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CORRESPONDANCE
DE
PASQWER OUESNEL
A LA MEME LIBRAIRIE
PAR ALBERT LE ROY
La France et Rome de 1700 à 1715, histoire diplomatique de la Bidle « Cnigenilus » jusqu'à la mort de Louis XIV, un volume in-8° 8 francs.
UN JANSÉNISTE EN EXIL
CORRESPONDANCE
DE
PASQUIER QUESNEL
PRETRE DE L ORATOIRE
SUR LES AFFAIRES POLITIQUES ET RELIGIEUSES DE SON TEMPS
PUBLIÉE AVEC DES NOTES
PAR
Mme ALBERT LE ROY
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
PEHRIN ET Cic, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINP, 35 1900
Tous droits réservés
q o o V.
PRÉFACE
Entre la Réforme et la Révolution, le jansénisme est une dès grandes étapes de notre histoire. La théologie catholique, de plus en plus pénétrée par l'esprit de la compagnie de Jésus, suscite au xviie siècle de nombreuses résistances, et la hiérar- chie catholique, centralisée à Rome, menace les franchises nationales. De là procèdent, tout à la fois, le jansénisme, doctrine religieuse qui règle, sous les auspices de la grâce, les rapports de l'homme avec Dieu, et le gallicanisme, doctrine politique qui détermine les relations de l'Etat avec l'Eglise.
En ses origines, le jansénisme fut une tentative de réforme ecclésiastique et de rénovation chré- tienne. Il s'agissait de refondre la vie conventuelle, la théologie, les mœurs et l'enseignement, le corps même de la catholicité.
La régénération de la vie conventuelle est attestée par l'admirable exemple de Port-Royal-des-Champs.
La théologie de Saint-Cyran, d'Arnauld et de Pas- cal, se rejoint et se confond avec celle de Jansénius, évêque d'Ypres. C'est la grâce augustinienne en son intégrité.
VI PRÉFACE
La réforme des mœurs et de l'enseignement est également l'œuvre de la glorieuse maison des Champs, qui rayonne sur le siècle et sur la littéra- ture. Au-dedans de la communauté, les solitaires, au dehors, Racine et Boileau, Mme de Sévigné et Rol- lin, sont des éducateurs à la fois pour l'âme et pour l'esprit. Ils redressent la conscience et la pensée françaises.
Enfin, pour assainir le corps même de l'Eglise et lui rendre sa vigueur native, Port-Royal brave les bulles injustes d'Innocent X et d'Alexandre VII, engage la lutte contre les jésuites et contre la cen- tralisation ultramontaine.
Ainsi le jansénisme avoisine et seconde le gallica- nisme de Bossuet.
Sainte-Beuve a retracé le Port-Royal « priant, écri- vant, disputant», et Fa suivi jusqu'à sa dernière heure; mais il s'est arrêté au seuil du nouveau jan- sénisme.
Le premier, celui du xvne siècle, est essentielle- ment théologique. Il établit la distinction du fait et du droit; il finit avec Arnauld.
Le second commence avec Quesnel. Il \a élever la voix et interjeter appel, du pape au concile général.
L'âme de cette protestation héroïque et de cette sainte rébellion fut un prêtre de l'Oratoire, auteur d'un livre d'édification, et réduit à l'exil pour mettre en sûreté l'indépendance de sa foi.
Pasquier Quesnel était fils du libraire Jacques Quesnel, et petit-fils d'un gentilhomme écossais. Né
PHÉFACE VI!
à Paris, rue Saint-Jacques, le 14 juillet 1634, il fît ses humanités et sa rhétorique au collège de Cler- mont. Maître ès-arts en Sorbonne, la censure et l'exclusion d'Antoine Arnauld le déterminèrent à préférer, en 1657, le calme de l'Oratoire.
Sa famille offrait cette particularité de sept enfants qui tous appartinrent à l'Eglise. Son frère aîné, Simon, chanoine de Sainte-Geneviève, se retira chez les Oratoriens et mourut en 1680; son autre frère, Guillaume, fut supérieur de l'Oratoire à Lyon, puis à Orléans; François, l'abbé, s'adonna aux belles- lettres. Les filles, Geneviève et Anne-Marie, devinrent religieuses, l'une au Lys, l'autre à Gif.
Notre Pasquier Quesnel, soumis à T influence d'Arnauld, le «docteur incomparable», redoutait les ordinations prématurées. Entré à l'Oratoire en 1657, il célébra sa première messe le 29 sep- tembre 1659, après deux ans d'épreuve. C'est au séminaire de Saint-Magloire, dans la prime ferveur de sa jeunesse pieuse, qu'il entreprit un ouvrage destiné à bouleverser sa vie et à mettre en émoi, non seulement la France, mais la catholicité tout entière.
Les Réflexions morales sut* le Nouveau Testament ne furent d'abord que quelques pensées fort courtes, qui expliquaient et commentaient la parole de Jésus- Christ. Elles formaient un petit volume, imprimé chez Savreux, en 1671. A la suite d'un attentif examen, l'un des plus saints prélats de l'Église de France, Félix Yialart, évêque de Chàlons-sur-Marne,
Vitt Préface
l'adopta pour son diocèse ei, dans un mandement du 9 novembre 1671, en recommanda la lecture à son clergé et aux fidèles, « comme d'un excellent ouvrage que la Providence, dit-il, nous a mis entre les mains ».
Peu après, Quesnel publia une édition des Œuvres de saint Léon. 11 y défend avec ardeur les traditions du gallicanisme contre les prétentions nouvelles de la cour de Rome. Le livre fut loué sans réserve par l'archevêque de Reims, Le Tellier, par Bossuet et l'abbé de Rancé, mais il encourut une censure de l'index, le 22 juin 1676.
Dès lors, voilà l'auteur des Réflexions morales signalé comme suspect. L'archevêque de Paris, M. de Harlay, n'a plus qu'à trouver une occasion de le frapper. File se présente en 1681, après une assemblée de l'Oratoire où Quesnel s'était prononcé résolument pour la doctrine de saint Augustin. Il est exilé à Orléans et il y demeure quelques années, spécialement occupé de la direction des âmes. En cette voie, il précède et il annonce l'abbé Duguet, le guide éclairé des scrupules jansénistes. Mais une autre vocation l'appelle, une destinée moins paisible se prépare pour lui, dans le commerce assidu du grand controversiste Antoine Arnauld.
La victoire gallicane remportée en 1682, à l'insti- gation de Bossuet, auteur de la fameuse déclaration de l'Eglise de France et rédacteur des IV articles, provoque des représailles, de la part du Vatican. Des mesures de coercition atteignent les jansénistes et
MlEFACU l\
plus spécialement la congrégation de l'Oratoire, considérée comme le foyer de la rébellion. Quesnel apprend par Duguet qu'on va exiger la signature d'un formulaire, libellé par l'assemblée de 1684. La fuite sera pour eux l'unique moyen de se soustraire à cette rétractation humiliante. Ils rejoignent Arnauld à Bruxelles et trouvent dans l'exil la paix de la conscience. Quesnel fermera les yeux du « Père abbé », et, le remplaçant à la tête du parti, continuera les polémiques contre les jésuites et les ullramontains.
Durant trente-quatre ans, de Bruxelles d'abord, puis d'Amsterdam, il ne cessera, par d'innombrables écrits et par une infatigable correspondance, d'entre- tenir le zèle de ses amis et de ses disciples, à la cour, clans les cloîtres, dans les presbytères, au parlement; il relèvera les courages, tiendra tête à la papauté, défendra seul son livre, jusqu'à l'appel, jusqu'à la mort.
C'est dans cette retraite qu'il remania et augmenta considérablement \es Réflexions morales. Elles avaient été approuvées, le 21 février 1687, par les docteurs de la société de Sorbonne qui exprimaient en ces termes leur admiration : « L'ardeur dont les Réflexions sont pleines n'est jamais séparée de la lumière ; le cœur n'y entraîne point l'esprit ; l'esprit n'y fait point illusion au cœur. » Un jugement analogue était porté par le successeur de Félix Via- lart au siège de Châlons, Louis-Antoine de Noailles, qui recommande à son peuple et à son clergé le livre
X PRÉFACE
de Quesnel comme « le pain des forts et le lait des faibles ».
Celte approbation formulée par Noailles, le futur cardinal, fut la cause première des persécutions dirigées contre les Réflexions morales. Les jésuites se feront un point d'honneur, en cherchant à dis- créditer l'ouvrage, d'atteindre le prélat gallican qu'ils poursuivront d'une haine implacable.
Promu à l'archevêché de Paris, Antoine de Noailles, dès la première année, laissa voir sa répugnance à se déclarer contre les jansénistes, tandis qu'il mani- festait des sentiments hostiles à la compagnie de Jésus. Dans une ordonnance du 20 août 1696, obligé de prendre parti contre Y Exposition de la foi, œuvre posthume de Barcos, et de condamner un livre cher à Port-Royal, il a soin de choisir Bossuet pour col- laborateur et de conclure par une apologie de la grâce augustinienne. D'où le mot de Fénelon, prétendant que cette ordonnance « soufflait le chaud et le froid».
Alors commencent et se poursuivent les tracasse- ries des molinistes contre l'archevêque de Paris. Divers prélats, inféodés aux jésuites, publient des mandements qui interdisent la lecture des Réflexions morales. L'évêque d'Apt, Foresta de Colongue, le 15 octobre 1703, l'archevêque de Besançon et l'évêque de Ne vers, en 1707 et en 1708, devancent et provoquent le décret de l'Inquisition qui con- damne au feu le livre de Quesnel. Ce décret n'est pas reçu en France, mais il encourage les ardeurs de la faclion ultramontaine et, survenant quelques
PRÉFACE XI
mois à peine avant la destruction de Port-Royal, il proclame l'influence croissante de la Compagnie de Jésus, d'abord sur les décisions du pape, puis sur les actes du roi.
Entre temps, le P. Quesnel est arrêté à Bruxelles, le 30 mai 1703, en vertu d'un ordre arraché à Phi- lippe V, roi d'Espagne, par la toute-puissance des jésuites. Ses papiers sont saisis, examinés, copiés, expédiés en France, où la cabale s'applique à le perdre dans l'esprit de Louis XIV. Ses amis s'émeuvent, son frère Guillaume accourt à Bruxelles avec l'avocat Brunet. Le pauvre Quesnel risquait fort de terminer dans les prisons d'église une exis- tence languissante, comme le P. du Breuil et tant d'autres innocents inculpés de jansénisme, lors- que avec l'aide de deux aventuriers hardis et dévoués il réussit à s'évader. Nous donnerons une relation de cette délivrance, qui met en scène le digne ora- torien, sortant en chemise par un trou percé dans la muraille et parcourant les rues de Bruxelles sous un déguisement féminin. Réfugié à Amsterdam, il demeura seize années à la tête d'un petit monastère domestique, où viendront prendre place de fidèles amis, exilés à leur tour, les docteurs de Sorbonne Petitpied et Fouillou.
Cependant, les deux évêques de Luçon et de la Rochelle , parfaits molinistes, vont pousser l'audace jusqu'à faire afficher à Paris, sur les murs mêmes de l'archevêché, la censure du livre de Quesnel. Noailles, dans un mandement publié le 28 avril 1711,
XII PRÉFACE
s'élève hautement contre cet outrage infligé à ses droits et à sa personne. Loin d'être soutenu, il est désavoué par Louis XIV. Un arrêt du conseil, en date du 11 novembre 1711, révoque le privilège des Réflexions morales, en défend le débit et la réim- pression. L'année suivante, le parlement condamne l'ouvrage au feu, et, pour l'anéantir, la cour de France demande à la cour de Rome la flétrissure suprême d'une bulle pontificale.
Tandis que l'archevêque de Paris perd son crédit et la bienveillance' du roi, Quesnel combat pied à pied, fait front à toutes les attaques, entasse mé- moires et justifications, écrit et correspond sans trêve. Lorsque la bulle Unûjenitus vient, en 1713, le noter d'hérésie, abandonné pour un temps par le faible Noailles, il retrouve, à près de quatre-vingts ans, une vigueur de plume presque juvénile. Passant de la défensive à l'offensive, il organise, au seuil même du tombeau, le parti de l'Appel, qui va lui survivre en la personne des quatre évêques, Colbert de Croissy, Soanen, de Langle et La Broue. Ceux-là, plus fermes qu'un cardinal de cour, protesteront jusqu'à leur dernier sou file contre l'injuste condam- nation qui frappe l'oratorien janséniste.
Dans la volumineuse correspondance de Quesnel, que renferment les archives du séminaire ancien- catholique d'Amersfoort et dont nous avons dû la communication à l'inépuisable obligeance de M. le président J.-J. van Thiel, il était indispensable de faire un choix. Pour rester dans la limite de deux
PRÉFACE XIII
volumes assez copieux, nous avons éliminé toutes les lettres trop exclusivement théologiques et retenu celles, plus vivantes et plus humaines, qui com- portent un intérêt historique ou littéraire.
Lorsque, pendant de longues années, on a feuilleté, dans l'intimité des manuscrits, une correspondance qui s'étend sur une période de plus d'un demi-siècle, de 1667 à 1719, peut-être la juge-t-on avec des yeux prévenus, avec l'enthousiasme d'une sorte d'affection rétrospective. Pourtant il nous semble ne pas nous abuser, en attribuant à ces lettres la valeur d'un document véridique, d'une contribution utile à l'histoire politique et religieuse. Elles éclairent d'un jour nouveau le règne de Louis XIV.
D'un style alerte et sobre, plein d'animation dans la jeunesse, de solidité dans l'âge mur et de grandeur sereine vers le déclin, cette correspondance se lit avec une sympathie et une admiration croissantes pour l'exilé stoïque, dont la vie se partageait à Amsterdam entre le travail, la prière et l'amitié.
« Il suffit, dit Voltaire avec dédain, d'être novateur pour être austère. » Et par là il prétend ravaler le proscrit qui, libre et hors de communauté, ne se départit pas un seul jour de la discipline sévère de l'Oratoire. Le sarcasme voltairien n'entame ni la noblesse de ce caractère ni l'intrépidité de cette conscience.
Quesnel aura eu la douleur de voir l'ultramonta- nisme envahir FEglise de France ; il aura assisté à la revanche de Rome, atteinte dans son orgueil et son
XTV PRÉFACE
infaillibilité par la déclaration de 1682. Mais l'Appel va secouer la léthargie et ranimer les ardeurs du gallicanisme. En excitant à la lutte les jansénistes et les parlementaires contre les insolentes prétentions du molinisme, en chassant « l'esprit de langueur», il travaille à l'œuvre libératrice du réveil national. Les appelants de 1717 sont les devanciers de la philoso- phie et de la tolérance, les précurseurs de la Révolu- tion que le bas clergé patriote saluera comme une aurore de justice.
CORRESPONDANCE
DE
PASQUIER QUESNEL
Pasquier Que s ne l à François Quesnel, son frère1
Dijon, 20 août 1668.
Mon très cher Frère,
Vous aviez bien raison de croire que je serais sur- pris à la lecture de votre lettre2, quoique je n'aie jamais douté de la miséricorde de Dieu sur toute notre famille, en ayant eu tant de preuves en ma personne, comme vous le savez. Je ne croyais pas pourtant qu'il voulût faire un second miracle en votre personne, comme il l'avait fait en la mienne. Mais je connais
1. François Quesnel (surnommé l'abbé Quesnel), acolyte et confrère de l'Oratoire, se retira à Saint-Magloire en 1670. Il y était encore en 1717. Ce fut lui qui déposa à l'officialité de Paris l'acte d'appel de son frère.
2. Voici un passage de cette lettre de François Quesnel, écrite de Paris, en 1668 : « Je me sentis fortement poussé à prendre la réso- lution et le dessein qui occupent maintenant toutes mes pensées. Cette résolution s'est trouvée si conforme à mes inclinations et occu- pations passées et présentes que je ne pourrai jamais assez admirer la merveilleuse providence d'un Dieu qui ne dédaigne pas de s'accom- moder ainsi à nos faiblesses : c'est de dédier entièrement ma personne et ce qui en dépend aux missions de la Gochinchine etduTonkin. » (Archives d'Amersfoort, Lettres à Quesnel.)
i. 1
2 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUËSNEL
bien maintenant que Celui dont les miséricordes sont sans nombre ne vous aime pas moins qu'il m'a fait, et s'il était permis d'être jaloux et de censurer la conduite de Dieu, j'aurais quelque sujet de me plaindre de ce qu'il ne m'a pas choisi pour une entreprise aussi sainte et aussi généreuse que celle où vous croyez qu'il vous appelle. Je la trouve si extraordinaire et si au-dessus des forces des personnes de votre complexion, de votre humeur et de la vie douce et paisible que vous avez menée jusqu'à présent, que je n'ai garde de vous donner un conseil aussi difficile et dangereux, comme est celui que vous demandez.
Vous prétendez être le Sauveur de la Cochinchiae. Sans l'avoir mérité et sans avoir auparavant travaillé à vous vaincre et à surmonter vos inclinations, vous prétendez travailler à la perfection et au salut des autres; cependant vous n'avez pas presque commencé à faire le premier pas pour votre perfection. Il faut, pour n'être pas de simples canaux de la grâce, il faut être aussi des bassins, c'est-à-dire qu'il faut que vous soyez premièrement rempli pour en donner aux autres. C'est pouquoi le premier conseil que j'ai à vous donner, c'est de tâcher de mériter cette grâce, après laquelle vous aspirez, par une sérieuse retraite, par un combat intérieur que vous devez livrer à vos passions. Si les vocations les plus connues et qui n'ont besoin que des moindres grâces demandent cependant qu'on y pense plusieurs années, jugez si vous devez entreprendre une vocation comme celle où vous voulez entrer, sans y avoir pensé mûrement et sérieusement. Vous dites qu'il y a longtemps que vous roulez ce dessein dans votre esprit et que vous en repassez toutes les difficultés, que toutes les relations que vous avez lues de ces missions Vous y ont extraordinairement excité, et que vous avez pris depuis deux ou trois mois pour directeur le supérieur de ces missions. Tout cela n'est point une
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 3
preuve certaine des volontés de Dieu sur vous. Au contraire, je n'y vois rien que de naturel et d'ordinaire. Qui n'est point animé aux grandes actions, en lisant les belles actions ? Qui n'est point excité à la couronne du martyre, lorsqu'on lit les combats généreux de nos chrétiens, puisque la lecture des histoires profanes fait la môme impression et qu'on a vu souvent des insen- sés prendre des résolutions extravagantes après avoir lu des romans? L'esprit de l'homme est une cire molle qui prend facilement les impressions des choses qui sont plus conformes à notre humeur et à notre tempé- rament. Votre humeur mélancolique peut avoir beau- coup contribué à votre dessein. Ce tempérament porte facilement à la lecture. Ces relations étant tombées entre vos mains, vous les avez lues ; elles vous ont plu ; vous avez admiré le courage de quelques jeunes hommes, et ensuite vous avez pris feu. Pour l'allumer davantage, vous avez pris pour directeur celui qui doit être tout rempli du zèle de ces missions, puisqu'il en est comme le chef, et qui n'a pas manqué de vous parler conformément à cet esprit, mais non pas celui dont Jésus-Christ veut vous remplir.
D'ailleurs, pour ces sortes d'emplois, il faut être expert dans les langues; il faut un feu extérieur, une facilité de parler, une force d'esprit, une constance inébranlable, un courage intrépide, un amour de Dieu et du prochain à l'épreuve ; enfin il faut avoir sa vie entre les mains, pour la donner quand on vous la demandera. Vous n'avez rien de tout cela ! Vous êtes fort mélancolique, un peu rêveur; vous avez difficulté à parler et à vous énoncer ; votre esprit, quoiqu'il soit assez fort pour soutenir les premiers chocs et les acci- dents ordinaires, je doute s'il résisterait aux grandes adversités, à l'extrême faim, à la pauvreté, aux incom- modités qu'il faut essuyer durant plusieurs années, et par mer et parterre. Je ne doute point que vous n'ayez
4 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
beaucoup de constance pour la foi et beaucoup cT amour pour votre prochain ; mais songez à la parole de vérité qui, voulant faire comprendre la charité infinie de Jésus- Christ, dit ces paroles : Majorera caritatem nemo habet ut animaux suam ponat guis pro amicis suis. Jugez si vous serez prêt de la donner pour des inconnus et des païens. Je sais bien que Dieu donne toutes ses grâces, quand il appelle à ces états. Mais, quand on n'est pas appelé, voyez dans quel danger vous vous mettez. Son- gez aussi à ce que Dieu demande de vous pour le sou- lagement et l'assistance d'une mère que vous aban- donnez quasi sur le bord de la fosse. Car, enfin, quoique Dieu nous commande quelquefois de quitter tout, et son père et sa mère, pour le suivre, vous savez aussi le soin tout particulier qu'il a eu de sa mère dans le fort môme de ses douleurs à la croix. Il la remit entre les mains de saint Jean. Entre les mains de qui la remettez-vous? 11 n'y a point d'apparence que Dieu veuille que vous l'abandonniez dans cet âge. Fermez- lui les yeux, assistez-la jusqu'au dernier soupir, et puis alors vous irez où Dieu vous appellera. Vous aurez encore assez de moisson pour vous dans sept ou huit ans dans ce pays étranger, comme il y en a mainte- nant ; et cependant vous vous disposerez à ce grand ouvrage. Je ne sais où vous pourrez vous retirer pour vous disposer ; car les conseils que je vous donnerais vous paraîtront suspects, et vous vous laisserez facile- ment persuader que, vous aimant beaucoup, je serais bien aise que votre retraite se fît dans quelqu'une de nos maisons, afin d'en prendre l'esprit. Mais, si vous l'avez cru, désabusez-vous. Je ne vous souhaite point plus dans l'Oratoire qu'ailleurs. Vous pourriez vous retirer à Saint-Magloire * ou à Notre-Dame-des- Vertus2.
1. Maison et séminaire de Saint-Magloire, dépendance de l'Oratoire, à Paris.
2. Maison de l'Oratoire, à Aubervilliers.
CORRESPONDANCE DE PASQUTER QL'ESNEL 5
Si ces lieux ne vous plaisent pas, ou que ce soit trop proche des parents, je vous indiquerai bien un véri- table lieu de retraite, de séminaire, de mission, chez un des plus saints évéques de France *, au jugement môme de ses plus grands ennemis, dont le diocèse est tout plein de déserts, de montagnes, et la plupart de ses habitants guère moins sauvages que ceux de la Gochinchine.
(Archives d'Amersfoort.)
Rétractation de la signature du formulaire et de la censure de M. Arnauld'1
Jour de saint Augustin, 1673.
Il y a longtemps que je pense sérieusement devant Dieu aux deux souscriptions que Ton a exigées de moi, il y a plusieurs années, — l'une contre messire Antoine Arnauld, docteur en théologie de la maison de Sor- bonne, et l'autre contre Mgr l'illustrissime Corneille Jansen, évoque d'Ypres, — et que Dieu m'a fait la grâce de me donner une douleur très sensible de l'injustice que j'ai commise contre ces deux personnes en souscrivant à leur condamnation, et de la lâcheté avec laquelle j'ai abandonné leur innocence dont j'étais convaincu.
J'ai eu plusieurs fois le dessein d'en faire une rétrac- tation authentique qui rendît témoignage de mon repentir, et je n'ai omis jusqu'à présent de l'exécuter
1. Nicolas Pavillon, évêque d'Aleth, un des quatre prélats opposés à la bulle contre Jansénius.
2. Cette Rétractation explique à merveille les sentiments de Quesnel sur 1' ' Auç/ustinus de Jansénius, la censure d'Antoine Arnauld en Sorbonne et la signature du formulaire, — les trois questions capitales qui dominent la querelle du jansénisrne.
6 CORRESPONDANCE DE PASQE1EK QUESNEL
que parce que, me considérant uniquement, j'étais persuadé que mon nom était trop peu de chose pour pouvoir donner aucun poids aux deux censures qu'on m'avait obligé de signer.
Mais, considérant depuis qu'il pourrait naître un jour certaines conjonctures dans lesquelles on se servi- rait de cette signature contre les personnes ci-dessus nommées ou contre leur mémoire, et que je suis obligé de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour empê- cher le mauvais usage qu'on pourrait faire de mes souscriptions, je me suis résolu de les rétracter en la meilleure forme et manière que je le puis maintenant, et que la crainte de troubler la paix de l'Eglise m'empêche de rendre publique.
Je déclare donc, par ce présent écrit, que, quand j'ai souscrit la censure prétendue de la Faculté de théo- logie de Paris contre quelques propositions d'une lettre de M. Arnauld, je ne l'ai fait que parce qu'on l'a exigé de moi, comme une condition nécessaire pour pouvoir être admis à l'examen de bachelier en théologie auquel je me présentais alors; et que, bien loin que je fusse persuadé de la justice de cette censure, au contraire j'étais convaincu qu'elle avait été entreprise par la cabale des ennemis de ce docteur, qu'elle avait été faite contre les formes usitées et nécessaires en telles occasions ; que la Faculté n'avait point eu la liberté ordinaire de ses suffrages, et que les propositions de droit, qui y sont condamnées d'erreur, étaient, en termes formels et dans leur propre sens, de saint Augustin et de saint Chrysostome, et ne contiennent autre chose que la doctrine de la nécessité de la grâce efficace pour toute bonne œuvre, comme j'en suis encore présentement très persuadé.
C'est pourquoi je révoque, je rétracte et je veux être tenue pour nulle et de nulle valeur, la souscription que j'ai faite pour lors de ladite censure contre M, Arnauld,
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 7
Je désirerais de bon cœur ne l'avoir point faite et qu'il fût en mon pouvoir de l'effacer, espérant que M. Arnauld me pardonnera la faute que j'ai faite en cela contre lui, et m'obtiendra par ses prières le pardon que j'en demande très humblement à Dieu.
Quant à la souscription des bulles de nos Saints- Pères les papes Innocent X et Alexandre VII, auxquelles étaient joints les mandements de M8' l'archevêque de Paris, je ne la rétracte point pour ce qui regarde la question de droit{ et la condamnation des cinq pro- positions qui y sont condamnées et que je condamne très sincèrement comme contenant des sens tout à fait hérétiques, mais pour ce qui regarde la question de fait, selon laquelle on attribue à feu Mgr l 'évoque d'Ypres ces cinq propositions dans leur sens hérétique et condamné.
J'ai une très grande douleur d'avoir souscrit le for- mulaire et d'avoir paru, en le souscrivant, reconnaître et assurer que Mgr d'Ypres a soutenu la doctrine héré- tique des cinq propositions. Il est vrai que je n'avais pas alors assez lu son ouvrage, intitulé Augustinus, dans lequel les auteurs du formulaire prétendent que les cinq propositions sont contenues, pour pouvoir assu- rer qu'elles n'y étaient pas ; mais j'avais au moins un très grand sujet de douter qu'elles y fussent, sachant qu'on ne les y avait jamais pu montrer. Et, comme j'étais même persuadé par divers préjugés, par l'estime et la confiance que j'avais pour ceux qui assuraient que ces propositions n'étaient point dans Y Augustinus, et par la lecture de divers écrits, que ces propositions n'y étaient point en effet, je confesse que j'ai encore commis par ma souscription une très grande faute contre la sincérité chrétienne. C'est pourquoi je rétracte
1. Voici cette fameuse distinction du fait et du droit, qui a pesé si lourdement sur la destinée de port-Royal.
8 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
et je révoque, autant qu'il est en moi, cette souscrip- tion touchant le fait,
(Archives d'Amersfoort.)
Quesnel à.
12 octobre 1676, Paris.
On se promet beaucoup de bien du nouveau pape1 et du cardinal Cibo". Dieu veuille que nous ne soyons pas trompés et que le pontificat ne change rien dans ses mœurs, comme il fit dans la personne d'Alexandre VII !
Il paraît, depuis que vous êtes parti, un livre contre le Nouveau Testament de Morts. On dit que c'est l'ouvrage du sieur Mallet3, docteur et grand-vicaire de Rouen, des PP. Maimbourg4 et Gommire5, jésuites. M. de Paris l'estime. Gependant des gens d'esprit, qui en ont vu quelque chose, n'ont que du mépris pour ce livre et ne croient pas qu'il mérite qu'on y réponde. On m'a assuré qu'il y a plus de huit ans que ces illustres personnages y travaillent.
1. Benoît Odescalchi, élu pape sous le nom d'Innocent XI, le 21 sep- tembre 1676.
2. Alderan Cibo, prince de Masse, né en 1613, promu au cardinalat par le pape Innocent X, en 1645, et nommé ministre d'Etat par Inno- cent XI, fut compromis avec le cardinal Petrucci, en 1687, dans l'affaire du quiétisme.
3. Charles Mallet, docteur de Sorbonne, écrivit deux ou trois ouvrages à l'occasion de ia publication du Nouveau Testament de Mons. Il accusa les traducteurs de morale corrompue, touchant la chasteté, et préten- dit que l'Ecriture Sainte ne devait pas être donnée au peuple en langue vulgaire. La réponse de M. Arnauld, parue en 1680, malgré les menaces de la cour, « abîma le pauvre monsieur Mallet », selon l'expression de Bayle. 11 en mourut, comme foudroyé, le 20 août 1680.
4. Le P. Maimbourg, jésuite, fut un des plus acharnés contre la pre- mière traduction janséniste de la Bible, connue sous le nom de Nou- veau Testament de Mons .
5. Jean Commire, jésuite et poète latin, célèbre parmi les gens de lettres de son temps, rnourut en i7Q2, à soixante-dix-sept ans,
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 9
Quesnel à Etienne Le Camus1, évêqiœ de Grenoble
28 novembre 1676. Monseigneur,
On m'a obligé de me donner l'honneur de vous écrire et de vous faire connaître l'état où sont les affaires depuis que je suis de retour de Saint-Thierry. Je ne vous dirai rien, Monseigneur, que ce qui regarde la congrégation de l'Oratoire, par rapport à la cause commune de l'Eglise.
Un des nôtres, professeur en théologie dans notre collège de Riom, y a fait soutenir cette année une thèse sur la matière de la grâce, après l'avoir envoyée à notre Père Général, qui, l'ayant examinée avec son conseil, n'y trouva rien que de conforme à la doctrine des thomistes les plus célèbres, dont les paroles mêmes sont transcrites en plusieurs endroits2. Cependant nos bons amis, qui ont jalousie de notre théologie de Riom qu'ils ont dessein de faire casser, s'ils peuvent, à cause du voisinage de Glermont où ils en ont une, ont envoyé la thèse en cour. Le roi en parla à Msv l'arche- vêque de Paris, et ce prélat en avertit nos Pères, leur montrant la thèse que le roi lui avait mise entre les mains, en leur disant en même temps qu'il avait assuré le roi que, s'il y avait quelque chose à blâmer dans celte thèse, c'était plutôt d'être semi-pélagienne
1. Etienne Le Camus, né en 1632, évêque de Grenoble en 1671 et cardi- nal en 1686. « L'un des grands convertis du siècle », l'appelle Sainte- Beuve, qui nous montre le contraste de ses années mondaines et débau- chées, comme aumônier du roi, avec les admirables vertus de sa vie d'évêque et de pénitent.
2. Le Camus répondait à Quesnel, le 15 février 1676 : « Je ne sais ce qu'on peut trouver à redire dans la thèse que vous m'ayez envoyée, si ce n'est qu'elle n'est pas à temps. Est ratio verum tacendi, » (Amers^ (port, lettres du cardinal Le Camus.)
iO CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
ou pélagienne que janséniste. Et" cependant que nos Pères se croyaient en assurance sur cette parole, nos adversaires ont trouvé moyen de faire renvoyer l'affaire au roi. On ne sait point si Sa Majesté l'a fait examiner de nouveau à Paris ; mais enfin on lui a fait entendre que cette thèse était pleine de jansénisme, et on a rendu un arrêt au Conseil, par lequel le professeur, nommé le P. Archaimbaud1, est interdit par tout le royaume et relégué à Montmorency, « pour avoir, dit l'arrêt, renouvelé et soutenu dans cette thèse toutes les cinq propositions de Jansénius ».
On croit qu'il n'est plus temps de dissimuler et que l'Oratoire doit demander justice au roi, comme on pourrait faire par une requête qui exposât l'état des choses, l'injustice et la mauvaise foi de nos adver- saires, et le dessein qu'ils ont de ruiner notre congré- gation.
Faites-nous, s'il vous plaît, cette grâce, Monseigneur, de nous dire ce que nous pouvons faire, quelles mesures nous pouvons prendre et quels secours on peut attendre de Nosseigneurs les évoques.
Quesnel à Etienne Le Camus
Décembre 1616. Monseigneur,
Je ne suis point surpris d'apprendre, par la lettre dont Votre Grandeur m'a honoré, qu'on parle en mau- vaise part de notre congrégation en plusieurs endroits
1. Nous avons sous les yeux une lettre manuscrite de ce P. Archaim- baud à Quesnel (3 octobre 1676). Il voudrait obtenir quelques approbations à sa thèse « pour censurer la censure de ceux qui l'ont censuré » ; puis il ajoute : « Nous ne faisons que commencer à souffrir, nous devons bien nous attendre à autre chose, puisqu'on commence à envoyer nos Pères hors de nos maisons, » (Archives d'Amersfoort.)
CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL 11
du royaume et qu'on s'efforce de rendre notre doctrine suspecte auprès de Nosseigneurs les évoques. Il y a longtemps que nos ennemis déclarés emploient toutes sortes d'artifices pour nous décrier dans leur esprit, et qu'ils tâchent même de nous faire passer auprès des puissances pour des personnes remplies d'erreurs et mal intentionnées pour le bien de l'Etat. Mais leur animosité et leur malignité contre nous s'est tellement augmentée, depuis quatre à cinq ans, que, s'il suffit d'être accusé pour être criminel, nous devons passer pour coupables des plus grandes hérésies dans l'esprit de beaucoup de personnes.
Quesnel à M. Vialartx, évêqite de Chdlons
Novembre 1678.
Je me suis donné l'honneur de vous écrire, il y a environ trois semaines. Je vous mandai alors, Monsei- gneur, ce qui s'était fait dans une misérable assemblée où j'avais le bonheur de n'être pas2. Quelque désir que j'aie d'en pouvoir ensevelir et enterrer la mémoire, je crois vous devoir envoyer ce que l'on en a imprimé. Vous y verrez un exemple déplorable d'une domination terrible dans un prélat, et, d'un autre côté, d'une fai- blesse inconcevable et dune crainte qui a empêché
i. Félix Vialart de Herse, évêque de Châlons-sur-Marne (1640-1680), un des prélats les plus pieux et les plus éclairés du clergé de France, avait approuvé, en 1671, la première édition du livre du P. Quesnel, Abrégé de la morale de l'Evangile, ou Pensées chrétiennes sur le texte des quatre évangêlistes. Ce simple ouvrage était destiné à un retentis- sement considérable et tout à fait inattendu.
2. Fameuse assemblée où M. de Harlay, archevêque de Paris, fait un premier essai pour altérer l'esprit de l'Oratoire et « purger de jansé- nisme » la congrégation,
12 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
ces pauvres gens de discerner même ce qu'on leur demandait d'avec ce qu'on ne leur demandait pas, et qui les a fait aller plus loin qu'on ne les voulait pousser. Il est vrai que le P. Thomassin1 a été l'âme de toute cette cabale et qu'il s'est servi de la faveur de son pro- tecteur pour établir ses sentiments. A quoi le bon P. de Mouchy a beaucoup servi, ayant intimidé tout le monde par sa crainte, que l'on a trouvée d'autant mieux fondée qu'on sait qu'il approche M. le Chancelier et que ce magistrat a beaucoup de confiance en lui. Enfin, l'abandon où on s'est trouvé en toutes occasions, où l'on n'a trouvé ni évèques, ni docteurs qui voulussent rendre témoignage aux propositions les plus catho- liques, quand une fois elles étaient accusées devant les puissances, a fait que les autres ont lâché le pied sans rien examiner, s'étant contentés de se persuader que l'on sauvait la prédestination gratuite et la grâce efficace, — ce qui n'est pas, à mon avis. La Lettre au roi a été dictée par Mgr l'archevêque, et le reste dressé par ses ordres et selon ses idées. Il y a sujet de craindre qu'on ne fasse recevoir ce nouveau formu- laire par toutes les communautés, car le prélat a déjà envoyé quérir les assistants de Sainte-Geneviève et leur a dit de venir demander aux nôtres copie de ces papiers et de s'y conformer. Ils se sont arrêtés à saint Thomas, et ils ont bien fait. Mais je ne sais si on se contentera de cela.
1. Louis Thomassin, né en 1629, entra à l'Oratoire à l'âge de quatorze ans. Il était professeur à Saint-Magloire depuis 1654. D'un caractère très timide et grand travailleur, il fut toujours épouvanté de tout ce qui pouvait déranger l'uniformité de sa vie. M. de Pontchàteau, dans son Journal (Sainte-Beuve, Port-Royal, V, 333), dit, comme Quesnel, que le P. Thomassin a été le promoteur de tout ce qui s'est passé à l'assem- blée de 1678 : « Cet homme a été autrefois très attaché à la doctrine de saint Augustin; la crainte d'être persécuté et d'être obligé de quitter le séjour de Paris et ses livres lui donna la pensée de changer de sen- timent. Et, comme on le décriait sur tout, il changea aussi à l'égard, 4e tout. »
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 13
Quesnel à un Père de V Oratoire
24 juillet 1679.
Je ne sais si vous savez l'histoire du sermon de Reims, à Saint-Pierre-aux-Nonnes ; cela mériterait hien que M. l'archevêque en fût informé. Le recteur des jésuites d'ici, qui est plein de l'idée d'un certain paradis qu'il a fabriqué, où il prétend qu'il y aura des violons et des festins, et tout ce qui sert aujourd'hui à faire les parties de divertissement, prêchant une de ces pauvres nonnes, après avoir fait sa description en lui donnant des yeux de Vénus, le sein d'une Danaé,etc, et avoir donné à son époux la beauté d'un Adonis, dit enfin que, pour ces belles noces, il ne manquait que les violons, mais qu'après tout ils n'y manqueraient pas, parce que le corps de la novice était un véritable violon qui devait servir à cette harmonie, ou plutôt un orgue composé de soixante et je ne sais combien de tuyaux. J'ai vu la lettre d'un bénédictin de Reims, de la con- grégation de Saint-Maur, qui dit qu'il fut bien un quart d'heure à jouer sur ce violon, et l'on ajoute que le regret du prêtre qui était eu fonction fut de n'avoir pas quitté la chasuble à l'offertoire et laissé là la messe, parce qu'il fut obligé de l'achever dans un combat per- pétuel des imaginations dont ce beau sermon l'avait rempli. Il faudra pourtant bien s'assurer si c'est au vrai le recteur, nommé le P. Gomisin le vieux. Je sais bien qu'il était à Reims en ce temps-là. Le béné- dictin en fait une telle description que c'est lui-même, et toute la ville dit ici que c'est lui. Il y retourne demain ou après, je ne sais pourquoi.
14 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à Antoine Arnaidd1
5 décembre 1679.
Je m'étais, Monsieur, mon très cher et très honoré oncle, donné l'honneur de vous écrire deux lettres, depuis la dernière que vous avez reçue de moi ; mais, ayant trouvé un homme qui a un petit commerce, qui m'a dit que vous étiez allé en voyage, je ne vous les ai point envoyées. Elles m'ont servi à allumer mon feu, ce qui est toujours de quelque sorte d'usage.
Mon petit cousin2 m'a mandé que vous vous portiez bien, ce dont, mon cher oncle, j'ai bien de la joie, je vous en assure; et c'est, en vérité, la seule que je puisse avoir, n'ayant pas l'honneur d'être auprès de vous. J'étudie toujours, mais avec mes études j'étudie le monde, qui est un grand et beau lieu, et où il y a bien des choses à apprendre. M. le duc d'York est vice- roi d'Ecosse, où il est à présent. On l'a fait aussi vice- roi d'Irlande. M. d'Àlbon3, qui était un grand dévot, est mort. M. Picoté, prêtre de Saint-Sulpice, qui était un grand directeur, est mort nussi. Le mariage de M. de La Rochc-Guyon et de MUe de Louvois'1 s'est fait le jeudi 22 de novembre, en plein midi, à Saint-Roch, paroisse de la demoiselle. Il y eut un très grand souper et une illumination chez M. de Louvois. Vous autres
1. Antoine Arnauld, qui fut, dit Sainte-Beuve, traqué et caché trente- quatre ans sur cinquante, quitta secrètement la France, le 17 juin 1679, pour n'y plus rentrer. Cette lettre lui est adressée à Valenciennes.
2. M. Guelphe, secrétaire et compagnon d'Arnauld.
3. Gilbert-Antoine d'Albon, comte de Ghazeul, chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans.
4. Madeleine-Charlotte Le Tellier, fille du marquis de Louvois, ministre et secrétaire d'Etat, épousa, le 22 novembre 1679, François, duc de La Rochefoucauld de La Roche-Guyon, prince de Marsillac, grand- maître de la garde-robe du roi.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 15
Flamands, vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'une illumination. C'est une grande salle, ou une chambre, ou une galerie extrêmement éclairée. Chez M. de Louvois, c'était une galerie. On m'a dit que M. le Chancelier avait donné à la mariée 100.000 écus, M. de Louvois autant, le roi autant, et M. l'archevêque de Reims 100.000 livres. Ce même jour-là, M110 de Soubise prit l'habit à Malnou [Port-Royal) de Paris. M. l'abbé Colbert l y prêcha, et y prêcha bien. M. l'archevêque de Paris fit la 'cérémonie avec sa bonne grâce ordinaire. Mon Dieu! on dit de lui, par Paris, une histoire ter- rible. Un gentilhomme nommé Pierrepont, qui a été lieutenant des gardes du corps, avait une demoiselle, fille d'une chanteuse. Il mettait cette fille2, tantôt dans un petit couvent, tantôt dans une chambre garnie, et tantôt chez lui. M. de Paris, dit-on, ayant ouï parler de cette personne, l'a fait venir souvent à l'archevêché. On prétend qu'elle y allait à toutes les heures. M. de Pierrepont a pris ces visites-là pour une infidélité, et, un soir fort tard, ou un matin d'assez bonne heure, ayant trouvé la demoiselle sortant de chez M. l'arche- vêque, il l'a battue. M. l'archevêque s'en est plaint à tout le monde. M. de Pierrepont, suspendant un peu sa colère, et faisant réflexion qu'il ne lui pouvait être utile d'avoir M. de Paris sur les bras, l'est allé trouver, l'a prié d'excuser l'emportement qu'il avait eu, dont il n'avait pu être le maître envers une infi- dèle dont il se croyait outragé ; qu'il ne croyait pas qu'il y prît intérêt, mais que, connaissant mieux les choses, il ne verrait plus cette fille et la lui cédait. On ajoute qu'à cela l'archevêque le baisa de tout son cœur.
1. Jacques-Nicolas Colbert, fils du grand Colbert, sera coadjuteur et archevêque de Rouen.
2. M110 de La Varenne, qui devint plus tard M'no de Vieuxbourg, belle- sœur d'une Mme de Vieuxbourg fort en vogue au xvm° siècle dans le inonde janséniste.
16 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
Cependant on veut que ce M. de Pierrepont, n'étant pas homme tout à fait à se contraindre, est allé trouver une dame1 qui demeure au bout de l'île; qu'ils ont fort pesté à communs frais ; que la dame montre les lettres qu'elle a de M. de Paris; que Pierrepont conte cette histoire-là à quiconque lui veut faire le plaisir de la lui entendre dire. Je ne crois pas que ce soit vrai ; il faut que M. de Paris ait des ennemis. Ma raison de douter est que l'on a dédié un livre à M. de Paris, où l'on le compare à saint Basile. Or cette histoire serait fausse de saint Basile ; doncques, etc.
M. le prince de Guémenée2 a épousé M1Ie de Coche- filct, qu'il avait aimée avant que d'épouser Mlle de Luynes. Toute sa famille est mécontente. Elle est fille d'un cordon-bleu.
Un curé est mort dans le diocèse de Boulogne; il avait résigné sa cure à son vicaire. M. l'évêque de Bou- logne avait destiné cette cure, dans son esprit, pour un autre. Quand le vicaire vint demander un visa, M. de Boulogne, qui voulait le trouver incapable, l'interrogea extrêmement et le renvoya comme ignorant. Le vicaire se pourvoit à Beims. On l'y interroge; il est trouvé assez docte; on lui donne là un visa; il vient prendre pos- session. L'évoque l'interdit de tous ses ordres; il appelle à Beims de la sentence d'interdiction. On y reçoit son appel et, à la requête du promoteur de Beims, on cite l'évêque de Boulogne. Je ne sais pas ce que cette affaire deviendra ou est devenue. Le curé des Saints-Innocents a prêché aux Jésuites de la rue Saint-Antoine, le jour de saint François-Xavier, et les a fort loués.
1. Mmc de Bretonvilliers, chez laquelle M. de Harlay fréquentait assidû- ment, ce qui lui fit donner le sobriquet de « Visiteur de l'île Notre- Dame ».
2. Le prince de Guémenée perdit sa première femme, Marie-Anne d'Albert-Luynes, âgée de dix-sept ans, le 21 août 1679, et épousa Char- lotte-Elisabeth de Cochefilet, fille du comte de Vauvineux, quatre mois après.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 17
M. de Pomponne1 n'est plus secrétaire d'Etat. C'est en sa place M. Golbert, l'ambassadeur2, qui était, depuis peu, président à mortier. M. de Ménars, dit-on, aura sa charge de président. On dit que M. de Pom- ponne a reçu sa disgrâce avec fermeté. J'étais hier en voiture, où l'on disait qu'il était content devant le monde et dans son cabinet, mais que, quand il vient dans sa chambre et qu'il voit ses enfants, il s'attendrit. Quelques gens ont dit que le jansénisme avait eu quelque part à sa disgrâce; mais la reine a dit tout haut et publiquement que ce n'était point du tout cela.
Le curé de Saint-Paul a donné un souper à ses ecclé- siastiques et quelques-uns de ses paroissiens. Il y avait soixante ou quatre-vingts personnes. Gomme c'était un repas clérical, chacun avait sa portion. On apporta à chacun un poulet fricassé, une salade, des olives, un canard, une poularde, une perdrix, des cardes, deux pommes, deux biscuits, une assiette de confiture liquide, une assiette de confiture sèche, un poupelin et une tourte.
Le feu évoque de Gap est mort de l'ennui d'avoir ses bulles gratis. Il alla pour cela à Rome; il était ami de M. le cardinal de Bouillon, qui les lui fit avoir pour rien, et il eut d'une femme qu'on ne m'a point nom- mée une incommodité pour de l'argent, de laquelle il est mort quelque temps après être revenu dans son diocèse.
Le maître de la Pomme de Pin, de Lyon, a dit à des gens qui en sont revenus depuis peu qu'il n'y avait pas
i. Le marquis de Pomponne, second fils d'Arnauld d'Andilly, était secrétaire d'Etat depuis 1671. Louis XIV, pour expliquer sa disgrâce, dit que «son emploi était trop grand et trop étendu pour lui, qu'il avait souiï'ert plusieurs années de son opiniâtreté et de sa faiblesse ». 11 fut rappelé après douze ans et resta toujours un janséniste craintif et sans influence.
2. Charles Colbert, marquis de Croissy, frère du grand Colbert, fut l'un des ambassadeurs extraordinaires pour la paix de Nimègue.
i. 2
18 CORRESPOND;\NCE DE PASQUIER QUESNEL
longtemps que M. Arnauld y était passé. L'abbesse de Jouarre1 y est retournée, tout aussi maîtresse qu'aupa- ravant. Ses nièces sont sorties et sont au manoir des Champs. Seize ou vingt religieuses ont aussi voulu sortir; les parents de quelques-unes ont fait des pas pour cela et ont présenté des placets qui ont été inu- tiles. Le P. de la Chaise a dit en secret qu'il n'y avait pas moyen de n'être point pour les supérieurs.
Mmc d'Efiiat est gouvernante des enfants de Monsieur, en la place de Mme de Clérambaud. M. l'abbé d'Ef fiât2 l'a raccommodée avec le marquis d'Effiat et, depuis la réconciliation du mari et de la femme, on a fait cela pour elle.
Mme de Grancé a énormément plu et été régalée de pêches en Espagne. Le roi d'Espagne lui a donné une boîte de diamants de douze mille écus et une pension, sa vie durant, de douze mille écus sur Bruxelles. M. de Los Balbazès l'a priée de demander pour lui un don, pour je ne sais quelle affaire en Espagne, moyennant laquelle demande il lui a donné dix mille écus. A deux lieues au-delà de Burgos, le roi d'Espagne vint au- devant de la reine3. Elle se mita genoux selon la cou- tume. Il s'y mit aussi. Elle voulut lui baiser la main; il ne voulut point, et voulut lui baiser la sienne. Elle s'en défendit, mais d'une manière à être vaincue.
On disait, il y a quelques jours, que le mariage de M. le Dauphin était reculé. Ce bruit est passé, et Ton parle de ce mariage comme d'une chose assez proche.
1. Les persécutions contre le couvent de Port-Royal, un instant cal- mées, renaissent, pour ne plus finir, en 1679. L'abbesse de la maison de Paris, la Mère Dorothée, résiste à la réunion de son monastère avec le Port-Royal-des-Champs.
2. Frère du grand-écuyer Cinq-Mars, marquis d'Effiat, décapité sous Louis XIII, en 1642!
3. Marie-Louise, fille de Monsieur et d'Henriette d'Angleterre, épousa à Burgos, le 18 novembre 1679, le roi d'Espagne, Charles IL
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 19
M. le nouvel évêque de Beauvais1 a eu le gratis delà moitié de ses bulles. Il devait aller à Beauvais à la Tous- saint; on l'y attendait, et le souper môme, la veille ou l'avant-veille, était prêt à Bresle. Il ne vint point; on dit que ce sera pour Noël. Il alla, il y a eu lundi huit jours, prendre sa place au parlement2. Plusieurs ducs, M. de Beims, M. de Noyon, M. de La Bochefoucauld et autres, l'y accompagnèrent. On prétend qu'il a dit à des gens que le cardinal Cibo, dans une lettre qu'il en a reçue, lui a mis en apostille une petite exhortation à tra- vailler insensiblement pour ôter du diocèse de Beauvais les nouveautés qui peuvent s'y être introduites. Gela vient de personnes qui disent le lui avoir ouï dire. On dit qu'on a mis à Rome, dans l'Index, le Nouveau Tes- tament de Mons3. Un homme du monde m'a montré, écrite à la main, une requête que M. Arnauld a voulu, il y a peut-être un an, présenter au roi, pour lui deman- der, ou la suppression d'un livre fait par un docteur de Normandie4 contre le Nouveau Testament de Mans, ou
1. Toussaint de Forbin, cardinal de Janson, évêque de Marseille depuis 1668, et ambassadeur extraordinaire en Pologne, où il réussit à élever au trône le fameux Jean Sobieski.
2. L'évêché de Beauvais était comté et pairie de France.
3. Le Nouveau Testament de Mons parut en 1667. Le Dictionnaire des livres jansénistes le considère comme un ouvrage de « tout Port- Royal ». On a souvent attribué cette traduction à M. Arnauld, qui dit positivement (lettre GGGLV), qu'elle est de Le Maistre de Sacy. Une note de Jean Racine porte que M. de Sacy faisait le canevas, qu'Arnauld déterminait le sens et que M. Nicole retouchait, à l'aide de saint Chry- sostome, qu'il avait toujours devant lui. Cet ouvrage fut proscrit par une ordonnance de M. de Péréfixe, archevêque de Paris, le 18 no- vembre 1667, puis par un arrêt du Conseil, le 22 novembre de la même année, et enfin condamné à Rome, par Clément IX, le 20 avril 1668, comme « contenant des choses propres à scandaliser les simples ». InnocentXI, par un décret du 19 septembre 1679, a condamné de nou- veau cette traduction, et plus tard nous verrons Clément XI déclarer qu'une des raisons qui l'obligent à interdire les Réflexions morales du P. Quesnel, c'est que le texte de son livre est conforme, en beaucoup d'endroits, à celui de Mons.
4. Le Dr Mallet. (Voir la lettre du 12 octobre 1676.)
20 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
permission d'y répondre. M. Arnauld prétendait que ce livre-là est tout plein de calomnies.
En une petite ville, à dix ou quinze lieues de Paris, il y a procès entre des Cordeliers et un chien. Les Cor- deliers sont demandeurs, le chien défendeur. Le fait est qu'un marchand de cette ville-là allait souvent à la messe aux Cordeliers ; son chien l'y suivait. Au sortir de la messe, le maître et le chien passaient par le cloître; le maître n'y faisait rien, mais le chien ne manquait point d'y faire ce que les grands chiens font contre les murailles, et, après s'être délivré de ce fardeau, il se débarrassait aussitôt d'un autre. Gela dura plus de quinze jours, que ce chien payait fidèlement tous les matins ce petit tribut. Cependant le gardien gronda cinq ou six fois de ce qu'on n'avait pas le soin de tenir le cloître propre. Ceux qui furent grondés, se lassant de l'être et de balayer tous les jours à la même heure et le même endroit, convinrent contre l'auteur du désordre. Un matin, le portier fut à sa porte, la ferma vite, aussitôt que le marchand fut sorti et que le chien ne l'était pas, et six Cordeliers, armés de verges, vinrent fouetter la pauvre machine. Ils se la renvoyaient les uns aux autres, à grands coups de fouet, comme un sabot ou comme un volant. Quand il sautait par-dessus les croisées du cloître, les moines s'élançaient et couraient après; c'est la plus ardente chasse qu'on ait jamais vue. Les voûtes retentissaient des cris et des hurlements du chien et du bruit des coups. Enfin la porte s'ouvrit, et le chien s'enfuit; mais les sillons que les verges lui avaient faits sur le corps lui ont fait de si profondes traces dans le souvenir, que depuis il ne sort plus de Cordelier du couvent que le chien, dans le moment, ne soit après et crie, aboie et fasse un vacarme horrible. Il les suit partout, et tout le monde dans la ville sait, par les abois du chien, qu'il sort des Cordeliers et où ils vont. Cela les embar-
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 2i
rasse fort, car ils ne peuvent aller nulle part que l'on ne le sache par le cortège violent et continuel que leur fait le chien. Importunés de ces persécutions, ils ont présenté requête, ont fait informer, et sur l'information le présidial de cette ville-là a ordonné que le mar- chand tiendrait son chien enfermé. Le marchand, qui ne veut pas être gardien de son chien, et le chien qui ne croit pas mériter une prison perpétuelle, ont appelé, et par une requête incidente demandent à la cour réparation du fouet que les Cordeliers lui ont donné, et citent sur cela tout ce qui est dans la loi des Juifs et dans les lois grecques sur le talion. Vautier, avocat, est chargé de la cause du chien contre les Cordeliers. On dit qu'il ira demander des mémoires au P. Maimbourg. Voilà toutes les nouvelles que je sais. Je vous supplie, mon cher oncle, de maimer toujours et de me faire au moins mander, par mon petit cousin, que vous recevez et agréez mes lettres.
L'étoffe que mon petit cousin me demande n'est pas encore prête.
Quesnel à Antoine Arnatild, à Bruxelles1
Je ne sais, Monsieur et très cher oncle, si vous aurez reçu une lettre que je nie donnai l'honneur de vous écrire, il y a peut-être un peu plus d'un mois. En vérité, vous ou mon petit cousin (il/. Guelphe), devriez bien me mander un mot, quand ce ne serait que pour me donner courage. Car je vous avoue qu'il est un peu triste de parler à des sourds et d'écrire à des gens qui ne font point de réponse. Gela ennuie fort, et surtout un neveu qui honore parfaitement son cher oncle, et qui se fait une joie sensible d'en recevoir des nouvelles. En voici de publiques, que je vous supplie d'agréer. Elles sont très nouvelles pour moi, car je ne les sais
1. Archives d'Utrecht.
que depuis deux jours que je suis revenu de la eani* pagne.
M. Gilbert, conseiller de la Grand'Chambre, est mort. M. Solus a fait banqueroute. C'était un homme d'affaires célèbre, estimé très riche. La réputation de ses préten- dus grands biens avait mis dans la tête de quantité de personnes de condition de lui donner leurs iilles ou leurs nièces en mariage, toutes les fois qu'il devenait veuf. Or il devenait veuf tous les trois ou quatre ans. Ainsi il en a épousé quatre ou cinq, qui toutes, ne lui ayant rien apporté et lui ayant beaucoup coûté, Font ruiné à la fin.
L'affaire de M. le duc de Ventadour avec Mme sa femme a été jugée, je crois, par le roi, sur le rapport de M. le prince et de M. de La Rochefoucauld. La femme se retire en un couvent avec douze mille francs par an, que son mari lui donnera.
M. l'évèque de Troyes a voulu visiter le Saint- Sacrement dans toutes les églises des religieux de son diocèse; ils ne l'ont point voulu souffrir; il veut les excommunier tous. On dit qu'il a écrit sur cela à M. l'archevêque de Reims ] pour avoir son avis, et qu'il lui a répondu que cette visite du Saint-Sacrement dans ces églises-là n'était point en usage, et que les évêques devaient se contenter que les religieux se soumissent à être examinés et à recevoir des permis- sions limitées de prêcher et de confesser.
M. le comte du Plessis quitte ses bénéfices pour épouser Mlle des Adrets, compagne de Mllc de Fon- tange, qu'on m'a dit que l'on appelait maintenant Mme de Fontange. La naissance d'un petit prince l'a, dit-on, damnée2. On dit que ce petit prince est mort.
1. Charles-Maurice Le Tellier, fils du chancelier, grand ennemi des jésuites, tomba en disgrâce vers 1703, pour avoir été en correspon- dance indirecte avec le P. Quesnel, réfugié en Hollande.
2. Sinon damnée, du moins tuée, car elle mourut des suites de ses
On cherche, à la Chambre des Comptes, quelque vieux compte de la maison d'une Dauphine,pour régler dessus le nombre et la qualité des officiers que le roi voudra donner à Mme la Dauphine future1. La nourrice de M8r le Dauphin a demandé trois grâces: qu'elle fût la première femme de chambre de Mme la Dauphine, que sa fille fût femme de chambre, et que son mari fût contrôleur général de la maison. Le roi les lui a accordées toutes trois. On parle d'un voyage de la cour à Châlons, pour aller au-devant de Mme la Dauphine. On espère que le roi viendra passer trois mois a Paris. La reine d'Espagne, le premier soir qu'elle entra sur les terres de son royaume, reçut ce somptueux souper de la magnificence espagnole : on lui servit quatre œufs à la coque qui l'attendaient depuis quelques jours, deux soles, longues chacune comme la main, et un hachis de carpe. Le dessert fut du fenouil et de la coriante. M. le prince d'Harcourt, qui était chargé de sa conduite, s'est lui-même si malheureusement conduit qu'il avait perdu tout son argent, dès le départ. A Orléans, il emprunta l'argent qu'avait le fils de M. d'Harouïs, trésorier général des Etats de Bretagne, qui consistait en six ou sept cents pistoles qui furent perdues tout à l'heure. Il voulut, à Bordeaux, se consoler du malheur du jeu par la con- versation des dames ; il dit des douceurs à quelques Gasconnes. Madame sa femme en fut jalouse, et il y eut entre eux du remue-ménage. On prétend que M. de Balbazès a été jaloux de la sienne et que sa jalousie l'a rendu malade. Mme de Balbazès avait
couches, au monastère de Port-Royal de Paris, où la reléguait l'indiffé- rence du roi. « Belle comme un ange et sotte comme un panier », disent les contemporains, dont quelques-uns accusent de sa fin Mme de Montespan, qui l'aurait empoisonnée.
1. Marie-Anne-Victoire de Bavière, qui épousa Monseigneur, le 1 mars. Elle était « laide et choquante », nous dit Mm8 de Gaylus dans ses Mémoires, et ne s'accoutuma jamais à la France.
24 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
cependant paru ici une femme très éloignée de donner ni amour, ni jalousie.
On dit que M. Arnauld est à Rome, et (Vautres ajoutent qu'il va être fait cardinal.
On dit que Mme de CLérambaud ne reviendra pas au Palais-Royal, parce qu'outre les mécontentements qu'on avait dit que Monsieur avait d'elle devant le départ de la reine d'Espagne, il lui est encore arrivé dans le voyage des choses dont on se plaint : par exemple, que la reine d'Espagne, ayant eu besoin de 50 pistoles pour envoyer d'auprès les Pyrénées un médecin à milord Montaigu, qui était demeuré malade à Rordeaux, elle les lui avait demandées, à quoi la maréchale avait répondu qu'elle n'en avait point, de quoi la reine fut très chagrine. Cela donna lieu à Mme de Grancé de faire admirablement sa cour ; car, ayant cherché dans la bourse de ses amis trois ou quatre pistoles en chacune, elle fit la somme et l'apporta à la reine. Ce secours si à propos et toutes les manières dont elle a su user l'ont fait si fort aimer de la reine d'Espagne qu'on veut que le roi d'Espagne écrive à M. le maréchal de Grancé et à Mmc la maréchale, pour les prier de trouver bon qu'il la retienne en Espagne, où l'on dit déjà qu'elle épousera un grand.
On a fait une traduction des Petits prophètes que je n'ai point reçue. Il y a trois ou quatre volumes de Vies des Saints, où, dans la vie de saint Ignace de Loyola, est une très grande louange des jésuites.
Mmc de Montespan a deux ours qui vont et viennent, comme bon leur semble. Ils ont passé une nuit dans un magnifique appartement que l'on fait à Mmede Fon- tange. Les peintres, en sortant le soir, n'avaient pas songé à fermer les portes ; ceux qui ont soin de cet appartement auront eu autant de négligence que les peintres. Ainsi les ours, trouvant les portes ouvertes, entrèrent et, toute la nuit, grattèrent tout. Le lendemain, on dit que les ours avaient vengé leur maîtresse et
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNËL 25
autres folies de poètes. Ceux qui devaient avoir ferme les portes de l'appartement furent grondes, mais de telle sorte qu'ils résolurent bien de fermer les portes de bonne heure. Cependant, comme on parlait fort du dégât des ours, quantité de gens allèrent dans l'appar- tement voir tout ce désordre. MM. Despréaux et Racine y allèrent aussi vers le soir, et entrant de chambre en chambre, enfoncés ou dans leur curiosité ou dans leur douce conservation, ils ne prirent pas garde qu'on fer- mait les premières chambres, de sorte que, quand ils voulurent sortir, ils ne le purent. Ils crièrent par les fenêtres, mais on ne les entendit point. Les deux poètes firent bivouac où les deux ours l'avaient fait la nuit précédente, et eurent le loisir de songer à leur poésie passée ou à leur histoire future.
Quesnel à F abbé Nicaise l
14 mars 1680 'K
J'eus, Monsieur, avant-hier, l'honneur de saluer Madame votre belle-sœur et Monsieur votre neveu, qui me firent celui de me venir voir avec M. de Ham. 11 n'y a rien de plus honnête ni de plus digne d'être servi; quand la cour sera de retour, on n'épargnera rien de ce qui sera en notre pouvoir, qui est bien petit. Vous savez que le P. Berthet, jésuite, qui demeurait auprès de M. le cardinal de Bouillon, s'est éclipsé, parce qu'il y a eu déposition contre lui pour commerce qu'il avait avec une Duval, qui a été arrêtée pour
1. L'abbé Claude Nicaise, antiquaire et chanoine de Dijon. Jamais homme de lettres n'eut une correspondance plus étendue ni plus cons- tante avec les savants et les écrivains de son temps. Son bon cœur, sa douceur, ses manières obligeantes, lui avaient acquis l'estime et l'amitié de tous les partis. Il demeura plusieurs années à Rome et resta en commerce épistolaire avec les cardinaux Barbarigo et Noris, à son retour en France.
2. Bibl. Nat., ms. 9363.
cause de magie, dont on dit qu'elle tenait école et en avait une grande bibliothèque. Elle demeurait à Saint- Germain-en-Laye, la dernière maison proche la foret. On la cherchait partout, et, comme elle avait changé de nom, on avait peine à la trouver. On se douta pourtant que c'était elle qui demeurait là, et, en feignant d'avoir une lettre du P. Berthet à rendre à une telle, elle s'ouvrit et se découvrit, et fut arrêtée. Pour le Père, il avait de trop bons amis pour n'être pas averti. 11 partit dix jours avant le cardinal de Bouillon pour aller à Liège, et là, sous prétexte des eaux de Spa, il a gagné la frontière en quittant l'habit de son ordre.
On a voulu faire croire au monde qu'il y avait aussi un Père de l'Oratoire, à cause d'un ecclésiastique qui n'en fut jamais, qui a été arrêté à Toulouse.
A propos de Toulouse, on dit qu'on y veut censurer la Recherche de la Vérité 1 .
Quesnel à l'abbé Nicaise 2
Jeudi 2 novembre 1680.
Je vous ai fait réponse, Monsieur, à toutes vos lettres et vous en ai envoyées de vos amis. Je crois vous avoir mandé qu'après que M. de Marseille (Forbin de Jahson) eut été nommé à l'évêché de Beauvais, M. le Chancelier3, après le Conseil, parla, en présence de quantité de conseillers d'Etat et de maîtres de requêtes, de cette nomination, disant qu'il s'étonnait que M. de Marseille eut pensé à cet évêché, qu'il était très fort à la bien- séance de M. de Condom4, mais qu'on n'avait eu garde
1. La Recherche de la vérité, où Ton traite de la nature de l'esprit de l'homme..., par le P. Malebranche, 2 vol., 1674-167'i.
2. Bibl. Nat., ms. 9363.
3. Michel Le Tellier.
4. Jacques II de Goyon de Matignon, évêque de Condom, de 1671 à 1693. « Fort homme de bien, mais rien au delà », dit Saint-Simon.
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de le lui donner, parce que Ton ne le croyait pas assez ennemi du jansénisme. Il ajouta : « Je ne sais où cette folie nous mènera, et j'ai peur qu'à la fin elle nous fera perdre la religion et qu'il ne nous en resterait plus que le masque et l'extérieur, parce qu'on éloignait des béné- fices et des évôchés tous les gens de bien et qui pouvaient conserver les bonnes maximes et la bonne morale. »
Je voudrais bien, Monsieur, que l'on sût cette petite histoire au lieu où vous écrivez quelquefois, et vous m'obligeriez de l'écrire à M8' Sluse ', afin que par lui elle aille jusqu'à son maître. Vous pouvez ajouter que ce môme magistrat, à l'occasion de M. de Grenoble [Etienne Le Camus], a dit au roi, d'une bonne manière, que tous ceux qui voulaient faire leur devoir et s'acquit- ter de leurs charges étaient taxés de jansénisme, et que c'était un fantôme par lequel on rendait suspects tous les gens de bien2.
Après l'affaire de Port-Royal, il dit à sa table, en présence de huit ou dix maîtres des requêtes, que cela était trop violent pour durer longtemps, que l'on voyait par là qu'on n'en voulait point à la doctrine, mais aux personnes.
M. de Verdun est mort à Paris depuis quelques jours, et Mgr de Poitiers, à ce que l'on dit, est aussi mort à Poitiers.
i. Jean Walther, baron de Sluse, savant cardinal, secrétaire des brefs d'Innocent XI, recevait et communiquait avec plaisir les nouvelles de la République des Lettres. Lors de sa mort, attribuée au poison, en 1685, il fut fort regretté parle parti janséniste.
2. Nous avons justement, sous les yeux, une lettre de l'évoque Le Ca- mus à l'abbé de la Trappe, où il s'élève contre l'accusation de jansé- nisme intentée à tout propos : « Eh quoi! tous ceux qui voudront vivre dans la règle et observer les canons, tous ceux qui voudront maintenir la pureté de la morale de l'Evangile, la hiérarchie de l'Eglise et labonne discipline dans l'administration des sacrements, seront traités d'héré- tiques et de novateurs!... Après tout, si les jansénistes manquent d'humilité et de soumission, disons que les molinistes manquent beau- coup de charité et de compassion. » (Amersfoort, boîte P.)
28 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Msr de Beauvais a ses bulles moitié gratis. Le pape l'a proposé lui-même et lui a fait tous les passe-droit possibles.
Quesnel à la Mère Angélique de Saint-Jean 1
Paris, Sa.int-Magloirc, 16 août 1681.
Puisque nous sommes dans un siècle où Ton n'ose quasi espérer d'autre bien que celui qui consiste à éviter les maux, l'on peut dire que votre maison ne pouvait guère recevoir d'avantage plus considérable que celui d'une élection2 aussi libre et aussi paisible que celle qui vient d'être faite, avec tout le succès qui se pouvait désirer. J'y ai pris trop de part par mes vœux pour ne vous pas témoigner, ma très révérende Mère, combien j'ai été comblé de joie en apprenant l'heureuse issue que Dieu a donnée par sa miséricorde à une affaire dont la seule pensée nous faisait trembler depuis si longtemps. Je sais bien que votre joie en cette occasion n'est pas tout à fait pleine et que les sentiments que vous avez de vous-même vous font trouver quelque amertume dans cette douceur dont il a plu à Dieu de consoler votre sainte maison.
Mais l'amour que vous avez pour elle vous oblige,
1. La Mère Angélique de Saint-Jean, fille d'Arnauld d'Andilly et nièce de la première Mère Angélique, abbesse de Port-Royal de 1678 à 1684, fut « la plus spirituelle des abbesses », nous dit Sainte-Beuve, et l'âme du monastère dans les jours d'épreuve.
2. Les trois années de gouvernement de la Mère Angélique expi- raient; on avait à procéder à une nouvelle élection. Un mot ambigu de l'archevêque de Paris fit craindre qu'il n'autorisât point la commu- nauté à procéder à cet acte, qui était une question de vie ou de mort. L'alarme était à son comble, quand, le mercredi 6, arriva un exprès, dépêché par Mmo de Saint-Loup, la grande nouvelliste, avec une lettre de celle-ci pour M"c de Vertus, qui commençait par ces mots : « Joie ! joie ! joie ! Vous ferez demain votre élection. » (Sainte-Beuve, Port-Royal, t. V, pp. 206, 208.)
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 29
ce me semble, à étouffer toute voix de plainte et de douleur, afin que Ton n'entende, parmi les tentes des justes, que la seule voix d'actions de grâces d'un succès si heureux et si salutaire.
Quesnel à M. de M.
Orléans, 5 novembre 1681.
Je suis arrive en cette ville plus tôt que je ne croyais, c'est-à-dire la veille de la Toussaint, au lieu que j'avais fait état de passer la fête près de Paris, comme vous savez. Mais, ayant expédié tout ce que j'avais à faire, voyant le beau temps et en ayant suffisamment pour me rendre ici avant le commencement du mois, je pris mon parti de le faire, et je me trouve enfin, dans ma nouvelle habitation, aussi content pour le moins qu'au milieu de Paris. Si quelque chose était capable de me déplaire ici, ce serait qu'Orléans ressemble trop à Paris, et que j'ai sujet d'appréhender de n'y pas trouver autant de retraite et de séparation de tout commerce, comme j'ai souhaité; mais Dieu peut me faire une solitude au fond de mon cœur, et c'est ce que je désirerais bien qu'il voulût faire par sa grâce, en me séparant de tout ce qui m'empêche de jouir de lui seul à seul, et me séparant de moi-même plus que de toute autre chose. Car nous sommes à nous-mêmes, la plupart du temps, un grand monde, et nous parlons souvent dans notre âme avec une populace nombreuse de passions, de désirs, de desseins, d'inclinations et de toutes sortes de
1. Depuis l'assemblée de 1678, la révolution qui se consomma dans l'Oratoire, en 1684, était préparée. L'archevêque de Paris, M. de Harlay, avait entrepris de « purger de jansénisme » la congrégation. L'exil du P. Quesnel à Orléans et l'exclusion du P. du Breuil du généralat sont les premières étapes de la transformation qui s'opérera quelques années plus tard.
30 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
misères, qui nous étourdit par son tumulte, qui nous agite par ses inquiétudes, nous trouble par ses révoltes, et nous empêche d'écouter Dieu qui parle à notre cœur, et qui seul devrait être notre monde et notre tout. Allons à lui, mon très cher Monsieur, de toutes nos forces ; séparons-nous de tout le reste, et fuyons-nous nous-mêmes pour approcher de lui. Commenous sommes encore bien près de nous-mêmes et bien éloignés de Dieu, que le jour qui nous est donné pour marcher est presque passé, que la nuit, pendant laquelle on ne pourra plus rien faire, s'avance et s'approche de nous incessamment, il n'y a point de temps à perdre. Car, si cette nuit funeste nous surprend, tout est perdu pour nous sans retour.
Quesnel à
10 mai 1682.
Nous attendons réponse sur les huit ou dix lignes de la lettre au pape1, où on fait dire au clergé qu'il admire le zèle du roi contre toutes sortes de nouveautés, ce qui ne peut marquer que les exils et les emprison- nements de tant de gens qu'on tourmente, comme sus- pects des nouveautés du jansénisme. Et ensuite Ton compare le roi à l'empereur Maurice, qui empêchait que des hérétiques de son temps ne publiassent le venin qu'ils avaient dans le cœur. Ce qui ne peut s'ap- pliquer qu'à ceux qu'on a tant de fois accusés d'avoir dans le cœur les hérésies des cinq propositions, mais qu'ils n'osent se découvrir. Ne pourrait-on savoir ce que les évoques ont pu entendre parla?
L'oncle (Arnauld) écrit sur ce qu'on voulait l'obliger
1. Lettre des évêques de l'assemblée du clergé au pape, du mois de février 1682;
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 31
d'écrire à M. de Paris, ce qu'il rejette avec force, comme faisait M. de Castorie, qui ne pouvait souffrir cette démarche1. Ii marque ensuite qu'il n'y avait rien à espérer, comme on voyait par ce qui s'était fait à des religieuses du Mans et à Saint-Cyr, et ce que les évêques disaient, dans leur lettre au pape, contre les jansé- nistes.
Quesnel à l'abbé Nicaise, à Dijon-
14 janvier 1683.
La sagesse du temps où nous sommes consiste à parler peu et à ne point écrire du tout, pour ne se pas faire des affaires. Ne trouvez donc pas étrange, s'il vous plaît, Monsieur, le silence que je garde, et louez plutôt ma sagesse et ma prudence. Il n'y a pas néan- moins moyen de se dispenser de vous souhaiter, Mon- sieur, une bonne et heureuse année au commencement de celle-ci, qui ne sera peut-être pas plus paisible que les autres. Au moins les grands préparatifs qui se font marquent la guerre.
J'admire les Italiens de s'imaginer qu'il n'y a rien à désirer daas le livre que vous marquiez qu'une hono- rable mention des Révérends Pères, et que c'est la seule chose qui manque à leur parfaite réconciliation avec M. Arnauld. Le pape sollicite tontes les universités et clergés de l'Europe à la condamnation des quatre pro- positions3 de l'Assemblée du clergé. L'évêque de Stri- gonie en a déjà fait une censure, et le clergé de Pologne
1 . Cette lettre ayant été interceptée, l'archevêque de Paris en fît grand bruit : « Les violences continuent, écrivait Arnauld, et on veut que nous fermions les yeux et que nous nous persuadions que les loups veulent sincèrement faire la paix avec les brebis. Je ne suis pas si cré- dule Que nous donne-t-on? Des paroles, de bonnes intentions, des
chimères. S'en repaisse qui voudra, ce ne sera pas moi ! »
2. Bibl. Nat., ms. 9363.
Z. Les quatre articles de 1682»
32 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
avant lui. Je doute fort qu'elles soient aussi formidables que celles de Sorbonne. C'est mauvais signe pour la cause du pape de voir que les foudres de Pologne et de Hongrie soient les premières à se faire entendre.
Voilà le quatrième tome de saint Augustin imprimé. On doit faire une nouvelle édition de saint Paulin, bien revue et bien corrigée. Saint Fulgence s'achève. Pour moi, je regarde courir les autres, et je me tiens en repos sur la barrière.
Tout serait mal reçu en ce temps ici, et un homme fait comme moi se mettra toujours entre le marteau et l'enclume, quand il voudra faire paraître quelque chose sur ces matières, au temps où nous sommes. On me ferait accroire d'un côté que je suis noir, et je le serais encore plus de l'autre côté.
Quesnel à M. de Neercassel, évêqne de Ca$torie{
28 janvier 1683 2.
Je vous remercie très humblement, mon très cher et très honoré Seigneur et Père, de la réponse du 6 de ce mois dont vous m'avez honoré. Je demande à Dieu, de tout mon cœur, qu'il répande de plus en plus en abon- dance ses bénédictions et ses grâces sur votre sacré ministère. Je me représente que, les peines et les tra- verses que vous avez à souffrir vous étant communes avec tant d'hommes apostoliques que Notre-Seigneur a employés au salut des âmes, les assistances merveil- leuses dont il lui a plu bénir leur travail et récom- penser leur zèle et leur patience, vous seront aussi
1. Jean de Neercassel, oratorien, archidiacre d'Utrecht, etévêque de ce diocèse, sous le nom d'évêque de Castorie, était seul, depuis la mort de l'évêque de Harlem, Gatz, à la tête des 400.000 catholiques de Hol- lande. L'ouvrage dont parle Quesnel, YAmor pœnitens, est un des livres favoris du parti janséniste.
2. Archives d'Utrecht.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 33
communes avec eux ; et, plus vous aurez de difficultés et de contradictions à combattre et à vaincre, plus vous aurez aussi de couronnes à recevoir de la main du juste et suprême juge.
Je recevrai avec une grande joie la suite de votre ouvrage, quand je la verrai arriver ici. Je considère bien cette fâcheuse nécessité des adoucissements. Il faut demander à Notre-Seigneur la grâce de rendre sa vérité agréable sans l'affaiblir, et de faire voir le mensonge sans irriter ceux qui le propagent.
Quesnel à ïabbé Nicaise, à Dijon 1
Orléans, 9 mars 1683.
Vous avez vu sans doute, Monsieur, YAmor pœnitens de M8tTévêque de Gastorie. Il est admirablement beau, et je voudrais bien pour beaucoup que l'on goûtât et que l'on approuvât à Rome ce livre, qui règle le cœur du pénitent et le jugement que le prêtre doit prononcer sur lui, par les deux parties dont il est composé2.
Vous aurez aussi vu sans doute la nouvelle collection de Conciles de M.Baluze, qui n'est pas ce que j'attendais. Il a fait une longue préface à son Errata du concile de Chalcédoine, où il m'entreprend sur plusieurs points, et on peut dire qu'elle est toute contre moi. Je suis assez Gascon pour dire qu'elle ne me fait pas grand'- peur; mais je ne sais si ces matières, qui sont pour si peu de gens, méritent qu'on se donne la peine d'écrire.
1. Bibl. Nat., ms. 9363.
2. Les amis de M. de Neercassel sont cependant inquiets du sort de son livre. On trouve, dans les Archives d'Utrecht, une lettre adressée par du Vaucel, correspondant des jansénistes à Borne, à M. de Cas- torie, le 12 juin 1683 : « Je ne sais rien de particulier touchant YAmor pœniiens ; il serait à souhaiter que les présents que vous avez envoyés arrivassent au plus tôt, afin de prévenir les mauvaises impressions. »
l. 3
34 CORRESPONDANCE DE PASQUTER QUESNEL
Quesnel à M. de Neercassel, évêqae de Castorie1
1er janvier 1684.
En ce renouvellement d'année, je vous souhaite de tout mon cœur, mon très honoré Seigneur et Père, toutes les plus abondantes grâces et tous les succès les plus heureux que votre sacré ministère puisse obtenir.
La traduction de l'Amour pénitent est toute achevée. J'ai mis dans ma traduction les additions et les chan- gements que vous m'avez marqués dans vos deux lettres. Il n'a pas été difficile d'adoucir et de rendre recevable et plausible, aux plus délicats et aux plus sensibles, l'expression de la dernière période du troisième para- graphe du chapitre v du dernier livre, qui vous a paru trop forte. Vous savez mieux que moi, Monseigneur, qu'il y a un secret, dans la rhétorique chrétienne, pour exprimer les vérités les plus fortes et môme fou- droyantes, d'une manière douce, humble, qui les fait recevoir avec un esprit de docilité et de paix. Ce secret est de s'appliquer et de s'adresser à soi-même, comme en s'exhortant, ce que l'on pourrait dire aux autres ou des autres en les notant ou les reprenant d'une manière âpre et véhémente. J'ai suivi cette méthode en chan- geant cette période, comme vous le verrez dans l'extrait joint à cette lettre. Je vais relire bien exactement toute la traduction, et je suivrai très soigneusement ce que vous me prescrivez en ce qui est des tempéraments et des adoucissements. C'est assez le génie de notre langue de tempérer et d'adoucir les expressions latines en ce qu'elles peuvent avoir de trop fort, et qui souvent ne paraît pas si offensant et si rude dans le latin que dans le français, à cause de certaines libertés que l'on a dans cette langue-là et que l'on n'a pas dans la nôtre sur beaucoup de choses.
1. Archives cTUtrecht,
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 35
Il est certain qu'il faut que nous fassions notre pos- sible pour faire imprimer la traduction en France et quelle s'en répandra avec beaucoup plus de facilité. La réputation que l'original s'est acquise avec un si juste fondement donnera cours à la traduction, Dieu aidant. Je n'oserais, Monseigneur, m'étendre à vous expliquer mes sentiments touchant votre ouvrage. Le grand sujet que vous y avez pris ne pouvait être traité plus dignement ni plus parfaitement. Je dois donc tenir à un grand bonheur que vous m'ayez fait la grâce d'avoir agréable que je le traduisisse en notre langue.
Qiiesnel à la Mère Angélique, abb esse de Port-Roy al-des-Champs
Orléans, 9 janvier 1684.
Je n'entreprends pas, ma très révérende Mère, de vous consoler dans la perte que vous venez de faire1 et que nous avons tous faite avec vous. C'est une lumière qui s'éteint au milieu des ténèbres, c'est une source d'eau vive qui se tarit dans le désert, c'est un sel qui est ôté à la terre dans son plus grand affadissement et son extrême corruption. Et quelle foi peut nous empêcher de pleurer une si grande perte dans un si grand besoin, puisque, au contraire, plus on aura de foi, plus on sera forcé de connaître la grandeur de cette perte et d'en sentir la douleur?
Dieu la peut réparer, il est vrai; mais nos péchés et ceux du monde nous permettent-ils (le nous attendre à une si grande grâce ? N'avons-nous pas sujet de craindre que la rébellion des hommes à cette lumière n'ait obligé celui qui l'avait donnée à la retirer? Et l'expérience ne nous apprend-elle pas qu'il faut que l'Eglise gémisse
1. Mort de M. de Sacy, le 4 janvier.
36 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
des siècles entiers pour obtenir du ciel des dons si rares et des lampes qui, comme celles-ci, aient autant d'ardeur que de lumière.
Je souhaite, ma révérende Mère, que Dieu daigne donner l'esprit de cet Elie avec abondance à l'Eli- sée qui lui succédera dans la charité et dans l'applica- tion qu'il avait à l'égard de votre maison. Et je vous supplie d'être persuadée que je suis très sensible à la perte qu'elle fait dans cette occasion, faisant profession d'être toute ma vie, avec un respect et un attachement inviolable1...
Quesnel à Mmo de Fontpertnis
Orléans, 12 janvier 1684.
Cette lettre qu'on m'a prié de vous faire tenir, Madame, me fait prendre impunément la liberté de vous écrire coup sur coup, et je suis bien aise d'en avoir l'occasion pour vous prier de faire savoir au prieur du Rossel [Arnauld] , à qui j'ai écrit, ce que je n'ai appris que depuis et qu'il désire savoir. C'est qu'ayant trouvé le frère du P. Malebranche, qui demeure en cette ville, il me dit qu'il y avait trois semaines environ que ce Père lui avait mandé que sa réponse à M. Arnauld, touchant les Idées, était impri- mée, et qu'il lui en enverrait s'il en pouvait avoir, ce
1. On trouve, à la suite de la lettre de Quesnel, une lettre du Dr Boi- leau sur le même sujet :
Lettre de M. Boileau, docteur de Sorbonne.
7 janvier 1G84. « Ah ! Monsieur, quel coup! La couronne de notre tête est tombée. Je puis bien me servir de ces expressions divines. Malheur à nous ! ce sont nos péchés qui nous attirent ce châtiment. Consolez-moi, Mon- sieur, par la consolation que Dieu répand dans votre cœur. Obtenez- moi, par vos prières, un bon usage de cette afflictiomJ'en suis pénétré,
CÔRRËSPONttAîiCË bË PAâGtttËR QUESNEL 31
qu'il n'a point encore fait1. Je crois que c'est en Hol- lande. Il me la fait entendre ainsi. Cette réponse est aigre et fière, je le sais d'ailleurs; mais c'est pour cela même que je souhaiterais que celui qui écrit contre cet auteur se piquât de douceur et d'honnêteté, afin que le tort soit tout entier du côté de ce Père, pour la manière de plaider aussi bien que pour le fond de la cause. Je lui en ai dit mon sentiment, parce qu'il me témoignait n'être pas trop dispose à cela, en cas que la réponse fût telle qu'elle est.
Quesnel à Mmo de Fontpertuis2
Orléans, 17 janvier 1684,
Non, Madame, cette grande lumière ne s'est pas éteinte, elle s'est unie à son principe, à cette source et à cet abîme adorable de lumière d'où elle était sortie.
Je plains Mlle de Raincy [Antoine Arnauld], et je la plaindrais encore davantage, si je ne connaissais la force de son esprit et la grandeur de son âme, qui n'a rien du tout de féminin et qui saura bien soutenir cette perte, comme elle a fait tant d'autres. Le P. de
et je ne sais comment réparer la perte que je viens de faire. Ne vous étonnez pas de me voir si faible. J'ai perdu celui qui, après Jésus- Christ, aurait pu être ma force ; j'ai perdu celui sur qui je fondais presque l'unique consolation de ma vie. »
1. Arnauld écrit à Quesnel, le 15 février 168i, en parlant du P. Male- branche : « Jamais homme ne fut si fier et si plein de lui-même, et ainsi le plus grand service qu'on lui peut rendre est de travailler à le guérir de cette enflure. Vous en jugeriez ainsi, si vous aviez vu son der- nier livre, car on ne saurait rien s'imaginer de plus insolent. »
2. Mme Angélique Angran de Fontpertuis, amie et correspondante fidèle d'Arnauld et des jansénistes, la seule qui ait le droit d'être appelée l'« intimissime », dit Sainte-Beuve, tient la première place par le dévouement, par l'affection, dans la vie d'Arnauld. Elle fit plusieurs voyages en Hollande pour « l'aller rejoindre et consoler », ce qui lui valut plus tard ce mot de Louis XIV : « Cette folle qui a couru M. Arnauld partout. » Racine la dépeint « bonne femme, bonne amie, mais un peu portée à l'intrigue ».
38 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QÛESNEL
Rosny [Nicole] en sera aussi bien touché ; il pourrait quasi dire avec Elie : « Je suis demeuré seul des pro- phètes du Seigneur, et on cherche tous les jours à me perdre. » Pour revenir à Mlle de Raincy [Arnaîild], je ne suis point surpris qu'elle ait refusé le mariage1, et j'aurais deviné sa réponse, quand on ne me l'aurait pas dite. Ce n'est pas que je ne désire pas pour elle et pour sa famille cette alliance; mais je ne puis comprendre quelle figure elle ferait dans une famille et surtout auprès d'un beau-père2 fait comme celui-là, qui ne désire cette union de sa part que pour ses avantages particuliers, qui ne se met point en devoir de satis- faire les parents de cette demoiselle sur les intérêts qu'ils ont à démêler ensemble, qui n'est pas en état de donner les sûretés nécessaires pour les conventions matrimoniales, et dont la sincérité n'est pas exempte de tout soupçon. Je serais fort empêché, si j'avais à lui donner conseil.
Quesnel à M. de Pontchdteau3
(sous le nom de M. F leur y)
Orléans, février 1684.
Hé! mon cher Monsieur, par où commencerai-je une lettre où j'ai dessein non pas de vous consoler, mais de m'entretenir avec vous de notre commune douleur? La main de Dieu nous a frappés et s'est appesantie sur nous. Car ce n'est pas assez de dire avec Job qu'elle
1. Il veut parler, sous cette figure de mariage, d'un retour projeté d'Arnauld en France. Les conditions en étaient concertées avec l'arche- vêque de Paris.
2. M. de Harlay, archevêque de Paris.
3. L'abbé de Pontchâteau (1648-1690) devint solitaire de Port-Reyal- des-Champs, après avoir été de nombreuses années grand voyageur et comme l'ambassadeur du monastère.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 39
nous a touchés. Les deux coups si subits, si peu atten- dus, qui vi-ennent de terrasser deux personnes si pré- cieuses1, si nécessaires et si essentielles, pour ainsi dire, aux œuvres de Dieu, vous auront sans doute fait penser à ce qui est écrit de cet homme de souffrance de la loi de nature qui n'avait pas sitôt reçu une mauvaise nouvelle qu'une autre lui était apportée avant qu'il eût le loisir de se reconnaître.
Je ne laisse pas de vous plaindre, mon cher Mon- sieur, quelque connaissance que j'aie de la fidélité que Dieu vous donne en ces occasions, et je n'ai pas de peine à comprendre quelle violente secousse votre cœur, tendre comme il est et amoureux du bien de l'Eglise, aura souffert en apprenant des nouvelles auxquelles vous ne vous attendiez pas, quoique une foi aussi vigi- lante que la vôtre s'attende toujours à tout.
J'ai reçu enfin V Amour 'pénitent. La belle chose ! la digne apologie de l'amour de Dieu et de la grâce de la nouvelle alliance ! Il est bien important que ce livre soit approuvé à Rome2, et qu'il coure dans les mains de tout le monde en toutes langues3.
Quesnel à Mme de Fontpertuis
Orléans, 14 février 1684.
Je ne suis pas, Madame, dans une petite peine tou- chant l'état de la maison désolée, quoiqu'on nous ait assurés que le roi avait laissé une pleine liberté pour
1. M. de Sacy et la Mère Angélique de Saint-Jean, morte le 29 jan- vier 1684. « L'année 1684 fut surtout une année funèbre. M. de Sacy l'ouvrit en mourant à Pomponne, le 4 janvier. La Mère Angélique mou- rut trois semaines après, percée de la douleur comme d'un glaive. » (Sainte-Beuve, Port-Royal, V, 245.)
2. Il fut, au contraire, censuré par le pape Alexandre VIII et défendu par un décret de la Sacrée Congrégation. Il parut, à la fin de 1740, une traduction française, en trois volumes in-12, de V Amour pénitent.
3. Dans ses Lettres spirituelles (3 vol. 1721), Quesnel remarque, en
40 COÏliU^oNbAiNCE DE t>ASQfcJlËR QUËSNËL
l'élection d'une nouvelle abbesse1. Le silence profond de tous ceux qui m'en pourraient mander quelque chose et ce que disent les nouvelles écrites à la main, que l'on parlait de faire venir toutes les religieuses de Port-Royal-des-Champs dans la maison de Paris, aug- mentent mon inquiétude. J'espère que vous voudrez bien, Madame, me faire savoir ce qu'il y a de bon et de mauvais. J'appréhende bien cependant que vous ne soyez pas en état de m'écrire et que le contre-coup d'un accident si funeste ne vous ait accablée.
Quesnel à Mme de Fontperttris, à Paris
Orléans, 13 juillet 1684.
Votre lettre, Madame, est bien affligeante, car elle m'ôte quasi toute la joie que nous avait donnée la con- valescence du malade que vous gardez2, en me faisant craindre que sa santé ne dure pas longtemps. Et vous me faites connaître l'extrémité de l'autre (M. de Sainte- Marthe), si grande qu'il est difficile qu'un homme de son âge, et qui a été si infidèle à son corps, se tire de ce pas.
Dieu est le maître ; il faut attendre avec soumission la déclaration de sa volonté sainte et toujours aimable, quand même elle nous afflige. Cependant, il faut pour- tant qu'il y ait des forces en lui pour avoir résisté à une si rude attaque, et je voudrais bien qu'on le ména- geât davantage, en lui laissant son sang et en ne le tirant point sans grande nécessité. Il faudrait le tirer de toute application, le mettre dans un train de vie un peu débauchée, où les exercices de la vie pensive et stu-
parlant de ce même ouvrage, que « c'est un livre excellent pour les confesseurs », t. I, p. 157.
1. L'élection se fit, en effet, sans encombre. La prieure, Mm0 du Fargis, fut élue abbesse, et la mère Agnès de Sainte-Thècle-Racine. tante de Jean Racine, fut désignée comme prieure.
2. M. Nicole.
CORfeËâÊONftÀtfCË Dfî PASijUÎËR QtÎEâNËL 4i
dleuse cédassent entièrement la place à la vie animale et où il ait une compagnie un peu divertissante. Ce régime lui serait peut-être plus utile que beaucoup de remèdes.
Mme de Villechaux, qui est très affligée de son état, dit que la ptisane dont je vous envoie la composition, de l'invention de M. l'abbé Gendron, est admirable pour les poumons et pour les fluxions de poitrine, et qu'elle en a vu des effets surprenants. Elle ne peut faire de mal, et l'essai n'en coûtera pas beaucoup. Je vous l'envoie, Madame, telle que me l'a donnée Mme de Richemont, qui prend aussi beaucoup de part à la santé de notre cher convalescent.
L'hôtesse du second malade me manda sa maladie au commencement. Je n'en ai point su d'autres nou- velles que les vôtres depuis, et je crains les premières que j'en recevrai. J'aurais peine à lui pardonner sa mort ; car, à son âge et par le temps qu'il faisait, d'entre- prendre des courses de cette force, c'est vouloir mourir.
Une dame m'a mandé une aventure qui peut avoir des suites, et qui marque au moins que l'on n'est pas encore mort sur l'affaire dont le procès dure depuis si longtemps.
La maladie n'aura-t-elle point retardé la publication du livre du schisme1?
J'ai reçu la lettre1 de l'auteur avec le mémoire ; je lui en rendrai compte au premier jour.
PTISANE POUR LA POITRINE
Il faut mettre trois pintes d'eau dans une cruche neuve, une poignée de chiendent, deux gros de racine
1. Les Prétendus Réformés convaincus de schisme (1G84), par Nicole.
2. Probablement la Lettre des disciples dp saint Augustin an comte d'Avaux, projet burlesque, où la faction jansénienne demandait à « être traitée et comprise dans la paix, comme un souverain ». Ce ne fut jamais qu'un badinage et un divertissement dont on se servit contre le P. Quesnel, lorsqu'on trouva cette pièce dans ses papiers, en 1704.
42 CORRESPONDANCE DE PASQUlER QUESNEL
d'eschine, une once de miel, une once de sucre candi, une demi-once de reglisse, une poignée d'orge com- mune. Faire bouillir le tout ensemble jusqu'à la con- sommation d'une chopine seulement, le passer et en prendre deux ou trois verres par jour.
Pour moi, dit la dame, qui m'en suis servie, j'en prends et en fais prendre à bien des gens, autant qu'ils ont besoin de boire, jour et nuit.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis, à Paris
7 août 1684.
Je me doutais bien, Madame, quand j'eus l'honneur de vous écrire de la campagne dernièrement, qu'il y avait à la ville quelqu'une de vos lettres pour moi. Je vous suis extrêmement obligé de la bonté que vous avez de m'informer des nouvelles de nos amis et amies. Sans vous, je vivrais dans une grande ignorance des choses dont je désire le plus d'être informé. On m'a mandé que M. de Sainte-Marthe est hors de dan- ger; c'est une joie tout à fait grande pour moi.
Le voyage du bon Père dominicain (le P. du Ray) me fait chercher à deviner; mais nous en saurons davantage un jour.
On a imprimé secrètement, à Lyon, les Méditations chrétiennes que M. Arnauld a vues d'impression de Hollande et qu'on dit qu'il a réfutées. On m'en a donné une ici. Je vous le mande, afin que si quelqu'un, à votre connaissance, en avait besoin, vous puissiez savoir où la prendre.
Si M. Nicole continue de prendre du lait de chèvre et qu'il s'en trouve bien, j'espère que nous le verrons avant la Toussaint quelque part.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 43
Qnesnel à Mme de Fontpertuis, à Paris
17 novembre 1684.
Je vous suis très obligé, Madame, de votre souvenir que je ne mesurerai jamais sur l'assiduité à écrire et dont je me tiendrai toujours très assuré, dans le plus pro- fond silence. Je ne me plains de votre mémoire qu'à l'égard du supérieur de Port-Royal. On m'a dit que c'est un M. de La Grange de Saint-Victor qui a été agréé. S'il n'y en a qu'un de ce nom, il faut que ce soit le frère d'un P. de La Grange que nous avions parmi nous, et qui est mort curé de Châlons, il y a environ six semaines. Il était fort entêté contre le prétendu jansénisme, et, si son frère était de même, les pauvres sœurs seraient mal pourvues. Si c'est celui-là, il est parent de M. l'évoque d'Orléans1, comme petit-neveu de feu M8'r le cardinal de Bér ulle.
Je suis bien aise que notre saint sauvage2 veuille bien nous laisser encore quelque espérance d'avoir de ses nouvelles. Mais je n'abuserai pas desabonne volonté, et je ne le fatiguerai pas de mes lettres, pour m'accommo- der à son inclination.
Je n'ai point eu de nouvelles de celui dont vous lûtes les lettres à votre campagne3. Comme il ne m'a point
t. Pierre IV du Cambout, cardinal Coislin, évêque d'Orléans de 1665 à 1706.
2. M. de Pontchâteau, alors en retraite à l'abbaye d'Orval.
3. Le P. du Breuil, oratorien, l'un des jansénistes le plus cruellement persécutés du xvir siècle. Il était sur le point d*être nommé Général de l'ordre en 1678, lorsque la cour prononça l'exclusion contre lui. Il fut nommé curé à Rouen et arrêté en 1683, comme suspect d'avoir facilité l'entrée en France de papiers provenant de M. Arnauld. Le pauvre Père, innocent de ce fait et ayant alors soixante-dix ans, finit son existence ballotté de prison en prison, — il en changea sept fois, — pour mourir dans la citadelle d'Alais,en 1696. On l'appelait « le martyr de M. de Paris ». Duguet et Quesnel correspondirent avec lui jusqu'à sa mort.
44 COMËâPONflANCË DE t>AâQt3iÊR QtiËâNËL
écrit depuis son déménagement, je juge qu'il n'est point en état de le faire, et je n'ai pu trouver encore personne qui eût habitude de ce pays perdu où il est.
Vous ne me dites rien de la santé, qui nous est si précieuse, de votre voisin ^apologiste du clergé. Je tire un bon augure de votre silence. J'ai lu son livre du Schisme- tout entier durant mon voyage, et il m'a paru un des plus forts et plus convaincants qu'il ait faits. C'est le sentiment aussi de M. Fromentin et de Mmc de Villechaux, et je m'assure que c'est aussi celui du public.
Quesnelà Mm0 de Fontpcrtuis, ci Paris
30 janvier 1085.
Un de vos amis 3 se dispose à faire un voyage, avec un autre de ses amis, verslamaisondeM. duRieu [Arnaidd], et on en aura déjà entretenu votre voisin [Nicole]. Si dans quinze jours environ, ou plus tôt, si besoin est, il fait beau, il pourra se mettre en campagne. Mais où aborder pour prendre la voiture?
A qui pourrais-je faire adresser un coffre et sous quel nom ?
La dame qui vous rendra cette lettre ne sait rien de positif, mais elle s'en doute, parce qu'elle est la pre- mière à le conseiller et qu'on a peine à linasser avec ses amis réels.
1. Nicole, qui logeait alors et demeura jusqu'à la fin de sa vie près de la place du Puits de l'IIermite, dans une maison appartenant au cou- vent de la Crèche.
2. Les Prétendus Réformés convaincus de schisme (1084).
3. A la suite de rassemblée de l'Oratoire de 1084, où le chapitre exi- geait la signature d'un nouveau formulaire, quelques esprits indépen- dants et religieux sortirent de l'Oratoire, entre autres Duguetet Quesnel, qui va rejoindre Arnauldà Bruxelles et ne rentrera plus en France que pour un voyage de quelques semaines, en 1700.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 45
Pourrait-on avoir, auprès de Paris, un lieu de retraite pour un jour, afin d'y voir un ami ? Je ne vous recom- mande point le secret, vous en connaissez la consé- quence. Voyez de brûler cette lettre et de m'en écrire,
Quesnel à Mma de Fontpertuis.
Bruxelles, 27 février 1685.
Vous avez écrit une lettre à mon bon oncle [Amauld], par laquelle je vous vois en inquiétude du succès de ma promenade. Je vous assure, ma bonne cousine, qu'elle s'est terminée heureusement. Jamais je ne me portai mieux. J'ai trouvé une compagnie de fort bonne humeur ; nous avons eu un temps à souhait, et il semblait fait pour nous. Nul accident, nulle mauvaise rencontre, et, pour comble de joie, j'ai trouvé tous nos cousins enpar- faite santé, et ils m'ont fait tout l'accueil que je pouvais désirer, et surtout le cousin du Rieu [Arnauld], qui ne ressemble point du tout à un homme de son âge. J'ai eu bien de la joie d'apprendre que le cousin de Lunel [Ditguety, est résolu de nous venir voir un de ces jours. Je l'attends avec impatience et je m'imagine qu'il amène avec lui delà marchandise pour nos correspondants. Il en aura le débit, assurément, et il ne doit point appréhen- der qu'elle lui demeure. Je m'attends bien que mon père
1. Jacques-Joseph Duguet, de l'Oratoire, né en 1649, mort à Paris en 1733, est le modèle achevé du directeur de conscience. 11 connaît les sinuosités, les détours du cœur féminin. On lui doit cette délicieuse phrase sur l'immortalité de notre âme, si précieuse et si précaire : « Vous portez un trésor dans un vase de terre. Malheur à vous, si vous n'en connaissez et n'en craignez pas la fragilité! »
Sa conversation était charmante ; il avait l'urbanité du langage, la dis- tinction des manières et une intarissable bonne humeur. Le P. de La Chaise le dépeignait ainsi au président de Ménars : « Vous n'avez qu'à tourner le robinet, vous verrez couler telle essence que vous voudrez. •»
46 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
et toute notre famille est bien en colère de ce que je suis parti contre l'inclination de tous, tant qu'ils sont ; mais vous savez bien que je ne pouvais pas faire autrement. Il faudra faire ma paix, si nous pouvons. Le temps appor- tera remède à tout. Je vous ai écrit, ma chère cousine, à dix lieues de chez vous, et je ne doute point que vous n'ayez reçu ma lettre et celle que j'écrivais à notre bonne amie. J'aurai toujours pour toutes les deux les mêmes sentiments que je vous y témoignais. Assurez-vous-en, s'il vous plaît, et elle pareillement.
Quemelà Mme de Fontperhiis
Bruxelles, mars 1685.
Pour moi, me voilà avec bien de la douceur dans le monastère que j'avais tant désiré. Ma chère sœur [Duguet] y estarrivée en bonne santé, et elle commence les exercices avec un goût et une disposition qui donne lieu d'espérer beaucoup pour le succès de son dessein que je recommande. Sa dévotion ne l'empêche d'être fort gaie, et la révérende Mère prieure [Arnauid] en est si contente que rien plus ne lui est un vrai sujet de joie et de récréation.
M. de Fresnes1 vous prie de lui faire envoyer son coffre. Il dit qu'il n'a pas besoin ici d'aucune des sou- tanes qui y sont, non plus que M. de Lory [Duguet] de la sienne, mais bien de sa casaque. 11 faudra, s'il vous plaît, si le coffre n'est pas plein, y mettre quelques livres nouveaux que mon frère a reçus pour moi. Pour l'argent qui est entre vos mains, si nous avons plus tôt
1. Nous lisons, dans un ouvrage jésuite, Errores P. Quesnel, à propos delà vie de notre fugitif à Bruxelles : «Tl s'habillait tantôt en oratorien, tantôt en abbé français, parfois en laïque. Il prenait les noms les plus divers: Le P. Prieur, le P. Provincial des Augustins, M. de Fresnes, M. de Frekenbergh, le baron de Rebeck, M'u0 Quesnel, M. du Puis. »
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 47
que vous une occasion à vous marquer, nous vous le ferons savoir.
Je plains mon Père l de son état; j'ai toujours bien cru que mon éloignement et celui de ma sœur [Ditgnet] seraient un coup de poignard pour lui. Je prie Dieu d'être son confort et sa consolation. Ma sœur vous rend mille et mille grâces de vos bontés, vous offre ses très humbles respects et vous prie de l'excuser si elle ne vous écrit pas2. Vous savez qu'au commencement d'un noviciat on est extrêmement réservé à écrire. Elle a pour vous, ma bonne tante, les mêmes sentiments que moi.
Quesnel à Mme de Fontpertuis
Bruxelles, avril 1685.
J'attendais, il y a déjà du temps, cette occasion pour avoir, Madame, la joie de vous écrire et de vous remer- cier, avec toute la reconnaissance possible, de toutes vos bontés et de toutes vos peines, anciennes et modernes; car, avec vous, c'est toujours à recommencer, et on ne saurait finir sur le chapitre des remerciements, parce que vous ne finissez jamais en matière d'obliger.
J'aurais plus tôt fait de vous remercier pour une bonne fois de toutes les grâces passées, présentes et à venir, si je ne prenais autant de plaisir à vous témoi- gner la gratitude de mon cœur, que vous de penser à répandre le vôtre par de continuelles obligations qui en portent toujours le caractère.
4. Le P. de La Tour, supérieur de l'Oratoire.
2. Duguet écrit, le 31 mars 1685, àMme de Fontpertuis: « J'ai commencé mon noviciat, Madanie, par un grand sacrifice en obéissant à ceux qui m'ont conseillé de passer le premier mois sans vous assurer de mon très humble respect et de ma parfaite reconnaissance. » Et plus, loin: « Les solitaires les plus réguliers de ce désert pensent à vous au moins trois ou quatre fois par jour. » (Archives d'Amerssfoort.)
48 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Je n'ai point encore reçu la somme que vous me vouliez faire tenir ici.
Je vous supplie, Madame, que Ton ne parle point du tout des deux demoiselles1 qui sont entrées au petit béguinage, car elles le souhaitent ainsi pour de bonnes considérations.
J'écris à Madame..., mais je suis bien aise que cela n'ait point de suite. Nous sommes trop éloignés pour entretenir un commerce de conscience, et il est bon de lui faire comprendre, comme je le ferai de mon côté, que ce commerce me serait fort préjudiciable. Elle est dans un pays où Ton ne manque pas de gens à consul- ter dans les occasions. Le supérieur de Saint-Magloire, ou le P. Moret, ou M. Roulland,ou M. le curé de Saint- Jacques, peuvent suppléera l'absence des autres. Je ne crois pas être d'ailleurs fort importuné de lettres, et je suis bien aise de me donner au nécessaire.
Je vous supplie, Madame, si vous voulez que l'on vous laisse faire, de prendre sans façon toutes les petites dépenses sur ce que vous avez, ou, si vous ne l'avez plus, sur ce qui reviendra, comme la dépense du cheval, les ports et emplettes, et autres choses que je puis oublier. Sans cette bonne foi, le commerce ne serait pas agréable et ne se pourrait continuer.
Au reste, vous avez bien raison de croire qu'il y a bien de la douceur dans notre petite famille, et il serait assurément difficile d'y en avoir davantage. Le plus jeune des deux nouveaux venus [Dugaet] est fait pour la consolation du chef de la famille [A?maidd], et c'est, en effet, un admirable et aimable personnage. Je vous avoue qu'on ne regrette guère les rues de Babylone, quand on se voit dans une solitude si douce et si charmante. Dieu veuille nous la rendre utile pour notre salut et pour sa gloire, et vous faire trouver
1. Quesnel et Duguet.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 49
toujours, Madame, au milieu du monde, ce que vous voudriez aller chercher dans un désert! Consolez-vous dans votre exil, qui est toujours exil quelque part que Ton soit, aussi bien dans le lieu le plus reculé du com- merce du monde que dans les voies larges de la cité du monde. Je vous supplie encore une fois que l'on parle beaucoup de nous devant Dieu, et le moins qu'on pourra aux hommes. Il faut qu'ils nous oublient, comme nous devons les oublier. Je suis à vous, Madame...
Mille et mille remerciements, s'il vous plaît, à M. des Granges, de sa lettre. Mais comment s'est-on adressé à vous, pour venir à moi, de Gif? Il me fâche que vous soyez regardée comme un canal à nous, et c'est pour vous seule que j'en suis fâché.
Quesnel à Mm& de Fontpertuis
Bruxelles, 6 avril 1681
Je vous écris un tout petit mot, aujourd'hui, pour vous dire que je ne suis pas si barbare que vous me le faites entendre. Le gros ami et mon emballeur sont assurément exceptés, et je croyais même que je les avais suffisamment marqués dès le commencement; mais enfin je me suis mal expliqué. Ceux que j'eus l'honneur de voir chez vous portent naturellement leur exception. Je ne puis refuser Mme de Montfrin (Pontchd- teaiî), ma conscience mêle reprocherait, M. de Fresnes le jeune [Guillaume Quesnel), Mme dlïusseau, pourvu que ce ne soit pas souvent ; car, n'en déplaise à votre sexe dévot, il est un peu trop écrivain sur les matières de conscience, et il aime à consulter de loin, lors môme qu'il le peut faire de près. Ce qui, soit dit sans vous y comprendre, Madame, car on vous défie de trop écrire, et on craint moins que vous consultiez trop, i. 4
$0 CORRESPONDANCE DE PASQUtER QtESNEL
qu'on n'appréhende que vous ne suiviez guère voâ consulteurs pour suivre votre zèle. Ce petit coup de peigne vous soit donné en passant. J'ai donc principa- lement voulu éviter de certains commerces réglés de lettres qui n'aboutissent à rien, tel que serait celui d'une personne dont le nom marque l'empressement. Vous m'obligerez donc, Madame, de m'envoyer au plus tôt les lettres que vous avez pour moi.
J'ai écrit à votre voisin [Nicole] et à l'ecclésiastique que je vis chez vous, Madame ; mais ce sera par une autre voie. Ma sœur de Luzeau [Dugiœt] vous écrit aussi. Elle vous fait mille compliments. C'est une ai- mable personne. Quoiqu'elle me touche de si près, je ne saurais m'empêcher de le dire. Elle fait toute la joie de notre famille, qui est, Dieu merci, en bonne santé et qui paraît fort contente. Je suis, Madame, avec tout le respect et la reconnaissance que je dois...
Le coffre n'est pas encore arrivé. Je crois qu'il vaut mieux le faire ouvrir et attendre la clé à loisir, par occasion d'un retour par quelqu'un.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
2 mai 1685.
Nous sommes toujours dans une grande sollicitude pour la santé de M. de Béthincourt [Nicole]. On nous a fait cependant espérer qu'elle se rétablirait. Dieu sait avec combien d'ardeur nous le désirons et que nous lui demandons cette grâce pour son Eglise de tout notre cœur. C'est une victime que Dieu semble préparer par de continuelles épreuves pour la consommer bien- tôt. Ce serait une grande miséricorde pour lui ; mais il y a sujet de craindre que ce ne fût un jugement sur son Eglise. Je ne saurais lui dire combien nous l'hono- rons et avec quelle tendresse, mon frère et moi.
CORRESPONDANCE DE PASQÙIER QUESNËL 51
Notre Père abbé [Arnauld] a un rhume, c'est-à-dire une fluxion sur la poitrine sans fièvre. 11 y a huit jours qu'elle le tient. Il a une toux un peu fatigante ; nous l'avons fait saigner une fois. Il n'y a aucun accident fâcheux qui accompagne ce rhume, pour ce qu'il garde le lit. Nous espérons que cela n'aura point de suite. On lui a fait aussi prendre de petits remèdes pour tenir le ventre libre. Il mange peu et se contente quasi de potages et d'eau d'orge, fort peu de viande le matin, quelques sirops, sans omettre son lait. Gomme ce mal lui prend souvent, il serait bon qu'il eût sur cela un régime prescrit. Il n'y a pas de quoi s'alarmer, et il faut prendre garde d'en parler trop.
Quesnel à MmG de Fontpertuis
Bruxelles, 16 mai 1685.
Je suis très affligé de l'état de notre bonne petite Lan- guedocienne1 ; mais que puis-je faire pour elle, sinon prier Dieu et lui écrire aussi souvent qu'elle voudra ? Je suis très disposé à le faire; mais elle voudrait autre chose, et vous savez bien que je ne le puis. Son âme est à Dieu ; j'espère qu'il en aura soin. Je vous souhaite, ma très chère sœur, mille et mille bénédic- tions du Ciel, qui vaudront mieux que mille et mille remerciements.
Notre bon Père abbé [Arnauld] est quasi tout à fait guéri. Il ne s'en faut guère. On n'a pas laissé de craindre, quand on a vu commencer cette incommo- dité ; mais Dieu a tourné tout en bien.
Je salue de tout mon cœur nos amis, et surtout le voisin [Nicole].
1. Voir la lettre du 26 mai 1685.
S2 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à Mme de Fontpertuis
Bruxelles, 26 mai 1685.
J'écris à cette pauvre petite dame dont vous avez eu, Madame, la bonté de m'envoyer la lettre. Si elle était raisonnable, elle aurait du être contente de celles que je lui avais écrites, car je lui promettais tout ce que je lui pouvais promettre. Son voyage de Rome était résolu avant qu'elle sût rien du mien, et il a bien fallu qu'en s'y préparant elle se préparât aussi à se passer de moi. Je lui dis tout ce que je puis pour la consoler; car, pour la guérir, il faut autre chose que des paroles, à moins que ce ne soit une de ces paroles que dit au cœur celui qui en a la clé et qui seul peut l'ouvrir sans que personne le puisse fermer, et le fermer sans que personne puisse l'ouvrir. Je souhaite de tout mon cœur qu'il plaise à Notre-Seigneur lui parler de cette manière et la réduire, par la puissance qu'il a sur son cœur, à se soumettre à sa volonté et à se donner à lui indépendamment des créatures.
Le malade [Arnmtld] qui vous a inquiété est, Dieu merci, parfaitement guéri, sinon qu'il se sent faible, ce qui n'est pas surprenant, après une maladie de trois semaines, à son âge. Vous vous alarmez un peu trop, et cependant je vous avoue que je ne puis le trouver étrange; car je ne saurais vous dire toutes les pensées qui viennent d'abord dans l'esprit, quand on voit commencer ces sortes de maladies à ce bon abbé et quand on fait réflexion que c'est comme une rente annuelle, que la partie attaquée est faible et s'affai- blit avec l'âge tous les jours. On se croit obligé de vous dire (mais pour vous, et sans que personne de son couvent d'ici le sache) que l'on s'aperçoit bien que ce bon abbé s'inquiète dans ces sortes de maladies et qu'il
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 53
y a sujet d'appréhender que son inquiétude ne fût bien plus grande et plus fâcheuse pour sa santé, s'il venait à avoir quelque maladie plus considérable. On n'ose pas dire qu'il n'ait point de sujet de prendre cette inquiétude, quand on considère que, dans une abbaye aussi éloignée des secours qu'il avait autre- fois en semblables occasions, il est difficile de ne pas ressentir quelque peine. Les gens qu'il a sont très affec- tionnés ; mais on ne trouve point dans une forêt, — - et au milieu de gens grossiers, — cette adresse pour servir et soulager des malades, ni les médecins habiles qui l'ont eu autrefois dans son hospice. Je ne doute point que ces réflexions ne rappellent encore dans l'es- prit les amis et qu'elles ne se portent môme au-delà de la maladie. Et je ne puis concevoir comment, il y a un an qu'il avait encore moins de compagnie de la part de ses religieux et que sa maladie était plus consi- dérable, il ne s'ennuya pas davantage, ou plutôt je ne m'assure point qu'il songeât alors à son hospice. Voilà ce que j'ai cru vous devoir dire, pour en faire tel usage que vous jugerez à propos ; car de tirer aucune conclusion des principes que je viens d'établir, je m'en garderai bien. Je ne suis pas d'humeur à conseiller à un abbé de sortir de son abbaye. Il leur doit l'exemple, dans la maladie aussi bien que dans la santé. Ainsi je n'ai rien à vous dire davantage, ma très chère sœur, sur ce sujet. J'en aurais bien à vous dire sur le mien ; mais je comprendrai tout en ce seul mot, qui est que je suis à vous en Notre-Seigneur Jésus-Christ plus que je ne vous le saurais dire.
Que s ne l à Nicole
Bruxelles, 13 juin 1685.
Je vous rends grâces, Monsieur, des nouvelles de votre lettre du 30. Le livre du cardinal Gapi-
54 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
succhi1, pour être fait en robe rouge, n'en est pas meilleur pour cela, et quelque robe noire pourra bien un jour lui faire voir qu'il est ignorant en cramoisi.
La nouvelle du martyr [le P. du Breuil] est plus consolante pour l'Eglise, et il a grand sujet de bénir Dieu du courage qu'il donne encore aujourd'hui aux siens.
Je ne savais pas que le livre de M. Arnauld fût entre les mains des censeurs.
J'ai bien de la joie de ce que l'on verra bientôt l'opéra à cinq parties; ce sera quelque chose de bien harmonieux; mais ceux que l'on y fera danser paieront bien les violons sans se trop divertir.
Si vous trouvez occasion d'envoyer la thèse de Lou- vain, elle sera la très bien venue. Je salue tous les Pères et Frères de votre couvent avec tout le respect que je dois. Hélas! voilà encore une nièce qui se meurt, s'il n'y a rien de changé depuis le 8, et c'est la dernière du nom. Dieu veuille consoler Monsieur son oncle !
Quesnel à Mme de Fontpertuis à la Crèche., faubourg Saint-Marceau, à Paris
Bruxelles, 29 juin 1685.
Vous n'avez point à appréhender, Madame, que je vous fasse un procès sur le délai de votre lettre. Je
1. Lettre inédite de Du Vaucel à Arnauld.
29 avril 1G84.
« J'ai parcouru depuis peu, un livre que ce cardinal Capisucchi vient de publier et de dédier au Pape.
« 11 a pour titre : Qusestiones theologiœ. Il y a plusieurs de ces ques- tions qui sont directement opposées au livre de M. de Gastorie. J'ai lu ou parcouru ce livre avec bien du dégoût. M. Casoni me parla de V auteur avec un fort grand mépris, » (Archives d'Utrecht, t. I.)
CORRESPONDANCE DE PASOUIER QUESNEL 55
vous en dois, au contraire, un très grand remercie- ment, puisqu'on différant vous m'avez épargné une des plus grandes peines où je puisse me trouver jamais, en ne me mandant point, comme vous auriez dû le faire, le danger où nous étions de perdre une per- sonne1 qui nous est si chère et qui est si utile à l'Eglise, pour ne rien dire davantage. Mais il est vrai aussi que, si Dieu en eût disposé et que j'eusse appris une si triste nouvelle sans y être préparé, c'eût été un terrible coup pour moi, quoiqu'après ce que nous avons vu cette année, et dans l'état où est ce qui nous reste, il faille se préparer et s'attendre à tout. Cependant ces événements me font voir que, s'il y a de la consola- tion à vivre avec ses amis, on a au moins cet avantage, quand on en est éloigné, que l'on sait quelquefois plus tôt leur guérison que leurs maladies, et que l'on se trouve au port sans avoir ni entendu le bruit des tem- pêtes de la mer ni aperçu le danger du naufrage. Pour vous, Madame, vous l'avez vu de près et vous ne l'avez pas vu d'une manière oisive, puisque vous avez secouru le vaisseau avec tant de soin et tant de succès. Le plaisir que l'on a de rendre service à ses amis dans cet état est presque le seul avantage que l'on ait quand on est auprès d'eux. Et, si ce n'était une injustice d'envier cette joie et cette satisfaction à ceux qui l'achètent si cher par leurs fatigues et par la douleur de les voir souffrir et par la crainte de les perdre, je vous envie- rais, Madame, cet avantage. Jouissez encore du plaisir de voir revenir notre cher malade et de le voir pour ainsi dire ressuscité, et ne trouvez pas mauvais que je partage avec vous ce plaisir, quoique je n'aie pas eu part à votre crainte.
\. Nicole.
56 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à Mm& de Fontpertuis
Bruxelles, 31 juillet 1685.
Un billet seulement, Madame, pour vous dire qu'une abbesse qui était ma voisine de quatre lieues, il y a six mois, me mande qu'elle m'a envoyé une lettre d'un insulaire [P. du Breuii] que je n'ai point reçue. Peut- être ne vous a-t-elle point été adressée, peut-être sera-t-elle demeurée par mégarde. Cet insulaire est probablement celui dont je vous montrai les lettres chez vous, à la campagne, et je donnerais beaucoup d'autres lettres pour les siennes.
Il me prend grande envie de vous gronder terrible- ment. A quoi songez-vous donc de vous faire arracher les dents et de vous livrer à un bourreau? Attendez au moins l'occasion de le faire pour la foi ou pour la jus- tice. Vos fluxions demanderaient un remède plus doux et qui serait plus efficace. Ce serait de ne vous pas tant échauffer le sang par vos veilles, vos courses, vos jeûnes, vos fatigues et vos autres fredaines, par les- quelles vous vous poussez à bout. Ne serez-vous jamais raisonnable sur ce chapitre, et ne vous résoudrez-vous jamais à faire à vos amis le plaisir de vivre un peu plus humainement que vous ne faites? Bien vous en prend que j'aie pris un papier si petit et où j'ai encore d'autres choses à mettre. Je vous en dirais bien davan- tage, quelque expérience que l'on ait que vous ne vous épouvantez pas du bruit.
Hélas! que deviendra notre pauvre ami au milieu de ces nouveaux mariés? Je le plains bien, mais plus encore celui qui lui donne à ses dépens cette pitoyable occasion de dégoût. Je ne vous dis point que j'écrivis hier à Mme la marquise et à la petite abbesse, et que
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL 57
j'adressai les lettres en droiture à M. Le Tourbier ; car il aura déjà reçu le paquet. La maladie de M. Le Doux [Nicole] nous a un peu alarmés ; mais on nous le fait guéri maintenant, et c'est une grande joie dans toute notre famille.
Qaesnel à Mmo de Fontpertuis
6 octobre 1685.
J'enviai bien à mon père et à mon frère 1 la satis- faction qu'ils se donnaient de vous écrire, Madame, au retour de notre petit voyage, et je ne fus empêché de le faire que parce qu'il me fallut donner le peu de temps que nous avions à quelque chose de pressé. Mais je ne puis plus différer de vous décharger mon cœur sur l'extrême peine qu'il a porté depuis le départ du pauvre M. Le Fossier [Duguet]2, qui nous est venu voir dans notre petit hospice, de l'avoir vu partir clans un aussi pauvre équipage, qui est celui que vous avez vu à son arrivée. Que de chaleur, que d'agitation, que d'incommodités de toutes sortes n'aura-t-il point souf- fertes, outre celles qu'il porte toujours avec lui et dont il fait ses délices, pendant qu'elles font la peine et la douleur de tous ses amis!
Pourvu encore qu'il soit arrivé à bon port et de bonne santé! Je le veux espérer de la bonté de Dieu sur cet incomparable ami que j'ai suivi des yeux de mon cœur, de mes désirs et de mes prières pendant tout le voyage, et que j'aurais souhaité d'accompagner plus loin, comme j'en avais eu la pensée ; mais la crainte de lui
1. Arnauld et Guelphe.
2. Duguet, d'une santé très délicate, ne supporta pas le climat de Bruxelles et quitta Arnauld pour rentrer en France.
58 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
être un nouveau sujet d'incommodité dans une voiture si étroite me l'ôta. Mais rien ne pourra ôter le souvenir de toutes les obligations que je lui ai pour toutes les bontés qu'il m'a témoignées dans cette petite visite, et qui ne sont qu'une suite de tant d'autres dont je lui serai éternellement redevable. Je vous supplie, Madame, de lui bien faire comprendre, quand il sera de retour, combien je ressens vivement tout ce qui me vient de sa part, et que, si j'ai le malheur de n'être ni assez éloquent ni assez abondant de paroles pour faire con- naître, comme d'autres, au dehors ce qui se passe dans mon cœur à son égard, je ne cède néanmoins à personne ni de respect, ni de reconnaissance, ni de tous les autres sentiments que l'on doit à un aussi bon cœur que le sien. Je vous supplie, Madame, de vouloir bien m'aider à lui rendre quelque petit témoignage de mes soins, en l'accueillant vous-même à son arrivée avec toute la charité et toute l'amitié dont vous êtes capable, et en vous appliquant à lui procurer tous les petits soulage- ments dont il est impossible qu'il n'ait un extrême besoin, après de si grandes fatigues et dans une santé si mauvaise. Vous savez combien il se plaint et le repos et la nourriture, et combien il contriste ses meilleurs amis par la dureté qu'il a pour lui-même. Rendez-vous-en un peu la maîtresse pour quelques jours, et faites-lui une douce violence pour le ranger à la raison. Nous vous en serons, Madame, infiniment obligés. Ne vous oubliez pas aussi vous-môme, s'il vous plaît, car j'apprends, de plus d'un endroit, que vous n'avez pas plus de forces que lui et que vous n'êtes pas moins indocile sur ce chapitre. Adieu, ma très chère sœur, c'est à lui principalement que je vous recommande, vous et M. Le Fossier [Ditguet], car je me défie fort que vous vous rendiez l'un et l'autre à nos sollicitations.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 59
Quesnel à Mme de Fontpertuis, à Paris
9 octobre 1685.
C'est pour vous obéir, Madame, avec la plus grande exactitude, que je me donne l'honneur de vous écrire aujourd'hui, aussitôt après l'arrivée de notre pèlerin, qui est revenu en très bonne santé et qui vous donnera lui-même de ses nouvelles, ou aujourd'hui, ou demain.
Je vous envoie, Madame, les mesures de la chambre que le petit papier vous expliquera ; mais, en vous obéissant, je vous supplie de trouver bon que je vous représente que, si c'est pour envoyer ici de la tapis- serie, cela fera une très grande peine à M... et que je suis comme assuré qu'il ne souffrira pas qu'on la mette dans sa chambre. Il ne pourra pas se résoudre à voir celle de M. David [Arnauld] sans tapisserie, pen- dant que la sienne en sera tendue. Je n'ai osé lui en rien dire; mais je sais assez ce qu'il dirait s'il le savait. La seule raison qu'on lui peut dire est que cela rendra le bruit plus sourd. Mais ce sera de si peu que cela ne vaut pas la peine de faire la dépense. Que si on avait à la faire, le plus court serait d'en prendre sur les lieux, ou plutôt, ce qu'il souffrirait plus facilement, de se con- tenter du jonc qu'on emploie dans ce pays. M. David est du même avis que moi, et je crois, Madame, que vous y entrerez quand vous y aurez bien pensé.
J'oubliais ce qui me touche plus au cœur : c'est de vous faire des reproches de trois outrages sanglants que vous me faites, Madame, au commencement de votre lettre, vous qui n'avez coutume de me faire que du bien et de ne me dire que des paroles de joie. Vous dites que vous m'importunez en m'écrivant, vous m'en deman- dez pardon, et vous me menacez de ne plus le faire. Y a-t-ii rien de plus offensant, et croyez-vous que je
60 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
vous le pardonne aisément ? Il faudra que vous trouviez un confesseur des plus indulgents, pour en avoir l'ab- solution. Pour moi, je ne vous la donnerai point que vous n'ayez accompli la pénitence, et la plus douce est de vous rétracter, de me faire l'honneur de m'écrire le plus souvent que votre santé et vos affaires vous le per- mettront et d'être persuadée que c'est pour moi une joie que j'estime infiniment que d'avoir avec vous, Madame, ce petit commerce.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
16 octobre 1685.
Enfin, Madame, le voilà où vous l'avez désiré, celui1 qui faisait toute la joie de notre solitude et qu'il rend doublement solitude, en la quittant pour s'aller jeter dans le sein de ses amis. 11 ne sortira pas de notre cœur pour sortir d'avec nous, et nous ne voulons pas déses- pérer de l'y revoir un jour, quand sa santé sera rétablie. L'espérance est pourtant fort médiocre, et je crois qu'il vaut mieux se résoudre à prendre patience qu'à se repaître d'une espérance vaine. Sa santé le demande ainsi. C'est tout dire, et nous n'avons pas été aussi indociles que vous le craigniez, quand il a été question de prendre parti.
Questiel à Mme de Fontpertuis.
27 octobre 1685.
Je ne puis m'empecher de vous témoigner l'agréable surprise que nous avons eue en apprenant la Dêclara-
1. Les années qui suivent, de 1686 à 1690, sont pour Du^uet, dit Sainte- Beuve, « des années ensevelies ». Il lui fallut découvrir une retraite pro- fonde et sûre. « 11 se passa un temps considérable, écrit-il, avant que je « pusse trouver un tombeau à ma mesure. »
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 61
tion qui révoque TEdit de Nantes K C'est un coup digne du plus grand roi du monde, et il n'a encore rien fait qui approche de cette grande action, quelque remplie que soit sa vie d'actions grandes et éclatantes. J'espère que Dieu bénira le zèle qu'il donne à ce grand prince pour la religion, et tous ceux qui l'aiment doivent prier pour une affaire de cette importance qui remet l'unité dans l'Eglise de France.
Quesnel à Mme de Fontpertuis, à Paris
20 novembre 1685.
Je ne crois pas que la personne dont vous m'avez envoyé la lettre veuille dire que la cassette n'est pas où je crois qu'elle est, mais que ce qu'il y a cherché ne s'y est pas trouvé. La mémoire m'a manqué; mais il en faut demeurer là. Le besoin que j'avais de ce petit meuble n'était pas bien pressant. Si ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire" qu'on avait à m'envoyer en vaut la peine, on pourra le faire; mais, si cela n'en vaut pas la peine, je me pourvoirai par deçà de ce qui me sera nécessaire pour mon hiver, d'autant mieux que cela vous épargnera un petit embarras. Si M. de Fresnes le jeune2 avait quelques livres d'airs spirituels ou de noëls bien faits, ou quelque autre musique, il nie ferait plaisir ; ce serait pour chanter au coin de mon feu cet hiver. M. Le Doux Hamon en pourrait demander pour moi (incognito) à M. Le Hoanmo. Je mets cela sans
1. Rappelons-nous que nous n'avons pas affaire à des philosophes, mais à des prêtres et à des théologiens, et qu'on ne trouve personne à cette époque, dans l'Eglise, qui s'élève contre cet acte cruel et impoli- tique. Le grand Arnauld lui-même « s'en réjouit fort », et du Vau.ce! écrit de Rome à M. de Castorie, le 17 novembre : « La Déclaration du roi a été reçue avec grand applaudissement. » (Archives d'Utrecht,t. I.)
2. Son frère, François Quesnel.
62 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QÛËSNËL
beaucoup de réflexion, et vous pourrez l'oublier sans beaucoup de faute '.
J'ai demandé un livre à M. de Fresnes, qui s'appelle Vidée du sacerdoce et du sacrifice*1. Je l'aimerais mieux non relié que relié, s'il n'est pas encore acheté; sinon, il sera le bienvenu comme il sera.
Quesnel à M. Fromentin^
13 décembre 1G85.
Je reçus hier seulement, Monsieur, votre lettre du 18 du passé, où j'ai appris avec joie le succès qu'a partout la révocation de l'édit de Nantes4, et la peine qu'a Monsieur votre ami au sujet des professions de foi et des serments qui se font par des gens qu'il sait, par leur propre bouche, n'être pas sincères et de bonne foi. Si ces gens ne disaient rien ou ne témoignaient que de la peine et de la répugnance, je ne croirais pas que l'on dût se mettre beaucoup en peine de fouiller dans leur cœur pour y chercher leur véritable disposition. Car nous voyons, dans tous les siècles de l'Eglise, que l'on a sollicité les hérétiques les plus obstinés à souscrire des professions de foi catholiques, que l'on jugeait assez qu'ils n'auraient pas souscrites sans les menaces qu'on leur faisait ou de les déposer ou de leur faire souffrir d'autres peines. 11 paraît même qu'après qu'ils avaient
1. Nous savons, par le Cûrriculum vitœ du P. Quesnel, « qu'il n1a point appris le plain-chant et qu'il n'a pas la voix forte ». (Documents inédits, appartenant au P. Ingold, de l'Oratoire.)
2. L'Idée du sacerdoce et du sacrifice de Jésus-Christ. La première partie est du P. de Gondren, la seconde du P. Toussaint Desmares, la troisième et la quatrième du P. Pasquier Quesnel. Paris, 1677.
3. Sous-doyen de l'église d'Orléans et vicaire général.
4. Quesnel aura cependant la bonne fortune de trouver asile dans un pays protestant.
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CORRESPONDANCE DE PASQtJIËR QUËSNEL 63
résiste aux premiers ordres ou des empereurs ou des évoques, et que l'on était comme assuré qu'ils conser- vaient toujours dans le cœur leurs anciennes erreurs, on ne laissait pas de les presser de nouveau par de nou- velles constitutions ou de nouveaux édits plus secrets, et que, s'ils s'y soumettaient, on les recevait sans façon à la participation des sacrements de l'Eglise. Il est vrai qu'il n'y avait apparemment aucun serment joint à la souscription, comme il y en a aujourd'hui; mais, après tout, une profession de foi faite à la face de toute l'Eglise, entre les mains de ses premiers ministres, et accompagnée d'anathèmes, était une chose fort sainte, et, mentir en cette occasion, c'était mentir au Saint-Esprit. Quand donc il n'y aura que le soupçon, j'ai peine à croire que Ion doive condamner une pratique autorisée par l'exemple de l'Eglise, dans tous les siècles. Ceux qui ont témoigné quelque temps auparavant que, s'ils changeaient jamais, ce ne serait que par violence, peuvent être censés avoir changé de sentiment, quand, sans témoigner leur répugnance, ils se soumettent, et leur profession de foi et souscription peut être regar- dée comme une rétractation de leurs mauvaises disposi- tions. Ceux qui ne font connaître les leurs qu'après l'abjuration portent seuls la peine de leur parjure. Et néanmoins il est de la charité qu'on leur doit de ne les pas abandonner, mais de s'appliquer à les guérir, en éclaircissant leurs doutes et en leur faisant con- naître, par l'explication des vrais sentiments de l'Eglise et par l'exemple des ministres qui se sont convertis avant toute violence et par la seule conviction de l'erreur où ils étaient, qu'il n'y a qu'un entêtement déplorable qui les retienne dans l'erreur. Quant à ceux qui déclareraient ouvertement qu'ils ne sont point changés, qu'ils ne font que par force la profession de foi, et qui, par conséquent, ne pourraient faire qu'un faux serment, vous avez fort bien jugé, Monsieur, que
64 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
votre ami ne pouvait pas, en conscience, les recevoir avec une telle disposition déclarée et connue. Il a aussi très bien fait de déclarer à ceux qui se sont présentés à lui qu'il ne les recevrait pas, s'il ne croyait qu'ils viennent de leur bon gré à l'Eglise; car il faut que l'Eglise agisse d'une manière digne de l'épouse de Jésus-Christ, et que ses ministres conservent, en agis- sant en son nom, son honneur et sa majesté. Elle court après ces pauvres égarés, non comme un maître après des esclaves fugitifs, mais comme une mère après ses enfants. Si elle les châtie pour les faire rentrer dans sa maison, elle ne doit pas leur faire de plaies mortelles, ni leur en donner l'occasion, ni souffrir qu'ils s'en fassent eux-mêmes, comme il est constant que ceux-ci s'en font de mortelles quand ils font des sacrilèges et des parjures. Il est, au contraire, de sa charité de les leur épargner, et, s'ils n'ont dans l'agitation et le trouble où ils sont ni la lumière ni la force de s'abste- nir de ces péchés, elle doit, par sa sagesse et sa discré- tion, les en détourner, en ne recevant pas de telles pro- fessions ni de tels serments, qui, au lieu de leur rendre la santé et la vie, les rendent encore plus malades et plus incurables, en les rendant plus indignes de la miséricorde de Dieu.
II est bien fâcheux qu'en pressant trop ces malheu- reux, et par des voies odieuses, on ait arrêté le cours du bien qui se faisait par les voies douces et naturelles. Il faut les adoucir sur ce point, le mieux que l'on peut. Il faut redoubler la charité envers eux et leur faire con- naître qu'ils ne doivent point imputer à l'Eglise ce qu'elle ne peut empêcher ; que ni ce qui vient delà part du roi, qui fait en cela ce qu'il croit leur être utile, ni ce qui est ajouté à ses ordres par la dureté des soldats ne change point la face des affaires en elles-mêmes; qu'il faut exami- ner d'aussi bonne foi et avec au tant de sincérité et de désir de connaître la vérité, de quel côté est cette vérité et où la
CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QtESNËL 65
Vraie Eglise se doit trouver, ou dans une communion qui n'a jamais été interrompue depuis Jésus-Christ et les apôtres ni dans le corps ni dans ses ministres, ou dans une communion qui n'est établie que sur le schisme qu'elle a fait avec l'Eglise où elle était née, qui s'est attribué elle-même l'autorité et le ministère, et où l'un des premiers principes est que chacun de ceux qui la composent, depuis le plus simple paysan jusqu'au plus habile ministre, doit juger par lui-même, sur l'Ecriture seule et en l'examinant par le Saint- Esprit qu'on lui promet pour cela, quelle est la véri- table Eglise et quels sont ses dogmes, sans être obligé de s'en rapporter ni à ministres ni à synodes. Ces deux motifs sont, ce me semble, les plus puissants et les plus propres et à l'égard des simples et à l'égard même des plus capables de raisonnement. Je vous les touche, Monsieur, pour votre ami, parce qu'ils se sont trouvés au bout de ma plume ; car je ne prétends pas vous les apprendre, et, si votre ami s'en voulait éclaircir davan- tage, il connaît sans doute le dernier livre de M. Nicole. Le travail est sans doute difficile; mais c'est où la charité chrétienne doit éclater. Les apôtres avaient encore plus à travailler pour détruire l'idolâtrie dans le monde. Leur patience, leur foi et leurs prières en sont venues à bout, employant les mêmes armes, témoi- gnant beaucoup de charité à ceux qui sont dans l'erreur, leur rendant souvent visite pour les instruire, compa- tissant à leurs peines et leur faisant lire de bons livres. Dieu bénira ces soins et fera trouver aux ouvriers mêmes leur salut et leur sanctification dans celle de leurs frères. Il faut surtout soutenir l'instruction par la prière et attendre de Dieu le succès qu'elle doit avoir. Vous suppléerez, Monsieur, envers votre ami, ce que je ne puis ajouter ici. Je finirai, après vous avoir supplié de me vouloir bien apprendre s'il y a quelque chose de vrai de ce qu'on a mis cette semaine, dans i. 5
66 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
la Gazette de Hollande, d'un M. de Rosemont; qu'après s'être converti par force il était tombé malade; qu'en cet état il n'avait point voulu recevoir les sacrements ni écouter les prêtres, s'était repenti de son change- ment, avait été ensuite mis en cause et condamné à être pendu. On met cette scène à Rouen. Je suis, Mon- sieur, tout à vous en la manière que vous savez, et me recommande à vos bonnes prières. Je crois que vous aurez reçu les papiers que je vous ai renvoyés. A quoi en est l'affaire de la fondation ?
(Bibl. de l'Arsenal, ins. 5782.)
Quesnel à Mme de Fontpertuis
26 décembre 1685.
Je suis l'homme le plus raisonnable du monde en matière de lettres; ainsi je vous supplie, Monsieur, d'être persuadé que vous n'aurez jamais besoin de jus- tification sur ce chapitre. Je sais vos occupations, et cela seul serait une justification parfaite si vous en aviez besoin. Ce n'est pas par le nombre des lettres que vous devez juger de mon respect pour vous, et que je dois m'assurer de votre bonté pour moi. L'un et l'autre a un meilleur fondement, c'est sur quoi je me repose. Je vous écris ce petit mot seulement pour vous dire ce que je vous ai déjà dit, que, si la robe de chambre n'est point encore partie, la description que vous m'en faites me persuade qu'elle ne vaut pas le port, et qu'il la faut laisser à Paris ; et, comme le reste n'était que par oc- casion, il y peut aussi demeurer, sans qu'il me fasse faute. Pour l'argent, il faut attendre qu'il y en ait quelque chose de plus, car on doit toucher quelque chose au commencement de cette année.
CORRESPONDANCE DE PASQTIER QUESNEI 67
J'ai bien de la joie, Monsieur, de ce que vous me mandez de la santé de M. de Lisola [Duguet]. Gomme c'est un effet de vos soins, c'est une nouvelle obliga- tion qu'il faut encore mettre sur mon compte. Il gros- sit tous les jours ; mais que faire à cela? Quelque insol- vable que je puisse être, je prendrai plutôt le parti de m'abandonner à votre miséricorde que de faire banque- route. Quand M. Lisola vous ira voir, je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien lui faire mes con jouissances sur sa santé. Quelque amitié que j'aie pour lui, je veux bien qu'il sache que ce n'est pas tant pour lui que je suis bien aise qu'il se porte mieux (car qui sait ce qui est meilleur pour lui, la santé ou l'infirmité? ou plutôt qui ne sait pas qu'ordinairement la dernière est préférable à l'autre pour le salut et pour la sanctification ?), mais je regarde l'Eglise qu'il pourrait servir, si Dieu lui ouvrait une porte en lui donnant des forces.
Je vous souhaite à tous, par avance, une bonne, heureuse et sainte année, et je vous donne une procu- ration générale pour tous mes amis de delà que vous connaissez. Je prends beaucoup de part à tous les évé- nements de votre famille, vous n'en doutez pas, Mon- sieur, sachant avec combien de respect et d'attache- ment je suis à vous, Monsieur, pour toutes choses.
Je ne prétends pas que M. de Béthincourt [Nicole], M. Boilc [Boileau], M. le Doyen [Ponlchdteau], soient dans la foule des amis.
J'apprends que M. de Fresnes [Guillaume Quesnel] m'a acheté une belle robe de chambre. Je ne l'en avais pas prié, non plus que de m'acheter de la musique. Gela est ridicule, ne lui en déplaise. J'aurais scrupule d'acheter de la musique.
68 CORRESPONDANCE JDE PASQUÎER QÙESNEL
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
6 février 1686.
Ce que Ton me mande des trois maisons que Ton menace de faire raser, s'ils ne font abjuration, est bien surprenant, et ce qui est étrange, c'est qu'on dit que leur évoque leur défend, sous peine d'excommunica- tion, de faire cette abjuration. Cependant je ne suis plus surpris de rien, et je m'attends tellement à tout depuis quelque temps que je suis assez préparé à tous les événements dont nous pourrons avoir le spectacle. Quand les hommes se remuent, ce sont des mouches qui volent, qui bourdonnent aux oreilles et qui piquent quelquefois. Il n'en faut pas avoir peur; un peu de patience en viendra à bout. La grande chaleur passera; la nuit viendra bientôt ; ces mouches se retireront et ne piqueront plus, et nous demeurerons, s'il plaît à Dieu, en repos. Cependant, pendant que le soleil est très ardent, il y a plus à souffrir pour ceux qui y sont expo- sés, et ils sont plus à plaindre que ceux qui sont à l'ombre ; mais il y a une autre ombre où les uns et les autres sont parfaitement à l'abri, non seulement des piqûres des mouches, mais des morsures des serpents et du fiel des dragons : c'est l'ombre des ailes du Sei- gneur. Je le supplie de tout mon cœur qu'il vous daigne cacher, mon très cher Monsieur, non seulement sous ses ailes, mais dans le secret de sa face, dans son sein, dans son cœur, et qu'il vous y nourrisse des fruits de son esprit qui sont la paix et la joie, et de l'espérance vive des biens que vous attendez, et de la douceur de la charité dont vous vivez, et des délices de la vérité que vous aimez.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 69
Quesnel à Mme de Fontpertuis
3 mars 1686.
Je vas vous prendre au mot sur-le-champ pour une petite chose dont je ne pourrais pas me reposer sur un autre. Jai lu ici les relations des missionnaires de la Cochinchine et de Siam, où ils exposent les grandes dépenses qu'ils sont obligés de faire et pour la subsis- tance et pour les présents qui servent à gagner les rois de ces pays-là et leurs officiers. Ils nomment les montres entre les bijoux qui y peuvent servir, et cela m'a fait souvenir que je vous en ai laissé une d'or, qui occupe la terre inutilement et qui pourrait ser- vir à quelque chose entre les mains de ces ouvriers évangéliques. C'est moins que les deux mailles de la bonne veuve, qui mérita d'être louée de la bouche même de Jésus-Christ, et il s'en faut bien que je donne de mon indigence. C'est au moins quelque chose de superflu que je ferais scrupule de garder plus long- temps. S'il y avait quelque besoin plus pressant que celui-là, vous pourriez, Monsieur, l'appliquer à ce besoin, et je m'en repose entièrement sur vous. Je crois que vous ne manquez pas de correspondance pour le séminaire des Missions étrangères. Au pis-aller, je sais que Mme de Sainte-Preuve y en a; mais il serait, comme vous savez, fort inutile et contre Tordre évan- gélique de me nommer à elle ni à d'autres, et cela n'en vaut pas la peine.
Les nouvelles touchant le P. du Breuil ont un très bon air dans le peu que vous m'en dites; mais je n'ai garde de m'assurer de rien. J'aime mieux trouver mes espérances surpassées que de les voir trompées,
70 CORRESPONDANCE DE PASQTJIER QUESNEL
Je suis bien aise que M. Duguet1 remarque mon silence, et je serais fâché qu'il lui fût indifférent. Il me prêcha si fort la dernière fois de me réduire au nécessaire, de ne point exposer mes amis par trop de commerce, de diminuer mes relations et autres choses semblables, que j'ai cru lui faire plaisir de me tenir coi et ne me pas presser de lui écrire. Si je puis néan- moins le faire aujourd'hui, je le ferai.
QuesneJ à M. Fromentin1
Je fais réponse, Monsieur, à votre lettre du 17 mars, aussitôt que je lai reçue, et vous devez juger par là que je l'ai reçue bien tard. Il y a un peu de ma faute; mais elle est sans remède. Vous m'avez bien fait plai- sir de me mander l'histoire du P. Q. (P. Quesnel). Gela est bien fâcheux qu'il ait été obligé de faire ainsi le plongeon et que ses amis ne puissent savoir de ses nouvelles. Il n'y a pas d'apparence, néanmoins, que les poissons l'aient mangé ni qu'une baleine se soit trou- vée prête à le gober, quand il s'est jeté dans la mer pour apaiser l'orage et la tempête qui s'élevaient à son occasion. Mais, après tout, puisqu'on a bien enfin eu des nouvelles do Jonas, il faut espérer que nous en aurons aussi quelque jour des siennes. De l'humeur que je le connais, je ne le plains pas beaucoup, et je lui ai sou- vent ouï dire qu'un petit trou, où l'on puisse être à cou- vert de l'embarras du monde et attendre en paix le jugement de Dieu en s'occupant de ses vérités saintes,
1. Duguet, par une sorte de terreur maladive et de misanthropie un peu à fleur de peau, ne demandait crue l'oubli : « Qu'on me compte pour mort et môme pour enseveli, écrit-il à l'abbé Boileau, et qu'on m'eflace de la mémoire des vivants ! Les billets de deux lignes sont interdits dans l'autre monde, aussi bien que les longues lettres. »
2. Bibl. de l'Arsenal, ms. 5782.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 71
est ce que l'on peut trouver de meilleur en ce monde. Ne serait-il point à la Trappe (car l'abbé est de ses amis) ou à Sept-Fonds, dont l'abbé est aussi de sa connais- sance, ou à Grenoble, à une lieue de laquelle il y a une petite solitude qu'on nomme Miseré, qui est une vraie retraite pour un homme qui ne veut point s'enfroquer. Chacun devinera comme il pourra. Il sait bien où il est lui-même, et cela peut lui suffire.
Qnesnel à M. Fromentin, à Orléans^
12 juin 1686.
Peut-être, Monsieur, que le bruit public vous aura déjà appris la perte que nous venons de faire du saint évoque deCastorie. Vous le connaissiez et vous l'aimiez ; c'est assez pour me faire comprendre jusqu'à quel point cette nouvelle vous affligera, et pour vous faire conce- voir combien nous en sommes touchés. Mais enfin Dieu l'avait donné à son Eglise comme un flambeau pour l'éclairer. Il s'est consumé en l'éclairant, et le voilà réuni pour jamais à sa source et heureusement perdu dans cette lumière inaccessible et éternelle. Qu'il est heureux, Monsieur, d'avoir consommé l'œuvre que Dieu lui avait donné à faire et d'avoir travaillé à son salut, en travaillant de toutes ses forces à celui des peuples que la Providence lui avait confiés ! Il est mort à Zwolle, dans l'Over-Yssel, achevant une visite pasto- rale qu'il était allé faire dans un pays où la religion est plus persécutée et où il courait beaucoup de risque. Il a achevé de se consumer dans cette visite où l'on dit qu'il a confirmé près de trente mille âmes. Un tel évêque, après une vie toute remplie de travaux, de fatigues, de peines, de sollicitudes, sans aucun revenu
1. Bibl. de l'Arsenal, ms. 5782.
"72 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
assuré, au milieu des traverses et des persécutions de la part des faux frères et des ennemis déclarés, occupée outre cela à la défense de la vérité et consommée par une sainte mort; un tel évoque va paraître devant Dieu avec confiance, et c'est quelque chose de terrible pour d'autres prélats, qui passent la plus grande partie de leur vie éloignés de leur troupeau, dont ils se sont peut-être chargés sans vocation, chargés de bénéfices, au milieu des richesses, de l'estime et de la pompe du monde, et faisant peut-être peu de chose dans leur dio- cèse. C'est, dis-je, une chose terrible que de penser au dernier jour, où il faudra paraître devant un juge qui est Dieu et qui opposera à ces évoques la vie des plus saints prélats de l'Eglise; mais ce n'est pas notre affaire. Nous avons assez à craindre pour nous, et nous avons sujet de trembler chacun pour nos péchés. Profitons, mon cher Monsieur, de tant d'exemples qui nous per- suadent que la vie est courte, et que cette vapeur que nous voyons disparaître si souvent en la personne de nos amis disparaîtra l'un de ces jours dans la nôtre.
Quesnel à Mm& de Fontpertuis
5 juillet 1686.
Je ne vous dis rien, Madame, du pauvre P. du Breuil1. Je ne me suis guère attendu à aucun changement. Ce qu'on a fait pour lui n'a pas été inutile, puisqu'après que l'on a épuisé en vain tous les moyens humains pour sa délivrance on doit demeurer plus convaincu que jamais que Dieu s'est réservé cette affaire et qu'il en veut faire quelque chose de grand et de digne de sa bonté.
Ce serviteur de Jésus-Christ souffrira beaucoup ; ses infirmités augmenteront tous les jours ; il sera peut-être
\. Trai^sféré à l'île d'Oléroi}.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 73
privé de tout secours dans ses plus grands besoins ; il périra, si vous voulez, <lans un cachot; mais ce cachot est le champ où celui qui sème le bon grain a jeté ce grain de froment pour le faire pousser, comme la semence d'une moisson entière pour l'éternité.
C'est notre gloire d'être lié avec ceux qui souffrent pour Jésus-Christ et pour la même cause, les mêmes vérités et la même justice dont il lui a plu de nous donner l'amour.
Quesnel ci MmQ de Fontpertuis
Le jour de Noël 1686.
J'écris néanmoins la veille, et je vous en avertis pour ne vous pas scandaliser. Quoique, à dire vrai, je n'en ferais pas scrupule, s'il y avait nécessité. J'ai reçu, mon très cher ami, vos lettres du 12 et du 20. Celle-ci ne fut reçue qu'hier, à six heures du soir. Il n'y avait pas moyen de vous faire plus tôt réponse que demain.
Notre abbé est, Dieu merci, quitte de son rhume. Il est debout, habillé, et on lui fait la barbe présen- tement. Il lui reste fort peu de chose, et il s'attend à dire demain une messe. Soyez donc en repos de ce côté-là, je vous en prie, et calmez un peu votre douleur sur tout ce qui vous afflige.
Le pauvre insulaire [le P. du Breuil) a trouvé de nouveaux maux dans le remède où il cherchait son soulagement. Dieu permet ainsi que tout réussisse mal d'un côté à ceux qu'il aime le plus.
Un bref à l'usage de notre diocèse, la liste des pré- dicateurs du carême et de petites nouveautés de litté- rature réjouiront un peu notre abbé [Arnauld], Comme il ne faut pas qu'il s'applique tant dorénavant, il faut quelque chose pour l'occuper, sans contention, après les repas,
74 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
J'avais, ce me semble, offert d'assez bonne grâce, et assurément de bon cœur, mes livres à M. Aubert.
Il a entre ses mains deux billets dont je Pavais prié de se servir, lui abandonnant tout pour toujours. Il n'a pas voulu s'en servir, et il y a un peu de façons dans ses manières. Cependant le plus jeune des de Fresnes * me demande à en avoir l'usage. Me voilà embarrassé. Je n'ai encore rien répondu, et j'aurai peine, à présent, à refuser sans fâcher. Je me tiens cependant toujours lié, et M. Aubert n'a qu'à se servir du billet.
Quesnel au P. du Breuil
15 janvier 1687.
Le 8 décembre, mourut M. le Prince2. Il reconnut, quoique bien tard, combien sont vaines les douceurs, les joies et les grandeurs de ce monde; mais c'est toujours quelque chose qu'il l'ait reconnu. Car il entrait déjà dans l'agonie, quand il fit approcher M. le Duc et le prince de Conti, et que, ramassant ce qu'il avait de force, il leur dit qu'il ne devait pas leur être sus- pect en ce moment, puisqu'il n'avait plus rien à mé- nager sur la terre et qu'il allait rendre compte à son juge; qu'il leur déclarait donc qu'ayant essayé de tout dans le monde, plaisirs, honneurs, richesses, gloire, emplois éclatants (il pouvait ajouter sciences, curiosités d'esprit), il n'avait trouvé partout que vanité et affliction d'esprit, qu'ils devaient profiter de ses leçons et de son exemple, parce que peu de personnes avaient fait de pareilles expériences. Après avoir embrassé ces princes qui fondaient en larmes, il les renvoya, ordonnant
1. François Quesnel, son frère.
2. Louis de Bourbon, prince de Condé, dit le grand Gondé.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 75
qu'on le laissât uniquement penser à son salut. Et, peu de moments avant d'expirer, il commanda à un gentil- homme de faire souvenir, de sa part, les deux princes des paroles d'un prince qu'ils devaient croire et du temps où ils les avaient entendues.
Il mourut après cela avec une intrépidité incroyable. Dieu au moins fit connaître qu'il est le maître du cœur des princes, et il a arraché de celui-ci, que les esprits forts regardaient comme un héros, une confession bien glorieuse à sa grandeur divine. On dit que les seigneurs, et d'autres aussi à qui il parla, furent étourdis de cette confession. Plût à Dieu que ce trouble eût duré et leur fût devenu salutaire! Il y avait plus d'un an qu'il avait fait une confession générale au P. Deschamps, jésuite. Ce père n'arriva pas assez tôt pour le voir mourir et l'assister en ce passage. Un P. Berger s'y trouva, qui lui dit une fois qu'il fallait mourir aussi glorieusement qu'il avait vécu. Il rejeta cette exhor- tation, en lui répondant qu'il n'était plus question de penser à la gloire, qu'il n'y avait que trop pensé, et qu'il fallait tâcher de mourir humblement. Il écrivit au roi une lettre qui court, pour lui demander pardon de ce qui s'était passé autrefois et la grâce du prince de Gonti. Le roi fondait en larmes en lisant cette lettre, et il avait déjà accordé la grâce que M. le Prince lui demandait.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
22 janvier 1687.
Peut-être ai-je tort de n'avoir pas fait plus tôt réponse à votre lettre du 6 de l'an, ma très bonne mère et ma très chère sœur; mais aussi pourquoi la vôtre arriva-t-elle un moment après que notre paquet était parti, comme peut-être il arrivera encore aujourd'hui?
76 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Il n'y a point d'autre inconvénient à tout ceci, sinon que vous aurez été en peine au sujet de la rupture. Mais je supposais que vous en aviez été informée dans le temps, parce que je croyais qu'on vous avait con- sultée sur le remède du roi; cependant je me suis trompé, on n'avait pas voulu vous alarmer. Vous jugez bien qu'on n'a pas attendu si tard à se pourvoir d'un bandage. Il y a ici un Italien qui les fait bien, et on en a eu un, dès le mois de juillet ou d'août que l'on s'est aperçu du mal. [1 n'aime pas trop qu'on lui en parle, et il ne veut pas aussi qu'on lui en paraisse alarmé. Ce qu'il y avait donc de particulier dans son dernier rhume, c'est que la toux, répondant là quand elle est violente, le mal s'en porte moins bien, et je crus devoir marquer cette circonstance afin qu'on y eût égard, si on délibé- rait sur sa maladie, qui ne me paraît pas proprement un rhume ordinaire, mais un débordement d'humeurs qui s'amassent avec le temps et qui se déchargent environ tous les ans. Gomme il ne crache ni ne mouche quasi point, la nature ne se décharge point jour à jour, mais de terme en terme.
Il n'a bougé de la chambre, depuis sa maladie, que pour aller une fois à Saint-Vast. On a dîné pendant le froid dans sa chambre.
Quesnel à Mme de Fontpertuis
5 février 1687.
J'ai fait part au P. abbé [Arnauld] de la proposition touchant le remède du sieur Ivan Roze, que vous dites que l'on serait tout près d'envoyer; mais on a cru qu'il y avait équivoque dans votre lettre aussi bien que dans celle-ci, et l'on a douté si vous voulez parler de l'envoi du médecin ou de celui de la médecine. Il serait, avant toutes choses, nécessaire de savoir si les cures qu'il a
CORRESPONDANCE Ï)E PASOUIËR QUESNEL 77
faites sont de jeunes gens ou sur toutes sortes de per- sonnes indifféremment; car on dit que les enfants gué- rissent aisément de ce mal et qu'il n'en est pas de même des vieillards. Mais, supposé que le remède soit bon à tous et que M. Le Doux [Hamon] 1 approuve que le R. P. abbé s'en serve, il n'y a point de répugnance ; on pourra l'envoyer avec une bonne instruction. Que s'il est nécessaire que le médecin vienne lui-même et que vous ayez voulu parler de lui, c'est une autre affaire, et il faut voir s'il y a assez de fondement à faire sur ce remède pour donner lieu à ce voyage, et s'il n'y a point d'inconvénient qu'il le fasse. Vous en jugerez mieux par delà que personne et vous prendrez le parti que vous croirez le meilleur.
Je crois maintenant M. de Bethincourt [Nicole] à son nouveau gîte. Dieu veuille qu'il trouve une nouvelle vie et de nouvelles forces dans ce lieu ! Je souhaiterais bien que le bon Dieu nous le voulût encore prêter pour quelques années et le mettre en état d'achever sa besogne et d'en commencer d'autres. Nous sommes entre la crainte et l'espérance touchant M. de la Viémur [Port-Royal] et sa petite famille. Voilà le bon P. Des- mares2 retourné à Dieu. Il n'aura pas manqué de donner ordre à tout.
1. Jean Hamon, une des figures charmantes du jansénisme, ce méde- cin de Port-Royal qui, vers l'âge de trente et un ans, s'était senti « vio- lemment poussé vers Dieu » et devint, depuis lors, la consolation des religieux du grand monastère. Mystique et doux, presque le seul de Port- Royal, dit Sainte-Beuve, « qui ait des fibres tendres ».
2. Le P. Desmares, de l'Oratoire, fut accusé de doctrines calvinistes. Il avait fait un voyage à Rome pour défendre le livre de Janséniuset fut interdit comme prédicateur. Il mourut à Liancourt, le 19 janvier 1687, à quatre-vingt-sept ans.
78 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
1687.
Il est vrai que cette pauvre petite femme2 est morte, et d'une manière assurément consolante. Le théo- logal qui l'a assistée m'a écrit le détail ; mais j'avais reçu d'elle une lettre immédiatement avant sa mala- die, et du 26 janvier, où elle semblait prédire sa mort, en me répondant sur ce chapitre dont je lui avais écrit, et elle m'y paraissait pénétrée de très bons sen- timents, comme elle l'a toujours été. 11 se passait en elle quelque chose de fort extraordinaire et dont elle n'était pas la maîtresse, et surtout quand elle se vou- lait confesser. Elle n'avait pu le faire depuis qu'elle était éloignée de son confesseur ordinaire, quelque chose que j'aie pu lui dire, et, lui en ayant écrit quelque temps avant sa maladie, elle prit enfin la réso- lution de le faire, ce qu'elle n'avait pu faire auparavant. Elle me le manda donc en ces termes : « Eh bien, mon Père, je veux faire tout ce que je pourrai pour me confesser, mais, si vous saviez ce que je souffre! La seule pensée de me confesser me fait venir la palpita- tion de cœur; j'en suis à la mort, ce sont des répu- gnances terribles, un trouble dans les sens et dans l'esprit, des douleurs intérieures si violentes que je n'ai presque pas la force d'y résister. Je crains de mourir à la peine. On se moque de moi ici quand je veux parler de cela. On croit que j'ai quelques atta- chements au monde, que je ne veux pas quitter. Il me
1. Bibl. de l'Arsenal, ms. 5782.
2. Voir les lettres d'avril 1685 et 16 mai de la même année. Il s'agit certainement de la « petite Languedocienne », qui meurt de la perte de son directeur. Voilà ce que le charmant Duguet, le doux confesseur de Mrae de La Fayette, n'aura jamais à se reprocher! Notre Quesnel, avec son àpreté, n'est point un directeur de consciences féminines.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 79
semble que je le hais, et on veut me persuader que je l'aime. Hélas! quel malheur pour moi, si je l'aimais! Mon Père, ne m'abandonnez pas! Vous me connaissez mieux que les autres, je ne veux point d'autre guide que vous; mais je ne laisserai pas de me confesser à d'autres, si Dieu me fait cette grâce. » Voilà sa der- nière lettre. Ce qu'elle craignait lui est arrivé : elle est morte de cette palpitation de cœur et, comme je n'en doute point, par l'effort qu'elle a fait pour satisfaire à ce qu'on désirait d'elle qu'elle se confessât, et j'espère que Dieu lui aura compté cela pour quelque chose, et il paraît visiblement qu'il l'a disposée ainsi à la mort après l'avoir exercée depuis sa conversion d'une ma- nière terrible, qui m'a toujours fait croire qu'elle avait un ange de Satan qui la colaphisait en plus d'une manière et qui a servi, par la miséricorde de Dieu, à son salut.
Quesnel1 à M. Louis Hideux2, curé des Saints-Innocents
1687.
J'ai appris de M. Du Pin3 la bonté que vous aviez eue de vous charger de la lecture d'un petit ouvrage
1. Lettre communiquée par M. Gazier.
2. Louis Hideux, syndic de Sorbonne, montra quelque faiblesse durant la vie de Louis XIV, en rétractant et son approbation du livre du P. Quesnel et sa signature, en 1700, du Cas de Conscience ; mais il retrouva son courage à la mort du roi et fut un des plus solides parmi les appelants et réappelants de la bulle Unigenilus.
3. Louis Ellies Du Pin, né en 1659, docteur de Sorbonne en 1684. Un esprit net, précis, méthodique, d'une lecture immense, auteur de la Bi- bliothèque universelle ecclésiastique ^qvs. 58 volumes in-8°. Ce grand ouvrage souleva, en 1687 (voir la lettre de novembre 1687) des controverses du côté de Bossuet et de M. de Harlay, qui obligea Du Pin à donner une rétractation d'un assez grand nombre de propositions. 11 fut exilé, en 1701, pour l'affaire du Cas de Conscience. Son style est peu correct, mais assez élevé et moins batailleur, en général, que celui des théolo- giens de son parti. L'abbé Legendre {Mémoires, p. 163) dit que « ce docteur n'était rodomont que la plume à la main ».
80 CORRESPONDANCE DE PASQUIÊft QtJÈSNËL
de piété qui vient d'être imprimé1 et d'avoir bien voulu l'honorer de votre approbation et lui procurer même celle de quelques-uns de Messieurs vos confrères. C'est une générosité que je ne puis assez estimer et dont je ne perdrai jamais le souvenir. Je n'entreprends pas, Monsieur, de vous en faire un remerciement qui y réponde, et je me contente de vous assurer avec sim- plicité que je regarde l'obligation que je vous ai en cette occasion comme un lien qui m'attache à vous pour toute ma vie et qui augmente en moi le respect et l'estime que j'ai toujours eus pour votre mérite. J'ose vous demander, Monsieur, une grâce qui est une suite de celle-ci, qui est de vouloir bien consommer votre ouvrage en donnant encore un peu d'application aux changements que je crois nécessaires pour empêcher qu'on ne soit en état de faire un mauvais usage de quelques endroits qui sont ou un peu durs, ou trop peu éclaircis. J'aurais tout le déplaisir possible, s'il arrivait que des personnes d'un aussi grand mérite que Mes- sieurs les approbateurs, et que vous avez eu la géné- rosité d'engager à me faire cet honneur en vous char- geant de tout, venaient à en recevoir quelque chagrin, et plus encore, Monsieur, si cela vous arrivait.
J'envoie un Errata, qui est un peu grand. On pour- rait faire un choix ; mais les fautes, qui paraissent quasi pas considérables, le sont quelquefois beaucoup. Quant aux autres difficultés, elles sont marquées dans
1. Il s'agit du livre des Réflexions morales, qui ouvre l'ère du nouveau jansénisme, commençant avec Quesnel pour aboutir à la bulle Uni- genitus et à l'appel, tandis que l'ancien, celui de Port-Royal et de Pascal, finit avec M. Arnauld. La première édition de l'ouvrage, très courte, avait été imprimée en 1671, avec l'approbation de M. Via- lart, évêque de Châlons ; la seconde, plus étendue, paraît en 1687, avec l'appui de plusieurs docteurs de Sorbonne, MM. Hideux, Blampignon, curé de Saint-Merri, Ellies Du Pin. L'édition complète ne paraîtra qu'en 1695 et attirera au cardinal de Noailles et à Pasquier Quesnel de longues persécutions.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 81
un autre papier. Il y en a de conséquentes. J'en ai marqué trois, entre les autres, qui demandent des car- tons. Vous jugerez, Monsieur, avec Messieurs vos con- frères, de ce qu'il sera à propos de faire du reste. Si on ne fait que trois cartons, YErrata fera le quatrième. Je vous demande, Monsieur, humblement pardon de toutes les peines que je vous donne. Celui de mes amis qui aura l'honneur de vous présenter cette lettre vous soulagera volontiers de ce qu'il pourrait y avoir d'écri- tures à faire pour mettre les cartons en état. La trop bonne opinion que vous avez eue de moi vous a empêché de faire attention sur beaucoup d'autres endroits qui sont mal digérés et que je n'ai point bien revus, parce que la copie sur laquelle on a imprimé n'a point été entre mes mains. Mais vous êtes trop engagé à m'excuser de ces sortes de fautes, après m 'avoir prévenu avec tant de bonté, tout inconnu que je vous étais. C'est par la confiance qu'elle me donne que je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien témoi- gner ma respectueuse reconnaissance aux personnes que vous vous êtes associées pour l'approbation. Je n'ose pas prendre la liberté de le faire moi-même, et, puisque vous êtes le canal par où leur bienfait m'est venu, vous devez l'être aussi pour faire aller à ces messieurs ma gratitude.
Quesnel à Mmo de Fontpertuis
5 mars 1687.
J'envoie la liste des personnes à qui je crois devoir faire un présent du Saint-Paul1, si toutefois nous
1. V Abrégé de la morale sur Saint Paul (les Réflexions morales). Voici quelques noms de cette liste, que nous avons entre les mains : en veau doré sur tranche, pour Mme la duchesse d'Epernon ; en maro-
i. 6
82 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
arrivons jusque-là que d'être en peine d'en donner. Vous réformerez cette liste comme vous jugerez à propos; vous ferez largesse à qui bon vous semblera. Vous êtes la maîtresse partout où je suis le maître. Vous verrez ce qu'il en faudra donner à nos bonnes sœurs de la Viémur [Port-Royal].
Quesnel ci Mme de Fontpertuis
19 mars 1687.
Je vous ai écrit deux fois, et la dernière était hier, pour vous engager à faire que M. Du Pin et les autres approbateurs obligent le libraire d'attendre quelques jours seulement à publier le livre, ou qu'il en sus- pende le débit jusqu'à ce que je lui aie envoyé, comme je ferai dans deux jours environ, un Errata nécessaire et de quoi faire quelques cartons que je ne crois pas devoir aller à plus de deux ou trois, mais qui sont nécessaires. Il ne faut qu'un mot pour donner prise à ceux qui cherchent occasion1. On ne saurait avoir trop de précaution; encore, avec tout cela, a-t-on sujet de craindre. Si donc, par malheur, mes lettres n'a- vaient pas été données, faites, je vous en prie, avertir M. Du Pin, qu'il ne perde pas de temps pour arrêter le débit.
Mille pardons de toutes ces peines. Il faut que je fasse bien fond sur votre charité et sur ce bon cœur, toujours prêt à agir pour vos amis, pour être si facile à en user comme je fais.
quin du Levant, pour M. l'archevêque de Paris, pour Mma la marquise de Grammont, la duchesse de Lesdiguières, la marquise d'IIumières, la marquise d'Huxelles, Mme de Dampierre, la première présidente, M. le duc de Roannez, M. Nicole, M. Boileau, etc. (Archives d'Amersfoort.)
1. On remarquera les scrupules de Quesnel, qui semble prévoir les investigations malveillantes dont son livre sera l'objet;
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 83
Quesnel à Mmc de Fontpertins
11 juin 1687.
J'ai reçu les mémoires de la distribution. J'admire mon frère d'effacer ceux qu'il sait bien qui m'ont toujours regardé comme un de leurs meilleurs amis, tel qu'est le P. du Juannet, pour mettre en leur place des gens que je n'ai jamais ni vus ni connus, comme M. Fouquet1, ou que je regarde comme des gens opposés à la vérité et à ses amis, tel qu'est ce P. Borde.
Je ne me suis point pressé de vous faire écrire la maladie de notre abbé [Arnauld], et j'ai laissé à ceux qui vous en ont donné avis le soin de vous écrire qu'il ne lui reste que de la faiblesse dont il a sujet d'espérer que le temps et la bonne nourriture le délivreront. 11 vieillit beaucoup, et on ne peut s'empêcher de trembler aux moindres attaques.
Quesnel à du Vaucel2
Novembre 1687.
Vous réparez si bien votre long silence, mon très cher frère, qu'il y aurait de l'injustice à s'en plaindre
1. Le P. Fouquet, de l'Oratoire.
2. Nous avons déjà cité plusieurs extraits des lettres de M. Louis- Paul du Vaucel, mort en 1715. Voici le moment venu de retracer, en quelques lignes, la silhouette de ce grand ami du parti, qui, durant quinze ans, habita Rome, où il représentait, à titre officieux, les jansé- nistes. C'était un ancien chanoine et théologal d'Aleth, relégué en Auvergne pendant quatre années, puis réfugié en Hollande, en 1681, près (TArflauld s* ^nrr^spgndanoe originale et inédite, en douze ou q«ift'<e
84 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
maintenant, et l'effusion de votre cœur dont vous accompagnez votre justification répand tant de joie et de consolation dans le mien que vous aurez beaucoup de revenant-bon quand nous éclaircirons nos comptes. J'aime à vous devoir, et je ne crains point de me ruiner avec vous quoique je ne demande point de crédit. Je vous, paierai toujours comptant et par avance, et, puisque vous ne demandez que de l'amitié, j'en ai un fonds que je ne crains point qui me manque.
Disons quelque chose de la république des lettres. Je n'ai point encore pu voir le mois d'octobre de M. Bayle. Il commence à me déplaire, car ses nouvelles dégé- nèrent en controverses, et il ne parle, la plupart du temps, que d'ouvrages peu considérables. Il y a quelques mois qu'il parla d'un livre de Préjugés1, qui n'est pas celui de M. Juricu. Je l'ai vu ; ce n'est pas grand'chose. De la manière dont M. Bayle parlait, il semblait attendre une réponse. Mais qui voudrait la faire ? Si pourtant il en avait paru une, à Paris, vous me feriez plaisir de me dire ce que c'est. Je doute que cela fût bien reçu delà Cour, qui n'aime pas ces sortes de contestations. Demandez-en des nouvelles àM.deB... [Nicole] , et voyez ce qu'il en pense ; car il peut en être informé. Pour moi, si j'avais un ami qui en voulût faire imprimer, je croirais être obligé de l'en détourner, au moins avant que d'avoir pris trois ou quatre mois pour examiner l'affaire.
Ce que vous me mandez du P. Malebranche m'a bien réjoui, car nous avons toujours été si bons amis que je ne puis m'empêcher de prendre part au succès de ses ouvrages. C'est un bel esprit. Continuez, je vous
volumes, se trouve aux archives de l'Eglise vieille-catholique d'Utrecht. On y rencontre mille détails curieux sur toutes les affaires religieuses du temps et sur les cardinaux romains. Malheureusement le style en est un peu monotone. Nous y ferons de fréquents emprunts. 1. Voir juillet 1686.
Correspondais ce de pasquier qlesnel 85
prie, à m'en apprendre les suites. J'ai trouve ici de ses anciens amis, qui prennent beaucoup de part, aussi bien que moi, à ses combats, quoiqu'il ait affaire à un antagoniste qui se démêle assez bien et qui lui donne à travailler. J'ai ouï dire que la querelle en demeurera là, quoiqu'on m'ait assuré d'ailleurs que ce Père fait impri- mer quelque chose à Rotterdam ■*.
On dit qu'on aura, au nouvel an, le Saint- Léon du P. Maimbourg, ouvrage posthume qui ne lui aura pas coûté beaucoup.
M. l'abbé Du Pin2 fait donc bien parler de lui? S'il eût fait paraître ses dissertations un peu plus tôt, il aurait pu prétendre à avoir place dans la promotion qui s'est faite. Je le plains en une chose : c'est que, comme on n'agit guère par principes sur ces sortes de choses, mais selon les intérêts des particuliers, la con- joncture des affaires et les inclinations de certaines per- sonnes, il court risque d'avoir à dos de grandes puis- sances, de n'avoir personne qui le protège comme il faut et de se trouver entre le marteau et l'enclume. J'ai un ami à Paris, qui a un ouvrage de cette nature, il y a longtemps. Et cette môme raison doit lui faire bien penser à ce qu'il y a à faire avant de l'imprimer.
J'ai lu le livret qui contient l'abrégé de Y Histoire des hérésies nées dans le dernier siècle, avec un sommaire de leurs erreurs, réfutées en peu de paroles et d'une manière décisive. J'ai bien cru que cela serait de votre goût. 11 y a quelques exemplaires en chemin; mais je crois que le roulier n'arrivera pas sitôt. Vous en pren- drez, s'il vous plaît, un pour vous.
Je vous défie de faire le voyage dont vous nous menacez.
1. Entretiens sur la Métaphysique et la Religion.
2. Voir la note de la lettre précédente.
86 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à Mme de Fontpertuis
Veille de Noël 1687.
Puisqu'il n'y a rien à faire autre chose qu'à disposer du reste de la somme, je vous supplie, Madame, d'avoir la bonté de me la faire tenir. Il y a des misères en grand nombre en cette province, et il y a peu de secours. Il est juste que nous reconnaissions la grâce que Notre-Seigneur nous fait de nous y donner retraite en faisant part à ses membres, que nous y voyons souffrir, des biens qu'il nous a donnés. Ce qu'il y a de bon dans les Réflexions m'a été donné ici, et, puisque cet argent en provient, il est juste qu'il y revienne, au moins en partie.
Il y a de pauvres gens en prison par des accusations dont ils ont été justifiés en justice, et qui y demeurent faute d'avoir de quoi payer au geôlier la dépense qu'ils y ont faite, et une femme, entre autres, qui y est accouchée, a son enfant à nourrir dans un lieu fort incommode. Je tâcherai d'engager quelque autre per- sonne à contribuer à leur délivrance, en y contribuant moi-même.
Quesnel à Mmc de Fontpertuis
1er février 1688.
Vous nous avez envoyé, dans le paquet d'hier, une partie du grand arrêt que nous avions reçu tout entier par la poste !. C'est un ami qui a cru nous faire plaisir,
1. 11 est question de l'affaire de Charles-Henri de Beaumanoir, mar- quis de Lavardin, envoyé en ambassade à Rome, à l'époque où Louis XIV avait un différend avec Innocent XT au sujet des franchises. Entré dans la ville malgré la défense du pape, il fut excommunié.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 87
sans se nommer, en nous donnant le moyen de con- tenter de bonne heure notre curiosité, et, en effet, il nous a obligés, car nous l'avions su dès mercredi, et nous avons eu moyen d'en faire part à plusieurs curieux. C'est un terrible coup pour les Romains, et ils y ont donné lieu par leur conduite, qui n'est pas régu- lière dans cette excommunication prétendue. Les pauvres jansénistes y sont maltraités ; mais il y a longtemps qu'ils doivent s'être accoutumés à être battus, et, s'ils n'ont point d'autre dédommagement à attendre que ces grâces dont le pape les comble tous les jours, je tiens leur ressource bien mince et bien légère. Je les plains encore moins que le pape et les Romains, puisque voilà une affaire dont j'ai peine à croire qu'il voie la fin pendant sa vie, les engagements étant si grands de part et d'autre. Dieu, le Dieu de la paix, est le seul qui sait la donner, quand le monde ne la peut trouver. C'est à des moines comme nous de lever les mains au ciel pour l'obtenir, et de gémir de nos péchés et de ceux du monde, qui nous attirent ces malheurs.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Bruxelles, 20 février 1688.
Nous avons trouvé ici un manuscrit espagnol de La Nuza, célèbre dominicain, qui était provincial de la pro- vince d'Aragon en 1597, dans le temps où l'inquisition avait imposé silence aux jésuites et aux dominicains sur la matière de la grâce. Ce sont deux lettres ou requêtes, l'une au roi d'Espagne et l'autre à l'inquisi-
Quesnel fait allusion à un arrêt du parlement contre l'interdit et l'excommunication de l'ambassadeur. On trouvera, sur cette curieuse aventure, des renseignements précieux dans le Recueil des instructions données aux ambassadeurs, Rome, publié par M. Hanotaux, t. I, pp. 283 et suiv.
88 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
teur, et qui sont en substance la même chose. C'est un écrit de trente ou quarante pages, où il se plaint de cette interdiction comme dune chose inconnue avant les jésuites, et qui met en parallèle la vérité ancienne et les erreurs nouvelles. En sorte qu'aussitôt que les jésuites s'aviseront d'attaquer une vérité et que cette contestation fera quelque bruit, il ne sera plus permis d'en parler, ni d'en écrire.
Il y a dans cet écrit beaucoup de petites histoires des jésuites, et ce saint homme paraît bien animé contre eux. Il rapporte la prognostique de Melchior Canus, tirée d'une lettre qu'il écrivit au P. Régla, de Tordre de saint Jérôme, confesseur de l'empereur Charles- Quint, où il dit : « Dieu veuille que je ne sois pas comme
< Cassandre, à qui on ne voulait point avoir créance
< qu'après que l'on eut vu Troie brûlée et ruinée. Si
< on laisse continuer ces Pères de la Société comme ils ont commencé, plaise à Dieu que le temps ne vienne pas auquel les rois voudront leur résister et qu'ils ne pourront! »
Qaesnel à du Vaucel, à Rome
27 février 1688.
V Histoire de la Monarchie des Solipses est fort jolie et mérite de n'être pas oubliée. (Vous avez voulu dire vieux ou jeune, quand vous avez dit que Julius Scliotti était entré chez les jésuites assez... ; mais l'un des deux est demeuré au bout de votre plume.)
On a mandé, en effet, de Paris que l'on y avait fait une seconde édition du livre du P. Tellier1, et on l'avait prise même pour un second volume. On dit qu'ils ne
1. Défense des nouveaux chrétiens et des missionnaires, par le P. Tellier, ouvrage qui fut déféré au tribunal de l'inquisition et mis à l'index en 1101.
CORRESPONDANCE DE PASQC1ER QUESNEL SO
Savent où ils en sont, qu'ils passent quelquefois beau- coup d'heures chez les dominicains pour y chercher des mémoires, mais qu'ils n'y trouvent pas leurcompte. Il n'est pas étonnant que ce livre se soit débité en si peu de temps, les Pères le donnent partout à leurs amis et à ceux qu'ils voudraient engager à en être, comme ils ont fait ici au conseiller qu'ils ont invité à faire les exercices chez eux. J'ai ouï dire aussi qu'on fera une nouvelle édition in-4° deY Abrégé de la Morale du Nou- veau Testament, du P. Quesnel, et qu'il va travailler à étendre un peu plus celles de l'Evangile, parce qu'on l'en a fort pressé et qu'il paraît trop de différence entre celles-ci et celles de saint Paul et du reste.
La Vie de Saint Louis, que nous avons et que nous lisons, est très belle. C'est un in-4° en deux volumes, dédié à M8T le Dauphin. La puissance des papes y paraît avoir été, en ce temps-là, dans une terrible élévation. Leurs entreprises et leurs excès n'y sont pas épargnés, et je doute qu'on en soit fort content à Rome. C'est sur les mémoires de M. de Tillemont qu'elle a été faite et sur d'autres.
L'auteur de la Tradition^ doit être bien content de ce que ce livre a le bonheur de plaire à de si habiles gens. Il est vrai que saint Thomas n'y est pas séparé de saint Augustin, et, en effet, il possédait bien la doctrine de ce Père. Il faudrait assurément que les dis- ciples de l'un et de l'autre travaillassent, à se bien unir. Le crédit des adversaires croît de jour en jour, et, si on était bien conseillé, on s'unirait de tous côtés contre eux pour mettre la bonne doctrine à couvert de leur violence.
1. Tradition de VEglise romaine, par le P. Quesnel (1687), 4 vol.
Le Dictionnaire des Livres jansénistes dit que le P. Quesnel, dans cet ouvrage, « tourne en ridicule la grâce suffisante » et cite cette phrase du livre : « Grâce nécessaire pour pécher, grâce qui n'a jamais aucun effet, vous ne faites jamais de bien et vous faites toujours du mal. Allez-vous promener »,
90 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Nous reçûmes hier une réponse de plus de trente pages à l'écrit italien fait contre la protestation de M. de Lavardin. Elle est très bien faite, et il ne paraît pas qu'on y puisse répondre; on y tourne en ridicule le livre du cardinal d'Aguire1 et son élévation au car- dinalat, sans le nommer. En vérité, le pape devrait chercher des voies d'accommodement avant que les affaires s'aigrissent davantage.
Qiœsnel au P. du Breuil
17 mars 1688.
Notre R. P. abbé [Arnauld2] est, Dieu merci, dans une parfaite santé, et ses religieux pareillement. 11 est âgé, et, quoiqu'on voie bien qu'il l'est, on ne voit point néanmoins que sa vieillesse le charge et l'appesantisse. Il n'a ni cornet à l'oreille, ni lunettes sur le nez, ni bâton à la main, ni goutte aux pieds. Il a bon appétit, il dort fort bien, il a du feu et de l'ardeur plus que beaucoup de jeunes gens, il a toujours l'esprit aussi bon et plus solide que jamais, il vous honore comme vous savez.
Et quant à M. Baptiste [P. du Breuil], il lui don- nerait de ses nouvelles lui-même, s'il ne craignait que cela lui pourrait être plus fâcheux, par quelque ren- contre, que consolant. Car vous ne pouvez douter qu'il ne porte dans son cœur, vivement enraciné, le souvenir de l'occasion qui a causé la maladie à cet honnête homme, et qu'il n'en gémisse quand il y pense3.
Il y a plus de deux ou trois ans que je n'ai reçu de lettres de M. Arnauld; vous jugez bien, parla situation
1. Voir note 8 août 1690.
2. Ce passage a été cité par Sainte-Beuve dans son Port-Royal ,V, 336.
3. Ce fut, en effet, au sujet de M. Arnauld que le pauvre P. du Breuil languit et mourut en prison.
CORRESPONDANCE DE TASQUIER QUESNEL 91
où nous sommes l'un et l'autre, qu'on ne s'écrit pas souvent. On a parlé de quelques ouvrages de sa façon ; mais on a tant de peine à les faire venir de Paris qu'on ne les voit que par miracle. On lui attribue unFàntâme du jansénisme, et il est fort de son style. Je ne parle point des trois volumes des Réflexions sur le nouveau système de M. Malebranchc ', car ceux-là sont certaine- ment de lui. Peut-être auront-ils été jusqu'à vous. L'au- teur des Nouvelles de la République des lettres lui attri- bue un ouvrage intitulé : la Tradition de l'Eglise romaine touchant la grdce{ (2 volumes in-1 2). J'ai peine à croire que ce soit de lui. Qui que ce soit, j'ai ouï dire que cet ouvrage a été fait à l'occasion d'un P. Viart, chanoine régulier, qui a depuis longtemps fabriqué un nouveau système de la grâce, et que c'est pour lui en opposer un autre que l'on a fait cette Tradition que j'ai parcourue, et où je trouve bien de bonnes choses.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
Bruxelles, 19 mars 1688.
Ce sera une fort grande imprudence, si on prend à Rome le parti de condamner les quatre articles, et jamais ils n'auront mieux fait voir qu'ils ne sont pas infaillibles qu'en établissant de cette manière leur infaillibilité. S'ils suivent Bellarmin, ce sera un aveugle qui en conduira d'autres. Ce bon cardinal, qui ne put contenter, avec tous ses excès, le pape Sixte V qui fit mettre ses controverses dans l'index ou môme à l'inqui- sition, comme sa Vie le porte, pour ne lui avoir pas donné la puissance directe sur le temporel, ce bon homme a fait un petit volume in-8° de Rétractations. Il s'y repent d'avoir dit que l'opinion qui donne l'infailli-
1. C'est de Quesnel lui-même.
92 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
bilité au concile, et non pas au pape, n'est pas tout à fait hérétique, mais erronée et approchante de l'hérésie.
11 me semhle que, dans un temps où les esprits sont si échauffés, il ne faut pas donner des occasions d'écrire, car il est sûr qu'ils perdront toujours leur cause par les livres qui ne servent qu'à faire voir l'injustice de ces prétentions et la pauvreté de leurs défenseurs, qui sont si méprisables.
Il faut finir. J'aurais bien des choses à dire sur l'usurpation prétendue. Mais je me contenterai dédire que je ne regarde cette affaire { que comme une affaire temporelle. Telle qu'elle est, c'est une affaire de prince à prince, et qui ne se doit vider que par arbitrage, médiation ou par les armes temporelles. Si le pape était le plus fort, peut-être aurait-il pris ce parti, et il n'a pris l'autre que parce qu'il est le plus faible. Mais la puissance des clefs ne lui a pas été donnée pour cela ; c'est en abuser, et si, parce qu'il est évoque, il peut défendre un droit temporel avec les armes spirituelles, il faudra que le roi, qui est prince temporel, emploie toute sa puissance pour maintenir ses droits. Bref, c'est un procès, et c'est une fort vilaine chose de se faire justice à soi-même en sa propre cause. Outre que la bulle n'a jamais été notifiée à l'ambassadeur, ni la peine dont on le menaçait. C'est brutum fulmen. On ignore toujours, dans le barreau, les choses les plus connues, si elles ne sont signifiées dans les formes.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
2 avril 1688.
J'abandonne à la Providence le succès de vos soins pour des attestations en faveur de MM. de Louvain et de
1. L'affaire de M. de Lavardin.
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 93
leur censure1. On est si pou touche de la vérité, au pays où vous êtes, qu'il n'en faut rien attendre en sa faveur. Ce serait beaucoup si on pouvait s'assurer qu'on n'y ferait rien contre elle, et qu'elle n'eût à se défendre que de ses ennemis déclarés. Quand ils font quelque chose de ce côté-là qui lui est utile, c'est ou par un intérêt qui gâte tout devant Dieu, ou par une espèce de hasard, s'il y en avait quelqu'un dans l'ordre de la Providence. Les jésuites de Louvain ont fait, depuis peu, deux méchants libelles latins contre M. Huygens2. C'est à dessein de faire un vacarme contre ce docteur et d'exciter Rome à achever de l'accabler. Ils seront peut- être assez abandonnés de Dieu pour y réussir. Je ne vois guère d'injustice plus criante que celle-là, ni de conduite plus diabolique. Je ne crains point de le dire, parce qu'il n'y a rien de plus opposé à l'esprit de Dieu que de faire passer la piété et la vérité dans un docteur pour erreur et péché, de le décrier comme un héré- tique, de l'empêcher d'être utile à l'Eglise en l'ôtant de place et le diffamant comme un homme dangereux, et cela de la part du siège de saint Pierre et durant le pontificat d'un pape qui est homme de bien. Cela marque un jugement terrible sur cette cour dont la conduite, à cet égard et dans l'affaire du vicariat et dans toutes les autres, est des plus étranges. Il n'en faut plus rien attendre, et il faut faire le bien comme on pourra, sans penser à elle, et s'estimer heureux d'en être maltraité. Dans l'un de ces deux libelles à'Erasmus, il se sert
1. Arnauld, dès 1684, se plaint amèrement de la tyrannie et de Tin- justice de rinternonce vis-à-vis de l'Université de Louvain, qu'il croit être, « de toutes les Universités catholiques, la plus pure dans la doc- trine, la plus réglée dans la discipline et la plus exemplaire dans la piété ».
2. Gommare Huygens, docteur de la Faculté de Louvain, avait déjà indisposé la cour de Rome en refusant d'écrire contre les quatre articles de 1682. C'était un homme d'un zèle ardent et de mœurs très pures, grand ami d'Arnauld et de Quesnel.
94 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
fort d'un grand passage de M. Habert, évoque de Vabres1, tiré de sa Défense de la foi, où il maltraite fort la cen- sure qu'il appelle Baïana censura. Gela me fait souve- nir en gros de certaines circonstances de sa conduite dans son diocèse et de sa mort, qui ne sont pas trop favorables et dont il serait bon que la mémoire ne se perdît pas. C'est pourquoi, si vous en savez quelque chose d'assuré, ayez la bonté de nous le mander.
Quesnel à du Vaucel, à Borne
28 mai 1688.
J'ai ouï dire qu'on imprime en Hollande une Apo- logie de la Censure- et qu'il y a déjà environ le tiers imprimé; car cela ira presque à vingt feuilles, quoique ce ne soit qu'une apologie historique. On demande pour cela un secret inviolable, cela étant de grande consé- quence. Si j'en puis avoir, je vous en enverrai; mais, après en avoir envoyé un par la poste, je ne sais pas où en envoyer d'autres, car la voie de la mer m'impa- tiente.
Vous savez les ordonnances contre les versions. Le libraire de V Abrégé de la Morale sur le Nouveau Testa- ?nent3, en trois volumes, a eu une alarme ; on le menace d'arrêter le débit de ce livre. La raison qu'on en dit est que les évoques y sont trop maltraités, c'est-à-dire qu'on leur dit leurs vérités trop fortement. Ils pren- dront apparemment un autre prétexte que celui-là, s'ils
1. M. Habert, ancien théologal de Notre-Dame de Paris, fut le pre- mier qui ait tonné en chaire contre le livre de Jansénius, qu'il appelle « un Calvin rebouilli ».
2. Apologie historique de deux Censures de l'Université de Douai (Co- logne, 1688), réfutation, par le P. Quesnel, du livre du P. Tellier, Défense des nouveaux chrétiens. V Apologie fut censurée, en 1690, par l'Univer- sité de Douai et condamné par Innocent XII, le 8 mai 1697,
%i lï eet question de« fameuses Ré/leœiQns morale* du P. Quesoel»
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 95
en viennent là, et j'ai peine à croire qu'ils y viennent autrement qu'en supprimant toutes les autres versions qui ne sont pas autorisées du nom des évoques. Ils savent bien que le premier volume a celui de Monsei- gneur de Ghâlons en tête; mais le reste, non.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
16 juillet 1688.
Vous avez reçu maintenant, Monsieur, et le livre et la dernière feuille de F Apologie des Censures.
Je ne sais comment il est arrivé qu'une feuille en blanc de ce livre est tombée entre les mains de M. l'inter- nonce, le livre étant déjà achevé, mais à peine y en ayant-il de reliés. Il l'a portée au gouverneur général et a fait mettre en campagne et chancelier et procu- reur général, pour découvrir où ce livre s'imprimait. Le premier a été chez les libraires ou imprimeurs, cette feuille à la main; mais il n'a pu, jusqu'à présent, rien découvrir. On disait même que le procureur général s'était transporté pour cela à Anvers. J'en doute, cela n'étant pas nécessaire pour s'informer du fait. Enfin, voilà grand bruit. Peut-être que cette feuille sera tombée premièrement entre les mains des Pères jésuites, qui auront été mettre le feu sous le ventre à M. l'internonce; car, pour lui, je ne vois pas qu'il ait tant d'intérêt pour le Saint-Siège de se donner tant de mouvement.
Il est vrai que la feuille en question contient un des endroits où il est parlé de ces Pères, par rapport au pape, d'une manière qui ne leur est pas la plus avan- tageuse. Ce bruit ne servira qu'à faire davantage rechercher le livre sur lequel j'attends, Monsieur, votre jugement franc et sincère*
96 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
Quesnel à du Vaucel, à Rome
30 juillet 1688.
Vous trouverez les notes sur l'Evangile assez sèches et peu fréquentes. On veut que l'auteur les étende et les égale au reste. C'est ce qu'il tâche de faire. On dit que l'on gronde encore contre celles de saint Paul; que M. de Paris et le P. de La Chaise sont raccommodés et que le fruit de cette réconciliation pourrait bien ôtre la défense de ce livre ; que M. de Montausier a parlé for- tement au prélat sur ce sujet, et qu'on ne sait encore ce qui en arrivera.
Monseigneur l'évequc de Meaux a fait imprimer un bel ouvrage, F Histoire des variations des hérétiques, en deux volumes. 11 parle, dès la deuxième page, de la réformation de l'Eglise in capite et in membris, et il fait voir ailleurs que la supériorité du pape sur les con- ciles n'a jamais été reçue comme partie de la doctrine de l'Eglise.
Un M. Marcellis, ci-devant curé de Louvain, et qui s'est avisé, tout vieux qu'il est, de se faire docteur, a soutenu, dans un acte pour le doctorat, que la doctrine de l'infaillibilité est un article de foi.
Il est vrai que les études philosophiques, après un certain âge, ne sont guère de la profession d'un ecclé- siastique. H y a tant de choses et à étudier et à faire pour l'Eglise que l'on doit avoir scrupule de donner à des études toutes humaines le temps qu'on doit à l'épouse de Jésus-Christ. Ce n'est pas qu'il ne soit nécessaire qu'il y ait dans l'Eglise des gens bien versés dans la philosophie ancienne et moderne, et qui aient joint à cette science la connaissance de celle de l'Eglise. S'il n'y en avait point, la vérité serait quelquefois en proie aux philosophes. Le P. Malebranche s'en serait beau-
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 97
coup plus fait accroire, et aux autres aussi bien qu'à lui; mais il a trouvé un homme qui a fait voir qu'il était son maître, aussi bien en philosophie qu'en théo- logie.
A ne vous en point mentir, nous sommes tous fort scandalisés de la conduite du pape1 au sujet de la dis- pense donnée au prince Clément, enfant de quinze ans, revêtu déjà de deux évêchés, pour en pouvoir avoir encore d'autres, quoiqu'il n'ait aucune inclination à l'état ecclésiastique. 11 n'y a pu avoir que des raisons politiques qui aient pu faire prendre ce parti à Sa Sainteté, et c'est ce qui est déplorable de voir traiter ainsi les affaires de l'Eglise par les maximes du siècle. Je voudrais bien savoir sur quoi est fondé ce prétendu droit de renverser toutes les règles, pour rendre éligible qui on voudra et pour mettre sur un siège épiscopal un misérable sujet.
On a cru que c'était faire une bonne œuvre que d'exclure le cardinal Furstenberg; mais on pouvait l'exclure en ordonnant, selon les canons, de ne choisir personne qui fût déjà évoque. Mais, à regarder les choses politiquement, je ne sais s'il y a eu de la pru- dence de se montrer partial en cette occasion (car la partialité du pape crève les yeux), d'exposer ce pays-là à une guerre qui suivra peut-être de cette élection2, d'aigrir le roi de France, qui ne peut pas ne pas voir qu'on a fait cela en dépit de lui, et de jeter la semence d'une division qui pourrait donner de grands avantages
1. 11 s'agissait de la succession à l'archevêché et à l'électorat de Cologne. Louis XIV se déclarait pour le prince Egon de Furstenberg, évoque de Strasbourg; mais Innocent XI, peu désireux de satisfaire la France, rejeta la postulation de M. de Furstenberg et lui préféra le prince Joseph-Clément de Bavière, frère de l'électeur Maximilien, alors âgé, non de quinze, mais de dix-sept ans.
2. C'est, en etfet, avec l'affaire des franchises, une des causes qui rallu- mèrent la guerre et amenèrent l'envahissement du Palatinat, réclama
par Louis XIV au nom de la princesse Palatine) sa belle- sœur;
s
98 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
à l'ennemi du christianisme. En vérité, cette conduite n'est pas d'un saint, et moins encore d'un pape qu'on veut élever ou égaler à tous les plus saints de ses pré- décesseurs.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
9 septembre 1688.
J'ai été absent deux mercredis et deux vendredis, à raison d'un petit voyage que j'ai fait en France sans aller à Paris, mais seulement à deux journées. C'est ce qui a été cause, Monsieur, que je n'ai pas eu l'honneur de vous donner de mes nouvelles.
Ce qu'on oppose au cardinal Furstenberg, qu'il n'a point obtenu de bref pour pouvoir conserver ses béné- fices depuis sa promotion au cardinalat, est une méchante chicanerie qu'on lui fait. On se voulut servir de la même raison pour déposséder le cardinal de Retz de l'archevêché de Paris, ayant été fait cardinal depuis sa coadjutorerie; mais il a bien paru, par la suite, qu'on avait trouvé cette raison peu solide. Et, s'il était vrai qu'elle fût bonne, pourquoi le pape a-t-il laissé l'évêché de Strasbourg si longtemps vacant depuis la promotion du cardinal? Pourquoi n'a-t-on pas pourvu à ses autres bénéfices ? Quand on s'attache à de si faibles fondements, on fait juger qu'on ne se sent pas trop bien appuyé d'ailleurs. Car c'est une méchante manière de raisonner et de se défendre que de mêler de mauvaises raisons parmi de bonnes, et, si la diffé- rence que le bref donné au prince Clément a mis entre lui et le cardinal suffit pour exclure ce dernier, il s'y faut tenir sans chercher à la soutenir par des preuves qui ne sont que des vétilleries.
Je n'ai point encore parlé avec M. David [Arnaidd]
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 99
de la pensée qui pourrait venir à M. Alberti [Tourreii]*- de se retirer en ce pays. Il faudrait, avant toutes choses, que les bruits de guerre fussent dissipés. On ne parle que de cela maintenant, et toutes les troupes sont en mouvement. J'en ai rencontré une partie dans mon voyage, et tout le monde, ami et ennemi, plein de cette nouvelle que la guerre va s'allumer.
Le roi s'était mis, il y a quelques années2, en pos- session du château de Dinant, qui appartient à i'Etat de Liège; depuis huit jours il s'est mis en possession de la ville, ayant fait déclarer aux habitants, par M. l'in- tendant de Maubeuge, qu'ils eussent à se regarder comme Français, à recevoir du gouverneur les ordres pour leurs échevins. Il y a apparence que la France se saisira de tout ce qui reste à Liège, entre Sambre et Meuse. C'est commencer à punir le chapitre de ce qu'il n'a pas élu le cardinal. Si le roi veut punir Cologne de même et s'en rendre maître, on ne peut douter de la guerre, car la ligue d'Augsbourg et toute l'Allemagne s'y opposera assurément. Le prince d'Orange brûle d'envie de commencer la guerre. On parle de la paix entre l'empereur et le Turc pour le même sujet, et tout semble se disposer pour une rupture ouverte et géné- rale.
On a délivré en France de nouvelles commissions pour lever du monde, et on y a fait grand nombre de lieutenants généraux, maréchaux de camp et briga- diers. Les gazettes disent que c'est le pape qui sera cause de cette guerre par le moyen de son bref au prince Clément ; qu'il est cause que la paix se fera avec le Turc et qu'on lui donnera moyen de rétablir son empire; que Sa Sainteté le voit bien maintenant et
1. L'abbé de Tourreil de Grammont, qui fut plus tard agent du parti janséniste à Rome et retenu quatre ans dans les prisons de l'Inquisi- tion, de 1713 à 1116.
2. En 1675.
100 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUESNEL
qu'elle en gémit devant Dieu, priant quatre heures tous les jours pour ce sujet, et qu'ainsi, en suivant de mauvais conseils, elle mine elle-même ce qu'elle avait fait pour le bien de la chrétienté.
Je reviens à M. Alberti [Tourreil], qui, en cas de guerre, ne songerait pas à venir en ce pays.
En cas de paix, il faudrait que l'on changeât de maison pour y recevoir quelqu'un, et c'est à quoi M. David [Arnauld] aurait peine à se résoudre. En prenant une nouvelle maison et en multipliant les habitants, cela fera plus d'éclat. Cependant on y penserait plus sérieu- sement, si c'était tout de bon qu'il y pensât. Je ne vou- drais pas le détourner absolument de venir en ces quar- tiers; on trouverait moyen de le joindre à quelqu'un, ou avec M. de Witte1, en cette province, ou avec M. Kerkré [P. Gcrberony2, en Hollande, où il serait bon qu'il y eût quelqu'un qui pût prendre soin des impressions que l'on médite.
S'il était en Hollande, il n'y serait renfermé et caché qu'autant qu'il voudrait, et il en est à peu près de môme dans cette province, où l'on a une fort grande liberté.
Il est bien douloureux de voir qu'un pape, qui a répu- tation de probité et de droiture, ait si publiquement oublié les règles de l'Eglise dans le temps où il en devrait faire leçon aux autres , et qu'il ait fait d'une affaire ecclésiastique une affaire de politique, se soit montré très partial, ait fait acception de personne et ait mis en commerce le sang de Jésus-Christ et les âmes qu'il a rachetées. Il manque de lumière en beau-
1. Gilles de Witte, curé de Malines, ardent défenseur des jansénistes et futur appelant de la bulle Unigenitus.
2. Dom Gabriel Gerberon, bénédictin de Saint-Maur, et l'un des plus persécutés parmi les militants de son parti. Le Hilaire Dumas, dans ses Lettres d'un docteur de Sorbonne, le présente, ainsi que M. de Witte, comme les deux seuls disciples de Jansénius qui soutinssent ouverte- ment sa doctrine, en Fct.it ou Pomr la mndnmnait;
CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL 101
coup de choses ; mais en celle-ci il a manqué de tout, et sa politique n'a pas mieux valu que le reste. Il fallait surtout éviter d'aigrir le roi en paraissant le buter, et il n'y avait pour cela qu'à se montrer neutre et à s'en tenir aux règles de l'Eglise en déclarant qu'il ne dis- penserait avec personne. Le cardinal de Bouillon1 serait venu naturellement à l'évcché de Liège, et quelque autre à celui de Cologne. Voilà ce dernier cardinal bien disgracié. On prétend que, faisant semblant de suivre les intentions du roi, il agissait sous main contre ce qu'il avait promis et que des lettres intercep- tées ont découvert le mystère.
M. Féret, son secrétaire, a été mis à la Bastille et transféré depuis au bois de Vincennes. La charge de grand chambellan est ôtée a sa maison et M. le prince de Gonti l'achète, et l'on ôte à Son Eminence la grande aumônerie, pour la donner, les uns disent au cardinal d'Estrées, d'autres à M. de Beauvais2, et d'autres à M. l'évêque d'Orléans3. Je ne doute point que le roi ne se déterminât par lui-même au dernier qu'il aime et qui est en possession ; mais peut-être que d'autres vues et la cabale fera tomber cette charge sur un autre.
M. de Tournai, que les gazettes faisaient bien malade ces jours passés, fait voir qu'il n'a pas l'esprit bien juste, ni le jugement exact, ni le cœur tourné comme il devrait l'être. Il a toujours eu ces manières singu- lières et ces allures, et apparemment il ne changera pas.
1. Emmanuel-Théodore de la Tour d'Auvergne, cardinal de Bouillon, une des physionomies les plus attirantes du xvn° siècle. Tout ensemble courtisan et frondeur, caractère indépendant et hautain; il passa une partie de sa vie en lutte ouverte avec Louis XIV, qui l'accusa, à plu- sieurs reprises, surtout dans l'affaire du quiétisme, de jouer double jeu à Rome et à la cour de Versailles. Sa correspondance avec le roi offre un grand intérêt et donnerait matière à une bien curieuse étude. Elle se trouve au Dépôt des Affaires étrangères, fonds Rome.
2. Toussaint de Forbin-Janson, cardinal en 1690.
3. P. de Goislin, premier aumônier du roi, cardinal en 1695.
102 CORRESPONDANCE DE PASQU1ER QUF.SNEL
On a écrit de Paris qu'on avait arrêté quelqu'un de chez le nonce, pour représaille des gens de M. de Lavar- din poursuivis en justice h Rome.
Je ne suis point surpris de l'affaire de Besançon entre les jésuites et les Pères de l'Oratoire. Toutes les fois que l'occasion se présentera de supplanter ceux-ci, les premiers ne les épargneront pas.
Je connais assez l'auteur des petites notes sur saint Paul1 pour vous assurer que vous lui ferez toujours un extrême plaisir de lui marquer ses fautes, et qu'il sera toujours très disposé à profiter de vos avis et de tous ceux qui lui feront l'honneur de lui en donner. Il craint plus qu'on l'épargne trop que non pas qu'on lui soit trop sévère.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
17 septembre 1088.
Je vous répète qu'il est hon, dans les occasions non affectées, d'accoutumer les Romains à entendre dire qu'on n'a point du tout passé condamnation sur le fait de Jansénius.
Le passage de la Save a été un coup de bonheur, qui fait beaucoup d'honneur à l'électeur de Bavière. Une personne qui y était et qui nous écrit, dit qu'il n'y eut pas là cent coups tirés, quoique la Gazette ait dit qu'il y avait eu jusqu'à dix décharges. On croit que le bassa Hieghen est d'intelligence. Il lui était aisé d'empêcher ou de bien disputer le passage, s'il avait été averti, et c'a été une conduite bien suspecte de n'avoir pas mis des gardes à tous les endroits où le passage pouvait être tenté, et de n'avoir envoyé qu'un détachement de 5.000 ou 6.000 pour le disputer, et ensuite de s'en
1. Les Réflexions morales du P. Quesnel.
CORRESPONDANCE DE PASQUŒR QUESNEL 103
être enfui au lieu de soutenir ceux qui défendaient Belgrade. Vous saurez, avant que ma lettre arrive, ce qu'on nous vient dédire en grandissime secret1, et qui sera public aujourd'hui, qui est la prise de cette ville et château de Belgrade2, par assaut. H y a eu un grand carnage de part et d'autre, parce que la résistance a été étrangement opiniâtre, la garnison étant encore peu fatiguée d'un siège qui a été si court. Gela va donner encore une grande pente au pape pour favoriser le frère de l'électeur victorieux; mais il y a sujet de craindre une sanglante guerre, principalement si l'em- pereur fait la paix avec le Turc, comme on dit qu'il la veut faire, pour tourner ses armes contre la France, contre laquelle toute l'Allemagne est fort animée. Vous savez que M. dAvaux, ambassadeur à la Haye, a fait et donné par écrit la déclaration, de la part du roi, où il déclare vouloir garder la trêve et demande aux Etats le sujet de leur grand armement par mer et par terre. Et ensuite il déclare qu'il est résolu de soutenir le cardi- nal de Furstenberg et le chapitre de Cologne, c'est-à- dire le plus grand nombre, qui est pour ce cardinal. Je ne puis comprendre comment cela se peut accorder avec la déclaration que ce cardinal a faite de se sou- mettre au jugement du pape et avec le procès en forme qui se poursuit en son nom à Rome. Si le pape était bien conseillé, il casserait les deux élections et postu- lations, déclarerait les deux prétendants incapables d'être élus, à moins de quitter actuellement tout ce qu'ils ont d'évêchés, et les mettrait en parité.
Ici on vit au jour la journée, on s'attend à tout, et à la protection de Dieu plus qu'à toute autre chose.
1. En note : « A cause qu'on est allé porter à Gand la nouvelle au gouverneur général. »
2. Belgrade est enlevée aux Turcs, le 5 septembre 1688, par les Impé- riaux, sous la conduite de Maximilien-Marie, électeur de Bavière, frère du prince Clément, dont il est question dans les lettres précédentes pour l'électorat de Cologne.
104 CORRESPONDANCE DE PASQUIER QUESNEL
L'internonce1, qui fait ses exercices chez les bons Pères, quand il veut en faire, n'est pas un homme à qui il faille faire confiance de rien. C'est un petit lan- ternier; ainsi il faut bien prendre garde comment on lui écrirait.
Quesnel à du Vauccl, à Rome
23 septembre 1683.
Nous avons enfin avis que le ballot est arrivé à Amsterdam, et j'espère que nous l'aurons bientôt, mal- gré la guerre qui est sur le point de s'allumer ; mais les Pays-Bas espagnols n'ont rien à craindre, parce qu'il n'y aura point de rupture entre la France et l'Espagne. Tout sera, d'une part, entre les royaumes de France et d'Angleterre, et les Etats hollandais, joints aux pro- testants d'Allemagne; et, d'un autre côté, entre la France pour Furstenberg et le cercle de Westphalie soutenu d'autres princes. Il est entré 3.000 hommes de ce cercle dans Cologne, et les troupes françaises sont là auprès.
Quesnel à du Vaucel, à Rome
8 octobre 1688.
Le paquet du dernier courrier a été reçu, riche à l'ordinaire des fruits de votre travail, Monsieur, et de vos soins infatigables. Je voudrais que tout ce qui a été envoyé le fût déjà, dans la crainte que j'ai que quelque courrier ne tombe dans les mains des Français qui sont maintenant en Allemagne; mais on n'a pas manqué de changer les routes de la poste.
1. M. Tanara.
CORRESPONDANCE DE PASQL'IER QUESNEL 105
Voilà le feu de la guerre allumé, et elle sera, selon toutes les apparences, universelle. Tout le monde y a contribué, les uns par ambition, d'autres par vengeance, par hauteur, parle faux zèle de la religion protestante, par un zèle mal réglé de la vraie religion, de la justice, des droits de la puissance spirituelle et temporelle, ou mal fondés ou mal défendus. Nous avons vu la lettre au cardinal d'Estrées et le manifeste et, de plus, un nouvel appel comme d'abus, du procureur général au concile, contre tout ce que la cour de Rome pourrait entreprendre. Quelle imprudence, quelle dureté, quelle obstination à n'avoir pas voulu écouter un homme de confiance, avec qui on aurait peut-être fini toutes choses et par là évité un monde de malheurs qui va inonder et l'Eglise et les états chrétiens. Cette méchante conduite, qui tient fort de l'orgueil deMoab, va rétablir l'empire du Turc, ruiner la religion en Angleterre, y opprimer et le roi et les catholiques (car ils y sont en mauvaise posture), donner aux protestants de Hollande, d'Angleterre, d'Allemagne et de tout le nord,