^lî
#
Digitized by the Internet Archive
in 2010 witii funding from
Boston Public Library
http://www.archive.org/details/descriptiondetou03geor
DESCRIPTION
DE TOUTES
LES NATIONS
DE
L'EMPIRE DE RUSSIE,
OÙ L'ON EXPOSE
LEURS MANIÈRES DE VIVRE, RELIGION, USAGES,
HABITATIONS, HABILLEMENS, ' ^ ET
AUTRES PARTICULARITÉS REMARQUABLES.
TROISIEME COLLECTION,
CONTENANT
LES NATIONS SAMOYEDES ET
MANDSHOURES, ET LES PEUPLES LES PLUS
ORIENTAUX DE LA SIBIRIE, TRADUITE DE L'ALLEMAND,
St- PETERSBOURG cher Charles Guillaume Millier.
de l'Imprimerie de Weitbrecht et Schnoor. 17 7t.
AVIS DE L'Éditeur.
Voici le troijihne cahier de la Defcription de toutes les Natïons de l'Empire de KuJfiCy que Hou offre aux Amateurs de ces farticu" Parités remarquahles ^ intérejjantes i il contient la defcription de plu- Jfîeurs Nations Samoyèdes ^ Mandshoures^ (S celle des diffêrens Peum pies qui occupent les contrées les plus Orientales de la Sibirie , ^ les Isles ' de l Océan Oriental i on y a joint un abrégé du Culte Idolâtre Schaman, auquel ces Nations Payennes font attachées. Les tradutlions Rujfe ^ Françoife paroijjent m même tems que l'Original Allemandf de forte que les Amateurs ont le choix des trois langues.
La vignette qui fe trouve à la tête de ce cahier repréfente ufi repas à la Samoyede,' de quelle manière ils tuent les Rennes dont ils mangent les boyaux tout-cruds, ç^ comme ils font la chaffe aux Rennes fauvages pour les faire avancer à la portée des flèches des chajjeuh en embufcade. La vignette finale repréfente un Infuïaire Oriental affts dans fan canot, vêtu de peaux de chiens rde mer, ^ couvert d'un cha-^ peau de bois en forme de bec. Dans la perfpeBive fe préfente la vue d'une Isle avec un volcan.
Les gravures appartenantes à la troifième Colkâion font numé- rotées de fuite avec les précédentes ^ elles repréjentent.
N'^o,, y(f. Un] Samoyèd, S7- Une femme Samoyede. jS- Une femme Samoyede en habit d'été, j^. ^ So. Deux Toungoujes en habits de chajfe. (fi. Un Toungoufe vu par derrière. 6z. ^ (5j. Un
Schamau
«^== ' ^^ ' -H*
Schaman Toungoiife vîi par devant çS far derrière. ^4. Un K(imtfchadale. 6^. 66. 6^. Trois femmes Kamtfchadalejf vêtues de différentes manières.^ 6S. Vn Schaman Kamtfchadale. 6ç. Un Koraik. yo. Un Koraik en habit de -parade, yi. Une femme Koraike. 72. Un TfchouktfrhK 73. Un Tfchoiàtfcbk fans ha-^ hits, 7^. Un Aléoute. yj. Un Kourilien.
Qn peat avoir ces figures en noir ^ ou enluminées^ féparément ou avec le texte.
Des (Jue les cir confiances pourront le permettre-^ on commencera Pimprejfîon du quatrième Cahier ^ dans les trois langues , de forte que tout cet Ouvrage ^ fes planches qui refient .encore à graver, pourront être achevés dans le courant de l' année prochaine. On y ajoutera un avant - propos , 0" une table de matières. L' Editeur y n épargnant ni frais ni foins ^ pour rendre le quatrième cahier en tout femhlable aux trois précédenSf e/père que le Publie voudra bien le dédomniager par fou approbation.
=M^,
*" *"5SEP''"!j™
NATIONS SAMOYEDES.
Les Provinces fîtuées à l' Occident du Mont Oural font occupées par les Samoyeds de Ruffie proprement dits. Déjà dans l'année 1525 le Tzar Fédpr Iwanowitf ch les avoit rendus tributaires, longtems avail la foumiffion des Peuples Si- tiriaks, qui ne forent vaincus qu au dix-fepticme Siècle; mais l'hi- ftoire des Samoyeds & celle de leurs différentes Branches apparentées eft enveloppée des plus épaifîes ténèbres, auffi bien que celle de tous les Peuples du Nor^i-Eft de la Ruffie. Tout ce que ces Nomades des plus incultes déferts peuvent favoir de leur origine, des Peuples qui leur font apparentés, de leurs migrations &c. , fe borne à des connoi(-
A fances
2 NATIONS SAMOYEDES.
fances que leur ont transmis une tradition verbale & la confervation de quelques vieilles chanfons & hiftoriettes dejeurs héros & de leurs ancêtres, auffi bien que des contrées, montagnes, fleuves &c. où ils le font trouvés autrefois 5 mais il faut avouer, que les traditions de ce Peuple ignorant, vivant fans lettres & fans chronologie, font fî peu hiftoriques, que l'on foit autant que rien de leur hiftoire.
Ils ont grand foin à la vérité de conferver leurs Races particu- lières, & de refter chacun dans la fîenne, en s'abftenant, tant qu*ils peuvent, de les croifer par le mariage, & fi cela arrive de tems en tems, ce ne font que les femmes qui entrent dans quelque autre Race, ou dans quelque autre famille; ils confervent en même tems leur lan- gue, & les ufages de leurs pères, mais malgré tous ces fpins les con- quérans Rufles ne trouvèrent que le plus petit nombre de ces Peuples dans leur conftitution primitive, car les uns, déjà lors de l'arrivée des RufTes en Sibirie, avoient quitté les établiffemens plus méridionaux de leurs ancêcrcs, d'où les armées latares les avoient délogés déjà dans Je quatorzième fiecle, d'autres s'étoient réunis pour leur commune défenfe, d'autres en fuyant s'étoient iéparés de leurs Branches appa- rentées. Bien loin de diftinguer, comme il convenoit, ces divers Peuples après leur foumiifion, ielon leur origine & leurs Races, les noms de plufieurs d'entre eux furent confondus, d'autres corrompus & défigurés, à d'autres on donna des noms nouvellement inventés & diftribués arbitrairement. Les Tatars donnèrent à tous les Natio- naux de Sibirie qu'il; avoient fubjugués le nom â'Oufchtaiks *J , la dénomination de Samoyed & d'Oftyak eft presque auffi générale parmi les Rufles que l'étoit celle d'Oulchtaik parmi les Tatars. Les Peuples que l'on comprend fous ces deux noms généraux ne fe reffemblent en partie que par rapport à leurs habitations Septentrionales, & une grande conformité dans la manière de vivre, mais quant au langage, à l'extérieur, au caradère moral & aux moeurs, plufieurs d' entre eux
diffè-
") Voyez la page 93. de la l. Colleftion.
NATIONS SAMOYEDES. 3
diffèrent beaucoup les uns des autres. Il y a furtout pluJîeurs Bran- ches Oftyakes auxquelles dans Je difcours & dans les Archives des Chancelleries on donne le nom de Samoyèds & d'Oftyaks^Sanioyeds. La Woloft Targhane fur l'Ob, félon Tes propres traditions, eft Tatare d'origine, & étoit établie autre fois à l'embouchure du Tobol prés de l'Irtifch, mais comme dans la fuite on trouva ces Tatars parmi les Samoyèds, on les compte aujourd'hui au nombre de ces derniers. Jus'qu^à préfent la plupart des déferts froids & incultes de ces Peuples n'ont jamais été viiités par quelque Obiervateur inftruit, iJ y a niême p!u- fieurs Races, dont on n*a vi^ que quelques individus ifolés hors de leurs territoires. Il eft naturel que les Fnfpedeurs & les Commiflaires chargés de la perception du tribut, qui voyagent pami ces Peuples, s'occupent de leurs fondions, du commerce & de leur profit, plutôt que de connoiffances & de recherches propres à éclaircir l'hiftoire de ces Nations, outre que l'habitude & le journalier les empêchent de trouver remarquables même les chofes les plias frappantes.
L'Auteur de cet Ouvrage, ayant pour objet l'état préfent des Nations de Ruflie plutôt que leur ancienne hiftoire, a trouvé des gui- des lûrs dans les Ouvrages de Mrs. M'ùller & Fijcher, célèbres Hiflo- riographes de Ruflie *), & furtout dans \qs vocabulaires manufcrits du premier, dont il a fait lui-même le recueil chez les Samoyèds & chez plufieurs autres Nations de ces contrées. A en juger par la con- cordance dci différentes dialedles d'une langue commune, par la con- formité de l'extérieur & de la manière de vivre, les différens Peuples d'une commune origine avec les Samoyèds font les Koïhales, les Ma- toresy les loubinzes, les Kamatjchinzes , les KarakaJJes, & les Soyètes, outre les Branches Samoyedes proprement dites, desquelles on parleia dans la fuite, quelques Races comptées parmi les Oftyaks, & différens
A 2 petits
*) Voyez Mullera Sammlung Ruffifcher Gefchichte, & Fifchers Sibirifchc Gefchichfe,
4 NATIONS SAMOYEDES.
petits reftes des Peuples de Krasnoyarsk, dont on a fait mention en parlant des Nations Tatares *}. Il eft probable que ces différentes Peuplades, du tems que leurs frères fe font fauves dans les déferts Septentrionaux, font reftés dans leurs habitations parmi les Tatars vi- élorieux, peut être aufli font -ce les reftes réunis de ceux qui échap- pèrent au glaive des vainqueurs.
LES
•} Voyez la page 174. de la 2. ColJeôion.
LES SAMOYEDS
Les Samoyèds entre eux fe noim-nent Ninetz^ Nenet/ch & Ghofowo. Ninetz & Nénetfch fignifient des Etres de la race humaine, & Ghofowo fîgnifie des hommes ou des mâles. Veut -on chercher l'o- rigine de Samoyèd dans la langue Finnoife, on pourra dériver ce terme de Sajnéandna, qui eft la dénomination Finnoife de la Lapponie *), ou bien auffi de Sooma^ un marais 5 parceque leurs déferts renferment des marais d'une grande étendue. Samoyedzi en langue Ruffe figni- fient des gens qui le dévorent les uns les autres. Dans les anciennes Archives des Chancelleries ils font appelles Siroyèdzi-, c'-cft à dire des crudiphages. Parmi Igg Oiîyaks on les nomme Yéroungho, & Its Toungoufes leur donnent le nom de Dfchaindat.
Les Samoyèds habitent les côtes de la Mer Glaciale depuis le 65 degré de latitude Septentrionale jusques fur les bords de la mer. Les Samoyèds Européens s'étendent depuis la Mer Blanche, ou propre- ment depuis le fleuve Mêjèn jusqu' au Mont Oural, les Samoycds Afîa- tiques occupent les contrées fituées entre le Mont Oural, &: les envi- rons de la Lena, ainfi jusqu audelà du Yéniféi , ceux de la Ruffie Européenne vivent féparémcnt, ceux de la Sibirie font établis en par- tie dans le voifînage des Oftyaks, ou bien ils font mêlés parmi ces derniers. Les contrées qu'ils occupent font marécageufes & chargées de rochers, ce qui eft caufe que depuis le 67 degré de latitude les arbres ne prolpèrent plus, le froid furtout qui règne dans ces Climats, empêche la végétation au point, que les arbres qu'on y voit font plutôt de foibles broffaill.'s, & ces dernières même diminuent en hau- teur & en quantité à mefure que l'on avance vers le Nord. Quoiqu' ils n'habitent pas la Nowaya Semlia ''*) fîtuée vis a vis de l'embou-
A 3 chure
•) Voyez la page 3 de la i. Colkaion. ") Nouvelle Terre j dans les Cartes oa l'appelle Nourelle ZemBle.
6 LES SAMOYEDS.
chure de rOh, cependant vers l'Orient au de là du Yéniféi, les cô- tes fur les quelles ils ont leurs établifleraens s'étendent en partie jus- qu'au 75 degré de latitude Septentrionale, c'eft pourquoi leurs vaftes territoires font des moins fréquentés, des plus froids, des plus ftériles & des plus rudes du globe terreftre»
Les Sanioyèds ie partagent en Branches^ -& chaque Branche eft divifée par Familles. Les Branches fe tiennent foigneufement enfem- b.e, & ont peu de relation avec les autres Races de leur propre Na- tion , il y en a même qui s' ignorent les unes les autres , c' eft pour- quoi les dialedles de leur langue diffèrent confîdérablement. Les Bran- ches Laghe & Wanouta^ qui toutes deux font appellées Obyondires, ne conliftent qu'en 300 Familles, & font leurs courfes en RuJ^e en- tre les fleuves Mélen & Petfchora, ce font donc ces deux Peuplades qui s'étendent le plus vers l'Occident; aux environs de la Petfchora même fe trouvent les Tyghondires. Les Gouaritzi ont leurs établifle- mens en Sibirie le long de la côte du Détroit de Waïgat; aux envi- rons de l'embouchure de l'Ob fe trouvent les Youraïki, Peuplade aH- fez nombreufe, dont les habitations font entre l'Ob & le Yéniféi à compter depuis Mangaféi. Les Tawtzi, Peuplade aufTi nombreufe que celle des Youraiki , font établis entre le Yéniféi & la partie inférieure de la Lena» Généralement parlant tous les Samoyèds pris cnfemblc font plus nombreux que les Oftyaks, quoique les uns & les autres le foient fi peu, qu'ils paroiflent difperfes & jettes au hazard pour ainfi dire dans leurs immenfes déferts.
Les Samoyèds font à peine d'une taille moyenne, on en voit rarement qui aient audelà de 5 pieds, cependant les plus petits, qui n'ont pas 4 pieds comp'ets, font également rares. Us font ramaffés, ayant les jambes courtes, le cou petit, la tête grolTe, le vifage & le nez affez applatis, la partie inférieure du vifage eft vifiblement faillan- te; ils ont la boucfie & les oreilles grandes, les yeux petits & noirs, les paupières fendues confîdérablement, les lèvres menues, les pieds petits, la peau d'un jeaune brunâtre, dégarnie abfolument de poils, à
r exce-
LES SAMOYEDS. 1
reyception de la tête; les poils leur viennent en petite quantité, & l'un & l'autre fexe ont grand loin de les arracher dès la première jeunefle, au refte ils ont les cheveux noirs & femblables à des foies. Les hommes n'ont qu' une légère trace de barbe. Les femmes font plus fouples & plus petites que les hommes, elles ont aufli la taille plus fine, & les traits plus délicats, cependant il s'en faut qu'elles foient belles, & une jolie Samoyède eft auflî rare qu'un bel homme de cette Nation. Elles ont le fèin petit & applati. La révolution pé- riodique que la Nature opcre dans le fexe, fe manifefte tous les mois chez elles , quoique quelques Auteurs prétendent le contraire , cepen- dant elle eft beaucoup moins abondante chez les femmes Samoyèdes qu ailleurs. Leur développement ell très précoce, car il y a parmi elles des mères âgées de 13 & même de 11 ans, mais auffi font- elles peu fécondes, & paffé trente ans, elles ne font plus propres à la propagation. Cette conftitution des femmes & la rudefle du climat pourroient bien être les caufes de la petite flature & de la population peu nombreufe des Samoyèds, dont l'augmentation ne fouffre d'ail- leurs aucun obftacle.
Les Samoyèds font plus libres, plus fàuvages, moins policés & moins dociles que les Oftyaks, lesquels font plus accoutumés à vivre avec les Ruffes. Qiioique fuperftitieux , ils ne manquent pas
de capacité naturelle, ils ne font portés ni au vol ni au meurtre, & l'indiff'rence qu'ils montrent pour quoi que ce puiffe être au monde> relfemble à une parfaite inlenfibilité. • Plufieurs d'entre eux, iurtout parmi les femmes , font d' une irritabilité de nerfs furprenante. Lors- qu'ils s'effrayent, ou qu'ils voyent lubitement quelque chofe de frap- pant, ils font tout à fait hors d'eux-mêmes, comme les Lappons *), ne reviennent que peu à peu, & font très - foibles & très - abattus après ces fortes de défaillances. Il y en a qui ne fauroient entendre fiffler, que l'on n'oferoit toucher par furprilè, ou qui ne fauroient
fuppor-
') Voyez la page 4. de la l. ColUftion.
8 LES SAMOYEDS.
fupporfer quelque fon ou quelque bruit très -médiocre, fans perdre la tête & fans le trouver mal. Cette extrême irritabilité leur eft com- mune avec les Oftyaks, les Toungoufes, les Yakoutes, & tous les autres Peuples les plus Septentrionaux, la raifon de ce phénomène dé- pend peut être du Climat, autant que des fantômes & imaginations fuperftitieules dans les quelles ils font élevés, & qui grandiffent avec eux.
Leur Conftitution étoit autrefois & efi encore aujourd'hui en grande partie celle de l'enfance du monde. Entre eux ils ont tou- jours ignoré ce que c'eft qu'un Prince, un Supérieur ou quelque au- tre Juge, ils ne connoiiTent que les Anciens de leurs Branches. Leurs hiftoriettes & leurs chanfons fervent à perpétuer la mémoire de quel- ques uns de leurs héros, dont toute la gloire ne confîftoit fouvent qu'en leur courage ou leur adreffc à la chafife; ils confervent pareil- lement la mémoire de ceux des fondateurs de leurs Races, qui avoient une nombreufe famille, & de leurs Prêtres - Magiciens , qui fè font rendus célèbres parmi eux. Depuis la Domination RufTe on a con- ftruit dans leurs territoires différens Oftrogs ou petits forts, compofés de hautes & épaiffes paliflades , tant pour les tenir en refpeél, que pour la perception du tribut, mais au commencement ils oférent s'oppofer à ces établiffemens Ruffes. Cependant depuis une longue fuite d'an- nées ils payent leur trihut par habitude aux endroits deftinés à la perception, & quoiqu'ils ne donnent aucune autre marque extérieures» de foumifBon, ils s'acquittent de la taxe de bon gré, fans faire la moindre remontrance, ni quelque autre aéte de réfîftance. Ce tribut, dont Fierre le Grand leur a abandonné à eux-mêmes la répartition, confirte en peaux de différens quadrupèdes de leurs déferts, peaux de martes Zibellines, de renards, de bêtes fauves &c. la clémence univer- felle du Sceptre de Ruffie ne leur impofe qu' une taxe trcs-médiocrc. En qualité de Nomades exempts de loucis ils vivent fans chrono- lo<^ie, fans lettres^ fans écriture ^ fans inflruBion. A la manière ses Oftyaks ils nomment les Lunailons ielon les phénomènes de la
Nature ,
- LES SAMOYEDS. Ù
Nature, & félon leurs différentes occupations qui y ont quelque rap- port. Qiiciques Races Sanioyédes, auffi bien qu' OAyakes, ont la coutume de s'imprimer de certaines figures fur les mains lorsqu' ils font quelque convention mutuelle, ces marques fe font par des brûlures, & font les garants de la iijreté du contrat.
Leurs haraques d' hyver font à demi creuf^es en terre comme celles des Oftyaks, & rarement y en a-t-il audelà de deux ou de trois à côté l'une de T autre. Des perches appuyées les unes contre les autres & couvertes de peaux de Rennes ou d*écorce de bouleau, en font toute la compofîtion. En été ils marchent de lac en Jac, de fleuve en fleuve, pour vaquer à la pêche, & là où ils s'arrêtent ils pofent des baraques pointues faites de perches , & couvertes comme celles pour l' hyver, ces baraques d'été refîemblent à celles des Toun- goufes. Lorsqu'ils quittent une ftation, ils laiffent les carcaflcs de leurs baraques, & n'en emportent que la couverture, les Toungoufcs, dont on parlera dans la fuite, ont le même ufage. Ils aiment à de- meurer dans des plaines ouvertes, pour la plupart marécageufci , & ne changent pas fouvent de flation.
Leurs meubles refîemblent à ceux des Ofllyaks, & ne confîftent qu'en vafes de bois, en marmites, couteaux, haches, & en traineaux. Dans leurs courfes ils fè fervent de petits traineaux étroits, attelés de Rennes, les Samoycds plus Orientaux furtout \qs font tirer par leurs chiens, ou bien ils les traincnt eux-mêmes.
La chafTe, la pêche & le foin des Rennes font toute leur occu- fation. La chafTe & la pêche font la tâche commune de tous & leur fourniffent la principale partie de leur fubfiflance, A caufe de la chajfe ils font des courfes aufTi en hyver, les Gouarizi font à tm^ fin de petites fociétés & pafTent le Détroit de Waïgat pardefTus les o-Jaces pour mettre à profit le gibier de la Nowaya Semlia^ laquelle eft inha- bitable même pour des Samoyèds. Le gibier le plus abondant de leurs contrées & qui leur efl de la plus grande utilité, font les B^ennes faw 'cages, dont ils tirent une grande partie de leur nourriture, leurs lits,
5 leurs
»IO LES SAMOYEDS.
leurs habilleniens & les couvertures de leurs baraques &c. Outre les autres gibiers de Sibirie & de Ruflie le pays des Samoyèds fournit principalement des renards blancs , bleus & des renards noirs , des ours blancs, ou ours marins &c. Si la chafTe les oblige à faire des cour- fes confidérables & à de grandes diftances, ils tracent en differens en- droits des figures dans la neige ou dans le fable, & ces figures font les mêmes que celles dont chacun porte l'empreinte fur fa main com- me caradlère difiindif, chacun a la fienne & ne la change jamais, & par ce moyen les familles font à même de luivre leurs traces, & la route qu'ils ont prife, afin de pouvoir les joindre. Leurs inftrumens de chaife font les noeuds coulans , les attrapes , l'arc & la flèche, la pique & leurs chiens ; ces derniers font une efpcce de petits lévriers , très -forts & faits à la fatique. Les Samoyèds font fort ingénieux & fort adroits à dreffer des embûches au gibier, & en général ils font très-affidus à la chaffe.
En été la pêche efl: chez eux une occupation auffi univerfelle que r eft en hy ver la chaffe. Ils ont autant d' adreffe à la pêche que les Oftyaks, & cette occupation leur fournit un grande partie ^e leurs befoins.
Généralement parlant les Samoyèds font pauvres , cependant pres- que chacun a quelques Rennes privés, & il y en a qui en poffèdent 100 à 150 pièces. Ils s'en fervent en place de montures & pour tirer leurs petits traineaux, ils n'en tuent que les plus vieux & les plus décrépits, ou ceux qui ont eu quelque accident fatal, cependant on égorge de tems en tems quelque Renne bien conftitué pour fervir de vidHme dans leurs lacrifices. L'ufage du lait &- \â préparation du iromage leur font inconnus, ce. qui fait beaucoup profpérer & aug- menter leurs Rennes.
Les ouvrages de leurs femmes font les mêmes que ceux des femmes Oftyakes, & d'autres Peuples circonvoifins. Elles font les ha- bits, tannent les peaux, féchent les poiffons, & fe chargent généra- lement de tout ce qui regarde l'économie de leurs baraques. Dans
les
LES SAMOYEDS. II
les endroits qui produifent encore des orties, on en file les fibres comme cliez les Ba(chkirs & ailleurs, mais c'eft pour en faire du fil à coudre, des filets pour la pêche, & des cordes, & non pas pour fabriquer de la toile ou quelque autre ouvrage de tifierand.
A 1* exception des chiens, des chats, des hermines, des écureils & des ferpens, ils mangent de tous les quadrupèdes, de tous les oi- feaux, de tous les poilfons, fans examiner s'ils ont été égorgés, ou tués à la chafTe, ou s'ils font morts de maladie ou par quelque autre accident quelconque. Les cadavres des baleines que la mer jette de tems en tems fur leurs cotes, font pour eux des bienfaits célefies pour les quels ils font des adions de grâces aux Dieux, pârcequ' une ba- leine peut nourrir délicatement & pendant plufîeurs jours un grand nombre de perfonnes^ Leur tnanière de faire la cuijine eft auffi Am- ple & aufii fupérieurement mal - propre que celle des Ofiyaks puifle jamais l'être *J. Souvent quatre, cinq ou plufîeurs familles n'ont qu' une feule marmite en commun, dans laquelle ils apprêtent tout ce qui fe préfente, fans jamais la nettoyer. Le pain leur eft abfolument in- connu, les racines & les fruits fauvages font rares dans leur climat, c'eft pourquoi la chair & les poilTons font leur nourriture journalière fans aucune variation. L'ufage du fcl leur eft pareillement inconnu, & tous leurs mets s'apprêtent fîmplcment avec de l'eau. Non feule- ment lorsqu'ils lont à la chafle, niais fouvent aufli chez eux ils man- gent la chair des Rennes toute crue, de même que les poiifons, & la chair de plufîeurs autres quadrupèdes; le fang encore tout chaud d'un animal qu'on vient de tuer eft pour eux d'une délicatefle parti- culière. Les poiflons féchés à l'air le mangent toujours tout cruds. Ils aiment la gaieté que donne l^yvrejje, c'eft pourquoi ils font grands amateurs de la fumée du tabac, & à la manière des Ollyaks & d'au- tres Nations ils mangent des champignons eny vrans **) , ceux qui font à portée de quelque village Rufie , y vont échanger des fourrures
B 2 contre
•) Voyez la page lOl. de la i. Colleftion. *•) Agaricus Mufcar. Linn, voyez p. I02. I Coll.
la / LES SAMOYEDS.
contre de l'eau de vie. Généralement parlant les Samoyéds vivent auffi pauvrement, & auffi mal - proprement que les Oftyaks, mais cela ne paroît pas tant chez les premiers, lesquels font un peu plus éveil- lés, & changent de demeure plus louvent que les Oflyaks.
V habillement des Samoyèds des différentes Races ne diffère pas confidérablement, & reffemble beaucoup à celui des Oftyaks & des ¥akoutes *)» Leurs habits d'hyver font pour l'ordinaire faits de peaux de Rennes, de peaux de renards, & d'autres fourrures, ils font pour la plupart bordés d'une bande de peau de chien blanc à longs poils, ou de ventre de loup. Il y en a qui font leurs habits de la peau du ventre du canard plongeon, ou de celle de différens autres oifeaux aquatiques, les poils ou les plumes font toujours tournés en dehors ,. les habits font amples, fë croifent & fe couvrent fur la poitrine, & on ks applique au corps par le moyen d'une ceinture. Il y en a qui garnifîent leurs habits, fbit de fourrure, foit de peaux de canards à la manière des Yakoutes avec des franges de poils fort longs & teints en couleurs, ils en mettent même fur les coutures. Les pans dépen- dent aux mollets, ou bien feulement jusqu' aux genoux. Leurs haut- de- chauffes font étroits, & très -courts. Les bas font longs & faits en forme de bottes, pour l'hyver on les fait de peau de Renne, & on les attache par des cordons aux haut -de -chauffes. Il y a des haut -de -chauffes & des bas faits d'une feule pièce, & ornés de ban- des de peau de renard, & d'autres pelleteries; ils les attachent fous les genoux avec des jarretières; les Samoyèds Occidentaux ou d'Ar- changel portent des jarretières à boucles de laiton, qu'ils tirent d'Ar- changel. Le linge leur eff inconnu, ils portent leurs habits fur la peau nue. Les habits d'été font fiiits de peaux de poiffons, que les femmes favent très -bien -tanner, de même que les fourrures» Ces habits d'été lont ouverts fur la poitrine, & fe font pour la plupart à la Yakoute, c'cff à dire tout courts & à pans, les bords ôc les cou- tures
•) V. p. 99 100. î Coll. Si 224. 2 Poa
LES SAAIOYEDS. 13
tures font fouvent joliment brodas & garnis de franges. En ^féjils marchent tête nue, en hyver ils mettent des capuches de pelleterie, lesquelles alTez fouvent tiennent à l'habit même comme chez les Oftyaks.
V habillement des femmes diffère fi peu de celui des hommes, qu il n'eft pas toujours fiicile de diftinguer par là les deux lexes, furtout parcequ'il y a beaucoup d'hommes fans barbe, cependant l' habillement des femmes eft en général plus propre, plus élégant & mieux tra- vaillé que celui des hommes* Une broderie joliment travaillée & faite avec des nerfs de quadrupèdes, des bords de peau de marte, de Zi- beiline, de renard blanc; des franges de poils fort longs &c. font prodi- gués pour l'ordinaire fur les habits des femmes, dont la broderie lurtout efï très - élégante. Elles aiment beaucoup à garnir les bords & les manches de leurs habits avec des bandes de drap d' une couleur vive, & de Ja largeur d'environ un pouce, ou avec des perles de verre, & de la clincaillerie. Les haut-de-chaulTes des femmes font de peau, les bas qui y font attahés font faits de peaux de poifîons pour l'été, & de fourrures pour l' hyver. Les femmes mariées met- tent leurs cheveux en deux treffes, qu'elles font paffer pardefTus les épaules & def cendre fur le fein. Les filles en portent trois qu'elles laifTent defcendre (ur le dos. Comme elles font elles-mêmes leurs habits, elles font presque toujours plus parées que les femmes, ce qu'elles ne fauroient faire, s'il falloit acheter les habits. En été les unes & les autres vont tête nue, en hyver elles portent des ca- puches de pelleterie noire, qu'elles attachent fous le menton.
Les Samoycds fremient autant de femmes qu'ils peuvent en acheter, & chacune leur coûte entre 5 «S: 30 Rennes. Ils n'ont pour la plupart qu'une femme, cependant plufîeurs en ont deux, quelques uns même en ont trois ; de la vient que plufleurs pauvres garçon?; font obligés de ref]er dans le célibat, ou de fe contenter de Celles dont perfonne ne vouloit. Ils s' abfliennent de fe marier dans la parenté, & cherchent tous des femmes dans d'autres familles. Lorsque le prix;
B 3 , - ds
14 - LES SAMOYEDS.
de la promife eft payé, on la garrotte fur un traîneau, & la mène à la baraque du promis, il faut que l'amoureux enlève fa belle de force, car elle fait une extrême réliftance pour ne pas !e fuivre. Leurs f^'- rémonies de noce font les mêmes que celles qui font en ufage chez les Oflyaks, & ils récompenfent ou punifTent comme ces derniers la fleur virginale confervée fraiche, ou fanée *). Mari & femme s'ap- pellent Nou^ femme; & Ghq/oiva, homme. Les femmes Samo>'èdes accouchent avec une furprenante facilité, & presque (ans douleur & fans autre accident; mais pour peu qu'une femme ait de la peine à mettre fon enfant au monde, on la foupçonne de quelque intelligence illicite avec d'autres hommes, aufîi les laifle-t-on fouffirir en pareil cas, pour leur extorquer l'aveu de la faute & le nom des galans, les- quels ont beau fe juftifier, innocens ou coupables, il taut qu'ils dé- dommagent le mari ofienfé, mais ces réparations confîftent presque toujours en bagatelles. On ne donne fouvent des noms aux garçons qu après l'âge de cinq ans, les filles affez fouvent reftent fans nom.
Selon les principes de la Nation Samoyède le beau Jèxe efl im- fur, c'cfl: pourquoi ils traitent les femmes avec mépris, & fouvent avec une dureté abfolument inhumaine. Les femmes font expofées à ces cruautés plus que les filles, en faveur des quelles la Natute parle aux coeurs paternels, il efl: donc naturel de penfer, que la répugnance que les filles témoignent pour le mariage, eft quelque chofe de plus que de (impies limagrées. Aufiî longtems qu' une femme efl: féconde, elle a encore quelques ménagemens à efpérer, mais à mefurc qu'elle avance en âge, ces ménagemens difparoiffent» Les femmes ne man- gent jamais avec leurs maris, & il faut qu'elles fe contentent des re- ftes de ces derniers. Dans les baraques elles ont un coin à part, qu* elles n'oferoient quitter, & comme les Samoyèds, aufîi bien que les Bouraittes, (dont on parlera dans la fuite,) attribuent une certaine
Sain-
•) V. p. 103. I Coll.
LES SAMOYEDS. 1$
Sainteté au feu, elles n'oferoient pafler autour, de peur de le profa- ner; elles font obligées de le parfumer fur des poils brulans de Ren- nes , auffi bien que les endroits de la baraque , & les traîneaux , ou elles ont été afTifes , & les meubles ou autres hardes qu elles ont touchés, ou dont elles fe lont fervies. Dans leurs marches, elles n'oferoient traverfer la route des hommes ou des Rennes, mais il faut qu'elles fe tiennent toiîjours de côté, en chargeant ou en déchar- geant les traîneaux, elles n' oleroient en faire le tour, mais il faut qu'elles paffent pardefîbus les brancards; fans parler de plufîeurs autres de leurs abfurdités fuperflitieufes, Durant les révolutions périodiques auxquelles le lexe eft expofé, & pendant les huit premières femaines après l'accouchement, une femme Samoyède pafife en particulier pour un être abominable, dans ces circonftances elles n'oferoient toucher à aucun aliment, ni préfenter la moindre chofe à un homme, elles n' oleroient manger de quelque gibier nouvellement pris &c. Cette féparation fe terniine par une fumigation folemnelle faite pardefTus des poils brulans de Renne.
Ils enterrent les morts prés de l'endroit même où ils font décé- dés. On met au di^funt fes meilleurs habits, on l'enveloppe d'une -^au de Renne, on le palTe hors de la baraque, non pas par la por- te, mais par un trou pratiqué à un de fes cotés, & on T enterre dans un tombeau, qui, quoique très -peu profond, coûte beaucoup de peine à des gens dépourvus d'inftrumens néceflaires, & qui par conféquent trouvent de grandes difficultés à creufer dans un terrain gelé & pier- reux, c'eft pourquoi pour iè difpenfer de ce travail pendant l'hyver, on couvre pour l'ordinaire les morts d'un tas de neige, & on les enterre en été, mais fouvent les renards & d'autres bêtes carnaflîcres les préviennent, en dévorant les cadavres. Le mort étant polé dans fon tombeau, on lui couvre la tête d une marmite, on pofe difïérens meubles dans la foffe, & lurtout un arc & des flèches. Après l'en- terrement un Magicien efl chargé d'appaifer les mânes du décédé,
afin
ï6 LES SAMOYËtsS.
afin qu'il n'incommode pas les vivans, afin qu'il ne dérange pas h chafTe &c. Enfin on immole un Renne iur le tombeau, pour fervir de vidime mortuaire y _&^ les afflfians le mangent à l'endroit mémo. Les riches répètent ce (acrifice à difterentes reprifes. Prononcer le nom d'un décédé, c'eft troubler ion repos, c'eft pourquoi ils parlent des morts avec beaucoup de circonlocutions, & tâchent de les oublier en peu de tems.
Les Samoyèds font Payenf Schamans. Leurs Idoles font des Poupées de bois, ou bien des pierres d'une configuration extraordi- naire. Ceux d'entre eux, dont les habitations touchent à celles des Ofiyaks, prennent part à l'Idolâtrie de ces derniers» Leurs Tadihs ou leurs Prêtres font en vénération chez eux, & ils s'en repofentfur eux du culte des Etres bien-faifans & mal-faifans, le Peuple lui-mê- me efi: par rapport aux Dieux, & à l'égard de Ion fort préfent & à venir d'une indifférence & d'une infouciance, qui Tont jusqu'à une parfaite infenfibilité.
LES
4l«=^P^==4^" 17
LES KOIBALES/
Les Koïhales fe divifent en quinze Branches , lesquelles prifes enfem- ble ne renferment préfentement que 403 têtes tributaires, ils ibnt les foibles reiks d'une Horde, autrefois allez nombreufe. Leurs éta- bliflemens font vers la partie f upérieure du Yéniféi , audeHus du fleuve Abafcan, fur les deux rives du Yéniféi, prés des Montagnes Sayanes dans le Diftridl de Krasnoyarsk.
A en juger par les traits de leurs vifages ils approchent des Samoyéds plus que des Tatars; leur langue efl auffi une dialec'le Sa- moyède, quoique mêlée de quantité de termes Tatars.
Ils font pour la plupart pafleurs & mènent une vie Nomade t ayant des cabanes portatives, qu'ils transportent dans leurs courfes ambulantes. Il y en a qui ont des troupeaux compofés de lOO che- vaux, d' autant de vaches, de quelques chameaux, & de quantité de brebis, ces dernières ibnt de l'eipece à large queue, mais leurs queues font petites & peu abondantes en graifle. Les befliaux fe nourriffent comme ils peuvent durant l'hyver, cependant les Koïbalct tâchent de foulager les individus les plus foibles, car ils cherchent en automne les tas de foin que les lièvres montagnards *) amaffent pour leur pro- vifîon d*hyver, ils les tranfportent dans leur^ baraques & les diftribuent à leurs beftiaùx. La plupart des Koïbales, à l'imitation des Ruffes, labourent quelques champs, en fe fcrvant de la charrue Rufle. Ceux d'-entre eux qui aiment le plus l'agriculture, ont conftruit àts caba- nes de bois, & ces derniers ont aufli des poules, quoique pour l'or- dinaire les Nomades n'entretiennent pas de la volaille. Ils vont tous à la chajfe , la quelle dans leurs territoires d\ encore affez abondante & afîez lucrative.
Leurs
*) Kilbe, en leur langue , c ' eft le Lepus Alpinus de Monf. Pallas,
c
I8 " LES KOIBALES.
Leut's meubles y leur hahillement^ leurs alimens ^ leurs moeurs font peu difFérens de ceux des Tatars de Krasnoyarsk *) parmi les- quels, & dans leur voifinage, ils ont leurs habitations. Pour affermir leurs baraques ils font des cordes de lin fauvage (Linum perenneL.) & des fibres de l'ortie. Les femmes Koïbales portent des trèfles & des bonnets à la manière des femmes Mongales, on en parlera dans la iuite.
Les femmes de cette Nation fe mettent à genoux pour enfanter, & elles accouchent pour l'ordinaire avec tant de facilité, que trois jours après elles peuvent retourner à leurs ouvrages journaliers.
Autrefois les Koïbales et oient Payens ScbamanSy de nos jours ils font tous baptilés, & abandonnent de plus en plus leur ancienne fuperftition & leurs ufages Payens. Ils enterrent préfentement tous les morts fans diftindlion d'âge, autrefois ils n'avoient coutume d'in- humer que les adultes, quant aux enfans, ils les expofoient fur des arbres, à la manière des Beltirs **), & les y abandonnoient à la pu- tréfaftion. Une femme en couches efl cenfée être impure pendant 15 jours, elle fe purifie par des bains & en fe parfumant avec la fumée d'un arbre qu'ils appellent Irwcn en leur langue, c' efl Ja Sabine de Linnéus.
LES
0 V. p. 173. 2 Coll. •*) V. p. 219. 2 CoU.
LES SOYETES.
Les Soykes^ que l'on appelle auffi Souyotes ou Soyotes, occupent la partie fupérieure des Montagnes Sayancs, vers les bords du Sud- Oueft du Lac Baïkal, fur les frontières de la Mongalie; ,il y a auffi des Soyètes établis audelà de ces frontières, dans Je territoire de la Chine, ce qui eft caufe que la Nation entière ne fauroit nous être connue. Ceux d'entre eux qui déclarent être tributaires de la Ruffie, font à peu prés aufli nombreux que les Koïbales.
La largne des Soyètes^ leur extérieur leur figure^ ^ leur manière àe vivre prouvent qu'ils font apparentés avec les Samoyèds, cependant il y a toute apparence qu'ils font de la même origine que les Tou- bins. Du tems de la conquête de la Sibirie il y avoit parmi les Toubins un certain Knaifetz Soït , Prince courageux, qui peut-être lui-même, ou un de fes defcendans a conduit ce Peuple plus avant dans les montagnes, en mémoire de quoi ils ont probablement pris le nom de Soyètes, dérivé de celui de leur Prince, ou de leurs con- dudeurs.
Les Soyètes, tant RuJJes que Chinois , font de pauvres Nomades, qui font leurs courfes dans des montagnes incultes, trainant après eux de miférables baraques portatives, couvertes d' écorce de bouleau ; quel- ques uns d'entre eux ont un petit nombre de Rennes, mais pour la plupart les chiens font tout ce qu'ils ont de vivant à leur difpofition. Ils vivent uniquement de la chaflfe, de la pêche, & de racines fauva- ges, & toute leur conftitution efl miférable & mal -propre.
Ils font tous Payens Schafnans, & ne diffèrent en rien des Koï- bales, & des Matores quant à l'habillement, cérémonies & moeurs nationales; on peut donc s'en rapporter à la défcription de la Nation fuivante.
C 2 LES
20
LES MATORES.
es Matores entre eux fe nomment Mati & Mator Aïmak. Du teras que les Ruiïes fe rendirent maîtres de la Sibirie, ils étoient établis dans le DillriA qu'ils occupent encore aujourd'hui, près des Montagnes Sayanes, fur Ja rive droite du Yéniféi, le long du fleuve Touba , audeflus d' Abakanskoï Oflrog. Ils furent alors fournis au Kan de la Horde d'or *). Dans i'^nnée 1609 on les rendit pour la pre- mière fois tributaires à la Ruffie. Dans la fuite ils vinrent tantôt lous la domination des Kirguifes, & tantôt fous celle* des Soongariens. Par ces fréquens changemcns, & par les tentatives qu'ils firent chaque fois de fe remettre en liberté, la Branche des Matores, qui déjà au commencement du dix-feptième lîecle étoit très-foible, fut presque entièrement détruite. Dans le dénombrement de l'^ôo, on n'en enré- giftra que 30 mâles tributaires, & depuis ce tems-là la petite vérole les a diminués au point, qu'en I772 il n'en reftoit plus que lO ■hommes tributaires , par conféquent 10 familles. Ce foible refle évite foigneufement de laifler expirer fa Race, quoique les familles demeu- rent difperfées. Le langage , les traits du vifage, les anciens ufages, là manière de vivre ^ l'Idolâtrie des Matores les approchent des Soyètes au point, qu'il faut les prendre, auffi bien que ce^s derniers, pour une Branche Samoycde, & en même tems pour une Race Soyète»
Les Matores font de pauvres fafteurs, qui vivent fans labourage & fans agriculture. Leurs cabanes portatives font compofées de per- ches appuyées les unes contre les autres, & couvertes d'écorce de bouleau, pour l'hyvcr ils y pofcnt en outre une couche d'herbes fé- chées. U entrée des cabanes , félon un ancien ufage,, efl toujours vers r Orient
Leurs
•) V. p. 4. 3 CoU.
LES MATORES. 31
Leurs petits troupeaux ne font pas fuffifans pour leur entretien, & la chaffe eft leur principale reflource, pendant l'été ils fe nourrit, lent principalement d'oignons de lys fauvages, & d'autres racines fau- vages dont fe nourrifTent les Tatars de Sibirie,
Il y a plus de trente ans que tous les Matores font lapifes. Durant leur Paganisme, ils avoient, comme les Beltirs, la coutume d'attacher les morts entre deux planches, & de les expofer fur des arbres, où ils les laiflbient pourrir à l'air.
C 3 LES
LES TOUBINZES.
Avant que les Ruffes fe fuflent rendus maîtres de la Sibirie, les Joubinzes formèrent une Race Samoyède nombreufe & belliqueufe, qui avoit fes établilTemens fur la rive Orientale du Yéniféi, aux envi- rons de la Touba, rivière à qui cette Nation a donné fon nom. Par les défaftres de la guerre ils ont été dilperfés parmi plulieurs Peuples Samoyèds & Tatars, & une grande partie de la Nation a péri par les armes. Il y a encore de nos jours une Famille Touhinze parmi les Tatars Katfchintz ^, elle efl: peu nombreufe, & quoique très - attentive à perpétuer fa Race, elle ne fe diftingue préfentement ni par fa lan- gue, ni par fa manière de vivre, ni par aucune autre particularité re- marquable.
LES
*) C'eft la Toubinskoi Aïmak dont il a ete fait mention p. 187. de la 3 Coll.
4r .^s^pp ]ii 23
LES KAMATSCHINZES.
On donne à ce Peuple le nom de Kamatfchinzes & de Kamajches. Dans l'année 1639 ils furent rendus tributaires à la Ruflîe, & firent dans ces tems-là leurs courfes nomades entre le Kan & la Mana, deux rivières du Diftrid de Krasnoyarsk, qui (e jettent dans la rive droite du Yéniféi. Il efl: probable que la dénomination de ce Peuple eft compofée des noms des deux rivières Kan & Mana. Ils ont pré- fentement leurs habitations aux environs d'Abakansk& de Kansk, deux Oftrogs fîtués l'un fur le Yéniféi, & l'autre fur le Kan. Déjà du tems qu'ils fe fournirent à la Ruffie ils ne furent plus qu'un Peuple très-foible, ou plutôt le refte de quelque ancienne Nation,
Les Kamatfchinzes font préfentement moins nombreux que les Koïhales (voyez p. 17.} mais ils leur reffemblent en toutj même lan- gue, même extérieur, mêmes habillemens & ufages, & même mal- propreté dans la manière de vivre. Les Kamatfchinzes Ibnt encore 'de nos jours Payens Scbamans, leurs Kans ou Prêtres Idolâtres ^ Ma- giciens jouiffent parmi eux d'une grande vénération, & le peuple fuit en tout leurs avis.
LES
34 4^===;
LES KARAKASSES/
es Karakafes font partie de ces petits reftcs de Peuples, compris (bus le nom de Peuples de Krasnoyarsk, & apparentés aux Sa- nioyèds. Cette Nation s'eil formée peut-être durant les troubles de la guerre d'une troupe de fuyards, tout ce qu'il y a de certain, c'eft que Thiftoire de la conquête de la Sibirie n*en parle pas comme d'un Peuple remarquable. Cette Race de nos jours n'efl taxée qu'à raifon de S3 chefs de famille.
Les Karakqjjes mènent une vie nomade le long de la Tajewa, rivière qui fe jette dans la partie Juférieure de la loungouska, leur pays eft élevé & affez montagneux, ils dépendent du Commandant d'Oudinskoy Oftrog. Leur Ya[jak ou tribut eft évalué en argent mon- noyé, mais ils font tenus en outre à faire diflérens iervices de Kofaks fur les frontières de la Mongalie.
Leur langue eft une dialede Samoyède moins corrompue que celles de plufieurs autres Peuplades iffues des Samoyèds.
Les Karakafles font pauvres, & à l'exception d'un petit nombre de Rennes ils ne font en pofTeflion de rien au monde qui fût de quelque . valeur. Leurs Yourtes ou baraques font compofées de car- calfes de perches, & couvertes de peaux de quadrupèdes. Leurs ha- bits font faits de différentes peaux ou pelleteries à la façon de ceux des Samoycds. Au lieu de mettre des bas ils entortillent les pieds & les jambes avec des bandes d'écorce d'arbre *). En hyver ils por- tent des capuches fourrées, en été les hommes marchent tètQ nue, les femmes portent de petits chapeaux tillus de rofeaux, aûez joliment travaillés.
En hyver ils vivent uniquement de la chafTe, en été les racines fauvages & les poiffons font toute leur nourriture. Pour le procurer
les
») Schimoloft en langue Ruiïe. Lonicera pyrenaica Linn,
LES KARAKASSES. 25
les unes & les autres ils quittent pour l'ordinaire leur ftation de trois jours en trois jours pendant l'été, pour chercher les rivières & les lacs les plus poiflbnneux &'^dont les bords font les plus fertiles en. racines.
Ils font à la vérité tous bapttfés, mais ils confervent leur an- cienne fuperflition Schamane plus opiniâtrement que plufleurs autres Sibiriakes convertis. Ils n'ont prélentcment ni Idoles, ni Prêtres-Ma- giciens. Chacun ûdore fêfarément le Soleil ou le firmament en lui adreffant fes voeux par des foupirs profonds & dévots, & en lui of- frant la tête & le coeur de quelque ours ou de quelque autre quadru- pède tué à la chaffe 5 il pofe ces offrandes fur un morceau d' écorce d'arbre, les élève vers le Soleil, & demande ardemment à cet afîre d'exaucer {es voeux & de lui accorder les befoins, après cette invo- cation il mange l'offi-ande. Les Karakaffes auffi bien que d'autres Sibiriakes ont de la vénération pour les hautes montagnes & les grands fleuves, & lorsqu'ils s'en approchent, ils leur donnent en offrande du tabac, une branche d'arbre apportée dans cette intention un lam- beau de pelice, ou quelque autre vétille, ils font ces offrandes en fe courbant & fe proflernant à plufîeurs reprifes devant ces fîeuves ou ces montagnes que leur fuperflition révère.
De nos jours /// enterrent les morts. Autrefois ils les laiffoient corrompre à l'air, en les pofant iîmplement à terre, ou fur des écha- faudages de perches, ou fur des arbres 5 la tkt du décédé étoit toij- jours 'dirigée vers le lever du Soleil, & tout le cadavre couvert de petites branches d'arbre; on ne brûla que ceux qui de leur vivant étoient particulièrement chers à la Nation ou à leurs familles»
D DIFFE-
26 ^glwiii ,j^ippL_xm-j-,»S»
DIFFERENTES NATIONS D'UNE ORIGINE MIXTE ET INCERTAINE.
es différentes Races Oflyakes ambulantes des environs de la partie ' inférieure du Yéniféi, Ibnt établies parmi les Samoycds & dans le voifinage de ces derniers , leurs habitations commencent vers la par- tie'fupérieure de la Toungouska. On les confond pour l'ordinaire avec les Oftyaks *) du fleuve Ob, auxquels ils reffemblent par rapport à la manière de vivre, cependant ils parlent une langue abfolument différente de celle des Oflyaks & de toutes les autres langues Sibi- riennes, c'eft pour quoi on les regarde avec raijbn, comme des Brart' ehes d'un Peuple particulier, quoiqu'on ne fauroit découvrir la moin- dre indice de leur origine, ni parmi ces Oftyaks eux-mêmes, ni dans rhiftoire de ces contrées. Parmi les Peuples que Ton appelle Tatars de Krasnoyarsk **) ce font les Afanes, les Kotowtzes ^ les Arinzes qui parlent la même langue que les Races Oftyakes dont nous venons de parler, quoique les dialedes de ces trois Peuples varient beaucoup.' Il eft donc certain qu'ils ne Ibnt pas Tatars d'origine, puisque, en- vironnés de Tatars, & vivant comme ces derniers, ils devroient né- ceffairement parler aufli la langue Tatare. Il eft probable que ce font des reftes mélangés des Oftyaks du Yéniléi, ou bien des troupes qui s' en font féparées, de forte que l'on peut les mettre en parallèle avec ces mêmes Oliyaks.
LES
•) V. p. 93. I Coll. *) V. p. 174 a Coll.
.5^—— ^>- 27
LES OSTYAKS DU YENISEI.
Lorsqu'au commencement du dix-feptième fîec'e ]es conquérans Ruf^ fes curent pénétré jusqu'au Yéniléi, ces Oftyaks étoient en pol^ fclîion des déferts qu'ils occupent encore aujourd'hui le long des deux rives du Yeniiéi & de différentes rivières qui s'y jettent, depuis la partie fupérieure de la Toungoifôka en defcendant, jusqu'à la bafle Toungouska, bien audeflbus de Mangaféi. Ce Peuple déjà alors avoit les habitations dans le voifînage des Samoyèds, parmi les quels ils étoient même mêlés pour ainfî dire. Non feulement ifs fe fournirent à la RufTie dans l'année lôOS» mais leurs Princes Ourmouk & Na- mak prêtèrent aux vainqueurs tous les fecours pofîibles pour achevée de foumettre les Peuples établis plus haut lur le Yéniléi, & différen- tes autres Nations Orientales & voiluies des Oftyaks.
Ils fe divifent en différentes Wolofis ^ familles anciennes. Les Wûhfts Kajowska ^ Symska font établies lur la rive gauche du Yé- niiéi, depuis le Ket, qui vers le Nord fe jette dans l'Ob, ces deux Peuplades portent leurs noms des rivières Kafs & Sym. Les Wolojls Inhatzke (^ Poumpokole ont la pluprrt de kurs établiffemens fur la rive droite du Yéniféi. La Wolojî Naîzke eft depuis longtcms incor- porée à celle de Poumpokol, qui fans cela étoit déjà la plus nom- breufe. L'Auteur n'a point eu occafion de favoir au jufte le nombre des familles qui compofent ces Peuplades, mais généralement parlant, & à en juger par la grande étendue des défcrts qu'ils occupent, les Oftyaks du Yéniféi font peu nombreux. Lorsqu' en 1731 la petite vérole parut pour la première fois chez eux, elle y fit les plus grands ravages, & le plus grand nombre en périt, le même fî eau revint quel- ques fois dans la fuite; mais exempts de foucis comme ils font, & vivant fimplement, & d'une manière conforme à la Nature, ils fe font toujours multipliés en peu de tems, aufli ne les croit -on pas préfen-
D a ten;eat
38 LES OSTYAKS DU YENISEI,
tement moins nomoreux qu'ils ne l'étoient avant J' époque de la pe- tite vérole.
Leurs déferts font partie de ceux des Samoyèds, ils font donc ex- trêmement rudes, froids & ftériles. Ils ont les mêmes befoins & les mêmes reflburces que les Samoyèds & les As-Yaréis ^ ou le Peuple de l'Ob, comme ils appellent les Oftyaks du fleuve Ob, ils reffem- blcnt fur tout à ces derniers, dans la conftru(ftion de leurs baraques & dans leur coutume de les tranfplanter félon le beloin, ils s'habil- lent & fe nourriffent de même , ils ont les mêmes occupations , les mêmes ufages & moeurs, les mêmes pratiques & opinions fuperftitieu- fes, & en général la même manière de vivre, on peut donc s* en rapporter à ce qui a été dit au fujet des Samoyèds & des Oftyaks de l'Ob *). Ceux du Yéniféi entretiennent un très - petit nombre de Rennes, toutes efpeces de gibier quadrupède & volatile fans ex- ception fourniflent leur fubfîibnce , auffi bien que les poififons, les ra- cines & les fruits fàuvages que leurs déferts peuvent produire. Ils payent le tribut en pelleteries, & chaque arc eft taxé comme chez les Oftyaks de l'Ob. - Depuis un tems immémorial les Oftyaks du Yéniiéi ont parmi eux des forgerons\y qui favent fondre le fer comme font les Abinzes *^), ils forgent, tant bien que mal, des outils démé- nage & de chafTe. Ce talent a fait donner à une de leurs Races le nom de Kousnetzkaya Wolofty c'eft à dire la Peuplade des Forgerons. Ils ont encore aujourd'hui de ces forgerons parmi eux.
LES
•) V. p. 93. & ff. I coh;
*•) V. p. 207. 2 Coft.
29
LES ARINZES.
Les Arinzes entre eux fe nomment Arini ou Arinzi. Les Tatars les appellent Ara Ouloufs ou Ari comme les Wotyaks *j,ce nom paroît être dérivé du mot Tatar Ard qui lignifie éloigne, ou félon Strahlenberg d'Ara, qui lignifie un frelon. Il efc probable que ce Peuple durant les troubles de la guerre a perdu fa dénomination ori- ginaire. -^
Du tems de l'Empire Tatar les Arinzes formèrent une Race confîdérable, qui étoit en pofleffion de la rive gauche ou Occidentale du Yéniféi, depuis l'embouchure du Katfcha, où dans la fuite on bâtit la ville de Krasnoyarsk, ju.qu' aux catarades, qui font préiente- ment les frontières de la Province de Yéniiëisk. Les Nationaux dans ces anciens tems dounoient au fleuve Yéniféi le nom de Kem^ de nos jours on appelle Kern, cette rivière qui près de la ville de Yé- niféisk vers l'Occident fe jette dans le Yéniféi. La dureté du règne Tatar, & furtout les fréquentes invafions des Kirguifès, avoient dimi- nué les Arinzes au point, que Toutka leur Prince ne regnoit plus que fur environ 250 familles lorsqu en 1608 il fe déclara tributaire de la Rufïie Dan;, l'année 1630 les Arinzes firent caufe commune avec les Weslows^ Woloft d'Oflyaki du Yéniféi, qui portoit le nom de fbn Prince Weslia , après cette union ils fe rendirent chez les Kirguiies **), mais cette révolte en fit périr un grand nombre. Plu- fieurs autres fe difperfcrent durant les j querelles entre les Kirguifès & Altin-Kan, Chef de la horde d'or, difFércns individus après s'être réfugiés chez les Katlchinzes ***j s'y marièrent, de forte que de nos jours il n'y a plus que quelques foibies reftes de la Race autrefois
D 3 fameufè
*) V. p. 65. de la I Coff,
•*) V. p. 138. I Coll. - ,
•^) V. p. 185. 3 Cott;
30 LES ARINZES.
fameufe des Arinzes, ils ont leurs habitations réunies dans le territoire des Katfchinzes, & vivent fous les ordres d'un Ancien de leur Nation.
Les Aimaki Yarins, BouktymSy & Kmdins font trois Races qui demeurent dans les défers des Katfchinzes dans le voifmiage des Arin- zes, la première compte 30 arcs, la féconde 29, & la troifiéme \6 arcs ou mâles tributaires, ces trois Peuplades ont une fi grande ref- femblance avec les Arinzes, que Ton ne fauroit méconnoître la com- mune origine de leurs Ancêtres; au0i Je Bafchlik des Arinzes eft-il leur Chef commun. Dans la Chancellerie du Woyéwode de Krasno- yarsk on leur donne à tous iiidiAinclement le nom de la Wolojl Ya- rinske.
Leur langue Nationale eft une diaîecHie très -variante de cels des Oftyaks du Yéniféi & principalement de ceux de Poumpokol« Pré- (entement ils parlent la dialcde Katfchinze de la langue Tatarc. Lors- qu'en 1735 MeiT. Muller & Gmelin l' aine furent vifîter les environs du Yénilëi^ il n'y avoit plus qu'un feul homme de cette Nation qui parlât la langue Arinze, Mr. Muller en profita pour augmenter fou vocabulaire. Lorsqu en 1740 ces deux Voyageurs célèbres retourne^ rent de la Sibirie Orientale -, ce feul homme qui parloit encore la langue Nationale, étoit mort, & Ja langue Arinze expira avec lui.
Les Arinzes, & les familles de la Wolofi des Yarins qui font caufe commune avec les premiers , vivent en tout à la manière des Katfchinzes, mêmes habitations, nourriture, économie & habillemens, mais les Arinzes & les Yarins font plus pauvres, que les Katfchinzes, ils ont un petit nombre de chevaux, mais aucune autre efpece de be- ftiaux , c' eft pourqaoi ils vivent principalement de la chafle & de ra- cines fauvages. Leur tribut fe paye en fourrures,
Toute la Woloft Yarinske profeffe le Chriftianisme', mais ils ont aulïi peu de lumières dans les dogmes que les Tatars convertis *J & leur fuperftition eft des plus abfurdes. Leurs Ancêtres étoicnt Payens
Scha-
*) V. p. 35. 18- 2 CoU.
LES ARÏNZES. gf
Schamans, & MefTerfchmidt *) dans fcs journaux manufcrits raconte à leur fujet, qu'ils enterroient les morts, en leur donnant des armes, qu'ils immoloient un~ cheval fur le tombeau, en mangeoient la chair, & en fufpendoient la peau fur le fépulcre. Un Icrment pafTe en- core de nos jours pour une chofe terrible chez cette Nation. Celui qui prête ierment fe place entre une biche & un chien, & pour preuve de fon innocence il doit mordre la tète d'un ours. Cepen- dant ils ne tolèrent pas parmi eux ceux qui fe font mis dans le cas de fe juftifier d'une manière auffi affreufe ; on les envoyé en exil & ils font obligés de fe retirer dans la contrée où s'eft fauvée la biche pourfuivie par le chien. Une femme en couche fe baigne trois fois pendant les premiers , fept jours après fa délivrance, & avant que le mari fe rapproche d'elle, il la parfume copieufement avec la fumée d'une efpecc d'armoife, (Artémifia,) herbe confacrée à leurs Dieux du Paganisme. Us ont plufieurs autres coutumes pareilles, que }*oiî paffe fous ûlence.
LES
•) Ce Savant a voyage pendant 8 «« en Sibirie, & avoit appris le» langues Mon- gale & Tangoute.
sa
LES A S A N E S.
Les Afanes ou AJfanes ont eu les mêmes cataftrophes que les Arin- zes, & leur conftitution eft pareillement la même. C'eft à tort qu'on leur donne communément le nom de Tatars Afanes & qu'on les compte parmi les Tatars de Krasnoyarsk. Ces Afanes étoient autrefois une Race uombreufe & belliqueufe, mais les mêmes catastro- phes qui diiperfèrent les Arinzes, furent fi pernicieufes aux Afanes, qu'ils n'en refte plus qu environ lo ou 12 familles.
\ Ces reftes d'un Peuple menacé d'une entière extinftion fe font maintenu? dans les établiflemens de leurs ancêtres fur l'OuJolka, ri- vière qui fe jette dans la Ta/ewa, laquelle réunit fes eaux avec la Toufwouska qui a fon embouchure dans le Yéniféi. Ils font fous les ordres d'un Ancien, ont foin de ne pas fè féparcr, & vivent très- pauvrement à la manière des Tatars de Krasnoyarsk.
La langue des Afanes efl: une diale^Hie très -variante de celle des Oftyaks du Yéniféi & des Arinzes, mais on ne la parle plus, & une dialefte Tatare corrompue l'a remplacée. MelT. Mïdler ^ Gmèlin Vaine dans leur voyage -ne rencontrèrent plus que deux ou trois hommes qui parlaflfent la langue Afane, & il eft probable que de nos îours elle s' eft entièrement perdue. Les Vocabulaires que Mr, Mûller a recueillis avec tant de peine, la confervent en partie, & font juger qu'elle a du rapport avec la langue Arinze. *
LES
4» ' ^y '!£«• 33
LES KOTOWTZES.
Lorsqu' en 1628 les Kotowtzes furent rendus tributaires à la Rufllc, ils n'étoient plus qu' une Peuplade très-foible, qui, après avoir eu le même fort que les Arinzes & les Afanes, étoit déjà alors con- fîdérablement diminuée. De nos jours ils le font encore d'avantage, cependant ils furpaifent en nombre les reftes des Arinzes & des A(a- nes pris enfemble, c'eft pourquoi ils parlent encore leur langue par- ticulière, laquelle eft une dialedle Poumpokole-Oftyake avec beaucoup de variations, & très -différente de celles des Arinzes & des Afanes ce qui prouve, que c étoit fans raifon qu'on a compté les Kotowtzes parmi les Tatars de Krasnoyarsk.
Ils mènent une vie nomade fur la rive Orientale du Yéniféi, entre Abakanskoï Oftrog & Kanskoï Ollrog , dans le voilînage des Katfchinzes. Leurs Yourtes ou cabanes, leur habillement, nourriture, leur manière de vivre, leur conftitution , tout en général eft dans le goût Katfchinze "^J, cependant les Kotowtzes font beaucoup plus pau- vres que ces derniers. Leurs troupeaux de chevaux, de bêtes à cor- nes & de brebis font très- peu coniîdérablcs , c'eft pourquoi pendant J'hyver ils vivQvA uniquement de la chafTe, & en été les poiflfons, les fruits & les racines fauvages font la principale partie de leur fubfî- ftance. Leur pays montagneux «& couvert de forêts eft favorable à la thafe, furtout à caufe des martes Zibellines, celles de ces environs font très - belles , & très - recherchées fous le nom de Zibellines de Kansk, C'eft aufli en peaux de Zibellines qu'ils payent leur YaiTak ou tribut à Kanskoï Oftrog.
Il n'y en a qu'un petit nombre de haftijés, & fî Ton excepte quelques cérémonies qu'ils ne fauroient éviter à la naiffance de leurs enfans, aux noces & aux enterremens^ ces Kotowtzes baptifés ne font
gueres
•) V.p.rS?. efc ff. 3 ColL
34 i-ES K0T0WT2ES,
gueres plus que des Chrétiens de nom qui portent des chemifes, ear kurs frères non-baptifés n'en portent pas. Ces derniers font Payens Sthamans, qui obrervent ibigneufement le culte Idolâtre des Katfchin- zes. Tous en général font d'une extrême pareflfe & d'une falcté & d'une mal -propreté incroyables, tant fur eux-mêmes, que dans leurs alimens & leurs habillemens, leurs cabanes & leur manière de vivre font également mal -propres. Leurs pelices, que les Kotowzes Payens portent fur la peau nue, fourmillent de vermine, & paroiiTent collées contre Ja peau à force de ialeté»
Les Kotowtzes Payens ont rarement plus d^ une femme, la pau- vreté leur ôte le courage & la faculté d'en avoir plulieurs. Leus manière de dormir en hyver eft fîngulière, ils fe couchent deux à deux autour d'un feu allumé dans la cabane, de forte que les têtes loient diamétralement oppofées, & que les pieds de l'un fe trouvent fous lei bras de l'autre, & dans cette même attitude, fans fe féparer, ils fa vent le tourner d'un fcuj bond, pour fc coucher tous les deux •à ia fois de l'autre côté.
NATIONS
=^^^==='»^ 3 S'
NATIONS MANDSHOURES
es Nations Mandshouves ou Manfiures font comporées des Manàs- houres proprement dits & des Toungoufes^ ces deux Peuples font de la même origine ainfî que le prouvent leur langue, leur figure, leurs ufages & leurs traditions. Les uns & les autres pris enfemble occupent de vaftes déferts dans la Sibîrie Orientale & dans la Mon- galic Septentrionale, ils font encore bien nombreux, & les Mandshou- res proprement dits lont aflfez puiiïans, car une des anciennes famil- les de leurs Princes cft en poffeffion héréditaire du Trône de la Chine.
Au commencement du dix-feptième fîeelc, avant l'arrivée des RufTcs, les Mandshoures occupoient toute la Daiirie ou la Sibiri« Orientale depuis le Lac Baïkal jusqu aux Montagnes de la Mcwigalic,. ils étoicnt en même tems en poiTeffion de tous les environs du fleuve Amur, de la Schilka <Sr de l'Argoun, dont le confluent forme le dit fleuve, de la Séga, du Schingal du Naoum &c. rivières qui le jettent dans l'Auiur. Déjà avant l'arrivée des Rulfes les Mandshoures eurent beaucoup à fouffrir des invaCons des Bouraittes de la Mongalie qui avancèrent beaucoup vers l'Occident. Dans ces tems -là la Race des Dauriens avoit fes établiffcmens fur les fleuves Sélenga & la partie fiipéricure de l'Amur; les Doiafchéris occupoient alors ks contrées entre les fleuves Argoun & Schilka. La Branche des Atfchares fe te- noit vers le milieu de l'Amur, & le long du Séga, du Naoum, & de différentes autres petites rivières qui des deux côtés le jettent dans l'Amur. Diflîérentes Oulonjfes de la Branche Ghiliake étoicnt établies- vers l'embouchure de l'Amur, fur les côtes de l'Océan Oriental, & dans les Isles voifines, furtout en Sagdim, Islc d'une grande étendue, fituée vis à vis de l'embouchure de l'Amur.
Les Mandshoures de la Daurie fe retirèrent vers le Sud - Eft avant l'arrivée des RulTcSj les uns fe rendirent m Chine, les autres
E 3 <;éi3i-
36 NATIONS MANDSHOURES.
s'établirent aux environs de l'Amur. C'eft là que ces derniers fè réunirent pour faire tête en quelque façon aux RufTes, & à cette fin ils conftruifîrent des retranchemens & redoutes de terre, auxquelles les villes Chinoifes Aïyoun ^ Alhqfîn, encore exiftantes , doivent leur origine; Aïyoun eft fituée fur la rive droite de l'Argoun audeffous de l'embouchure du Séga, Albalin fe trouve fur la rive gauche de la dite rivière audefifus de l'embouchure du Séga, Ils donnèrent à ces deux villes les noms de leurs Princes Tolga & Alba/à, en appellant la première lolguin & V autre Albajîn. Lorsque vers le milieu du dix-feptième fîecle les Rufles firent leur première expédition vers l'Amur, les Dauriens & les Doutfchères étoient iujets de Bogdo - Kan ou de l'Empereur de la Chine, qui déjà alors étoit de la Nation Mandshoure, ce qui fut caufe qu'il favorifa leur fuite , & prit leur défenfe. Les Ghiliakes & les autres Mandshoures vivoient dans un état d'indépendance, & confentirent lans réfîiknce à être vaffaux de la Rufïïe, Plufîeurs Dauriens & Doutfchères fuivirent leur exemple^ mais par ordre du Boghdo-Kan le plus grand nombre de ces derniers fut transplanté dans des provinces plus voifines de la Chine, furtout dans les environs du fleuve Naoum, cette migration dépeupla confidé- rablement les environs de l'Amur. Boghdo-Kan dans la fuite tâchoit de le rendre maître de ce fleuve, qui alors étoit tout entier fous la domination de la Rufïîe, & dans la paix de Nertfchinsk on le lui cé- da & tous les Mand:houres tributaires à la Ruflie. De nos jours les frontières naturelles des deux. Empires font formées par le Stanmwoi Ghréhet, chaine de Montagnes, qui, fortant de la Daurie vers l'Efl & le Nord - Eli, s'étendent vers l'Océan Oriental, entre \q5 différentes rivières qui fe jettent dans la Lena & dans l'Amur. Les diflférentes Peuplades qui font leurs courfes dans les montagnes frontières., font compofées de Toungoufes & non pas de Mandhoures, ils payent leur tribut les unes à la Ruffie, & les autres à la Chine, d'autres font indépendantes, & ne donnent aucun tribut, ni à l'une ni à l'autre Puifîance.
Les
NATIONS MANDSHOURES. 31
Les différentes Branches Mandshoures n'ont pas toutes la même manière de vivre., Quelques uns d'entre eux, comme par exemple les Atfcharis vivent, ainii que plufieurs Toungoufes, uniquement de la pêche. Ces Atfcharis rodent aux environs du Natki, rivière qui fe ]QttQ dans la rive droite de l'Amur. Dans leurs courfes ce font les chiens qui voiturent le bagage. On dit même qu' il y a des Ghiliakes qui font tirer leurs traîneaux par des ours apprivoifés. Il y en a qui n'ont d*autres occupations que le foin de leurs Rennes, plufieurs d* entre eux ne font d'autre métier que d'aller à la chaffe, mais le nombre des Mandshoures agriculteurs eft le plus confîdérable.
L'ancienne conilitution des Mandshoures - Dauriens étoit pour ainfî dire un conipofé de la vie nomade & fédentaire, & très -analo- gue à la Nature. Selon les relations Manufcrites que Ton en a, & félon les traditions des Nationaux adtuels de la Daurie, ils habitoient des cabanes fîniples mais à demeure, diftribuées par villages & par familles, toujours prêts cependant à changer de ftation, pour chercher ailleurs les befoins de la vie, ou d'autres avantages accidentels dès qu'ils venoient à leur manquer. Ils vivoient en paix avec leurs voi- fins, & en bonne harmonie les uns avec les autres, ils avoient grand foin de leurs troupeaux, & étoicnt agriculteurs laborieux, il y en avoit même plufieurs qui exploitoient les minières de leur pays.
Ils labouroient leurs champs à la manière des Boughars *) en les difpofant comme des couches de jardin , féparées par des filions très- profonds & entourées de fofles pour les arroler, ils choifîffoient par préférence le rivage de quelque rivière, tant à caufe du fol humide & délayé, qu' à caufe de la facilité d-e les arrofer. On reconnoît en- core aujourd'hui les relie? de plufieurs de ces champs Mandshoures le long des rivages de différens fleuves de la Daurie, & principale- ment lur le Bargoufîn & aux environs de différentes rivières qui s'y jettent, ces contrées, félon les relations qu'on en a, étoient occupées autrefois par les Bar^outes^ Peuple Mandshoure.
Plu-
•) V, p. 76. & 77. 2 CoIL
38 NATIONS MANDSHOURES;
Plulieurs Nationaux de la Daurie s'appliquoient avec foin & avee fucccs à V exploitation des mines ^ à la^ fufwn des inétaiix. Dans toute la Daurie on trouve de fréquentes preuves de ces travaux en- trepris par les anciens Mandshoures-Dauriens. Les mines aduelles de ce pays aux environs de î'Argoun, font très - célèbres , & connues Ibus le nom des minières de Nertjchintzkf on n'en retire plus que de l' or , de l'argent, & du plomb, plufieurs autres minières en partie abandonnées, en partie encore travaillées de nos jours, font des continuations de celles des anciens Nationaux. îl eft probable que les Dauriens ou autres Mands- houres font les auteurs des anciens travaux métaiftrrgiques & des monceaux de fcories que l' on ti-Ouve dans les Montagnes Sayanes , Territoire de Krasnoyarsk, près du Yéniféi; & les tréfors que l'on trouve dans les an- ciens tombeaux le long de J' Abakan *) paroifTent être les produâions de CCS riches mines. Partout où ils rencontroient des minéraux, ils confîrui- loient des fours pour les mettre en fufion, ce que. prouvent les monceaux de fcories que l'on trouve aux environs de toutes les mines anciennes, pour peu qu' elles foient conlidérables» Leurs exploitations ne fe faifoient qu'en petit, & fe bornoient au cuivre & au fer, comme on peut en juger par ies fcories. Les mines elles-mêmes n'étoient pas travaillées à une grande profondeur. Leurs fours doivent avoir été affez petits , il eft pro^ bable qu*ils aient eu la même forme que ceux dont Çt fervent encore au- jourd'hui les forgerons RulTes de ia Sibirie Orientale pour fondre le fer, ces Ruffes, après avoir rencontré par ci par là quelques fours anciens, les auront imités, & c'eft ainli que leur ufage fe fera répandu chez k^ voifîns ils ont une fonne cubé, environ une brafle de diamètre, la coupe reffem- fele affez à un four ordinaire, & le feu y eft animé par des fouâlets à bras»
Les Mandshoures Dauriens tributaires à la Ruffie, étoient P^ymi" SchamanSf ceux qui de nos jours occupent les environs du fleuve Amur, font de la même fede. Ils enterroient Jes morts , & les tombeaux innom- brables que l'on trouve encore aujourd'hui aux environs de I'Argoun, de
la
") V. p. i86. 2 CoH.
NATIONS MANDSHOURES. 39
îaSchilka, de T Ingoda, del'Oiion, & de pJufieurs autres petites rivières, qui s'y jettent, prouvent aflez, combien les Nationaux refpeâoient la mé- moire des décédés. On trouve de ces tombeaux ilblcs , mais pour la plu- part il y en a plufîeurs dans le même endroit. Ils ont pour T ordinaire en- tre 5 & 8 pieds de long, 3 34 pieds de large, & une profondeur de 6 pieds , comme on peut en juger par les couches du fol en les déterrant. Dans quelques uns de ces tombeaux on trouve des refles d' olTemens , & de petits morceaux de fer rouillé, qui garnilToient probablement leurs ar- mes j on n'y trouve jamais de l'or ou de l'argent, comme dans les tom- beaux du Yéniféi *), c'eft pourquoi on ne fc donne pas la peine de les déterrer. Ils font pour la plupart remplis de terre, mais il y en a qui font en même tcms comblés de gravier & de ^rès de roche. Ils font de niveau avec la terre, & reprélentent des quarrés longs difpofés de l'Eft à l'Oueft, & entourés de grandes pièces de granit. Ces blocs de pierres font pofés fur les bords des tombeaux, & débordent la terre d'environ 6 à 8 pouces, A l'extrémité Orientale on voit pour l'ordinaire un granit brut, plat, ou en forme de colonne de la hauteur d'environ deux pieds. Ces efpeces de rnonumens font pofés au milieu de plulîeurs de ces fépulcres. U efl à re« jBiarquer que le granit eft la pierre ordinaire & comniuiie de ces contrées.-
LES
•) V. p. 186. a CoB.
40 ^i- I ^;^:^ iiB>
LES TOUNGOUSES.
Les Toungoufes entre eux fe nomment Oewoes ou Oewoeenkis *), parcequ'ils prétendent qu'un certain Oewoen étoit le fondateur de leur Nation. lis fe nomment auiB Donki, & fio);^, mot Toungoufe, qui fignifie un homme ou un mâle, cette dénomination eft affez en ufage chez plufieurs autres Peuples Sibiriaks. Les Oftyaks du Yéni- léi, les Tatars & les RuiTes les appellent Toungoufes y ce nom dérive peut-être de Donki; ou de Tongon, qui efl le titre des Princes de cette Nation, par cette dernière ïiappofition le terme de Toungoufes exprimeroit un Peuple foumis à des Tongons»- Toungous en langue Tatare fignifie un porc, & il fe pourroit que les fiers & orgtieilleux Tatars aient donné le nom de porcs à la Nation des Toungoufes pour exprimer leur mal -propreté & le mépris qu'ils avoient pour eux. Les Mandshoures donnent aux Toungoufes le nom de Ssohmi & d' Orontfchons ; Ssolom fignifie quelqu'un qui fait manier l'arc, & Orontfchon un homme qui entretient des Rennes; car Oron en leur langue eft un Renne. Les Mongales & les Bouraittes les appellent Gham Nogon , Solon ou Ssolon. Au reftc voicy les noms que les Toun- goufes donnent à leurs voifins; ils appellent les Mandshoures Monds- houris; les Mongales, Mongo; Terguezin eft le nom qu'ils donnent aux Chinois , & Lota celui des Rufl'es.
Leurs déferts s'étendent de l'Ouefi à l'Eft^ depuis le Yéniféi, audelà de la Lena, jusqu'à l'Amur, & l'Océan Oriental, Du Sud au . Nord ils occupent un terrain fitué entre le 5 5 & le 65 degré de la- tude Septentrionale, ils ne touchent donc ni les frontières de la Soon- garie, ni les côtes de la Mer Glaciale. Comme les Toungoufes font un Peuple très -doux & très- pacifique , ils foufFrent différentes autres "Nafions dans leurs immenfes déferts, & en plufieurs diffrids on trouve
parnîi-
•) Prononcez Euweues & Euweuinkist
LES TOUNGOUSES. 4i
parmi eux des Oftyaks, des Samoycds & furtout des Yakoutes. Les Toungoufes Chinois font leurs courfes nomades aux environs de l'Amur & parmi les Mandshoures. Leur pays, à l'exception des en- virons de l'Amur, reflemblc affez à celui des Yakoutes, le loi eft en général marécageux & parfemé de montagnes & de forêts, le climat eft d'ailleurs fi froid, & 11 rude, qu'il n'y a que peu d endroits que l'on pourroit détricher & cultiver à l'Européenne.
Les Oftyaks du Yéniféi donnèrent aux Ruffes les premiers avis au fujet des Toungoufes, & la première expédition pour les foumet- tre fe fit en i5o7 avec un détachement de Kofaks affemblés à cette fin dans la Ville de Mangaféi. Dans ces tems-là plulieurs Peuplades Toungoufes étoient fous la domination des Bouraittes de la Mongalie. Les Toungoufes fe voyant attaqués par les Ruffes, montrèrent plus de bravoure que plufieurs autres Sibiriaks, & malgré plufîeurs défaites ils fc maintinrent toujours dans leurs habitations. Après leur founii^- fion ils fe révoltèrent à différentes reprifes , & en 1640 ceux de la Lena en vinrent aux mains avec les commififaires chargés de la per- ception du tribut, & leur arrachèrent la barbe. Ceux de la côte Oc- cidentale du Lac Baïkal ne furent fournis à la Couronne de RufTie qu'en i543, ceux de la côte Orientale & des environs du fleuve Witim ne fe rendirent qu'en 1657.
Les Toungoufes , à ia manière des Orientaux Je divifent en Ra- ces anciennes^ chaque Race eft compfée de différentes familles notables. Chaque Tagoim ou famille notable dérive fon origine de quelque fon- dateur célèbre par fa fageffe, fa bravoure, la force, ou par fa nom- brcufe famille, & la quantité de fcs beftiaux; ces familles portent les noms de leurs fondateurs, & les individus (c regardent comme parens de la même famille, & iffus du même fang. Plufieurs de ces famiiles originaires le crq^ent apparentées à caufe de leurs Fondateurs refpe- difs , & cette parenté éloignée forme les différentes Races. Ceux qui font à même de prouver leur origine en ligne direde des différens fondateurs, forment la Nohlejfe Toungoiife, qu'ils nomment Otérikan, c'eft parmi cette Nobleffe qu'on choifit les Darougas ou les Frépfês
F des
4a LES TOUNGOUSES.
des Familles anciennes, au défaut de quelque Noble qui puifTc compter plufîeurs quartiers, on choifit ces Prépofés parmi les plus riches & \e& meilleurs génies du Peuple. Autrefois pluficurs familles fe réuni- rent pour l'éfedion d'un Saïfan ou Chef commun, & Tun de ces Saïfans fut choifî pour Prince de toute la Race, avec le titre de Ton^ gon ou de Toyon, c'était à peu près la même dignité que celle des Kans des Hordes Tdtarcs. De nos jours le Gouvernement de Ruffic confirme leurs Darougas, leurs Saïfans & leurs Toyons, mais il n'y a plus qu'un petit nombre dé ces deux derniers chefs de la Nation. Les Prépofés & les Races qu'ils commandent, fans faire attention à leurs Races & familles Nationales, font repartis en gros félon les Di- ftrids, les Oftrogs & les bureaux qu'on a établis peu à peu chea cette Nation, tant pour avoir l'oeil fur eux, que pour la perceptioa du tribut.
En conféquencc de cette répartition & d' après le dénombre- ment fait en il66 feize Races Touugoules , contenant alors 1291 arcs, ou mâles tributaires, dépendent du Gouvernement de Yakoutzk* Le DiflriB d'Oghotzk renferme 27 Races compofées de i8^a mâles. Les Ojirogs de Koutfchidaï , de Baount & de Bargoufin , de même que les bureaux établis fur la haute Angara, comprennent i3 Races compofées de 1025 arcs. Les Oftrogs <k bureaux lusdits font tous aux environs du Baïkal vers le Nord-Eft fous les ordres de TOupra- witel ou Bailli RufTe de Bargoufin. Qiiinze Races Toungoufes font leurs courfes nomades dans les Montûgncs de Nertfchintzk , Ji riches; en métaux-, aux environs des fleuves Ingoda, Onon, Schilka, & Ar- goun jusqu' à r Amur ; la Race Doulégate eft la plus proche de ce dernier fleuve. Le Kniais ou Prince Kantimourow, Mongalc baptifé^ eft leur Taïfcha ou Chef commun, il a fa rélîdence fixe près de P Ingoda, & fon Peuple eft taxé à raifon de 434i mâles. Huit Ra- ces de 290 arcs des autres Toungoufes Dauriens dépendent de Té- kmbiîiskoi Ofirog, & cinq Races de -239 arcs, de Yérawinskoi Ofirog. Quatre Races de 24a aiâlcs relèvent d Olekma: Les Simowyes ou les
bureaux
LES TOUNGOUSES. 43
lureâHs: rupérieur & inférieur de Wiloui préfident à lo Races de 87» arcs. Huit Races de 595 arcs font fous les trois bureaux établis Jur la Maya^ rivière qui fc jette dans Ja Lena. Cinq Races Lamoiites établies fur les cotes de l'Océan Orientai, compofées de 39? mâles, relèvent des Ofirogs du Kolyma. Toutes ces différentes Peuplades, que nous venons de nommer, fe trouvent dans le Gouvernement d'Irkoutzk, Il y a en outre 6 Races établies le long de la Toun~ gouska & taxées à raifon de 200 têtes, ces dernières payent leur tri- but à Yêniféisk & à Mangaféi f & font par conféquent partie du Gouvernement de Tobolsk.
Différentes petites troupes ou familles Toungoufes ifolées rodent audelà de leurs déierts proprement dits parmi les Payens circonvoillns, il peut y en avoir environ 1700 Yourtes ou familles i & fi l*on peut en croire le témoignage des Toungoufes , il y a encore différentes autres Races affez nombreufes, qui mènent une vie nomade dans les Montagnes aux environs des lources de l'Angara, & qui ne font point encore fur la lifte des Tougoufës tributaires. Ceux qui habi- tent les environs de V Amur dans les Montagnes & le long du fieuve Ouda ne font point encore taxés du tout, ou le dénombrement n'en a été fait qu'en gros. De tous ces détails on peut conclure, que les Toungoufes font une des Nations les plus nombreufes de la Sibirie, ce qui cft évident en triplant le nombre des mâles tributaires à caufc des femmes & des enfans qui n'entrent pas dans le dénombrement, & à caufe de ceux qui ne font point encore enrégiftrés, fans parler même des Toungoufes Chinois,
Les Toungoufes font d'une taille moyenne ^ on n'en voit jamais de très-grands, ni de trcs-petits, ils font bienfaits & d'une belle taille, ayant le vif âge moins applati que les Kalmouks, le teint frais, les yeux pe- tits & vifs, le nez petit & fec, les oreilles ni trop grandes, ni trop petites, les cheveux noirs, & non-frifés, ils ont très -peu de barbe, plufieurs même n'en on pas du tout. La voix efl un peu rauque, la vue & l'ouïe d'une fubtilité & d'une délicateflc presque incroyables,
F » mais
44 LES TOUNGOUSES.
mais par contre ils ont 1* organe du tadl & de l'odorat d'autant plus endurci & émoufle. Leurs enfans en oas âge ont l'air tout à fait Kalmouk. " Les femmes, Jorsqu' elles font jeunes, font bien -faites & d'une figure agréable, très -vives, & fort modeftes} les vieilles au contraire font d'une laideur hideuie, couvertes de rides, de fuie & de noir de fumée, & ayant les yeux rouges comme le feu. Il eft rare de voir des cheveux blancs à un vieillard Toungoufe, ils font, même dans un âge fort avancé, vigoureux, pleins de vivacité, ni courbés ni infirmes, & fe tiennent jusqu'au dernier moment de la vie fi droit, qu'on ne les prendroit gueres pour des vieillards.
Ils font d'un caraBere très - fanguin , francs, & fe montrant tou- jours tels qu'ils font. Le menfonge leur paroît une chofe abiurde, ce qui les empêche d'être foupçonneux & d'affirmer ce qu'ils difent par de grandes proteftations. Le vol & la tromperie pafTcnt pour des adions fî infâmes, qu'ils ne foufïrent pas le moindre reproche de cette nature, fi quelqu'un cft attaqué de ce côté là, il en demande raifon à fbn advcrfaire, & le provoque en duel, ils fè battent en dé- cochant des flèches l'un contre l'autre. Cens gens, contcns des be- foins les plus indi/penfables de la vie, fe mettent audeffus de tout le refie, c'efl pourquoi ils confervent les moeurs <Sr la manière de vivre de leurs ancêtres, ne dcfirant rien avec ardeur, & ne formant aucun projet de nouveauté. Ils ne s'inquiètent jamais du lendemain, au con- traire ils partagent généreufement leur dernier morceau avec le pre- mier qui lè préfente, & la gaieté de la converfation ne fouffre pas de l' indigence de r hôte. Us ne perdent jamais courage, euflent-ils même pafTé quelques jours fans manger. Le mariage efî pour ainfî dire la feule adfion de leur vie où ils confultent l'avenir, & presque toujours ils font heureux à cet égard, car indifïérens pour tout au monde, ih ne font ni délicats en amour , ni portés au libertinage. Ils font attentifs , diligens , & ont alTez de capacité pour les chofes qui ne pafTent pas leur fphère d'a- divité. Ils apprennent avec facilité les langues étrangères, ils font
alertes
LES TOUNGOUSES. 45
alertes à cheval, bons chafifeurs, & adroits dans le maniement de Tare. Dans les environs où ils font leurs courfes, chaque arbre, chaque pierre pour ainfî dire leur eft connue. Ils découvrent les traces du gibier par la compreflion de l'herbe ou de la moufle, ou fîmplement par des marques imprimées à terre , quoique fi légèrement , que nul autre ne fauroit rien y diftinguer. Lorsqu'ils fe donnent quelque ren- dez-vous, ils favent défigner les endroits avec tant de précifion, qu'ils ne les manquent jamais, lî cette defcription ne fuffit pas, ils defli- nent avec le doigt une efpece de carte topographique dans la neige ou dans le lable. Leur fang froid, qui va presque à l' inlenfibilite , fait avec leur emportement pour les moindres bagatelles un contrafte bien fîngulier, ils lont fi réiolus, que pour la plus légère ofFenle ils fe battent aux flèches avec leurs adverfaires, & il en périt un grand nombre dans ces duels; d'autres font toujours prêts à attaquer l'ours partout où ils le rencontrent, n'ayant pour toutes armes que leurs flè- ches & une pique, cependant ces mêmes braves favent fouffrir une extrême indigence,, les blefl'ures, la perte de leurs amis & de leurs biens avec la plus froide indifférence. Ils demeurent rarement en fo- ciété, & vont feuls à la pêche & à la chafle, leurs marches fe font par petites troupes ifolées, & c*eft ainfî qu'ils gardent aufli leurs trou- peaux, lorsqu'ils fe rencontrent les uns les autres dans leurs vaftes déferts, ils n'en reflentent aucun plaifir focial, s'ils fe féparent, c'eft fans regret. Les riches chez les Toungoufes, comme par tout ailleurs, ont un plus grand nombre de beloins & de foucis, & font moins généreux & moins libéraux que les autres, cependant chacun fe prête volontiers à payer le tribut pour les vieillards infirmes, qui ne fau- roient plus aller à la chalfe.
La langue Toungoufe efl une dialedle de la langue Mandshoure, laquelle eft flexible, facile à prononcer & fonore, ayant quantité de fons agréables qui flattent l'oreille. Elle contient peu de lettres, & s'écrit de haut enbas avec des caraâères qu'il efl plus facile de peindre que d'écrire, mais ks Toungoufes fbumis à la Ruflîe n'ont ni écoles
F 3 ni
45 LES TOUNGOUSES.
ni écntm-e. Leurs eonnoiffances font renfermées dans le cercle étroit de leurs traditions & de ce qui concerne leur conftitution. Ils co?}i- ■ptent depuis un jusqu'à dix, après quoi ils doublent la dixaine comme les Européens. Ils ont une année d'été & une année d'hyver, quoi- qu'ils ne comptent pas le nombre des années elles-mêmes. Pour ex- primer l'âge de quelqu'un, ou de quelque événement, ils calculent par époques de YaiTak ou de contribution; celui par ex: qui a payé 3o fois le tribut, cft âgé de 3o ans d'été &: de 3o ans d hyvcr, il a donc 5o ans. Deux de ces demies années prifes enfemble, renfer- ment i3 Bèga Ou Lunaifons, chaque Lunailbn porte le nom de quel- que faifon, ou de quelque autre période annuUe de la Nature, par ex: Ilkoun eft le mois des fleurs , Irin celui des fruits ^c, Le,s noms de ces Lunaiions ne font pas les mêmes chez toute la Nation, mais ils diffèrent félon la manière de vivre des différentes Peuplades qui la com- pofent. Youani Angani eft le jour de l'an d'été, Touanni Angani efl le premier jour de Tgunée d'hyver, mais ils ne fêtent ni l'un ni l'autre.
La fonAion de leurs Darougas eft de maintenir le bon ordre & de juger les petites diffentions; les difputes de quelque importance doivent être pîaidées devant les Commiffaires pour la perception du tribut, mais les parties adverfes aiment mieux fc battre aux fîeches, ou fe foumettre au jugement de leur compatriotes, car ils favent que ces arbitres confultent toujours les anciennes coutumes Nationales & r équité naturelle; il eft donc affez rare qu'un Tougoufe en appelle à un Magiftrat pour être jugé félon des Loix qui lui font inconnues; d'autant plus qu'il ne voudroit pas fe foumettre à des punitions qui ne font pas d'ufage chez eux; aufli n'y a-t-il pas un feul Toungoufe parmi tous les criminels qui travaillent dans les mines de Nertfchintzk. Leur Koiitfchiguéra j ou le duel aux flèches, ne fe fit autrefois qu'eu préfence des Anciens, les quels délignoient le lieu du combat, la di- ftance des combattans, & qui donnoient le fignal pour décocher, de nos jours il leur eft défendu de fc battre publiquement, ce qui eft
caufe
/
LES TOUNGOUSES. 4*?
caufe qu'il en dilparoît plulieurs, fans qu'on faehe ce qu'ils font
devenus.
Le Waldèyak ou V homicide ne pafTe pas chez les Toungoufes pour un crime capital, lorsqu'il a été occafionné par quelque querelle précédente; cependant on fouette le meurtrier, & il eft obligé d« nourrir la famille de celui qu'il a tué, mais on ne lui fait aucun re- proche à cet égard, au contraire on le regarde comme un homme brave & courageux. Lorsqu'ils en viennent aux mains pour quelque difpute, les querelleurs reçoivent les Idogatfchigans f c'eft une punition femblable aux padogues de Ruflie, & s'inflige en donnant des coups de baquettes fur le dos nud du coupable. Une certaine quantité de coups de bâton efl: la punition d'un Yéramin, ou d'un voleur , qui efl en outre obligé de reflituer la chofe volée, & il refle couvert d'opprobre pour toute fa vie. On ne punit que les hommes des dé^ règkmens d"* amour y le galant eft obligé d'acheter ia belle pour une fomme fixée, & de Tépoufer; s'il refufe, on le régale de coups de bâton» Si quelqu'un de peu de confîdération déshonore une fille riche ou jolie, il efl en danger d'être percé à coups de flèches par les frères ou les parens de la fille. Il efl permis aux époux de fe battre à leur aife, & la femme a autant de droit que le mari à faire valoir les prérogatives du plus fort, cependant fi l'un des deux com- battans reçoit quelque blefTurè, le vainqueur en efl puni en public par des coups de bâton. Si deux époux ne fàuroient vivre enfemble en bonne intelligence, ils fe féparent aufîi bien qu'ils lè peuvent. Les femmes Toungoufes ne font pas fort fcrupuleufes à garder la fidélité conjugale, auffi les maris lubornés font -ils en grand nombre, maïs comme ils font accommodans, ce fortes de galanteries fe pafTent fans faire beaucoup de bruit; les femmes font presque toujours feules à la maifon, & comment pourroient- elles éviter les vifites inattendues des chafTeurs vagabonds, qui viennent faire Ja cuiiiae chez elles, & qui par politefle les invitent à prendre part à la fortune de la chaffe, & comme ni les hommes ni les femmes ne fe piquent de beaucoup de
délica-
4^8 LES TOUNGOUSES.
délicateffe, il arrive facilement que Ton s'arrange pour le refte. Si cependant un mari reçoit de trop fréquentes vifites en ce genre , il cède fa femme trop hofpitalière à fon galant, & en prend une autre dans la famille de ce dernier; ces fortes de trocs, qu'ils appellent D^- nira, arrivent affez Ibuvent. Ils attribuent aux influences des diables les }?mrques accidentelles, & les défauts naturels du corps y de même qu'une abondance de poils à certaines parties des femmes, & quoique ces dernières prétendues monfl:ruofités foient rares parmi le beau fexe Toungoufe, elles font pourtant la caufe de plufieurs divorces, cepen- dant il faut que les Anciens y donnent leur confcntement.
Dans les cas où l'on a de la peine à découvrir la vérité, on défère V Adakatjchan ou le ferment y ils en ont de trois fortes. Le moindre ferment confifte en ce que l'accufé efl obligé de prendre un couteau , d' efcrimer contre le Soleil & de prononcer ces paroles : fi je fuis coufaUe, je veux que le foleil fajfe fèvir des maladies dans mes entrailles , ainfi que ferait ce couteau. Un ferment plus impor- tant efl le fuivantj l'accufé eft obligé de grimper fur une de ces Mon- tagnes qui paffent pour facrées parmi eux, tels font les Rochers des Schamans fur la côte Orientale du Lac Baïkal, aux environ d'une fburce minérale & chaude près de la rivière Frôligha; il prononce en même tems ces paroles: fi je Jui s coupable, je veux mourir, ou félon qu'on le lui aura ordonné, je veux perdre mes enfans ^ mes be- ftiaux; je refionce pour toujours à tout fuccès à la pêche Ç^ à la chajfe. Voici le plus terrible de leurs fermens, l'accufé eft obligé de boire une portion du fang d'un chien que l'on égorge & qu'on empale près d*un feu, on le brûle, ou le jette, & l'accufé dit ces paroles: je dis la vérité -, ^ cela eft aujji vrai, qu il eft vrai que je bois ce fanç, fi j^ ment s, je veux périr, brûler, ou fé cher comme ce chien.
Le Déléour, ou le tribut des Toungoufes de Sibirie confifte en une paire de peaux de martes Zibeliines pour chaque mâle taxé, cha- que Zibelline eft eftimée à un Rouble; il faut cependant en excepter les Races de Télembinsk ( v. p. 42 J qui, en place de tribut, font
fervice
LES TOUNGOUSES. 49
fervice de KofalîS fur les frontières de la Mongalie. Il leur eu. libre de fournir des peaux de Rennes ou d'autres fourrures pour la valeur de deux Roubles, ou bien de vendre eux-mêmes leurs fourrures & de payer le tribut en argent comptant. L' eftiniation des pelleteries le fait par des experts jurés. Chaque Race répond pour la taxe qui lui eft impofée, & en fait arbitrairement la répartition parmi les indi- vidus qui la compofent; les jeunes gens heureux à la chafTe contri- buent pour les pauvres & les vieillards &c. A l'approche du Prim- tems les Darougas fourniflent le Déléour aux Commiffaires des diffé- rens Oftrogs ou autres bureaux de perception, qui à cette occaiîoii ont des garnifons de Kofaks. Les Commiflfaires peuvent gagner beau- coup, s'ils traitent ce Peuple amicalement & en bonne foi. S'il arri- ve par ex: que la fonime du tribut n*efl: pas, complette le Commif- iaire peut avancer en argent comptant la valeur de ce qui y manque, & il eft fur qu'à l'échéance fyivante fon débiteur lui refîituera les avances avec profit, en fourniffant de bonnes & belles fourrures pour s'acquitter de fa dette, & aflfez fouvent ils font en outre des préfens à leurs créanciers, c'eft ainfî que ces Peuples à demi fauvages recon- noiffent la confiance que 1' on met en leur probité fans aucune autre affurance que leur bonne foi. Les fourrures que fournifTent les dé- lerts des Toungoufes font fort recherchées, furtout les peaux de Zi- bcUines qui viennent des environs de la haute Angara. Lorsqu'ils ont été heureux à la chafTe, ils payent leur tribut généreufement eu donnant de bon gré, & fans qu'on le leur demande ce qu'ils ont de meilleur, & même plus qu'ils ne feroient oblige de donner»
Tous les Toungoufes Sibiriaks font fous la Domination de la Ruflîe, & tous font Nomades -^ comme les uns font toujours leur fé- jour dans les forêts, tandis que d'autres préfèrent les déferts ouverts, on peut les divifèr en Toiingonjès des forêts ^ Toungoufes des dé- ferts. Les Toungoufes des forêts, relativement à leur manière de vi- vre, peuvent être divifés en Toungoifes à Rennes , loungoufes-Chaf- feiirs, ^ Toungoufes -Pêcheurs. Les Toungoifes des Déferts font fa- fteurs, ils ont des troupeaux de chevaux, de vaches, de brebis &c.
G On
5o ' LES TOUNGOUSES.
On les divile communément en Konmyes, ou Toiingoufes qui ont des chevaux, en Oléniyes y ou Toiingoufes à Rennes, ^ Sabatfchyis , ou Toungoufes à chiens; les Toungoufes- Pêcheurs & ChafTeurs Ibnt com- pris dans cette dernière claffe. Toutes ces dénominations ne délîgnent pas à la vérité des Peuples différens, cependant elles expriment les différentes conftitutions & manières de vivre des différentes Peuplades qui compofent la Nation.
Les Toungoufes à Rennes font ambulans & en hyver auffi bien qu' en été ils parcourent avec leurs troupeaux les forêts qui (e trou- vent fur les montagnes de la Daurie, aux environs du Lac Baount, dans le voifinage de la ville d'Oghotzk & le long de plufîeurs rivières ■qui fe jettent dans la baffe Lena. Les Lappons, les Samoyèds *) & ces Toungoufes font peutêtre les feuls Peuples de la Terre, qui lâ- chent fc contenter du néceffaire, car les feuls Rennes leur fourniflent tous les befoins de la vie, & comme ils n'en connoiffent d'autres que les plus indifpenfables de la lîmple Nature, ils trouvent dans ces qua- drupèdes tout ce qu'il faut pour lubfiffer, la cliair, le fromage & le lait des Rennes font leur nourriture, les peaux des Rennes leur lour- niffent les habillemens, les lits & les couvertures de leurs baraques. Des cornes & des os de ces animaux ils**îont différens outils & pie- ces de ménage, leurs nerfs fervent de fil à coudre &c» Ces quadru- pèdes font en même tems leurs montures, & tirent les traineaux; en an mot les Rennes font leurs champs , leurs prés , leurs biens & leurs richeffes, il y en a qui en ont des troupeaux de looo pièces & au- delà, les plus pauvres n'en ont qu environ une vingtaine. En été auffi bien qu'en hyver ils cherchent eux-mêmes leur fubfiffance, feu- lement lorsqu'on les tient attachés, ou lorsqu'ils font attelés aux traî- neaux, on leur donne quelques poignées de mouffe. En hyver ces Toungoufes s'éloignent fouvent à de grandes diftances de leurs bara- ques «Si de leurs troupeaux, pour fuivre le gibier, & pour rechercher les endroits où la chalfe eff la p!us lucrative.
Les
•) V. p. 9. I Coll. & p. II. 3 Coll.
LES TOUNGOUSES. Si
Les Toimgonfes - Chajfeiirs ne diflèrent en rien des Toungonjes- Pêcheurs y car en ^té ils font tous la pêche, & pendant l'hyver ils vont à la chafTe, pour l'une & l'autre raifon ils font continuellement en marche, & rarement ils féjournent plus de trois jours au même endroit. Ils forment des troupes très - norabreuf es , cependant quand ils parcourent les forêts de leurs immenfes déferts, on les^prendroit pour des familles ifolées, car ils vivent presque toujours iëparément; lorsqu'ils fe rencontrent par hazard dans les déferts , ils forment par idh une fociété pour quelques jours ; mais ils fe féparent fans beaucoup de façons, & s'af- focient de nouveau à d' autres familles qu'ils rencontrent dans leurs courfes. Ils font extrêmement pauvres, & leurs inAriàmens de chaiTe & de pêche, leurs habits, leurs baraques & leurs chiens font toute leur richeffe. Il y a peu de ces familles dont la fortune pafleroit la valeur de 3 à 5 Roubles , fi elles vouloient vendre tout ce qu'elles pofTêdent, y compris, on ne pour- roit dire la chemife, parcequ'ils n'en ont p|is, mais y compris même les habits qu'ils ont fur le corps, en exceptant cependant les fourrures qu'ils pourroient avoir amalTées ; mais leur extrême pauvreté ne les inquiète pas, ils connoiffent peu de befoins & en ont d'autant moins de foucis. Ils n'ont tout au plus que i o Rennes privés, desquels ils prennent un foin particulier, & s'abftiennent tant qu'ils peuvent de les traire. Ces quadru- pèdes fervent de montures aux vieillards & aux enfans & pour voiturer les meubles. Lorsqu'il y a quelque rivière à pafTer, les Rennes & les chiens luivent à la nage fans qu on les y force, & fans attendre qu' on les en aver- tiffe j jamais ils ne s' écartent, quoique dans les forêts ils rencontrent quan- tité de Rennes fàuvages , & malgré les chiens ou les animaux carnafîiers qui les pourfuivent affez fouvent. Les felles dont fc fervent les Toun- goufès font petites & faites de côtes de Renne, on les couvre d'une pièce de fourrure, les Rennes fe lailTent gouverner à la main, ou par de fîmples paroles, ou tout au plus par une ficelle attachée à leurs bois.
En été cesToungoufes-ChafTeurs paffent d'un lac ou d'un fleuve à un autre pour y faire la fêche , & dans cette f àifon ils ne chaffent qu à tems perdu ; à chaque Race eft afligné un Boa , c' eft à dire un cer- tain diflrid pour y pêcher , & durant cette occupation ils fe difperfent
G a moins
sa - LES TOUNGOUSES.
moins qu'ils ne font à la chalîe. Leurs Yaous font de petites «(^c^Z/fj-conî- polees d'un bord de bois & d'une carcafTe de bois trcs-légcre, elles font couvertes d'écorce de bouleau, qu'ils favent fî bien coudre & fi bien joindre, que l'eau ne fauroit pénétrer. Ces nacelles ont par le bas une forme un peu applatie, les deux extrémités font terminées en pointe, les plus grandes ont une longueur de 16 brafifes, les plus petites environ d'une & demie ; la largeur fupérieure eft d' un pied & demi , ou de deux pieds & demi, il y en a qui ne péfent qu'une trentaine de livres, les plus gran- des ne péfent pas audelà de 5o, cependant elles font affez fortes pour contenir 4 à 5 hommes, qui dans ces fragiles machines pafTent les fleuves les p!us larges & les p'us rapides , voguent fur les grands lacs , & fe ba- zardent fur le Baïkal à de grandes diftances des bords. Leurs rames ont une efpece de pelie aux deux extrémités, avec les quelles ils frappent l'eau alternativement. Ils ne connoifîent ni filets ni nalTes pour la pêche, c^* prennent les foijfons à r hameçon. lis attachent ces hameçons (qu'ili ap- pellent Kéronki) aux bords de leurs naceiles, l'autre extrémité eft dans l' eau , & la nacelle vogue au hazard. Le hameçon elf une fourche de fer à trois pointes & à crochets , les pointes font longues de trois pouces & diftantes les unes des autres d^ environ un pouce, cet inflrument eft atta^ ché à une ligne de la longueur d' une braffe. Voici leur manière de pê- cher, ils vont pendant la nuit fur les écueils efcarpés des rivages, & après avoir allumé des coupeaux de pin, ils fe couchent fur le ventre, pour épier les poifTons, d'autres laiffent voguer la nacelle au hazard. Ils font fi habiles à ce métier, qu'un poifTon quils peuvent voir & atteindre, échappe rarement à leur fourche. Lorsqu' en automne les Saumons *) quittent le Lac Baïkal , pour remonter les rivières , les pêcheurs ont des tifTus de branches, qu'ils mettent dans l'eau près du rivage, en les pofant dans une direâion oblique, ils fe tiennent dans l'eau à côté de ces attrapes , afin de jetter fur le rivage les poiiTons qui viennent en fi grande quantité que pîufîeurs à la fois échouent fur ces tifTus de branchage, de forte qu'on peut les prendre à la main & les jetter en grande quantité fur le rivage.
LcuFS
•) Sateo gregarius.
LES TOUNGOUSES. 53
Leurs manières de chqffer font plus variées. Ils fe fervent du Bor, du Louki, & dît Guidda, ceft ainii qu'ils nomment Tare, la flèche & la pique; ils dreffent des embûches, des noeuds coulants, des attra- pes, & furtout des arcs bandés", qui décochent d'eux mêmes la flè- che quand le gibier touche à l'appât; les chiens dreflf^ à la chafle leur font aufli d'une grande utilité. A caufe de la grande quantité d'arcs bandés & cachés il fcroit dangereux de parcourir leurs forêts fans avoir un condudeur Toungufe qui puifle faire éviter les embû- ches, qu'ils reconnoifl'ent partout aux branches rompues des arbres, ou par quelque autre marque presque imperceptible. Comme ces gens vont pour 1' ordinaire tout feuls à la chafle , & que d' ailleurs ils font hardis & courageux, il en périt plufîeurs par differens accidens, ou par des chutes du haut des rochers , ou en s*écrafant les pieds par les gros moellons dont les montagnes de ces contrées font couvertes, ces rocs font détachés & prêts à s'écrouler au moindre mouvement, d'au- tres fe noyent dans des fleuves à la rapidité desquels leurs nacelles ne iauroient rélîfter, d'autres font dévorés par les bêtes féroces &c. Si un de ces malheureux fe cafle une jambe, ou s* il eft pris entre deux rocs de manière à ne pas pouvoir fe dégager, il périt lentement par les inflammations des parties léfées, ou bien il meurt de faim, fans efpérance de fecours, à moins qu'une bête féroce ne vienne terminer plus promptement fes cruelles foufirances. Lorsqu'un Toungoufe a été fouvent heureux à la chafle ou à la pêche, il fe donne des Ren- nes & change de manière de vivre, un Toungoufe â Rennes- au con- traire, appauvri par de fréquens revers, fë fait chafleur, ou pécheur, & devient Toungoufe à chiens ; mais ni les uns ni les autres ne quit- tent leurs montagnes & leurs forêts pour s'établir dans les plaines dé» fertes & ouvertes, le defîr de la chafle leur efl tellement inné, qu'ils la préfèrent toujours à la vie tranquille des pafleurs.
Les Toungoufes Pafleurs, on Toimgoujès des dèferts ne fe trou- vent guères que dans la Daurie aux eiivirons des fleuves Onon, Ar- goun, Bargoufin &c., ils ont des troupeaux de vaches, de brebis, de chèvres, de chameaux & de chevaux; ces derniers font leur principale
G 3 - richefle.
54 LES TOUNGOUSES.
richefTe. Toute leur économie, leur manière de vivre, leurs baraques &c. reflemblent à celles des Bouraittes, dont ils font les imitateurs; déjà du tems des expéditions des Ruiïes dans ces contrées ils furent établis dans le voifinage des Bouraittes & menèrent une vie de pafl:eurs> cependant ils ne parviennent jamais à l'opulence des Bouraittes, car un Toungoufe qui eft en poffeiTion de looo chevaux, de 5oo vaches, de 2000 brebis, de loo chèvres d'environ 5o chameaux, eft déjà une apparition rare dans fa Nation, tandis que parmi les Bouraittes (dont on parlera dans la fuite J il ne feroit qu'un homme médiocrement ri- che. Lorsqu'un Toungoufe -Pafteur a du malheur, & fiiit mal les af- faires, il fe met au fervice de quelqu'un de fa Nation, ou de quelque paylan Ruffe, & fe contente fî fon m.aîttre lui donne fa fubfiftance & paye le tribut pour lui.
Le métier de forgeron eft le feul que les Toimgoufes des forêts exercent, quoique en petit, marteau, enclume, lime, pince, & foufïlet, le tout enlemble péfe à peine une vingtaine de livres, fans en exce- pter même un petit fac de charbons, auffi un forgeron Toungoufe peut-il emporter tout fon attelier & tous fes matériaux fous le bras. Ce font les Xofaks qui amaflent le tribut, qui leur fourniffent le fer & les outils , en échange pour des fourrures. Leurs ioufflets font faits de peaux de chiens de mer & reflemblent aux foufflets ordinaires. Là où le forgeron veut établir fa boutique portative, il fait & la hâte une forge compofée de quelques pièces de rçc; pour y appliquer les fûufïlets, il fait un tuyau de terre glaiie, & s'affeyant par terre, il for- ge, mieux que l'on ne devroit s'y attendre, différens outils, de petites pelles pour déterrer les racines, des armures de flèche, des outils tran- Çhans, d'autres pour battre le briquet, des piques, & des Idoles le la- mes de fer &c.
Les femmes s'occupent de la cuilîne, du foin des enfans & ea général du ménage, elies lèchent les poifTons, elles tannent les peaux, font les teinturières & coufent les habits. Elles favent affez bien pré- parer les Inaktatfchi c5' le Netfchough^ c eft à dire les fourrures (f le chamois, ces dernières peaux furtout leur réuffiffent très-bien Elles
favent
LES TOUNGOUSES. 55
favent préparer les peaux des grandes lottes & d'autres poifTons auffi bien que font les Ollyakes de l'Ob. Elles ont furtout beaucoup d*a- drefle pour teindre les peaux & en particulier les poils de chèvres blanches, & les crins blancs, leurs coutures & broderies font très-joli- ment travaillées, elles ie font avec du crin, avec des poils de chèvre, & avec du fil préparé des nerfs de différens quadrupèdes.
Les Arû?is c'eft à dire les baraques, ^ les meubles des Toun- goufes-chaffeurs font auffi fîmples que leur manière de vivre Ils for- ment un cône d'une vingtaine de perches, ayant chacune une longueur d'environ deux brafTes, là où les perches fe réunifient elles fe iouti- •ennent les unes les autres par des fourches, & renferment fur le •terrain un elpacc d'environ deux braffes ou 2 & | de diamètre. La carcafîe fe couvre de plufieurs pièces d'écorc de bouleau, cuites dans le l'eau & coufues enlemble comme on coudroit des pièces de toile, pour orner cette fingulière tapifferie & pour la rendre plus durable, ils en garniffent Jes bords avec des bandes d'écore, comme avec des ru- bans. Au milieu de la baraque eft le foyer, la fumée pafîe par le fommet non-couvert du cône. Là où doit être Y entrée, on laifîe une. plus grande dilîance entre deux perches, & une tapifferie d'écorce dé bouleau tient lieu de porte, elle eft fufpendue devant le trou d'entrée de manière qu'on peut la replier de côté ou par enhaut. Lorsqu'ils quittent une flation, ils abandonnent les carcaffes de leurs baraques, mais ils en emportent les tapifferies, en les roulant pour la facilité du tran port. Ces baraques font une affez jolie figure, mais on peut bien s'imaginer que dans un climat fî froid elles doivent être un afyle peu propre à garantir de la rigueur de l'hyverj auffi ont-ils coutume à l'ap- proche de l'hyver de Jes m.ettre à l'abri du vent, en les conflruilànt près des montagnes, en été ils les conftruifent fi près de l'eau, qu'un étranger ne fauroit s'y coucher fans quelque crainte, en cas de dé- bordement.
Une petite chaudière de cuivre, ou une marmite de fer, diffé- rens vafes de bois, d'écorce de bouleau & même de cuir, des outres, des berceaux, des patins pour marcher pardeffus la neige, de petits
traîneaux
S^ LES TOUNGOUSES.
traîneaux oii ils attèlent des chiens, de petites pelles pour déterrer les racines, une hache, une nacelle, les inftrumens de chafTe & de pêche, & leurs armes; voilà en quoi confîftent tous leurs meubles. Leurs garde-robes, où ils ferrent leurs habits, font des boîtes ornées de peau & de broderie. Les f elles dont ils Je fervent ■four déterrer les raci- nes ont une longueur d'environ un pied & demi, elles font un peu recourbées & garnies de fer feulement à T extrémité. Leurs 0;«Aa, ou les berceaux font des boîtes d'écorce de bouleau, garnies de peau, fans couvercle, de la hauteur d'environ huit pouces, à l'une des ex- trémités le fond & le côté font enfemble un angle obtus, à peu près comme un fauteuil, les enfans y font comme appuyés contre un dof^ fier, lequel efî percé d'un trou afin qu'ils ne fe bleffent pas la tête. Au defTus de la tête de J' enfant on fufpend de petites Idoles de lames de fer, pour fervir de génies tutélaires. Chaque berceau a une cour- roie par laquelle on peut le porter fur le dos, ou le fuspendre avec r enfant qui efl: dedans dans un coin de la baraque, ou à quelque ar- bre, ou même à la felle du cheval lorsqu'on efl en marche. Les ba- raques & les meubles des Toungoufes-pafteurs refTcmblent à ceux des Bouraittes, & en partie à ceux dont on vient de parler, furtout les meubles.
V habilhnent des Toungoufes efl beaucoup dans le goût des Yakoutes *) & difîère presque totalement du coflume de la plupart des autres Orientaux. Leurs habits de fourrure ou de peau, qu'ils por- tent fur le corps nud, leurs haut-de-chaujfes courts, leurs bas ou plu^ tôt leurs bottes longues de peau ou de fourrure), font presque tout à fait à la Yakoute, cependant les habits des Toungoufes font pour l'or- dinaire plus étroits & plus courts que ceux des Yakoutes, & au lieu d'orner leurs bas de bandes de pelicè noire & blanche, ils les garnif- fent de broderie & de perles de verre. Ils ferrent les haut-de-chauffes avec une ficelle qui traverfc ja ceinture de la culotte, à laquelle efl
attaché
*) V. p. 224. 2 Coll.
LES TOUNGOUSES; 5t
attaché par devant un petit tablier de peau tannée, teinte en jaune ou en brun, de la longueur de 7 à 8 pouces, ce tablier eft découpé de bas. en haut en un grand nombre de bandes étroites, femblables aux fils d'une frange ou d'une écharpe , d'autres n'ont ces franges qu au bord inférieur. Le juftaucorps lie ferme pas tout à fait fur la poirrine & s'attache par des cordons, c'eft pourquoi ils portent pour la plupart une cfpece de pièce d'eftomac pour le garantir des injures de l' air , cette pièce efi: joliment brodée , garnie de perles de verre & de crins teints & flottans, ou de poils de chèvre; fa largeur par en haut eft de 4 pouces & par enbas de 7 à 8 pouces; elle defcend jusqu'à i'eftomac & le fufpend au cou par le mo yend'un coidcn, comme en été ils portent pour r ordinaire les habits ouverts, ils ne le lervent pas alors de cette pièce d'eftomac. Les fuperftideux & ceux qui fe piqueut d'être dévot, portent fur la poitrine une Idole fai- te d'une lame de fer repréfentant une figure d'homme, de quadrupède ou de volatile, ils attribuent à ce Idoles la qualité de les protéger, de leur porter bonheur à la chalTe &c.; en hyver ih les attachent lur la pièce d'eftomac dont on vient de parler. En été les haut- de -chaula fes & les bas de peaux de lottes & d'autres poiflons lont plus à la mode. En hyver ils mettent de petites bottines qui îeur vont jusqu* aux gras de jambe, elles lont faites de la peau velue dej pieds de Rennes & d'Elans & ont des femelles de peau fumée. Leurs habits d hyver ne font pas plus amples que les juftaucorps de chamoi qu'ils portent en été , ils font faits pour la plupart de peau de Renne blanc ou bien de quelque autre fourrure, les poils font tournés en dehors. Ils aiment beaucoup un habillement lefte , non - gênant , & quj leur donne en même tems un air fauvage, c'eft pourquoi tous le bords de leurs habits font garnis de franges de poils de la largeur de 3 à 4 pouces, & plufîeurs d'entre eux attachent autour des. hanches de gros paquets de crins rouges, blancs ou noirs, de la longueur de 15 à 16 pouces, iis fc plailent à voir flotter au -vent ces paquets de crim & leurs franges de poils. En été iU marchent tous tête nue, leurs bon- net* d' hyver lont finguliers; ils écorgent une tête de biche ou de
^ quel-
58 LES TOUNGOUSES.
«quelque autre quadrupède, ils y laiflent les cornes lorsqu'elles font pe- tites, & les oreiller, qu'ils ont foin de redreffer en l'air, & ces peaux leur fervent de bonnets 5 d'autres mettent des bonnets de pelice fem- blables à des calottes, & lorsque les poils font tournés en dedans, on garnit le dehors de plufîeurs rangées de perles de verre & de brode- rie. Les Toungoufes - chafleurs attachent leurs cheveux à la nuque tout-près de la tête, & les laiflent ainli flotter fur le dos, là ou les~ cheveux Ibnt attachés, ils mettent une jolie cocarde garnie de perles de verre. Les Toungoufes à Rennes, lorsqu'ils n'ont pas la cheve- lure longue, portent pour l'ordinaire leurs cheveux tels qu'ils font & fans les attacher. Plufieurs d'entre eux, à la manière des Américains, des Groenlandois & de tant d' autres Nations , ont le vijhge itiarqué de points bleuâtres refrèfentant toute Jorte de figures informes, des lignes, des arcs &c.; ils en ont fur les joues, au front & au menton; C'eft chez eux une efpece de beauté, & la vanité des parens impri- me ces marques aux garçons & aux filles à l'âge de 5 à 10 ans, on pafife fous l'épidcrme un fil noirci avec de la fuie de marmite dé- trempée dans de la iàlive, lorsque le vifage eft ainfi coufu, on retire le fil de deflbus la peau, au commencement ces douloureufes piquures caufent de fortes inflammations, & laiffent des taches bleuâtres dans la peau que rien ne fauroit effacer. De nos jours ces marques font un effet de la vanité & de l'orgueil, dans les anciens tems elles étoient peut-être les caradèrcs des héros, comme le remarque Hérodote en parlant des Thraces. Pour chafifer les mouches ils portent fréquem- ment en été un paquet de crins flifpendu par delfus l'épaule, & pres- que chacun a fur lui la peau tendre & reluifante de la tête du canard mâle , ils f 'en fervent pour s' efTuyer les yeux incommodés par quantité de petites mouches.
V habillement des femmes ell: parfaitement le même que celui des hommes, & elles négligent autant que ces derniers la propreté du corps. On ne fauroit diftinguer par l'habillement les femmes mariées d'avec les filles. Leurs habits font pour l'ordinaire un peu plus longs & plus amples, & pour la plupart plus élégans & moins mal -propres
que
LES TOUNGOUSES. 59
que ceux des hommes. Il y en a qui portent au cou une efpece de filet de perles de verre qui leur couvre en partie le fein» D autres imitent la mode Yakoute en attachant à leurs habits des dés & diffé- rentes autres clinquailleries. En été on en voit plufîeurs dont toutes les pièces d' habillement Ibnt faites de peaux de poiffons. Le.s femmes Toungoufes Ibnt extrêmement laborieufes & induftrieufes dans tout ce qui concerne l'habillement, elles lavent coudre & broder mieux qu'on ne devroit s'y attendre chez un Peuple ambulant. Les jeunes gens, filles & garçons, lorsqu'ils (ont bien mis- ont un air très-agré- able, & leur taille dégagée, leur regard libre & ferein, leurs maniè- res vives & non -timides ne laurorent que leur être avantageufes. Les Prêtres & Prêtreifcs Schanianes, lorsqu'ils font en fondion de leur culte Idolâtre, s'habillent d'une manière toute particulière, on en par- lera dans la luite.
Les Toungoujes-fafleitrs, ou Toungoufes à f^ra^z/jc vivent mieux que les autres, & s'habillent avec plus de luxe, fijivant en tout les modes Bouraittes; à la manière des Mongales ils rafent la tête à l'ex- ception du fommet, & font une trelTe des cheveux qu'ils y laiffent.
Ils ne font pas d-licats dans le choix de leurs alimens, «Sf man- gent de toutes Ico elpeces de quadrupèdes, des bêtes carnaflières, des belettes, des fouris, de tout en un mot, même des animaux crevés, pourvu qu ils ne foieiit pas trop putréfiés, ils mangent de toutes les efpeces de volatiles, & de poiiïons, excepté les ferpens, les lézards, les grenouilles, les infectes & les vers. Le règne végétal leur four- nit différeas herbages, quelques efpeces de baies & de porreaux fau- vages, des oignons de différentes efpeces de lys & d'autres bulbes *J, ils amaffent en outre différentes racines, dont ils trouvent de grandes provifions dans les magafins fouterrains des fouris de leur pays **).
Les provifions que font les Toungoufes - Chaffeurs pour l'hyver, fans parler de ce que la chaffe fournit journellement, confîfient en
H 2 poif-
•) LiliumMartagon & Pomponium, Pol gonum viv'prnm, Sarguiforba, ^•) C'eft cette tpete de fuuiis que Ivlr, le Prof. Pallas app.Jie Mus Oecoiiomicus .
xSo. LES TOUNGOUSES.
poiflbns gelés , ou féchés à l'air, ou à la fum^e, en différentes chairs féchees de la même manière, & en baies fauvages gelées j les Toun- goul'es à Rennes font en outre des provifions de fromage. Leurs ma- gafins font des foffes creufées fous terre, ou de petites baraques fem- blables à des pigeonniers, & conflruites fur des arbres qu'ils coupent à deux braffes fus terre, le garde -manger eft bâti fur le trône, pour le mettre à l'abri des quadrupèdes carnafTiers.
Leur jnaniere de ^ faire la cidfine efl; fîmpîe & mal -propre, & quoiqu ils ne mangent pas de chairs crues , ils les font cuire fîmple- ment dans de l'eau & fans fel, ou bien ils les mettent à dci. broches de bois, pour ie.s faire rôtir, en les tournant dans la flamme même. Leur Stllo eft un mets compofé de chair <Sr de racines iàuvages. Schi- lonkta eft une efpece àe boudins, dotit la préparation ne demande pas beaucoup de façon, ils retournent les boyaux des quadrupèdes, les remplifîent de lang, & fans le donner ^a peine de les nettoyer, ils les font bouillir & les mangent. Leurs Nimni font des boudins faits avec du fang & des boyaux hachés. Ils mangent la graijje cJ' ï& fiiif tels qu ils lont & fans fe.L l.ali ^ Tokéomi font des viandes ^ des foijfons fumés ou féchés à i'air, ils mangent les unes & les autres fans les faire bouillir. Leur Silania «Se Oedéghal font fans con- tredit le mets le plus révoltant & le plus dégoûtant, c'eft r arrière faix des accouchées, qu'ils font rôtir ou bouillir, lorsqu'il eft rôti, ils l'appellent Silama, quand il eft cuit, ils lui donnent le nom d' Oe- déghal. Ce morceau rebutant fait la délicateffe des pères, les femmes même en goûtent , on n' invite que les meilleurs amis à ce . iàle fe- flin, & tout autre étranger £e difpenfera volontiers de l'honneur d'être de ce nombre. Les Kofaks qui viennent chez eux amafifer le tribut, échangent par fois de la farine contre des fourrures, & ceux qui peu- vent s'en procurer, en font de légères foupes à la farine.
L'eau pure eft leur hoi^on ordinaire, au primtems ils prennent la Difoulga ou l'eau de bouleau, la Schilla. ou les bouillons & les Êiuc>;s aux poidons font fort en ufage chez eux, ils font auffi des
infu^
LES TOUNGOUSES. 6x
infufions d'une herbe particulière à leur pays *), de feuilles de roiès, & de feuilles de grolèiller vert, de même que des écailles de la pomme de cèdre, toutes ces infufions leur fervent de thé. En été ils mâchent de la Niouta, c'efl à dite la gomme du Larix, afin de rendre la fa- îive déihitérante. Le tabac eu la leule produdion par la quelle les Toungoufes - Chafleurs pourroient s'enyvrer, mais comme ils le fu- ment dans de petites pipes Chinoiics, & que d'ailleurs ils le mêlent encore avec une herbe beaucoup plus douce **) , ils ne s'enyvrent jamais, ils vivent tous aufli (obreraent qu'un enfant nouveau -né, & meurent fans avoir connu cette gaieté qui fait les délices de tant de Nations de notre Globe. Ceux qui demeurent aux environs d' O- ghotzk, & d autres ToungouJes plus Septentrionaux, font ufage du Moughamor, ou du champgnon enyvrant ***>, dont Tintufion les égayé, comme on l'a reuuirqué en parlant des Oflyaks & des Yakou- tes *** ). Les Toungouiès-Pafreurs, & ceux qui ont un grand nom- bre de Rennes, boivent en été d:i lait aigri, 0" de l'eau de vie faite avec du lait aigre diftillé» Les alambics dont ils fe fervent reflem- blent beaucoup à ceux qui font en ufage en Ruffie. On met du lait aigri dans une marmite, audeffus de laquelle on pofe un cylindre de bois, au milieu de ce cylindre fe trouve une planche percée de quan= tité de trous, dont la iiarface iiipérieure contientpluiîeurs rainures inclinées vers une ouverture latérale du cylindre, lequel par en haut ell couvert d'une pièce de feutre; ià où il cft joint à Ja marmite , on applique un ci- ment de terre glaife pour empéciier l' évaporation. Les vapeurs fpiritueu- fes que la cha-eur fait monter à travers les trous du diaphragme, fe raffem- blent dans les rainures de ce dernier , & décBulent par un tuyau appliqué à r ouverture latérale, afin de faire paffer la liqueur dans un vale convenable.
H 3 Dans
•) Rhododendrum Dauricumv **) Policrichum.
"*) -Agaricus Mnfcar. L. on prétend que l'urihe ttiéme de ceux ^ui en ont bu^ eiE
6! îy vrante , &: qu' il y eu a qui s' en régalent, *') V, f 102. I Col],
5« LES TOUNGOUSES.
Dans la vie foetale ils ne font rien moin*; que gênés, ils ne font pas grands parleurs , mais tout ce qu' ils dif ent , ils le difent librement & fans détour. Ils font d' un bon caradcre , toujours gais & contens , & ne s'of- fenlent pas facilement. Il n'eft pas d ufage chez eux de fe prier les uns les autres, chacun demande ce qu'il délire; & fi l'on eft à même de le fatiiifaire, on ne refuie jamais, de là vient <ju' un refus ne leur fait pas la moindre peine. La délicatefTe de fentiment & un rafînement de tendreffe leur /ont inconnus, mais une amitié, froide en apparence, & adlive en effet, leur efl naturelle. Lorsqu' après plufïeurs années d' abfence ou de féparation iis fe revoyent, c'efl avec tant de lang froid, qu'à peine ils le faluent, & lorsqu'ils fe féparent les uns des autres, c'eftpourla p'upart fans prendre congé, a même 'indifférence de ce Peuple fauvage de chafTeurs folitaires cfï cauic qu'ils écoutent les malheurs ou la mort de leurs amis fans aucune marque extérieure de f enfibilité ; m.ais lorsque des vieillards t qui ont été longtems amis , fe revoyent après une longue féparation , ils fe jettent dans les bras l'un de l'autre avec tant de cordialité, qu'ils chan- gent de couleur, il y en a dont l'émotion en pareille rencontre efl fi gran- de, qu'ils en deviennent b.eus au vifage, & dans cette joie extrême il leur arrive même de fè baifer. Les femmes Toungoufes font beaucoup plus lenfibles que les hommes, une femme fe défoie à la mort de fon mari & fouvent on a beaucoup de peine à empêcher de jeunes veuves de fe tuer dans le défefpoir. Les noi us d'' ûffcction ^ de tendreffe qu ils fe donnent , fontNiki, Outa, Aménikan, Onimikan, &Kattoun; c'eflàdire, mon ami, mon enfant, mon petit papa, ma petite maman, mon bon vieillard, mon Noble. Leurs injures les plus ufitées font Bouni, & Tfchilkour, c'efl: a dire, voleur, ou diable, & maudit. Lorsqu'on leur fait quelque préfent, ils daignent à peine en remercier, mais malgré leur rudeffe ils font extrêmement ferviables, & fouvent ils accompagnent leurs bienfai- teurs pendant plufieurs journées de marche, ils pouffent même la recon- noiffance au point, qu'à leurs propres dépens ils procurent à leurs amis de certains plaifirs, qui dans leur conHitution naturelle doivent être leur bien fliprême. lis lavent endurer la faim pendant des journées entières , mais auffi quand l'occafion s'en préfente, ils aiment à fe dédommager copieu-
fement
LES TOUNGOUSES. 53
fement de la difette paffée. Ils mangent quand ils 'ont faim, & n' ont au- cun tems fixe pour leurs repas, ils les prennent par terre & affis fur les ta- lons» Quiconque fe préfente alors, eft le bienvenu, fût-ce même le dernier morceau que l' hôte holpitalier eût à offrir. Ils ne difent aucune prière, ni avant, ni après h repas. Leur pays produit une infinité de peti- tes mouches *) très -incommodes, qui lont un grand tourment pour les habitans & dont ils tâchent de fe garantir, comme on Va déjà dit, par les chafTemouches, & la peau du cou de canard, mais comme ces remèdes ne font pas toujours fuffiiffans , ils marchent fouvent avec des petits pots femblablcs à des creufets dans lesquels ils entretiennent du bois pourri brû- lant fur de la braife; ils fufpendent ces encenfoirs, plus utiles qu' agréables, pardefîus les épaules, en les mettant tantôt iur le dos, tantôt fur la poitrine, félon la diredion du vent , & iëlon que leurs occupations le permettent ou l'exigent, leur intention eft de marcher & de fe trouver dans une fumée continuelle, laquelle les garantit à la vérité de cette prodigieufe quantité de mouches, mais auffi les rend- elle tout-iaunes,,jeurs habits s'en imbibent, & l' odorat le moins délicat les fent déjà à une grande difl:ance.
On a déjà dit que la fropreté eft fort mal obfervée chez les Toungou- fes, jamais ils ne fe lavent, rarement ils nettoyent la vaiffelle, & s' ils le font, c'efi avec un vieux lambeau de pelice, que Ton prend tel qu'on îe trouve fous la main, fut-ce dans le berceau des enftns. Lorsqu'ils s'é- pouillent les uns les autres, ou leurs enfans, ils avalent la vermine» Les mal -propretés des enfans ne leur caufent aucun dégoût, ils ont une ma- nière bien fale de les moucher, le père ou la mère prend le nez de l'enfant dans la bouche, & tout d'un trait il en retire certaine humeur vilqueufè & r avale. On penfe bien que des gens qui vivent fi naturellement, ne fauroient avoir, nos principes de pudeur & de décence. Les enfans marchent fouvent tout-nuds, même ceux qui font déjà d'un certain âge, les adultes, hommes & femmes, font afTis tout-nuds autour du feu, n'ayant que leurs petits ha ut -de- chauffes, & c'eft ainfî qu'ils fe proînènent auffi hors de leurs baraques, les filles nubiles ce- pendant font un peu plus décentes, la coutume autorife ces ufages, ^ &
''■') Conops jrritans Lixixi;
64 LES TOUNGOUSES.
& les rend innotfens, & comme presque tous les gens adultes font mariés, il n'en réfuite aucun inconvénient. ,
La manière de vivre des Toungoufes-Chaffeurs ed: naturelle, fo- bre & indépendante, ils font audeffus de tous nos befoins de luxe, de goût & de rafînement; à l'exception du fer, l'argent monnoyé & tous les autres métaux ne, font d'aucune valeur chez eux. Tous leurs voeux fe bornent à avoir beaucoup d' enfans, de la lanté & de parve- nir à une heureufe vieillefTe. Ils aiment tendrement leurs enfans, & cela eA naturel, car ce font ces derniers qui entretiennent les parens quand les infirmités de la vieiileflc ne leur permettent plus de pour- voir eux-mêmes à leur fubfîftance. Cependant les femmes Toungou- fcs font peu fécondes, il y a peu de mères qui aient quatre enfans, la dureté de leur manière de vivre pourroit en être la caufe, aufïi bien que la coutume qu'elles ont de donner le lein à leurs enfans fouvent ju qu à j' âge de quatre ans. Les femmes Toungoulès accou- chent avec beaucoup de facilite, & pour l'ordinaire elles retour- nent à l'ouvrage peu de jours après la délivrance, mais pendant qua- tre femaines elles font cenfées impures. Un ami de la famijie donne un nom au nouveau -né fans aucune cérémonie religieufe. Schê- minga , Ourkomdou, Lawinka, Atoimga Jont des noms de garçons , les noms de files les plus ulités font Alamnour^ Oyok, Joungnilbi. Les petits enfans font tout- nuds dans les berceaux, couchés dans du bois pourri & moulu, & couverts d'un lambeau de pelice.
Les Toungoufes font Polygames y il y en a qui ont jusqu à cinq femmes, mais pour la plupart ils n'en ont qu une. Chacun tâche d'avoir fon propre ménage aufïï tôt qu'il eft pcffibe, & p^r là le mariage devient néceflaire à Y un & à l'autre fexc, aulTi fe ma- rient - ils très - jeunes , car il y a parmi eux des maris de quinze ans, des mères & des veuves âgées de douze ans. Ils achètent leurs femmes , le Schouroun ou le prix d* une fille à marier chez les Toun- goufes Fadeurs confîfle en beftiaux de toute espèce, & fe monte de 20 à 20Q pièces. Les Toungoufes à Rennes donnent des Rennes pour acheter leurs amantes, les filles les plus chères coûtent jusqu' à
20 de
LES TOUNGOUSES. 6s
20 de ces animaux, mais il y en a aufli qui n'en coûtent qu'un; un Toungoufe- Pêcheur qui veut fe marier, f engage à payer le tribut pour le beau - père qu'il a choifi, pendant deux ou trois , ou plufîeurs années. Ifchi eft la dot de la mariée, elle efl: environ le quart du Ichouroun, mais la promife fait à fon amant un préfent en habille- niens, pour lui montrer qu'elle efl; bonne couturière & qu'elle à de i'adreffe dans la préparation des peaux. Après l'exécution des con- ventions les jeunes gens couchent en(èmble_ fans aucime autre forma- lité, mais on fait un fefiin lorsqu'ils vont occuper la baraque neuve conflruite pour eux. Les Toungoufes à chevaux à cette occafîon man- gent un cheval avec leurs amis, les Toungoufes à Rennes fe régalent d' un Renne , les Toungoufes - Pêcheurs invitent leurs connoifTances à la fortune de la chaffe, & aiTez fouvent c'eft un loup ou un renard qui fournit ce repas foîemnel. Si la chafle manque abfofument, on le contente d'un chien, du moins le pcre du jeune, marié P engage â luppléer au défaut de la chaiTe, en régalant fes convives d'un de Tes .chiens.
Lorsqu'ils veulent fe divertir à Foccnfion de quelque fête, ou de quelque emménagement de jeunes mariés, ils fe racontent des aven- tures fîngulières, il y en a même qui les récitent en chantant, ils ont des chanfons de chaiTe, & des chanfons amoureufcs ; leurs Ikangars, ou leurs danfes fe font au fon d'un kour, ou d'un violon fort fimple, compofé d' une planche & de trois cordes , les hommes f ' apiufent furtout à des courles à pied, & à cheval, & à tirer au but.
Ces Nomades endurcis, fobres, actifs, & exempts de louci^, con- noifent peu de maladies ^ au. moins ils n'en ont aucune qui foit par- ticulière à leur pays ou à leur Nation, cependant .^ils parviennent rarement à un âge fort avancé; & les vieillards de 7o ans font trés- rares chez eux. Les infirmités les plus communes de la vieillcffe chez les Toungoufes font des yeux rouges affectés & irrités par la fumée, & le Scorbut, que leur donne l'inaction à laquelle ils ne font pas accoutumés, étant des i'cnvlmcc dans un mouvement continuel. La petite vérole à lévl quelques fois parmi eux, il n'y a encore que
i 3o ans
€S LES TOUNGOUSES.
30 ans qu'elle y fit de terribles ravages. Les Prêtres - Idolâtres font leurs médecins, ils guériffent les malades par des fîmples, par des fa- crifices, & par leur prétendue magie.
Ils enterrent les morts tout - habillés & mettent du tabac, des pi- pes & difFérens meubles dans le tombeau j fi c'eft un homme, ou 1 enterre avec fes armes» Le tombeau le fait à l' endroit même où le défunt eft mort, à moins qu'il n'en ait difpofé autrement. Les Icha- msns & plulieurs autres Toungoulès ne veulent pas être enterrés, & ordonnent qu' après leur mort on les expofe à l' air, en ce cas on les couvre de pierres & de branches d'arbre, & on fufpend le tam- bour magique près de l'endroit où l'on a dépofé un Schaman. Qiiclques uns demandent à être enterrés auprès de ceux de leurs fa- milles, d'autres choififTent un arbre par prédileclion , pour y être in- humés. Les amis du défunt l'enterrent eux- même; fans aucune cé- rémonie, mais après l'inhumation ils portent les uns après les autres à boire & à manger au décédé, cette cérémonie de traiter les morts fe nomme Schitourap, & confiée en ce que l'on dépofe les mets & les liqueurs fur le tombeau du défunt.
Les Toungoufes font Payens de la fecte Schamane. Boa efl le nom qu'ils donnent à la Divinité luprême, ou au Dieu Univerfel. Bouguî eft le nom du diable. Schaman eft le titre de leurs Prêtres - Idolâtres & Magiciens.
LES
LES NATIONS LES PLUS ORIENTALES
DE LA SIBIRIE.
Le Kamtfchatka, cette partie du Continent de la Sibirie, qui C étend le plus loin vers le Nord-Eft, ne fut connu des Rufles que vers la fin du dix- feptième fiecle, la conquête de ce pays ne pou- voit être fort rapide, à caufe de fon grand éloignement, de la rudeflc du climat, & à caufe de l'esprit fauvage & indépendant de fes ha- bitans. Le Kamtichatka jusqu'en 1690 ne fut connu en Ruffie que par des ouis-dire, dans l'année 1696 on commença à en prendre poffefBon. En 17 lo on fit la découverte des Isles Kourili. Dans l'année iTa? commença l'expédition du Kamtfchatka, faite par mer fous les ordres de Bering, elie dura jusqu'en i74x. Durant cette ex- pédition on acquit des connoîlTances plus exaâes des côtes Orientales & Septentrionales de la Sibirie, on découvrit les Isles fîtuées entre la Sibirie & l'Amérique, quelques unes des Kourili, on vilîta les côtes ^e Niphon ou du Japon, éj même le continent de l'Amérique» Dans la fuite ces contrées & quelques unes de ces Isles furent vifitées par des Proinyjchleniki ou ChalTeurs RufTes, par les Kofaks, & par les marchands, & peu à peu on en rendit quelques unes tributaires. Le •Cap Tfchouktskoï ou le promontoire de Schélatsk, & en général les environs du fleuve Anadir, étoient connus avant le Kamtfchatka, le Major Faivloutzky à la tête d'un détachement traverfa une grande partie de ces contrées & en fit la conquête dans Tannée i738 & les années fuivantes, mais il étoït impoffible alors de tenir en refped: tous les habitans fauvages de ce vafle pays.
Les mêmes obfiacles qui ont arrêté les conquêtes de ces con- trées, & empêché de maintenir celles qu'on avoit déjà faites, ont re- tardé aufli les connoiiTances exades que làns cela on auroit pu en prendre, car pour la plus grande partie l'oeil attentif de Toblervateur inftruit n'y a point encore pénétré. Tout ce que Ton en fait con-
I 2 fifte
6s LES NATIONS LES PLUS ORIENTALES DE LA SIBERIE. '
/
fiiîe en relations détachées & fans fuite; cependant, tout imparfaites qu'elles Ibnt, elles font affez bien connoître les Nîitions qui occupent ces contrées, car leur conftitution & la iîngiilarité de leur manière de vivre étoient aflez frappantes, pour attirer T attention même du mili- taire & du commerçant, qui y avoient pénétré, l'un pour les conquê- tes, l'autre pour le profit; mais la nature d'un pays froid, rude,. & en partie. inhabitable pour les Européens, n'a pas été examinée avec aflez de loin, pour qu'on puiflc en dire quelque chofe de certain. Mfffieurs Steller, Kratfchemnikow,^ M'ùller, Académiciens dt St. péter sbourg, ont fourni la plupart de ces relations, & leurs mémoi- res font les meilleurs qu'on ait jusqu' à préient; quelques voyageurs cependant qui ne laifoient pas profefFion des Sciences, n'en ont pas moins fourni que'ques unes de fidèles & intereflantes ; l'Auteur de cet Ouvrage en a recueilli tout ce qui peut avoir quelque rapport avec le but qu'il f'eft propofé.
Parmi les differens Peuples qui occupeut ces contrées , les Yoti- kamires ont aflez de reflTemblance avec les Yakoutes relativement à la
o
langue & aux manières de vivre. Les TJchouktfches refî"emblent beaucoup aux ïnfulaires les fins Septentrionaux. Les Kamtjchadales ont quelque rapport avec difi^érens Kouriliens, ^ avec ks habit ans de quelques autres Isles Orientales, Les Koraiks font pour ainfi dire la nuance entre les Peuples Tfchoukttches & Kamtfchadales. Cepen- dant ils difFcrent tous les uns des autres beaucoup plus qu'ils ne fe reflemblent, foit par les moeurs Nationales, foit par rapport aux lan- gues & manières de vivre &c. il n'efl donc pas poflTible de remonter à leur otigine, ou à leur parenté, ou à d'autres relations Nationales, jusqu' à ce que l'on en ait des connoiflances hiftoriques plus exaftes, ou des obfervations plus fui vies. L'auteur, n'ayant en vue que leur Con_ ftitution actuelle, les comprend ibus le nom des Peuples les plus Orien- taux de la Sihirie^ non pas à caufè de l'origine, qui pourroit peut-être les rapprocher les uns des autres, mais feulement à caufe de la proximité des Territoires où ils ont leurs établiflemens.
• LES
LES YOUKAGUIRES.
Les Yoiikngtdres , ou les Youkngues font un Peuple encore afTez coa- fidérable, qui fait Tes marches nomades dans les contrées les plus Septentrionales du Territoire des Yakoutes, & même fur les côtes de la Mer glaciale, à l'Orient de la Lénay depuis le fleuve Yama, jus- qu'au Kolyma.
On prétend que les Conquérans Rufles qui avoient fubjugué la Sibirie, connoiflbient les Youkaguires & les Yakoutes presque en mê- me tems, mais comme les premiers occupoient les contrées les plus Septentrionales ^ les plus rudes, & les plus inacceflibles, les premiers Youkaguires qui fe foumirent, ne furent rendus tributaires qu'en i63g, après avoir fait,, les armes à la main, toute la réfiftance poflible. Jusqu'alors le cheval étoit un animal inconnu pour eux, cependant les Yakoutes en ont, ne pourroit-on pas en conclure que les You- kaguires doivent avoir occupé pendant une longue fuite d'années le pays froid, marécageux & montagneux, où ils fe trouvent adluel- lenient.
Cinq de leurs Races font préfentement leurs courfes Nomades fur [a partie inférieure du Yaina, elies font taxées à raifon de 287 arcs & payent leur tribut à Ouftyamskoye Simowye^ cet endroit eîi fitué au Nord de Yakoutzk, dont il cft éloigné de ii84 VVerftes. Quatre Races Youkaguires fe trouvent aux environs d' Oudyadinskoye Siinowye, fur la baffe Indiguirka & fur l Ala/éya-, deux rivières qui fè jettent dans la Mer Glaciale 5 ces quatre Races relèvent d Alajeyiskoye Syma- uye, fîtuée au Nord - Nord - Eft de Yakoutzk, dont elle ell éloignée de i3<^9 Werfles. Vingt de leurs Race.-, font éûablies iur la partie in- férieure du Kolyma, eJes iont évaluées à 677 tètes, lèpt de ces Races portent le nom de Youkaguiri, toutes payeiit leur tribut aux bureaux établis fur le Kolyma, le dernier de ces bureaux e{\ lîtué au Nord-Efl de Yakoutzk, & en eft éloigné de 1914 Werfles, à 100 Werftes de l'embouchure du Kolyma dans la Mer glaciale. Toute la
I 3 Nation
t^ LES YOLîKAGUIRES.
Nation eft taxée à raifon de 954 têtes , mais ils font tellement disper- fés dans leurs déferts, qu'en y comprenant ceux qui ne (ont pas en- régiftrés, les femmes, & les cnfans, on peut bien évaluer la Nation au quadruple des mâics tributaires.
QLiant à l'extérieur & aux ufages Nationaux, les Youkaguires reffemblent aux Yakoutes, leur manière de vivre les approche des Samoyedi. Leur kahilhnent cû un compofé de modes Yakoutes & Samoyèdes. Leur langue a beaucoup de termes Yakoutes, mais pas affez, pour qu'on puiiTe la prendre pour une dialede de la langue Yakoutc, car ces deux Peuples, parlant chacun fa Langue, ne fe comprennent pas du tout. Leur culte Idolâtre refîcmblc à celui des Yakoutes. Us s'abftiennent de tout commerce avec leurs voilîns, & vivent toujours pour eux & féparés, cette circonftance paroît confir- mer la conjedure que les Youkaguires font un Peuple originaire & tout particulier.
Ils font leurs marches mnbulames à la manière des Yakoutes, & ont des baraques portatives, la chafle, la pêche & les Rennes fournil^ fent leur fubfîilance. On prétend que les Antails, Race ainll nommée par les Koraiks, n'ont que des Rennes tigrés. Leur manière de faire la cuifinc eft la même que celle des Yakoutes. *)
Les Youkaguires aiment l*yvrejfe & une imagination échauffée, pjus que tous les autres Peuples Septentrionaux, aufTi le tahac ^ le champignon enyvrant Çont-'As fort en vogue chez eux. Il y en a qui mangent jusqu' à quatre de ces champignons, & Steller raconte qu'ils ont foin de ne pas perdre l'urine des enyvtés, car ils la boivent, & elle leur rend le même fervice qu' à ceux qui ont mangé de ces champ gnons. Les Schamans Youkaguires & Toungoufcs-Lamoutes. avant leurs infpirations avalent toiàjours une bonne dofe de pareille urine. L'ufage de ces champignons ne produit ni un échauffement lenfible dans le fang, ni une circulation accélérée,
mais
•) V, p. 223. 3 Coll.
LES YOUKAGUIRES. ti
maïs les nerfs en font tellement affeftés, que plulîeurs d'entre eux durant ryvreifc font dans un tremblement continuel. Ces yvrognes deviennent ftupides dans la vieillefTe. Durant les effets de ces vapeur^ ils s'imaginent être d'une taille gigantesque, ou d'une grolTeur prodi- gieufe, & croyent pofléder de grands tréiors. Il y en a, qui cou- chés fur le dos, chantent des chanfons remplies de fleurettes & de belles imaginations, d'autres difent des extravagances fur T avenir &c. Au plus haut degré de cette yvrefle ils crient & font beaucoup de ta- page, ju qu à ce qu'ils f endorment. Il y en a qui ne fauroient fupporter les effets de ces champignons, dont l'ufage les rend fréné- tiques & furieux envers eux - mêmes; & on dit qu'ils produifent toujours ce funeffe effet fur ceux qui durant l'yvreffc jouiffent d'une femme, c'eft pourquoi ceux qui ont l'efprit préfent empêchent leS autres de joindre les vapeurs du champignon aux irritations de l'amour.
LES
LES KAMTSCHADALES'
a Prcsqu' Isle de Kamtfchatka efl: formée par une Chaine de montagnes pierreufès & infertiles, qui s'étendent au Sud - quart à l'Oueft depuis la teire ferme habitée par les Koraiks, elle efl bor- née par r Océan Oriental, le Golfe Penfchinskoï, & par la Mer d'Oghotzk, & il paroît que les Kourilis, cette fuite d Isles qui en difFérens endroits ('étendent jusqu'au Japon, font la continuation du Kamtfchatka. Ce pays eft iitué environ entre le 5i & <Î2 degré de Latitude Septentrionale, ce n'eft donc pas tant fà proximité du Nord qui le rend fi ftérile, mais plutôt fa fituation Orientale, car félon la carte la plus moderne il l' étend iusqu' au i74 degré de Longitude, le fol d'ailleurs en eft pierreux, rempli de fources froides, dépourvu d'un terrain fertile, le froid y efl fi (ènfible, même en été, que la terre n'y eA fufceptible d'aucune culture, elle ne produit pas même de quoi nourrir des beftiaux. Pour des gens accoutumés à vivre à l'Européenne le Kamtfchatka efl presque inhabitable, & c'efl lans con- tredit l'exil le plus terrible du vafte Empire de Ruffie pour les mal- faiteurs les plus criminels. Les Rulfes ont un petit nombre d'établif- femens dans cette Presqu' L«le, ce font de petits Oftrogs, ou des ha- bitations entourées de palilTades, on les a difpofées de manière qu'oa puifTc protéger le commerce, & avoir l'oeil fur les criminels exilés on eft obligé d' y envoyer de très - loin tous les vivres & tous les approvifionnemens, qu'il faut même transporter à cheval pendant plu- fieurs journées de marche, ce qui coûte de grandes iommes au Gouver- nement. Il eft très - probable que ces rudes montagnes dans les tems les plus reculés ont été habitée^ par des Peuples tout - particuliers, favoir par les Koraiks, dont on parlera dans la fuite, & qui en occu- pent la partie Septentrionale vers le Continent de la Sibirie, & par les Kamtfchadales , qui ont leurs établiffemens dans la partie Méridio- nale de cette Presqu' Isle»
Les
LES KAMTSCHADALES. 73
^- Les Knintfchadales eux - ?nêmes fe nomment Itelmainns, c'eft à dire habitans. Leur Presqu Isle porte fon nom de la Kamtfchatka, ri- vière qui coule à l'Occident, & qui probablement fut ainli nommée de Kontfata-i brave Itelmainn, qui y avoit établi fa demeure.
L'Hiftoire ignore leur origine laquelle efl: d'autant plus incer- taine, qu'ils n'en favent rien eux-mêmes, ni des événemens des tems paffés qui regardent leur Nation, A en juger par leur langue, . par leur figure & leur manière de vivre, les Kamtlchadales font un Peuple particulier, qui a quelque rapport avec différens Infulaires de leur voifinage. Ils ne connoiflent d'ailleurs aucune autre Nation que les Koraiks, quelques habitans des Isles voifines, & depuis peu Jes Rufles, leurs meubles différent totalement de ceux de tous Jes Peu- ples circonvoilîns, & font d'ailleurs aufli lîmples que le befoin le plus indifpenfable puifTe les imaginer, leur manière de vivre leur eft abfp- îument particulière, toutes ces circonftances prouvent affez rancielti- neté de la Nation & de fes établiffemens.
Ils fe divifent ^ fe nomment d'après les petites rivières aux bords desquelles ils ont leurs habitations, & rarement ils changent de fîation. Le Gouvernement les a dirtribués félon les Oftrogs où ils payent le tribut, & qui ont en même tems l'oeil fur eux. Se- lon le denombrement.de i75o lOJlrog Bolfcheretzkoï préfide b, xigS mâles tributaires, ils demeurent tous dans 22 Oftrofchokis , ou petits hameaux fortifiés. Vingt & cinq Ofîrofchokjs , compofés de 938 têtes, relèvent des Ofirogs fupérieur & inférieur de la Kamtfchatka. Vingt & fix Oftrofchokis de 940 mâles, dépendent de Taguilskoï Oftrog. Comme ce dénombrement a été fait avec beaucoup d'indulgence, on peut tripler le noiaibre des têtes tributaires pour avoir la quantité /èomplétte, y compris les femmes & les enfans, mais quand même on en prendroit le quadruple, cette Nation ièroit toujours bien peu nombreufe pour une fi grande étendue de terrain, d'autant plus que dans les Oilrogs les plus Septentrionaux les Koraiks y appartenans ' K font
Î4 LES KAMTSCHADALES,
font compris dans le dénombrement des Kamtfchadales. La petite vérole dans les années j758 & 1759 en a enlevé un grand nombre, & comme ce malheur leur arriva huit ans après le dénombrement» la diminution qu'il caufa parmi eux, donne encore plus de vraifem- blance à la fubdite eftimation de ce Peuple,
Les Itelmainns font pour l'ordinaire d'une -petite taille, ayant lef épaules larges, de groifes têtes, le vifage long & un peu applati, peu de barbe, le nez écraié, les yeux petits, les lèvres minces & les jam- bes a(Te^,^ourtes. Ils font bons piétons, très -endurcis, infenfibles aux variations du tems, & indifterens fur la manière de vivre. Les femmes ont les yeux & les fourcils noirs, la peau du vifage affez délicate, le teint animé d'une rougeur naturelle, elles ont la main jolie & le pied mignon , & font en général très - bien faites.
Les Kamtfchadales ont P imagination vive, bonne mémoire, & un génie imitateur qui les porte a jfiiire tout ce qu'ils voyent avec une grande facilité. Leurs chanfons & leurs petits contes font rem- plis d'efprit & de faillies plaifantes. Ils imitent tout, & ont furtout le talent de contrefaire les difcours & les geftes des étrangers, pour les tourner en ridicule. Ils fe foucient fort peu des moeurs & des ufages de leurs Ancêtres, «St s'ils changent en quelque point, c'eft à leur défavantage, car ils luivent les mauvais exemples & négligent les bons, ils fe donnent rarement la peine d'exercer leur jugement, & oublient trop vite leurs fautes palîées, pour qu'elles puifîent leia- fer- vir d'avertifïement pour l'avenir, qui les inquiète nullement. Us font .d'une extrême curiolité, les longes & les interprétations des longes font pour eux des chofes de fi grande importance, qu'ils y portent toute leur attention. L'amour eft leur pafïïon dominai te, & la bonne humeur, leur marque caradéristique : mais elle fait un fîngulier Gontrafte avec leur inlouciance & leur infeiifibilité, qui leur fait mé„ frifer tous les autres agrémens de Ja vie, & la vie même. La pau_ -«reté ne les inquiète pas, & il n'y a que la faim qui puiffe les déter- miner
LES KAMTSCHADALES» "25
îiiîner à aller a la chaffe, rarement ils s'éloignent de plus d'une jour- née de chez eux, & retournent le ioir pour repofcr dans les bras de leurs femmes. Ils ne le foucient pas qu'un mets foit bien apprê- té, pourvu qu'il y ait de quoi bien remplir l'efîomac, la qualité de quelque liqueur que ce foit ne les tente pas, pourvu qu'il ^ ait de quoi s'enyvrer. Ils regrettent beaucoup les heureux tems de leurs pères, où l'on pouv^oit marcher dans les baraques jusqu* à la cheville des pieds dans une inondation de ce que la débauche avoit fait ren- dre aux yvrognes, tandis que de nos jours il y a à peine de quoi mouiller la plante du pied. Leurs excès en amour vont jusqu' à la beftialité, & les hommes, contre la coutume ^des Orientaux, font les efclaves volontaires des femmes, pourvu qu'elles contentent leurs ex- xeflifs defîrs. La Pédéraftie fe pratique presque publiquement. Les femmes font auffi libertines que les hommes, car non feulement elles font parade avec leurs amans, non feulement elles fe font payer par des aôics voluptueux pour tous Jes fervices qu'elles aiment à xendre aux étrangers, mais elles ont même des pratiques contre nature pour fatisfaire leurs delîrs» L'Académicien Steller^ qui a féjourné long- tems au Kamtfchatka, attribue cette inHitiable volupté à l'ufage jour- nalier de poiffons à demi pourris, au frai de poiflbns, à la graiff© rance, aux oignons qu'ils mangent, & furtout à la fàinéantife dans îa quelle ils paflent leurs jours.
Ils ont des notions très - confufes de ce qu' on appelle honneur, honte DU humiliation, auffi la bonté & un traitement doux n'ont -ils aucune influence fur eux, il faut les mal -traiter fi l'on veut qu'ils foient plus polis, plus ferviables, & moins trompeurs qu'ils le font à l'ordinaire, La volupté ^ PinaBion font les leules chofes capables d'exciter leur envie, auffi ne volent-ils jamais que des femmes & des chiens , ce qui autre fois caufoit à tout moment quelque guerre Natio- nale» Ils lont extrêmement foltrons (J lâches, & n'exercent qu'en cachette leurs adits de vengeance, le moindre danger auquel ils fe trouvent expofés les réduit au défespoirj comme ils n'ont aucune ef-
K 3 pérance
15 LES KAMTSCHADALES.
pérance pour l'avenir, ils font portés à fe délivrer par le îulcide d'un mal préfent, fut-ce même d'un mal imaginaire. Non feule- ment ceux qui font détenus pour quelque forfait, mais auffi ceux qui font mécontens de leur fort, préfèrent fouvent une mort volontaire à une vie gênée, ou aux douleurs d'un^ peine corporelle. Les Kamtfchadales , pires que les anicens Peuples du Nord, qui avoient la coutume de tuer les vieillards dès qu'ils commençoient à être à char- ge à eux-mêmes & à la fociété, cherchent à fe détruire eux-mê- mes, aufTi tôt que la vieillelTe ou quelque maladie les rend infirmes* Ils n'ont pas le courage d'endurer les foufîrances d'une maladie dou- loureufe, & le fuicide en guérit plufieurs pour toujours. Lorsqu'une femme fait des gémeaux, il eft aflez ordinaire de faire mourir Tua des deux, les enfans faibles, ou qui naiflent avec quelque défaut ont le même fort à attendre. Lorsqu'une, femme enceinte fe trouve trop incommodée de fa groflefle, elle ta'che d'avorter, pour être moins gênée dans fon libertinage. Les malades, & les malfaicleurs fouffrent la mort, même la plus terrible, avec un grand ikns froid.
Les Kamtfchadales n'ont d'autres connoifTances que celles qu'ils peuvent acquérir dans la Iphère étroite de leur exiftence bornée, & luivant les impulfions de la fimple Nature, ils n'ont ni écriture, ni hiéroglyphes, ni aucune efpece d' inflrudion. Ils ont leur langue Na. iionale & particulière, laquelle paroît tenir du génie de la langue Mongale, elle efl très - difficile à apprendre d'autant plus qu'ils îi' adoptent aucun terme étranger, car lorsqu'ils font obligés dénom- mer des chofes qui ne font ni dans leur langue, ni dans leur con- ftitution, ils inventent eux-mêmes des termes plus ou moins analo- gues à ceux de leur langue qui expriment à peu près les mêmes cir- conflances , ou quelque rapport avec ce qui eÙ. d' ufage chez " eux. Ils comptent depuis un jusqu'à dix, & doublent les dixaines en aug- mentant, mais ce font de fi foiblcs Arithméticiens qu'ils ne fauroient gueres parvenir à la première dixaine l'ans fe fcrvir des doigts. Lors- qu'ils veulent exprimer une quantité qui leur paroît innombrable, ils
baifTent
LES KAMTSCHADALES, ît
baiflent les doîgts, ou bien ils portent les deux mains à la tète pour empoigner les cheveux, comme pour dire} il y en a là plus que JQ n'ai de cheveux fur la tête.
Leur année Solaire eft compof^e de l'année d'été & de î'aa d'hyver, les Tawa ou les L'unaifons en font les divifions, les Lunai- fons elles - mêmes font nommées d' après les périodes de la Nature, Je Koakouatfch par exemple efl: le mois où le Coucou commence à fè faire entendre ; mais au refte ils ne comptent pas les jours. Lors- que quelque événement moderne a été remarquable pour eux, ils en font une époque, telles font leurs époques de révolte, l' époque de la petite vérole &c. d'après les quelles iis comptent les années. -
Leurs fociétés font diftribuées far familles. Chaque famille occupe un Oftrofchock ou un hameau particulier, compoîé d'un petit nombre de ménages , & fitué pour la plupart dans le voifinage de quelque rivière. Les jeunes garçons qui ie marient i'établiffent dans le hameau de la maric-e. Lorsqu'un vil!;ige devient trop peuplé, il fe répare & en forme un nouveau, qui cependant ne f écarte pas du ruifleau où la banche primitive efl établie. Le plus ancien de ces villages, duquel ibnt iiTus les hameaux co latéraux, jouit de quelques prérogatives, parcequ' ils prétendent qu'il étoit la demeure d'un des fils du Fondateur de la Nation Kamtfchadale, qui doit avoir été en niême tems un defccndant de Koutka, qui efl la Divinité de ce Peu- ple. On a quelque déf rence pour les Anicens des villages, mai^i leur fupériorité efl très -bornée. On ne punit que les voleurs & les afîaf- fins. On marque les doigts d'un voleur par des brûlures, afin qu'on puifle le reconnoître & l'abhorrer. Lin affairin efl livré à la difcré- tion des parties léiees, qui alTez fbuvent lui font lùbir de cruels trai= temens.
Autre fois il arrivoit fouvent que des villages entiers fe faifoient la guerre ^ furtout à caulë des femmes qu'ils aiment beaucoup à fe voler les uns aux autres, ces petites guerres occafionnèrent peu à
K 3 peu
ts LES KAMTSHADALÉS, '
peu les petites dignités de Toyons^ c eft à dire de Comraandans, oiî de Chefs de partie, ces Chefs tâchèrent de vaincre les ennemis, & enlevèrent les femmes, les chiens, & les autres biens d?s vaincus. Ils étoient furtout fouvent aux mains avec les Koraiks, & furent tour à tour vaincus & vainqueurs. Jamais ils ne f ' attaquoient en rafe campagne, ni dans leurs guerres Nationales, ni lors de leurs différen- tes révoltes, mais ils yenoient furprendre les ennemis .dans leurs .ha- bitations, ou bien ils tâchoicnt de leur faire quitter les -poftes avanta- geux, où ils n'ofoient les attaquer. Lorsqu'un village fe trouvoit bloqué fans eipérance de pouvoir .déloger les ennemis , les hommes affez fouvent mafifacroient tout ce qu'il y avoit de femmes dans le village, après quoi ils fe tuoient eux-mêmes^ plutôt que de fe rendre aux affiègeans, fâchant bien que les vainqueurs ne leur feroient pas un traitement moins dur, i'ils tomboient entre leurs mains. L'arc & la flèche, la pique & la maffue font les armes offenjîves ^ défen- Jîves dont fe fert cette Nation j leurs piques «St leurs flèches font armées d'os pointus au lieu de ferrure.
Leur Jttuûtion aBuelle ne leur permet plus ces fortes de cartels Nationaux, les relations politiques où ils le trouvent, font à peu de chofes près, les mêmes que celles de la plupart des autres Sibiriaks, Ils ont des Infpedtcurs Rufles, & on leur fait donner des otages pour plus de sûreté. ,Chaque mâle tributaire doit fournir une peau de marte Zibelline, mais ils peuvent aufli l'acquitter du tribut en four- nilfant d'autres fourrures, dont la quantité, ou la qualité falfe T équi- valent d'une Zibelline, les Commiffaires acceptent même une quantité équivalente d'une certaine plante ^) dont on fait de l'eau de vie.
Les Kamtfchadales depuis un tems immémorial habitent des vil- lages ^ des hameaux à demeure, autrefois ils avoient la coutume de fortifier leurs habitations aufîi bien qu'ils pouvoient, en les entou- rant
\
•) Heracleum Sibiricum Linn:
LES KAMTSCHADALES, *t9
Mnt <3e palifîadès, ou bien de remparts de terre, ou de monceaux de pierres, les Rufles ont donné à ces fortifications le nom d'Oftro- fchokis, ou de redoutes, & cette dénomination leur eft reflée, quoi- que de nos jours on ne ToufFre plus que les Kamtfchadales fe retranchent dans leurs hameaux. On trouve dans leur pays une ii grande quan- tité d'anciens villages démolis, que, s'il étoit permis de juger par leur nombre, il faudroit que la Nation des Itelmainns eût été autrefois beaucoup plus nombreufe qu'elle ne l'eft de nos jours. Chaque mé- nage a une baraque pour l'hyver «Sr une autre pour l*été. Le Ko-> Jbutfch, c'eft à dire la baraque dhyver reprélente un quarré, elle eft crcufée en terre jusqu'à cinq pieds de profondeur, on l'entoure de palilfades, & la couvre de chevrons pôles à plat, de branchages, de foin & de terre. . On y entre par un trou en defcendant fur une poutre qui fert d'efcalier & dans laquelle on a taillé des marches; vis à vis de l'entrée, au côté oppofé, le trouve un autre trou, & l'un & l'autre lervent en même tems, de porte, de fenêtre & de chemi- née, car la fumée n'a point d'autre paflage, c'elï auffi par le moyen de ces deux ouvertures que l'air le renouvelle dans ces efpeces de caveaux. Les Pehms ou les baraques -pour l été font conflruitcs fur des piliers & relTemblent à des colombiers, elles font élevées d'envi- ron deux brafles, les unes lont rondes, d'autres ont une forme angulaire. Les piliers par le haut font un peu inclinés les uns verd- ies autres, ce qui donne à ces baraques une figure de cône; Les côtés & le toit font faits de bois, & on Tes couvre avec une herbe fort longue. Elles Ibnt petites, on en place plufieurs les unes à côté des autres, des planches pofées entre deux fervant de pont, en font la communication. Comme ces baraques ne font pas fort folides, le vent, pour peu qu'il foit fort, le: ébranle beaucoup, de ibrte qu'el- les penchent tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Comme en été le' terrain ell très - humide, il étoit néccffaire d'avoir des^ demeures éle- vées. Au bas des baraques on attache its- chiens»-
Toute leur économie^ eft très - pauvre. Dans leurs niches" d'hy- ver les couches ibnt féparées par des perches; àQ& nattes d'iierbe
So LES KAMTSCHADALES,
leur fervent de lits. Leurs Koatfcht hâtas ^ les Bdîdars font des na- celles ^ des chaloupes faites de bois, elles font liées & affermies par des os de baleine. Leurs traîneaux font auffi étroits que ceux des Oflyaks & des Toungouies, alfez longs & fort légers, un panier fetn- blable à une boîte en fait le corps, & les chiens font les courjters qui les voiturent. Les fouliers dont ils Je fervent four marcher fardeffiis la neige ^ font les mêmes que ceux de plufieurs autres Peuples Septen-" trionaux. Ils ont des outres faites des intelHns de différens grands animaux de mer; tous leurs autres vafes iov^t de bois ou d*écorc« de bouleau. Autrefois leurs haches & leurs couteaux étoient des pierres, qu'ils frottoient & aiguifoient jusqu' à ce qu'il y eût quelque tranchant, les arrêtes des poiflons leur fervoient d'aiguilles. De nos jours ils ont des marmites, des haches, des couteaux, des aiguil- les &c. quelques uns ont même différens vafes de métail, & des vafes vernis du Japon.
Dans le choix de leurs alimens ^ de la loiffon ils fe font moins écartés des ufages de leurs pères qu'ils ne l'ont fait à d' autres égards. Les Kamtfchadales aufTi bien que les Toungoufes (v, p. 5g), & d' autres Payens Sibiriaks mangent de toutes les efpeces de quadrupèdes, de vo- latiles, & de poifTons, cependant ils f ' abfliennent des lézards &c, & ne mangent des chiens & des fouris qu'en cas de difette. Les cada- vres des baleines, des chiens de mer, & d'autres animaux marins, que la mer jette fur leurs côtes, font fort à leur goût. Ils mangent des racines fauvages, différentes plantes & fruits fauvages, & féchent à l'air les poiflons, les racines & différentes chairs pour en faire des provilions d'hyver. Comme ils n'ont aucune efpece de befliaux do- nieftiques, il leur arrive moins fouvent qu'à d'autres Sibiriaks - paffeurs de manger des quadrupèdes crevés. Les préparations de leurs alimens- font finguliêres, mal -propres & dégoûtantes. Au primtems ils man- gent la pellicule qui fe trouve fous l'écorce extérieure du bouleau & du laule, ils en font un hachis mêlé de frai de poiffons, de là vient que dans cette faifon leurs excrémens reffemblcnt à du tan. Leur
Séléga
LES KAMTSCHADALES. Sr
SèUga eft un mets compofé de fruits fauvages, de racines & de la ■ plante au lucre *) ils le font frire au feu avec de la graiiïe ou avec de r huile de poiffon. Yokala font des dos de poiflbns féchés à l'air, ils les mangent tout - cruds. Pour conferver le frai y ils le font iëcher à l'air. Tfchoupriki font des poiflbns rôtis pour ainfî dire à la fumée, leurs Hoiirgot eft une efpece de bouillie de poiffons pourris dans des trous faits dans la terre, ils les laifîent corrompre à un tel point qu'il faut les en retirer avec des jattes. Ce fale ragoût re'pand une puanteur horrible, mais un Kamtlchadale le touve fort bon. îls ne font gueres ufage du fel, & le pain leur eft abfolument inconnu.
L'eau eft leur loi([on ordinaire, au primtems ils boivent de l'eau de bouleau, ils font une e/pece de thé avec les feuilles de Lyfimachie ou d'Onagra, **) & prennent pour varier des bouillons & de fa iàuce au poiflbn. Les hommes aiment beaucoup à s' enyvrer, autre- fois ils ne pouvoient fe procurer ce plaifir que par l'infufion du cham- fignoii enyvrant ***) qu'ils faiioient bouillir avec des feuilles d'Ona- gra. De nos jours ils ont en outre le tahac, qu'ils fument auffi dans cette intention, & ils l'aiment beaucoup. Les Kofaks après tout leur fournilTent une liqueur de leur invention, c'eft une efpece demi de vie faite de feuilles fermentées de la plante au jus iucré, & du ilic de différens fruits iàuvages. Les femmes ne s'enyvrent jamais, <Sr préfc- rent certain autre plailir dont on jouit mieux fans les fuiîitcs de f y V relie-
L'ancien habillement des deux fexes diffère à piufîeurs égards de leurs modes actuelles, ils ont confervé à la vérité leur coflume Natio- nal, mais avec beaucoup d'imitation d'habilJcmens étrangers. Un
L Kam~
•) Heracleum Sibiricum Linn.
**) Les Kamtfchadales l'appellent Kyprî, c'efl: l'Epilobium.
•*•) On en a parle' à l'occafion des Oftyaks & des Youkaguires, voyez la page loa. I ColL & la page 70. 3 Coll.
sa LES KAMTSCHADALES.
Kmntfchadûîe vêtu à la manière ancienne de fin pays porte fur la peau nue une ceinture de peau qui lui fert de cu.otte, ehe eft joli- ment brodée, pardevant eft attachée une bourfc, & par derrière un tablier de peau, de Ibrte qu'il marche presque tout - nud. Lorsqu'ils font chez eux, ils fe mettent fouvent ainfi en négligé, & c'eft auffi avec cette ceinture qu'ils alloient autrefois à la chaffe & à la pêche pendant i'été. De nos jours ils portent des chemilës, mais ils ont Gonfervé leur ceinture & la mettent pardeffus la chemilè. En hyver ils portent des culottes & des caleçons. Les caleçons font de peau tannée, ils s'appliquent afifcz étroitement aux cuiffes, & s'attachent audeffous des genoux. Les culottes ibnt faites de fourrures, les poils en dehors, elles font longues & detcendent jusqu'aux talons. Autre- fois ils s'entortilloient les pieds avec de l'herbe, ou bien ils portoient des chauffons, ou des bottes fur les pieds nud^j préfëntement il y en a un affez grand nombre qui portent des bas. Leurs foidiers ou leurs bottines font faits de peau de chien de mer, ou de peau de pieds de Rennes, les poils tournés en dehors; il y en a aufli qui font faits de peau de poiffon. Leurs fouliers de parade ibnt compo- fés de différens lambeaux de pelice & de peau colorée, dont les pie- ces font très -bien coufues enièmble, les iouliers Ibnt joliment brodés & on les attache avec des cordons que l'.on paffe autour de la che- ville du pied. Leurs Ju/îaucorps Ibnt deux chemilës de pelleterie, au- trefois on les portoit lur la peau nue, de nos jours ont met d'abord une chemife de toile quand on en a, ou bien une chemife de toile de coton, ou de Nanquin, ou deibie; ils achètent toutes ces différentes étoffes des Ruffes. Leurs Parkis font des felices de de fous ^ faites comme des chemifes, ayant par enhaut un trou fî étroit, qu'a peine la tête y peut - elle paffer, les manches & les pans defcendent jusqu' aux genoux. Ils ne mettent pour l'ordinaire que cette pelice de def- fous, elle eft faite de peau de Renne ou de peau de chien de mer, & avec de l'écorce d'aune on donne une teinture brune à la furface intérieure, par le bas il y a une broderie élégante à la Toungoufe, de la largeur de 3 à 4 pouces, garnie de franges & de paquets de
poils
LES KAMTSCHADALES. 83
poils aflez longs; ils portent cet habit tantôt de l'un, tantôt de l'au- tre côté, niaii pour la plupart les poils en dedans. Leur Kouklanka eji la -pelice de dejfus, elle reflemble pareillement à une chemife, mais elle eft ouverte par enhaut & par enbas, & faite pour l'ordinaire de peau de chien, 11 y en a auffi de peau de Renne. Cette féconde pe- lice eft plus longue & plus ample que la première & defcend jus- qu'aux pieds. Le col en eft garni de poils de chiens, longs & velus ; le col auffi bien que le bord inférieur & les manches lont ornés d'une bordure large de fourrure ou de broderie, toujours il y a des franges à ces bordures, & les paquets de poils y font prodigués afin ' de donner à cet habit un air fauvage. Au col ert attachée une bourfe de fourrure qui defcend fur le dos, elle peut couvrir la tête & fervir de bonnet comme celles des Oftyaks *^, une pièce de peau de chien eft attachée par devant, on s'en couvre le vifage pendant la nuit. Cette féconde pelice fe porte toijjours les poils en dehors'. Autrefois ils avoient des bonnets d'hyver faits de fourrure ou de plu- mes d'oifeaux, d'autres attachoient autour de la tètQ une courroie à la quelle il y avoit quelques lambeaux de pelice. En été ils portoient un chapeau de bois, ou d'écorce d'arbre, ou de bouts .d'aile de dif- férens volatiles, ces chapeaux de plumes font tout à fait femblables à ceux qu'on voit chez les habitans du continent de l'Amérique, fitué à l'Orient du Kamtfchatka. Préfentement les bonnets à la RufTc font plus à la mode chez les Kamtfchadales.
Les femmes portent des culottes, & de nos jours des chemifès & des bas, des fouliers,' des brodequins, des pelices de deffous & de deflus, le tout comme les hommes. Les Kouklankis des femmes ont par derrière une pièce pointue & pendante, ces pelices de deffus font pour l'ordinaire garnies de bandes de fourrures fines, elles font mieux bro- dées que celles des hommes, & faites de manière qu'on puifTe les porter
L 2 les
•) V. p. 100. I ColL
S4 LES KAMTSCHADALES. -*.
les poils tantôt en dehors & tantôt en dedans. Les femmes Kam- tfchadales portent toujours des gants même pendant la nuit. Autrefois les filles arrangeaient les cheveux à la Tatare, en les mettant en- quantité de petites trèfles, qui tout autour de la tête defcendent fur les épaules & fur le dos *); de nos jours elles féparent la chevelure en deux par le iommet de la tètQ, & la ramaflent dans la nuque^ pour en faire une trèfle ornée de rubans, de perles de verre &c., el- les portent en outre un, bandeau fur Je front. Les femmes mariées niettoient ci- devant les cheveux en plusieurs petites tiefies, dont les extrémités étoient toutes ramaffees en une feule, à laquelle on mêloit quantité de cheveux poftiches, Préfentement elles portent des mou- choirs autour de la tètQ^ ou bien elles mettent, des bonnets de fem- me à la Rufle *■"). Leurs colliers étoient autrefois des bandes de peau ornées de différentes clincaillerieSj de nos jours elles ont des colliers de perles de verre.
Préfentement c'eA afliez la mode parmi les femmes ICamtfcfiads- les de s'habiller tout à fait à la Rufle, lorsqu'elles veulent fe parer j leurs habits de parade lont faits de drap de couleur; les hommes même portent des juftaucorps à boutons & des bottes à la Rufle- Les femmes parées portent des chcmifes de foie à manchettes fl^^s Sa- rafanis à la Rulfe, ou des robes en forme de chemifes, des pantoufles & une efpece de turban iait d'un mouchoir de ioit qui eiî plié au- tour de îa tête & tient lieu de coëffe. Une parure de femme à Ig mode coûte au Kamtfchatka jusqu' à cent peaux de Zibellines ou de renards, que le mari amafle comme il peut, fouvent par em- prunt chez fes parens. Autrefois ces gens ne fe lavoient jamais, préfentement les femmes mettent même du rouge & du blanc, le blanc ie fait avec du bois pourri & avec du verre de Ruffie calciné ***)^
le
•) V. p. 19. 2 CoH.
'*) C'eft une efpece de cîiapeau» ayant une pointe relayée, on l'appeile ICt-
1 o:chnik en Ruflîe» ***'i Seienites,
LES KAMTSCHADALES. 85
h rouge fe prépare d'une plante marine *) & de graifîe, dont elles fe frottent les joues.
Les hommes palTent la plus grande partie de leur tems dans îa volupté & dans la fainéantilè, & ne fè ibucient de rien, ceux qui veulent bien s'occuper de quelque chofe, vont à la chaiïe, à la pêche, & donnent quelques petits foins à Teur ménage. La chajfe fournit des Zibellines, des renards, & différens autres gibiers, mais elle péri- clite de jour en jour, c'eft déjà un chaffeur fort heureux & fort actif qui prend dix renards pendant tout un hyver. lis font très - adroits à la pêche, & fa vent profiter à tems du paflage des poilfons. Us ont des filets de fil d'ortie, des fourches à trois pointes comme celles des Toungoufes (v» p. 52) & pèchent pour la plupart dan^ leurs nacel- les. Les hommes s'occupent d'ail.eurs de la conftrudtion des baraqucg & des nacelles ils font les traincaux, les meubles taillés en boii, ils coupent du bois de chauffage & de conftrudion, font les arcs & les flèches; les armures de ces dernières Ibnt des morceaux de fer de fonte pris de quelque marmite caffée, qu'ils favent forger à froid. Us coupent les herbes pour eh faire des nattes, & contre la coutume d'autres Nations, ce font les hommes qui font fa cuffine. Ils fe foutiennent & s' eritf aident les uns les autres, non pas par manière de commerce, mais par amitié, & tout ce qui eft en leur pouvoir, ils le font pour obliger leurs compatriotes, ils vendent aux Koraiks des Zibellines^ des renards, des féaux de chiens blancs , ^ des cham- pgnons enyvrans Jechés, ces ventes fe font par troc, & les Koraiks leur donnent en échange des peaux de Rennes & d'autres fourrures. Plufieurs d'entre eux prennent fervice dans les détachemens de Kofaks qui font des voyages aux Isles voifines du Kamtfchatka, d'autres y vont avec des marchands RufTes qui y commercent, & comme ils peu- vent fervir en même tems de matelots, de chafTeurs, & d'interprètes^ ils fe rendent par là très -utiles aux RufTes.
L 3 Les
•) Sertuiarîa,
85 LES KAMTSHADALES,
Les femmes Kamtfchadales s'occupent à tanner, à filer les orties, à faire des nattes & des corbeilles, à fécher les poilFons, eLes prépa- rent la colle de poilTon, font des provifions de racines, de baies, & de plantes, furtout de cette plante au fuc fucré qui croît dans ie pays. Les peaàx /è préparent pour l'ordinaire en les raclant pour en ôter les poils, après quoi on les frotte de graiffe & de frai de poif- fon & on les foule à tours de bras. Pour préparer le chamois de peau de Renne, on laiffe fermenter les peaux avec de i'écorce d'aune & avec une décodion de la même écorce. Les femmes Kamtichadales font de bonnes couturières, elles lavent très - bien piquer & broder, & fe fervent indiftindtement de fil & de nerfs de quadrupèdes, autrefois elles n'avoient pour coudre que des poinçons d'os pointus, dans la fuite elles fe fervoient d'aiguilles du Japon, de nos jours ce font les RufTes qui leur en fourniffent. La Jj/ure d ortie n'efl employée que pour en faire des cordes & des filets pour la pêche. Les<T^eaux de baleines & d'autres poiflbns fourniffent la colle de poijjon. Ceux qui ont des Rennes en abandonnent le foin à leurs femmes, ce font aufïi les femmes qui gardent les chiens & leur portent à manger.
Quoique les Kamtfchadales imitent les RufTes partout oIj ils peu- vent il y a pourtant encore un grand nombre d'ufages particuliers^ qui fe perpétuent chez eux, & dont quelques uns font vraiment fingu- liers & dépendent de la Nature du pays & de la rudefle du climat. Ils aiment à faire du feu par le frottement, & par préférence au bri- quet & à l'amadoue. Ils font un petit trou dans un bois fec, dans lequel ils mettent un petit bâton, & le font tourner rapidement entre les deux mains jusqu' à ce qu'il prenne feu, de l herbe féchée & battue leur fert d'amadoué. Comme /^/ chiens font leurs feuls animaux do- mefliques, ils en ont un grand nombre & en font beaucoup de cas; on les nourrit avec des arrêtes, & avec des reftes de gibier & de poif- lbns. Ils font grands, robuftes & reffcmblent beaucoup à des loups. Outre les fervices qu'ils rendent à la chafTe, ils voiturent les traî- neaux en hyver. Un chien de ce pays peut tirer jusqu'à 80 livres.
Ou
LES KAMTSCHADALES 8*?
On les'attè.'e deux à deux, & félon la charge, ou la longueur du voyage, on en met 4, 5, ou 8 devant un traîneau. Là où il n'y a pas de chemin battu le condudcur prend le devant pour frayer le che- min a l'aide de fes louiiers longs & plats, en montant quelque élé- vation il faut toujours delcendre du traineau & aller à pied pour ne pas trop fatiguer les courfiers, mais en delcendant ils vont avec tant de rapidité, qu'on risque l tout inftant de fe cafler le cou. Ils peu- vent faire un chemin de loo Werftes (28 lieues de France) dans l'elpace de i5 heures fans s'arrêter» Les Kamtfchadales fe couchent tout-nudi & dorment fur des nattes d'herbe & fur des pelices, en fe couvrant de leurs habits. Ils font en tout d'une grande malpro- preté, pareffeux & ne fe fouciant de rien, auffi fe trouvent -ils fou- vent expoféi à la plus dure indigence. Ils mangent après leurs chiens dans les. mêmes vales lans les nettoyer» Us font pour 1* ordinaire remplis dé vermine, dont ils s'amufënt à la Toungoufe, c'eft à dire ils l'avalent. Us laiflent croître les ongles dans toute leur gran- deur & lont pour la plupart tout- couverts de mai - propreté. Avant que les Rufîes leur euffent fourni des marmites de fer & de cuivre, ils ne favoient affréter les alimens qu'en mettant des pierres rougies au feu dans les auges où ils faiibient bouilir les poiirons, les chairs &c. Outre le fard les femmes Kamtfchadales tâchent de fe rendre belles & de plaire en fe plâtrant le vifage avec la pellicule qui fe trouve fur les boyaux des ours. Il y en a qui afiedent de por- ter des voiles, du moins eles détournent les yeux lorsqu elles rencon- trent un homme qu'elies ne connoiffent pas» Ils mangeaient ci- devant quand l'appétit les en avertiflbit, aduellement ils prennent des repas réglés, comme ils mangent tout à froid, ils ont presque tous de belles dents. Chacun prend fa part devant lui fur une planchette qui lui fert d'afîiette, & les doigts font les fondîions de la cuillier & des fourchettes. /// /ont grands inangexxrs ^ boivent beaucoup. En fe couchant chacun met à côté de fon lit un vafe rempli d eau & le vuide pendant la nuit. Us font hoffitaliers malgré leur indigence, mais leur hofpitalité eft originale. L'hôte, pour faire les honneurs de
chez
s 8 LES KAMTSCHADALES.
chez lui chauffe confidérablcment fa cabane d'hyver, & à force de follicitation il oblige fon convive de fe furcharger des mauvais mets qu'il lui préfente. Plus la débauche fait vomir ce dernier, & plus le premier lui offre à manger. Lorsqu'il lui a fait faire tous les excès poffibles, il n'y a rien qu'on refufât à un homme qui a H bien reçu le rigal de l'hôte. Ces feftins cependant ne fe donnent pas trop fouvent, & on s'invite l'un chez T autre avec difcrétion, d'ailleurs ic convive apporte un préiènt à Ion hôte ,-& celui qui traite, peu après fe fait régaler à fon tour. Cet ulàge eft utile & économi- que chez des gens qui n'achètent rien, ni par troc ni autrement. Celui qui a tué un ours, fajfe pour avoir fait un exploit héroïquey & le brave chaffeur régale lès amis avec des tranches coupées dans le lard de i'ours, elles paffent à la ronde dans la compagnie, & l'un après l'autre en arrache un morceau avec les dents.
Dans la vie fodale les hommes cherchent à plaire aux femmes' par des careffes hardies & rudes, par l'affiduité & les petits foins, par la foumiffion & l' obéiffance. Les hommes entre eux fe traitent froi- dement, on ne fe ftlue pas, on ne s'incline pas, on ne fe donne pas la main, on ne fe baife pas, & ne fe fait aucune autre politeffe. Les injures qu'ils fe difent en cas de difpute ou de querelle font Kofcha, Kodughwitfch , Kana, Kaïktichitfch , c'efl à dire, chien, pen- du, diable, vérole; ils font furtout très - prompts à fe reprocher les uns aux autres les pratiques contre nature par les quelles ils ont cou- tume de fatisfaire de certains defirs.
Leurs diverti/emens font des repas où ils mangent à boivent e'nfemble, ils chantent, & fiflent fur des tuyaux de troncs de choux, ils danfent & fe racontent des hiftoriettes. Le chant eft l'amufement favori des femmes. Elles ont d'affez jolies voix & chantent des chanfons Nationales, ou bien elles compolent des impromptus. Les. danfès Kamtfchadales font pantomimes & reffcmblent beaucoup à celles des Oftyab *) , ils ont auiTi des danlès Kouriliennes , qu' ils ont adop- tées
■■^) V. p. 104. I. Coll.
LES KAMTSCHADALES 89
tées des habitons des Mes du même nom. Tantôt les hommes & les femmes danient enlèmble en chantant, & tantôt chaque lexe danfè à part. Les dieux, les héros, les aventures de chaffe, & celles de leurs Ancêtres font les fujets de leurs cofites & de leurs hiftoricttes fabuleufes.
Un mariage Kanitfchadale fe fait fans aucune folemnité ni afte religieux, attraper une fdle eft leur expreffion pour dire fe marier. Chacun eft maître d'avoir autant de femmes qu'il veut, mais ils n'ont gueres le courage d'en prendre plus d'une, par- ceque les maris font Ibus la féruie de leurs femmes. Celui qui veut fe~^ marier, fait l'amant dans la cabane des parens de fa belle, en fai- fant f officieux & en s' offrant à toutes fortes de foins & de fervices, Torsqu'il n'a pas le bonheur de plaire, on refufe (es fervices. Pen- dant que le galant fait f amour à ia beile, il épie le moment favora- ble pour l'attraper, ceft à dire pour introduire Ion collier dans ,^les haut - de - chauffes de la fille, les femmes mariées qui fe trouvent à cette cérémonie font leur poffible pour l'en empêcher, même en lui donnant des coups, qui fouvent paffent la raillerie. Après cette galanterie, les jeunes gens vivent enfemble fins aucune autre formalité, & demeurent dans la cabane des parens de la^nariée. Leslvamtlcha- dales mettent très - peu de valeur à cette certaine prérogative des jeu- nes femmes, pour la quelle les Kirguiles donnent la préférence aux femmes Kalmoukes*), & en ce point ils reffembîent aux Braliliens & à d'autres Amériquains, dont Ulloa a décrit les ulàges, , de même qu'aux anciens Thraces, au rapport d'Hérodote. Cette circonffance eft caufe que les filles Kamtichadales font très - libres dans leur com- merce- avec les Ruffcs, n'ayant aucun reproche à craindre à ce fujet de leurs futurs maris, ^pluficurs Kofaks ou Soldats de garnifon âvoient autrefois de petits lerrails à leur fervice. Une veuve ne trou- ve point à fe remarier, à moins que fes péchés ne lui euffent été
M ôtés
•) V. p. 167. 2. ColL
90 LES KAMTSHADALES.
ôtés préalablement par le plus haut d^-gré de familiarité accordé à quelqu'un qui veut bien lui rendre ce lërvice; & comme les Natio- naux s'imaginent que cette expiation pourroit faire mourir l'expiateur comme Je défunt mari, les pauvres femmes refteroient veuves, fans les Soldats RufTes, qui ne craignent pas de f expoler à un danger fi équivoque. Les hommes mariés, aufli bien que les femmes, font en amour tous les excès imaginables, comme on Va dit p. 75 cependant ils font les uns & les autres fujets à la jaloufie, & dans les accès da cette nature, il arrive (ouvent, qu'ils fe tuent ou s'empoifonnent, le mari fa femme, ou la femme Ton mari. D'autres font plus iàges & prennent un parti moins violent en échangeant leur femmes infidèles & en les cédant aux galants favoriies. Comme il n' y a pas d' excès de libertinage qui ne foit mis en pratique chez les Kamtfchadales, ils ne font pas non plus la moindre attention aux dégrés de parenté , à l'exception cependant que les pcres & mères, s' abiiieniient de leurs filles & de leuri fils.
Quoiqu'il y ait beaucoup de Jemmes qui font tout ce qu" elles peuvent pour ne pas fe trouver enceintes^ il y en a par contre aufli d'autres qui défirent ardemment de devenir mères, & qui à cette fin ont même recours a des pratiques fuperftitieuiës, les unes ava.ent des araignées, d'autres font venir des Magiciens pour les féconder par kurs fimagrées, cette extravagance fe fait avec folemnité, & tient lieu de fefhvit'^s de noce. Les femmes Kamtfchadales font affez fécondes, il y en a qui ont iusqu' à dix enfans, & pour l'ordinaire elles accouchent avec beaucoup de facilité. Un ami qui vient voir l'accouch'e, donne un nom au nouveau - né, les noms les plus ufités font Kosko, Ptkarigour, Aphaka. Ils ont une tendrefîe exccfTive & très - mal entendue pour leurs enfans, qui au lieu d'obriffance & de foumiffion pour leurs parens, les traitent avec rudeffe & dureté.
Les Kamtfchadîiles font pour l'ordinaire vigoureux & bien for- tans, mais on en voit piufieurs d'eftropiés, ioit par des chutes du
haut
LES KAMTSCKADALES. - .9^
haut des rochers, ou par les accidens auxquels ils font expofés dans leurs traineaux à chiens, qui renverfent facilement. Ils ont les niala-* dies en horreur, & abandonnent les malades fans leur porter les fc- cours & les foins néceiTaires. Le fcorbut, des abcès caufés par un lang corrompu, le mal vénérien, la pleurélie, la cangrène, la jauniffe & des inflammations aux yeux, font leurs maladies les plus communes. Pour fe guérir du fcorbut ils mangent des baies fauvages fraîches, & des poiflbns non - cuits. Le mal vénérien étoit connu parmi eux déjà avant l'arrivée des RufTes. Les inflammations aux yeux font caufées par la blancheur éblouifTante de la neige qui aftecHie cet or- gane. Ils avoient autrefois la coutume d' inoculer la fetite vérole aux enfans, en leur faifant au vifage des égratignures avec des arrêtes de poifTon trempées auparavant dans de la matière variolique. Com- me plufieurs années de fuite la petite vérole ne parut pas chez eux, cette pratique làlutaire fut négligée, maJheureufement le mal y fut transporté en i758 par un foldat, qui longtems avant en avoit été guéri, néanmoins le fléau devint alors fi général & Ix funefte, que les à&i\x tiers de la Nation en périrent
Ils avoient ci - devant la coutume d'abandonner les cabanes où ■ quelqu'un étoit mort, parcequ'ils croyoient que le juge du monde Ibuterrain venoit y faire fa vifite, & que peu après il faifoit mourir tous ceux qu'il y trouvoit; mais comme la confîruâion d'une cabane neu- ve donnoit beaucoup de peine à des gens qui n' avoient ni haches ni pioches, ils prenoient le parti de transporter les malades hors de leurs cabanes, de peur que la mort ne vint les y furprendre quand il feroit trop tard, Préfentemcnt cet ufage, commode fans doute pour les bien portans, mais cruel pour les malades, n'efl plus fi fréquent, cependant ils ont toujours encore une certaine averfion pour les ca- banes dans les quelles il y avoit un mort. Ceux qui dans les tems paires moururent à Y sÀf hors des cabanes, furent dévorés en peu de tem.s par les chiens, p:éientement cela arrive moins fouvent, parce- qu'ils enterrent la pïup^M: des décèdes j quant aux enfans morts en
M a bas
9» LES KAMTSCHADALES.
bas âge, ils les dépofent dans le creux de quelque arbre. Ceux qui ont enterré un déc dé craignent d'être pourluivis par la Mort, & pour lui en oter le pouvoir, ils palTent deux fois par un cercle d'her- bes entrelacées, & prennent deux oifeaux quelconques, dont l'un eft brul»^, & on mange l'autre. Après cette cérémonie ils mangent un poiflbn en mémoire du décédé , & en jettent les nageoires au feu.
Leur ancienne Religion Nationale eft la Schamane, leur culte Idolâtre a une grande reflemblance avec celui des Yakoutes. Douftaegh- fchitfch (f Koutka font les noms qu'ils donnent à l" Etre Suprême. Kanna Jtgnifie le diable , leurs Idoles fe nomment Noufaouîfch ç^ Ka- }nouli, ce font des poupées de bois, placées vis à vis du foupirail qui tient lien de fenêtre dans leurs cabanes. Les Guis^akas font leurs Prêtres Magiciens.
Les Kamtfchadales ont peu de refpedl pour leur propre cro- yance, & peu de vénération pour l'Etre Suprêmes leur penchant marqué pour l'imitation les a portés peu à peu à embraffer le Chri- ftianisme, de forte que de nos jours ils font presque tous convertis, mais ce l'ont d'auffi mauvais Chrétiens qu'is étoient mauvais Payens, ils n'aiment ni ne craignent Dieu, l'idée d'une Providence leur pa- roît ridicule, car toutes leurs perceptions font très - fenfuelles, & ils ne fe foucient pas du tout d'un paradis célefte dans lequel aucun de leurs delirs aduels ne fe trouveroit latisfait après la mort.
LES
93
LES KORAÎKS.
T e nom de cette Nation dérive probablement de Kora, qui en leur ■^langue fignifie un Renne. Ils fe nomment eux-mêmes Koraiks & Koryaks, Ils ocai^em les côtes les plus Septentrionales du Golfe Penfchinskoï , & la partie la plus Septentrionale du Kamtfchatka, jus- qu'au fleuve Anadirj vers l'Occident leur pays s* étend depuis l'Olo- nion, rivière qui fe jette dans le Kolyma, jusqu'à l'Océan Oriental 5 leurs voifins font les Kamtfchadales, les Toungoufes, les Lamoutes, (voyez pag. 43-) & les Tfchouktfches , les contrées où ils font leurs marches nomades, font extrêmement rudes, marécageufes , remplies de rochers, & en pluiîeurs endroits abfolumcnt dépourvues de forêts.
Lhiftoire de ces Sauvages efî enveloppée des plus épaifles té- nèbres, ils n'ont eux-mêmes aucune connoifiance, pas la moindre éducation, & vivent fans écriture & làns lettres, de forte qu'on ne les connoît que depuis les conquêtes des Ruffes. L'hiftoire de leurs voilîns Méridionaux n'en fait aucune mention, d'où l'on peut con- clure qu'ils doivent avoir occupé leurs côtes déjà dans les tems les plus reculés , une circonftance qui donne encore plus de poids à cette conjedure, eft la grande refTembîance que les Koraiks ont avec plu- fieurs Infulaires de fOctan Oriental, & même avec les Peuples qui habitent les côtes de l'Amérique Septentrionale audelà du Goife Pen- fchinko?. On a fait la même obfervation à l'égard des Tlchoukt- fches, qui ont auffî une grande reffemblance avec plufieurs Peuples de r Amérique Septentrionale. Toutes ces différentes Nations pourroient bien être des Colonies Amériquaines , peut être la mer a - 1 - elle fé- paré autrefois ces deux Contincns dans quelque grande révolution naturelle arriv'e à notre Globe, peut-être la formation de cette grande quantité d' Isles étoit-elle la fuite de cette irruption de l'Ocran, & c'efl ainfi que les Colonies peuvent avoir été iéparées de leurs frères AuKriquains , mais on ne iauroit conûater ces conjedures,
M 3 faute
i5l LES KORAÎKS.
faute de reîatiotis hiftoriques, & d'une connoifiance plus e^ac^e des Peuples qui demeurent de J' autre côté du Golfe, comme auffi de leurs langues & de celles des Nations qui occupent la partie la plus Orientale de l'Afie en Sibirie; mais toutes ces connoiflances nous man- quent &^ peut - être fera - t - on encore longtems à ks defîrer.
La Langue Koraike a une grande affinité avec celles des 7/cbouktfcbef & de quelques Infulaires voifins, mais en même tems elle en diffère, & a un fî grand nombre de termes propres & parti- culiers, qu'on peut avec autant de raiion de part & d'autre la pren- dre pour une langue particulière, ou pour une dialecte de la langue Tfchouktfche , & de celle des habitans des Isles Orientales. Les mots de la langue Koraike font long-, ils les prononcent rapide- ment & leur donnent des fons délagréables. Leur Chronologie ne fait aucune attention aux Lunaifons, & ne divife le tems que félon les faifons.
Les Koraiks font (Tune petite taille, ils ont la tète petite, les yeux petits, le vifage rond & maigre, le nez camus, & la bouche grande, la barbe & les cheveux noirs, mais en général peu de barbe, les fourcils font pendans pour ainlî dire. Ils font d'un e/prit lent & borné, fiers de leur pays & de leur confHtution, courageux, foup- çonneux & vindicatifs, mais pour la plupart laborieux, finccres, lufceptibles d'amitié, & fidèles à leurs Supérieurs.
Avant la Domination des RufTes ils ne connoiffoient ni Maîtres ni Supérieurs; la richefïe feule donnoit des prérogatives parmi eux. De nos jours leur Conftitution politique eft Ja même que celle des autres Sibiriaks, ils payent leur tribut en fourrures &c. Cependant ils font moins furveillés que les Nations dont on a donné la defcription dans les feuilles précédentes, furtout les Koraiks ambulans, c'eft pour quoi l'on ne pouvoit en faire le dénombrement & l'enrégilireraent qu'avec très - peu d'exaftitude; cependant cette Nation paroît n'être pas plus
aombreufe que celle des Kamtfchadales.
Les
LES KORAIKS. 95
Les Koniks fuivant leur manière de vivre fe âivifent en Séden- taires (f Nomades y le nombre des uns & des autres eu. à peu près égal, mais ils parlent des dialedes, différentes, & le traitent pour la plupart les uns les autres non pas comme iiTus de la même fouchc, mais louvent en ennemis déclarés.
Les Koraiks Jedentaires ont des moeurs beaucoup plus adoucies que les Nomades, ils occupent les contrées méridionales de leur pays, aux environs du Golfe Penfchinskoï, & ont quelques étabiiflfemens dans la Presqu'Isle de Kamtfchatka même. Leurs baraques font tout à fait les mêmes que celles des K<itntrchadales, & toute leur économie eft presque en entier dans le goat de ces derniers. Leur habillement diffcre peu de l'habillement National des Kamtfchadales. Les femmes Koraikes ont la coutume de fe coudre au vilage des lignes, & d'autres figures, comme on 1 a dit en parlant des Toangoufes (v. p. 58) Leur nourriture eft la même que chez les Kamtfchadales , & leur manière de iaire la cuifine également mal - propre»
La chajfe ^ la fêche font leurs occupations frincifales, ils font en tout plus adfifs & plus laborieux que les /Caratfchadalcs , furtout a ia, chaffe, ce font les femmes qui font la cuifine & non pas les hom" mes comme chez ces derniers. Lorsqu'ils ont des fourrures dont ils .peuvent fe paiTer, ils les cèdent aux Koraiks ambulans en échange contre des peaux de Rennes, dont ils font leurs habits. Chaque fa- mille a pour l'ordinaire quelques Rennes, mais jamais plus qu'il n'en faut pour la< voyages. Les femmes coufent les habits, tannent les peaux, font la cuifine, féchent les provifions &c. le tout à la manière des femmes Kamtichadaies.
Ils ne font pas d'une fociété agréable, quoiqu'ils fe témoignent alTez d'amitié fi quelqu' un vient le^ voir chez eux, il efî le bien- venu, & on le régale avec ce qu'on a de meilleur, mais ils ne forcent perionne de fe iiircharger d alimens, comme font les Kam- tfchadales.
gS LES KORAÎKS.
tfchadales. Il fait extrêmement chaud dans leurs cabanes^ aufli les femmes y font - elles toutes nuei. En hyver ils vont en petits traineaux tirés par des Rennes, ils font affez femblables à ceux des Lappons & d'autres Peuples Septentrionaux. Ils gouvernent les Ren- nes à l'aide d'une courroie & d un peigne qui y efi: attaché & qui pique le cou de l'animal lorsqu'on tire la courroie. Ils mettent fou- vent deux Rennes de front & font en un ieu! jour un chemin da i5o Werftes *), En été ils voyagent à pied, car il n'cll pas d'uf^ge de monter les Rennes.
Les Koraiks Nomades parcourent les contrées les plus Septen- trionales de leur pays & les environs de l" Anadir, dans le voifmage des T/chouktfches , & fouvent ils viennent jusqu'à Kamtfchatka. Ils font rudes & fauvages, & il feroit diflicile de les dilcipliner, & de les contenir, leur foupçon même efl dangereux.
Leurs Yourtes ou baraques font compofées de perches courbées, & refTemblent à celles des Barabinzes **), mais elles Ibnt plus petites^ & couvertes de peaux de Rennes. Dans le milieu de ces baraques il y a quatre petits piliers auxquels ou attache les chiens, & comme c e(l auffi là qu'on fait la cuifinej les chiens en font affez près pour pouvoir goiâter les mets, ce qu'ils font (ouvent en vuidant la mar- mite avant les maîtres. Les Koraiks ambulans s habillent comme les fédentaires, ou comme les Kamtfchadales, à l'exception de ce que les pre- miers le rafent la tête, & s' arrachent la plus grande partie de la barbe.
La principale occupation des Koraiks Noniades e(\ le foin des Rennes ^ la chajje^ la pêche ne leur réuflit pas bien , ■ parcequ' ils ne font pas affez au fait de ce métier. -Le plus pauvre d'entre eux a environ 5o Rennes, d'autres en^ ont loo, les plus riches en ont 1000 5 200O, & audelà, c'eft avec ces troupeaux de Rennes qu'ils
parcou-
*) environ 42 Jieues de France, a*) V. p. 132. a Coll.
LES KORAIKS. gt
parcourent les déferts & les montagnes, fans s'inquiéter s'ils trouve- ront des fources ou des rivières, ou des bois, pourvu que le terraia prodiiiie de la raoufife, c'eft tout ce qu'il faut aux Rennes pour fub- fîfter. Ils ne trayent jamais les Rennes femelles, & ignorent par con- féquent ce que c'eft que le fromage. Le Koraik même le plus riche en Rennes ne tue pas fans néceffité quelqu'un de ces quadrupèdes, à moins qu'il n'ait quelque défaut, & la cuifine n*e(l fournie que de ceux qui font morts de maladie, ou qui ont eu quelque autre acci- dent, ce qui eft caufe que leurs troupeaux deviennent li nombreux, mais pour la même raifon il leur en faut auffi un grand nombre pour lub- fiikr. Les pauvres prennent fervice chez les riches & joignent leurs petits troupeaux à ceux de leurs maîtres. Tout gibier quelconque eft à leur goût & fans exception bon pour la cuifine. Les femmes amafTent des racines & des fruits fauvages, & on mange tout ce que l'on trouve fans fbnger à faire des provifîons.
Les Koraiks amhilans font beaucoup plus fauvages, plus durs, plus aguerris & plus dangereux que les Sédentaires. I;s font très-fré- quemment des parties pour courir les aventures & pour piller leurs voifins ou leurs compatriotes moins turbulens. Avant que de bazar- der quelque coup de main, ils ont la coutume de fe donner du cou- rage & de s' endurcir en buvant la décodion du champignon cny vrant; L'arc & la flèche, la lance & la maffue font leurs armes, il y en a même qui vont à la chaiTe & à leurs expéditions de chevalerie, n ayant pour toutes armes que des bâtons; tout leur art militaire confifte à furprendre l'ennemi au d*^pourvu. Le vol, la rapine, & le meurtre ne font criminels qu en tant qu on les exerce dans la Race à laquelle on appartient, dans une autre Race, ou chez l' étranger, ces crimes font plutôt des adions de valeur. Leur plus grand plaifîr eft de paffer d' une flation à une autre, & de voir les troupeaux nombreux de leurs Rennes, lorsqu'un de ces troupeaux fe multiplie trop, ils le partagent, il y en a peu d'aifez petits pour qu'un Koraik foit en état de les compter, cependant ils s'apperçoivent d'abord s'il s'en eft écarté quelque individu.
N " Les
58 LES KORAIKS.
Les Koraiks font tous Polygames, il y en a plufieurs qui ont trois & même quatre femmes, ils ne les achètent pas, mais ils tâchent de gagner leurs bonnes grâces par des fervices & de les attraper, à la manière des Kamtfchadales. Les riches fc marient parmi les riches, fans fliire attention aux dégrés de parenté, les pauvres cherchent leurs femmes parmi les pauvres. Les femmes des Koraiks Sédentaires de- meurent avec leurs maris dans la même cabane, les ambulans parta- gent les leurs parmi leurs difterens troupeaux, afin qu'elles en ayent foin. Les Nomades font extrêmement jaloux & tourmentent cruelle- ment leurs pauvres femmes. Bien fouvent le [mari, prévenu mène injuftement, iàcrifice fa femme innocente à Hi fureur, & le galant, prétendu ou véritable, a le même fort à attendre. Afin de prévenir tout motif de jaloufie, les femmes font tout leur poffible pour fe ren- dre laides, elles ne fe peignent ni ne fè lavent jamais, s'habillent avec la dernière mal - propreté à. vont tout en guenilles, car les ma- ris font perf uadés qu une femme ne fè pare que pouç plaire à fbn ga- lant. Les Koraiks Sédentaires pèchent par 1" extrême oppofé, car ils ont vue indulgence outrée pour leurs compagnes. Ils aiment -qu'elles plailènt aufîi à d'autres, & les carcfTes qu'on leur fait, font plaifir aux maris, qui pour cette raifon les engagent à fè parer de leur mieux. Ils offrent leurs femmes & leurs filles aux Etrangers pour les plaifîrs nocturnes, & c'eft leur donner des marques d'une véritable amitié que d'accepter cette polli::;!^-", un refus au contraire pafle pour une marque de mépris, & les fâche. On trouve des indices d'un pareil ufage dans le Livre de Baruch Chapitre 6 verfet 43 , Hérodote ^'attribue aux anciens Babyloniens, & il exifte encore chez quelques Peuples de l'Amérique Méridionale. Cependant cette politcffe Koraike a queî- quelques inconvéniens pour l'Etranger à qui on en fait T accueil, car avant toutes chofes la çomplaifante compagne de nuit lâche fon urine en préfence de l'Etranger & lui en offre une jatte pour s'en rincer la bouche.
Les vieilles femmes donnent des noms aux enfans. Jamais on ne les emmaillotte, & les berceaux Ibnt un meuble inconnu chez eux,
une
LES KORAI/CS. -99
une mère donne pour T ordinaire le fein à Ton enfant jusqu' à l'âge de trois ans. Les Nomades leur donnent des Rennes en préfent, dans l'intention d'en faire de bons pafteurs dès la première jcuneiïe. Une femme en couches le tient cachée pendant les dix premiers jours après la délivrance.
Ils ont ^ranâ foin des malades, & tâchent de les foulager ou de les guérir par le iècours de leurs Prêtres - Magiciens.
Les Koraiks Nomades Irulent les morts, cet ufage eA aflez com* . mun anffî chez les Sédentaires, on conftruit un bûcher & y transporte le décédé fur un traîneau tiré par des Rennes, on lui met fes meil- leurs habits, & le brûle avec fës armes & avec fes meubles. Ou im- mole les Rennes qui l'ont tiré, on en mange la chair, & tout ce qui en refte après le repas, on le jette au feu. Lorsqu'on célèbre une fête en mémoire du défunt, on fait de nouveau un repas de Renne.
Les Koraiks font Pnyens Sch amans , & leurs ufiiges religieux ap- prochent le plus de ceux des Kamtfchadales.
N 2 LES
ï*o ♦: ' ^W '^'
LES TSCHOUKTSCHES
Les Tfchouhfches^ appelles auffi Tfchoiikotskes, ont tant de reflemblance avec les Roraiks-^ tant à l' égard de la figure, que par rapport à leur manière de vivre, leurs moeurs & leur langue, que Ton ne fauroit douter de la commune origine de ces deux Peuples. Ils occupent ce promontoire de la Sibirie qui s'étend le plus vers le Nord-Eft entre la Mer Glaciale & T Océan Septentrional, depuis les fleuves Ana- dir & Kolyma, on le nomme Tfchouktfkoï Nojf^ ou Schélatzkoï' NojJ, t' ejl à dire Promontoire Tfchouktsk ou Scbélatzk. Le climat en eft froid, le fil marécageux, couvert de rochers, flérile, déftitué de forêts, <Sc extrêmement rude & fauvage. L'été n'y eft que de quelques mois, les jours dans cette faifon font longs", parceque pendant plufieurs fe- maines le foleil ne s' y couche pas. L'hyver prend la plus grande par- tie de l'année, & dans cette trifle iaifon il fait presque toujours nuit, de ibrte qu'un Européen ne fauroit y fubfil^er, ni y voyager en lû- reté à moins que ce ne fût par mer.
Les habitans reffemblent au pays, ce/l le Peuple le plus fauvag€, îe plus rude y le plus indomptable , le moins civilifé, le plus dur ÇS le pins cruel de toute la Sibirie^ ils n'ont ni lettres ni écriture, ni aucune efpece d'inftruclion, jusqu' à préfent on n'a point encore pu les (oumettre entièrement, auiïi n'y a - t - il qu'une partie de la Na- tion qui paye quelque tribui; leur hiftoire eft enveloppée de ténèbres auffi bien que leur Conflitution Nationale, & la force de la Nation. Ils ont été vaincus à différentes reprifes par les RufTes, mais toujours ils fe font remis en liberté, & ne foufrent pas la moindre contrainte, A en juger par des probabilités on les évalue à 35oo arcs, ou mâles capables de porter les armes. Il feroit difficile de donner une de» fcnption complette & détaiJée d'un Peuple que l'on ne connoît encore qu' imparfaitement.
' Ils
LES TSCHOUKTSCHES. «oi
Ils fe âivîfent en deux Races Principales , /avoir telle des TJchoukt-* fcbes frof rement dits, ^ celle des Schêlagues y on peut y ajouter les habitans de piufieurs Isles voifines, fituées vers l'Orient & vers le Nord du Promontoire, qui fans contredit font de la même origine, quoique ces Iniulaires ne Ibient pas compris dans l'eftimation fusdite.
Les Tfchouktfches font fetits^ maigres, ayant le vifage un peu applati, & refîemblant pre.que en tout aux Koraiks, mais les premiers iont beaucoup plus (auvages, plus rudes, plus fiers, plus indomptables, plus courageux, plus vo.eurs, plus foux, plus vindicatifs que les Ko- raiks Nomades, & pour tout dire en un mot, ils font naturellement auffi méchans & auffi dangereux que les Toungoufes font dociles & débonnaire:- (v. p. 44.) Vingt richouktfches ne balancent jamais d'eri venir aux mains avec cinquante Koraiks, & làns les Oftrogs RufTes les premiers auroient déjà iongtenis exterminé ^toute la Nation Koraike. Les Oftrogs même conllruits dans leur voifinage font continuellement en danger, & leur entretien, à caufe de la cherté des vivres, efl: fî coûteux, que le Gouvernement dans ces derniers tems luprima celui d'Anadir, ou Anadirskoï Ostrog qui eft le plus ancien établiflement que les Ruffes aient eu dans ces contrée-, c'eft de là que fe fit la première expédition au Kamtfchatka, qui fut luivie de la conquête de toute la Presqu Isle.
Dans leurs Races ils vivent par fmnilles^ mais ils n'ont aucun Supérieur élu en forme, ils obéiiTent aux plus riches & aux plus ru- fés en fe refervant une parfaite indépendance, & le droit de fuivre chacun lès propres fantaifies.
Ils ont presque tous des cabanes d hyver à demeure, ce font des tanières femblables à celles des Kamtichadales, (v. p. 79.) En été, & même en hyver ils font différentes cxcurfîons tant à caule de leurs Rennes, qu'à caufe de la chafie, de la pêche, <Sr pour le brigandage. Durant ces expéditions ils laifLnt leurs tanières défertes & conftruifent par tout où ils s'arrêtent de petites huttes, femblables aux baraques d'été des Kamtfchadales. Plulîeurs d'entre eux demeurent en été &
N 3 en
102 LES TSCHOUKTSCHES
en hy.ver dans ces mifërables huttes, d'autres fe contentent même d'étîiblir leur demeure dans des antres de rochers dont ils bouchent l'ouverture en fufpendant des peaux de Fl-nmes devant l'entrée.
Leur habillement, leurs meubles, leur nourriture, & la manière de l'apprêter, font les mêaies que chez les anciens Kamî(chadalcs & Koraiks, mais le tout chez les Trchouktfches efl plus greffier & plus fauvage que chez leurs voiiins. Ils ont la fureur de vouloir fe rendre encore plus beaux que les Toungoufes, car ils fe coulent des figures noires non feulement au viiage, mais auiTi fur les bras & fiar les mains.
Ils n'ont aucun vafe ni autre infiniment de fer ou de quelque autre métal, leurs couteaux font des pierres tranchantes, leurs poin- çons des os pointus, leur vailfelle efï de bois & de cuir, le tout aufli iimple qu'il doit T avoir été dans les premiers ficelés de notre Glo- be. Leurs armes font l'arc, la flèche, la pique ôf la fronde, les pi- ques font armées d'éclats d'os pointus. Leurs Baïdares ou «^7- telles font faites de cotes de baleine, couvertes de peau de chien de mer, & à la manière des Gronlandois, des Esquimaux & de quelques autres Américains ils y font afTis comme dans une bourfe que l'on attache autour du corps. Elles font d'une longueur d'environ deux braffes, étroites & applaties par le bas, ils s'en fervent non feule- ment dans les rivières, mais aufii par mer pour pafTer aux Lies voifines.
Ils ne 7nangent ni des chairs crues ni des poifTons cruds, mais pour les apprêter ils les expolènt à la fumée; les boudins font leur mets favori, ils les mangent pareillement après les avoir fumés. , Les fruits fauvages & les racines fe mangent tout - frais. Ils ne trayent pas les Rennes femelles & manquent par conféqucnt de beurre & de fromage comme les Koraiks. Quelque nombreux que puiiîent être leurs troupeaux, c'efi toujours à regret & non fans nécelTité qu'ils tuent un Renne bien conftitué, mais les Rennes crevés, le gibier de toute efpèce, quadrupède & volatile, les animaux marins, les baleines
échouées
LES TSCHOUKTSCHES. io3
échouées fur leurs côtes, les moules & les coquillages de mer, font leur nourriture ordinîiire. L'eau eft leur boi}Jon journalière, four s"" enyvrer ils boivent la decoâion du chamfignon enyvrant, & comme leur pays ne produit pas cette plante chcrie, ils fe la procurent chez les Kamtfchadalej en donnant des peaux de Rennes en échange.
Le foin des Rennes fait leur -principale occupation, cependant ils vont aufïï à la chalTe & à la pêche. Les Rennes renferment toutes les richeffes des ITchouktfches, les troupeaux de dix mille pièces font affez communs, & il y en a même de plus de cinquante mille» Cette grande abondance les met à même de fournir aux Koraiks fé- dentaircs & aux Kamtfchadales les peaux dont ces deux derniers Peu- ples font leurs habits, & pour lesquelles ils donnent en échange leurs meilleures fourrures & tout ce qui pourroit convenir d'ailleurs à ces riches payeurs. ïl y a cependant pluiieurs Tichouktfches qui n'en ont pas une feule pièce. Ces derniers font caufe commune & vivent de la chaffe, de la pêche, de baleines, de chevaux marins & d'au- tres amphibies. Les Soldats de garnifon donnent a ces pauvres Tfchoukotskes le nom de Pefchies, qui lignifie des gens qui vont à ped. Les femmes Ti:houktlches font les mêmes ouvrages que celles des Koraiks.
Les moeurs^ les iifages de ce Peuple ont beaucoup de rapport avec ce que l'on voit chez les Infulaires de ces parages, dont on parlera ci - après. Leurs cabanes d hyver font fpatieufes, & pour l'or- dinaire plufieurs familles demeurent enlemble dans la même tanière, les emplacemens en font féparés par des perches, il y a un foyer com- mun dont la fumée pafle par une ouverture ménagée au toit; cepen- dant elles font presque toujours remplies de fumée, & il y fait fî chaud, que les femmes y ibnt toujours toutes nues même dans les endroits de la tanière où la chaleur eil la moins forte. Chaque em- placement a fa lampe particulière, remplie d'huile de poiflbn & ayant une mèche faite de moulTe. Leurs lits relTembient à des bancs un peu élevés & couverts de fourrures. Dans leurs marches ils vont en
petits
I04 LES TSCHOUKTSCHES.
petits traîneaux tirés par des Rennes. Ces gens font tellement faits au froid, que hors de leurs tanières la flamme d'une lampe eft presque toiijours fuffifante pour les réchauffer. Il eft défendu à chacun de vokr ou d'afTaffiner dans la famille & dans la Race à la quelle il ap- partient, mais ailleurs ces crimes non feulement font permis, ils font même glorieux & honorables; on a mauvaife opinion d'une fille qui n'a jamais rien volé, & à moins que d'avoir donné des 'preuves de (on adreffe en ce genre elle ne trouve pas de mari, le brigandage exercé chez les voilins , eft glorieux & paffe pour héroïsme. Lorsqu' ils. veulent aflfurer quelque chofe par ferment ou par des froteflations fo- lemnelles, ils prennent le Soleil pour caution & pour garant de la vé- rité; vaincus par leurs ennemis, ils donnent leurs Prêtres pour gages de leur obeiflance. Les Tfchouktrches, malgré lefprit fauvage qui les caraftérife, font extrêmement hofpitaliers , & quoiqu'ils n'engagent pas leurs convives à fe furcharger le ventre, ils tuent pourtant volon- tiers un Renne pour les régaler, ce qu'ils ne font jamais pour eux- mêmes, ou du moins on s'excufe de ce qu'on n'a pa^ juftement un Renne crevé ou déchiré par les ours qu'on pourrait leur offrir, A la manière des Koraiks chacun offre à fes convives les beautés les plus séduifantes dont il peut difpofer, pour faire paffer une nuit agréable à l'étranger, & les belles n'oublient jamais la galanterie de préfenter une taffe de leur urine à ceux qui veulent bien accepter leurs faveurs.
Leur manière de frendre les femmes , l éducation des enfans^ leurs réjouifances & entej'remejîs font tout à fait les mêmes que chez les Koraiks. Ils font, comme ces derniers, Payens Schamans, mais les idées qu ils fe forment de leurs Dieux ne font rien moins que fyftéma- tiques, ils ont des notions très - confufes de la vertu, du vice, d'une vie future &c, indifîérens pour la vie actuelle, ils fupportent avec beaucoup de répugnance les revers inféparables de l' imperfedf ion hu- maine & font très - prompts à terminer leurs fouffrances par le fuicide, circonflance qui a mis de grands obftacles aux tentatives qu'on a fai- tes pour ki foumettre»
""''"~''""™''^^™'"' ^^^ LF2
LESKOURÏLIENS.
a Mer qui fëpare la pointe Méridionale de la Presqu' Isle de Kam- tfchatka d'avec le Jafon^ contient un grand nombre d'Isles dont la fîtuation eft dirigée du Nord - Nord - Eli: au Sud - Sud - Oueïl:, elles paroiflent être formées par une chaine de Montagnes qui pren- nent leur commencement au Kamtfchatka «Se fe terminent à Niphon, leurs vallées fubmergées par Ja mer, & leurs ci- mes, plus ou moins grandes, paroifïiint hors de l'eau, ont proba- blement formé toutes ces différentes Isles. Elles font toutes mon- tagneufes, dans quelques unes on trouve, comme au Kamtfchatka, des volcans, des fources chaudes, dans quelques unes il y a des forêts, d'autres en manquent abfolument, mais le climat de toutes en géné- ral efl affez tempéré. On les comprend toutes enfemble fous le nom des lies Kouriliennes ou Konjîennes •■, on ne connoît encore ni ie nom particulier de chacune, ni leur quantité, encore moins leur grandeur & leur conftitution naturelle. Il y en a environ vingt dont lès noms font connu<^. V Isle de Soumtfchou n'eft éloignée que de i5 Werftes du Kamtfchatka, fa longueur efl: de 5o Werfles & fa largeur de 3p *). Poromoufou eft la plus proche de Soum- tfchou, ion étendue efl: au moins le double de l'autre. Ouyoko efl encore plus grande que Poromousou. L'Isle de Matmdi n'efl éloig- née du Japon que de 3o Werfles, elle efl féparée du Continent Oc- cidental de la Chine par le détroit de TafTo, dont la plus grande largeur efl à peine de 3o Werfles; après flsle de Niphon, Maimaï efl la plus grande de ces parages. Les plus confidérables de ces Isles font habitées, mais plufieurs petites font déièrtes & inhabi tées» Elles diffèrent beaucoup les unes des autres par rap- port à leur fîtuation & parleur conflitution naturelle. Les forêts dans
les
*■) Environ 15 lieues de France de long, fur 9 de large.
o
io5 LES KOURILIENS,
les p'us Septestrionales font compofées de Laryx & de pins, les plus MLridionales produifent des cannes & des joncs, des bambous, des vignes &c. Il y en a où Ton trouve des ours, des renards, des mouflons *) &c. La loutre marine **) paroît fur les côtes de toutes ces Isles, ainfî que les baleines, les chiens de mer, les chevaux ma- rins, & difFtrens autres amphibies.
Les noms des hahitans ne font pas les mêmes dans toutes ces Isles, quelques uns même diffèrent fenfiblement les uns des autres par l'extérieur & le langage. Plulieurs de ces Infulaires fe nomment Koufchis, terme du quel on a peutêtre formé le nom de Kourilis, les Infulaires les plus Méridionaux font pour l' ordinaire nommés les Kik- Kouriles. Il y en a qui approchent des Japon ois tant par rapport à la langue que par les moeurs & la figure, d'autres reffemblent beau- coup aux Kamtichadales. Les Isles les plus Septentrionales reconnoiffent la Domination de l'Empire de Ruffie, les plus Méridionales au contraire rendent hommage au Japon, plulieurs font indépendantes, & celles même qui font foumiles à l'une des deux Puillances, ne le font qu' à certains égards. De tems en tems ces Infulaires donnent des otages, mais cette garantie de leur fidélité n'eft pas toujours ob- fervée avec la même exaditude, ils ne payent pas leur tribut réguliè- rement tous les ans, & la quantité des têtes tributaires varie à chaque payement, ce qui efi caufe qu'on ne fauroit juger exadement de la Population. Dans l'année 1I66 tous les Infulaires tributaires à la Ruf- fie ne firent enrégifirer que 2^2 mâles.
Les véritables Kouriliens ont quelque reflemblance avec les Ja- ponois ils font petits, ayant le viiage rond, un peu appîati, mais bonne mine, les cheveux noirs, beaucoup de barbe, & le corps fort velu. Us montrent beaucoup d'humanité & de probité dans leur conduite, & font conftans & fermes, polis & hofpitaîiers , Tadveriité
les
•) Ov's Mufimon Pall. •*•) Muft ela Lutris Linn.
LES KOURILIENS» îo?
les rend lâches & les porte au fuicide. Leur Langue a des fons agréables & ils la parlent & la prononcent lentement.
Les hommes s'occupent de la chaiTe, de la pêche aux animaux marins, aux baieines, & de la chaffe aux oifeaux. Leurs canots font faits de bois que leurs forêts produilent, ou que la mer jette fur leurs côtes, ils les gouvernent avec une rame taillée en pelle aux deux ex-« trémités. Les femmes ont Jbin de la cuifine & coulent les habille- mens, dans les Isles Septentrionales elles filent les orties & en font différens ouvrages de tifferand. Les Infulaires Méridionaux font plus rafinés & plus policés que les Septentrionaux & font une efpece de commerce au Japon où ils transportent de V huile de baleine, des four- rures, & des plumes d'aigle pour monter les flèches, ils en retirent par contre de la vailTelle Japonoife de métail & de bois vernis, des marmites, des fabres, différentes étoffes, des ornemens de luxe & de parade, du tabac, toute Ibrte de colifichets & de petites marchandiles.
Leurs hahitations font creufées en terre & garnies en dedans d'un revêtement de charpente, elles reflfemblent aux tanières des Kam- tfchadales, mais elles font plus propre?, & fournies en partie de meu- bles du Japon. Leur nourriture confifie en différens amphibies & animaux marins, ils mangent toute efpece de gibier, de volatile, & de poiiïons, des fruits & des racines fauvages, des choux marins *), les plus Méridionaux fe procurent même des confitures du Japon.
L habillement des Infulaires Septentrionaux rcflemble beaucoup par la forme à celui des Toungoufes, il eft fait de peaux de cignes, de plongeons, & d'autres oifeaux aquatiques, de peaux de chiens de mer ou d'autres animaux marins & de différentes autres fourrures. Ils coupent les cheveux près de la tête & portent des chapeaux tif^ fus de rofeaux. Les Kouriliens Méridionaux aiment à avoir beaucoup
O 2 de
*) Fuci ipec.
io8 LES KOURILIENS.
de barbe, ils laiffent croître .les cheveux & fe colorent les lèvres d'une légère teinture de noir. Les habits de ces derniers font faits à la Chinoife, longs & tantôt de toile de coton, ou d'étoffes de foie, tantôt de ventres d'oiièaux aquatiques, ou de pelleterie, ua fabre du Japon eft fuspendu à une ceinture qu'on porte pardeflus l'habit. Les haut- de - chauffes ne font pas d'ulage chez eux. Les femmes s" habillent à peu près comme les hommes, à l'exception de ce qu'elles coupent les cheveux au front pour n'en point être in- commodées & pour ne pas s'embarraffer les yeux, elles fe colorent les lèvres comme les hommes, mais d'un noir beaucoup plus foncé. Les hommes & les femmes, à la manière des Toungoulës, fe font coudre différentes figures noires au vifage, fur les mains & fur les bras. Ils aiment tant les modes étrangères, qu'en les combinant avec leur coflume National, ils font fouvent une lingulière figure. Les différentes pièces d'habillement qu'ils retirent du Japon, leur coûtent ce qu'ils ont de meilleur en fourrures, furtout les plus belles peaux de renards & de caftors, ils aiment beaucoup la diverfité des couleurs, mais comme ils font fort négligens, ils faliffent les habits en peu de tems & font presque toujours mal -vêtus & mal - propres.
Ils ont une vénération particulière pour la vieillefTe, des égards' pour qui que ce foit, & beaucoup d'afïedion furtout pour ceux de leurs familles relpedives. Lorsque les Infulaires vont faire une vilîte dans quelque Lie voifine, on prend les armes & on fe pare pour les recevoir, on les traite en amis, on fe falue en pliant \qs genoux, on s'embralTe & fe donne des bai fers, il y en a qui font lî fenlibles à ces entrevues cordiales, qu'ils en verfent des larmes. Après les pre- mières falutations le plus âgé de la compagnie prononce un difcours où il raconte fes aventures & ce qui lui eft arrivé à lui & aux fîens depuis la dernière vifite, tout le monde pendant ce récit fe tient de bout & chacun écoute avec attention 5 lorsque l'orateur a fini, celui à qui on rend vifite prononce un difcours à fon tour, & chacun af- fûte qu'il prend beaucoup de part à ce qui eft arrivé à l'autre.
Après
LES KOURILÎENS. io$
Apres ces fémoignages d'une amitié réciproque on régale les étran- gers, mais les repas font aflez mal - propres ; on chante, on danlë, & on raconte des hiftoriettes pour £e divertir. Leurs expreilions font dou- ces, modeftes, décentes, & toujours ils difent fidèlement la vérité, comme ils haïflfent le menfonge & la tromperie, ils ne fouffrent pas non plus qu'on leur en impofe. Dans l'intérieur de leurs baraques il règne peu de propreté.
Leur manière de f rendre femme eft aflTez dans le goût îlamtfcha- dale, l'amant tâche en fecret d'obtenir les dernières faveurs de ia belle, il en jouit & f enlève. Lorsqu'une femme fait infidélité à fon mari, ce dernier provoque fon affocié intrus, le quel eft