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in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/gnieduchri180901chat
GENI
DU
CHRISTIANISME.
TOME PREMIER.
Se trouve à Lyon,
Chez Ballanche père et fils, aux halles de la Grenette ;
Et à Paris ,
A la Librairie stéréotype , chez H. Nicolle , ri\e^ de Seine , N.° 12 , hôtel de la Rochefoucault.
La ReligTLOii Chrétienne civilisant les Nations
c
CrotL.iqvi.es
GENIE
DU CHRISTIANISME
o u
BEAUTES DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.
PAR FRANÇOIS -AUGUSTE CHATEAUBRIAND.
CINQUIÈME ÉDITION.
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Chose admirable ! la religion chrétienne , qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie , fait encore notre bonheur dans celle-ci. f
Montesquieu , Esprit des Lois, liv. xxiv, ch. m.
TOME PREMIER.
A LYON,
DE L'IMPRIMERIE DE BALLANCHE PEHE ET FILS.
ibOQ.
Les Propriétaires du Génie du Christianisme , placent cet ouvrage sous la sauvegarde des lois, et déclarent qu'ils poursuivront les contrefacteurs et les débitans d'éditions contrefaites.
V.
1 !■■ ^— — — — ■ ■ Il III
AVERTISSEMENT
DES PROPRIETAIRES-EDITEURS.
L'édition du Génie du Christianisme que nous publions aujourd'hui, est, sous tous les rapports , supérieure aux éditions précédentes. L'auteur a soigneusement revu toutes les parties de son ouvrage ; et les nombreuses corrections qu'il y a faites le rendent plus que jamais digne de l'accueil du public.
Nous avons inséré dans le chapitre II du livre sixième de la seconde partie, un morceau de M. de Chateaubriand , sur les quatre Evangélistes , qui ne se trouvait que dans l'abrégé de son ouvrage. Les premiers éditeurs de cet abrégé y avaient ajouté quelques notes j nous les avons conservées. Il est facile de les reconnaître j Tome I. a
ij AVERTISSEMENT.
elles sont suivies de ces mots : Note de l'éditeur.
Pour Atala et pour René , nous avons suivi l'édition in- 12 de ces deux épisodes, publiée en 1 So5 chez M. Lenormant , et définitivement corrigée par l'auteur.
Le neuvième volume de notre dernière édition contenait , outre la Défense du Génie du Christianisme par l'auteur lui- même , un extrait de différens écrits pour ou contre. Nous y avons joint 1 .° les Préfaces des éditions précédentes ; i.° plu- sieurs des articles qui ont paru depuis dans les journaux ; 3.° une Epître en vers , adressée à M. de Chateaubriand ; 4. ° plusieurs morceaux, imités par diffé- rens poètes (1). Ces objets réunis forment le cinquième volume de l'édition actuelle.
(1) Parmi les sujets puisés dans le Génie du Christia- nisme, on peut citer la Profanation des tombes royales de St-Denys en 1795 , poème élégiaque , par M.me de
AVERTISSEMENT. Ùj
Si des éditions sans nombre , des contrefaçons multipliées , des traductions dans toutes les langues de l'Europe (i), prouvent le mérite d'un ouvrage , celui du Génie du Christianisme ne peut plus être contesté ; depuis le Voyage du jeune Anacharsis , aucun livre sérieux n'a eu un succès aussi général et aussi soutenu.
Les gravures qui ornent la présente édition sont dues à des artistes célèbres.
Vannoz , née Sivry , dont la troisième édition a paru.
Nous avons fait observer ailleurs , que des artistes avaient également puisé dans cette mine féconde. En ce moment même on admire un des chefs-d'œuvre de l'école française, YAtalaau tombeau , de M. Giraudet.
M. Lordon a mis en même-temps sous les yeux du public un tableau , dont le même épisode a fourni le sujet : la Communion d'Atala.
On se rappelle sans doute un autre tableau, le Convoi d'Atala , de M. Gautheror , dont il a été fait mention dans un Avis des éditeurs , mis à la tête du lX.e volume m-18. ( Voj. le tome Y de la présente édition.}
(i) Voyez à ce sujet l'Avertissement des éditeurs de l'édition in-i8 , placé dans le tome V.
a 2
iv AVERTISSEMENT.
Quant à la partie typographique , et à la correction du texte , il nous eût été impossible d'y apporter plus d'attention et plus de soins.
Ballanche père et fils.
GENIE
GENIE
D U
CHRISTIANISME,
PREMIÈRE PARTIE.
DOGMES ET DOCTRINE.
LIVRE PREMIER.
Mystères et Sacremens.
CHAPITRE PREMIER.
Introduction.
Depuis que le christianisme a paru sur la terre , trois espèces d'ennemis l'ont cons- tamment attaqué : les hérésiarques , les sophistes , et ces hommes en apparence frivoles , qui détruisent tout en riant. De nombreux apologistes ont victorieusement i. A
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répondu aux subtilités et aux mensonges; mais ils ont été moins heureux contre la dérision. Saint Ignace d'Antioche ( i ) , saint Irenée, évêque de Lyon (2) , Tertullien , dans son Traité des Prescriptions que Bossuet appelle divin , combattirent les novateurs , dont les interprétations superbes corrom- paient la simplicité de la foi.
La calomnie fut repoussée d'abord par Quadrat et Aristide , philosophes d'Athènes: on ne connaît rien de leurs apologies, hors un fragment de la première , conservé par Eusèbe. S. Jérôme et l'évêque de Césarée parlent de la seconde comme d'un chef- d'œuvre. (3)
Les païens reprochaient aux fidèles l'athéisme, l'inceste, et certains repas abomi- nables où l'on mangeait , disait-on , la chair d'un enfant nouveau-né. S. Justin plaida la cause des chrétiens , après Quadrat et Aristide : son style est sans ornement , et les actes de son martyre prouvent qu'il versa
(1) Ignat. i?i Patr. apost. Epist. ad Smyrn. n. i. ( 2 ) In hœres, ]ib. VI.
(3) Eus. lib. IV, 3: Hieronym. Epist. 80; Fleury , Hist. ecch tom. I; Tillemont, Mèm. pour l'Hist. eccl. tom. II.
DU CHRISTIANISME. 3
son sang pour sa religion , avec la même sim- plicité qu'il écrivit pour elle ( i ). Athénagore a mis plus d'esprit dans sa défense ; mais il n'a ni la manière originale de Justin , ni l'impétuosité de l'auteur de Y Apologétique. Tertullien est le Bossuet africain et barbare : Théophile , dans les trois livres à son ami Autolyque , montre de l'imagination et du savoir ; et Y Octave de Minucius Félix présente le beau tableau d'un chrétien et de deux idolâtres , qui s'entretiennent de la religion et de la nature de Dieu , en se promenant au bord de la mer. (2)
Arnobe le rhéteur , Lactance , Eusèbe , S. Cyprien , ont aussi défendu le christia- nisme ; mais ils se sont moins attachés à en relever la beauté , qu'à déveloj^per les absurdités de l'idolâtrie.
Origène combattit les sophistes ; il semble avoir eu l'avantage de l'érudition, du raison- nement et du style , sur Celse son adversaire. Le grec d'Origène est singulièrement doux ; il est cependant mêlé d'hébraïsmes et de tours
(1) Just.
(2) Voyez avec les auteurs cités ci-dessus, Dupin , dom Cellier , et l'élégante Traduction des anciens Apologistes ? par M. l'Abbé de Gourcy.
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étrangers , comme il arrive assez souvent aux écrivains qui possèdent plusieurs langues.
L'Eglise , sous l'empereur Julien , fut exposée à une persécution du caractère le plus dangereux. On n'employa pas la vio- lence contre les chrétiens , mais on leur prodigua le mépris. On commença par dé- pouiller les autels ; on défendit ensuite aux fidèles d'enseigner et d'étudier les lettres ( i ). Mais l'empereur sentant l'avantage des insti- tutions chrétiennes, voulut, en les abolissant, les imiter ; il fonda des hôpitaux et des monastères , et , à l'instar du culte évangé- lique , il essaya d'unir la morale à la religion , en faisant prononcer des espèces de sermons dans les temples. (2)
Les sophistes dont Julien était environné , se déchaînèrent contre le christianisme ; Julien même ne dédaigna pas de se mesurer avec les Galiléens. L'ouvrage qu'il écrivit contr'eux ne nous est pas parvenu ; mais S. Cyrille , patriarche d'Alexandrie , en cite des fragmens dans la réfutation qu'il en a faite , et que nous avons encore. Lorsque
(1) Soc. 3, c. XII; Greg, Naz. 3, p. 51-97, etc. (a) V. Fleury , Hist. eucl.
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Julien est sérieux , S. Cyrille triomphe du philosophe ; mais lorsque l'empereur a recours à l'ironie, le patriarche perd ses avantages. Le style de Julien est vif, animé , spirituel: saint Cyrille s'emporte , il est bizarre , obscur et contourné.
Depuis Julien jusqu'à Luther , l'église , dans toute sa force , n'eut plus besoin d'apologistes. Quand le schisme d'Occident se forma , avec les nouveaux ennemis parurent de nouveaux défenseurs. Il le faut avouer , les protestans eurent d'abord la supériorité sur les catholiques, du moins par les formes, comme le remarque Montesquieu. Erasme même fut faible contre Luther, et Théodore de Bèze eut une légèreté de style qui manqua trop souvent à ses adversaires.
Mais lorsque Bossuet descendit dans la carrière , la victoire ne demeura pas long- temps indécise ; l'hydre de l'hérésie fut de nouveau terrassée. XJHLstoire des Variations et ^Exposition de la Doctrine catholique sont deux chefs-d'œuvre qui passeront à la
postérité.
Il est naturel que le schisme mène h
l'incrédulité, et que l'athéisme suive l'hérésie.
Bayle et Spinosa s'élevèrent après Calvin ;
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ils trouvèrent dans Clarke et Leibnitz deux génies capables de réfuter leurs sophismes. Abbadie écrivit en faveur de la religion une a]:>ologie remarquable par la méthode et le raisonnement. Malheureusement le style en est faible , quoique les pensées n'y manquent pas d'un certain éclat. « Si les philosophes anciens, dit Abbadie, adoraient les vertus, ce n'était après tout qu'une belle idolâtrie. »
Tandis que l'église triomphait encore , déjà Voltaire faisait renaître la persécution de Julien. Il eut l'art funeste chez un peuple capricieux et aimable , de rendre l'incré- dulité à la mode. Il enrôla tous les amours- propres dans cette ligue insensée; la religion fut attaquée avec toutes les armes , depuis le pamphlet jusqu'à l'in-folio , depuis l'épi- gramme jusqu'au sophisme. Un livre religieux paraissait-il ? l'auteur était à l'instant couvert de ridicule , tandis qu'on portait aux nues des ouvrages dont Voltaire était le premier à se moquer avec ses amis : il était si supérieur à ses disciples , qu'il ne pouvait s'empêcher de rire quelquefois de leur enthou- siasme irréligieux. Cependant le système destructeur allait s'étendant sur la France.
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Il s'établissait dans ces académies de pro- vinces , qui ont été autant de foyers de mauvais goût et de factions. Des femmes de la société , de graves philosophes , avaient leurs chaires d'incrédulité. Enfin , il fut reconnu que le christianisme n'était qu'un système barbare dont la chute ne pouvait arriver trop tôt pour la liberté des hommes , le progrès des lumières , les douceurs de la vie , et l'élégance des arts.
Sans parler de l'abyme où ces principes nous ont plongés, les conséquences immé- diates de cette haine contre l'évangile , furent un retour plus affecté que sincère, vers ces Dieux de Rome et de la Grèce , auxquels on attribua les miracles de l'an- tiquité ( 1 ). On ne fut point honteux de regretter ce culte qui ne faisait du genre humain qu'un troupeau d'insensés, d'impu- diques , ou de bètes féroces. On dut nécessairement arriver de-là au mépris des écrivains du siècle de Louis XIV , qui ne s'élevèrent toutefois à une si haute perfection, que parce qu'ils furent religieux. Si l'on
(t) Le siècle de Louis XIV aimait et connaissait l'anti- quité mieux que nous, et il était chrétien.
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n'osa pas les heurter de front , a cause de l'autorité de leur renommée , on les attaqua d'une manière indirecte. On fit entendre qu'ils avaient été secrètement incrédules , ou que du moins ils fussent devenus de bien plus grands hommes s'ils avaient vécu de nos jours. Chaque auteur bénit son destin , de l'avoir fait naître dans le beau siècle des Diderot et des d'Alembert , dans ce siècle où les documens de la sagesse humaine étaient rangés par ordre alphabé- tique dans l'Encyclopédie , cette Babel des sciences et de la raison. (*)
Des hommes d'une grande doctrine et d'un esprit distingué , essayèrent de s'opposer à ce torrent. Mais leur résistance fut inutile ; leur voix se perdit dans la foule , et leur victoire fut ignorée d'un monde frivole ; qui cependant dirigeait la France , et que par cette raison il était nécessaire de toucher, (i)
Ainsi cette fatalité qui avait fait triompher les sophistes sous Julien , se déclara pour eux dans notre siècle. Les défenseurs des
( * ) Voyez la note A à la fin du volume.
( i ) Les Lettres de quelques Juifs Portugais eurent un moment de succès , mais elles disparurent bientôt dans le tourbillon irréligieux.
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chrétiens tombèrent dans une faute qui les avait déjà perdus ; ils ne s'apperçurent pas qu'il ne s'agissait plus de discuter tel ou tel dogme , puisqu'on rejetait absolument les bases. En partant de la mission de J. C. , et remontant de conséquence en conséquence , ils établis- saient sans doute fort solidement les vérités de la foi ; mais cette manière d'argumenter , bonne au dix-septième siècle , lorsque le fond n'était point contesté , ne valait plus rien de nos jours. Il fallait prendre la route contraire, passer de l'effet à la cause ; ne pas prouver que le christianisme est excellent , parce qu'il vient de Dieu , mais qu'il vient de Dieu , parce qu'il est excellent.
C'était encore une autre erreur que de s'attacher à répondre sérieusement à des sophistes , espèce d'hommes qu'il est impos- sible de convaincre, parce qu'ils ont toujours tort. On oubliait qu'ils ne cherchent jamais de bonne foi la vérité , et qu'ils ne sont même attachés à leur système qu'en raison du bruit qu'il fait , prêts à en changer demain avec l'opinion.
Pour n'avoir pas fait cette remarque , on perdit beaucoup de temps et de travail. Ce n'était pas les sophistes , qu'il fallait
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réconcilier à la religion , c'était le monde qu'ils égaraient. On l'avait séduit en lui disant que le christianisme était un culte né du sein de la barbarie , absurde dans ses dogmes , ridicule dans ses cérémonies , ennemi des arts et des lettres , de la raison et de la beauté ; un culte qui n'avait fait que verser le sang, enchaîner les hommes, et retarder le bonheur et les lumières du genre humain : on devait donc chercher à prouver au con- traire que de toutes les religions qui ont jamais existé la religion chrétienne est la plus poétique , la plus humaine , la plus favo- rable à la liberté, aux arts et aux lettres; que le monde moderne lui doit tout, depuis l'agriculture jusqu'aux sciences abstraites ; depuis les hospices pour les malheureux , jusqu'aux temples bâtis par Michel-Ange , et décorés par Raphaël. On devait montrer qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale ; rien de plus aimable , de plus pompeux que ses dogmes , sa doctrine et son culte : on devait dire qu'elle favorise le génie , épure le goût , développe les passions vertueuses , donne de la vigueur à la pensée, offre des formes nobles à l'écrivain , et des moules parfaits à l'artiste ; qu'il n'y a point de honte
DU CHRISTIANISME. n
à croire avec Newton et Bossuet, Pascal et Racine : enfin il fallait appeler tous les enchan- temens de l'imagination et tous les intérêts du cœur au secours de cette même religion contre laquelle on les avait armés.
Ici le lecteur voit notre ouvrage. Les autres genres d'apologies sont épuisés , et peut-être seraient-ils inutiles aujourd'hui. Qui est-ce qui lirait maintenant un ouvrage de théologie? quelques hommes pieux qui n'ont pas besoin d'être convaincus ; quelques vrais chrétiens déjà persuadés. Mais n'y a-t-il pas de danger à envisager la religion sous un jour purement humain? Et pourquoi? Notre religion craint-elle la lumière ? Une grande preuve de sa céleste origine , c'est qu'elle soutire l'examen le plus sévère et le plus minutieux de la raison. Veut-on qu'on nous fasse éternellement le reproche de cacher nos dogmes dans une nuit sainte, de peur qu'on n'en découvre la fausseté? Le christia- nisme sera-t-il moins vrai quand il paraîtra plus beau ? Bannissons une frayeur pusilla- nime ; par excès de religion , ne laissons pas la religion périr. Nous ne sommes plus dans le temps où il était bon de dire , croyez et n'examinez pas ; on examinera
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malgré nous , et notre silence timide , en augmentant le triomphe des incrédules , diminuera le nombre des fidèles.
Il est temps qu'on sache enfin à quoi se réduisent ces reproches d'absurdité , de gros- sièreté , de petitesse , qu'on fait tous les jours au christianisme ; il est temps de montrer que loin de rapetisser la pensée, il se prête merveilleusement aux élans de l'ame , et peut enchanter l'esprit aussi divinement que les dieux de Virgile et d'Homère. Nos raisons auront du moins cet avantage , qu'elles seront à la portée de tout le monde, et qu'il ne faudra qu'un bon sens pour en juger. On néglige peut-être un peu trop dans les ouvrages de ce genre , de parler la langue de ses lecteurs : il faut être docteur avec le docteur , et poëte avec le poëte. Dieu ne défend pas les routes fleuries , quand elles servent à revenir à lui , et ce n'est pas toujours par les sentiers rudes et sublimes de la montagne , que la brebis égarée retourne au bercail.
Nous osons croire que cette manière d'en- visager le christianisme présente des rapports peu connus : sublime par l'antiquité de ses souvenirs qui remontent au berceau du monde , ineffable dans ses mystères , adorable
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clans ses sacremcns , intéressant dans son histoire , céleste dans sa morale , riche et charmant dans ses pompes, il réclame toutes les sortes de tableaux. Voulez-vous le suivre dans la poésie ? le Tasse , Milton , Corneille t Racine, Voltaire , vous retracent ses miracles. Dans les belles-lettres , l'éloquence, l'histoire, la philosophie ? que n'ont point fait , par son inspiration , Bossuet , Fénélon , Massillon , Bourdaloue , Bacon , Pascal , Euler , Newton , Leibnitz ! Dans les arts ? que de chefs- d'œuvre ! Si vous l'examinez dans son culte, que de choses ne vous disent point et ses vieilles églises gothiques , et ses prières admi- rables , et ses superbes cérémonies ! Parmi son clergé ? voyez tous ces hommes qui vous ont transmis la langue et les ouvrages de Rome et de la Grèce , tous ces solitaires de la Thébaïde, tous ces lieux de refuge pour les infortunés , tous ces missionnaires à la Chine , au Canada , au Paraguay , sans oublier les ordres militaires , d'où va naître la chevalerie ! Mœurs de nos aïeux , peinture des anciens jours , poésie , romans même , choses secrètes de la vie , nous avons tout fait servir à notre cause. Nous demandons des sourires au berceau . et des pleurs à la
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tombe : tantôt avec le moine Maronite , nous habitons les sommets du Carmel et du Liban; tantôt avec la fille de la charité, nous veillons au lit du malade : ici deux époux américains nous appellent au fond de leurs déserts ; là nous entendons gémir la vierge dans les solitudes du cloitre : Homère vient se placer auprès de Milton, Virgile à côté du Tasse ; les ruines de Memphis et d'Athènes contrastent avec les ruines des monumens chrétiens, les tombeaux d'Ossian avec nos cimetières de campagne ; à Saint - Denis nous visitons la cendre des rois ; et quand notre sujet nous force de parler du dogme de l'existence de Dieu , nous cherchons seulement nos preuves dans les merveilles de la nature ; enfin nous essayons de frapper au cœur de l'incrédule de toutes les manières ; mais nous n'osons nous flatter de posséder cette verge mira- culeuse de la religion , qui fait jaillir du rocher les sources d'eau vive.
Quatre parties , divisées chacune en six livres , composent notre ouvrage. La première traite des dogmes et de la doctrine.
La seconde et la troisième renferment la poétique du christianisme , ou les rapports
DU CHRISTIANISME. i5
de cette religion avec la poésie, la littérature et les arts.
La quatrième contient le culte, c'est-à-dire tout ce qui concerne les cérémonies de l'église , et tout ce qui regarde le clergé séculier et régulier.
Au reste , nous avons souvent rapproché les dogmes et la doctrine des autres cultes, des dogmes, de la doctrine et du culte évan- gélique : pour satisfaire toutes les classes de lecteurs, nous avons aussi touché, de temps en temps , la partie historique et mystique de la religion. Maintenant que le lecteur connaît le plan général de l'ouvrage, entrons dans l'examen des Dogmes et de la Doctrine, et afin de passer aux mystères chrétiens , commençons par nous enquérir de la nature des choses mystérieuses.
CHAPITRE II.
De la nature du Mystère.
IL n'est rien de beau , de doux , de grand dans la vie que les choses mystérieuses. Les sentimens les plus merveilleux sont ceux qui nous agitent un peu confusément; la pudeur, l'amour chaste , l'amitié vertueuse sont pleines
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de secrets. On dirait que les cœurs qui s'aiment s'entendent à demi-mot , et qu'ils ne sont que comme entr'ouverts. L'innocence, à son tour , qui n'est qu'une sainte ignorance , n'est- elle pas le plus ineffable des mystères ? L'enfance n'est si heureuse , que parce quelle ne sait rien , la vieillesse si misérable , que parce qu'elle sait tout ; heureusement pour elle, quand les mystères de la vie finissent, ceux de la mort commencent.
S'il en est ainsi des sentimens , il en est ainsi des vertus : les plus angéliques sont celles qui découlant immédiatement de Dieu , telles que la charité , aiment à se cacher aux regards , comme leur source.
En passant aux rapports de l'esprit , nous trouvons que les plaisirs de la pensée sont aussi des secrets. Le secret est d'une nature si divine , que les premiers hommes de l'Asie ne parlaient que par symboles. A quelle science revient - on sans cesse ? à celle qui laisse toujours quelque chose à deviner , et qui fixe nos regards sur une perspective infinie. Si nous nous égarons dans le désert, une sorte d'instinct nous fait éviter les plaines, où l'on voit tout , d'un coup d'œil ; nous allons chercher ces forêts , berceaux de la
religion ,
DU CHRISTIANISME. 17
religion , ces forets dont l'ombre , les bruits et le silence sont remplis de prodiges , ces solitudes où les corbeaux et les abeilles nour- rissaient les premiers Pères de l'église , et où ces saints hommes goûtaient tant de délices , qu'ils s'écriaient : « Seigneur , c'est assez ; je mourrai de douceur , si cous ne modérez ma joie ! » Enfin on ne s'arrête pas au pied d'un monument moderne dont l'origine est connue ; mais que dans une île déserte , au milieu de l'Océan , on trouve tout-à-coup une statue de bronze , dont le bras déployé montre les régions où le soleil se couche , et dont la base soit chargée de hiéro- glyphes , et rongée par la mer et le temps ; quelle source de méditations pour le voyageur ! Tout est caché, tout est inconnu dans l'univers. L'homme lui-même n'est-il pas un étrange mystère? D'où part l'éclair que nous appelons existence, et dans quelle nuit va-t-il s'éteindre ? L'Eternel a placé la Nais- sance et la Mort , sous la forme de deux fan- tômes voilés, aux deux bouts de notre carrière ; l'un produit l'inconcevable moment de notre vie que l'autre s'empresse de dévorer.
Il n'est donc point étonnant , d'après le penchant de l'homme aux mystères , que les 1. B
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religions de tous les peuples aient eu leurs choses impénétrables. Les Selles étudiaient les paroles prodigieuses des colombes de Dodone ; llnde , la Perse , l'Ethiopie , la Scy thie , les Gaules , la Scandinavie , avaient leurs cavernes , leurs montagnes saintes , leurs chênes sacrés , où le brachmane , le mage , le gymnosophiste , le druide , pro- nonçaient l'oracle inexplicable des Immortels. A Dieu ne plaise que nous voulions com- parer ces mystères aux mystères de la véri- table religion, et les immuables profondeurs du Souverain qui est dans le ciel , aux changeantes obscurités de ces dieux , ouvrages de la main des hommes ( i ). Nous avons seulement voulu faire remarquer qu'il n'y a point de religion sans mystères; ce sont eux qui, avec le sacrifice, constituent essentiel- lement le culte : Dieu même est le grand secret de la nature ; la Divinité était voilée en Egypte , et le sphinx s'asseyait sur le seuil de ses temples.
(i) Sap. cap. i3,v. 10.
DU CHRISTIANISME. 19
CHAPITRE III.
DES MYSTÈRES CHRÉTIENS.
De la Trinité.
On découvre au premier coup d'oeil, dans la partie des mystères , un grand avantage de la religion chrétienne sur les religions de l'antiquité. Les mystères de celles-ci n'avaient aucun rapport avec l'homme , et ne formaient tout au plus qu'un sujet de réflexions pour le philosophe , ou de chants pour le poète. Nos mystères , au contraire , s'adressent à nous ; ils contiennent les secrets de notre nature. Il ne s'agit plus d'un futile arran- gement de nombres , mais du salut et du bonheur du genre humain. L'homme qui sent si bien chaque jour son ignorance et sa faiblesse, pourrait-il rejeter les mystères de J. C. ? ce sont ceux des infortunés !
La Trinité, premier mystère des chrétiens, ouvre un champ immense d'études philoso- phiques , soit qu'on la considère dans les attributs de Dieu , soit qu'on recherche les vestiges de ce dogme autrefois répandu dans
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l'Orient. C'est une très-méchante manière de raisonner , que de rejeter ce qu'on ne peut comprendre. A partir des choses les plus simples dans la vie , il serait aisé de prouver que nous ignorons tout , et nous voulons pénétrer dans les ruses de la Sagesse !
La Trinité fut peut - être connue des Egyptiens : l'inscription grecque du grand obélisque du cirque majeur, à Rome, portait:
Miyaç eths , le grand Dieu; 9wy»»7«f, V En- gendré de Dieu, et \vttft^v/yns , le Tout-brillant (Apollon , l'Esprit. )
Héraclides de Pont et Porphyre rapportent un fameux oracle de Sérapis :
. . 2,6fiÇ)vlct Jfl rplcc 7r»>la , xi iis tv tov]et.
Tout est Dieu dans l'origine ; puis le Verbe et V Esprit : trois dieux coengendrés ensemble et se réunissant dans un seul.
Les Mages avaient une espèce de Trinité dans leur Metris , Oromasis et Araminis , ou Mitra , Oromase et Arimane.
Platon semble parler de ce dogme dans plusieurs endroits de ses ouvrages.
« Non-seulement , dit Dacier , on prétend qu'il a connu le Verbe , fils éternel de Dieu ;
DU CHRISTIANISME. 21
on soutient même qu'il a connu le Saint- Esprit , et qu'ainsi il a eu quelque idée de la très-sainte Trinité , car il écrit au jeune Denys :
« Il faut que je déclare à Archédémus ce qui est beaucoup plus précieux et plus divin , et que cous avez grande envie de savoir , puisque vous me l'avez envoyé exprès ; car, selon ce qui l m'a dit, vous ne croyez pas que je vous aie suffisamment expliqué ce que je pense sur la nature du premier principe; il faut vous V écrire par énigmes , afin que si ma lettre est interceptée sur terre ou sur mer , celui qui la lira n'y puisse rien comprendre. Toutes choses sont autour de leur roi; elles sont à cause de lui , et il est seul la cause des bonnes choses , second pour les secondes, et troisième pour les troisièmes. » ( 1 )
« Dans V Epinomis et ailleurs , il établit pour principes le premier bien , le Verbe ou l'entendement , et l'ame. Le premier bien ,
(1) Dacier cite le tom. III, lett. II, pag. 3i2, appa- remment du Platon de Serranus ; mais tous les Platon de Serranus et de Ficin de la Bibliothèque nationale, ne donnent ni le même tome , ni la même page , ni la même lettre.
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c'est Dieu ; le Verbe , ou l'entendement ,
c'est le fils de ce premier bien qui l'a engendré semblable à lui; et l'ame, qui est le terme entre le Père et le Fils, c'est le Saint- Esprit. » ( i )
Platon avait emprunté cette doctrine de la Trinité , de Timée de Locres , qui la tenait lui-même de l'école italique. Marsile Fiein , dans une de ses remarques sur Platon, montre d'après Jamblique , Porphyre, Platon et Maxime de Tyr , que les Pythagoriciens connaissaient aussi l'excellence du Ternaire; Pythagore l'a même indiqué dans ce symbole:
Honorato in primis habitum , tribunal et Triobolwn.
Aux Indes , la Trinité est connue.
« Ce que j'ai vu de plus marqué et de plus étonnant dans ce genre, dit le père Calmette, c'est un texte tiré de Lamaastambam , l'un de leurs livres... Il commence ainsi : Le Seigneur , le bien , le grand Dieu , dans sa bouche est la parole. (Le terme dont ils se servent la personnifie.) Il parle ensuite du Saint-Esprit en ces termes : Ventus seu
(i) Œuv. de Plat. Irad. par Dacier ? t. I, p. 154.
DU CHRISTIANISME. zZ
spirltus perjectus ; et finit parla création, en l'attribuant à un seul Dieu. » ( i )
Au Thibet.
« Voici ce que j'appris de la religion du Thibet : ils appellent Dieu , Konciosa , et ils semblent avoir quelque idée de l'adorable Trinité ; car tantôt ils le nomment Konci- hocick y Dieu-un , et tantôt Koncioksum , Dieu-trin. Ils se servent d'une espèce de chapelet, sur lequel ils prononcent ces paroles, om, ha, hum. Lorsqu'on leur en demande l'explication, ils répondent que om signifie intelligence, ou bras , c'est-à-dire puissance; que ha est la parole ; que hum est le cœur , ou l'amour ; et que ces trois mots signifient Dieu. » (2)
Les missionnaires anglais à Otaïti ont trouvé quelques traces de la Trinité, parmi les dogmes religieux des habitans de cette ile.
Nous croyons d'ailleurs entrevoir dans la nature même une sorte de preuve physique de la Trinité. Elle est l'archétype de l'univers , ou , si l'on veut , sa divine charpente. Ne serait-il pas possible que la forme extérieure
(1) Lettres édif. tom. XIV, p. 9.
(2) Lelt. édif. tom. XII, pag. 437.
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et matérielle participât de l'arche intérieure et spirituelle qui la soutient, de même que Platon (i) représentait les choses corporelles, comme l'ombre des pensées de Dieu ? Le nombre de Trois semble être dans la nature le terme par excellence. Le Trois n'est point engendré et engendre toutes les autres fractions, ce qui le faisait appeler le nombre sans m ère , par Pythagore. (2)
On peut découvrir quelque tradition obscure de la Trinité jusque dans les fables du Polythéisme. Les Grâces lavaient prise pour leur terme ; elle existait au Tartare , pour la vie et la mort de l'homme , et pour la vengeance céleste ; enfin trois Dieux frères
(1) In Rep.
(2) Hier. Corn, in Pyt. Le 3, simple par lui-même, est le seul nombre qui se compose de simples, et qui fournit un nombre simple en se décomposant : vous ne pouvez composer un autre nombre complexe sans le 3 , excepté le 2. Les générations du trois sont magnifiques, et tiennent à cette puissante unité qui est le premier anneau de la chaîne des nombres , et qui remplit l'univers. Les anciens faisaient un fort grand usage des nombres, pris métaphysiquement, et il ne se faut pas hâter de prononcer que Pythagore , Platon , et les prêtres Égyptiens , dont ils tiraient cette science , fussent des fous ou des imbécilles.
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composaient , en se réunissant , la puissance entière de l'univers.
Les Philosophes divisaient l'homme moral en trois parts , et les Pères de l'église ont cru retrouver l'image de la Trinité spirituelle dans l'ame de l'homme.
« Si nous imposons silence à nos sens, dit Bossuet , et que nous nous renfermions pour un peu de temps au fond de notre ame, c'est-à-dire dans cette partie où la vérité se fait entendre , nous y verrons quelque image de la Trinité que nous adorons. La pensée , que nous sentons naître comme le germe de notre esprit, comme le fils de notre intelligence, nous donne quelque idée du Fils de Dieu conçu éternellement dans l'intelli- gence du Père céleste. C'est pourquoi ce Fils de Dieu prend le nom de Verbe , afin que nous entendions qu'il naît dans le sein du Père ; non comme naissent les corps, mais comme naît dans notre ame cette parole intérieure que nous y sentons , quand nous contemplons la vérité.
» Mais la fécondité de notre esprit ne se termine pas à cette parole intérieure , à cette pensée intellectuelle , à cette image de la vérité qui se forme en nous. Nous aimons
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et cette parole intérieure , et l'esprit où elle naît; et, en l'aimant, nous sentons en nous quelque chose qui ne nous est pas moins précieux que notre esprit et notre pensée, qui est le fruit de l'un et de l'autre , qui les unit , qui s'unit à eux , et ne fait avec eux qu'une même vie.
» Ainsi , autant qu'il se peut trouver de rapport entre Dieu et l'homme; ainsi, dis-je, se produit en Dieu l'amour éternel qui sort du Père qui pense , et du Fils qui est sa pensée , pour faire , avec lui et sa pensée , une même nature également heureuse et parfaite. » ( i )
Voilà un assez beau commentaire , à propos d'un seul mot delà Genèse : Faisons l'homme.
Tertullien , dans son Apologétique , s'ex- prime ainsi sur le grand mystère de notre religion :
« Dieu a créé le monde par sa parole , sa raison et sa puissance. Vos philosophes même conviennent que logos , le verbe et la raison , est le créateur de l'univers. Les chrétiens ajoutent seulement que la propre substance du verbe et de la raison , cette
(i) Boss. Hist. univ. sec. part. . pag. 167 et 168, tom. 2 5 édit. stcr.
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substance par laquelle Dieu a tout produit, est esprit ; que cette parole ou le verbe a dû être prononcé par Dieu; que Dieu l'ayant prononcé , l'a engendré ; que conséquemment il est Fils de Dieu , et Dieu , à cause de l'unité de substance. Si le soleil prolonge un rayon, sa subtance n'est pas séparée, mais étendue. Ainsi le verbe est esprit d'un esprit, et Dieu de Dieu , comme une lumière allumée d'une autre lumière. Ainsi ce qui procède de Dieu est Dieu , et les deux , avec leur esprit , ne font qu'un ; différant en propriété , non en nombre ; en ordre , non en nature : le fils est sorti de son principe sans le quitter. Or , ce rayon de Dieu est descendu dans le sein d'une vierge ; il s'est revêtu de chair ; il s'est fait homme uni à Dieu. Cette chair soutenue de l'esprit , se nourrit , croît , parle , enseigne , opère : c'est le Christ. »
Cette démonstration de la Trinité, peut être comprise par les esprits les plus simples. Il se faut souvenir que Tertullien parlait à des hommes qui persécutaient Jesus-Christ , et qui n'auraient pas mieux aimé que de trouver moyen d'attaquer la doctrine , et même la personne de ses défenseurs. Nous
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ne pousserons pas plus loin ces preuves , et nous les abandonnons à ceux qui ont étudié la secte Italique, et la haute théologie chrétienne.
Quant aux images qui soumettent à la faiblesse de nos sens le plus grand des mys- tères , nous avons peine à concevoir ce que le redoutable triangle de feu, imprimé dans la nue , peut avoir de ridicule en poésie. Le Père , sous la figure d'un vieillard , ancêtre majestueux des temps , ou représenté comme une effusion de lumière , serait-il donc une peinture si inférieure à celles de la mythologie ? N'est-ce pas une chose merveilleuse de voir l'Esprit saint , l'esprit sublime de Jehovah , porté par l'emblème de la douceur , de l'amour , et de l'innocence ? Dieu se sent-il travaillé du besoin de semer sa parole ? l'Esprit n'est plus cette Colombe qui couvrait les hommes de ses ailes de paix ; c'est un Verbe visible , c'est une langue de feu , qui parle tous les dialectes de la terre, et dont l'éloquence élève ou renverse des empires.
Pour peindre le Fils divin , il nous suffira d'emprunter les paroles de celai qui le con- templa dans sa gloire. « Il était assis sur un trône , dit l'apôtre ; son visage brillait comme
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le soleil dans sa force, et ses pieds comme de l'airain fondu dans la fournaise ; ses yeux étaient deux flammes. Un glaive à deux tranehans sortait de sa bouche ; dans la main droite il tenait sept étoiles ; dans la gauche , un livre scellé de sept sceaux. Un fleuve de lumière était devant ses lèvres. Les sept esprits de Dieu brillaient devant lui comme sept lampes ; et de son marche-pied sortaient des voix , des foudres et des éclairs. » ( 1 )
CHAPITRE IV.
De la Rédemption.
Ue même que la Trinité renferme les secrets de l'ordre métaphysique , la Rédemption contient les merveilles de l'homme , et l'his- toire de ses fins et de son cœur. Avec quel étonnement , si l'on s'arrêtait un peu dans de si hautes méditations , ne verrait-on pas s'avancer ces deux mystères qui cachent dans leurs ombres les premières intentions de Dieu , et le système de l'univers ! La Trinité confond notre petitesse , accable nos sens
( 1) Apoc. cap. 1 et 4.
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de sa gloire , et nous nous retirons , anéantis devant elle. Mais la touchante rédemption, en remplissant nos yeux de larmes , les empêche d'être trop éblouis , et nous permet du moins de les fixer un moment sur la croix.
On voit d'abord sortir de ce mystère la doctrine du péché originel , qui explique l'homme. Sans l'admission de cette vérité , connue par tradition de tous les peuples , une nuit impénétrable nous couvre. Comment , sans la tache primitive , rendre compte du penchant vicieux de notre nature , combattu par une voix qui nous annonce que nous fûmes formés pour la vertu? Comment l'ap- titude de l'homme à la douleur, comment ses sueurs qui fécondent un sillon terrible, comment les larmes , les chagrins , les malheurs du juste , comment les triomphes et les succès impunis du méchant, comment, dis-je , sans une chute première , tout cela pourrait-il s'expliquer ? C'est pour avoir méconnu cette dégénération, que les philo- sophes de l'antiquité tombèrent en d'étranges erreurs , et qu'ils inventèrent le dogme de la réminiscence. Pour nous convaincre de la fatale vérité d'où naît le mystère qui nous
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rachète , nous n'avons pas besoin d'autres preuves que la malédiction prononcée contre Eve , malédiction qui s'accomplit chaque jour sous nos yeux. Que de choses dans ces brisemens d'entrailles , et pourtant dans ce bonheur de la maternité ! Quelles mystérieuses annonces de l'homme et de sa double destinée, prédite à-la-fois par la douleur et par la joie de la femme qui l'enfante ! On ne peut se méprendre sur les voies du Très-Haut , en retrouvant les deux grandes fins de l'homme dans le travail de sa mère , et il faut recon- naître un Dieu jusque dans une malédiction. Après tout , nous voyons chaque jour le fils puni pour le père , et le contre-coup du crime d'un méchant aller frapper un descendant vertueux , ce qui ne prouve que trop la doctrine du péché originel. Mais un Dieu de bonté et d'indulgence, sachant que nous périssions par cette chute , est venu nous sauver. Ne le demandons point à notre esprit , mais à notre cœur , nous tous faibles et coupables , comment un Dieu peut mourir. Si ce parfait modèle du bon fils , cet exemple des amis fidèles , si cette retraite au mont des Oliviers , ce calice amer , cette sueur de sang , cette douceur d'ame , cette sublimité
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d'esprit , cette croix , ce voile déchiré , ce rocher fendu , ces ténèbres de la nature , si ce Dieu enfin expirant pour les hommes, ne peut ni ravir notre cœur , ni enflammer nos pensées ; il est à craindre qu'on ne trouve jamais dans nos ouvrages , comme dans ceux du Poëte , « des miracles éclatans , » Speciosa miracula.
« Des images ne sont pas des raisons , dira- t-on peut-être ; nous sommes dans un siècle de lumière qui n'admet rien sans preuves. »
Que nous soyions dans un siècle de lumière, c'est ce dont quelques personnes ont douté ; mais nous ne serons point étonnés si l'on, nous fait l'objection précédente. Quand on a voulu argumenter sérieusement contre le christianisme , les Origène , les Clarke , les Bossuet ont répondu. Pressé par ces redou- tables adversaires , on cherchait à leur échapper en reprochant au christianisme ces mêmes disputes métaphysiques dans lesquelles on voudrait nous entraîner. On disait, comme Arius , Celse et Porphyre , que notre religion est un tissu de subtilités qui n'offrent rien à l'imagination ni au cœur , et qui n'ont pour sectaires que des fous et des imbécilles (i).
( i ) Orig. c. Cel. lib. III, p. 144. Arius appelle les chrétiens a èuMi. Arr. Antonin. ap. Tertul, at. scap. , c. IV, lib. in
Se
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Se présente-t-il quelqu'un qui répondant à ces derniers reproches , cherche à démontrer que le culte évangélique est celui du poëte, de l'ame tendre ? On ne manquera pas de s écrier : eh ! qu'est-ce que tout cela prouve, sinon que vous savez plus ou moins bien faire un tableau ? Ainsi , voulez-vous peindre et toucher ; on vous demande des axiomes et des corollaires. Prétendez-vous raisonner; il ne faut plus que des sentimens et des images. Il est difficile de joindre des ennemis aussi légers , et qui ne sont jamais au poste où ils vous défient. Nous hasarderons quelques mots sur la rédemption , pour montrer que la théologie du christianisme n'est pas aussi absurde qu'on affecte de le penser.
Une tradition universelle nous apprend que l'homme a été créé dans un état plus parfait que celui où il existe à présent, et qu'il y a eu une chute. Cette tradition se fortifie de l'opinion des philosophes de tous temps et de tous pays , qui n'ont jamais pu se rendre compte de l'homme moral , sans supposer un état primitif de perfection , d'où
Soh. Malela Chronic. Porphyre donne à la religion l'épithète de Bâfapûv rix^/Ltoc. Porph. ap. Eus. Hist. eccl. VI, c. IX.
i. C
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la nature humaine est ensuite déchue par sa faute. ( i )
Si l'homme a été créé , il a été créé pour une fin quelconque : or , étant créé parfait, la fin à laquelle il était appelé ne pouvait être que parfaite.
Mais la cause finale de l'homme a-t-elle été altérée par sa chute ? Non ; puisque l'homme n'a pas été créé de nouveau : non ; puisque la race humaine n'a pas été anéantie , pour faire place à une autre race.
Ainsi l'homme devenu mortel et imparfait par sa désobéissance , est resté toutefois avec des fins immortelles et parfaites. Comment parviendra-t-il à ses fins dans son état actuel d'imperfection ? Il ne le peut plus par sa propre énergie , par la même raison qu'un homme malade ne peut s'élever à la hauteur des pensées à laquelle un homme sain peut atteindre. Il y a donc disproportion entre la force , et le poids à soulever par cette force : ici l'on entrevoit déjà la nécessité d'une aide ou d'une rédemption.
« Ce raisonnement , dira-t-on , serait bon pour le premier homme ; mais nous , nous
(i) Vid. Plat. Arist. Sen. les SS. PP. Pascal, Grot. Ani. etc. ete.
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sommes capables de nos fins. Quelle injustice et quelle absurdité dépenser que nous soyions tous punis de la faute de notre premier père!
Sans décider ici si Dieu a tort ou raison de nous rendre solidaires, tout ce que nous savons et tout ce qu'il nous suffit de savoir à présent , c'est que cette loi existe. Nous voyons que par-tout le fils innocent porte le châtiment dû au père coupable; que cette loi est tellement liée aux principes des choses , qu'elle se répète jusque dans l'ordre physique de l'univers. Quand un enfant vient à la vie gangrené des débauches de son père, pourquoi ne se plaint-on pas de la nature ? car enfin , qu'a fait cet innocent, pour porter la peine des vices d'autrui ? Hé bien , les maladies de l'ame se perpétuent comme les maladies du corps , et l'homme se trouve puni dans sa dernière postérité , de la faute qui lui fit prendre le premier levain du crime.
La chute ainsi avérée par la tradition uni- verselle , par la transmission ou la génération du mal moral et physique ; d'une autre part , les fins de l'homme étant restées aussi par- faites qu'avant la désobéissance , quoique l'homme lui-même soit dégénéré, il suit qu'une rédemption ou un moyen quelconque de
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rendre l'homme capable de ses fins, est une conséquence naturelle de l'état où est tombée la nature humaine.
La nécessité d'une rédemption une fois admise , cherchons l'ordre où nous pourrons la trouver. Cet ordre peut être pris ou dans l'homme , ou au-dessus de l'homme.
Dans l'homme. Pour supposer une ré- demption , il faut que le prix soit au moins en raison de la chose à racheter. Or , comment supposer que l'homme imparfait et mortel se pût offrir lui-même pour regagner une fin parfaite et immortelle ? Comment l'homme , participant à la faute primitive , aurait -il pu suffire , tant pour la portion du péché qui le regarde , que pour celle qui concerne le reste du genre humain ? Un tel dévouement ne demandait-il pas un amour et une vertu au-dessus de la nature ? Il semble que le ciel ait voulu laisser s'écouler 4ooo années , depuis la chute jusqu'au rétablissement , afin de donner le temps aux hommes de juger par eux-mêmes , combien leurs vertus dégradées étaient insuffisantes pour un pareil sacrifice.
Il ne reste donc que la seconde supposition : à savoir , que la rédemption devait procéder d'une condition au-dessus de l'homme. Voyons
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si elle pouvait venir des êtres intermédiaires entre lui et Dieu.
Milton eut une belle idée , lorsqu'il supposa qu'après le péché , l'Eternel demanda au ciel consterné, s'il y avait quelque puissance qui voulût se dévouer pour le salut de l'homme. Les divines hiérarchies demeurèrent muettes, et parmi tant de séraphins , de trônes , d'ardeurs , de dominations , d'anges et d'ar- changes , nul ne se sentit assez de force pour s'offrir au sacrifice. Cette pensée du poète est d'une rigoureuse vérité en théologie. En effet, où les anges auraient-ils pris pour l'homme l'immense amour que suppose le mystère de la croix ? Nous dirons en outre , que la plus sublime des puissances créées n'aurait pas même eu assez de force pour l'accomplir. Aucune substance angélique ne pouvait, par la faiblesse de son essence , se charger de ces douleurs , qui , selon Massillon , unirent sur la tète de Jesus-Christ toutes les angoisses physiques que la punition de tous les péchés commis depuis le commencement des races pouvait supposer , et toutes lespeines morales , tous les remords qu'avaient dû éprouver les pécheurs , en commettant le crime. Si le Fils de l'homme lui-même trouva le calice amer,
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comment un ange l'eût-il porté à ses lèvres? Il n'aurait jamais pu boire la lie, et le sacrifice n'eût point été consommé.
Nous ne pouvions donc avoir pour rédempteur qu'une des trois personnes exis- tantes de toute éternité ; or, de ces trois divines personnes , on voit que le Fils , par sa nature même , devait être le seul à nous racheter. Amour qui lie entr'elles les parties de l'univers , Milieu qui réunit les extrêmes , Principe vivifiant de la nature , il pouvait seul récon- cilier Dieu avec l'homme. Il vint ce nouvel Adam , homme selon la chair par Marie , homme selon la morale par son évangile , homme selon Dieu par son essence. Il naquit d'une Vierge , pour ne point participer à la faute originelle , et pour être une victime sans tache ; il reçut le jour dans une étable, au dernier degré des conditions humaines, parce que nous étions tombés par l'orgueil: ici commence la profondeur du mystère , l'homme se trouble , et les voiles s'abaissent. Ainsi le but que nous pouvions atteindre avant la désobéissance , nous est proposé de nouveau , mais la route pour y parvenir n'est plus la même. Adam innocent y serait arrivé par des chemins enchantés; Adam pécheur
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n'y peut monîer qu'au travers des précipices. La nature a changé depuis la faute de notre premier père , et la rédemption n'a pas eu pour objet de faire une création nouvelle , mais de trouver un salut final pour la première. Tout donc est resté dégénéré avec l'homme ; et ce roi de l'univers , qui d'abord né immortel , devait s'élever , sans changer d'exis- tence, au bonheur des puissances célestes, ne peut plus maintenant jouir de la présence de Dieu , sans passer par les déserts du tombeau , comme parle S. Chrysostome. Son ame a été sauvée de la destruction finale par la rédemption ; mais son corps , joignant à la fragilité naturelle de la matière , la faiblesse accidentelle du péché, subit la sentence pri- mitive dans toute sa rigueur : il tombe, il se fond , il se dissout. Dieu , après la chute de nos premiers pères , cédant à la prière de son fils, et ne voulant pas détruire tout l'homme , inventa la mort comme un demi- néant , afin que le pécheur sentit l'horreur de ce néant entier , auquel il eût été con- damné , sans les prodiges de l'amour céleste. Nous osons présumer que s'il y a quelque chose de clair en métaphysique , c'est la chaîne de ce raisonnement. Ici point de mots
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mis à la torture , point de divisions et de subdivisions , point de termes obscurs ou barbares. Le christianisme n'est point com- posé de ces choses, comme les sarcasmes de l'incrédulité voudraient nous le faire croire. L'évangile a été prêché au pauvre d'esprit, et il a été entendu du pauvre d'esprit ; c'est le livre le plus clair qui existe. Sa doctrine n'a point son siège dans la tète , mais dans" le cœur ; elle n'apprend point à disputer , mais à bien vivre. Toutefois elle n'est pas sans secrets. Ce qu'il y a de véritablement ineffable dans l'écriture , c'est ce mélange continuel des plus profonds mystères et de la plus extrême simplicité , caractères d'où naissent le touchant et le sublime : il ne faut donc plus s'étonner que l'œuvre de Jesus- Christ parle si éloquemment. Et telles sont encore les vérités de notre religion, malgré leur peu d'appareil scientifique , qu'un seul point admis vous force d'admettre tous les autres. Il y a plus ; si vous espérez échapper en niant le principe , tel , par exemple , que le péché originel ; bientôt , poussés de consé- quence en conséquence , vous serez forcés d'aller vous perdre dans l'athéisme : dès l'instant où vous reconnaissez un Dieu , la
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religion chrétienne arrive, malgré vous, avec tous ses dogmes , comme l'ont remarqué Clarke et Pascal. Voilà , ce nous semble , une des plus fortes preuves en faveur du christianisme.
Au reste , il ne faut pas s'étonner , que celui qui fait rouler , sans les confondre , ces millions de globes sur nos tètes , ait répandu tant d'harmonie dans les principes d'un culte établi par lui; il ne faut pas s'étonner, qu'il fasse tourner les charmes et les grandeurs de ses mystères dans le cercle d'une logique inévitable , comme il fait revenir les astres sur eux-mêmes , pour nous ramener ou les fleurs ou les foudres des saisons. On a peine à concevoir le déchaînement du siècle contre le christianisme. S'il est vrai que la religion soit nécessaire aux hommes , comme l'ont cru tous les philosophes, par quel culte veut-on remplacer celui de nos pères ? On se rap- pellera long-temps ces jours où des hommes de sang prétendirent élever des autels aux vertus , sur les ruines du christianisme. D'une main ils dressaient des échafauds; de l'autre, sur le frontispice de nos temples , ils garan- tissaient à Dieu Y éternité, et à l'homme la mort ; et ces mêmes temples, où l'on voyait
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autrefois ce Dieu qui est connu de l'univers , ces images de Vierge qui consolaient tant d'infortunés , ces temples étaient dédiés à la Vérité , qu'aucun homme ne connaît , et à la Raison , qui n'a jamais séché une larme !
CHAPITRE V.
De V Incarnation.
.L'incarnation nous présente le Souverain des cieux dans une bergerie , celui qui lance la foudre entouré de bandelettes de lin , celui que l'univers ne peut contenir , ren- fermé dans le sein d'une femme. L'antiquité eût bien su tirer parti de cette merveille. Quels tableaux Homère et Virgile ne nous auraient-ils pas laissés de la nativité d'un Dieu dans une crèche, des pasteurs accourus au berceau , des mages conduits par une étoile, des anges descendant dans le désert, d'une vierge mère adorant son nouveau-né, et de tout ce mélange d'innocence , d'en- chantement et de grandeur !
En laissant à part ce que nos mystères ont de direct et de sacré, on pourrait retrouver encore sous leurs voiles, les vérités les plus
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ravissantes de la nature. Ces secrets du ciel, sans parler de leur partie mystique , sont peut-être le type des lois morales et phy- siques du monde : cela serait très-digne de la gloire de Dieu , et Ton entreverrait alors pourquoi il lui a plu de se manifester dans ces mystères, de préférence à tout autre qu'il eût pu choisir. Jesus-Christ , ( par exemple , ou le monde moral) prenant naissance dans le sein d'une vierge , nous enseignerait le prodige de la création physique , et nous mon- trerait l'univers se formant dans le sein de l'amour céleste. Les paraboles et les figures de ce mystère seraient ensuite gravées dans chaque objet , autour de nous. Par-tout en effet la force nait de la grâce : le fleuve sort de la fontaine, le lion est d'abord nourri d'un lait pareil à celui que suce l'agneau; et parmi les hommes, le Tout-Puissant a promis la gloire du ciel , à ceux qui pratiquent les plus humbles vertus.
Ceux qui ne découvrirent dans la chaste reine des anges, que des mystères d'obscénité, sont bien à plaindre. Il nous semble qu'on pourrait dire quelque chose d'assez touchant sur cette femme mortelle , devenue la mère immortelle d'un Dieu rédempteur, sur cette Marie à -la -fois vierge et mère, les deux
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états les plus divins de la femme , sur cette jeune fille de l'antique Jacob , qui vient au secours des misères humaines, et sacrifie un fils , pour sauver la race de ses pères. Cette tendre médiatrice entre nous et l'Eternel , ouvre avec la douce» vertu de son sexe un cœur plein de pitié à nos tristes confidences , et désarme un Dieu irrité. Dogme enchanté qui adoucit la terreur d'un Dieu, en inter- posant la beauté entre notre néant et la majesté divine !
Les cantiques de l'église nous peignent la bienheureuse Marie , assise sur un trône de candeur, plus éclatant que la neige; elle brille sur ce trône comme une rose mysté- rieuse ( i ) , ou comme Y étoile du matin précurseur du soleil de la grâce (2) ; les plus beaux anges la servent , les harpes et les voix célestes forment un concert autour d'elle ; on reconnaît dans cette fille des hommes , le rejuge des pécheurs ( 3 ) , la consolation des affligés (4)/ elle ignore les
(1) Hosa mystica.
(2) Stella matutina.
( 3 ) Refughim peccatorum. (4) Consolatrix afflictontm.
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saintes colères du Seigneur ; elle est toute bonté, toute compassion, toute indulgence. Marie est la divinité de l'innocence, de la faiblesse et du malheur. La foule de ses adorateurs dans nos églises , se compose de pauvres matelots qu'elle a sauvés du nau- frage , de vieux invalides qu'elle a arrachés à la mort , sous le fer des ennemis de la France , de jeunes femmes dont elle a calmé les douleurs. Celles-ci apportent leurs nour- rissons devant son image , et le cœur du nouveau-né , qui ne comprend pas encore le Dieu du ciel , comprend déjà cette divine mère , qui tient un enfant dans ses bras.
CHAPITRE VI.
DES SACREMENS.
Le Baptême et la Confession.
»3i les mystères accablent l'esprit par leur grandeur, on éprouve une autre sorte d'éton- nement, mais qui n'est peut-être pas moins profond, en contemplant les sacremens de l'église. La connaissance de l'homme civil et moral , est renfermée toute entière dans ces institutions.
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Le baptême , le premier des sacrement que la religion confère à l'homme , selon la parole de l'apôtre , le revêt de Jesus- Christ. Ce sacrement nous rappelle la cor- ruption où nous sommes nés, les entrailles douloureuses qui nous portèrent, les tribu- lations qui nous attendent dans ce monde; il nous dit que nos fautes rejailliront sur nos fils , que nous sommes tous solidaires : terrible enseignement qui suffirait seul, s'il était bien médité, pour faire régner la vertu parmi les hommes.
Voyez le néophyte debout au milieu des ondes du Jourdain : le solitaire du rocher verse l'eau lustrale sur sa tète; le fleuve des patriarches , les chameaux de ses rives , le Temple de Jérusalem , les cèdres du Liban paraissent attentifs : ou plutôt regardez ce jeune enfant sur les fontaines sacrées. Une famille pleine de joie l'environne ; elle renonce pour lui au péché , elle lui donne le nom de son aïeul , qui devient immortel dans cette renaissance perpétuée par l'amour de race en race. Déjà le père s'empresse de reprendre son fils , pour le reporter à une épouse impatiente , qui compte , sous ses rideaux , tous les coups de la cloche baptismale. On
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entoure le lit maternel; des pleurs d'atten- drissement et de religion coulent de tous les yeux ; le nouveau nom de l'enfant , l'antique nom de son ancêtre , est répété de bouche en bouche , et chacun mêlant les souvenirs du passé aux joies présentes , croit reconnaître le vieillard dans le nouveau- né qui fait revivre sa mémoire. Tels sont les tableaux que présente le sacrement de baptême; mais la religion, toujours morale, toujours sérieuse , alors même qu'elle est. plus riante , nous montre aussi le fils des rois dans sa pourpre , renonçant aux grandeurs de Satan, à la même piscine où l'enfant du pauvre en haillons , vient abjurer des pompes , auxquelles pourtant il ne sera point condamné.
On trouve dans S. Ambroise une description curieuse de la manière dont s'administrait le sacrement de baptême dans les premiers siècles de l'église ( i ). Le jour choisi pour la cérémonie était le samedi - saint. On commençait par toucher les narines, et par
(i) Ambros. de Myst. Tertullien , Origène , S. Jérôme, S. Augustin , parlent aussi du baptême , mais moins en en détail que Saint Ambrcise. C'est dans les sis livres des
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ouvrir les oreilles du catéchumène , en disant ephpheta, ouçrez-çous. On le faisait ensuite entrer dans le saint des saints. En présence du diacre , du prêtre et de l'évêque , il renonçait aux œuvres du démon. 11 se tournait vers l'occident , image des ténèbres , pour abjurer le monde, et vers l'orient, symbole de lumière , pour marquer son alliance avec Jesus-Christ. L'évêque faisait alors la béné- diction du bain , dont les eaux , selon Saint Ambroise , indiquent les mystères de l'Ecri- ture : la création , le déluge , le passage de la mer Rouge , la nuée , les eaux de Mara t Naaman et le paralytique de la Piscine. Les eaux ayant été adoucies par le signe de la croix , on y plongeait trois fois le caté- chumène en l'honneur de la Trinité, et en lui enseignant que trois choses rendent témoi- gnage dans le baptême : l'eau , le sang et l'esprit.
Au sortir du saint des saints , l'évêque faisait à l'homme renouvelé , l'onction sur la tète , afin de le sacrer de la race élue
Sacremens , faussement attribués à ce père , qu'on voit la circonstance des trois immersions et du touchement des narines que nous rapportons ici,
et
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et de la nation sacerdotale du Seigneur. Puis on lui lavait les pieds, on lui mettait des habits blancs , comme un vêtement d'innocence ; après quoi il recevait dans le sacrement de Confirmation, l'esprit de crainte divine, l'esprit de sagesse et d'intelligence , l'esprit de conseil et de force , l'esprit de doctrine et de piété. L'évèque prononçait à haute voix les paroles de l'apôtre : Dieu le père vous a marqué de son sceau. Jesus-Christ notre Seigneur, vous a confirmé; il a donné à votre cœur les arrhes du Saint-Esprit.
Le nouveau chrétien marchait alors à l'autel pour y recevoir le pain des anges, en disant : J entrerai à l'autel du Seigneur, du Dieu qui réjouit ma jeunesse. A la vue de l'autel couvert de vases d'or , de flambeaux , de fleurs , d'étoffes de soie , le néophyte s'écriait avec le Prophète : Vous avez préparé une table devant moi ; c'est le Seigneur qui me nourrit , rien ne me manquera , il ma établi dans un lieu abondant en pâturage. La cérémonie se terminait par le sacrifice de la messe. Ce devait être une fête bien auguste que celle où les Ambroise donnaient au pauvre inno- cent, la place qu'ils refusaient à l'empereur coupable.
1. D
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S'il n'y a pas dans ce premier acte de la vie chrétienne, un mélange divin de théologie et de morale, de mystères et de simplicité, rien ne sera jamais divin en religion.
Mais , considéré dans une sphère plus élevée, et comme figure du mystère de notre rédemption , le Baptême est un bain qui rend à l'ame sa vigueur première. On ne peut se rappeler sans regret la beauté des anciens jours , alors que les forêts n'avaient pas assez de silence , les grottes pas assez de profondeur , pour les fidèles qui venaient y méditer les mystères. Ces chrétiens pri- mitifs, témoins de la rénovation du monde, étaient occupés de pensées bien différentes de celles qui nous courbent aujourd'hui vers la terre , nous tous chrétiens vieillis dans le siècle et non pas dans la foi. En ce temps- là la sagesse était sur les rochers , dans les antres avec les lions , et les rois allaient consulter le solitaire de la montagne. Jours trop tôt évanouis ! il n'y a plus de S. Jean au désert , et l'heureux catéchumène ne sentira plus couler sur lui ces flots du Jourdain , qui emportaient aux mers toutes ses souillures.
La Confession suit le Baptême ; et l'église , avec une prudence qu'elle seule possède, a
DU CHRISTIANISME. 5i fixé l'époque de la Confession à l'âge où l'idée du crime peut être conçue ; il est certain qu'à sept ans l'enfant a les notions du bien et du mal. Tous les hommes , les philo- sophes même, quelles qu'aient été d'ailleurs leurs opinions, ont regardé le sacrement de Pénitence comme une des plus fortes bar- rières contre le vice , et comme le chef- d'œuvre de la sagesse. « Que de restitutions, de réparations, dit Rousseau, la confession ne fait-elle point faire chez les catholiques (i) ! » Selon Voltaire , « la confession est une chose très-excellente , un frein au crime , inventé dans l'antiquité la plus reculée : on se con- fessait dans la célébration de tous les anciens mystères. Nous avons imité et sanctifié cette sage coutume : elle est très-bonne pour engager les cœurs ulcérés de haine à pardonner. » (2.) Sans cette institution salutaire, le coupable tomberait dans le désespoir. Dans quel sein déchargerait-il le poids de son cœur ? Serait- ce dans celui d'un ami? Eh! qui peut compter sur l'amitié des hommes ? Prendra-t-il les déserts pour confidens ? Les déserts retentissent
(1) Emil. tora. III, p. 201 , dans la note.
(2) Questions encyclop. tom. III, p. 234, article Curé dit campagne , sect. II.
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toujours pour le crime du bruit de ces trompettes, que le parricide Néron croyait ouïr autour du tombeau de sa mère ( i ). Quand la nature et les hommes sont impi- toyables , il est bien touchant de trouver un Dieu prêt à pardonner : il n'appartenait qu'à la religion chrétienne d'avoir fait deux sœurs, de l'innocence et du repentir.
CHAPITRE VIL
De la Communion.
C'EST à douze ans , c'est au printemps de l'année, que l'adolescent s'unit à son Créateur. Après avoir pleuré la mort du Rédempteur du monde avec les montagnes de Sion , après avoir rappelé les ténèbres qui cou- vrirent la terre , la chrétienté sort de la douleur : les cloches se raniment , les saints se dévoilent , le cri de la joie , l'antique alléluia d'Abraham et de Jacob, fait retentir le dôme des églises. De jeunes filles vêtues de lin , et des garçons parés de feuillages , marchent sur une route semée des premières fleurs de l'année ; ils s'avancent vers le temple ,
(i) Tacit. Hist.
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en répétant de nouveaux cantiques ; leurs parens les suivent; bientôt le Christ descend sur l'autel pour ces âmes délicates. Le froment des anges est déposé sur la langue véridique qu'aucun mensonge n'a encore souillée , tandis que le prêtre boit, dans le vin pur, le sang méritoire de l'agneau.
Dans cette solennité , Dieu rappelle un sacrifice sanglant , sous les espèces les plus paisibles. Aux incommensurables hauteurs de ces mystères , se mêlent les souvenirs des scènes les plus riantes. La nature ressuscite avec son Créateur, et l'ange du printemps semble lui ouvrir les portes du tombeau , comme cet Esprit de lumière, qui dérangea la pierre du glorieux sépulcre. L'âge des tendres communians et celui de la naissante année, confondent leurs jeunesses, leurs har- monies et leurs innocences. Le pain et le vin annoncent les dons des champs prêts à mûrir, et retracent les tableaux de l'agriculture; enfin Dieu descend dans les âmes de ces enfans pour les féconder, comme il descend, en cette saison , dans le sein de la terre , pour lui faire porter ses fleurs et ses richesses. Mais , dira-t-on , que signifie cette Com- munion mystique où la raison est obligée
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de se soumettre à une absurdité , sans aucun profit pour les mœurs ?
Qu'on nous permette d'abord de répondre en général pour tous les rites chrétiens , qu'ils sont de la plus haute moralité , par cela seul qu'ils ont été pratiqués par nos pères; par cela seul que nos mères ont été chrétiennes sur nos berceaux ; enfin , parce que la religion a chanté autour du cercueil de nos aïeux, et souhaité la paix à leurs cendres.
Ensuite , supposé même que la Com- munion fut une cérémonie puérile , c'est du moins s'aveugler beaucoup , de ne pas voir qu'une solennité qui doit être précédée d'une confession générale , qui ne peut avoir lieu qu'après une longue suite d'actions vertueuses, est très-favorable aux bonnes mœurs. Elle l'est même à un tel point, que si un homme approchait dignement , une seule fois par mois, du sacrement d'Eucharistie, cet homme serait, de nécessité, l'homme le plus vertueux de la terre. Transportez le raisonnement de l'individuel au collectif, de l'homme au peuple, et vous verrez que la Communion est une législation toute entière.
« Voilà donc des hommes, dit Voltaire, ( dont l'autorité ne sera pas suspecte, ) voilà
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des hommes qui reçoivent Dieu dans eux, au milieu d'une cérémonie auguste , à la lueur de cent cierges , après une musique qui a enchanté leurs sens , au pied d'un autel brillant d'or. L'imagination est subjuguée, l'âme saisie et attendrie ; on respire à peine , on est détaché de tout bien terrestre, on est uni avec Dieu , il est dans notre chair et dans notre sang. Qui osera, qui pourra commettre après cela une seule faute , en concevoir seu- lement la pensée ! Il était impossible , sans doute, d'imaginer un mystère qui retint plus fortement les hommes dans la vertu. >-> ( i )
Si nous nous exprimions nous-mêmes avec cette force . on nous traiterait de fanatiques.
L'Eucharistie a pris naissance à la Cène ; et nous en appelons aux peintres , pour la beauté du tableau où Jesus-Christ est repré- senté disant ces paroles : Hoc est corpus meum. Quatre choses sont ici :
i.° Dans le pain et le vin matériels on voit la consécration de la nourriture des hommes , qui vient de Dieu , et que nous tenons de sa munificence. Quand il n'y aurait
( i ) Questions sur l'Encyclopédie , tom. IV , édit. de Genève.
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dans la Communion, que cette offrande des richesses de la terre à celui qui les dispense, cela seul suffirait pour la comparer aux plus belles coutumes religieuses de la Grèce.
n.° L'Eucharistie rappelle la pâque des Israélites , qui remonte au temps des Pharaons ; elle annonce l'abolition des sacrifices sanglans ; elle est aussi l'image de la vocation d'Abraham , et de la première alliance de Dieu avec l'homme. Tout ce qu'il y a de grand en antiquité , en histoire , en législation , en figures sacrées , se trouve donc réuni dans la communion du chrétien.
3.° L'Eucharistie annonce la réunion des hommes en une grande famille ; elle enseigne la fin des inimitiés , l'égalité naturelle et l'établissement d'une nouvelle loi , qui ne connaîtra ni Juifs , ni Gentils , et invitera tous les enfans d'Adam à la même table.
Enfin la quatrième chose que l'on découvre dans l'Eucharistie, c'est le mystère direct et la présence réelle de Dieu dans le pain consacré. Ici il faut que l'ame s'envole un moment vers ce monde intellectuel, qui lui fut ouvert avant sa chute.
Lorsque le Tout-puissant eut créé l'homme à son image , et qu'il l'eut animé d'un souffle
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de vie , il fit alliance avec lui. Adam et Dieu s entretenaient ensemble dans la solitude. L'alliance fut de droit rompue par la déso- béissance. L'Etre éternel ne pouvait plus communiquer avec la Mort, la Spiritualité avec la Matière. Or, entre deux choses de propriétés différentes , il ne peut y avoir de point de contact que par un milieu. Le premier effort que l'Amour divin fit pour se rapprocher de nous , fut la vocation d'Abraham et l'établissement des sacrifices : figures qui annonçaient au monde l'avé- neraent du Messie. Le Sauveur , en nous rétablissant dans nos fins , comme nous l'avons observé au sujet de la rédemption, a dû nous rétablir dans nos privilèges , et le plus beau de ces privilèges sans doute , était de communiquer avec le Créateur. Mais cette communication ne pouvait plus avoir lieu immédiatement comme dans le Paradis terrestre. Premièrement , parce que notre origine est demeurée souillée; en second lieu, parce que notre corps, maintenant sujet au tombeau, est resté trop faible pour commu- niquer directement avec Dieu, sans mourir. Il fallait donc un moyen médiat , et c'est le Fils qui l'a fourni. Il s'est donné à l'homme
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dans l'Eucharistie , il est devenu la route sublime par qui nous nous réunissons de nouveau à celui dont notre ame est émanée.
Mais si le Fils fut resté dans son essence primitive, il est évident que la même sépa- ration eût existé ici-bas entre Dieu et l'homme ; puisqu'il ne peut y avoir d'union entre la pureté et le crime , entre une réalité éter- nelle et le songe de notre vie. Or, le Verbe, en entrant dans le sein d'une femme , a daigné se faire semblable à nous. D'un côté, il touche à son père par sa spiritualité; de l'autre , il s'unit à la chair par son effigie humaine. Il devient donc ce rapprochement cherché entre l'enfant coupable et le père miséricordieux. En se cachant sous l'emblème du pain , il est , pour l'œil du corps , un objet sensible, tandis qu'il reste un objet intellectuel pour l'œil de l'ame. S'il a choisi le pain pour se voiler, c'est que le froment est un emblème noble et pur de la nour- riture divine.
Si cette haute et mystérieuse théologie, dont nous nous contentons d'ébaucher quelques traits , effraye nos lecteurs , qu'ils remarquent toutefois combien cette métaphysique est lumineuse auprès de celle de Pythagore , de
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Platon, de Timée, d'Aristote, de Carnéade, d'Epieure. On n'y trouve aucune de ces abstractions d'idées , pour lesquelles on est obligé de se créer un langage inintelligible au commun des hommes.
En résumant ce que nous avons dit sur la Communion , nous voyons qu'elle pré- sente d'abord une pompe charmante; qu'elle enseigne la morale, parce qu'il faut être pur pour en approcher; qu'elle est l'offrande des dons de la terre au Créateur , et qu'elle rappelle la sublime et touchante histoire du Fils de l'homme. Unie au souvenir de la pâque et de la première alliance , la Com- munion va se perdre dans la nuit des temps ; elle tient aux idées premières sur la nature de l'homme religieux et politique , et exprime l'antique égalité du genre humain ; enfin , elle perpétue la mémoire de notre chute pri- mitive, de notre rétablissement et de notre réunion avec Dieu.
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CHAPITRE VIII.
LA CONFIRMATION , L'ORDRE ET LE MARIAGE.
Examen du Vœu de Célibat , sous ses rapports moraux.
On ne cesse de s'étonner, lorsqu'on remarque à quelle époque de la vie la religion a fixé le grand hy menée de l'homme et du Créateur. C'est le moment où le cœur va s'enflammer du feu des passions , le moment où il peut concevoir l'Etre suprême : Dieu devient l'im- mense génie qui tourmente tout- à- coup l'adolescent, et qui remplit les facultés de son ame inquiète et agrandie. Mais le danger augmente ; il faut de nouveaux secours à cet étranger sans expérience , exposé sur le chemin du monde. La religion ne l'oubliera point ; elle tient en réserve un appui. La Confirmation vient soutenir ses pas tremblans , comme le bâton dans la main du voyageur, ou comme ces sceptres qui passaient de race en race chez les rois antiques, et sur lesquels Evandre et Nestor , pasteurs des hommes , s'appuyaient en jugeant les peuples. Observons
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que la morale entière de la vie est renfermée dans le sacrement de Confirmation ; quiconque a la force de confesser Dieu , pratiquera nécessairement la vertu , puisque commettre le crime , c'est renier le Créateur.
Le même esprit de sagesse a placé l'Ordre et le Mariage, immédiatement après la Confir- mation. L'enfant est maintenant devenu homme , et la religion qui fa suivi des yeux avec une tendre sollicitude dans l'état de nature, ne l'abandonnera pas dans l'état de société. Admirez ici la profondeur des vues du législateur des chrétiens. Il n'a établi que deux sacremens sociaux , si nous osons nous exprimer ainsi ; car en effet il n'y a. que deux états dans la vie , le célibat et le mariage. Ainsi , sans s'embarrasser des dis- tinctions civiles, inventées par notre étroite raison , Jesus-Christ divise la société en deux classes. A ces classes il ne donne point de lois politiques , mais des lois morales , et par-là il se trouve d'accord avec toute l'anti- quité. Les anciens sages de l'Orient , qui ont laissé une si merveilleuse renommée , n'assemblaient pas des hommes pris au hasard, pour méditer d'impraticables cons- titutions. Ces sages étaient de vénérables
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solitaires qui avaient voyagé long-temps , et qui chantaient les dieux sur la lyre. Chargés des richesses puisées chez les nations étran- gères, plus riches encore des dons d'une vie sainte , le luth à la main , une couronne d'or dans leurs cheveux blancs, ces hommes divins, assis sous quelque platane, dictaient leurs leçons à tout un peuple ravi. Et quelles étaient ces institutions des Amphyon , des Cadmus , des Orphée ? Une belle musique appelée loi , des danses , des cantiques , quelques arbres consacrés , des vieillards con- duisant des enfans , un hymen formé auprès d'un tombeau, la religion et Dieu par-tout: c'est aussi ce que le christianisme a fait „ mais d'une manière encore plus admirable. Cependant les hommes ne s'accordent jamais sur les principes , et les institutions les plus sages ont trouvé des détracteurs. On s'est élevé dans ces derniers temps contre le vœu de célibat , attaché au sacrement d'Ordre. Les uns , cherchant par -tout des armes contre la religion , en ont cru trouver dans la religion même ; ils ont fait valoir l'an- cienne discipline de l'église , qui , selon eux , permettait le mariage du prêtre : les autres se sont contentés de faire de la chasteté
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chrétienne l'objet de leurs railleries.Répondons d'abord aux esprits sérieux et aux objections morales.
Il est certain d'abord que le septième canon du second concile de Latran , l'an 1 1 3o, , fixe sans retour le célibat du clergé catho- lique. A une époque plus reculée , on peut citer quelques dispositions du concile de Latran (i), en n^3; de Trébur (2), en 890 ; de Troisi ( 3 ) , en 909 ; de Tolède ( 4) , en 633, et de Chalchique (5), en 461. Baronius prouve que le vœu de célibat était général parmi le clergé dès le sixième siècle (6). Un canon du premier concile de Tours excommunie tout prêtre , diacre ou sous-diacre qui aurait conservé sa femme après avoir reçu les ordres : Si inçentus fucrit presbyter cum sua presbytère , aut diaconus cum sua diaconissâ , aut sub- diaconus cum sua sub-diaconissà , annum integrum excommunicatus habeatur (7). Dès le temps de S. Paul, la virginité était regardée comme l'état le plus parfait pour un chrétien.
(i)Can. 21. (2) Cap. 28. (3) Cap. 8. (4)Can. 5s. (5)Can. iG. (6) Baron, an. 88, n. 18. (7) Can. 20.
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Mais en admettant un moment que le mariage des prêtres eut été toléré dans la primitive église, ce qui ne peut se soutenir ni historiquement ni canoniquement , il ne s'ensuivrait pas qu'il dût être permis à présent aux ecclésiastiques. Les mœurs modernes s'opposent à cette innovation , qui détruirait d'ailleurs de fond en comble la discipline de l'église.
Dans les anciens jours de la religion, jours de combats et de triomphes , les chrétiens , peu nombreux et remplis de vertu , vivaient frater- nellement ensemble , goûtaient les mêmes joies, partageaient les mêmes tribulations à la table du Seigneur. Le pasteur aurait donc pu, à la rigueur, avoir une famille au milieu de cette société sainte , qui était déjà sa famille; il n'aurait point été détourné par ses propres enfans du soin de ses autres brebis, puisqu'ils auraient fait partie du troupeau ; il n'aurait pu trahir pour eux les secrets du pécheur , puisqu'on n'avait point de crimes à cacher, et que les confessions se faisaient à haute voix , dans ces basiliques de la mort ( i ) , où les fidèles s'assemblaient pour
(0 S. Hieron.
prier
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prier sur les cendres des martyrs. Ces chrétiens avaient reçu du ciel un sacerdoce que nous avons perdu. C'était moins une assemblée du peuple , qu'une communauté de lévites et de religieuses : le Baptême les avait tous créés prêtres et confesseurs de Jesus-Christ. Saint Justin le philosophe, dans sa pre- mière apologie , fait une admirable description de la vie des fidèles de ces temps-là : « On nous accuse, dit-il, de troubler la tranquillité de l'Etat ; et cependant un des principaux dogmes de notre foi est que rien n'est caché aux yeux de Dieu, et qu'il nous jugera sévè- rement un jour sur nos bonnes et nos mau- vaises actions : mais , ô puissant Empereur ! les peines même que vous avez décernées contre nous , ne font que nous affermir dans notre culte , puisque toutes ces persé- cutions nous ont été prédites par notre maitre , fils du souverain Dieu, père et seigneur de l'univers. »
« Le jour du soleil (le dimanche), tous ceux qui demeuren t à la ville et à la campagne , s'assemblent en un lieu commun. On lit les saintes Ecritures: un ancien (i) exhorte ensuite
( i ) Un prêtre.
i. E
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le peuple à imiter de si beaux exemples. On se lève , on prie de nouveau ; on présente l'eau , le pain et le vin ; le prélat fait l'action de grâce , l'assistance répond amen. On dis- tribue une partie des choses consacrées, et les diacres portent le reste aux absens. On fait une quête; les riches donnent ce qu'ils veulent. Le prélat garde ces aumônes pour en assister les veuves , les orphelins , les malades , les prisonniers , les pauvres , les étrangers , en un mot , tous ceux qui sont dans le besoin, et dont le prélat est spécia- lement chargé. Si nous nous réunissons le jour du soleil , c'est que Dieu fit le monde ce jour-là , et que son fils ressuscita à pareil joui-, pour confirmer à ses disciples la doc- trine que nous vous avons exposée.
» Si vous la trouvez bonne , respectez-la ; rejetez-la , si elle vous semble méprisable ; mais ne livrez pas pour cela aux bourreaux des gens qui n'ont fait aucun mal; car nous osons vous annoncer que vous n'éviterez pas le jugement de Dieu, si vous demeurez dans l'injustice : au reste, quel que soit notre sort, que la volonté de Dieu soit faite. Nous aurions pu réclamer votre équité en vertu de la lettre de votre père , César Adrien , d'illustre et
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glorieuse mémoire; mais nous avons préféré nous confier en la justice de notre cause. » (1) L'apologie de Justin était bien faite pour surprendre la terre. Il venait de révéler un âge d'or au milieu de la corruption , de découvrir un peuple nouveau, dans les sou- terrains d'un antique empire. Ces mœurs durent paraître d'autant plus belles , qu'elles n'étaient pas, comme aux premiers jours du monde , en harmonie avec la nature et les lois , et qu'elles formaient au contraire un contraste frappant avec le. reste de la société. Ce qui rend sur-tout la vie de ces fidèles plus intéressante que la vie de ces hommes parfaits chantés par la fable , c'est que ceux- ci sont représentés heureux , et que les autres se montrent à nous à travers les charmes du malheur. Ce n'est pas sous le feuillage des bois et au bord des fontaines, que la vertu parait avec le plus de puissance ; il faut la voir à l'ombre des murs des prisons, et parmi des flots de sang et de larmes. Combien la religion est divine , lorsqu'au fond d'un souterrain , dans le silence et la nuit des tombeaux, un pasteur que le péril
(1) Just. Apol. Edit. Marc. fol. 1742.
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environne, célèbre à la lueur d'une lampe, devant un petit troupeau de fidèles , les mystères d'un Dieu persécuté !
Il était nécessaire d'établir solidement cette innocence des chrétiens primitifs , pour montrer que , si malgré tant de pureté on trouva des inconvéniens au mariage des prêtres , il serait tout-à-fait impossible de l'admettre aujourd'hui.
En effet , quand les chrétiens se multi- plièrent , quand la corruption se répandit avec les hommes, comment le prêtre aurait- il pu vaquer en même temps aux soins de sa famille et de son église? Comment fût -il demeuré chaste avec une épouse qui eût cessé de l'être ? Que si l'on objecte les pays pro- testons , nous dirons que dans ces pays on a été obligé d'abolir une grande partie du culte extérieur, qu'un ministre parait à peine dans un temple deux ou trois fois par semaine , que presque toutes relations ont cessé entre le pasteur et le troupeau, et que le premier est trop souvent un homme du monde , qui donne des bals et des festins pour amuser ses enfans. Quant à quelques sectes moroses , qui affectent la simplicité évangélique , et qui veulent une religion
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sans culte , nous espérons qu'on ne nous les opposera pas. Enfin, dans les pays où le mariage des prêtres s'est établi, la con- fession, la plus belle des institutions morales, a cessé et a dû cesser à l'instant. Il est naturel qu'on n'ose plus rendre maître de ses secrets l'homme qui a rendu une femme maîtresse des siens; on craint, avec raison, de se confier au prêtre qui a rompu son contrat de fidélité avec Dieu, et répudié le Créateur pour épouser la créature.
Il ne reste plus qu'à répondre à l'objection que l'on tire de la loi générale de la population.
Or , il nous parait qu'une des premières lois naturelles qui dut s'abolir à la nouvelle alliance , fut celle qui favorisait la popu- lation , au-delà de certaines bornes. Autre fut Jesus-Christ , autre Abraham : celui-ci parut dans un temps d'innocence , dans un temps où la terre manquait d'habitans ; Jesus- Christ vint , au contraire , au milieu de la corruption des hommes, et lorsque le monde avait perdu sa solitude. La pudeur peut donc fermer aujourd'hui le sein des femmes ; la seconde Eve , en guérissant les maux dont la première avait été frappée , a fait des- cendre la virginité du ciel , pour nous donner
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une idée de cet état de pureté et de joie, qui précéda les antiques douleurs de la mère. Le Législateur des chrétiens naquit d'une vierge et mourut vierge. N'a-t-il pas voulu nous enseigner par-là , sous les rapports poli- tiques et naturels, que la terre était arrivée à son complément d'habitans , et que loin de multiplier les générations , il faudrait désormais les restreindre? A l'appui de cette opinion , on remarque que les Etats ne périssent jamais par le défaut, mais par le trop grand nombre d'hommes. Une popu- lation excessive est le fléau des empires. Les Barbares du Nord ont dévasté le globe , quand leurs forêts ont été remplies ; la Suisse était obligée de verser ses industrieux habitans aux royaumes étrangers , comme elle leur verse ses rivières fécondes ; et sous nos propres yeux , au moment même où la France a perdu tant de laboureurs , la culture n'en parait que plus florissante. Hélas ! misérables insectes que nous sommes ! bourdonnant autour d'une coupe d'absinthe , où par hasard sont tombées quelques gouttes de miel , nous nous dévorons les uns les autres , lorsque l'espace vient à manquer à notre multitude. Par un malheur plus grand encore , plus
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nous nous multiplions , plus il faut de champ à nos désirs. De ce terrain qui diminue toujours, et de ces passions qui augmentent sans cesse, doivent résulter tôt ou tard d'ef- froyables révolutions. (*)
Au reste , les systèmes s'évanouissent devant des faits. L'Europe est-elle déserte , parce qu'on y voit un clergé catholique qui a fait vœu de célibat ? Les monastères même sont favorables à la société , parce que les religieux, en consommant leurs denrées sur les lieux , répandent l'abondance dans la cabane du pauvre. Où voyait-on en France des paysans bien vêtus et des laboureurs dont le visage annonçait l'abondance et la joie , si ce n'était dans la dépendance de quelque riche abbaye ? Les grandes propriétés n'ont- elles pas toujours cet effet ; et les abbayes étaient -elles autre chose que des domaines où les propriétaires résidaient ? Mais ceci nous mènerait trop loin, et nous y reviendrons lorsque nous traiterons des ordres monastiques. Disons pourtant encore que le clergé favorisait la population , en prêchant la concorde et l'union entre les
(*) Voyez la note B à la fin du volume.
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époux, en arrêtant les progrès du libertinage, et en dirigeant les foudres de l'église, contre le système du petit nombre d'enfans, adopté par le peuple des villes.
Enfin , il semble à-peu-près démontré qu'il faut, dans un grand Etat, des hommes qui, séparés du reste du monde, et revêtus d'un caractère auguste , puissent , sans enfans , sans épouses , sans les embarras du siècle , travailler aux progrès des lumières , à la perfection de la morale et au soulagement du malheur. Quels miracles nos prêtres et nos religieux n'ont-ils point opérés sous ces trois rapports dans la société ! Qu'on leur donne une famille , et ces études et cette charité qu'ils consacraient à leur patrie, ils les détourneront au profit de leurs parens; heureux même si de vertus qu'elles sont, ils ne les transforment en vices !
Voilà ce que nous a\ions à répondre aux* moralistes, sur le célibat des prêtres. Voyons si nous trouverons quelque chose pour les poètes : ici , il nous faut d'autres raisons , d'autres autorités , et un autre style.
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CHAPITRE IX.
Suite du précédent sur le sacrement d'Ordre.
JLa plupart des sages de l'antiquité ont vécu dans le célibat; on sait combien les Gymno- sophistes , les Brachmanes, les Druides ont tenu la chasteté à honneur. Les Sauvages même la regardent comme céleste ; car les peuples de tous les temps et de tous les pays n'ont eu qu'un sentiment sur l'excellence de la virginité. Chez les anciens , les prêtres et les prêtresses qui étaient censés commercer intimement avec le ciel , devaient vivre soli- taires : la moindre atteinte portée à leurs vœux, était suivie d'un châtiment terrible. On n'offrait aux dieux que des génisses qui n'avaient point encore été mères. Ce qu'il y avait de plus sublime et de plus doux dans la fable, possédait la virginité; on la donnait à Vénus-Uranie et à Minerve, déesses du génie et de la sagesse; l'Amitié était une adolescente, et la Virginité elle-même, per- sonnifiée sous les traits de la Lune, promenait sa pudeur mystérieuse dans les frais espaces de la nuit.
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Considérée sous ses autres rapports , la virginité n'est pas moins aimable. Dans les trois règnes de la nature, elle est la source des grâces et la perfection de la beauté. Les Poètes, que nous voulons sur-tout con- vaincre ici, nous serviront d'autorité contre eux-mêmes. Ne se plaisent-ils pas à repro- duire par-tout l'idée de la virginité comme un charme à leurs descriptions et à leurs tableaux ? Ils la retrouvent ainsi au milieu des campagnes , dans les roses du printemps et dans la neige de l'hiver ; et c'est ainsi qu'ils la placent aux deux extrémités de la vie , sur les lèvres de l'enfant , et sur les cheveux du vieillard. Ils la mêlent encore aux mystères de la tombe , et ils nous parlent de l'antiquité qui consacrait aux mânes, des arbres sans semence, parce que la mort est stérile, ou parce que, dans une autre vie, les sexes sont inconnus , et que l'ame est une vierge immortelle. Enfin ils nous disent que parmi les animaux , ceux qui se rapprochent le plus de notre intelligence , sont voués à la chasteté. Ne croirait-on pas en effet recon- naître dans la ruche des abeilles , le modèle de ces monastères où des vestales composent un miel céleste , avec la fleur des vertus ?
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Quant aux beaux arts, la virginité en fait également les charmes , et les Muses lui doivent leur éternelle jeunesse. Mais c'est sur-tout dans l'homme qu'elle déploie son excellence. Saint Ambroise a composé trois traités sur la virginité ; il y a mis les charmes de son éloquence, et il s'en excuse en disant qu'il l'a fait ainsi pour gagner l'esprit des vierges par la douceur de ses paroles ( i ). Il appelle la virginité une exemption de toute souillure (2): il fait voir combien sa tranquillité est préférable aux soucis du mariage ; il dit aux vierges : « La pudeur, en colorant vos joues , vous rend excel- lemment belles. Retirées loin de la vue des hommes , comme des roses solitaires , vos grâces ne sont point soumises à leurs faux jugemens ; toutefois vous descendez aussi dans la lice pour disputer le prix de la beauté , non de celle du corps, mais de celle de la vertu : beauté qu'aucune maladie n'altère , qu'aucun âge ne fane . que la mort même ne peut ravir. Dieu seul s'établit juge de cette lutte des vierges, car il aime les belles
( 1 ) De Virginit. lib. II , cap. i , num. 4. ( 2 ) Ilid. lib. 1 5 cap. 5.
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âmes , même dans les corps hideux Une
vierge ne connaît ni les inconvéniens de la grossesse , ni les douleurs de l'enfantement.... elle est le don du ciel et la joie de ses proches. Elle exerce dans la maison paternelle le sacerdoce de la chasteté : c'est une victime qui s'immole chaque jour pour sa mère. »
Dans l'homme, la virginité prend un carac- tère sublime. Troublée par les orages du cœur , si elle résiste , elle devient céleste. « Une ame chaste , dit S. Bernard , est par vertu ce que l'ange est par nature. Il y a plus de bonheur dans la chasteté de l'ange, mais il y a plus de courage dans celle de l'homme. » Chez le religieux , elle se trans- forme en humanité , témoins ces pères de la Rédemption et tous ces ordres hospitaliers consacrés au soulagement de nos douleurs. Elle se change en étude chez le savant ; elle devient méditation dans le solitaire : caractère essentiel de Pâme et de la force mentale , il n'y a point d'homme qui n'en ait senti l'avantage pour se livrer aux travaux de l'esprit ; elle est donc la première des qualités , puisqu'elle donne une nouvelle vigueur à Pâme, et que l'ame est la plus belle partie de nous-mêmes.
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Mais si la chasteté est nécessaire quelque part , c'est dans le service de la Divinité. « Dieu, dit Platon, est la véritable mesure des choses, et nous devons faire tous nos efforts pour lui ressembler (1). » L'homme qui s'est dévoué à ses autels , y est plus obligé qu'un autre. « Il ne s'agit pas ici , dit S. Chrysostome, du gouvernement d'un empire ou du commandement des soldats , mais d'une fonction qui demande une vertu ange- lique. L'ame d'un prêtre doit être plus pure que les rayons du soleil (2). » « Le ministre chrétien , dit encore S. Jérôme , est le tru- chement entre Dieu et l'homme. » Il faut donc qu'un prêtre soit un personnage divin : il faut qu'autour de lui régnent la vertu et le mystère. Retiré dans les saintes ténèbres du temple , qu'on l'entende sans l'apper- cevoir ; que sa voix solennelle , grave et religieuse , prononce des paroles prophé- tiques, ou chante des hymnes de paix, dans les sacrées profondeurs du tabernacle ; que ses apparitions soient courtes parmi les hommes ; qu'il ne se montre au milieu du
(1) Rep.
( 2 ) Lib. VI , de Sacerd.
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siècle , que pour faire du bien aux mal- heureux : c'est à ce prix qu'on accorde au prêtre le respect et la confiance. Il perdra bientôt l'un et l'autre, si on le trouve à la porte des grands , s'il est embarrassé d'une épouse , si l'on se familiarise avec lui , s'il a tous les vices qu'on reproche au monde, et si l'on peut un moment le soupçonner homme comme les autres hommes.
Enfin le vieillard chaste est une sorte de divinité : Priam, vieux comme le mont Ida, et blanchi comme le chêne du Gargare , Priam dans son palais , au milieu de ses cin- quante fils , offre le spectacle le plus auguste de la paternité ; mais Platon sans épouse et sans famille , assis au pied d'un temple sur la pointe d'un cap battu des flots , Platon enseignant l'existence de Dieu à ses disciples , est un être bien plus divin : il ne tient point à la terre ; il semble appartenir à ces démons , à ces intelligences supérieures, dont il nous parle dans ses écrits.
Ainsi la virginité , remontant depuis le dernier anneau de la chaîne des êtres jusqu'à l'homme , passe bientôt de l'homme aux anges, et des anges à Dieu, où elle se perd. Dieu brille à jamais unique dans les espaces
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de l'éternité , comme le soleil , son image dans le temps.
Concluons que les poètes et les hommes du goût le plus délicat, ne peuvent objecter rien de raisonnable contre le célibat du prêtre, puisque la virginité fait partie du sou- venir dans les choses antiques, des charmes dans l'amitié , du mystère dans la tombe , de l'innocence dans le berceau, de l'enchan- tement dans la jeunesse, de l'humanité dans le religieux , de la sainteté dans le prêtre et dans le vieillard, et de la divinité dans les anges et dans Dieu même.
CHAPITRE X.
Suite des précédens.
LE MARIAGE.
.L'Europe doit encore à l'église le petit nombre de bonnes lois qu'elle possède. Il n'y a peut-être point de circonstance en matière civile , qui n'ait été prévue par le droit canonique , fruit de l'expérience de quinze siècles, et du génie des Innocent et
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des Grégoire. Les empereurs et les rois les plus sages , tels que Gharlemagne et Alfred- le-Grand , ont cru ne pouvoir mieux faire que de recevoir , dans le code civil , une partie de ce code ecclésiastique où viennent se fondre la loi lévitique, l'évangile et le droit romain. Quel vaisseau pourtant que cette église ! qu'il est vaste , qu'il est miraculeux !
En élevant le mariage à la dignité de sacrement , J. G nous a montré d'abord la grande figure de son union avec l'église. Quand on songe que le mariage est le pivot sur lequel roule l'économie sociale , peut-on supposer qu'il soit jamais assez saint ? On ne saurait trop admirer la sagesse de celui qui l'a marqué du sceau de la religion.
L'église a multiplié ses soins pour un si grand acte de la vie. Elle a déterminé les degrés de parenté où l'union de deux époux serait permise. Le droit canonique , recon- naissant les générations simples, en partant de la souche, a rejeté jusqu'à la quatrième, le mariage ( i ) , que le droit civil , en comptant les branches doubles , fixait à la
(O Conc. Lat. an. iio5.
seconde ;
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seconde ; ainsi le voulait la loi d'Arcade , insérée dans les Iiistitutes de Justinien. ( 1 )
Mais l'église, avec sa sagesse accoutumée, a suivi dans ce règlement le changement progressif des mœurs (2.). Dans les premiers siècles du christianisme , la prohibition de mariage se tendait jusqu'au septième degré : quelques Conciles même, tel que celui de Tolède (3) dans le sixième siècle, défen- daient, d'une manière illimitée , toute union entre les membres d'une même famille.
L'esprit qui a dicté ces lois est digne de la pureté de notre religion. Les païens sont restés bien au-dessous de cette chasteté chrétienne. A Rome, le mariage entre cousins- germains était permis ; et Claude , pour épouser Agrippine, fit porter une loi à la faveur de laquelle l'oncle pouvait s'unir à la nièce (4).
( 1 ) Just. Inst. de Nup. Tit. X.
(2) Concil. Duziac. an. 814. La loi canonique a dû varier selon les mœurs des peuples Goth, Vandale, Anglais, Franc, Bourguignon, qui entraient tour-à-tour dans le sein de l'église.
(3) Conc. Toi. can. 5.
( 4 ) Suet. in Claud. A la vérité cette loi ne fut pas étendue, comme on l'apprend par les fragmens d'Ulpien , tit. 5 et 6, et elle fut abrogée par le code Théodose, ainsi que celle qui concernait les cousins-germains. Observons que, dans le christianisme , le pape a le droit de dispenser de la
1. F
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Solon avait laissé au frère la liberté d'épouser sa sœur utérine. ( i )
L'église n'a pas borné là ses précautions. Après avoir suivi quelque temps leLévitique , touchant les Ajfins , elle a fini par déclarer empèchemens dirimans de mariage , tous les degrés d'affinité , correspondans aux degrés de parenté où le mariage est défendu (2). Enfin, elle a prévu un cas qui avait échappé à tous les jurisconsultes : ce cas est celui dans lequel un homme aurait entretenu un commerce illicite avec une femme. L'église déclare qu'il ne peut choisir une épouse dans la famille de cette femme, au-dessus du second degré (3). Cette loi, connue très-ancien- nement dans l'église (4)5 mais fixée par le concile de Trente , a été trouvée si belle , que
loi canonique , selon les circonstances. Comme une loi ne peut jamais être assez générale pour embrasser tous les cas, cette ressource des dispenses, ou des exceptions , était ima- ginée avec beaucoup de prudence. Au reste , les mariages entre frères et sœurs dans l'ancien testament , tenaient à cette loi générale de population, abolie, comme nous l'avons dit, à l'avènement de Jesus-Christ, lors du complément des races. ( 1 ) Plut, in Sol.
(2) Conc. Lat.
(3) Conc. Lat. cap. 4, sess. 24.
(4) Conc. Ane. c. ult. an. 3o4.
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le code français , en rejetant la totalité du concile , n'a pas laissé de recevoir le canon.
Au reste , les empèchemens de mariage de parent à parent, si multipliés par l'église, outre leurs raisons morales et spirituelles , tendent politiquement à diviser les propriétés, et à empêcher qu'à la longue tous les biens de l'Etat ne s'accumulent sur quelques têtes.
L'église a conservé les fiançailles , qui remontent à une grande antiquité. Aulu- Gelle nous apprend qu'elles furent connues du peuple du Latium ( i ) ; les Romains les adoptèrent (2) ; les Grecs les ont suivies; elles étaient en honneur sous l'ancienne alliance ; et dans la nouvelle , Joseph fut fiancé à Marie. L'intention de cette coutume est de laisser aux deux époux le temps de se connaître avant de s'unir. (3)
Dans nos campagnes , les fiançailles se montraient encore avec leurs grâces antiques. Par une belle matinée du mois d'août, un
( 1 ) Noct. Att. lib. IV , cap. 4.
( 2 ) L. 2 , ff. de Sports.
( 3 ) Saint Augustin en rapporte une raison aimable : Constitutum est , ut jam pactœ sponsce non statim Ira- dantur , ne vilem habeal maiïtus datam ? (juam non suspi- raverit sponsus dilatarn.
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jeune paysan venait chercher sa prétendue à la ferme de son futur beau-père. Deux ménestriers, rappelant nos anciens minstrels y ouvraient la pompe en jouant sur leur violon des romances du temps de la chevalerie , ou des cantiques de pèlerins. Les siècles sortis de leurs tombeaux gothiques , semblaient accompagner cette jeunesse avec leurs vieilles mœurs et leurs vieux souvenirs. L'épousée recevait du curé la bénédiction des fiançailles, et déposait sur l'autel une quenouille entourée de rubans. On retournait ensuite à la ferme ; la dame et le seigneur du lieu , le curé et le juge du village s'asseyaient avec les futurs époux, les laboureurs et les matrones, autour d'une table où étaient servis le verrat d'Eumée et le veau gras des patriarches. La fête se terminait par une ronde dans la grange voisine; la demoiselle du château dansait, au son de la musette , une ballade avec le fiancé , tandis que les spectateurs étaient assis sur la gerbe nouvelle , avec les souvenirs des filles de Jéthro , des moissonneurs de Booz , et des fiançailles de Jacob et de Rachel. La publication des bans suit les fiançailles. Cette excellente coutume, ignorée de l'anti- quité , est entièrement due à l'église. Il faut
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la reporter au-delà du quatorzième siècle, puisqu'il en est fait mention dans une décrétale du pape Innocent III. Le même pape Ta transformée en règle générale dans le concile de Latran. Le concile de Trente l'a renou- velée , et l'ordonnance de Blois l'a fait recevoir parmi nous. L'esprit de cette loi est de prévenir les unions clandestines, et d'avoir connaissance des empêchemens de mariage , qui peuvent se trouver entre les parties contractantes.
Mais enfin le mariage chrétien s'avance ; il vient avec un tout autre appareil que les fian- çailles. Sa démarche est grave et solennelle , sa pompe silencieuse et auguste : l'homme est averti qu'il commence une nouvelle car- rière. Les paroles de la bénédiction nuptiale , ( paroles que Dieu même prononça sur le premier couple du monde , ) en frappant le mari d'un grand respect , lui disent qu'il remplit l'acte le plus important de la vie , qu'il va , comme Adam , devenir le chef d'une famille , et qu'il se charge de tout le fardeau de la condition humaine. La femme n'est pas moins instruite. L'image des plaisirs disparaît à ses yeux devant celle des devoirs. Une voix semble lui crier du milieu de
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l'autel : « O Eve ! sais-tu bien ce que tu fais ? Sais-tu qu'il n'y a plus pour toi d'autre liberté que celle de la tombe ? Sais-tu ce que c'est que de porter dans tes entrailles mortelles , l'homme immortel et fait à l'image d'un Dieu ? » Chez les anciens , un hyménée n'était qu'une cérémonie pleine de scandale et de joie , qui n'enseignait rien des graves pensées que le mariage inspire : le christia- nisme seul en a rétabli la dignité.
C'est encore lui qui , connaissant avant la philosophie dans quelle proportion naissent les deux sexes, a vu le premier que l'homme ne peut avoir qu'une épouse , et qu'il doit la garder jusqu'à la mort. Le divorce est inconnu dans l'église catholique , si ce n'est chez quelques petits peuples de Hllyrie , soumis autrefois à l'Etat de Venise, et qui suivent le rit grec ( i ). Si les passions des hommes se sont révoltées contre cette loi, si elles n'ont pas apperçu le désordre que le divorce porte au sein des familles , en troublant les successions, en dénaturant les affections paternelles, en corrompant le cœur, et faisant du mariage une prostitution civile,
( i ) Vid. Fra-Paolo , sur le Concile de Trente.
DU CHRISTIANISME. 87 quelques mots que nous avons à dire ici ne seront pas sans doute écoutés.
Sans entrer dans la profondeur de cette matière , nous observerons que si , par le divorce , on croit rendre les époux plus heureux ( et c'est aujourd'hui le grand argument ) , on tombe dans une étrange erreur. Celui qui n'a point fait le bonheur d'une première femme , qui ne s'est point attaché à son épouse par sa ceinture virginale ou sa maternité première , qui n'a pu dompter ses passions au joug de la famille, celui qui n'a pu renfermer son cœur dans sa couche nuptiale ; celui-là ne fera jamais la félicité d'une seconde épouse : c'est en vain que vous y comptez. Lui-même ne gagnera rien à ces échanges : ce qu'il prend pour des différences d'humeur entre lui et sa compagne , n'est que le penchant de son inconstance , et l'inquiétude de son désir. L'habitude et la longueur du temps, sont plus nécessaires au bonheur, et même à l'amour, qu'on ne pense. On n'est heureux dans l'objet de son attachement , que lors- qu'on a vécu beaucoup de jours , et sur-tout beaucoup de mauvais jours avec lui. Il faut se connaître jusqu'au fond de l'ame ; il faut
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que le voile mystérieux dont on couvrait les deux époux dans la primitive église , soit soulevé par eux dans tous ses replis , tandis qu'il reste impénétrable aux yeux du monde. Quoi ! sur le moindre caprice , il faudra que je craigne de me voir privé de ma femme et de mes enfans, que je renonce à l'espoir de passer mes vieux jours avec eux ? Et qu'on ne dise pas que cette frayeur me forcera à devenir meilleur époux; non, on ne s'attache qu'au bien dont on est sûr, on n'aime point une propriété que l'on peut perdre.
Ne donnons point à l'hymen les ailes de l'amour ; ne faisons point d'une sainte réalité un fantôme volage. Une chose détruira encore votre bonheur dans vos liens d'un instant ; vous y serez poursuivi par vos remords ; vous comparerez sans cesse une épouse à l'autre , ce que vous avez perdu à ce que vous avez trouvé , et , ne vous y trompez pas , la balance sera toute en faveur des choses passées ; ainsi Dieu a fait le cœur de l'homme. Cette distraction d'un sentiment par un autre empoisonnera toutes vos joies. Caresserez-vous votre nouvel enfant ? vous songerez à celui que vous avez délaissé.
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Presserez-vous votre femme sur votre cœur? votre cœur vous dira que ce n'est pas la première. Tout tend à l'unité dans l'homme; il n'est point heureux s'il se divise ; et comme Dieu , qui le fit à son image , son ame cherche sans cesse à concentrer en un point le passé , le présent et l'avenir. ( 1 )
Voilà ce que nous avions à dire sur les sacremens d'Ordre et de Mariage. Quant aux tableaux qu'ils retracent , il serait superflu de les décrire. Quelle imagination a besoin qu'on l'aide à se représenter ou le prêtre abjurant les joies de la vie, pour se donner aux malheureux ; ou la jeune fille se vouant au silence des solitudes , pour trouver le silence du cœur ; ou les époux promettant de s'aimer au pied des autels? L'épouse du chrétien n'est pas une simple mortelle ; c'est un être extraordinaire , mystérieux , angé- lique ; c'est la chair de la chair , le sang du sang de son époux. L'homme, en s'unissant à elle , ne fait que reprendre une partie de sa substance; son ame, ainsi que son corps, sont incomplets sans la femme : il a la
( 1 ) On peut consulter le livre de M. de Bonald sur le divorce; c'est un des meilleurs ouvrages qui aient paru depuis long-temps.
go GENIE
force ; elle a la beauté : il combat l'ennemi et laboure le champ de la patrie ; mais il n'entend rien aux détails domestiques , la femme lui manque pour apprêter son repas et son lit ; il a des chagrins , et la compagne de ses nuits est là pour les adoucir; ses jours sont mauvais et troublés , mais il trouve des bras chastes dans sa couche, et il oublie tous ses maux. Sans la femme , il serait rude, grossier, solitaire. La femme suspend autour de lui les fleurs de la vie , comme ces lianes des forêts , qui décorent le tronc des chênes de leurs guirlandes parfumées. Enfin l'époux chrétien et son épouse vivent, renaissent et meurent ensemble ; ensemble ils élèvent les fruits de leur union ; en pous- sière ils retournent ensemble, et se retrouvent ensemble par-delà les limites du tombeau.
CHAPITRE XI.
l'extrême-onction.
JVIais c'est à la vue de ce tombeau, por- tique silencieux d'un autre monde , que le christianisme déploie sa sublimité. Si la plupart des cultes antiques ont consacré la cendre
Vouez voir mourir le iidele .
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des morts , aucun n'a songé à préparer l'âme pour ces rivages inconnus , dont on ne revient jamais.
Venez voir le plus beau spectacle que puisse présenter la terre; venez voir mourir le fidèle. Cet homme n'est plus l'homme du monde, il n'appartient plus à son pays; toutes ses relations avec la société cessent. Pour lui le calcul par le temps finit, et il ne date plus que de la grande ère de l'éter- nité. Un prêtre assis à son chevet, le console. Ce ministre saint s'entretient avec l'agonisant de l'immortalité de son ame ; et la scène sublime que l'antiquité entière n'a présentée qu'une seule fois , dans le premier de ses philosophes mourans, cette scène se renou- velle chaque jour sur l'humble grabat du dernier des chrétiens qui expire.
Enfin le moment suprême est arrivé : un sacrement a ouvert à ce juste les portes du monde, un sacrement va les clorre:la religion
le balança dans le berceau de la vie : ses
s
beaux chants et sa main maternelle l'endor- miront encore dans le berceau de la mort. Elle prépare le baptême de cette seconde nais- sance: mais ce n'est plus l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile , emblème de l'incorruptibilité
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céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du fidèle ; son ame , à moitié échappée de son corps , devient presque visible sur son visage. Déjà il entend les concerts des Séraphins ; déjà il est prêt à s'envoler vers les régions où l'invite cette Espérance divine , fille de la vertu et de la mort. Cependant l'Ange de la paix, des- cendant vers ce juste, touche de son sceptre d'or ses yeux fatigués , et les ferme déli- cieusement à la lumière. Il meurt , et l'on n'a point entendu son dernier soupir ; il meurt, et long-temps après qu'il n'est plus, ses amis font silence autour de sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore ; tant ce chrétien a passé avec douceur !
DU CHRISTIANISME. 93
PREMIÈRE PARTIE.
DOGMES ET DOCTRINE.
LIVRE SECOND-
VERTUS ET LOIS MORALES.
CHAPITRE PREMIER.
Vices et Vertus selon la Religion.
-Lia plupart des anciens philosophes ont fait le partage des vices et des vertus; mais la sagesse de la religion l'emporte encore ici sur celle des hommes.
Ne considérons d'abord que l'orgueil , dont l'église fait le premier des vices. C'est le péché de Satan, c'est le premier péché du monde. L'orgueil est si bien le principe du mal, qu'il se trouve mêlé aux diverses infir- mités de l'ame : il brille dans le souris de l'envie , il éclate dans les débauches de la
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volupté, il compte l'or de l'avarice, il étin- celle dans les yeux de la colère , et suit les grâces de la mollesse.
C'est l'orgueil qui fit tomber Adam ; c'est l'orgueil qui arma Caïn de la massue fratri- cide ; c'est l'orgueil qui éleva Babel et renversa Babylone. Par l'orgueil, Athènes se perdit avec la Grèce ; l'orgueil brisa le trône de Cyrus , divisa l'empire d'Alexandre , et écrasa Rome , enfin , sous le poids de l'univers.
Dans les circonstances particulières de la vie , l'orgueil a des effets encore plus funestes. Il porte ses attentats jusque sur Dieu.
En recherchant les causes de l'athéisme, on est conduit à cette triste observation , que la plupart de ceux qui se révoltent contre le ciel , ont à se plaindre en quelque chose de la société ou de la nature ( excepté toutefois des jeunes gens séduits par le monde , ou des écrivains qui ne veulent faire que du bruit ). Mais comment ceux qui sont privés des frivoles avantages que le hasard donne ou ravit dans ses caprices, ne savent- ils pas trouver le remède à ce léger malheur, en se rapprochant de la Divinité ? Elle est la véritable source des grâces : Dieu est si bien la beauté par excellence , que son nom
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seul prononcé avec amour, suffit pour donner quelque chose de divin à l'homme le moins favorisé de la nature, comme on l'a remarqué de Socrate. Laissons l'athéisme à ceux qui , n'ayant pas assez de noblesse pour s'élever au-dessus des injustices du sort, ne montrent dans leurs blasphèmes, que le premier vice de l'homme , chatouillé dans sa partie la plus sensible.
Si l'église a donné la première place à l'orgueil dans l'échelle des dégradations hu- maines , elle n'a pas classé moins habilement les six autres vices capitaux. Il ne faut pas croire que l'ordre où nous les voyons rangés soit arbitraire ; il suffit de l'examiner , pour s'appercevoir que la religion passe excellem- ment de ces crimes qui attaquent la société en général, à ces délits qui ne retombent que sur le coupable. Ainsi , par exemple , l'envie , la luxure, l'avarice et la colère suivent immé- diatement l'orgueil , parce que ce sont des vices qui s'exercent sur un sujet étranger , et qui ne vivent qu'au milieu des hommes, tandis que la gourmandise et la paresse , qui viennent les dernières, sont des inclinations solitaires et honteuses , réduites à chercher en elles-mêmes leurs principales voluptés.
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Dans les vertus préférées par le christia- nisme , et dans le rang qu'il leur assigne , même connaissance de la nature. Avant Jesus- Christ , l'ame de l'homme était un chaos ; le Verbe se fit entendre , aussitôt tout se débrouilla dans le inonde intellectuel , comme à la même Parole , tout s'était jadis arrangé dans le monde physique : ce fut la création morale de l'univers. Les vertus montèrent comme des feux purs dans les cieux : les unes , soleils éclatans , appelèrent les regards par leur brillante lumière ; les autres , modestes étoiles , cherchèrent la pudeur des ombres , où cependant elles ne purent se cacher. Dès- lors on vit s'établir une admirable balance entre les forces et les faiblesses; la religion dirigea ses foudres contre l'orgueil, vice qui se nourrit de vertus : elle le découvrit dans les replis de nos cœurs , elle le poursuivit dans ses métamorphoses ; les Sacremens mar- chèrent contre lui en une armée sainte, et l'Humilité , vêtue d'un sac , les reins ceints d'une corde , les pieds nus , le front couvert de cendre , les yeux baissés et en pleurs , devint une des premières vertus du fidèle.
CHAPITRE
DU CHRISTIANISME. 97
CHAPITRE IL
De la Foi.
-lLt quelles étaient les vertus tant recom- mandées par les Sages de la Grèce ? la force , la tempérance et la prudence. Jesus- Christ seul pouvait enseigner au monde , que la foi , l'espérance et la charité sont les vertus qui conviennent à l'ignorance, comme à la misère de l'homme.
C'est une prodigieuse raison, sans doute, que celle qui nous a montré dans la foi la source des vertus. Il n'y a de puissance que dans la conviction. Un raisonnement n'est fort, un poème n'est divin, une peinture n'est belle , que parce que l'esprit ou l'œil qui en juge , est convaincu d'une certaine vérité cachée dans ce raisonnement , ce poème, ce tableau. Un petit nombre de soldats per- suadés de l'habileté de leur général , peuvent enfanter des miracles. Trente -cinq mille Grecs suivent Alexandre à la conquête du monde; Lacédémone se confie en Lycurgue, et Lacédémone devient la plus sage des cités ; Babylone se présume faite pour les i. G
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grandeurs , et les grandeurs se prostituent à sa foi mondaine ; un oracle donne la terre aux Romains, et les Romains obtiennent la terre ; Colomb , seul de tout un monde , s'obstine à croire à un nouvel univers , et un nouvel univers sort des flots. L'amitié , le patriotisme, l'amour, tous les sentimens nobles sont aussi une espèce de foi. C'est parce qu'ils ont cru , que les Codrus , les Pylade, les Régulus, les Arie, ont fait des prodiges. Et voilà pourquoi ces cœurs qui ne croient rien , qui traitent d'illusions les attachemens de lame, et de folie les belles actions, qui regardent en pitié l'imagination et la tendresse du génie ; voilà pourquoi ces cœurs n'achèveront jamais rien de grand , de généreux ; ils n'ont de foi que dans la matière et dans la mort , et ils sont déjà insensibles comme l'une, et glacés comme l'autre.
Dans le langage de l'ancienne chevalerie, bailler sa foi, était synonyme de tous les prodiges de l'honneur. Roland, Duguesclin5 Baïard , étaient de féaux chevaliers , et les champs de Roncevaux, d'Auray, de Bresse, les descendans des Maures, des Anglais, des Lombards , disent encore aujourd'hui quels
DU CHRISTIANISME. 99
étaient ces hommes qui prêtaient foi et hommage à Jeur dieu , leur dame et leur roi. Que d'idées antiques et touchantes s'at- tachent à notre seul mot de foyer , dont l'étymologie est si remarquable ! Citerons- nous les martyrs , « ces héros qui , selon S. Ambroise , sans armées , sans légions , ont vaincu les tyrans, adouci les lions, ôté au feu sa violence, et au glaive sa pointe (1)? » La foi même , envisagée sous ce rapport , est une force si terrible , qu'elle boulever- serait le monde, si elle était appliquée à des fins perverses. Il n'y a rien qu'un homme, sous le joug d'une persuasion intime, et qui soumet sans condition sa raison à celle d'un autre homme , ne soit capable d'exécuter. Ce qui prouve que les plus éminentes vertus, quand on les séj)are de Dieu et qu'on les veut prendre dans leurs simples rapports moraux, touchent de près aux plus grands vices. Si les philosophes avaient fait cette observation , ils ne se seraient pas tant donné de peine pour fixer les limites du bien et du mal. Le christianisme n'a pas eu besoin, comme Aristote, d'inventer une
(1) Ambros. de Off. cap. 35.
G 2
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échelle, pour y placer ingénieusement une vertu entre deux vices; il a tranché la diffi- culté d'une manière sûre , en nous montrant que les vertus ne sont des vertus, qu'autant quelles refluent vers leur source , c'est-à- dire vers Dieu.
Cette vérité nous restera assurée , si nous appliquons la foi à ces mêmes affaires humaines , mais en la faisant survenir par l'entremise des idées religieuses. De la foi vont naître les vertus de la société , puisqu'il est vrai , du consentement unanime des sages, que le dogme qui commande de croire en un Dieu rémunérateur et vengeur , est le plus ferme soutien de la morale et de la politique.
Enfin , si vous employez la foi à son véritable usage (*) , si vous la tournez entiè- rement vers le Créateur , si vous en faites l'œil intellectuel par qui vous découvrez les merveilles de la cité sainte, et l'empire des existences réelles , si elle sert d'ailes à votre ame, pour vous élever au-dessus des peines de la vie , vous reconnaîtrez que les livres saints n'ont pas trop exalté cette vertu , lors- qu'ils ont parlé des prodiges qu'on peut faire
(*) Voyez la note D à la fin du volume.
DU CHRISTIANISME. 101 avec elle. Foi céleste ! foi consolatrice ! tu fais plus que de transporter les montagnes : tu soulèves les poids accablans, qui pèsent sur le cœur de l'homme !
CHAPITRE III.
De V Espérance et de la Charité.
I /espérance , seconde vertu théologale , a presque la même force que la foi : le Désir est le père de la Puissance ; quiconque désire fortement, obtient. Cherchez, a dit J. C. , et vous trouverez ; frappez , et Ton vous ouvrira. Pythagore disait dans le même sens : La puissance habite auprès de la nécessité ; car nécessité implique privation , et la pri- vation marche avec le désir. Père de la puissance , le désir ou l'espérance est un véritable génie ; il a cette virilité qui enfante , et cette soif qui ne s'éteint jamais. Un homme se voit-il trompé dans ses projets? c'est qu'il n'a pas désiré avec ardeur ; c'est qu'il a manqué de cet amour qui saisit tôt ou tard l'objet auquel il aspire, de cet amour qui, dans la Divinité , embrasse tout et jouit de tous les mondes, par une immense espé- rance toujours satisfaite , et qui renaît toujours..
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Il y a cependant une différence essentielle entre la foi , et l'espérance considérée comme force. La foi a son foyer hors de nous ; elle nous vient d'un objet étranger; l'espé- rance au contraire nait au dedans de nous, pour se porter au dehors. On nous impose la première , notre propre désir fait naitre la seconde; celle-là est une obéissance, celle- ci un amour. Mais comme la foi engendre plus facilement les autres vertus , comme elle découle directement de Dieu , que par conséquent, étant une émanation de l'Eternel , elle est plus belle que l'espérance qui n'est qu'une partie de l'homme , l'église a dû placer la foi au premier rang.
Mais l'espérance offre en elle-même un caractère particulier; c'est celui qui la met en rapport avec nos misères. Sans doute elle fut révélée par le ciel , cette religion qui fit une vertu de l'espérance ! Cette nour- rice des infortunés , placée auprès de l'homme , comme une mère auprès de son enfant malade , le berce dans ses bras , le suspend à sa mamelle intarissable, et l'abreuve d'un lait qui calme ses douleurs. Elle veille à son chevet solitaire , elle l'endort par des chants magiques. Nest-il pas surprenant de
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voir l'espérance , qu'il est si doux de garder , et qui semble un mouvement naturel de lame , de la voir se transformer pour le chrétien en une vertu rigoureusement exigée? En sorte que , quoi qu'il fasse, on l'oblige de boire à longs traits à cette coupe enchantée , où tant de misérables s'estimeraient heureux de mouiller un instant leurs lèvres. Il y a plus ( et c'est ici la merveille ) , il sera récompensé d'avoir espéré , autrement à' avoir fait son propre bonheur. Le fidèle, toujours militant dans la vie , toujours aux prises avec l'ennemi , est traité par la religion dans sa défaite , comme ces généraux vaincus , que le Sénat romain recevait en triomphe, par la seule raison qu'ils n'avaient pas désespéré du salut final. Mais si les anciens attribuaient quelque chose de merveilleux à l'homme que l'espoir n'abandonne jamais , qu'auraient- ils pensé du chrétien qui, dans son étonnant langage , ne dit plus entretenir , mais pra- tiquer l'espérance ?
Quant à la charité , fille de J. C. , elle signifie , au sens propre , grâce et joie. La religion voulant reformer le cœur humain, et tourner au profit des vertus nos affections et nos tendresses, a inventé une nouvelle
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passion : elle ne s'est servie, poor l'exprimer, ni du mot d'amour , qui n'est pas assez sévère , ni du mot d'amitié , qui se perd au tombeau , ni du mot de pitié , trop voisin de l'orgueil ; mais elle a trouvé l'expression de cari tas, charité, qui renferme les trois premières , et qui tient en même temps à quelque chose de céleste. Par-là, elle dirige nos penchans vers le ciel , en les épurant et les reportant au Créateur ; par-là , elle nous enseigne cette vérité merveilleuse, que les hommes doivent , pour ainsi dire , s'aimer à travers Dieu qui spiritualise leur amour; et n'en laisse que l'immortelle essence , en lui servant de passage.
Mais , si la charité est une vertu chré- tienne, directement émanée de l'Eternel et de son Verbe , elle est aussi en étroite alliance avec la nature. C'est à cette harmonie con- tinuelle du ciel et de la terre , de Dieu et de l'humanité, qu'on reconnaît le caractère de la vraie religion. Souvent les institutions morales et politiques de l'antiquité sont en contradiction avec les sentimens de l'âme. Le christianisme , au contraire , toujours d'accord avec les cœurs , ne commande point des vertus abstraites et solitaires , mais
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dos vertus tirées de nos besoins et utiles à tous. Il a placé la charité comme un puits d'abondance dans les déserts de la vie. « La charité est patiente , dit l'Apôtre ; elle est douce , elle ne cherche à surpasser personne , elle n'agit point avec témérité, elle ne s'enfle point.
» Elle n'est point ambitieuse ; elle ne suit point ses intérêts; elle ne s'irrite point; elle ne pense point le mal.
» Elle ne se réjouit point dans l'injustice ; mais elle se plaît dans la vérité.
» Elle tolère tout , elle croit tout , elle espère tout , elle souffre tout. » ( i )
CHAPITRE IV.
Des Lois morales, ou du Décalogue.
1 L est humiliant pour notre orgueil , de trouver que les maximes de la sagesse humaine peuvent se renfermer dans quelques pages. Et dans ces pages encore , combien d'erreurs ! Les lois de Minos et de Lycurgue ne sont restées debout , après la chute des peuples
(i) S. Paul, ad Corinth. cap. i3, v. 4 et seq.
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pour lesquels elles furent érigées , que comme les pyramides des déserts , immortels palais de la mort.
Lois du second Zoroastre.
Le temps sans bornes et incréé , est le créateur de tout. La parole fut sa fille ; et de sa fille naquit Orsmus , dieu du bien, et Arimhan , dieu du mal.
Invoque le taureau céleste , père de l'herbe et de l'homme.
L'œuvre la plus méritoire est de bien labourer son champ.
Prie avec pureté de pensée, de parole et d'action. ( i )
Enseigne le bien et le mal à ton fils âgé de cinq ans. ( 2 )
Que la loi frappe l'ingrat. (3)
Qu'il meure , le fils qui a désobéi trois fois à son père.
La loi déclare impure la femme qui passe à un second hymen.
Frappe le faussaire de verges.
(1) Zend-Av.
(2) Xenoph. Cyr. Plat, de Leg. lib. IL ( 3 ) Xenoph. ib.
DU CHRISTIANISME. I07 Méprise le menteur.
A la fin et au renouvellement de l'année, observe dix jours de fêtes.
Lois Indiennes.
L'univers est "Wichnou.
Tout ce qui a été, c'est lui; tout ce qui est , c'est lui ; tout ce qui sera , c'est lui.
Hommes , soyez égaux.
Aime la vertu pour elle ; renonce au fruit de tes œuvres.
Mortel , sois sage , tu seras fort comme dix mille éléphans.
L'ame est Dieu.
Confesse les fautes de tes enfans au soleil et aux hommes , et purifie-toi dans l'eau du Gange. ( i )
Lois Égyptiennes.
Cnef, dieu universel, ténèbres inconnues, obscurité impénétrable.
Osiris est le dieu bon ; Typhon le dieu méchant.
Honore tes parens.
Suis la profession de ton père.
( i ) Pr. des Br. Hist. qf Ind. Diod. Sic. etc.
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Sois vertueux ; les juges du lac pronon- ceront après ta mort sur tes œuvres.
Lave ton corps deux fois le jour, et deux fois la nuit.
Vis de peu.
Ne révèle point les mystères. ( i )
Lois de Minos.
Ne jure point par les dieux.
Jeune homme , n'examine point la loi.
La loi déclare infâme quiconque n'a point d'ami.
Que la femme adultère soit couronnée de laine , et vendue.
Que vos repas soient publics , votre "vie frugale , et vos danses guerrières. ( 2 )
( Nous ne donnerons point ici les lois de Lycurgue , parce qu'elles ne font en partie que répéter celles de Minos. )
Lois de S o l o N.
Que l'enfant qui néglige d'ensevelir son père , que celui qui ne le défend point , meure. Que le temple soit interdit à l'adultère.
(1 ) Herod. liv. IL Plat, de Leg. Plut, de Is. et Os. (2) Arist. Pol. Plat, de Leg.
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Que le magistrat ivre boive la ciguë.
La mort au soldat lâche.
La loi permet de tuer le citoyen qui demeure neutre au milieu des dissentions civiles.
Que celui qui veut mourir le déclare à l'Archonte , et meure.
Que le sacrilège meure.
Epouse, guide ton époux aveugle.
L'homme sans mœurs ne pourra gou- verner. ( 1 )
Lois primitives de Rome.
Honore la petite fortune. Que l'homme soit laboureur et guerrier. Réserve le vin aux vieillards. Condamne à mort le laboureur qui mange le bœuf. ( 2 )
Lois des Gaules ou des DruÏdes.
L'univers est éternel , lame immortelle. Honore la nature.
Défendez votre mère , votre patrie , la terre.
(1) PI. in Vit. Sol. Tit. Liv.
(2) PI. in Num. Tit. Liv.
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Admets la femme dans tes conseils.
Honore l'étranger, et mets à part sa portion dans ta récolte.
Que l'infâme soit enseveli dans la boue.
N'élève point de temple , et ne confie l'histoire du passé qu'à ta mémoire.
Homme, tu es libre, sois sans propriété.
Honore le vieillard , et que le jeune homme ne puisse déposer contre lui.
Le brave sera récompensé après la mort , et le lâche puni, (i)
Lois de Pythagore.
Honore les Dieux immortels , tels qu'ils sont établis par la loi.
Honore tes parens.
Fais ce qui n'affligera pas ta mémoire.
N'admets point le sommeil dans tes yeux , avant d'avoir examiné trois fois dans ton ame les œuvres de ta journée.
Demande-toi : Où ai-je été ? Qu'ai-je fait ? Qu'aurais-je dû faire ?
Ainsi , après une vie sainte , lorsque ton corps retournera aux élémens , tu deviendras
(i) Tac. de Mor. Germ. Strab. Cebs. corn. Edda. etc.
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immortel et incorruptible , tu ne pourras plus mourir. ( i )
Tel est à-peu-près tout ce qu'on peut recueillir de cette antique sagesse des temps , si fameuse. Là, Dieu est représenté comme quelque chose d'obscur ; sans doute , mais à force de lumière : des ténèbres couvrent la vue , lorsqu'on cherche à contempler le soleil. Ici , l'homme sans ami est déclaré infâme ; ce législateur a donc déclaré infâmes presque tous les infortunés ? Plus loin , le suicide devient loi ; enfin , quelques-uns de ces sages semblent oublier entièrement un Etre Suprême. Et que de choses vagues , incohérentes, communes, dans la plupart de ces sentences ! Les sages du Portique et de l'Académie énoncent tour à tour des maximes si contradictoires , qu'on peut souvent prouver
(i) On pourrait ajouter à ces Tables un extrait de la République de Platon, ou plutôt des douze livres de ses lois, qui sont, à notre avis, son meilleur ouvrage, tant par le beau tableau des trois vieillards qui discourent en allant à la fontaine , que par la raison qui règne dans ce dialogue. Mais ces préceptes n'ont point été mis en pratique , ainsi nous nous abstiendrons d'en parler.
Quant au Coran, ce qui s'y trouve de saint et de juste, est emprunté presque mot pour mot de nos livres sacrés ; le reste est une compilation rabbinique.
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par le même livre , que son auteur croyait et ne croyait point en Dieu , qu'il recon- naissait et ne reconnaissait point une vertu positive , que la liberté est le premier des biens , et le despotisme le meilleur des gouvernemens.
Si , au milieu de tant de perplexités , on voyait paraître un code de lois morales , sans contradictions , sans erreurs , qui fit cesser nos incertitudes, qui nous apprit ce que nous devons croire de Dieu, et quels sont nos véritables rapports avec les hommes ; si ce code s'annonçait avec une assurance de ton et une simplicité de langage inconnues jusqu'alors: ne faudrait-il pas en conclure, que ces lois ne peuvent émaner que du Ciel ? Nous les avons , ces préceptes divins : et quels préceptes pour le sage ! et quel tableau pour le poëte !
Voyez cet homme qui descend de ces hauteurs brûlantes. Ses mains soutiennent une table de pierre sur sa poitrine , son front est orné de deux rayons de feu, son visage resplendit des gloires du Seigneur , la terreur de Jéhovah le précède : à l'horizon se déploie la chaîne du Liban avec ses éternelles neiges, et ses cèdres fuyant dans
le
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le ciel. Prosternée au pied de la montagne, la postérité de Jacob se voile la tète, dans la crainte de voir Dieu et de mourir. Cependant les ton- nerres se taisent, et voici venir une voix :
Ecoute, ô toi Israël, moi Jéhovah, tes Dieux ( i ) , qui t'ai tiré de la terre de Mitzraïm , de la maison de servitude. i II ne sera point à toi d'autres Dieux devant
ma face.
2 Tu ne te feras point d'idole par tes mains, ni aucune image de ce qui est dans les éton- nantes eaux supérieures , ni sur la terre au-dessous , ni dans les eaux sous la terre. Tu ne t'inclineras point devant les images, et tu ne les serviras point; car moi, je suis Jéhovah , tes Dieux , le Dieu fort , le Dieu jaloux , poursuivant l'iniquité des pères , l'ini- quité de ceux qui me haïssent, sur les fils de la troisième et de la quatrième génération, et je fais mille fois grâces à ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandemens.
3 Tu ne prendras point le nom de Jéhovah , tes Dieux , en vain ; car il ne déclarera point innocent celui qui prendra son nom en vain.
(r) On donne le Décalogue mot à mot de l'hébreu, à cause de cette expression , tes Dieux , qu'aucune version n'a rendue. Voyez la note E à la fin du volume.
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4 Souviens-toi du jour du sabbath pour le sanc- tifier. Six jours tu travailleras, et tu feras ton ouvrage , et le jour septième de Jéliovah , tes Dieux , tu ne feras aucun ouvrage , ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante , ni ton chameau , ni ton hôte , devant tes portes ; car en six jours Jéliovah lit les merveilleuses eaux supérieures ( i ) , la terre et la mer, et tout ce qui est en elles, et il se reposa le septième : or, Jéliovah le bénit et le sanctifia.
5 Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient longs sur la terre et par-delà la terre que Jéliovah , tes Dieux , t'a donnée.
6 Tu ne tueras point.
7 Tu ne seras point adultère.
8 Tu ne voleras point.
9 Tu ne porteras point contre ton voisin un faux témoignage.
( i ) Cette traduction est loin de donner une idée de la magnificence du texte. Shamajim est une sorte de cri d'ad- miration , comme la voix d'un peuple qui , en regardant le firmament, s'écrierait: Voyez ces eaux miraculeuses sus- pendues en voûte sur nos têtes ! ces dômes de cristal et de diamant ! On ne peut rendre en fiançais , dans la traduc- tion d'une loi , cette poésie qu'exprime un seul mot.
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10 Tu ne désireras point la maison de ton voisin , ni la femme de ton voisin , ni son serviteur , ni sa servante , ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à ton voisin.
Voilà les lois que l'Eternel a gravées , non -seulement sur la pierre de Sinaï, mais encore dans le cœur de l'homme. On est frappé d'abord du caractère d'universalité qui distingue cette table divine des tables humaines qui la précèdent. C'est ici la loi de tous les peuples , de tous les climats , de tous les temps. Pythagore et Zoroastre s'adressent à des Grecs et à des Mèdes ; Jéhovah parle à tous les hommes : on reconnaît ce Père tout- puissant qui veille sur la création, et qui laisse également tomber de sa main le grain de blé qui nourrit l'insecte , et le soleil qui l'éclairé.
Rien n'est ensuite plus admirable dans leur simplicité pleine de justice , que ces lois morales des Hébreux. Les païens ont recommandé d'honorer les auteurs de nos jours : Solon décerne la mort au mauvais fils. Que fait Dieu ? Il promet la vie à la piété filiale. Ce commandement est pris à la source même de la nature. Dieu fait un
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précepte de l'amour filial , il n'en fait pas un de l'amour paternel; il savait que le fils, en qui viennent se réunir les souvenirs et les espérances du père , ne serait souvent que trop aimé de ce dernier ; mais au fils il commande d'aimer , car il connaissait l'inconstance et l'orgueil de la jeunesse.
A la force du sens interne se joint, dans le Décalogue, comme dans les autres œuvres du Tout-puissant , la majesté et la grâce des formes. Le Brachmane exprime lentement les trois présences de Dieu ; le nom de Jéliovah les énonce en un seul mot ; ce sont les trois temps du verbe être , unis par une combinaison sublime: havah, il fut; hovah , étant, ou il est ; et je , qui , lorsqu'il se trouve placé devant les trois lettres radicales d'un verbe, indique le futur , en hébreu , il sera.
Enfin , les législateurs antiques ont marqué dans leurs codes les époques des fêtes des nations ; mais le jour du repos d'Israël est le jour même du repos de Dieu. L'Hébreu, et son héritier le Gentil , dans les heures de son obscur travail , n'a rien moins devant les yeux que la création successive de l'univers. La Grèce, pourtant si poétique, n'a jamais songé à rapporter les soins du laboureur
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ou de l'artisan , à ces fameux instans où Dieu créa la lumière , traça la route au soleil , et anima le cœur de l'homme.
Lois de Dieu , que vous ressemblez peu à celles des hommes ! Eternelles comme le principe dont vous êtes émanées , c'est en vain que les siècles s'écoulent ; vous résistez aux siècles , à la persécution , et à la corruption même des peuples. Cette législation religieuse , organisée au sein des législations politiques (et néanmoins indé- pendante de leurs destinées), est un grand prodige. Tandis que les formes des royaumes passent et se modifient , que le pouvoir roule de main en main au gré du sort ; quelques chrétiens, restés fidèles au milieu des inconstances de la fortune , continuent d'adorer le même Dieu , de se soumettre aux mêmes lois , sans se croire dégagés de leurs liens par les révolutions , le malheur et l'exemple. Quelle religion dans l'antiquité n'a pas perdu son influence morale , en perdant ses prêtres et ses sacrifices ? Où sont les mystères de l'antre de Trophonius, et les secrets de Cérès-Eleusine ? Apollon n'est -il pas tombé avec Delphes, Baal avec Babylone , Sérapis avec Thèbes , Jupiter avec
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le Capitole? Le christianisme seul a souvent vu s'écrouler les édifices où se célébraient ses pompes, sans être ébranlé de la chute. Jesus-Christ n'a pas toujours eu des temples, mais tout est temple au Dieu vivant , et la maison des morts , et la caverne de la montagne , et sur-tout le cœur du juste ; Jesus-Christ n'a pas toujours eu des autels de porphyre , des chaires de cèdre et d'ivoire , et des heureux pour serviteurs ; mais une pierre au désert suffit pour y célébrer ses mystères , un arbre pour y prêcher ses lois , et un lit d'épines pour y pratiquer ses vertus.
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PREMIÈRE PARTIE.
DOGMES ET DOCTRINE.
LIVRE T R O I S I E M E.
VÉRITÉS DES ÉCRITURES; CHUTE DE L'HOMME.
CHAPITRE PREMIER.
Supériorité de la Tradition de Moïse sur toutes les autres Cosmogonies.
IL y a des vérités que personne ne con- teste , quoiqu'on n'en puisse fournir des preuves immédiates ; la rébellion et la chute de l'esprit d'orgueil, la création du monde, le bonheur primitif et le péché de l'homme , sont au nombre de ces vérités. Il est impos- sible de croire qu'un mensonge absurde devienne une tradition universelle. Ouvrez les livres du second Zoroastre, les dialogues de Platon et ceux de Lucien, les traités
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moraux de Plutarque , les fastes des Chinois, la Bible des Hébreux , les Edda des Scan- dinaves ; transportez -vous chez les Nègres de l'Afrique (*) , ou chez les sa vans prêtres de l'Inde , tous vous feront le récit des crimes du dieu du mal ; tous vous peindront les temps trop courts du bonheur de l'homme , et les longues calamités qui suivirent la perte de son innocence.
Voltaire avance quelque part que nous avons la plus méchante copie de toutes les TRADITIONS sur l'origine du monde, et sur les élémens physiques et moraux qui le composent. Préfere-t-il donc la cosmo- gonie des Egyptiens , le grand œuf ailé des prêtres de Thèbes ( i ) ? Voici ce que débite gravement le plus ancien des historiens après Moïse.
« Le principe de l'univers était un air sombre et tempétueux , un vent fait d'un air sombre , et d'un turbulent chaos. Ce principe était sans bornes , et n'avait eu , pendant long-temps , ni limite , ni figure. Mais quand ce vent devint amoureux de ses
(*) Voyez la note F à la fin du volume. (i) Herod. lib. IL Diod. Sic.
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propres principes, il en résulta une mixtion, et cette mixtion fut appelée désir ou amour.
» Cette mixtion étant complète , devint le commencement de toutes choses ; mais le vent ne connaissait point son propre ouvrage, la mixtion. Celle-ci engendra à son tour avec le vent son père , mot ou le limon , et de celui-ci sortirent toutes les générations de l'univers. » ( 1 )
Si nous passons aux philosophes Grecs , Thaïes , fondateur de la secte Ionique , recon- naissait l'eau comme principe universel (2). Platon prétendait que la Divinité avait arrangé le monde , mais qu'elle n'avait pu le créer (3). Dieu, dit -il, a formé l'univers d'après le modèle existant de toute éternité en lui- même (4). Les objets visibles ne sont que les ombres des idées de Dieu , seules véri- tables substances (5). Dieu fit en outre couler un souffle de sa vie dans les êtres. Il en composa un troisième principe à-la-fois
(1) Sanch. ap. Euseb. Praepar. Evang. lib. I, cap. 10.
(2) Cic. de Nat. Deor. lib. I, n. 25.
(3) Tim. pag. 28. Diog. Laert. lib. III. Plut, de Gen. Anim. page 78.
(4) Plut. Tim. p. 29.
(5) Id. Rep. lib. VII, p. 5 16.
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esprit et matière , et ce principe est appelé Yanie du monde. ( i )
Aristote raisonnait comme Platon , sur l'origine de l'univers ; mais il imagina le beau système de la chaîne des êtres , et remontant d'action en action , il prouva qu'il existe quelque part un premier mobile. (2)
Zenon soutenait que le monde s'arrangea par sa propre énergie ; que la nature est ce tout , qui comprend tout ; que ce tout se compose de deux principes , l'un actif, l'autre passif, non existant séparés , mais unis ensemble ; que ces deux principes sont soumis à un troisième, la fatalité ; que Dieu, la matière, la fatalité ne font qu'un; qu'ils com- posent à-la-fois les roues , le mouvement, les lois de la machine, et obéissent comme parties aux lois qu'ils dictent comme tout. (3)
Selon la philosophie d'Epicure , l'univers existe de toute éternité. Il n'y a que deux choses dans la nature, le corps et le vide. (4)
(1) In Tim. p. 34.
(2) Arist. de Gen. An. lib. II, cap. 3. Met. lib. XI, cap. 5 de Cœl. lib. XI , cap. 3 , etc.
(3) Laert. lib. Y. Stob. Eccl. Phys. cap. XIV. Senec. Consol. cap. XXIX. Cic. de Nat. Deor. lib. Anton, lib. VII.
(4) Lucret. lib. II. Laert. lib. X.
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Les corps se composent de Fagrégation de parties de matière infiniment petites. Les atomes ont un mouvement interne, la gra- vité : leur révolution se ferait dans le plan vertical , si , par une loi particulière , ils ne décrivaient une ellipse dans le vide. ( i )
Epicure supposa ce mouvement de décli- naison, pour éviter le système des fatalistes, qui se reproduirait par le mouvement perpen- diculaire de l'atome. Mais l'hypothèse est absurde : car si la déclinaison de l'atome est une loi , elle est de nécessité ; et comment une cause obligée produira -t-elle un effet libre?
La terre, le ciel, les planètes, les étoiles, les plantes, les minéraux, les animaux, en y comprenant l'homme , naquirent du concours fortuit de ces atomes, et lorsque la vertu productive du globe se fût évaporée , les races vivantes se perpétuèrent par la géné- ration. (2)
Les membres des animaux formés au hasard , n'avaient aucune destination particu- lière. L'oreille concave n'était point creusée pour entendre , l'œil convexe arrondi pour
( 1 ) Loc. cit.
(;) Lucret. lib. V-X. Cic. Je Nul. Deor. lib. I, cap. 8-9.
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voir ; mais ces organes se trouvant propres à ces diff'érens usages, les animaux s'en ser- virent machinalement et de préférence à un autre sens. ( i )
Après l'exposition de ces cosmogonies phi- losophiques , il serait inutile de parler de celles des poëtes. Qui ne connaît Deucalion et Pyrrha, l'âge d'or, et l'âge de fer? Quant aux traditions répandues chez les autres peuples de la terre, dans l'Inde un éléphant soutient le globe , le soleil a tout fait au Pérou , au Canada le grand lièvre est le père du monde , au Groënlandl'homme est sorti d'un coquillage (2) ; enfin la Scandinavie a vu naître Askus et Emla ; Odin leur donna l'ame , Hœnerus la raison , et Lœdur le sang et la beauté.
Askum et JEmlam , omni conalu deslilulos , Anhnarn nec possidebant , ralionem nec habebant , Nec sanguinem , nec sermonem , nec faciem venustam : Animant de lit Odinus , rationem dédit Hœnerus ; Lœdur sanguinem addidit et faciem venustam. (3)
Dans ces diverses cosmogonies , on est placé entre des contes d'enfans et des abstractions de
( i ) Lucret. lib. IV- V.
(2) Vid. Hesiod. Ovid. Hist. of Hindost. Herrera , Histor. de las Ind. Charlevoix, Hist. de la Nouv. Fr. P. La fit. Mœurs des Ind. Travel. in Greenland by a Blission.
(3) Bartholin. Ant. Dan.
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philosophes : si l'on était obligé de choisir, mieux vaudrait encore se décider pour les premiers.
Pour découvrir l'original d'un tableau au milieu d'une foule de copies, il faut chercher celui qui, dans son unité ou la perfection de ses parties , décèle le génie du maître. C'est ce que nous trouvons dans la Genèse , original de ces peintures , reproduites dans les traditions des peuples. Quoi de plus naturel , et cependant de plus magnifique, quoi de plus facile à concevoir et de plus d'accord avec la raison de l'homme,- que le Créateur descendant dans la nuit antique, pour faire la lumière avec une parole ? Le soleil , à l'instant , se suspend dans les cieux , au centre d'une immense voûte d'azur ; de ses invisibles réseaux il enveloppe les pla- nètes , et les retient autour de lui comme sa proie ; les mers et les forêts commencent leurs balancemens sur le globe , et leurs premières voix s'élèvent , pour annoncer à l'univers ce mariage de qui Dieu sera le prêtre, la terre le lit nuptial , et le genre humain la postérité. ( 1 )
(1) Les Mémoires de la Société de Calcutta confirment les vérités de la Genèse. Us nous montrent la mythologie partagée en trois branches 5 dont l'une s'étendait aux Indes,
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CHAPITRE IL
Chute de l'Homme , le serpent, un mot hébreu.
On est saisi , d'admiration à cette autre vérité marquée dans les Ecritures : L'homme mourant pour s'être empoisonné avec le fruit de vie ; l'homme perdu pour avoir goûté au fruit de science , pour avoir su trop connaître et le bien et le mal , pour avoir cessé d'être semblable à l'enfant de l'Evangile. Qu'on suppose toute autre défense de Dieu , relative à un penchant quelconque de l'ame; que devient la sagesse et la profondeur de l'ordre du Très-Haut ? Ce n'est plus qu'un caprice indigne de la Divinité , et aucune moralité ne résulte de la désobéissance d'Adam. Toute l'histoire
l'autre en Grèce , et la troisième chez les sauvages de l'Amé- rique septentrionale ; enfin cette mythologie venant se rattacher à une plus ancienne tradition qui est celle même de Moïse. Les voyageurs modernes aux Indes trouvent par-tout des traces des faits rapportés dans l'Ecriture ; après en avoir long-temps contesté l'authenticité , on est obligé de la reconnaître.
DU CHRISTIANISME. 127 du monde au contraire , découle de la loi imposée à notre premier père : Dieu a mis la science à sa portée ; il ne pouvait la lui refuser, puisque l'homme était né intelligent et libre; mais il lui prédit que s'il veut trop savoir, la connaissance des choses sera sa mort et celle de sa postérité. Le secret de l'existence politique et morale des peuples, les mystères les plus profonds du cœur humain sont renfermés dans la tradition de cet arbre admirable et funeste.
Or, voici une suite très -merveilleuse à cette défense de la sagesse. L'homme tombe , et c'est le démon de l'orgueil qui cause sa chute. L'orgueil emprunte la voix de l'amour pour le séduire , et c'est pour une femme qu'Adam cherche à .s'égaler à Dieu : profond développement des deux premières passions du cœur , la vanité et l'amour.
Bossuet , dans ses Elévations à Dieu , où l'on retrouve souvent l'auteur des Oraisons funèbres , dit , en parlant du mystère du serpent : « Que les anges conversaient avec l'homme , en telle forme que Dieu per- mettait, et sous la figure des animaux. Eve donc ne fut point surprise d'entendre parler le serpent , comme elle ne le fut pas de
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voir Dieu même paraître sous une forme sensible. » Bossuet ajoute : « Pourquoi Dieu détermina-t-il l'ange superbe à paraître sous cette forme , plutôt que sous une autre ? Quoiqu'il ne soit pas nécessaire de le savoir, l'Ecriture nous l'insinue , en disant que le serpent était le plus fin de tous les animaux, c'est-à-dire , celui qui représentait mieux le démon dans sa malice , dans ses embûches , et ensuite dans son supplice. »
Notre siècle rejette avec hauteur tout ce qui tient de la merveille ; mais le serpent a souvent été l'objet de nos observations, et si nous osons le dire , nous avons cru reconnaître en lui cet esprit pernicieux et cette subtilité que lui attribue l'Ecriture. Tout est mystérieux, caché, étonnant dans cet incompréhensible reptile. Ses mouvemens diffèrent de ceux de tous les autres animaux ; on ne saurait dire où git le principe de son déplacement , car il n'a ni nageoires , ni pieds, ni ailes; et cependant il fuit comme une ombre, il s'évanouit magiquement, il reparait, disparaît encore, semblable à une petite fumée d'azur , ou aux éclairs d'un glaive dans les ténèbres. Tantôt il se forme en cercle , et darde une langue de feu ;
tantôt ,
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tantôt, debout sur l'extrémité de sa queue, il marche dans une attitude perpendiculaire, comme par enchantement. Il se jette en orbe , monte et s'abaisse en spirale , roule ses anneaux comme une onde , circule sur les branches des arbres , glisse sous l'herbe des prairies, ou sur la surface des eaux. Ses couleurs sont aussi peu déterminées que sa marche ; elles changent aux divers aspects de la lumière, et comme ses mouvemens, elles ont le faux brillant et les variétés trompeuses de la séduction.
Plus étonnant encore dans le reste de ses mœurs , il sait , ainsi qu'un homme souillé de meurtre , jeter à l'écart sa robe tachée de sang , dans la crainte d'être reconnu. Par une étrange faculté , il peut faire rentrer dans son sein les petits monstres que l'amour en a fait sortir. Il sommeille des mois entiers, fréquente des tombeaux , habite des lieux inconnus, compose des poisons qui glacent, brûlent ou tachent le corps de sa victime des couleurs dont il est lui-même marqué. Là , il lève deux tètes menaçantes ; ici , il fait entendre une sonnette; il siffle comme un aigle de montagne ; il mugit comme un taureau. Il s'associe naturellement aux idées 1. I
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morales ou religieuses , comme par une suite de l'influence qu'il eut sur nos destinées : objet d'horreur ou d'adoration, les hommes on t pour lui une haine implacable , ou tombent devant son génie; le mensonge l'appelle, la prudence le réclame, l'envie le porte dans son cœur , et l'éloquence a son caducée ; aux enfers il arme les fouets des furies, au ciel l'éternité en fait son symbole : il possède encore l'art de séduire l'innocence ; ses regards enchantent les oiseaux dans les airs; et sous la fougère de la crèche , la brebis lui aban- donne son lait. Mais il se laisse lui-même charmer par de doux sons ; et pour le dompter , le berger n'a besoin que de sa flûte.
Au mois de juillet 1 791 , nous voyagions dans le Jiaut-Canada , avec quelques familles sauvages de la nation des Onontagués. Un jour que nous étions arrêtés dans une grande plaine , au bord de la rivière Génésie , un serpent à sonnettes entra dans notre camp. Il y avait parmi nous un Canadien qui jouait de la flûte ; il voulut nous divertir, et s'avança contre le serpent , avec son arme d'une nou- velle espèce. A l'approche de son ennemi , le reptile se forme en spirale , aplatit sa
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tète, enfle ses joues, contracte ses lèvres, découvre ses dents empoisonnées et sa gueule sanglante ; il brandit sa double langue comme deux flammes ; ses yeux sont deux charbons ardens ; son corps , gonflé de rage , s'abaisse et s'élève comme les soufflets d'une forge; sa peau dilatée devient terne et écailleuse, et sa queue, dont il sort un bruit sinistre, oscille avec tant de rapidité , qu elle ressemble à une légère vapeur.
Alors le Canadien commence à jouer sur sa flûte ; le serpent fait un mouvement de surprise, et retire la tète en arrière. A mesure qu'il est frappé de l'effet magique, ses yeux perdent leur àprefcé , les vibrations de sa queue se ralentissent, et le bruit quelle fait entendre , s'affaiblit et meurt peu à peu. Moins perpendiculaires sur leur ligne spirale, les orbes du serpent charmé s'élargissent, et viennent tour à tour se poser sur la terre en cercles concentriques. Les nuances d'azur, de verd, de blanc et d'or reprennent leur éclat sur sa peau frémissante , et tournant légèrement la tète , il demeure immobile dans l'attitude de l'attention et du plaisir.
Dans ce moment le Canadien marche quelques pas, en tirant de sa flûte des sons
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doux et monotones ; le reptile Laisse son cou nuancé , entr'ouvre avec sa tête les herbes fines, et se met à ramper sur les traces du musicien qui l'entraîne , s'a rrê tant lorsqu'il s'arrête, et recommençant à le suivre, quand il recommence à s'éloigner. Il fut ainsi conduit hors de notre camp , au milieu d'une foule de spectateurs tant Sauvages qu'Européens, qui en croyaient à peine leurs yeux, à cette merveille de la mélodie : il n'y eut qu'une seule voix dans l'assemblée , pour qu'on laissât le merveilleux serpent s'échapper.
A cette sorte d'induction , tirée des mœurs du serpent en faveur des vérités de l'Ecriture , nous en ajouterons une autre empruntée d'un mot hébreu. N'est-il pas fort extraordinaire , et en même temps bien philosophique , que le nom générique de l'homme, en hébreu, signifie la Jièvre ou la douleur ? Enosh , homme, vient par sa racine , du verbe anash , être dangereusement malade. Dieu n'avait point donné ce nom à notre premier père ; il l'appela simplement Adam , terre rouge ou limon. Ce ne fut qu'après le péché que la postérité d'Adam prit ce nom à' Enosh ou d'homme, qui convenait si parfaitement à ses misères , et qui rappelait d'une manière
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bien éloquente et la faute et le châtiment. Peut-être, dans un mouvement d'angoisse, Adam , témoin des labeurs de son épouse , et recevant dans ses bras Caïn, son premier né , l'éleva vers le ciel , en s'écriant : Enosh ! ô douleur/ Triste exclamation, par laquelle on aura dans la suite désigné la race humaine.
CHAPITRE III.
Constitution primitive de l'homme; nouvelle preuve du péché originel.
l\'ous avons rappelé, au sujet du Baptême et de la Rédemption , quelques preuves morales du péché originel. Il ne faut pas glisser trop légèrement sur une matière aussi importante. « Le nœud de notre condition, dit Pascal , prend ses retours et ses replis dans cet abyme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère , que ce mystère n'est inconcevable à l'homme. » ( i ) Il nous semble qu'on peut tirer de l'ordre de l'univers , une preuve nouvelle de notre dégénération primitive.
( i ) Fens. d* Pasc. chap. 3 , Pens. 8.
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Si l'on jette un regard sur le monde, on remarquera que par une loi générale, et en même temps particulière , les parties inté- grantes , les mouvemens intérieurs ou exté- rieurs, et les qualités des êtres sont en un rapport parfait. Ainsi , les corps célestes accomplissent leurs révolutions dans une admirable unité , et chaque corps , sans se contrarier soi-même , décrit en particulier la courbe qui lui est propre. Un seul globe nous donne la lumière et la chaleur : ces deux accidens ne sont point répartis entre deux sphères ; le soleil les confond dans son orbe , comme Dieu , dont il est l'image , unit au principe qui féconde , le principe qui éclaire.
Dans les animaux, même loi : leurs idées, si on peut les appeler ainsi , sont toujours d'accord avec leurs sentimens , leur raison avec leurs passions. C'est pourquoi il n'y a chez eux ni accroissement, ni diminution d'intelligence. Il sera aisé de suivre cette règle des accords, dans les plantes et dans les minéraux.
Par quelle incompréhensible destinée , l'homme seul est-il excepté de cette loi si nécessaire à l'ordre , à la conservation , à la
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paix , au bonheur des êtres ? Autant l'har- monie des qualités et des mouvemens est visible dans le reste de la nature , autant leur désunion est frappante dans l'homme. Un choc perpétuel existe entre son enten- dement et son désir, entre sa raison et son cœur. Quand il atteint au plus haut degré de civilisation, il est au dernier échelon de la morale; s'il est libre, il est grossier; s'il polit ses mœurs , il se forge des chaînes. Brille-t-il par les sciences ? son imagination s'éteint. Devient-il poète? il perd la pensée. Son cœur profite aux dépens de sa tète , et sa tète aux dépens de son cœur. Il s'appauvrit en idées , à mesure qu'il s'enrichit en sen- timens; il se resserre en sentimens, à mesure quil s'étend en idées. La force le rend sec et dur ; la faiblesse lui amène les grâces. Toujours une vertu lui conduit un vice, et toujours, en se retirant, un vice lui dérobe une vertu. Les nations , considérées dans leur ensemble , présentent les mêmes vicissi- tudes ; elles perdent et recouvrent tour à tour la lumière. On dirait que le génie de l'homme , un flambeau à la main , vole incessamment autour de ce globe, au milieu de la nuit qui nous couvre : il se montre
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aux quatre parties de la terre , comme cet astre nocturne , qui croissant et décroissant sans cesse , diminue à chaque pas pour un peuple , la clarté qu'il augmente pour un autre.
Il est donc raisonnable de soupçonner que riiomme , dans sa constitution primitive , ressemblait au reste de la création , et que cette constitution se formait du parfait accord du sentiment et de la pensée , de l'imagi- nation et de l'entendement. On en sera peut- être convaincu , si l'on observe que cette réunion est encore nécessaire aujourd'hui , pour goûter une ombre de cette félicité que nous avons perdue. Ainsi, par la seule chaîne du raisonnement et les probabilités de l'ana- logie, le péché originel est retrouvé, puisque l'homme tel que nous le voyons , n'est vrai- semblablement pas l'homme primitif. Il con- tredit la nature : déréglé quand tout est réglé , double quand tout est simple, mystérieux, changeant , inexplicable , il est visiblement dans l'état d'une chose qu'un accident a bouleversée : c'est un palais écroulé et rebâti avec ses ruines ; on y voit des parties sublimes et des parties hideuses , de magnifiques péris- tiles qui n'aboutissent à rien , de hauts
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portiques et des voûtes abaissées, de fortes lumières et de profondes ténèbres ; en un mot la confusion , le désordre de toutes parts , sur-tout au sanctuaire.
Or, si la constitution primitive de l'homme consistait dans les accords ainsi qu'ils sont établis dans les autres êtres, pour détruire un état dont la nature est l'harmonie , il suffit d'en altérer les contrepoids. La partie aimante et la partie pensante formaient en nous cette balance précieuse. Adam était à-la-fois le plus éclairé et le meilleur des hommes , le plus puissant en pensée et le plus puissant en amour. Mais tout ce qui est créé a nécessairement une marche pro- gressive. Au lieu d'attendre de la révolution des siècles , des coiinaissances nouvelles , qu'il n'aurait reçues qu'avec des sentimens nouveaux, Adam voulut tout connaître à-la- fois. Et remarquez une chose importante : l'homme pouvait détruire l'harmonie de son être de deux manières, ou en voulant trop aimer, ou en voulant trop savoir. Il pécha seulement par la seconde : c'est qu'en effet nous avons beaucoup plus l'orgueil des sciences , que l'orgueil de l'amour; celui-ci aurait été plus digne de pitié que de châtiment, et si
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Adam s'était rendu coupable pour avoir voulu trop sentir, plutôt que de trop con- cevoir, l'homme peut-être eût pu se racheter lui-même, et le Fils de l'Eternel n'eût point été obligé de s'immoler. Mais il en fut autre- ment : Adam chercha à comprendre l'univers , non avec le sentiment , mais avec la pensée ; et touchant à l'arbre de sciences, il admit dans son entendement un rayon trop fort de lumière. A l'instant l'équilibre se rompt, la confusion s'empare de l'homme. Au lieu de la clarté qu'il s'était promise , d'épaisses ténèbres couvrent sa vue; son péché s'étend comme un voile entre lui et l'univers. Toute son ame se trouble et se soulève ; les passions combattent le jugement, le jugement cherche à anéantir les passions ; et dans cette tempête effrayante, l'écueil de la mort vit avec joie le premier naufrage.
Tel fut l'accident qui changea l'harmo- nieuse et immortelle constitution de l'homme. Depuis ce jour , les élémens de son être sont restés épars , et n'ont pu se réunir. L'habitude , nous dirions presque l'amour du tombeau , que la matière a contractée , détruit tout projet de réhabilitation dans ce monde, parce que nos années ne sont pas assez
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longues , pour que nos efforts vers la per- fection première , puissent jamais nous y faire remonter. ( i )
Mais comment le monde aurait -il pu contenir toutes les races, si elles n'avaient point été sujettes à la mort? Ceci n'est plus qu'une affaire d'imagination; c'est demander à Dieu compte de ses moyens qui sont infinis. Qui sait si les hommes eussent été aussi multipliés qu'ils le sont de nos jours? Qui sait si la plus grande partie des géné- rations ne fut point demeurée vierge (2),
(O Et c'est en ceci que le système de perfectibilité est tout-à-fait défectueux. On ne s'apperçoit pas que si l'esprit gagnait toujours en lumières, et le cœur en sentimens ou en vertus morales , l'homme, dans un temps donné , se retrouvant au point d'où il est parti, serait, de nécessité, immortel; car tout principe de division venant à manquer en lui, tout principe de mort cesserait. Il faut attribuer la longévité des patriarches , et le don de prophétie chez les Hébreux , à un rétablissement plus ou moins grand des équilibres de la nature humaine. Ainsi les matérialistes qui soutiennent le système de perfectibilité , ne s'entendent pas eux-mêmes ; puisqu'en effet cette doctrine, loin d'être celle du matérialisme ^ ramène aux idées les plus mystiques de la spiritualité.
(2) C'est l'opinion de saint Chrysostome. Il prétend que Dieu eut trouvé des moyens de génération qui nous sont inconnus. Il y a , dit-il , devant le trône de Dieu une multi- tude d'anges qui ne sont point nés par la voie des hommes. De Virginit. lib. II.
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ou si ces millions d'astres qui roulent sur nos tètes, ne nous étaient point réservés, comme des retraites délicieuses où nous eussions été transportés par les anges ? On pourrait même aller plus loin : il est impos- sible de calculer à quelle hauteur d'arts et de sciences l'homme parfait et toujours vivant sur la terre , eût pu atteindre. S'il s'est rendu maître de bonne heure de trois élémens ; si , malgré les plus grandes difficultés , il dispute aujourd'hui l'empire des airs aux oiseaux , que n'eût-il point tenté dans sa carrière immortelle ? La nature de l'air , qui forme aujourd'hui un obstacle invincible au changement de planète, était peut-être diffé- rente avant le déluge. Quoi qu'il en soit , il n'est pas indigne de la puissance de Dieu et de la grandeur de l'homme, de supposer que la race d'Adam fût destinée à parcourir les espaces , et à animer tous ces soleils qui , privés de leurs habitans par le péché , ne sont restés que d'éclatantes solitudes.
DU CHRISTIANISME.
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PREMIERE PARTIE.
DOGMES ET DOCTRINE.
LIVRE QUATRIEME.
SUITE DES VÉRITÉS DE L'ÉCRITURE.
OBJECTIONS CONTRE LE SYSTÈME DE MOÏSE.
CHAPITRE PREMIER.
Chronologie.
U E p u I s que quelques savans ont avancé que le monde portait , dans l'histoire de l'homme , ou dans celle de la nature , des marques d'une trop grande antiquité , pour avoir l'origine moderne que lui donne la Bible, on s'est mis à citer Sanchoniathon, Porphire, les livres Sanscrits , etc. Ceux qui font valoir ces autorités, les ont-ils toujours consultées dans leurs sources ?
D'abord , il est un peu téméraire de vouloir nous persuader qu'Origène, Eusèbe, Bossuet,
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Pascal, Fénélon, Bacon, Newton, Leibnitz, Huet , et tant d'autres , étaient ou des ignorans , ou des simples , ou des pervers parlant contre leur conviction intime. Cependant ils ont cru à la vérité de l'histoire de Moïse , et l'on ne peut disconvenir que ces hommes n'eussent une doctrine , auprès de laquelle notre érudition est bien peu de chose.
Mais pour commencer par la chronologie , les sa vans modernes ont donc dévoré, en se jouant, les insurmontables difficultés qui ont fait pâlir Scaliger, Petau, Usher, Grotius? Ils riraient de notre ignorance , si nous leur deman- dions quand ont commencé les Olympiades ; comment elles s'accordent avec les manières de compter par archontes, par éphores, par édiles , par consuls , par règnes , jeux p y thiques , néméens , séculaires ; comment se réunissent tous les calendriers des nations ; de quelle manière il faut opérer pour faire tomber l'ancienne année de Piomulus , de dix mois et de 354 jours , avec l'année de Numa t de 355 jours, et celle de Jules-César de 365; par quel moyen on évitera les erreurs , en rapportant ces mêmes années à la commune année attique de 354 jours , et à Tannée embolismique de 384 ?
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Et pour tan!; ce ne sont pas là les seules perplexités louchant les années. L'ancienne année juive n'avait que 354 jours; on ajoutait quelquefois douze jours à la fin de l'an, et quelquefois un mois de trente jours après le mois Adar , afin d'avoir l'année solaire. L'année juive moderne compte douze mois, et prend sept années de treize mois en dix- neuf ans. L'année syriaque varie également, et se forme de 365 jours. L'année turque ou arabe reconnaît 354 jours , et reçoit onze mois intercalaires , en vingt-neuf ans. L'année égyptienne se divise en douze mois de trente jours, et ajoute cinq jours au dernier ; l'année persane . nommée yezde- gerdic , lui ressemble. ( i )
Outre ces mille manières de mesurer les temps, toutes ces années n'ont ni les mêmes commencemens , ni les mêmes heures , ni les mêmes jours , ni les mêmes divisions. L'année civile des Juifs ( ainsi que toutes
( i ) La seconde année persane , appelée gélaléan , et qui commença l'an du monde 1089 , est la plus exacte des années civiles , en ce qu'elle ramène les solstices et les équinoxes précisément aux mêmes jours. Elle se compose au moyen d'une intercalation répétée six ou sept fois dans quatre 5 et ensuite une fo'S dans cinq ans.
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celles des Orientaux ) s'ouvre à la nouvelle lune de septembre, et leur année ecclésias- tique à la nouvelle lune de mars. Les Grecs comptent le premier mois de leur année , de la nouvelle lune qui suit le solstice d'été. C'est à notre mois de juin que correspond le premier mois de l'année des Perses , et la Chine et l'Inde partent de la première lune de mars. Nous voyons ensuite des mois astronomiques et civils qui se subdivisent en lunaires et solaires , en synodiques et périodiques ; nous voyons des sections de mois en kalendes, ides, décades, semaines; nous voyons des jours de deux espèces, arti- ficiels et naturels, et qui commencent, ceux- ci, au soleil levant, comme chez les anciens Babyloniens , Syriens , Perses ; ceux-là , au soleil couchant , ainsi qu'en Chine , dans l'Italie moderne , et comme autrefois chez les Athéniens, les Juifs, et les Barbares du Nord. Les Arabes commencent leurs jours à midi , et la France actuelle à minuit , de même que l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne et le Portugal. Enfin , il n'y a pas jusqu'aux heures qui ne soient embarrassantes en chro- nologie , en se distinguant en babyloniennes , italiennes et astronomiques; et si l'on voulait
insister
DU CHRISTIANISME. 145 insister davantage , nous ne verrions plus 60 minutes dans une heure européenne , mais 1080 scrupules dans l'heure chaldéenne et arabe.
On a dit que la chronologie est le flambeau de l'histoire (*); plût à Dieu que nous n'eussions que celui-là pour nous éclairer sur les crimes des hommes ! Que serait-ce, si, pour surcroît de perplexité, nous allions nous engager dans les périodes, les ères ou les époques ? La période victorienne , qui parcourt 532 années, est formée de la multi- plication des cycles du soleil et de la lune. Les mêmes cycles , multipliés par celui d'in- diction , produisent les 7980 années de la période julienne. La période de Constanti- nople, à son tour, renferme un égal nombre d'années à celui de la période julienne, mais ne commence pas à la même époque. Quant aux ères , ici on compte par l'année de la création ( 1 ) , là par Olympiade ( 2 ) , par la fondation de Rome (3) , par la naissance de
(*) Voyez la note G à la fin du volume.
(1) Cette époque se subdivise en grecque, juive , alexan- drine, etc.
(2) Les historiens Grecs.
(3) Les historiens Latins.
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Jesus-Christ, par l'époque d'Eusèbe, parcelle des Séleucides ( i ) , celle de Nabonassar (2) , celle des Martyrs (3). Les Turcs ont leur hégire (4) ; les Persans leur yezdegerdic (5). On corapute encore par les ères julienne , grégo- rienne, ibérienne (6) , et actienne (7). Nous ne parierons point des marbres d'Arundel, des médailles et des monumens de toutes les sortes , qui introduisent de nouveaux désordres dans la chronologie. Est-il un homme de bonne foi, qui, en jetant seulement un coup d'œil sur ces pages , ne convienne que tant de manières indécises de calculer les temps , suffisent pour faire de l'histoire un épouvan- table chaos? Les annales des Juifs, de l'aveu même des savans , sont les seules dont la chronologie soit simple, régulière et lumineuse.
(1) L'historien Josephe.
(2) Ptolémée et quelques autres.
(3) Les premiers chrétiens jusqu'en 532, A. D., et de no:- jours par les chrétiens d'Abyssinie et d'Egypte.
(4) Les Orientaux ne la placent pas comme nous.
(5) Nom d'un roi de Perse, tué dans une bataille contre les Sarrasins, l'an de notre ère 63z.
(6) Suivie dans les conciles et sur les vieux monumens de l'Espagne.
(7) Qui tire son nom de la bataille d'Actium , et dont se sont servis Ptolémée, Josephe, Eusèbe et Censorius.
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Pourquoi donc aller, par un zèle ardent d'im- piété , se consumer l'esprit sur des chicanes de temps , aussi arides qu'indéchiffrables , lorsque nous avons le fil le plus certain pour nous guider dans l'histoire ? Nouvelle évidence en faveur des Écritures.
CHAPITRE II.
Logo graphie et Faits historiques,
7\PRÈS les objections chronologiques contre la Bible, viennent celles qu'on prétend tirer des faits mêmes de l'histoire. On rapporte la tradition des prêtres de Thèbes, qui donnait 18,000 ans au royaume d'Egypte, et l'on cite la liste des dynasties de ces rois , qui existe encore.
Plutarque, qu'on ne soupçonnera pas de christianisme , se chargera d'une partie de la réponse. « Encore, dit-il en parlant des Egyptiens, que leur année ait été de quatre mois , selon quelques auteurs , elle n'était d'abord composée que d'un seul , et ne con- tenait que le cours d'une seule lune. Et ainsi faisant d'un seul mois une année, cela est cause que le temps qui s'est écoulé depuis
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leur origine , parait extrêmement long ; et que, bien qu'ils habitent nouvellement leur pays , ils passent pour les plus anciens des peuples ( i ). » Nous savons d'ailleurs par Hérodote (2) , Diodore de Sicile (3), Justin (4), Jablonsky (5), Strabon (6), que les Egyptiens mettent leur orgueil à égarer leur origine dans les temps, et, pour ainsi dire , à cacher leur berceau sous les siècles.
Le nombre de leurs règnes ne peut guère embarrasser. On sait que les dynasties égyp- tiennes sont composées de rois contemporains ; d'ailleurs le même mot , dans les langues orientales , se lit de cinq ou six manières différentes , et notre ignorance a souvent •fait de la même personne cinq ou six person- nages divers (7). Et c'est aussi ce qui est
(1) Plut, in Num. 3o.
(2) Herodot. lib. II.
(3) Diod. lib. I.
(4) Just. lib. I.
(5) Jablonsk. Panth. Égypt. lib. IL
(6) Strab. lib. XVII.
(7) Pour citer un exemple entre mille, le monogramme de Fo-hi , divinité des Chinois, est exactement le même que celui de Menés , divinité de l'Egypte ; et il est assez prouvé d'ailleurs que les caractères orientaux ne sont que
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arrivé par rapport aux traductions d'un seul nom. U Athoth des Égyptiens est traduit dans Erato.1 taènes par Eppoytns , ce qui signifie en grec le lettré, comme Athoth l'exprime en Egyptien : on n'a pas manqué de faire deux rois à' Athoth et d'Hermès, ou Hermo gènes. Mais PAthoth de Manethon se multiplie encore ; il devient T/ioth dans Platon , et le texte de Sanchoniathon prouve, en efï'et, que c'est le nom primitif : la lettre A est une de ces lettres qu'on retranche et qu'on ajout * à volonté dans les langues orientales; ainsi l'historien Josephe traduit par Apachnas , le nom du même homme qu'Afï'ricanus appelle Pachnas. Voici donc Thoth , Athoth , Hernies ou Hermogènes , ou Mercure, cinq hommes fameux qui vont composer entr'eux près de deux siècles. Et cependant ces cinq rois n'étaient qu'un seul Egyptien, qui n'a peut- être pas vécu soixante ans. ( 1 )
des signes généraux d'idées , que chacun traduit dans sa langue , comme le chiffre arabe parmi nous. Ainsi , par exemple , l'Italien prononce duodecimo , le même nombre que l'Anglais exprime par le mot iwelve , et que le Français rend par celui de douze.
( 1 ) Des personnes qui pouvaient d'ailleurs être fort instruites, ont accusé les Juifs d'avoir corrompu les noms historiques...
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Après tout, qu'est-il besoin de s'appesantir sur des disputes logographiques , lorsqu'il
Comment ne savent-elles pas que ce sont les Grecs , au con- traire, qui ont défiguré tous les noms d'hommes et de lieux, et en particulier ceux d'Orient (*)? Les Grecs, à cet égard comme à beaucoup d'autres , ressemblaient fort aux Français. Groit-on que si Livius revenait au monde, il se reconnût sous le nom de Tile-Live ? Il y a plus : Tyr porte encore aujourd hui, parmi les Orientaux, le nom d'Asur^àe Soury ou de sur? Les Athéniens eux-mêmes devaient prononcer lur ou Tour, puisque cette lettre, qu'il nous plaît d appeler y grec, et de faire siffler comme un t, n'est autre que l'upsilon, ou X'upaivum des Grecs.
Il n'est pas plus difficile de retrouver Darius dans Assuerus. L'A initial n'est d'abord, comme nous l'avons dit, qu'une de ces lettres mobiles, tantôt souscrites, tantôt supprimées. Reste donc Suerus. Or , le délia ou le D majuscule des Grecs, ie rapproche du Sameck ou de l'S majuscule des Hébreux. Le premier est un triangle , et le second un parallélogramme obtusangle, souvent même un parallélogramme curviligne, à base rectiligne. Le delta , dans les vieux manuscrits , sur les médailles et sur les monumens , n'est presque jamais fermé dans ses angles. L'S hébraïque s'est donc transformée en D chez les Grecs; changement de lettres si commun dans toute l'antiquité.
Si vous joignez à ces erreurs de figures , les erreurs de prononciation , vous aurez une grande probabilité de plus. Supposons qu'un Français , entendant le mot throug (à travers) dans la bouche d'un Anglais , voulût le prononcer et l'écrire sans connaître la puissance et la forme du th , il écrirait
(*) Vid. Boch. Geo«. Sac- Cumb. on Sanch. Saur, sur la Bibli, Dau*t , Bayle , etc. etc.
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suffît d'ouvrir l'histoire , pour se convaincre de l'origine moderne des hommes ? On a beau former des complots avec des siècles inventés, dont le temps n'est point le père; on a beau multiplier et supposer la mort pour en emprunter des ombres , tout cela n'empêche pas que le genre humain ne soit que d'hier. Les noms des inventeurs des arts nous sont aussi familiers que ceux d'un frère ou d'un aïeul. C'est Hypsuranius qui bâtit ces huttes de roseaux où logea la primitive innocence ; Usoùs couvrit sa nudité de peaux de bètes , et affronta la mer sur un tronc d'arbre ( i ) ; Tubalcaïn mit le fer dans la
nécessairement ou zrou , ou dsrou . ou simplement trou. Il en est ainsi du sameck ou de l'S en hébreu. Le son de cette lettre, en suivant les points massorétiques , est mixte et participe fortement du D. Les Grecs qui avaient le th comme les Anglais , mais non pas l'S , comme les Israélites , ont dû prononcer et écrire Duerus au lieu de Suerus. De Duerun à Darius , la conversion est facile ; car on sait que le» voyelles sont à-peu-près nulles en étymologie , puisqu'il est vrai que chaque peuple en varie les sons à l'infini. Lorsqu'on veut être plaisant aux dépens de la religion , de la morale universelle , du repos des nations et du bonheur général des hommes , avant de se livrer à une gaieté si funeste , il faudrait au moins être bien sur de ne pas tomber soi-même dans de grandes ignorances.
(i) Sanch. ap. Eus. Prœparat. Evang. lib. I, cap. 10.
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main des hommes ( i ) , Noé ou Bacclius planta la vigne , Caïn ou Triptolème courba la charrue, Agrotes (2) ou Cérès recueillit la première moisson. L'histoire, la médecine, la géométrie , les beaux arts , les lois , ne sont pas plus anciennement au monde , et nous les devons à Hérodote , Hippocrate , Thaïes , Homère , Dédale , Minos. Quant à l'origine des rois et des villes , l'histoire nous en a été conservée par Moïse, Platon, Justin et quelques autres , et. nous savons quand et pourquoi les diverses formes de gouver- nement se sont établies chez les peuples. (3) Que si pourtant on est étonné de trouver tant de grandeur et de magnificence dans les premières cités de l'Asie, cette difficulté cède sans peine à une observation tirée du génie des Orientaux. Dans tous les âges , ces peuples ont bâti des villes immenses , sans qu'on en puisse rien conclure en faveur de leur civilisation , et conséquemment de leur antiquité. L'Arabe , échappé des sables
( 1) Gen. cap. 4, v. zz.
(2) Sanch. loc. cit.
(3) Vid. Moys. Peut. Plat, de Leg. et Tim. Just. lib. II, Herod. Plut, in Tlies. Num. Lycurg. Sol. etc. etc.
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brûlans où il s'estimait heureux d'enfermer une ou deux toises d'ombre, sous une tente de peaux de brebis , cet Arabe a élevé presque sous nos yeux des cités gigantesques ; vastes métropoles où ce citoyen des déserts semble avoir voulu enclorre la solitude. Les Chinois, si peu avancés dans les arts, ont aussi les plus grandes villes du globe, avec des jardins , des murailles , des palais , des lacs, des canaux artificiels comme ceux de l'ancienne Babylone ( i ). Nous-mêmes enfin, ne sommes-nous pas un exemple frappant de la rapidité avec laquelle les peuples se civilisent ? Il n'y a guère plus de douze siècles que nos ancêtres étaient aussi bar- bares que les Hottentots, et nous surpassons aujourd'hui la Grèce dans les raffinemens du goût , du luxe et des arts.
La logique générale des langues ne peut fournir aucune raison valide en faveur de l'ancienneté des hommes. Les idiomes du primitif Orient, loin d'annoncer des peuples vieillis en société, décèlent au contraire des hommes fort près de la nature. Le mécanisme
( i ) Vid. le P. du Hald. Hist. de la Ch. Lelt. èdif. Lord Mac. Arnb. to Ch. etc.
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en est d'une extrême simplicité ; l'hyperbole , l'image , les figures poétiques , s'y repro- duisent sans cesse , tandis qu'on y trouve à peine quelques mots pour la métaphysique des idées. Il serait impossible d'énoncer clai- rement , en hébreu , la théologie des dogmes chrétiens ( i ). Ce n'est que chez les Grecs et chez les Arabes modernes qu'on rencontre les termes composés, propres au développe- ment des abstractions de la pensée. Tout le monde sait qu'Aristote est le premier philosophe qui ait inventé des catégories , où les idées viennent se ranger de force , quelle que soit leur classe ou leur nature. (2)
(1) On s'en peut assurer, en lisant les Pères qui ont écrit en syriaque , tels que saint Ephrem , diacre d'Edesse.
(2) Si les langues demandent tant de temps pour leur entière confection , pourquoi les Sauvages du Canada ont-ils des dialectes si subtils et si compliqués ? Les verbes de la langue huronne ont toutes les inflexions des verbes grecs. Ils distinguent , comme les derniers , par la caractéristique , l'augment , etc. ; ils ont trois modes , trois genres , trois nombres, et par-dessus tout cela, un certain dérangement de lettres , particulier aux verbes des langues orientales. Mais ce qu'ils ont de plus inconcevable, c'est un quatrième pronom personnel qui se place entre la seconde et la troisième per- sonne, au singulier et au pluriel. Nous ne connaissons rien de pareil dans les langues mortes ou vivantes , dont nous pouvons avoir quelque teinture.
DU CHRISTIANISME. i55 Enfin , Ton prétend qu'avant que les Egyptiens eussent bâti ces temples , dont il nous reste de si belles ruines , les peuples pasteurs gardaient déjà leurs troupeaux sur d'autres ruines laissées par une nation inconnue; ce qui supposerait une très-grande antiquité.
Pour décider cette question , il faudrait savoir au juste qui étaient et d'où venaient les peuples pasteurs. M. Bruce, qui voyait tout en Ethiopie, les fait sortir de ce pays. Et cependant les Ethiopiens, loin de pouvoir répandre au-dehors des colonies , étaient eux-mêmes, à cette époque, un peuple nou- vellement établi. ALthiopes , dit Eusèbe, ab Indo jlumine consurgentes , juxtà JEgyptum consederunt. Manethon , dans sa sixième dynastie , appelle les pasteurs <p«m>ctç %tm , Phé- niciens étrangers. Eusèbe place leur arrivée en Egypte , sous le règne d'Aménophis ; d'où il faut tirer ces deux conséquences : i.° que l'Egypte n'était pas alors barbare, puisqu'Inachus , Egyptien , portait vers ce temps-là les lumières dans la Grèce; 2..0 que l'Egypte n'était pas couverte de ruines , puisque Thèbes était bâtie , puisqu'Aménophis était père de ce Sésostris qui éleva la gloire des Egyptiens à son comble. Au rapport
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de l'historien Josephe, ce fut Tethmosis qui contraignit les pasteurs à abandonner entiè- rement les bords du Nil. ( i )
Mais quels nouveaux argumens n'aurait- on point formés contre l'Ecriture , si on avait connu un autre prodige historique qui tient également à des ruines, hélas ! comme toute l'histoire des hommes? On a découvert depuis quelques années , dans l'Amérique septentrionale , des monumens extraordi- naires sur les bords du Muskingum , du Miami , du "Wabaehe , de l'Ohio , et sur- tout du Scioto (*) , où ils occupent un espace de plus de vingt lieues en longueur. Ce sont des murs en terre avec des fossés, des glacis, des lunes, demi -lunes et de
(:) Maneth. ad Joseph, et Afric. Herod. lib. II, cap. ioo. Diod. lib I, Ps. 48. Euseb. Chron. lib. I, p. i3.
Au reste, l'invasion de ces peuples, rapportée par les auteurs profanes , nous explique ce qu'on lit dans la Genèse au sujet de Jacob et de ses fils : Ut habitare possitis in terra Gessen , quia detestantur AUgyplii ornnes pastores ovium. (Gen. cap. XLVI , v. 34.)
D'où Ton peut aussi deviner le nom grec du Pharaon sous lequel Israël entra en Ègjpte , et le nom du second Pharaon sous lequel il en sortit. L'Ecriture, loin de contrarier les autres histoires, leur sert au contraire de preuve.
(*) Voyez la note H à la fin du volume.
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grands cônes qui servent de sépulcres. On a demandé, mais sans succès, quel peuple a laissé de pareilles traces. L'homme est suspendu dans le présent , entre le passé et l'avenir , comme sur un rocher entre deux gouffres : derrière lui , devant lui , tout est ténèbres ; à peine apperçoit-il quelques fantômes qui, remontant du fond des deux abymes , surnagent un instant à leur surface , et s'y replongent.
Quelles que soient les conjectures sur ces ruines américaines, quand on y joindrait les visions d'un monde primitif, et les chimères d'une Atlantide , la nation civilisée qui a peut-être promené la charrue dans la plaine où l'Iroquois poursuit aujourd'hui les ours, n'a pas eu besoin pour consommer ses des- tinées, d'un temps plus long, que celui qui a dévoré les empires de Cyrus , d'Alexandre et de César. Heureux du moins ce peuple qui n'a point laissé de nom dans l'histoire, et dont l'héritage n'a été recueilli que par les chevreuils des bois , et les oiseaux du ciel ! Nul ne viendra renier le Créateur dans ces retraites sauvages , et , la balance à la main , peser la poudre des morts , pour prouver l'éternité de la race humaine.
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Pour moi , amant solitaire de la nature , et simple confesseur de la Divinité , je me suis assis sur ces ruines. Voyageur sans renom, j'ai causé avec ces débris, comme moi-même ignorés. Les souvenirs confus des hommes, et les vagues rêveries du désert, se mêlaient au fond de mon ame. La nuit était au milieu de sa course ; tout était muet, et la lune, et les bois, et les tombeaux. Seulement à longs intervalles on entendait la chute de quelqu'arbre , que la hache du temps abattait, dans la profondeur des forêts: ainsi tout tombe, tout s'anéantit.
Nous ne nous croyons pas obligés de parler sérieusement des quatre jogues , ou âges indiens, dont le premier a duré trois millions deux cent mille ans, le troisième un million seize cent mille ans , et le qua- trième , ou l'âge actuel , qui durera quatre cent mille ans.
Si l'on joint à toutes ces difficultés de chronologie, de logographie et de faits, les erreurs qui naissent des passions de l'historien ou des hommes qui vivent dans ses fastes; si l'on y ajoute les fautes de copistes , et mille accidens de temps et de lieux , il faudra, de nécessité, convenir que toutes les
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raisons en faveur de l'antiquité du globe par l'histoire , sont aussi peu satisfaisantes qu'inutiles à rechercher. Et certes , on ne peut nier que c'est assez mal établir la durée du monde , que d'en prendre la base dans la vie humaine. Quoi ! c'est par la succession rapide d'ombres d'un moment , que l'on prétend nous démontrer la perma- nence et la réalité des choses ! c'est par des décombres qu'on veut nous prouver une société sans commencement et sans fin ! Faut-il donc beaucoup de jours, pour amasser beaucoup de ruines ? Que le monde serait vieux , si l'on comptait ses années par ses débris !
CHAPITRE III.
Astronomie.
^N cherche dans l'histoire du firmament les secondes preuves de l'antiquité du monde et des erreurs de l'Ecriture. Ainsi , les deux qui racontent la gloire du Très -Haut à tous les hommes , et dont le langage est entendu de tous les peuples ( 1 ) , ne disent
(1) Pi. 18, v. i-3.
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rien à l'incrédule. Heureusement ce ne sont pas les astres qui sont muets ; ce sont les athées qui sont sourds.
L'astronomie doit sa naissance à des pasteurs. Dans les déserts de la création nouvelle, les premiers humains voyaient se jouer autour d'eux leurs familles et leurs troupeaux. Heureux jusqu'au fond de l'ame, une prévoyance inutile ne détruisait point leur bonheur. Dans le départ des oiseaux de l'automne, ils ne remarquaient point la fuite des années , et la chute des feuilles ne les avertissait que du retour des frimas. Lorsque le coteau prochain avait donné toutes ses herbes à leurs brebis, montés sur leurs chariots couverts de peaux , avec leurs fils et leurs épouses , ils allaient à travers les bois chercher quelque fleuve ignoré , où la fraîcheur des ombrages et la beauté des soli- tudes les invitaient à se fixer de nouveau.
Mais il fallait une boussole, pour se con- duire dans ces forêts sans chemins , et le long de ces fleuves sans navigateurs; on se confia naturellement à la foi des étoiles ; on se dirigea sur leur cours. Législateurs et guides , ils réglèrent la tonte des brebis , et les migrations lointaines. Chaque famille
s'attacha
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s'attacha aux pas d'une constellation; chaque astre marchait à la tète d'un troupeau. A mesure que les pasteurs se livraient à ces études , ils découvraient de nouvelles lois. En ce temps-là, Dieu se plaisait à dévoiler les routes du soleil aux habitans des cabanes , et la Fable raconta qu'Apollon était des- cendu chez les bergers.
De petites colonnes de briques servaient à conserver le souvenir des observations : jamais plus grand empire n'eut une histoire plus simple. Avec le même instrument dont il avait percé sa flûte , auprès du même autel où il avait immolé le chevreau premier né , le pâtre gravait sur un rocher ses immor- telles découvertes. Il plaçait ailleurs d'autres témoins de cette pastorale astronomie ; il échangeait d'annales avec le firmament ; et de même qu'il avait écrit les fastes des étoiles parmi ses troupeaux , il écrivait les fastes de ses troupeaux parmi les étoiles. Le soleil, en voyageant, ne se reposa plus que dans les ber- geries; le taureau annonça par ses mugissemens le passage du Père du jour , et le beîier l'attendit , pour le saluer au nom de son maître. On vit au ciel des vierges , des enfans , des épis de blé , des instrumens de labourage , des i. L
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agneaux , et jusqu'au chien du berger : la sphère entière devint comme une grande maison rus- tique , habitée par le pasteur des hommes.
Ces beaux jours s'évanouirent; les hommes en gardèrent une mémoire confuse , dans ces histoires de l'âge d'or, où l'on trouve le règne des astres mêlé à celui des troupeaux. L'Inde est encore aujourd'hui astronome et pastorale, comme l'Egypte l'était autrefois. Cependant , avec la corruption naquit la propriété , et avec la propriété, la mensuration, second âge de l'astronomie. Mais par une destinée assez remarquable , ce furent encore les peuples les plus simples qui connurent le mieux le système céleste : le pasteur du Gange tomba dans des erreurs moins grossières que le savant d'Athènes ; on eût dit que la muse de l'astro- nomie avait retenu un secret penchant poul- ies bergers , ses premières amours.
Durant les longues calamités qui accompa- gnèrent et qui suivirent la chute de l'Empire romain, les sciences n'eurent d'autre retraite que le sanctuaire de cette église , qu'elles profanent aujourd'hui avec tant d'ingratitude. Recueillies dans le silence des cloîtres, elles durent leur salut à ces mêmes Solitaires , quelles affectent maintenant de mépriser. Un
DU CHRISTIANISME. i63 moine Bacon , un évèque Albert , un cardinal Cusa ressuscitaient dans leurs veilles le génie d'Eudoxe , de Timocharis , d'ffypparque , de Ptolémée. Protégées par les papes qui donnaient l'exemple aux rois, les sciences s'en- volèrent enfin de ces lieux sacrés , où la religion les avait réchauffées sous ses ailes. L "astronomie renaît de toutes parts : Grégoire XIII réforme le calendrier , Copernic rétablit le système du monde, Tycho-Brahé, au haut de sa tour, rappelle la mémoire des antiques observateurs Babyloniens, Kepler détermine la forme des orbites planétaires. Mais Dieu confond encore l'orgueil de l'homme, en accordant aux jeux de l'innocence , ce qu'il refuse aux recherches de la philosophie ; des enfans découvrent le télescope. Galilée perfectionne l'instrument nouveau ; alors les chemins de l'immensité s'abrègent, le génie de l'homme abaisse la hauteur des cieux, et les astres descendent pour se faire mesurer.
Tant de découvertes en annonçaient de plus grandes encore , et l'on était trop près du sanctuaire de la nature, pour qu'on fût long- temps sans y pénétrer. Il ne manquait plus que des méthodes propres à décharger l'esprit des calculs énormes dont il était écrasé. Bientôt
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Descartes osa transporter au grand Tout les lois physiques de notre globe ; et par un de ces traits de génie , dont on compte à peine quatre ou cinq dans l'histoire , il força l'algèbre à s' unir à la géométrie, comme la parole à la pensée. Newton n'eut plus qu'à mettre en œuvre les matériaux que tant de mains lui avaient préparés, mais il le fit en artiste sublime; et des divers plans sur lesquels il pouvait relever l'édifice des globes , il choisit peut-être le dessin de Dieu. L'esprit connut l'ordre que l'œil admirait ; les balances d'or qu'Homère eti'Ecri: ture donnent au souverain arbitre , lui furent rendues ; la comète se soumit ; à travers l'im- mensité la planète attira la planète; la mer sentit la pression de deux vastes vaisseaux qui flottent à des millions de lieues de sa surface; depuis le soleil jusqu'au moindre atome, tout se maintint dans un admirable équilibre : il n'y eut plus que le cœur de l'homme, qui manqua de contrepoids dans la nature.
Qui l'aurait pu penser ? Le moment où l'on découvrit tant de nouvelles preuves de la grandeur et de la sagesse de la Providence, fut celui-là même où l'on ferma davantage les yeux à la lumière. Non toutefois que ces hommes immortels , Copernic, Tycho-Brahé,
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Kepler, Leibnitz, Newton fussent des athées; mais leurs successeurs, par une fatalité inex- plicable, s'imaginèrent tenir Dieu dans leurs creusets et dans leurs télescopes , parce qu'ils y voyaient quelques-uns des élémens sur lesquels l'Intelligence universelle a fondé les mondes. Lorsqu'on a été témoin des jours de notre Révolution ; lorsqu'on songe que c'est à la vanité du savoir, que nous devons presque tous nos malheurs, n'est-on pas tenté de croire que l'homme a été sur le point de périr de nouveau, pour avoir porté une seconde fois la main sur le fruit de science? Et que ceci nous soit matière de réflexion sur la faute originelle : les siècles savans ont toujours touché aux siècles de destruction.
Il nous semble pourtant bien infortuné, l'astronome qui passe les nuits à lire dans les astres , sans y découvrir le nom de Dieu. Quoi ! dans des figures si variées, dans une si grande diversité de caractères , on ne peut trouver les lettres qui suffisent à son nom ? Le problème de la Divinité n'est-il point résolu dans les calculs mystérieux de tant de soleils ? une algèbre aussi brillante ne peut -elle servir à dégager la grande
Inconnue ?
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iGG GÉNIE
La première objection astronomique quel' on fait au système de Mo*fse , se tire de la sphère céleste : « Comment le monde est-il si nouveau? s'écrie-kon. La seule composition de la sphère suppose des millions d'années. »
Aussi est-il vrai que l'astronomie est une des premières sciences que les hommes aient cultivées. M. Bailly prouve que les patriarches , avant Noé , connaissaient la période de six cents ans, l'année de 365 jours 5 h. 5i m. 36 s. ; enfin , qu'ils avaient nommé les six jours de la création d'après l'ordre plané- taire ( i ). Puisque les races primitives étaient déjà si savantes dans l'histoire du ciel , n'est-il pas très-probable que les temps écoulés depuis le déluge , ont été plus que suffisans pour nous donner le système astronomique, tel que nous l'avons aujourd'hui? Il est impossible, d'ailleurs, de rien prononcer de certain sur le temps nécessaire au développement d'une science. Depuis Copernic jusqu'à Newton , l'astronomie a plus fait de progrès en moins d'un siècle , qu'elle n'en avait fait auparavant dans le cours de 3,ooo ans. On peut comparer les sciences à des régions coupées de plaines
( i ) Bail. Hist. de l'Ast, anc.
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et de montagnes : on avance à grands pas dans les premières ; mais quand on est parvenu aux pieds des secondes, on perd un temps infini à découvrir les sentiers et à franchir les sommets , d'où Ton descend dans l'autre plaine. 11 ne faut donc pas conclure que, puisque l'as- tronomie est restée quatre mille ans dans son âge moyen , elle a dû être des myriades de siècles dans son berceau : cela contredit tout ce qu'on sait de l'histoire, et de la marche de l'esprit humain.
La seconde objection se déduit des époques historiques, liées aux observations astrono- miques des peuples , et en particulier de celles des Chaldéens et des Indiens.
Nous répondons, à l'égard des premières, qu'on sait que les 720,000 ans dont ils se vantaient, se réduisent à i.goS ans. (1)
Quant aux observations des Indiens , celles qui sont appuyées sur des faits incontes- tables, ne remontent qu'à l'an 3, 102 avant notre ère. Cette antiquité est sans doute fort grande , mais enfin elle rentre dans des bornes connues. C'est à cette époque que
(1) Les tables de ces observations, faites à Babylone avant l'arrivée d'Alexandre , furent envoyées par Callisthènes * Aristote. Voyez Bailly.
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commence la quatrième jogue, ou âge indien. M. Bailly, en dépouillant les trois premiers âges et les réunissant au quatrième , démontre que toute la chronologie des Brames se renferme dans un intervalle d'environ 70 siècles (*) , ce qui s'accorde parfaitement avec la chronologie des Septante. Il prouve jusqu'à l'évidence , que les fastes des Egyptiens , des Chaldéens , des Chinois , des Perses , des Indiens, se rangent avec une exactitude singu- lière , sous les époques de l'Ecriture ( 1 ). Nous citons d'autant plus volontiers M. Bailly , que ce savant est mort victime des principes que nous avons entrepris de combattre. Lorsque cet homme infortuné écrivait , à propos à'Hypatia , jeune femme astronome, massacrée par