SOCIÉTÉ BELGE DE GÉOGRAPHIE

BULLETIN

COMITÉ

MEMBRES

DU

DE PUBLICATION

en 1877.

le PRÉSIDENT :

J. LIAGRE, général-major, commandant de l'École militaire, secrétaire perpétuel de l'Académie royale.

LES VICE-PRÉSIDENTS :

J.-C. HOUZEAU, directeur de l'Observatoire royal de Bruxelles, membre de l'Académie royale.

CH. D'HANE - STEENHUYSE, ancien président du Congrès géographique d'Anvers, ancien membre de la Chambre des représentants.

LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL :

J. DU FIEF, professeur à l'Athénée royal de Bruxelles.

AD AN, major d'état-major, commandant en second de l'École de guerre,

ff. de directeur du Dépôt de la guerre. GANTRELLE, professeur à l'Université de Gand.

CH. RUELENS, conservateur des manuscrits de la Bibliothèque royale. CH. SAINCTELETTE, membre de la Chambre des représentants. JOS. VAN DER MAELEN, directeur de l'Établissement géographique. F. VAN RYSSELBERGHE, météorologiste à l'Observatoire royal de Bruxelles. A. WAUTERS, archiviste de la ville de Bruxelles, membre de l'Académie royale.

Bruxelles. Imp. et Lith. Ve Ch. Vanderauwera, 8, rue de la Sablonnière.

SOCIÉTÉ BELGE

GÉOGRAPHIE

/

BULLETIN

'M

Première année. 1899

LES

SCIENCES GÉOGRAPHIQUES

Lorsque l'homme, sortant de letat sauvage, ne fut plus obligé de diriger toutes les forces cle son corps, toutes les ressources de son esprit vers un seul objet, ta latte pour l'exis- tence, il put enfin lever son regard vers le ciel. Alors il con- templa les astres, suivit avec intérêt leurs mouvements harmo- nieux, et étudia la marche régulière des saisons : telle est l'origine de la première et de la plus sublime des sciences humaines, de celle qui donne à la créature la plus large idée du Créateur : l'astronomie.

Mais la vie contemplative n'est pas suffisante pour satisfaire ce besoin de relations, cette soif de connaissances, cette active curiosité, qui caractérisent la race humaine. Frappé et attiré par la variété qu'il rencontrait à chaque pas nouveau qu'il faisait sur la terre, l'homme voulut parcourir la plus grande étendue possible de son domaine, en admirer les richesses végétales et animales, en apprécier la configuration et la gran- deur; il voulut tirer parti des ressources de toute espèce que notre globe présente à sa surface ou renferme dans son sein ; I. i

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il voulut, en un mot, connaître la terre, et c'est ainsi que la géographie a pris naissance.

Quand on l'envisage de ce point de vue élevé, quel champ immense embrasse la géographie générale î Combien elle diffère de cette science étroite et mesquine à laquelle on se borne ordinairement dans les écoles, qui se réduit presque toujours à une sèche nomenclature, et l'on invoque sans cesse la mémoire sans jamais faire appel à la réflexion! A elle seule, la géographie physique, telle que nous la définirons tout à l'heure, offre un corps de doctrine complet, et l'on peut dire qu'il n'est pas une seule branche des sciences naturelles qui ne soit de son ressort.

Dans le vaste ensemble des sciences humaines, on rencontre des lacunes à chaque pas : ce que nou s connaissons réelle- ment ^suffit à peine pour nous donner une idée de tout ce que nous ignorons. La science géographique n'échappe pas à cette loi. Malgré les progrès qu'ont faits dans notre siècle les moyens de communication et d'exploration, la terre ne nous est encore connue aujourd'hui que d'une manière bien impar- faite. Un voile mystérieux couvre de vastes continents, qui n'ont jamais été foulés par le pied de l'homme civilisé ; des ré- gions de l'océan, deux ou trois fois plus étendues que l'Europe, sont défendues par des obstacles que les plus hardis naviga- teurs s'efforcent en vain de franchir ; l'état dans lequel se trouve l'intérieur de la terre ne peut que faire l'objet d'hypo- thèses plus ou moins fondées, car la croûte superficielle qui recouvre le globe n'a été percée jusqu'aujourd'hui qu'à une très-faible profondeur ; enfin l'aéronaute ne peut explorer que la couche inférieure de l'atmosphère, jusqu'à une hauteur équi- valente à peu près à la millième partie du rayon de la terre, et les phénomènes qui se passent dans les régions supérieures échappent à toute observation directe.

Si l'homme avait le moyen de s'élever à quelques milliers de lieues et de faire usage, à cette hauteur, des puissants

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moyens optiques dont il dispose pour observer les astres, la terre s'offrirait à lui sous l'aspect d'un globe aux trois quarts recouvert d'eau. Çà et émergerait la terre ferme, tantôt en petites parties isolées, tantôt en grandes masses continues. La terre ferme hérissée de rides, parsemée d'ondulations, lui pré- senterait à son tour certaines masses d'eau, tantôt en repos sous forme de lacs et de mers intérieures, tantôt en mouve- ment sous forme de rivières et de fleuves.

Les nuages, qui de temps en temps cacheraient à l'obser- vateur la vue des mers ou des continents, sont les messagers aériens au moyen desquels s'établissent les rapports entre l'eau et la terre. Enlevés à l'océan, sous forme de vapeur, par l'action de la chaleur solaire, entraînés dans l'atmosphère par les vents qui sont également provoqués eux-mêmes par l'ac- tion du soleil, ils retombent au loin sous forme de pluie ou de neige. Une partie de cette eau pénètre dans le sol, elle va alimenter les sources et les réservoirs souterrains; une autre partie parcourt et féconde la surface des continents, et se dirige de nouveau vers la mer pour y maintenir un niveau constant. Comme le dit l'Ecclésiaste (ch. 1), « tous les fleuves » entrent dans la mer, et la mer n'en regorge point. Les » fleuves retournent au même lieu d'où ils étaient sortis, pour » couler encore.)) C'est un échange perpétuel; c'est une chaîne sans fin dont le mouvement est entretenu par l'action du soleil. Phénomène digne de remarque, c'est à ce foyer ardent qu'est due la bienfaisante humidité indispensable à la vie de la terre. Sans le soleil, les sources ne tarderaient pas à se tarir, les fleuves videraient leur contenu dans la mer, et la terre desséchée deviendrait aride et inhabitable. Quand on suit dans tous leurs détails les relations si multiples, si variées, qui s'établissent entre le soleil, les terres, les mers et l'atmosphère, pour faire circuler la vie à la surface du Globe, on assiste au spectacle d'une des plus belles harmonies de la nature.

8 LES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES.

Le lecteur comprend maintenant pourquoi Y astronomie figure en te te de notre Programme des matières géogra- phiques (1). La terre est avant tout une planète, et ses condi- tions d'existence dépendent de ses rapports avec le père com- mun de toutes les planètes, le soleil.

La connaissance de l'astronomie est encore indispensable au point de vue de la description géométrique de la terre. Pour déterminer la grandeur du globe qu'il habite, l'homme ne peut pas en mesurer directement la circonférence entière ; il doit déduire celle-ci de la mesure d'un arc, dont l'amplitude relative est nécessairement assez faible. Or, pour apprécier la quantité angulaire dont il s'est déplacé sur le globe, il lui faut nécessairement prendre des points de repère dans le ciel : ces. points de repère, ce sont les étoiles.

Pour dresser la carte d'une contrée, le géographe commence par en couvrir la surface d'un réseau de grands triangles, qu'il mesure et calcule avec toute la précision possible. Ici encore, ce sont les étoiles qui lui fournissent des points fixes, pour déterminer la position absolue de quelques sommets et l'orientation de quelques côtés de ces triangles. Ces opérations sont du ressort cle la géodésie.

Le canevas géodésique étant obtenu, la topographie se charge de le remplir par des opérations cle détail.

Enfin les résultats obtenus sont représentés graphiquement par des procédés qui constituent la cartographie.

Telles sont les branches principales qui forment le groupe mathématique des sciences géographiques en général.

Passons au second groupe de notre programme, et tâchons d'établir, comme pour le premier, la liaison qui existe entre ses diverses parties.

La géographie physique ne doit pas se borner, ainsi qu'elle le fait trop souvent, à une simple description de la terre par '

fi) Voir le Compte rendu des actes de la Société, annexe III.

LES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 9

rapport aux dispositions de sa surface, continents, eaux, bassins, montagnes, etc. Elle doit embrasser un horizon plus vaste, et considérer la terre comme un corps naturel, qui obéît à des lois physiques générales, et à la surface duquel se manifestent des phénomènes particuliers. Les lois physiques qui ont le plus contribué à donner au squelette de la terre sa forme et ses accidents sont la pesanteur et la chaleur. Les phénomènes de la vie organique sont venus ensuite animer ce grand corps : Mens magno se corpore miscet.

Outre un léger aplatissement, résultant de sa rotation diurne autour de l'axe polaire, le globe terrestre diffère d'une sphère parfaite par les rides nombreuses qui sillonnent sa surface. L'orographie décrit ces rides; fait connaître leur position, leur allure, leur hauteur; indique les rapports que les chaînes de montagnes ont entre elles, avec les plateaux et avec les val- lées; c'est elle qui fait ressortir sur la surface de la terre, le caractère général de la viabilité ; c'est elle enfin qui, dessinant le contour des bassins, détermine la direction des cours d'eau. Elle se trouve donc en liaison intime avec l'hydrographie.

Le relief d'une contrée, la hauteur de ses montagnes, leur distance à la mer, et leur direction par rapport aux vents régnants sont, après la latitude, les facteurs les plus impor- tants de la climatologie. Telle région qui, comme le grand plateau de l'Afrique équatoriale, serait rendue inhabitable par la chaleur et la sécheresse, peut, grâce à son altitude, jouir d'un climat aussi heureux que celui des contrées les plus favo- risées du ciel.

L'influence que le climat exerce sur les êtres organisés conduit à la géographie botanique et à la géographie zoologique. La première de ces deux branches traite de la distribution des espèces végétales à la surface du globe; la seconde traite de la distribution des espèces animales.

L'homme, considéré comme un produit de la nature organique, rentre certainement dans le domaine de la

10 LES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES.

géographie zoologique ; mais ce roi de la création, qui par son intelligence supérieure est appelé, suivant la parole de la Genèse, « à remplir la terre, à se l'assujettir et à dominer sur » tous les animaux », mérite une place spéciale dans l'ensem- ble des études géographiques. V anthropologie et Y ethnographie lui sont consacrées.

La première de ces deux sciences traite de l'histoire naturelle de l'homme, considéré comme individu isolé. La seconde, beaucoup plus vaste, embrasse les divers rameaux de la collectivité humaine. Elle étudie l'influence que la nature ambiante exerce, non-seulement sur les qualités physiques des peuples, mais encore sur leurs qualités morales et intellectuelles, ainsi que sur leurs relations sociales. On doit donc rapporter à l'ethnographie, d'un côté les genres d'habitation, de mobilier, de vêtement, d'outillage de paix et de guerre; d'un autre côté les mœurs, l'éducation, les usages civils et religieux, et môme la linguistique.

On voit quelle variété infinie offre le domaine de la géographie physique. Et cependant, nous n'avons encore envisagé que ce qui se présente à la surface de la terre. Si par la pensée nous nous élevons dans l'atmosphère, un champ nouveau s'ouvre devant nous. La nature de cette enveloppe gazeuse, les courants réguliers ou irréguliers qui y régnent, les phénomènes (ou météores) qui naissent dans son sein, les lois qui régissent ces phénomènes, font l'objet d'une science aussi vaste qu'intéressante, qui a reçu le nom de météo- rologie.

Si nous essayons, au contraire, de pénétrer dans l'intérieur de la terre, d'autres sujets d'étude se présentent à nous ; ils sont du domaine de la géographie minéralogique . Une des bran- ches de cette science, la géognosie, étudie la nature et la dis- position des matériaux qui, composant l'écorce solide du globe, constituent, pour les diverses régions, le principal élément de la richesse industrielle ou agricole. Une autre branche, la

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géogénie, recherche les causes premières et les lois qui ont présidé à la formation du globe. Enfin l'étude des êtres orga- nisés qui sont venus successivement peupler la terre pendant les diverses phases de son évolution, et dont on retrouve aujourd'hui les restes ou les empreintes dans les couches souterraines, constitue la paléontologie, soit végétale, soit animale.

Terminons ce qui a rapport à la géographie physique par une réflexion générale. En géographie comme en toute science, les objets de nos recherches ne doivent pas rester isolés les uns des autres ; leur rapprochement, leur comparaison,. peuvent seuls nous donner sur eux des notions positives et complètes. C'est ainsi que l'ensemble de nos connaissances géographiques n'a pu aspirer au titre de science véritable que depuis les travaux de Humboldt et de Ritter. Le premier, embrassant la nature dans son universalité, a étudié la composition, la forme et le relief des continents, dans leurs rapports avec les phénomènes volcaniques, magnétiques et météorologiques qu'on y observe, et avec les particularités que présentent leur flore et leur faune. Le second, envisageant l'état de la terre dans le passé comme dans le présent, a regardé les continents comme formant les membres d'un grand corps, et a établi d'après ce principe les relations qu'ils ont entre eux. C'est un procédé analogue à celui par lequel l'anatomiste parvient à reconnaître, dans un- être organisé, la disposition, la forme, la structure et les rapports des divers organes qui le com- posent.

C'est au moyen de l'histoire que l'on peut établie la liaison qui existe entre le groupe de la géographie physique et celui de la géographie politique. La situation et la configuration des continents, la nature du climat, les ressources du sol, les qua- lités physiques et intellectuelles des diverses races humaines, donnent de précieuses lumières sur l'origine des États* sur les phases successives de leur développement, enfin, sur le

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sens des graves questions politiques qui ont été agitées dans la série des siècles, et qui se débattent encore aujourd'hui sous nos yeux.

Pour étudier d'une manière approfondie et fructueuse la géographie politique contemporaine, il faut donc la comparer au moyen de l'histoire (et à défaut de celle-ci au moyen de Y archéologie) avec la géographie des époques antérieures. Dans les temps modernes, comme dans le moyen âge et dans l'antiquité, de vastes empires ont été élevés par la force, et rangés par la victoire sous le sceptre d'un conquérant ; mais comme ils ne reposaient ni sur les bases de la géographie phy- sique, ni sur celles de l'ethnographie, ils n'ont pas tardé à s'écrouler, et à être morcelés en petits États indépendants. Aujourd'hui la reconstruction politique tend à s'opérer sur ses fondements naturels, et la géographie entre de nouveau dans une voie de simplification. C'est une conséquence inévi- table du progrès de la civilisation. Les unités nationales n'ont été que trop longtemps fractionnées en oligarchies ombra- geuses ou en principautés tyranniques; les divisions n'y ont été que trop longtemps entretenues, d'un côté par l'ambition des princes qui prenaient pour maxime divide ut imperes, de l'autre par l'ignorance et la misère des peuples, qui ne savaient pas s'unir pour faire valoir leurs droits. La complication dés- espérante que nous ont présentée dans notre jeunesse les cartes politiques de l'Italie et de l'Allemagne, comparée aux grandes lignes qu'elles nous offrent aujourd'hui, est de nature à faire une impression profonde sur tout esprit réfléchi.

L'importance d'un pays ne dépend pas uniquement de son étendue, ni même de sa population absolue. Pour le décrire complètement au point de vue politique, il faut apprécier l'ensemble de ses ressources, et tenir compte par conséquent d'un grand nombre d'autres éléments, savoir: la densité de sa population ; les facultés physiques et intellectuelles de ses habitants; sa richesse agricole, industrielle et commerciale;

LES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 18

sa situation financière ; les forces de terre ou de mer dont il peut disposer au besoin ; enfin ses moyens de transport et de communication, routes, chemins de fer, voies navigables, service postal et télégraphique, etc.

L'ensemble de toutes ces données constitue une des bran- ches les plus importantes de la géographie politique, à laquelle les Allemands ont donné le nom de statistique. C'est réelle- ment la science de la vie des États.

Nous venons d'essayer, dans les quelques pages qui précè- dent, de donner une idée de l'étendue immense qu'embrasse le champ de la géographie générale : sciences mathématiques, physiques, naturelles, historiques, politiques, économiques, toutes les branches enfin de l'activité humaine y sont cultivées. Connaître le globe sous tous ses aspects, et dans tous les détails qu'y présentent les trois règnes de la nature, est une des plus nobles passions de l'homme : c'est celle qui a inspiré aux voyageurs et aux savants les actes les plus sublimes de courage et d'audace, de constance et de dévouement.

Les connaissances variées, les ressources de toute espèce, indispensables à l'homme qui désire contribuer au progrès •des études géographiques, doivent souvent paralyser les efforts individuels. Il faut alors faire appel aux puissants moyens qu'offre le principe de l'association, et à ce point de vue, les sociétés géographiques sont devenues un besoin de notre siècle. Grâce aux nombreux savants dont elles peuvent utiliser le concours, elles répandent dans les masses le goût de la science, vulgarisent les résultats acquis, et appellent l'atten- tion publique sur les résultats qui restent à obtenir. Grâce -aux ressources matérielles mises à leur disposition par de généreux protecteurs, elles favorisent les recherches et vien- nent en aide à l'esprit d'entreprise.

Certes, des ouvrages remarquables ont récemment été pu- bliés dans notre pays sur la géographie topographique, phy- sique et économique ; de louables tentatives y ont été faites

14 LES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES.

pour donner aux études géographiques un centre et une direc- tion; mais, il faut bien l'avouer, il règne chez nous à ce sujet un esprit d'indifférence contre lequel il est temps de réagir avec énergie et persistance. Nous le constatons avec regret, la patrie de Mercator et d'Ortelius est peut-être aujourd'hui le seul des États de l'Europe qui ne possède pas une société de géographie.

Tels sont les motifs qui ont engagé quelques amis de la science à former en Belgique un noyau, autour duquel ont été invitées à se grouper toutes les personnes qui s'occupent de l'étude de la terre. La sympathie que cet appel a rencontrée dans la masse intelligente de la nation a dépassé nos espé- rances ; le public a accordé spontanément sa confiance aux noms des fondateurs de la Société belge de géographie; les encouragements, les adhésions, les offres de concours nou& sont largement arrivés, et tout promet que notre œuvre atteindra son but : « Réveiller dans notre pays le goût de la » géographie, et contribuer à la propagation et au progrès » de cette belle science. »

J. LIA GRE.

CHRONIQUE GÉOGRAPHIQUE

Exposé des questions géographiques actuelles (1).

Europe. En commençant par l'Europe, il faut mentionner d'abord certaines études qui, indépendamment de leur intérêt géogra- phique, seraient encore de la plus haute importance par leurs résultats. Telles sont celles qui s'achèvent pour démontrer la possibilité du grand tunnel sous-marin, projeté entre l'Angleterre et la France, en traversant le Pas-de-Calais à une assez grande profondeur. Ces recherches ont porté non-seulement sur la profondeur de la mer, mais aussi sur la nature du fond. Après les forages dans les couches qui constituent le lit du détroit, on a reconnu unanimement la pos- sibilité de ce gigantesque travail.

Une œuvre non moins surprenante que cette grande entreprise, dont nous espérons voir prochainement la réalisation, c'est le dessè- chement du Zuiderzee (littéralement mer du Sud). C'est ici l'ancien lac Flevum, étendu par les inondations, et converti en golfe par les invasions de l'Océan. Cette entreprise livrerait à la culture une éten-

(4) La Chronique géographique^ notre Bulletin ayant pour but rte mettre nos lecteurs au courant des questions ou des détails d'actualité, devait nécessaire- ment commencer par exposer le tableau complet de tous les faits en cours d'exécution, dont le Bulletin pourra avoir à représenter le développement ou la solution définitive. Ce tableau a été tracé d'une manière remarquable, au point de vue de l'Espagne, par M. Fr. Coello, président do la Société géogra- phique de Madrid; l'article que nous publions a été extrait du travail de M. Coello et traduit par M. J.-C. Houzeau.

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QUESTIONS

due de terrain immense. Ces terres, aujourd'hui couvertes par la mer, et qui se trouvent au-dessous de son niveau, ajouteraient au petit royaume des Pays-Bas une nouvelle province, acquise non par la force des armes ni par le droit de conquête, mais par les progrès de la science et de l'industrie.

Il faut aussi mentionner les études qui se font en ce moment pour construire un canal navigable à travers le Schleswig (Xiesvig, la baie de Xley). Cette coupure facilitera grandement les communications maritimes avec la Baltique, en évitant le détour par le nord du Dane- mark. De même les communications par terre entre l'Allemagne et l'Italie seront de beaucoup raccourcies par le grand tunnel du Saint- Gothard, dont les travaux, qui marchent rapidement, nous font con- naître des faits intéressants à la fois pour les progrès de la géographie et pour ceux de la géologie.

Suivant les calculs du docteur Leipoldt, qui a comparé soigneuse- ment les superficies et les altitudes des différents États de l'Europe, l'élévation moyenne de cette partie du monde est de 297 mètres envi- ron. Humboldt lui en donnait seulement 204, attribuant à l'Asie 351, à l'Amérique méridionale 344, et à l'Amérique septentrionale 227.

Asie. Russie d'Asie. En passant de l'Europe à l'Asie et en citant les explorations les plus intéressantes dans cette dernière partie du globe, nous commencerons par le nord, pour faire le tour du conti- nent jusqu'à l'Afrique. Celte marche nous amène à mentionner d'abord .l'expédition suédoise, entreprise l'été dernier sous la direction du célèbre Nordenskjôld, qui s'était déjà fort distingué dans ses voyages aux régions arctiques. 11 a démontré cette fois la possibilité d'arriver par mer aux bouches du Yenissei. Les tentatives antérieures étaient restées sans succès, même celles de Wiggins, qui avait croisé dans ces parages l'année précédente.

Nordenskjôld est parti de Tromsoe (l'île de Trom), et après avoir cherché le meilleur passage autour de l'île occidentale de la Nouvelle- Zemble (nouvelle terre), il passa entre le continent et l'île de Vaigach (qui devrait s'appeler Waaijgat, le passage du vent, d'après l'origine hollandaise de son nom). Il entra dans la mer de Kara ou Karskoe, et s'élevant suffisamment au nord, il arriva finalement à l'embouchure citée. Son navire retourna ensuite en Suède par la voie directe, passant le détroit de Matochkin-Gar (la boule de Matochkin), qui divise à peu près en deux parties égales la Nouvelle-Zemble. Mais le capitaine a remonté en bateau le Yenissei jusqu'à Krasnoïarsk,

GÉOGRAPHIQUES ACTUELLES.

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et de s'est rendu par terre à Saint-Pétersbourg, il a été reçu avec le plus grand enthousiasme.

La possibilité de cette communication et de la navigation par le Yenissei a fait penser à la facilité de rendre également navigable le Tanguska supérieur ou Angara, qui permettrait d'arriver jusqu'au lac Baikal (le grand lac), sur les confins de la Mongolie. On comp- tait, cette année, recommencer le voyage maritime, en touchant à Archangel, et l'on espérait détromper ceux qui croient, sans doute avec quelque raison, qu'un pareil voyage ne peut s'exécuter que dans des circonstances exceptionnelles.

Les relations d'autres explorations importantes dans cette zone de la Russie asiatique n'ont paru que récemment, bien qu'elles se rap- portent à 4874. Telles sont colles des expéditions qui sont parties d'Irkoutsk pour chercher l'origine de l'Olena ou Olenek, et le suivre jusqu'à son embouchure dans 3'océan Arctique, près du delta de la Léna, et pour reconnaître cette dernière rivière. Dans ces explorations, comme dans la plus grande partie de celles qu'on a exécutées récemment, on ne s'est pas borné à la seule géographie physique; on a également embrassé les études géologiques, bota- niques et ciimatologiques, doublement intéressantes dans ces hautes latitudes et dans les zones occupées par les tundras ou marécages gelés. Pour faciliter les communications dans ces régions septen- trionales, on avait songé autrefois à ouvrir des canaux entre le golfe de Bothnie et la mer Blanche, et entre celui de Kara et le fleuve Obi ; mais ces projets semblent difficiles à réaliser.

Les opérations dirigées par le colonel Tillo pour fixer la différence de niveau entre la Caspienne et le lac d'Aral, ont excité pareillemeut l'intérêt. Le chiffre obtenu est de 74 mètres, qui diffère notablement de 36, admis auparavant. Si donc la Caspienne est de 26 mètres au- dessous de la mer Noire, le lac d'Aral est de 48 mètres au-dessus de celle-ci, et le partage entre l'Aral et la Caspienne se trouve à 158 au- dessus du premier et 206 au-dessus de la seconde. Les reconnais- sances dans le voisinage immédiat, dans l'Usbei ou lit abandonné de l'Amou (faussement appelé Amou-Daria, puisque la seconde partie de ce nom veut dire simplement rivière), ont produit un grand nombre d'études et de travaux sur l'époque à laquelle le changement s'est opéré. Il paraît démontré qu'il est arrivé au xvie siècle. Quant à ses causes, on a scruté tous les indices qui résultent pour diverses épo- ques, des différentes configurations de la Caspienne et de l'Aral, et des-

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QUESTIONS

oscillations du niveau probablement variable de la première de ces mers. Ce niveau aurait passé d'une cote inférieure à une autre supé- rieure ou égale à celle de la mer Noire, au lieu de celle très-basse qu'il a aujourd'hui. Il est probable que beaucoup des changements supposés tiennent seulement à l'inexactitude des anciennes descrip- tions. Quelques géographes pensent que l'Amou et le Sir se réunis- saient, dans les temps reculés, avant d'arriver à l'Aral, comme ils s'unissent parfois aujourd'hui par le Yani-Daria (nouvelle rivière), et que l'Aral communiquait par un bras salé avec la Caspienne, et peut-être avec la mer Noire. On prétend même qu'il existe de cette communication des vestiges indubitables.

D'autres croient que les deux rivières débouchaient directement * dans la Caspienne, en tournant par le nord et par le sud l'Aral qui aurait été dans ce temps moins étendu. Et beaucoup pensent que l'Aral était uni à la Caspienne, expliquant ainsi la figure que les anciens géographes attribuaient à cette mer, bien que la supposi- tion d'où ils parient soit moins vraisemblable. Ceux-ci s'appuient du texte des anciens géographes et des historiens, principalement de Strabon et de Ptolémée, qui font déboucher dans la mer Caspienne ou d'Hircanie les fleuves Oxus et Iaxarte, correspondant à l'Amou et au Sir des modernes. Ces fleuves se jettent aujourd'hui dans l'Aral, et l'hypothèse dont nous parlons expliquerait cette disposition. L'Aral, plus réduit, serait alors YOxiana palus.

Dans toutes les suppositions, on conclut de ces données et des dis- positions du terrain, qu'il existait autrefois une communication entre l'Aral et la Caspienne, et même entre cette dernière et le Pontus Euxinus ou mer Noire, par la mer d'Azof ou Palus mœotis. Un bras du Wolga débouchait sans doute dans la mer d'Azof, il venait s'unir au Don, l'ancien Tanais, en suivant probablement la dépression du cours du Manich, qui en réalité unit encore les deux mers. De aussi les projets de rétablir les antiques voies fluviales, pour faciliter le commerce avec l'intérieur de l'Asie. On -discute déjà la convenance de joindre par un canal maritime la mer Noire avec la Caspienne. Le niveau de cette dernière s'élèverait, et les eaux inonderaient de grands espaces sur les rives. Quelques points habités, entre autres Astrakan sur le delta du Volga, seraient recouverts par les flots; mais ces pertes seraient compensées par l'immense avantage de doubler la su- perficie de la Caspienne aux dépens des terres improductives, et d'aug- menter par d'une manière notable les moyens de communication.

GÉOGRAPHIQUES ACTUELLES.

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C'est aussi le désir de faciliter les rapports qui a provoqué de nou- velles études pour établir le grand chemin de fer destiné à rattacher directement l'Europe à l'Inde. A la tête de l'entreprise qui a pour but de mener à bien cette œuvre colossale, se trouve un homme éminent, M. de Lesseps, qui a déjà prouvé qu'il ne recule pas devant les projets les plus hardis. Deux tracés principaux se disputent la préfé- rence et sont à l'étude. L'un part de Sizran, point extrême des chemins de fer russes en exploitation, et se dirige par Orenbourg (le château d'Oren), jusqu'où la ligne est en construction, sur Khiva, en passant entre l'Aral et la Caspienne. Il touche ensuite à Balk, et franchit la cordillère de l'Hindou-Koh, principale difficulté de la ligne, pour arriver à Kaboul et à Peshawur, le point le plus avancé au nord de l'Inde qu'atteignent les chemins de fer anglais. L'espace aride et désert entre l'Aral et la Caspienne, se trouvent les steppes de l'Oust-Ourt et les sables de Kara-Kun (les sables noirs), occupés par les Turcomans (la congrégation des Turcs), a fait projeter et préférer une ligne plus orientale, qui, partant du même point d'Orenbourg, se dirige vers Taschgend, et par Khokand et Samarcande arrive à Balk.

D'autres proposent la ligne de Nijné-Novogorod (ville neuve infé- rieure) par Iékaterinbourg (château de Catherine) vers Taschgend, qui se relierait mieux aux chemins projetés de la Sibérie. Ceux-ci, en effet, doivent toucher dTékaterinbourg à Tomsk et Irkoutsk, et se prolongeront avec le temps par Chita et Jailar jusqu'à Peking (la cour du Nord). On a indiqué aussi certaines modifications de Taschgend à Yarkand et par Chitral à Kaboul, ou bien par Skardo vers l'Inde, entre Kaboul et Lahore. Mais ces déviations paraissent présenter plus de difficultés, et ne seraient préférâmes qu'autant qu'on pensât à pro- longer le réseau vers l'Est, à partir de Yarkand, pour arriver à Peking par la Mongolie, à travers le Turkestan oriental ou la Chine. Quel que soit celui de ces projets qui sera mis à exécution, il réalisera le rêve d'Alexandre, d'établir une communication à travers le cœur de l'Asie.

'La guerre de Bokara (trésor de science), celle de Khiva en 1873, celle de Khokand (la belle ville), l'antique Fergana, l'année dernière, et l'occupation de ces territoires par la Russie, ont marqué une pé- riode d'extension rapide des domaines de cette nation en Asie. C'est une extension au midi, depuis les rivages de la Caspienne jusqu'à ceux du Pacifique. Çes progrès ont permis l'étude géographique et scienti- fique de beaucoup de territoires, sur lesquels on ne possédait que des

QUESTIONS

données incertaines ou inexactes. L'avenir permettra de prolonger les reconnaissances au delà des limites actuelles, qui s'approchent déjà de l'extrémité méridionale du bassin de l'Oxus, presque aux confins de la Perse et de l'Afghanistan (pays des destructeurs), parviennent en même temps les Anglais en partant de l'Inde. Les géographes explo- rateurs se rencontrent aujourd'hui demain peut-être se choque- ront les armées de ces deux nations. Il faudrait que les grandes cordillères qui sortent du haut plateau de Pamir, et qui enveloppent le bassin de l'Oxus, servent de limites à leurs aspirations respectives. Pour le moment, on peut se borner à signaler une des dernières expé- ditions qui, après avoir visité Samarcande, a traversé les fameuses Portes de Fer. Aucun Européen n'était parvenu à ce passage célèbre depuis l'ambassade fameuse de l'Espagnol Ruy Gonzalez de Glavijo.

Mongolie et Turkestan. Il serait impossible de rappeler toutes les explorations de la Mongolie et du Turkestan par différents voya- geurs, appartenant pour la plupart aux deux nations citées. Przevalski, Sosnofski, Trotter, se sont distingués dans ces dernières années, et ont en quelque sorte transformé la géographie de ces pays, connus seulement par les travaux des jésuites. Grâce à eux, on a déjà corrigé beaucoup d'erreurs, et l'on a pu établir avec une certaine exac- titude les grands traits de ces contrées, l'altitude de leurs montagnes, et les nombreux lacs qui s'y trouvent et dans lesquels se perdent les rivières du grand désert de Gobi (en chinois Han-hai, la mer sèche7 ou Cha-mo, la mer de sable, dans sa partie orientale).

Dans le Turkestan de l'Est, nommé par quelques-uns la haute Tartarie.on a réalisé des résultats semblables. La situation des villes, peu connue auparavant, a été fixée avec exactitude, et l'on a ouvert des relations avec le chef audacieux qui a créé dans ces régions le nouvel État de Khitakhar ou Kaschgar, en rendant indépendante cette province reculée de la Chine.

On pouvait embrasser d'un coup d'œil les détails originaux de toutes les études auxquelles on s'est livré dans ces différentes parties de l'Asie, dans les nombreux documents et les admirables dessins de l'exposition russe à Paris. Cette section était sans doute la plus bril- lante. C'était qu'on voyait, entre autres, se dérouler r je grande carte manuscrite, qui comprenait jusqu'à la Sibérie, et sur laquelle se trou- vaient tracés les itinéraires des différentes expéditions qui ont contribué à changer d'une manière si notable la représentation géographique d'une immense étendue de terre. Tous ceux qui s'occupent de l'étude

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de ces régions importantes, attendent avec impatience que cette carte soit publiée.

Chine. Les études sur la Chine proprement dite sont moins nom- breuses, sans précisément être rares. On doit citer parmi îes plus remarquables, celles de Richthofen, et celles de David, plus anciennes- mais qui viennent seulement detre livrées au public. Bon nombre des efforts ont eu pour objet d'établir de nouvelles communications avec les royaumes ou États environnants. Tel a été le voyage de l'Anglais- Margary qui, partant de Shanghaï, a remonté le Yang-tse-Kia-ng (fleuve fils de la mer) et ensuite son affluent, le Youen, pou? atteindre par terre Y'un-nan (le sud pluvieux) et Ta-li, et pour aboutir à Bahmo, dans le Burmah, sur les bords de l'Irawaddi, s'achevait la première partie de sa tâche. ïl devait ensuite se joindre à l'expé- dition scientifique, chargée d'étudier les communications moins difficiles entre Bahmo et Yun-nan, ou entre ce dernier point et Man- daiay. En partant pour reprendre le chemin qu'il venait de parcourir, il fut assassiné à Manwyne en février 1875. Son nom doit être inscrit parmi ceux des martyrs de la géographie.

C'était aussi l'étude des communications qui avait fait l'objet des expéditions un peu plus anciennes de Cooper à Bathang, et de celle plus remarquable deLagree etGarnier. Ces derniers voyageurs avaient remonté le Me-kong et passé à Yun-nan, pour descendre ensuite le Yang-tse, faisant en même temps des excursions à Ta-li et sur d'autres points. Le premier des deux est mort en route, et le second à son retour, au moment il allait repartir pour continuer ses intéressants travaux. M. Dupuis, plus heureux qu'eux, a réussi à découvrir la direction la plus convenable pour le commerce de Yun-nan avec la mer. Pour les deux derniers tiers de sa route, il s'est servi de la navi- gation du fleuve Tong-king (cour de l'orient) ou Song-kay (fleuve principal), qui a été reconnu depuis Mang-hao, et qui a donné lieu à la conclusion de traités avec le royaume d'Annan (le sud pacifié).

On a exécuté dans le voisinage de la ville de Bhamo de petites- explorations, et l'on attend avec impatience le résultat d'autres qui décideront peut-être irrévocablement la question de l'origine de l'Ira- waddi et du Brahmapoutra. Il y a même déjà presque certitude que le second de ces, fleuves est la continuation du Sang-po (fleuve étroit), qui parcourt le J^ibet, et traverse les cordillères de l'Himalaya, après être resté longtemps parallèle à ces montagnes et à leurs pentes, septentrionales.

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Nous ne quitterons point ces contrées sans parler du projet récent de couper l'isthme de Kra, dans la péninsule de Malacca, pour éviter îe passage du détroit de ce nom, et abréger la navigation vers la Chine. Il y a de chaque côté du seuil de partage, des lacs navigables qui s'approchent du faîte, lequel, d'après des données approximatives, serait à l'altitude de 76 mètres.

Inde. Il y aurait beaucoup à dire sur les travaux importants de toute espèce exécutés dans l'Inde, et avant tout sur la magnifique trian- gulation de ce pays, qui a tant contribué à l'avancement des sciences géodésiques, en posant et même en résolvant certains problèmes du plus haut intérêt. Son canevas n'embrasse pas seulement ce vaste empire annexé à l'Angleterre. Mais passant les frontières, il fixe avec une parfaite certitude les positions et les hauteurs de beaucoup de grandes montagnes, qui ont servi en même temps pour lever d'au- tres détails topographiques concernant les régions voisines. Car les Anglais ne se bornent pas à l'étude du territoire qu'ils gouvernent ; ils étendent leurs reconnaissances en dehors. Dans le U-Tsang ou Thibet, ils ont fait des expéditions remarquables, grâce au système des pundits ou agents indigènes, si habilement formés et dirigés par le célèbre colonel Montgomerie. Les dernières reconnaisances de ce côté ont eu pour objet d'examiner les environs du colossal Gauri- sankar (le sublime), qui est la montagne la plus élevée de la terre, et aussi de visiter la lac Nam-cho (lac céleste) ou Tengri-Nor, du nom duquel on devrait supprimer la dernière syllabe, qui signifie simple- ment un lac. Cette masse d'eau était peu connue, et se trouve à l'alti- tude considérable de 4,630 mètres.

Perse, Dans les pays limitrophes à l'Inde du côté du couchant, les Anglais ont fait également quelques explorations. Nous devons signaler les voyages de Napier en 1874 dans le nord de la Perse, de Téhéran à Meshed, avec retour par Asterabad et les rivages méridio- naux de la Caspienne. Nous avons aussi à citer ici ceux de l'Autrichien Tielze dans le nord-ouest, et surtout les explorations pleines d'intérêt du voyageur espagnol Adolphe Rivadeneyra ; il a retraversé toutes les provinces du nord-ouest, de l'ouest et du sud, dont quelques-unes, telles que leLauristan et les déserts de Kars et de Kerman, sont fort peu connues.

On a fait également beaucoup de travaux dans le Yezireh ou Méso- potamie, en 1872 et 1873, à l'occasion des lignes télégraphiques et des chemins de fer destinés à faciliter les communications entre la

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Méditerranée et le golfe Persique. Ceux exécutés dans l'Asie Mineure ne leur cèdent pas en importance. Ces deux pays forment des points de prédilection pour les expéditions scientifiques, à cause de leur carac- tère historique» Les mêmes motifs ont fait continuer la reconnaissance minutieuse de la Terre Sainte, aux frais généreux des associations bri- tanniques, et celle qui s'exécute, avec des ressources moindres, au nom des sociétés des États-Unis. Il faut citer en outre les études remarquables de M. Guérin, et l'exploration archéologique de la Troade, par l'Espagnol Rada y Delgado, dont l'auteur a donné de curieux détails dans une des conférences de la Société de géographie de Madrid.

Afrique. Bassin du Nil. Nous voici arrivé à la limite natu- relle de l'Asie et de l'Afrique, parfaitement marquée aujourd'hui par le canal de Suez, l'œuvre la plus considérable des temps modernes. Près du canal coule le Nil, qui, depuis le temps des anciennes dynas- ties égyptiennes jusqu'à l'époque actuelle, a posé aux hommes le pro- blème de son origine. Malgré les doutes inattendus qui viennent encore de s'élever, le moment approche pourtant d'une solution défi- nitive. Mais avant d'aborder ce sujet, il convient d'indiquer les impor- tantes recherches de Heuglin en 1875, de Suakin à Masoua près de la mer Rouge, et celles antérieures de Rohlfs par la rive gauche du Nil, dans lesquelles il est arrivé à l'oasis de Siwa ou de Jupiter Ammon, dont le niveau est 29 mètres au-dessous de celui de la mer. Rohlfs a encore visité d'autres oasis, qui se trouvent également plus basses que .la mer, l'une entre autres de 75 mètres.

Sur la même rive et vers le sud, nous trouvons les explorations de Nachtigal. Ce voyageur, partant de Tripoli pour le lac Tchad, est ar- rivé en 1874, après plusieurs excursions que nous mentionnerons plus loin, à Kartoum, en traversant le Vaday, le Darfour et le Kordofan. If ! a rectifié la géographie de ces régions, le Darfour a, dit-on, 4 ou o millions d'habitants. L'incorporation faite, un peu plus tard, de ce territoire à l'ÉgyjDte, a donné lieu à de nouvelles expéditions de Purdy et d'autres commandants envoyés par le Khédive. Plus au sud, et de 1869 à 1874, Schweinfurth et Miani ont déterminé beaucoup des affluents occidentaux du Nil, s'arrêtant aux bords du Uellé, qui coule à l'est, et qui appartient déjà à un autre bassin dont nous allons nous occuper plus loin.

Dans ces voyages, et dans un autre plus récent, mais moins impor- tant de Marno, on a reconnu le pays des Niam-niams, les fameux noirs

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auxquels on supposait une queue, et qui ont donné lieu, il y a quelque temps, à tant de controverses. On a aussi découvert dans ces régions une race de pygmées, nommés Akkas.

On doit le dire a regret, les expéditions militaires sous les ordres de Baker, de Long et de Gordon n'ont pas donné, pour l'avancement de la géographie, les résultats qu'on espérait des grandes ressources avec lesquelles elles avaient été organisées. Le premier de ces généraux n'a pas soutenu le crédit mérité qu'il s'était acquis, il y a quelques années, en arrivant le premier au Mvutan, qu'il a baptisé du nom de lac Albert; c'est le même qu'on appelait auparavant petit Luta-Nzige, mais ni Speke ni Grant ne l'ont vu. Les dernières expéditions se sont principalement appliquées à conquérir le pays, et à le soumettre à la domination égyp- tienne, en établissant des points fortifiés et en prohibant le commerce des esclaves. Mais elles n'ont pas non plus été très-heureuses dans leurs entreprises. Le petit bateau à vapeur qu'elles portaient avec elles r pour le lancer sur le Mvutan et explorer ce lac, n'a pu être d'aucune utilité, car, au mois de février dernier, on n'avait pas encore pu atteindre les rives.

Les reconnaissances les plus intéressantes dans cette zone ont été celles de Long en remontant le Nil (qui s'appelle ici Bahr-el-Yebel, bien qu'il soit plus généralement connu dans ces contrées sous le nom de Kir). Ce voyageur a suivi les bords du fleuve jusqu'à Duffilé, au-des- sous de la sortie supposée du lac, et marchant ensuite au sud, il a traversé une rivière qu'il regarde comme le bras principal du Nil blanc, descendant du lac Ukerevé dans le Mvutan, d'où il arriva à la résidence du roi Mtesa sur les bords de la rivière rencontrée. A son retour Long a descendu en partie cette rivière, et découvert un autre petit lac qu'il a traversé. Mais ce voyage n'a pas produit de découvertes importantes, ni même résolu quelques-uns des doutes qui existent sur l'extension de l'Ukerevé. Ces doutes s'augmentent au contraire, puisque suivant l'opinion de Livingstone, le lac se fractionnerait en plusieurs masses d'eau.

Voyage de Stanley. Heureusement, ce que Long n'a pas fait en 1874, le célèbre Stanley l'a admirablement exécuté en 1875. Cet intré- pide voyageur était retourné en Afrique, après s'être déjà distingué par son expédition à la recherche de Livingstone, qu'il avait trouvé dépourvu de secours et abattu, et à qui il avait rendu le courage et fourni les moyens d'entreprendre sa dernière exploration, l'atten- dait une mort malheureuse. Il était parti de Bagamoyo le 17 novem-

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bre 1874, à la tête de 300 hommes armés et avec toutes les ressources nécessaires, soutenu par l'esprit d'entreprise du New-York Herald, qui avait défrayé son premier voyage, et par le Daily Telegraph de Londres, qui s'était joint a son projet. Il traversa hardiment avec sa colonne, qui ne marchait pas à la conquête d'un territoire, mais à des découvertes scientifiques, les pays intermédiaires ; il franchit le par- tage d'eau élevé de 1,554 mètres, et arriva vers la fin de février, après avoir soutenu de vifs combats, aux bords de l'Ukerevé, près du point Speke l'avait atteint le premier en 1858, et l'avait nommé Vic- toria. Stanley avait déjà perdu dans les luttes et par les maladies pres- que la moitié de sa troupe. Il arma la barque Ladij Alice, qu'il transportait démontée, et s'étant embarqué avec une faible escorte, il put parcourir toute la rive orientale du lac, pour