 459). Dans celte présidence il se montra, au dire de d'Aiguillon, « plus violent et plus déraisonnable qu'il n'était il y a cinquante ans. » Ce fut le digne couronnement de cette existence turbulente : M. du Groesquer
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En attendant, et pour tirer l'assemblée d'une inaction toujours dangereuse, le duc hasarda, le 31 décembre, la demande, délicate aussi, de la capitation. La réponse fut qu'il y avait une affaire entamée, celle du vingtième, et que les Etats ne pouvaient traiter de deux choses à la fois. L'évê- que de Rennes s'empressa de saisir l'occasion que l'opposi- tion lui fournissait bien involontairement et déclara, en clô- turant la séance, que les Etats étaient remis au lendemain pour délibérer sur le vingtième. Mais on lui répliqua avec fureur que ce n'était pas sur le vingtième qu'il s'agissait de délibérer, mais sur la réponse du commandant aux remon- trances, et en effet, le 1" janvier, le bastion se cantonna obstinément dans cette position pendant toute la journée, qui fut « terrible. » Celle du 2 ne le fut pas moins : « La » noblesse, écrit d'Aiguillon (*), refusa obstinément de don- » ner un avis jusqu'à neuf heures du soir. La plus grande » partie de ses membres, qui étaient successivement sortis » pendant l'après-midi pour diner, revinrent le soir, la tête » fort échauffée : les conseillers du Parlement qui condui- » saient la cabale se glissèrent dans l'Assemblée à la faveur » de l'obscurité de la salle, et y amenèrent avec eux des » avocats et des procureurs qui leur sont dévoués, de sorte » qu'à dix heures le théâtre était plus rempli qu'il ne lavait » été depuis l'ouverture des Etats, plus déraisonnable et plus )) emporté que jamais. Après plusieurs contestations, aussi » absurdes qu'indécentes, on commença à s'ennuyer : les » uns voulaient aller au bal, les autres se coucher; il ne fut )) plus question que de trouver un moyen honnête de se » retirer. » On le cherchait encore lorsque vers une heure du matin l'évêque de Rennes, effrayé d'une pernoctation et de ses suites, prit sur lui de sortir de la salle, par une fenêtre, parait-il, et fut suivi de tout son ordre; ce qui fit dire le len- demain à M. de Régasson, que le premier ordre de la pro- vince, après avoir bu et mangé toute la journée, s'était retiré
mourut le 16 janvier 1757. Celait, selon l'évêque de Rennes « le plus grand fou qu'il y eût dans ce pays, où ils sont assez communs. » D'Aiguillon lui reconnais- sait de l'esprit et de la capacité dans les affaires, mais déplorait que porté à la fac- tion, et ne trouvant de repos que dans le désordre, <- il eût en tout temps préféré le triste plaisir d'exciler des troubles à celui d'être utile à la province par ses lumières. » (') 5 janvier, II. 336. — Journal du Commandement, I, 333.
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furtivement de sa cliaml)rc pour regagner son gite. Quand on s'apei'cut de leur retraite, la noljlesse et le tiers ne virent rien de mieux à faire que de se retirer aussi, et remirent la délibération au lendemain, chambres tenantes.
11 fallut encore perdre les journées des îi et -4 Janvier pour arracher entin aux Etats une délibération sur le second ving- tième, à savoir l'otl're d'abonner les deux vingtièmes pour 900,000 livres chacun, pour deux ans, sauf dans le cas où la paix viendrait à être conclue avant ce délai, et à condition que la province fût autorisée à emprunter, et à ne pas lever par imposition, la somme de cet abonnement. Cette délibération était inacceptable, à cause de la modicité du chiffre et des restrictions apportées, et d'Aiguillon dut la repousser aJjso- lument. Néanmoins iJ considéra comme un grand succès d'avoir enfin mis l'affaire en train, et prompt à l'espérance comme il l'avait été quelques jours auparavant au découra- gement, il jugea inutile de faire usage, au moins pour le moment, des lettres de cachet qu'il avait demandées et qu'il venait de recevoir. « Je vous promets, mande-t-il à Saint-Flo- » rentin le 5 janvier, que sans abuser de la petite portion » que le roi a bien voulu me confier de son autorité dans » cette province, sans la porter au-delà de ses justes bornes, » je saurai la faire respecter. La cabale parlementaire a reçu » un furieux échec dans les deux dernières séances... Dans » cette position, je crois inutile de faire un éclat aussi grand » que celui de faire enlever les quatre chefs de la faction » parlementaire, mais il faudra bien s'y déterminer si elle » reprend le dessus. Leurs intrigues, leurs menées, leurs » propos séditieux ne font qu'augmenter, mais je pense qu'ils » en seront encore plus punis si leurs compatriotes ne les » écoutent pas et rentrent dans leur devoir, que si on em- » ployait la force pour les réduire. » On voit que ce despote intraitable ne souhaitait rien de plus que de ne pas être obligé de sévir, et qu'il voulait quand même espérer que cette dure extrémité lui serait épargnée. Malheureusement il se trom- pait : les 5 janvier et jours suivants, au lieu d'entamer de nouvelles propositions pour l'abonnement, les Etats se refu- sèrent à toute autre chose qu'à faire faire un nouveau mémoire des griefs, et ne voulurent pas davantage entendre parler d'aucune autre affaire tant que celle du vingtième ne
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serait pas terminée; ce qui remettait la solution à un avenir impossible à prévoir, et paralysait toute l'activité de l'as- semblée.
Cette solution vint du côté d'où elle était le moins attendue. Le 7 janvier, à sept heures du soir, arrivait à Rennes le cour- rier spécial qui apportait la nouvelle de l'attentat de Damiens. Expédié presque immédiatement après le crime, alors qu'on ignorait encore quelles suites il pouvait avoir, les événements inouïs qu'il annonçait ne pouvaient que plonger les esprits dans la stupeur et dans la plus angoissante incertitude sur le lendemain. L'effroyable nouvelle fit en un instant le tour de la ville. D'Aiguillon venait d'avoir avec la commission du vingtième une fatigante conférence de trois heures, pendant laquelle il avait dû tenir tête à 18 commissaires plus obstinés, plus sophistiques et plus déraisonnables les uns que les autres, écrit-il ('), à l'exception de l'évêque de Saint-Brieuc, de M. de la Biliais dans la noblesse et de plusieurs membres du tiers. Les dispositions de la commission changèrent brus- quement à l'annonce de la catastrophe : ils assurèrent le duc qu'ils ne voulaient plus disputer ni sur le fond ni sur la forme de l'imposition, qu'ils accepteraient tout ce qui leur serait prescrit de la part de Sa Majesté, que le soin d'une santé si chère les préoccupait exclusivement, et que leurs inté- rêts privés ne les touchaient plus. Dès dix heures du soir, les Etats se rassemblèrent et députèrent à Versailles un membre de chaque ordre pour témoigner au roi les sentiments de douleur et de fidélité de sa province de Bretagne, et trans- mettre aux Etats des nouvelles impatiemment attendues. Le 8, une messe solennelle pour le rétablissement du roi fut dite aux Gordeliers, et les prières de Quarante-Heures ordonnées par l'évêque de Rennes. En présence de ces témoignages d'affection et de douleur, dont il était très loin de suspecter la sincérité, d'Aiguillon jugea inutile de faire usage d'une lettre de cachet pour la suspension de l'Assemblée que Saint- Florentin lui avait envoyée, à tout hasard, par le courrier qui portait la nouvelle de l'assassinat du roi. Il pensa même pouvoir, à la faveur de l'émotion et de l'indignation géné- rales, faire passer quelques-unes des demandes qui rencon- traient le plus de contradiction.
(') Lettre du 9 janvier, U. 336.
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S'il avait pu faire délibérer les Etats sous le coup même de cette étonnante nouvelle, tout porte h croire que ses pré- visions auraient été justifiées. Mais cette Assemblée était étrang-ement mobile et sujette à de brusques revirements. Il ne faUut même pas un délai de quarante-huit heures pour que leur douleur, sincère le 7 au soir, ne fût plus pour eux, le 9, qu'un prétexte à inaction. Telle fut, en ell'et. leur tacti- que : se prétendre trop accablés de chagrin pour pouvoir penser à quoi que ce fût. L'évêque de Rennes ayant voulu prendre la parole pour exhorter l'Assemblée à délibérer sur le vingtième, fut interrompu h chaque phrase : « Point de travail; nous sommes trop affligés! A demain les Etats! » Plusieurs de ses collègues, un gentilhomme, M. du Dresnay, qui eut le courage de braver les fureurs de son ordre, eurent le même sort. Sur le soir, d'Aiguillon leur envoya Tordre positif de délibérer sur le vingtième dans les vingt-quatre heures, et leur représenta que c'était par une soumission entière aux volontés du roi, et non par une résistance aussi obstinée, qu'ils pouvaient prouver leur douleur et leur inquiétude. Peine perdue, car à la séance du 10 le désordre prit des proportions tout à fait alarmantes. Le clergé et le tiers y résolurent de demander communication des rôles du ving- tième, pour qu'on put mieux se rendre compte du chiflre auquel pourrait être porté l'abonnement : la noblesse, aux crh de point de raies, point d'abon?iement.' réclama impé- rieusement le retrait de l'ordre signifié la veille, puis se décida à prendre, par 126 voix contre 97, un avis contenant un refus catégorique de l'abonnement. Quand l'évêque de Ren- nes voulut prononcer la délibération formée par les avis du clergé et du tiers, cette prétention donna lieu à une des scè- nes les plus tumulteuses qu'on eût vues. « Quoiqu'il ait la » voix forte, le ton ferme, et qu'il soit accoutumé au bruit, il » eut toutes les peines du monde à se faire entendre, les 126 » opposants jetant les hauts cris et menaçant le greffier avec » la plus grande violence s'il osait enregistrer une pareille » délibération. Les présidents firent de leur mieux pour faire » cesser ce tumulte, mais il n'y eut pas moyen, et ils furent » obligés de lever la séance pour éviter les suites tragiques » qui en auraient résulté infailliblement » ('). L'évêque de
(') Lettre de d'Aiguillon, 12 janvier, H. 336.
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Rennes avait tenu cependant à aller jusqu'au bout, et avait énoncé la délibération, interrompu à chaque mot qu'il pro- nonçait par une bordée de cris et d'injures. D'Aiguillon déclare dans une autre lettre que ce qui s'était passé dans cette séance faisait honte à l'humanité, et qu'il n'y pouvait penser sans en concevoir la plus vive indignation.
Les choses n'étaient pas en meilleur état au Parlement. Le premier président, La Briffe d'Amilly (' ), avait obtenu de sa compagnie, à la nouvelle môme de la catastrophe, qu'on sus- pendit l'examen de l'affaire qui avait occasionné la convoca- tion de l'Assemblée des Chambres pour le 10, et qu'il n'y fût pas question des affaires publiques. Mais bientôt M. de Kcr- salatin proposa qu'en ce cas on les examinât dans l'instant même, celle du vingtième avant toutes les autres, et qu'on rendit un arrêt enjoignant de lever cette imposition sur le pied de 900,000 l., en conséquence des offres des Etats. Cette motion audacieuse fut bien accueillie, et elle aurait peut-être été votée sans l'agitation générale, et sans une di- version du premier président, qui s'empressa de lever la séance sous prétexte d'une messe à laquelle on devait assis- ter pour le rétablissement du roi. ]Mais l'incident en faisait prévoir de plus graves pour le jour oîi le Parlement tout
(') La Briffe d'Amilly, né en 1699, premier président du Parlement de Rennes depuis 1734. continua à exercer ces hautes fonctions dans le baillicige d'Aigtûllon, puis après la rentrée de Tuniversalilé, puis encore dans le bailliage Maupeou, et enfin dans le Parlement réiabli à l'avènement de Louis XVI, jusqu'à sa mort en 1777. Les hommes, les choses passèrent : seule sa pren)ière présidence ne passa point. Une perpétuité aussi extraordinaire peut donner une idée de l'extrême sou- plesse politique de ce personnage; notre siècle lui-même, si fécond en révolutions, n'en fournirait peut-être pas un exemple aussi éclatant. Ennemi déclaré de la Cha- lotais, mais non pas au point de se brouiller avec les tuteurs du Parlement, pen- chant plutôt vers la cour, mais jamais au point de se livrer complètement, en réa- lité servant et trahissant tout le monde, un pied dans Genève et l'autre dans Rome, bien vu du gouvernement et donnant des gages à l'opposition, la Briffe d'Amilly joua un rôle ondoyant et divers qui explique la diversité des jugements portés sur son compte. D'Aiguillon le ménage en général et parait plutôt porté en sa faveur, peut-être à cause de sa brouille avec le procureur général. Mais cette règle souffre de nombreuses exceptions. On voit par exemple, dans une lettre de lui du 5 janvier 1757, un portrait peu flatteur de ce chef du Sénat breton : « Le chef de la compagnie est faible et timide au dernier degré, méchant par tempérament, aimant le trouble et le bruit par malice et sans projet d'en profiter, décrié et ha'i dans sa compagnie, et de plus extrêmement indiscret. .Je ne puis ni me fier à lui, ni même savoir par lui ce qui se passe dans un corps dont il ne prend pas la peine d'éclairer les démar- ches; il ne les apprend que par moi «. La Briffe d'Amilly a cependant donné des avis précieux à d'Aiguillon, notamment en janvier 1757,
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entier serait réuni, et d'Aiguillon, dont la correspondance montre aux approches de la crise une inquiétude extrême, d'Aiguillon, d'autant plus effrayé de la responsabilité qu'il allait avoir à encourir qu'il ignorait ce qui se passait à Ver- sailles, commençait à prévoir qu'il allait être forcé de faire usage des ordres du roi, au moins contre M. de la Gascberie, que ses menées évidentes et ses relations non douteuses avec les fortes têtes de Paris, de Bordeaux et de Rouen rendaient alors le véritable chef de l'opposition ('). Efî'cctivement, le lundi 10, en présence du Parlement tout entier réuni ('), M. de la Gascberie parla vivement pour faire annuler la déli- bération qui interdisait de s'occuper des affaires publiques, et l'effervescence devint assez grande pour que le premier président avertit en hUe d'Aiguillon de l'imminence de l'orage, et de la nécessité de faire enlever, dans le plus bref délai, les deux auteurs du trouble ('). En attendant, d'Amilly et quelques autres surent gagner assez de temps pour empê- cher les démarches trop vives, et de cette séance où peut-être nombre d'avis violents furent proposés rien ne fut transcrit sur le registre, sinon un arrêté sans importance, décidant que le Parlement assisterait chaque jour, en corps, à une messe pour le rétablissement du roi (*).
(') S'il faut en croire le Journal du Commandement (mais les lettres écrites aussitôt après l'événement n'en parlent pas, et il faut extrêmement se défier, dans l'histoire de celte période troublée, de ce que l'ardeur des passions a pu faire ajouter après coup), ce conseiller aurait dit, en parlant de l'assassinat du roi : Cl Tant mieux, il n'en mourra pas, et cela le rendra plus sage ! »
(') Il compta 8 présidents et 64 conseillers : c'était une afiluence tout à fait extra- ordinaire, vu les habitudes d'absentéisme très développées au Parlement de Rennes.
(') « Quand vous me confiâtes vos ordres pour faire arrêter quatre de nos mes- sieurs, écrivit d'Amilly à d'Aiguillon (10 janvier, Journal, I, 366;, je ne pus dis- convenir que ces mesures étaient nécessaires et que le choix était fait avec discer- nement... Je vous demandai du temps et vous voulûtes bien vous rendre à mes représentations. Je n'ose plus prendre sur moi de vous tranquilliser sur la disposi- tion actuelle des esprits, ni arrêter l'exécution des ordres du roi et m'en rendre responsable. Je crois pourtant devoir vous représenter encore qu'au cas que vous jugiez par vous-même ne pouvoir différer de les exécuter, ils pourraient n'être pas nécessaires en entier, et qu'il suffirait de sévir contre ceux dont la conduite a été le plus mal interprétée. »
(*y Ueg. secrets du Parlement. — Bib. nat,, ms. fr. 7571. — A. N., H. 630.
Nous croyons que M. Pocquet s'est mépris lorsque dans son récit de la tenue de 1756-57 [L'Opposilion aux Etals de Bretaf/ne, Revue de Bretagne, de 'Vendée et d'.Xnjou, 1890) il a placé dans la nuit du 9 au 10 janvier, et non du 10 au 11, l'en- lèvement des deux conseillers, et prétendu que l'Assemblée des Chambres du 10
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« Je balançai d'autant moins, écrit d'Aiguillon, à adhérer » à son sentiment que j'étais informé que ces deux conseillers » avaient journellement des conférences secrètes avec les sédi- » lieux de la noblesse, qu'ils allaient aux Etats lorsqu'il s'y » traitait quelque matière intéressante, qu'ils y soufflaient le » feu et qu'ils entretenaient correspondance avec les Parlements » de Paris, Rouen et Bordeaux ». Il se décida seulement à bor- ner la punition aux deux chefs les plus compromis, et à lais- ser tranquilles MM. de Guerry père et fils, moins dangereux et dignes d'intérêt, surtout le père, alors fort âgé, et pour qui un voyage par le froid terrible qui régnait alors aurait pu avoir de graves conséquences.
En conséquence, dans la nuit du lundi 10 au mardi 11, MM. de la Gascherie et du Pargo furent arrêtés, leurs papiers mis sous scellés, et tous deux expédiés de bon matin hors de Rennes ; M. du Pargo, à Bellesme, où l'exilait sa lettre de cachet; IM. de la Gascherie au château de Saumur, où il devait être incarcéré. L'opération fut conduite avec vigueur et promp-
n'eut pas lieu. Cette erreur a sans doute pour elle Llnguet, et aussi le Mémoire justificatif àe M. de la Gascherie, qui tous deux placent l'arrestation la veille du jour fixé pour la convocation des Chambres. Mais elle est formellement démentie par la lettre plus haut citée de d'.\milly à d'Aiguillon qui porte la date du 10, par une lettre de Le Bret qui indique que les deux conseillers furent arrêtés dans la nuit du lundi au mardi (donc du 10 au 11), par l'art. 3 des remontrances que le Parlement arrêta le 17 janvier (>< Le Parlement témoin depuis 18 ans du zèle et de la fidélité des sieurs de la Gascherie et du Pargo, dont ils ont donné récemment dans les arrêtés des S et 10 janvier, les témoignages les moins suspects, ignore ce qui peut leur avoir attiré une telle disgrâce») et enfin par la lettre de d'Aiguillon du 11 janvier (H. 336] qui ne peut laisser place à aucun doute :
« M. d'Amilly, y écrit d'Aiguillon, vint m'avertir hier que M. delà Gascherie &\s.\i parlé le matin à l'Assemblée des Chambres avec la plus grande véhémence pour faire annuler la délibération du 8, par laquelle il avait été arrêté de suspendre pendant quelque temps l'examen de l'affaire qui avait occasionné la convocation générale ». D'Aiguillon raconte ensuite l'arrestation des deux conseillers pendant la nuit et conclut par celte phrase : « Ils sont partis ce matin, l'un et l'autre, sans bruit ».
Ce qui est vrai, c'est que nous avons peu de renseignements sur la séance du 10, soit qu'il n'y ait été pris aucun arrêté, soit qu'on n'ait pas osé inscrire les arrêtés qui y furent pris.
Si l'erreur mérite d'être relevée, c'est que l'arrestation des deux conseillers appa- raît sous un jour assez différent, étant la conséquence, et non la préface, de l'As- semblée des Chambres. D'Aiguillon n'a fait usage de ses lettres de cachet que forcé par la gravité croissante de la crise. Ce ne furent pas de sa part « des vio- lences aussi injustifiables qu'inopportunes et maladroites », ni des actes de ven- geance ou d'intimidation, mais des précautions nécessaires dans la situation trou- blée de la Bretagne et du royaume, et dont l'utilité se fit sentir immédiatement.
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titiitle, mais sans les violences inutiles et les circonstances révoltantes auxquelles les parlementaires essayèrent de faire croire pour rendre leur cause intéressante, et qu'eux-mêmes durent peu de temps après, par une rétractation fort piteuse et très instructive, car elle nous prouve d'une manière frap- pante la suspicion dans laquelle l'histoire impartiale doit tenir leurs doléances, reconnaître n'avoir eu d'existence que dans leur imagination (').
L'impression produite par les événements de la nuit fut profonde et salutaire. Au premier moment de stupeur, le 11 au matin, quelques cris s'élevèrent dans le Parlement pour qu'on cessât le service jusqu'à la remise en liberté de MM. de la Gascherie et du Pargo; mais la majorité fit un accueil des plus froids à ces propositions séditieuses : le premier prési- dent expliqua qu'il avait connu dès le mercredi précédent les ordres du roi contre MM. de la Gascherie et du Pargo, qu'il avait obtenu du duc d'Aiguillon qu'il fût sursis à leur exécution, mais que ce qui s'était passé les dimanche et lundi l'avait forcé à y donner suite : puis vint l'heure de la messe, à laquelle sa prévoyance avait fait arrêter qu'on assisterait
(') Voici les passages les plus saillants des deux lettres écrites par le Parlement au roi à ce sujet : la première, au lendemain même de l'arrestation ; la seconde, trois jours après. Rien de plus édifiant que ce rapprochement.
Lettre du 11 janvier : « . . . M. de la Gascherie... a été enlevé avec l'appareil du criminel d'Etat le plus coupable : le subdélégué du commissaire départi, à la tête de quatre cavaliers de la maréchaussée, lui notifia hier, à minuit, une lettre de cachet... Quatre autres avaient été consignés à la porte de son appartement et pareil nombre dans la cour de son hôtel : on est entré précipitamment dans son cabinet, on s'est saisi de ses papiers, sur lesquels on a apposé le scellé ; et, sans donner à ce magistrat le temps de respirer, sans égard aux larmes et aux gémisse- ments de sa femme épouvantée par ce triste spectacle, on l'oblige de monter dans l'instant, avec un exempt, dans une chaise de poste qui l'attendait, entourée de ses satellites... Le sieur du Pargo... a essuyé à peu près le même sort... »
Lettre du 14 janvier : « . . . Il n'était pas étonnant que notre Parlement n'eût pas été exactement instruit du nombre et de la position des cavaliers de la maréchaus- sée employés à celle expédition... n'ayant pu en avoir le détail que par une femme alarmée et troublée de l'enlèvement inopiné de son mari; mais revenue à elle- même et plus tranquille, elle reconnaît qu'on a usé, lorsqu'on a arrêté son inari, de tous les ménarjernenls convenables, et qu'il en avait lui-même témoigné sa satisfaction à ceux qui étaient chargés de l'e.réculion des ordres <>. (Arch. dllle- ct-Vil., G. 1760).
L'histoire de l'enlèvement des deux conseillers, considérablement amplifiée et munie de tous les enjolivements nécessaires pour faire frémir, eut bientôt faille tour de laFrance, et d'Argenson consigne dans son journal qu'ils ont été « liés et garrottés. « (IX, 391.)
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en corps. Il avait eu soin, de plus, de ne pas faire chauffer l'église. Quand après cette messe solennelle, qui ne dura pas moins d'une heure et demie, tous revinrent au palais, gelés et transis, et désireux surtout de regagner leurs domiciles, le premier président n'eut pas de peine à leur faire entendre qu'ils avaient eu, en général et en particulier, des torts envers le roi, qu'il n'était pas extraordinaire qu'il eût puni ceux qu'il en croyait les auteurs, qu'il ne désapprouverait pas sans doute que la Compagnie lui fit des instances respectueuses eu faveur de ses deux membres, mais que ce serait leur ren- dre un mauvais service que d'interrompre les fonctions. 55 voix contre 19 décidèrent qu'on ne ferait que des remontrances. Le Parlement se tint désormais pour quitte envers ses deux collègues et après avoir, pour la forme, boudé le comman- dant pendant quelques jours, messieurs, et surtout mesdames leurs femmes, qui ne tenaient pas à se priver longtemps des banquets et des danses, reprirent en grand nombre le che- min de l'hôtel de Blossac, comme si rien ne s'était passé.
Même métamorphose au sein des Etats où aux orages ter- ribles du 10 succéda le 11, merveilleux elfet des réflexions salutaires qu'inspirait le sort des deux conseillers! le calme le plus profond. D'Aiguillon s'attendait à être obligé de venir sur le théâtre pour faire enregistrer d'autorité la délibération et le greffier ne la lut, au début de la séance, qu'en trem- blant : mais pas une voix ne s'éleva; la délibération fut signée par les présidents sans la moindre opposition, et la noblesse, comme les autres ordres, nomma quelques-uns de ses mem- bres pour la députation chargée d'aller demander au duc communication des rôles du vingtième, communication que celui-ci était trop heureux d'accorder. Le lendemain les Etats refusèrent même d'écrire au roi en faveur de MM. de la Gas- cherie et du l*argo, comme le leur demandait un des affidés du Parlement. Cette conduite exemplaire ne se démentit pas un seul instant les jours suivants.
Quant à la cour, où MM. de la Gascherie et du Pargo comptaient des parents, des amis, et avaient pour eux tous ceux, en assez grand nombre, qui haïssaient le commandant, le petit coup d'Etat que celui-ci s'était permis n'y eut pas un moins heureux succès; et c'était là, peut-être, qu'il était le plus difficile de le faire accepter. Saint- Florentin y parla avec
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aillant de force qu'il en était capable en faveur de son neveu, lit voir que cet exemple était nécessaire, et les protecteurs de MM. de la Gascherie et du Pargo n'osèrent rien dire ('), M"" de Ponipadour, qui était bien revenue, depuis quelque temps, de son ancienne prédilection pour les parlementaires et à qui d'Aiguillon écrivit personnellement pour lui expli- quer sa conduite, lui répondit dans les termes les plus flat- teurs : « Le roi, disait-elle (*), est très content de votre con- » duite, et je ne puis trop louer votre prudence et votre fer- » meté. Servez-vous en toujours aussi utilement. Monsieur, et » soyez persuadé qu'avec une telle conduite pour les affaires du » roi, vos ennemis ne pourront rien auprès de moi et que c'est » la meilleure façon pour conquérir mon amitié ».
Cependant la commission du vingtième pâlissait sur les documents volumineux que d'Aiguillon s'était empressé de lui faire communiquer. Il s'était bien douté, en lui faisant porter des montagnes de cartons, si vastes qu'elle avait dû louer un appartement exprès pour les placer, qu'elle en aurait vite assez de ce travail fastidieux, et que l'instant se- rait favorable pour obtenir non pas 1,400,000 1., car il per- sistait à considérer ce chiffre comme irréalisable, mais 1,240,000 I., le plus, selon lui, que pût donner la régie et qu'on pût demander légitimement aux Etats. En effet, après quelques jours de labeur, la commission n'eut plus qu'une pensée, en finir à tout prix, et le 16 janvier l'évêque de Saint-Brieuc vint en son nom déclarer à l'Assemblée qu'il était difficile, pour ne pas dire impossible, de faire usage des documents fournis par la régie, et que le mieux était de s'en remettre, pour le chiffre de l'abonnement, à la bonté du roi. A peine eut-il prononcé ces mots que des affidés, qu'on avait eu soin de disperser dans les différents cotés de la salle, et parmi lesquels l'aJjbé Desnos, alors grand-vicaire de Saint- Brieuc, candidat à un évéché, et quelque temps après ré- compensé par celui de Rennes de ses services dans cette mémorable journée, se fit particulièrement remarquer par la vigueur de ses poumons, firent retentir l'air des cris répétés de Vive le roi! avec tant de force, d'ensemble et de persis-
(') LeUre paiiiculière de Saint-Floronlin îi (rAif;iiillon, 22 janv. H. 630.
[-) Miiede l^ompadour à d'Aiguillon, 22 janv. (liil)l. deNantes, uis.67U, pièce215).
VOTE DU SKCOND VINGTIEME 63
tance, qu'il fut impossible aux orateurs habituels de l'oppo- sition de placer cette fois un seul mot. Battus ce jour-là par ces mêmes armes dont ils avaient tant usé et abusé, ils durent voir la délibération emportée d'enthousiasme sans pouvoir faire entendre la moindre protestation. Sans perdre un ins- tant, l'évoque de Rennes prononça la délibération au milieu du tumulte et des cris de Vive le roi! les présidents la signè- rent, et une députation vint annoncer au duc que les Etats s'en remettaient à la bonté de Sa Majesté. D'Aiguillon se montra bon prince : la moindre chose pouvait modifier la disposition des esprits; il importait de maintenir une bonne volonté aussi rare; il proposa 1,200,000 1., avec effet rétroactif depuis 1750, et permission de pourvoir par emprunt aux sommes dues pour le dernier trimestre de 1750 et les six premiers mois de 1757 : ce qui fut accepté d'enthousiasme. C'était, en effet, un cadeau de plus de 2 millions qui était fait à la province. Le total des rôles, de 1750 à 1756, atteignant, comme on l'a vu, 11,632,495 1. pour le premier vingtième, soit environ 11 millions en tenant compte des décharges et modérations, le roi se contentait de recevoir au lieu de cette somme 8,400,000 1., au plus grand profit des contri- buables retardataires et de mauvaise volonté (').
Le Parlement, désormais, n'avait plus qu'à enregistrer : c'est à quoi il se résigna, non sans de longs délais, et après une lettre de jussion du roi du 22 mars 1757. Il ne le fit tou-
(') Ce n'était pas la seule conséquence fâcheuse de l'abonnement du vingtième : l'impossibilité désormais de toute modification dans la répartition en était une au- tre, désastreuse pour la plupart des contribuables. Certes, les opérations des con- trôleurs du vingtième n'étaient point parfaites, mais elles valaient encore mieux que la routine, la partialité, les complaisances des Etats et de la commission inter- médiaire. Ils donnèrent bientôt la mesure de ce dont ils étaient capables dans cet ordre d'idées en votant, à la majorité des deux voix de la noblesse et du clergé, qu'on prendrait pour base de la répartition entre les diocèses les rôles du dixième de 1749, rôles informes, presque littéralement copiés sur ceux de 1742, de 1734 et môme de 1710, de préférence à ceux de 1753, qui rappelaient à la noblesse d'odieux souvenirs et alarmaient ses intérêts. Il fut seulement décidé qu'on dimi- nuerait un peu le contingent de l'évêclié de Tréguier, reconnu surchargé. La ré- partition entre les contribuables fut entièrement livrée à l'arbitraire des membres de la commission, dont chacun (sauf les évêqnes) fut chargé d'une portion du ter- ritoire de chaque évêché. L'évêque de Rennes n'avait que trop de raisons d'écrire (12 janvier 1757) qu'il aurait mieux valu souffrir encore pendant deux ans des dif- ficultés et des lenteurs de la régie, parce qu'après ce temps on aurait été en état défaire la loi en parfaite connaissance de cause et que c'eût été le seul moyen d'établir la justice dans les contributions de la province.
64 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aKIUILLON
Icfois (') qu'en introduisant dans son arrêt d'enregistrement ('29 mars) une grave modification qui dénaturait complète- ment l'esprit de la déclaration du 7 juillet 1750 : il stipula (pic les deux vingtièmes — et non pas seulement le second — cesseraient trois mois après la fin de la guerre. C'était pré- parer de grosses difficultés pour le moment oii l'on voudrait, conformément à la déclaration du 7 juillet, continuer pendant 10 ans encore la levée du premier vingtième. Le ministère eut le tort de laisser passer impunément cet empiétement du Parlement, qui ne devait pas être sans influence sur les évé- nements de 1764 (-). D'Aiguillon, prévoyant quelque entre- prise de ce genre, aurait voulu éviter qu'on fit enregistrer la déclaration au Parlement (''); mais le procureur général et le premier président, d'accord cette fois pour défendre les sus- ceptibilités et les intérêts de leur compagnie, en sollicitèrent l'envoi avec tant d'insistance, qu'on n'osa le leur refuser. Ainsi se termina l'affaire du vingtième, par une victoire com- plète aux Etats, et par un avantage plus douteux au Parle- ment; mais l'abonnement était acquis, les vœux du ministère comblés, et le terrain déblayé enfin de cet obstacle qui, depuis sept ans, avait causé tant d'embarras.
Rien, désormais, ne pouvait plus donner lieu à de bien chaudes discussions. Les Etats votèrent sans difficulté la capi- tation, les fonds pour le casernement, dont le déficit pour les années 1755 et 1756, de plus en plus considérable (679, 7171.), put encore cette fois être pris sur l'excédent de l'état de
(') A. N., n. 439.
(*) Saint-Fiorentin se borna à adresser h La Ghalotais, soupçonné d'être l'auteur de cette modincation, une lettre de reproches. La Ghalotais était alors si loin de considérer d'.\iguillon comme un ennemi, ni comme l'âme damnée de Saint-Flo- rentin, qu'il lui porta ses plaintes, à lui-môme, des observations du ministre. « Je lui mande (à Saint-Florentin), écrivait-il au duc le 17 avril 1757, qu'il n'y a que M. D. (d'Amilly, brouillé à mort avec La Ghalotais) qui ait pu lui mander un fait aussi faux... Comme il me marque que le roi l'a chargé de me recommander plus d'exactitude dans l'exécution de ses ordres, je vous assure que je suis très fâché, et que je continuerai de demander justice jusqu'à ce que je l'aie obtenue sur ce fait... Si je ne l'obtiens pas, j'insliguerai M. d'Amilly devant Saint-Florentin sur toute son administration ici, et je n'en ferai pas à deux fois... Je ne veux pas avoir tou- jours une pareille mouclie-guêpe à bourdonner aux oreilles, et j'en aurai justice en le f'.iisant connaître : il est détesté ici et ne lait que nuire aux allaires du roi, en les présentant mal et de façon â rebuter. . Je vous demande pardon de vous entre- tenir de ces misères; mais vous avez de la bonté pour moi... »
(») UAiguillon à Mesnard, 19 juillet 17G3, H. 630.
FhN DE LA SESSION 1756-57 6o
fonds, les fonds pour les étapes, accrus à la demande du duc de 60,000 1. pour indemniser des fournitures de harnais et de chevaux qu'occasionnaient les passages de troupes de plus en plus nombreux, un emprunt de six millions pour le compte du roi, etc. Seuls les fonds demandés pour la garde-côtes (200,000 1. une fois payées pour l'armement et l'équipement de ces milices, et une somme annuelle de 61,500 1. pour la solde des officiers et des soldats) souffri- rent plus de résistance, comme il était de règle pour toute imposition nouvelle, à plus forte raison pour une imposition comme celle-ci, dont l'objet déplaisait à la noblesse. Il fallut encore, le 9 février, faire changer quelques mots dans l'avis du clergé pour éviter l'extrémité toujours dangereuse défaire enregistrer une pareille délibération à la majorité de deux ordres contre un. On céda enfin sur les 200,000, mais on tint bon sur les 61,500 1., qui furent d'ailleurs levées d'office, par ordonnance de l'intendant du 13 avril 1757, sans que la com- mission intermédiaire et le procureur général syndic songeas- sent à protester. La session s'acheva le 15 février, paisible- ment et heureusement (•). L'impression sur le compte de d'Aiguillon, à la cour et dans la province, restait entièrement favorable : Saint-Florentin transmit à son neveu les félicita- tions du roi et de M. de Moras sur la manière dont il avait fait réussir les demandes royales, et le duc de Luynes, fidèle écho de l'opinion de Versailles, constate dans son jour- nal que le renom de d'Aiguillon ne fait que croître et que tout le monde en convient. « On ne peut refuser, dit-il, à » d'Aiguillon et à M. TEvêque de Rennes, qui agissent fort de
» concert, qu'ils ont habilement profité des circonstances
» M. d'Aiguillon, depuis qu'il est en Bretagne, s'y conduit )) avec la plus grande application et toute l'intelligence et la
(') La dernière affaire délicate qui se présenta fut la demande faite au duc d'Ai- guillon par les Etats d'écrire au roi en faveur de MM. de la Gasclierie et du Pargo (8 février). Un refus était dangereux : une acceptation aurait mis d'Aiguillon, prin- cipal auteur de leur arrestation, dans une singulière posture. Il s'en tira en décla- rant qu'ignorant absolument les raisons qui avaient occasionné les ordres de Sa Majesté, il lui était impossible d'écrire : il ajouta que s'il les apprenait par la suite, et qu'il pût faire des démarches en leur faveur, il les ferait avec plaisir. Ces petits subterfuges étaient bien nécessaires lorsqu'on avait affaire à des caractères aussi épineux. D'Aiguillon s'est d'ailleurs employé, et avec succès, en faveur des deux prisonniers.
d'Aiguil,lon. 5
66 L.V URETAfiNE ET LE DUC d'aIGUILLON
» capacité possibles... sa facilité pour le travail, le temps qu'il » y donne, sa politesse, lui ont mérité l'estime et l'amitié de «toute la Bretagne... » On n'aurait guère entendu de note dissidente que de la part des deux exilés, surtout de M. de la Gascheric, qui conserva de son arrestation un ressentiment implacable. Cependant d'Aiguillon ne fut pas étranger aux adoucissements successifs qui rendirent sa captivité assez peu terrible. Après une détention de quelques semaines, M. de la Gasclierie obtint la permission de se promener dans le châ- teau de Saumur, puis de descendre dans la ville, puis d'y être prisonnier sur parole : à la rentrée du Parlement, en novem- bre 1757, il put revenir à Rennes, ainsi que M. du Pargo. Chacune de ces autorisations avait été sollicitée et obtenue par d'Aiguillon : il n'en avait pas moins désormais un ennemi mortel, dont la haine était prête à prendre, pour se satisfaire, la première occasion qui pourrait se rencontrer.
CHAPITRE V l'administration des grands chemins jusqu'en 1764
De toutes les afTaires dont les Etats de 1756-1757 eurent à s'occuper pendant la dernière partie de leur tenue, la plus importante fut sans contredit celle des grands chemins. Rien dans toute l'histoire du commandement de d'Aiguillon en Bretagne n'a donné lieu à des attaques plus passionnées que celte administration des grands chemins. Au dire de témoins bien informés, elle seule aurait été cause de tous les troubles de la province ('). On a représenté d'Aiguillon comme dévoré de la passion de faire grand, ne connaissant ni obstacles ni mesure, insensible aux souffrances des malheureux paysans accablés de corvées vexatoires, violant sans pudeur les prin- cipes et les règles que lui-même avait posés. Les Pharaons, les souverains de Ninive ou de Babylone n'auraient été ni plus orgueilleux de leurs fastueux monuments ni plus prodi- gues des peines et du sang de leurs peuples : et la rigueur excessive des corvées qu'il exigea aurait été justement punie par une effroyable impopularité.
Ce tableau est-il exact ? Il y a de fortes raisons d'en dou- ter : et tout d'abord ce fait essentiel, que le réseau de routes dont l'administration des intendants dota la France au xviii" siècle, et qui fut certes un des plus grands services qu'elle ait rendus au pays, quelque chèrement qu'il ait fallu le payer d'ailleurs, donna lieu presque partout aux mêmes murmures et aux mêmes imprécations, sans que nulle part les critiques se soient trouvées justifiées. Qu'on lise les remontrances du Parlement de Toulouse et de la cour des aides de Montau- ban, en 1756 et 1757, contre l'intendant Lescalopier, celles du
(') Mémoire de l'intendant Gaze de la Bove, en 1781 (H. 539). "Les soins, dit-il, » que d'Aiguillon s'est donnés pour la perfection des chemins ont été la cause pre- » mière de tous les troubles qui ont régné dans la province et de tous les désagré- » ments qu'il a ess-uyés ».
08 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aIGUILLON
Parlement de Besançon contre Bourgeois de Boynes en 1758, qu'on considère les innombrables obstacles suscités à Turgot dans son intendance de Limoges pour la réforme des corvées, qu'on suive l'odieuse campagne menée à Bordeaux en 1784 contre Dupré de Saint-Maur, et partout on trouvera à peu de chose près les mêmes allégations, dénuées de preuves, que celles des parlementaires bretons contre d'Aiguillon. La mau- vaise humeur des cours contre le développement tout nouveau de la vicinalité, qui joignait à d'incontestables abus de grands avantages, mais qui dérangeait leurs habitudes, froissait leur antipathie pour les innovations, et donnait par la force même des choses aux agents du pouvoir central de nouvelles attri- butions, fut universelle. Elles n'eurent de goût pour la corvée que lorsqu'un ministre éminent entreprit de substituer à ce système onéreux quelque chose de plus antipathique encore aux privilégiés. Mais jusque-là leur attachement obstiné aux vieilles coutumes et leur jalousie innée envers gouverneurs et intendants s'exhala, contre tous les administrateurs sans exception qui s'appliquèrent à doter enfin leur pays de bonnes routes, en récriminations dictées par la passion, ou froidement calculées pour conquérir, en flattant les préjugés et les répugnances de la foule ignorante, une popularité de mauvais aloi.
Néanmoins, quelque suspectes que soient par elles-mêmes les plaintes formulées contre cette partie de l'œuvre de d'Ai- guillon, il importe de rechercher si elles ont pu avoir quel- que fondement, et de voir ce que fut sous lui l'administration des grands chemins.
On a voulu, pour enlever à d'Aiguillon l'honneur d'avoir développé dans des proportions jusqu'alors inconnues la vicinalité en Bretagne, contester que tout fût à faire à cet égard lorsqu'il arriva dans la province et on a prétendu que les travaux publics y avaient déjà reçu une forte impulsion. On a allégué le témoignage favorable de l'intendant de Noin- tel qui, dans un mémoire de 1710, attribuait à la Bretagne l'avantage d'avoir les plus beaux chemins du royaume, à cause du soin particulier que les Ktats prenaient de cette partie de l'administration. Il semble bien, cependant, en dé- pit de ce témoignage isolé et contredit par beaucoup d'autres, que les résultats obtenus fussent plus que médiocres. Les
ÉTAT DES ROUTES EN BRETAGNE AU MILIEU DU XYIIl" SIÈCLE 69
routes les plus nécessaires, comme celle de Rennes à Brest, étaient inachevées; même dans la plus belle saison, une voi- ture n'y pouvait passer sans danger (') ; on ne pouvait, en 1753, aller de Vitré à Fougères sans risquer de périr dans les boues (^) : M. de Montigny, dans un voyage fait en Breta- gne en 1752, voyait sur la plupart des routes des empierre- ments non encaissés, formés de grosses couches de pierres non cassées et se présentant par la pointe, impraticables, couverts d'herbes et d'épines, les accotements des deux côtés ruinés, et constatait que toutes les dépenses faites par les Etats pour les grands chemins l'avaient été en pure perte {^). Ce n'était pas cependant que la province n'eût à supporter, pour d'aussi pauvres résultats, d'assez lourds sacrifices : elle consacrait aux travaux publics des fonds variant depuis 1722 de 100,000 à 300,000 1. et portés en 1752 jusqu'à 000,000 ; mais la plus grande partie de cet argent était gaspillée inuti- lement au profit d'une foule d'ingénieurs, d'inspecteurs, de piqueurs, etc. ; la corvée était très rigoureuse : le règlement du 6 décembre 1734 y astreignait toute paroisse dont une partie quelconque se trouvait à moins de deux lieues d'une route en construction : elle pouvait être requise toute l'année, sauf les mois d'août et septembre, et chaque corvéable pou- vait être appelé deux fois par mois; mais mal dirigée, mal surveillée, souvent éludée, elle n'était qu'une charge sans utilité. L'appareil législatif était terrible pour les proprié- taires riverains des chemins de traverse : un arrêt du Far- inent de Rennes du 23 août 1735 leur enjoignait de les réparer et rendre praticables dans un délai de quinze jours, à peine de 50 1. d'amende, en vertu de l'art. 49 de la cou- tume de Bretagne, et cette obligation était bien autrement onéreuse que tout ce que d'Aiguillon a jamais pu exiger : mais jamais prescription ne fut aussi outrageusement violée; quand, en 1764, un des amis du duc déterra triomphalement cet arrêt, bien propre, en ell'et, à montrer dans quelle con- tradiction le parlement se mettait avec lui-même, ce fut comme une résurrection véritable d'un texte profondément oublié et auquel personne n'avait jamais songé à se confor-
(') Journal du commandement, I, 410 et suiv.
(-) Dupuy, L'adminislralion municipale en Bretagne, p. 257.
^] Vignon, Etudes sur l'administration des voies publiques, II, 333.
70 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aICUILLON
mer. La longueur des routes ouvertes avait passé de 80 lieues eu 1743, lors de l'arrivée de l'ingénieur en chef Cliocat de (irandmaison, à près de 400 en 1753 ('), sans que la province fût en état d'en recueillir un réel avantage; car ces routes mal construites, plus mal entretenues, interrompues par de fréquentes lacunes, étaient à peu près sans utilité.
Dès qu'il eut pu se rendre compte des côtés défectueux de l'administration des grands chemins, d'Aiguillon chercha à y remédier, et rendit à cet effet, de concert avec Le Bret, dès le 5 novembre 1754, une ordonnance qui s'attaquait aux abus les plus graves et apportait au régime de la corvée un nota- ble adoucissement. Elle réglait, dans le plus grand détail, tout ce qui était relatif à la construction et à l'ouverture des routes, aux obligations des ingénieurs et des inspecteurs, des généraux et des députés des paroisses : elle limitait à sept mois par an, du 1"' mars au 15 juillet et du 1"'' octobre au 15 décem- bre, le temps pendant lequel pouvait être exigée la corvée et stipulait que les tâches seraient divisées entre les paroisses et subdivisées entre les habitants d'après les rôles de la capi- tation. Peu après, lorsque les Eltats eurent à délil)érer sur le fonds des grands chemins, ils obtinrent sans peine du com- mandant d'autres adoucissements encore, à savoir que la tâche imposée aux paroisses serait calculée en tenant compte de leur éloignement du lieu du travail, que les jours de foires seraient exempts du travail de la corvée, etc., etc. : et pour réprimer le développement abusif de fonctionnarisme auquel les grands chemins servaient de prétextes, il fut convenu que l'ingénieur en chef remettrait à la commission intermédiaire un état exact de tous les employés, qu'elle donnerait son avis sur le nombre et sur les appointements convenables de ces agents, et que l'état en serait arrêté en conséquence de cet avis.
Ce qui valait mieux que ces dispositions législatives, car le mal venait beaucoup moins des lois elles-mêmes que de leur inapplication ou de leur mauvaise application, c'était l'éner- gique impulsion que d'Aiguillon s'etlbrça de donner à cette administration défectueuse et arriérée. Dans ses incessantes pérégrinations, à travers la province, il accorda une attention
(>) Mémoire de Chocat deGrandmaison,22déc. 1758,Arch.d'ine-ct-Vil.,C.2272.
ZÈLE DU DUC d'aiguillon POUR LA CONSTRUCTION DES ROUTES 71
toute particulière à ce qui concernait les grands chemins : stimulant le zèle des ingénieurs, surveillant de près leur conduite assez souvent suspecte, excitant les populations, la commission intermédiaire, les corvoyeurs, malmenant assez volontiers les gens qui, dans des vues personnelles, s'oppo- saient <à des travaux véritablement utiles ('), descendant sur les ateliers et se rendant compte de visu de l'inexécution des travaux, déléguant aussi à des gentilhommes ou notables habitants des différentes localités ces fonctions de surveillance, d'Aiguillon prit véritablement à cœur de doter la Bretagne d'un vaste réseau de voies de communication, et il n'est pas étonnant que les contemporains aient été particulièrement frappés de cette partie de l'administration du duc, car la chose se passait sous leurs yeux et c'était la première fois que l'on voyait un commandant descendre dans tant de détails et se mêler d'aussi près de la besogne (^). L'année 17o6 fut particuliè- rement féconde à cet égard. La longue tournée que le comman- dant avait eu à faire pour la défense des côtes avait pu l'édi- fier sur l'insuffisance des routes et il avait fait entreprendre un certain nombre de chemins pour relier les batteries éta- blies sur la côte entre elles et avec les villages où les troupes stationnaient (''). De plus, toutes les routes aboutissant au camp établi près de Saint-Malo furent réparées. Chocat de Grandmaison évaluait à 450 lieues la longueur des chemins spécialement militaires qui furent faits ou réparés de 1756 à 1760 (*).
C'était quelque chose, mais ce n'était pas assez, et d'Aiguil- lon ne tarda pas à reconnaître que la continuation du système en vigueur serait toujours insuffisante, qu'il ne fallait pas attendre de la corvée seule l'achèvement de la vicinalité, et qu'il était indispensable d'obtenir des Etats une augmentation
(') L'évêque de Vannes s'opposait à une réparation des banlieues de cette vîlle, parce qu'elle devait entraîner la démolition d'un couvent de Jacobins. « Je me propose, écrit d'Aiguillon (15 juin 1762, Arch. d'IIle-et-Yil., C. 696) d'ordonner à M. de Taille (l'ingénieur) d'aller en avant malgré l'opposition de M. de Vannes, et je manderai à ce dernier ce que je pense de l'irrégularité et de l'indécence de son procédé ».
(3) Mémoire de Gaze de la Bove, 1781, H. 539; Mémoire de M. du Closneuf de Helloco (de Nantes), oct. 1774, H. 645.
(3) Circulaire de Chocat de Grandmaison, 15 avril 1756, Arch. Ille-et-Vil., C. 2272.
(*) Lettre de Chocat à Terray, 6 janv. 1771, H. 541.
72 LA BRETAGNE ET LE DUC d'aiGUILLON
des fonds votés par eux pour ce service, et votés souvent avec une grande répugnance. Afin de les y porter, il n'hésita pas à leur faire le sacrifice d'une partie de ses attributions et à associer la commission intermédiaire d'une manière plus iutime que par le passé à tout ce qui concernait cette admi- nistration, où son autorité n'était guère que nominale. En con- séquence il inspira à la commission des chemins pendant les Etats de 1756-1757 la plupart des articles d'un long rapport qui fut lu aux Etats le 21 janvier 1757, approuvé par eux le lendemain, envoyé en cour par les commissaires du roi avec des observations presque constamment approbatives, trans- formé en ordonnance, et qui fut comme la charte de l'admi- nistration des grands chemins en Bretagne.
Il y était convenu (]ue les travaux seraient limités aux 380 lieues de routes environ alors ouvertes dans la province et qu'il n'y eu aurait jamais une plus grande longueur à la fois en cours d'exécution : que les ponts et ouvrages d'art ne seraient pas faits parla corvée, mais par adjudication, sur les sommes votées par les Etats pour les grands chemins; que les portions de routes dépourvues du nombre suffisant de corvo- yeurs, soit à cause du peu de population, soit à cause du trop grand éloignement des paroisses, seraient faites également à prix d'argent (art. 16) : que les fonds de la province seraient employés, après les objets ci-dessus, à payer l'extraction et l'arrangement des pierres pour la construction des chemins, les corvoyeurs étant alors dispensés de ces deux opérations, et ne demeurant chargés que du remuement des terres et du charroi des matériaux (art. 12) ; que les corvoyeurs de har- nais recevraient une indemnité représentant la nourriture de leurs bestiaux pendant leur travail (art. 15); que les routes de Rennes à Brest, Rennes à Nantes, Rennes à Saint-jNIalo et Rennes à La Gravelle (La Gravelle, entre Vitré et Laval, sur la frontière de la Rretagne et du Maine) étant presque entière- ment faites, seraient incessamment achevées, de préférence à tout, et qu'il serait donné aux paroisses qui y auraient tra- vaillé, lors de la marque des tâches d'entretien, des assuran- ces publiques et par écrit qu'elles seraient à jamais déchar- gées de toute autre corvée que de l'entretien des dites routes "(art. 17). Les articles suivants stipulaient que les paroisses ne pourraient être commandées pour la corvée à plus de deux
ORDONNANCE DE 1757 73
lieues de distance de leur clocher (') : que la tâche de chaque corvéable serait d'une toise par livre de capitation; que la tâche incombant aux charretiers (corvoyeurs de harnais) serait répartie entre les autres (corvoyeurs de bras) ('), que les habi- tants des campagnes se retirant dans les villes resteraient encore pendant quatre ans assujettis à la corvée, et que les habitants des villes possédant biens dans les paroisses rura- les seraient tenus de faire une toise de chemin par 50 livres de revenu. Tous les piqueurs, réviseurs, inspecteurs, devaient être remerciés, la province divisée en sept départements (plus tard en dix) avec un ingénieur et un ou deux sous-ingé- nieurs pour chacun, subordonnés à un ingénieur en chef, tous nommés par le commandant sur la proposition de la com- mission intermédiaire : l'examen des projets de travaux, l'ad- judication des entreprises, l'inspection des ouvrages, devaient appartenir à la commission intermédiaire, sous la surveillance générale et l'autorité supérieure du commandant ou de l'in- tendant et le droit exclusif pour eux d'ordonner les travaux, d'approuver les marchés et de valider par leurs ordonnances les avis de paiements réglés et consentis par la commission. Moyennant ces arrangements, les Etats se déclaraient prêts à porter de 600,000 1. à 1 million le fonds pour les grands chemins, à condition d'ailleurs que les 400,000 1. de surplus pussent être prises sur l'excédent de leur budget, ou hors- fonds. D'Aiguillon conseillait fortement au contrôleur géné-
(') Par ordonnance du 31 août 1759 il fut décidé qu'elles pourraient l'être à deux lieues et demie ; mais dans ce cas, leur tâche était diminuée d'un cinquième.
(^) Il résulte donc de ces dispositions qu'il pouvait arriver que la tâche indivi- duelle d'un corvéable dépassât la proportion réglementaire d'une toise par livre de capitation, et c'est ce que les ennemis du duc en 1764 se refusaient à consi- dérer. De même pour les tâches des paroisses, h cause de la distinction à élablir entre la tâche de construction (Une toise par livre) et celle d'entretien, indépen- dante du taux de capitation. C'est ce qu'indiquait très nettement un article fort important, l'art. 22. Il stipulait que les parties de routes construites aux frais de la province resteraient, après achèvement, à la charge des paroisses quant aux frais d'entretien. Or on entendait par lâche de construction tout ce qui changeait la nature du sol, comme l'aplanissemonl, l'empierrement, etc., et par tâche d'en- tretien, tout le reste. Le taux de capitation ne servait, lors de la fixation de la tâche d'entretien, qu'à proportionner le travail entre les paroisses, de façon par exemple que celle qui payait 1500 livres de capitation eût une lâche de deux tiers plus forte que celle qui n'en payait que 500. Mais il n'était nullement impliqué qu'elle n'eût que 1500 toises à entretenir. La confusion systématiquement faite entre la construction et l'entretien était au fond de presque toutes les plaintes en surtaxe qui furent présentées par certaines paroisses.
74 LA BRETAGiNE ET LE DUC d'aIGUILLON
rai racceptation de ces offres et s'en promettait beaucoup de succès : « Je gémissais, écrit-il le 12 février 1757, de voir » qu'on dépensait tous les ans près de 120,000 1. en appoin- » tements de piqueurs, réviseurs, inspecteurs..., qui vexaient » et pillaient les corvoyeurs sans être d'aucune utilité à l'ou- » vrage; comme ils étaient presque tous protégés, il ne » m'avait pas été possible d'obtenir leur suppression. La » demande des Etats pouvait seule m'autoriser h l'ordonner, » Les soulagements proposés poitr les corvo>/eurs sont l'uni- )) que inoyen cïassurer la besogne. La corvée est bien plus » onéreuse dans celte province que dans les autres, tant à » cause de la dépopulation, de la dispersion des habitants, » de leur éloignement des grandes routes et de la façon dont » ils se nourrissent, que de la mauvaise qualité du sol et des » matériaux, de la rareté de ces derniers, de la distance des » lieux où on les trouve à ceux où l'on travaille, de l'intem- » périe du climat, et surtout du nombre prodigieux de voitu- » res énormes qui passent continuellement par les routes de » Brest, Lorient, Nantes et Saint-Malo, pour le service des » armements. Tous ces inconvénients réunis ne permettent » pas d'espérer qu'on puisse jamais parvenir à rendre les » routes de Bretagne praticables avec le seul secours de la » corvée, quelque dureté qu'on ait pour les corvoyeurs. » Il insistait pour que la permission de prendre les 400,000 1. sur les hors-fonds leur fût accordée. « Il me parait d'autant plus » essentiel de ne pas la leur refuser qu'outre qu'il en résul- » tera un très-grand avantage pour le service du public et le » soulagement des habitants de la campagne qui sont écrasés » de toutes les façons, il est nécessaire de profiter des bonnes » dispositions où ils sont cette année pour une partie contre » laquelle ils ont toujours été extrêmement révoltés... La » seule considération qui puisse vous arrêter est la médio- » crité de l'excédent de l'état de fonds, qui se trouve bien » réduit par la diminution des fermes ('). Mais la cause de » cette diminution est un nouveau motif pour vous détermi-
(') La ferme des devoirs, qui avait été adjugée en 1754 pour 7,090,0<J0 I. venait de l'être pour 6,590,000. Une des principales raisons de cette diminution était, avec l'état de guerre, que l'impôt et billot, droit qui se levait sur les boissons con- jointement avec les devoirs, mais au profit du roi et non à celui des Etats, venait d'être augmenté. La diminution réelle se cbifTrait par environ 70,'XX) 1.
INTERPRÉTATION DU RÈGLEMENT DE 1757 75
» ner à ne pas refuser la demande que les Etats font pour » soulager les cultivateurs et accélérer une besogne à laquelle » le public est si intéressé. Ils diront certainement que si » le roi n'avait pas augmenté de 400,000 1. la ferme de l'im- » pôt et billot aux dépens de celle des devoirs, ils auraient » la liberté de disposer de cette somme pour un emploi aussi » sage qu'utile, et il est à propos d'étouffer entièrement la » fermentation qui est survenue à cette occasion. » Le contrô- leur général ne crut pas cependant, vu la situation de l'état de fonds, pouvoir autoriser un prélèvement aussi considéra- ble que celui qui lui était demandé et n'accorda que 200,000 1. En conséquence le fonds pour les grands chemins fut porté <\ 800,000 1. : ce fut le chiffre le plus élevé qui ait été atteint à cette époque ; car, malgré la promulgation de l'ordonnance de 1757 conformément au programme des Etats, l'identité de vues qui s'était manifestée pendant cette session entre le commandant et la commission ne tarda pas à être singulière- ment altérée.
Très différente en cfl'et était l'interprétation qu'ils faisaient des articles 11 et suivants du règlement de 1757. La commis- sion croyait ou affectait de croire que les fonds votés pour le soulagement de la corvée devaient nécessairement être afîectés à cet usage et que la règle d'une toise par livre de capitation devait avoir effet rétroactif : d'Aiguillon au contraire pensait qu'il serait funeste à tous égards et contraire à toute justice de faire bénéficier les corvéables mutins ou retardataires de leur inaction les années précédentes, que l'achèvement des travaux à eux précédemment imposés devait être la con- dition préalable de leur participation aux adoucisscmenls stipulés par le règlement de 1757, et qu'il ne pouvait être question pour l'ensemble des corvéables du soulagement promis par les art. 12 et 15 qu'autant qu'il resterait des fonds disponibles après l'exécution des travaux nécessaires pour l'achèvement des routes urgentes indiquées à l'art. 17. C'est dans cette vue qu'une ordonnance de Le Bret du 18 mai 1757 ('), considérant que beaucoup de corvéables n'avaient rien ou presque rien fait pendant les deux dernières années qu'ils avaient été convoqués, tandis que d'autres avaient exé-
(') Arch. IlIe-et-Vil., C. 3813.
76 LA uretagni:: et le duc d'aiguillon
cuté avec zèle les travaux prescrits, enjoignait aux retardataires de se mettre en règle pour le 15 mai suivant sous peine de voir les travaux restant en soufTrance mis en adjudication à leurs frais et d'être déchus de toute participation aux soulagements promis aux corvéables : et en même temps l'intendant avisa la commission de son intention de faire mettre en adjudica- tion sur les routes les plus urgentes, à savoir celles de Rennes h la Gravelle, Rennes à FJrest, Rennes à Nantes, Rennes à Saint-l\Ialo, Rennes à Lorient par Ploërmel, les travaux pré- vus par l'art. 11, travaux qui épuisaient entièrement les fonds votés et ne laissaient donc rien pour l'application immédiate des art. 12 et 15 ('). Telle fut l'origine du conflit. La commis- sion intermédiaire protesta vivement contre la prétendue inexécution des conventions passées avec les Etats ; la règle d'une toise par livre de capitation ne serait pas, d'après elle, respectée, puisque la répartition des tâches avait été faite précédemment sans aucun égard à ce principe : au lieu d'en- gager partout les travaux, il vaudrait mieux se borner aux plus urgents et réserver de quoi se conformer à tous les arti- cles du règlement des Etats : il avait été convenu qu'on ne travaillerait que sur les 380 lieues de routes actuellement ou- vertes, mais il n'avait pas été dit qu'on y travaillerait partout à la fois : on ne pouvait le faire qu'à la condition qu'il y eût assez de fonds pour exécuter tous les articles du règlement : il était donc nécessaire de se borner, de telle sorte « que les » habitantsdes campagnes, fatigués depuis si longtemps d'une )) corvée accablante, ne furent pas déchus d'un adoucissement » auquel ils avaient tout lieu de s'attendre, et dont la privation » serait capable de produire parmi eux un découragement gé- » néral » (*). « Si d'un côté, écrivait-elle à d'Aiguillon (^), il est » utile et désirable de voir promptement les chemins à leur » perfection, il est encore plus important de procurer à la » portion laplus précieuse des citoyens quelques dédommage- » ments réels d'une corvée qui prend sur leurs besoins et leur » subsistance... Nous ne saurions penser que des objets qui » ont fixé les vœux et l'attention d'une province assemblée et » qui ont été les motifs déterminants dans la destination
(') Le Bret à la commission, 14 juin 1757, .\rch. d'Ille-et-Vil., C. 3813. {«) Avis de la commission, 21 juin 1757, .\rch. dllle-et-Vil., C. 3813. (') Lettre du 26 juillet, Ibid.
INTERPRÉTATION DU RÈGLEMENT DE 1757 77
» qu'elle a faite des fonds nécessaires... puissent être misa » l'écart et regardés comme ne devant avoir aucune applica- » tion... Nous ne cesserons de réclamer l'exécution des arli- » clés du règlement des Etats auxquels MM. les Commissaires » du roi ont donné leur approbation et qui avaient été déjà y> annoncés dans tous les cantons de la province comme le » motif le plus puissant pour ranimer le courage abattu des » citoyens ».
Ces objections, contraires à l'esprit et à la lettre du règle- ment, qui indiquait expressément l'achèvement des routes énoncées à l'art. 17 comme devant passer avant tout, irri- taient singulièrement Le Bret et surtout d'Aiguillon, qui les réfutait avec une impatience non déguisée. « Si nous avions » pu croire, répondait-il à la commission, que les Etats » n'avaient d'autre but que de faire faire à prix d'argent les » tâches des corvoyeurs qui par leur négligence et leur mau- » vaise volonté font depuis si longtemps un tort si considéra- » ble au commerce intérieur de la province, je me serais » bien gardé de supplier le roi d'approuver le fonds qu'ils «voulaient faire; j'ai toujours cru et je crois fermement » encore que les Etats ont toujours voulu soulager les cor- » voyeurs avec égalité, avec équité, et accélérer les travaux )) des grands chemins; ces vues si sages ne peuvent être » remplies qu'en mettant tous les corvoyeurs au même niveau » et en obligeant par conséquent ceux qui n'ont pas ter- » miné leur tâche de l'achever au plus tôt; tel est le but de » l'ordonnance contre laquelle vous réclamez... Toutes ses » dispositions sont aussi justes que sages^ et si elles n'étaient » pas telles, vous n'y verriez ni le nom de Le Bret ni le mien. » ... Il est constant que l'intention des Etats a été d'employer » leurs fonds, premièrement et de préférence, à faire faire » les parties de routes ouvertes sur lesquelles le nombre suf- » fisant de corvoyeurs ne se trouve pas, et ensuite au tirage » de la pierre, etc.. Lorsque l'adjudication sera faite, le » restant des fonds, s'il y en a, sera appliqué aux soulage- » ments énoncés dans l'art. 12. Sinon, comme l'intention des » Etats n'a jamais été de suspendre la confection des grands )) chemins qu'ils ont arrêté de mettre en chantier, les cor- » voyeurs rempliront leur tâche comme par le passé, et dans » des temps plus heureux ils obtiendront de plus grands
78 LA liIIETA(;NK ET LE DUC d'aIGUILLON
» soulagements de la lilîéralité fies Etats... » Dans sa cor- respondance particulière avec Le Bret, d'Aiguillon exprimait avec moins de ménagement ce qu'il pensait des mauvaises raisons de la commission : « Il est bien prouvé (') que leur » intention n'est que d'allonger notre besogne, do l'embrouil- » 1er, afin de faire en sorte qu'il n'y ait jamais ,de chemins » en Bretagne jusqu'à ce qu'ils en aient l'administration, » dans l'espérance que les obstacles qu'ils nous présenteront » à chaque instant, les plaintes que les Etats feront à chaque » tenue de notre mauvaise administration, les murmures des » troupes et des voyageurs, nous obligeront à la fin à désirer » nous-mêmes d'en être débarrassés... Si je croyais que le » bien public y gagnât, je ne balancerais pas un moment à » céder la part que j'ai dans cette administration et je suis » persuadé que vous feriez de même; mais je suis au con- » traire très convaincu qu'il faut pour le bien public que n nous veillions nous-mêmes à cette besogne et que la com- » mission en soit totalement exclue; je pense donc... qu'il » faut aller en avant et se bien garder de faiblir sur la plus » légère circonstance, sans quoi tout sera perdu... Vous » devez donc les convoquer (aux adjudications), mais s'ils n'y » viennent pas, vous devez aller en avant et prendre acte de M leur refus. Voilà mon avis, et le parti que je prendrais si » j'étais à votre place. J'y ajouterais encore celui de laisser » jaser les frondeurs et les bavards. Vous voulez le bien, vous » agissez en conséquence. Vos intentions sont bien connues, » elles dirigent votre conduite, et personne certainement n'y » peut trouver à dire. Il faut prier Dieu de faire voir clair )) aux aveugles, de convertir les mal intentionnés, et conti- )i nuer de faire le bien sans s'embarrasser des clabaudages de » ceux qui ne veulent que le trouble et la confusion ».
Ainsi fut fait, et l'adjudication des travaux en question eut lieu les 29 août et 1"' septembre sans que la commission osAt risquer l'abstention systématique que Le Bret avait extrême- ment redoutée : la reprise des travaux de corvée fut fixée au 15 octobre, et un règlement du 30 oct. (-), appliquant défi- nitivement les principes promulgués en 1757, stipula pour
(I) Aroh. d'Ille-et-Vil., C. 2267. (") H. 540.
FERMETÉ Dr DUC d'aIGUILLON 79
les paroisses affectées aux travaux des routes ouvertes réduc- tion de leurs taches au prorata de leur capilation, avec cette clause toutefois que les corvoyeurs mutins ou paresseux, dont les tâches n'étaient pas en état à la fin de 175G et ne le seraient pas encore au l"'' mars suivant, seraient déchus de cette faveur, et auraient à fournir le même travail que si leur paroisse n'avait obtenu aucune diminution. Ce n'était pas sans crainte que Le Bret, toujours très timoré, agissait avec cette fermeté : mais il était poussé par l'énergique volonté du duc d'Aiguillon qui éludait tous les prétextes et rappelait fort sagement que le plus grand inconvénient de tous serait de n'avoir point de chemins. « Tout le monde, dit-il dans » une lettre du 18 octobre 1757 ('), en soutire et s'en plaint » hautement. Les paysans même en murmurent, et plusieurs » m'ont prié de les faire travailler incessamment, parce que n leurs harnais sont crevés quand ils ont quelque transport à » faire, et qu'ils ne peuvent se procurer le débit de leurs » denrées ».
La légende des 380 lieues de routes ouvertes à la fois et des malheureux corvéables traînés avec inhumanité à des travaux excessifs et sans cesse répétés est sortie de ces évé- nements. On voit ce qu'il en fut réellement. Le règlement de 1757 fut strictement appliqué, les travaux entrepris à la fois furent ceux qui restaient à faire pour mener à bonne fin des routes déjà presque achevées et de première importance pour les communications de la paroisse et ils furent loin de porter sur 380 lieues de routes, tout en dépassant, comme il était juste, les proportions minimes, 50 à 60 lieues au plus, car c'était à cette conclusion qu'aboutissait l'interprétation de la commission ('), auxquelles les commissaires auraient voulu les limiter (^).
(») H. 636.
(2) Mémoire de Ghocat de Grandmaison, 22 déc. 1758, Arch. d'IIle-et-Vil., G. 2272.
(») Il est assez piquant de constater que parfois les travaux furent étendus, mal- gré le commandant, à des routes que celui-ci eût laissées de coté, mais auxquelles des personnalités puissantes s'intéressaient. C'est ainsi que quelques-uns des adju- dicataires primitifs ayant eu leurs marchés résiliés pour incapacité ou insolvabilité, et de nouvelles adjudications ayant eu lieu en février 1758, on remarque parmi celles-ci une somme de 37,000 I. affectée à une route passant par Vern, où était une terre célèbre de M. de la Chalotais. D'Aiguillon, alors à Paris, exprima à Le Bret ses regrets qu'on eût dépassé les fonds votés par les Etats <. étant très vrai- semblable qu'ils n'auront pas le moyen d'en accorder de nouveaux à la tenue
80 l.X IlUETAGNK ET LE DUC d'aIGUILLON
La mauvaise humeur que les Etats conservèrent de ces évé- nements se traduisit entre autres choses par la diminution pro- gressive des fonds qu'ils accordèrent pour les grands chemins : 600,000 I. en 1758, 300,000 en 1760, 300,000 encore en 1762, en attendant qu'en 1764 la noblesse refusAt absolument de voter aucune somme. En vain d'Aiguillon leur fit encore des concessions nouvelles : en vain en 1762 abandonna-t-il entiè- rement à la commission intermédiaire le soin de passer elle- même les adjudications, et sacrifîa-t-il l'ingénieur en chef Chocat de Grandmaison, devenu l'objet d'attaques acharnées dans la province (') : en vain la rigueur des principes fléchis- sait-elle de telle sorte dans la pratique, grâce à la mauvaise volonté générale et au désordre persistant, que la reprise des travaux de corvée, fixée par d'Aiguillon au 15 octobre 1757, eut lieu à peine à la fin de 1758 (*) : rien ne put réconcilier Etats, commissaires et noblesse avec cette administration qu'ils ne pouvaient pas se résigner à voir en d'autres mains que les leurs. On eut plus vite raison des répugnances des corvéables que de la mauvaise humeur de ceux qui se don- naient pour leurs défenseurs. C'est donc au milieu de dif- ficultés singulières que d'Aiguillon travailla, avec une per- sévérance et une activité infatigables, mais sans la précipi- tation fiévreuse qui lui fut reprochée, à la continuation de l'œuvre entreprise. Si nous en croyons la lettre qu'il écri- vait à Saint-Florentin en février 1764, au moment où le Par- lement partant en guerre contre lui dénonçait spécialement l'administration des grands chemins comme la principale de ses vexations, il y avait alors 800 lieues de routes ouvertes
prochaine et de plus qu'ils n'en auront pas la volonté ; main je sens que vous n'avez pas voulu donner à La Chalotais le désagrément de laisser sa route impar- faite. » (Lettre du 24 fév. 1758, H. 636). Il s'en consolait d'ailleurs, la route en question étant réellement utile à la ville de Rennes, et Le Bret y voyait encore cet avantage que la commission y ayant donné son consentement c'était justifier de plus en plus <■ que des considérations particulières avaient le pouvoir de la déterminer même contre ses propres avis ou pour mieux dire contre les dilliculiés qu'elle ne prétend opposer qu'aux commissaires du roi. » Le Bret à d'.\iguillon, 19 lév. 1758, .\rch. d'Ille-et-Vil., G. 2266).
Cj Sa culpabilité est possible, mais non pas certaine. Lorsque Gaze de la Bove fut chargé en 1775, sur les réclamations du sieur Ghocat, de tirer cette affaire au clair, sa conclusion (.\rch. d'Illeet-Vil., G. 2272) fut que Chocat avait plutôt péché par négligence et par faiblesse que par malhonnêteté.
(*) Mémoire de Ghocat de Grandmaison, 22 déc. 1758, G. 2272.
PROGRÈS DE LA. VICINALITÉ SOUS d'aIGUILLON 81
dans la province : c'était donc, en une durée de huit ans, un progrès de plus de moitié ('). On avait été vite {-). Les popu- lations elles-mêmes se chargèrent de répondre, quand elles furent interrogées, qu'on n'avait pas été trop vite (^). Lorsque les passions furent un peu calmées, tout le monde fut bien forcé de le reconnaître; vers 1780, l'aveu général était que les Etats n'auraient peut-être pas fait en cent ans ce qu'il avait fait en dix, et ce qu'il avait fait sans fouler les peuples, per- suadés maintenant de l'avantage de la facilité des communi- cations (*). Maliieureusement l'état relativement prospère auquel il avait porté la vicinalité en Bretagne au moment où commença l'insurrectionmorale dirigée contre lui ne se main- tint pas : la mpdicité des fonds accordés désormais par les Elats amena un dépérissement général (^), elles services ren- dus par l'énergique administration de d'Aiguillon furent moins grands et moins durables qu'il ne l'eût souhaité.
(') Lellre du 7 février. A. N., H. 630. La réponse des États au mémoire de Linguet adopte le môme cliifîre. Le mémoire déjà cité de Caze delà Bove parle de 950 lieues.
(*; " L'opération a été faite avec une promptitude étonnante, dit Gaze de la Bove dans ses observatious sur l'affaire Chocat: elle e.xigeait une grande activité de la part de l'ingénieur en chef.... D'Aiguillon cherchait à profiter avec empressement d'un moment qu'il n'eût peut-être plus retrouvé pour faire ouvrir et perfectionner précipitamment, malgré toute réclamation, un grand nombre de