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HISTOlKK Kl THEORIE

DU

SYMBOLISME RELIGIEUX

rt'iTiKHM. - TYi'iMiiurm»; dk a. uvi-hp.

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HISTOIRE ET THÉORIE

SYMBOLISME RELIGIEUX

AVANT ET DEPUIS LE CHKISTIANISME

S'ftulirf III it(bl[ttlei, III lkri]o{itDi, iii: ftiiUa-iertm, mi Jcunliifi,

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TOME QUATBIÈME

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PARIS I POITIERS

LIBRAIRIE A. FRANCK A. DDPRË, imprimenr-âditenr r>7, HUB RICUEUEU, 67. ' HVK NATIONALE.

1871.

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HISTOIRE

ET THÉORIE

m SYIMBOLISME RELIGIEUX

SUITE DE LA TROISIÈME PARTIE.

OU SYMBOLISME IRCHITECTURIL ET OECORITIF.

CHAPITRE XIV.

PEINTURE GHRÉTIEIIIIE : VITRAUX, MANUSCRITS,

TAPISSERIES ET MOSAÏQUES.

Le sens chrétien, que nous avons vu jusqu'ici vivant do ^i* ^jJ'^^'JÎ toutes les ressoui-ces de Fart , comme de la plus complète ««««tfoM de Mn- expression de ses aspirations et de sa pensée intime, ne pouvait se passer du plus éloquent et du plus gracieux de ses compléments. L'homme aime tant la nature, l'histoire, et les allégories qui les lui reproduisent à défaut des faits réels, qu'il les cherche partout, et toujours il les rencontre avec bonheur; elles semblent mettre en lui une eurabon- dance de vie. Elles font plus : elles le transportent en des splières supérieures, élèvent sa pensée, surnaturalisent son

T. IV. i

2 HISTOIRE DL' SYMBOLISME.

imagination, el Tinlelligence luônie la plus grossière s'iden- tifie sans peine avec les éléments des régions nouvelles l'âme savoure un avant-goùt de son existence à venir. L'Église, qui fut toujours le gi-and docteur du genre humain, est toujours partie aussi de cette observation pour attacher au culte de Dieu par les chastes voluptés de l'esprit, avec ses constructions grandioses, sa statuaire noble et pathétique, ses sculptures sans nombre, étonnant le regard et réveil- lant les curiosités du cœur. Elle pouvait beaucoup pour enseigner et toucher; mais encore fallait-il plaire, saisir, attacher, et ce dernier terme de sa mission doctri- nak était dans le charme irrésistible de la peinture. Ces vives couleurs, ces mille nuances qu'elles font naître, Tillu- sion qu'elles enfantent, captivent l'iiomme ; et, qu'il puisse ou non analyser ses sensations en présence de ces objets qui lui parlent, il n'en est pas moihs vaincu par un plaisir aussi pur que solide, aussi dou\ que profondément senti, feu sur !«• o'est lu toutc la raisou de la peinture chrétienne , que le pape S. Grégoire 111 développait, vei-s le milieu du huitième siècle, dans une remarquable lettre à Léon l'Isaurien : « Nous-méme, disait-il, si nous entrons dans l'église, que nous y puissions contempler les peintures se reprodui- sent les miracles du Seigneur Jésus-Christ ; si nous voyons sa sainte Mère l'allaitant sur son sein , et les Anges qui l'entourent en chantant l'hymne trois fois saint de sa nais- sance, nous nous en retournons tout pénétré de componc- tion. Et qui ne serait pas touché jusqu'aux larmes en voyant soit le baptistère, soit l'assemblée des prêtres debout autour de l'autel , et la Cène mystique, et les aveugles recouvrant la vue, et la Résurrection de Lazare, et la Guérison du lépreux ou du paralytique, et la foule assise sur l'herbe près de corbeilles encore pleines du Pain qui vient de la rassasier? Puis c'est la Transfiguration du Thabor, le Crucifiement du Christ, sa Sépulture et sa Résurrection, son

PEINTURE CHRÉTIENNE. 3

Ascension glorieuse, et la Descente de TEsprit-Saint. Coni- raent ne pas pleurer devant les tableaux qui nous repré- sentent le Sacrifice d'Abraham et son glaive suspendu sur une tôté innocente, et surtout les amères et innombrables douleurs du Fils de Dieu (4 ) ? »

Ces paroles s'adressaient à un empereur iconoclaste dont la persécution est célèbre dans Thistoire ecclésiastique. Un peu plus loin, le saint Pape ajoutait que ces parures des églises étaient faites aux frais des fidèles, qui y employaient lem's biens. « Les pères et mères , tenant entre leurs bras leurs petits enfants nouveau-baptisés , leur montrent du doigt les histoires, ou aux jeunes gens, ou aux gentils con- vertis ; ainsi ils les édifient et élèvent leur esprit et leur cœur à Dieu (2) . »

Quand le Saint-Siège s'exprimait ainsi, il v avait huit EUe n»* jamai*

., , ^,j<, ,. . . 1 interrompu fon

Siècles que 1 Ëghse mettait en pratique ce genre de propa- «ction sur rem. gande. Nous savons ce qu'il eii était dans les catacombes, noségu^c*. et nos plus anciens monuments littéraires, suivis d'âge en âge, nous montrent ce même soin admis et continué dans l'intérêt de l'enseignement public. Tcrtullien, au troisième siècle; S. Épiphane au quatrième, avec S. Jérôme ; S. Gré- goire de Nysse, S. Augustin, S. Paulin, Prudence, Évodius, mentionnent ce même genre d'ornementation. En se rap- raison d»étre

- . 1 *•* toujours son-

prochant du moyen âge , on en trouve des preuves sans tio jusqu'à notro nombre, et la seule Histoire des Francs de Grégoire de Tours, et les poésies de notre S. Fortunat, son contempo- rain, maintiennent cette habitude, qui ne pouvait se perdre en effet, puisqu'elle était sortie des entrailles de l'Église, et que ces grandes scènes tenaient lieu dp livre pour le plus grand nombre, qui, ne sachant lire en aucun autre (3),

(1) Cf. Labbe , Concilior,, t. VII , col. 7, 25 et 27 ; et Fleury, Ux$l. tcclés», VI, 330 et suiv.

(2) Voir Fleury, ibid.y p. 332.

(3) Voir Cabassut, Nolilia conciUor., in-i2, p. 36; S. Jérdme^

Epist, Lx ; S. August., opp. t. Vil , De Mirac. S. Slephani, lib. IX, cap. IV.

j

l HISTUIBL Ùl SI

> trcKj^aîrut ie» >ija^enii> el la eiiiiliraiatioo aUnyante de c«r qu'iL^ aiaient appris oralemeaL Nous ne renionlerioDs (05 bien UmIiï pour trouver le> dernières (races de cette ïOllicitiide n«aterneilc. On peut lire encore dans le caté- chi>m'; il<^ diocèses de Lié^e, de ùunbrai et de Namur, iioprioié en I6h2 :

« A quoi pciiscz-'.ous en disint ^otre cliapelet durant ia nie2<>e ?

- A quelque chose que Xotre-Seitfueur ou Notre-Dame ont fait étant au niunde, uu bien à quelque iina^e que je \ois devant moi à l'aulfl, auA parui>,au\ verrières, en mou ii'ire ou en me> main» I . «*

Tdhl d'e\einpi«*s t- (aient cuntii mé< , dès le neuvième siècle, par Walafiide Sti*abon : il a^>uniit rencontrer tous les joiirb di.-s hommes simples et ignorants qui pouvaient à peine compreiidrê les éléments de la foi aux explications qui leur en élaieiit données, et qui fondaient eu larmes à la %uc de ces ima;^es qui passaient si facilement dans leur cœur 2 . DfTiM* > ^. Jel< Hjul le> e[rel> de la p«:in(ure chivtienne ; tels ils tnna-.ua doi%eiit être timjour>, contrauvment à ce quon lui â.k4-.cpi». demande trop aujourd*hui, d'être une si»rte dVmbellis- «M « le* p«fti. sèment matériel, privé d'esthétique et réduit, comme des

lapi^^eries oi'dinaii*e>, à ce >eul caractère d'un ameuble- ment plu.> ou moins riche, selon qu'on > peut mettre plus ou moiii^ d'ar^'enl. Il nous faut donc traiter, dans ce cha- pitre, du >ymiiolisnie qui fait la vie spirituelle de la peinture

i p. 1 k;, t I. F^oeloD et Dnboi*, <'it le P. Cahier, avaient con- Mrrre ce teit-r. hi toucbaDt \ ar sa simplicité naKe. qui ini moùitlê saos Vrav.vJ:;» j iu*.«:iliîr<:D' e iUls i'êilitiou de ITiC— Xoir M- noçr.jhie de Ut rothiJr U * »: B<'t.rg^;^ préface, p. ii.

ï. m Ki Tidem*]* aîiqnaudo «iaiplices, qui verhis vix ad fidem sesto- ruiii puiao^l perducî. ex piclura Pasàiouiâ Ouiaiuicip Tel alionim mira- ^liliurri iU c/jm>bDgi , ut larrymis teàtcntiir fieras coriU 5Uo quasi :;tt'Ti- inipr-^-iM*. ... m Wal. Strah.. D^ Bettts ^rfj><ii.t/i>ij. cin. vin, •,-il* |»ar M»* d'A^-zac, i4n/i. archéoloç., V, 217.

PEINTURE CHnÉTIENNE. LES VITRAIX. 5

relijneuse, comme le catholicisme en veut, comme il Tins- pire et comme il doit l'imprimer fortement aux verrières de ses temples et aux parois de leurs contours intérieurs. Nous parlerons d'abord de cette fenestration, comme étant le complément nécessaire de la construction architectu- rale, déjà suivie pas à pas dans ce volume à travers tous ses détails jusqu'au terme nous voici arrivés. A cette occa- sion, nous devrons nous arrêter aux manuscrits, dont les miniatures ont leurs rapports si directs avec les vitraux ; puis nous entrerons en quelques détails sur les tapisseries à sujets et les mosaïques , et enfin nous en viendrons à la peinture murale, qui doit achever la parure de l'édifice sacré.

Ce n'est pas des premiers temps chrétiens que date ^j^^^^f^^**^ l'ingénieuse idée qui fit servir le jour à l'embellissement lour •ymboiiame des sanctuaires. Nous savons quel soin on prenait d'abord, et nous l'avons vu attesté par S. Grégoire de Tours, à jeter dans le lieu saint une sorte de terreur religieuse, très-conforme au respect de la présence divine et à la majesté de Celui qui avait dit aux anciens : « Soyez saisis de crainte à l'entrée de mon sanctuaire (-1). » Ce principe se traduisit depuis le quatrième siècle, l'Église enfin respira à ciel ouvert, jusqu'au onzième, son architecture est encore remarquable par Tétroilesse des baies supérieures versant un jour parcimonieux dans les nefs , prêtant une pieuse obscurité aux besoins de la méditation et de la prière, et représentant par cela même d'autant mieux les ténèbres relatives de ce monde que l'humme ne doit quitter un jour que pour entrer dans les splendidcs clartés de la Lumière éternelle. Déjà alors on se servait depuis longtemps Pn»mier« etsait

" ' '-^ * de ce moyen ,

dans les églises des Gaules, qui les avaient empruntées à ritalie et à la Grèce, de fermetures en vitres dont nos auteurs ecclésiastiques parlent dès le temps de S. Jérôme

1 ; (T Paveta ad sanctuAriiim meum. » (Levil.i xivi, 2*)

6 HISTOIRE DL SYMBOLISME.

et de Prudence, et qu'on retrouTe dans les poèmes de S. Fortunat. Ces vitres étaient colorées, elles formaient des compartiments de figures régulières de toutes couleurs, qui ne contribuaient pas peu à relever par des teintes agréables For des lambris, les peintures des murs, surtout lorsque, tamisant leurs nuances douces en deçà de la fenêtre orientale, elles jetaient à Tintérieur, avec les pre- miers rayons de Taurore, mille traits <( qui semblaient des MphMM di. fieurs et des diamants ('4). » Mais ce n*était encore qu une

Mr« et Mcce»- '

«. parure bien secondaire , et comme autant de grandes

mosaïques remarquables seulement ]>ar les diversités de leurs teintes divisées en écbiquiers, et que le plomb ne réunissait pas en compartiments inégaux (2). Cène fut guère que sous Charles le Chauve, selon Topinion très-accep- table d'Éineric David, qu'on vit briller pour la première fois la peinture sur verre proprement dite, et encore ne se produisit-elle prol)ablement que par des grisailles, que ne tardèrent pas à suivre les petites résilles, dont chaque maille renferma un des mille détails d'un grand ensemble, vint contribuer à former de véritables tableaux coloriés s*étalèrent des Saints , des légendes et peu à peu toute la théologie artistique du douzième siècle.

On s'est étonné maintes fois de n'avoir pu retrouver aucune preuve que la peinture sur verre fût usitée en France avant celle grande époque ; on en a conclu trop vite qu'elle ne lui était pas antérieure ; c'est qu'on oubliait que, par suite sans doute des malheurs du dixième siècle, les arts s'étaient effacés du sol de la Finance, et que ce pays du génie et de l'activité artistique, dont l'Angleterre et les nations voisines avaient emprunté les ouvriei-s durant la belle période car- lovingienne , s'était vu obligé à son tour d'employer des artistes étrangers , quand se produisit la renaissance du

(1) Cf. Bâtissier , Histoire de Varl monumental , p. 647 , ce! auteur a très-bieu établi sur ce sujet les traditious des premiers siècles.

(2) Voir l'abbé Texier, dans les Annales nrrhéohgiques , X, 81 .

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES VITRAUX. T

siècle suivant, qui devint ensuite si remarquable par les belles verrières dont Suger embellit son abbatiale de Saint- Denis. Il faut bien reconnaître aussi, pour expliquer cette absence complète de vieux spécimens, qu'après tant de vi- cissitudes subies par nos monuments, il n'était guère pos- sible qu'ils eussent gardé une seule de ces pages brillantes qui, dans les invasions de la guerre, dans les incendies alors si fréquents et les reconstructions si nombreuses de la période de Hugues Gapet à Philippe-Auguste, ont di\ dis- paraître d'autant plus entièrement qu'on prétendit bientôt remplacer par quelque chose de plus beau les rares débris qui en restaient.

Mais tout reparut avec une magniOque splendeur sous le s«8 pro^rèf «a règne de Louis le Gros. Alors cette belle et luxueuse vitrifî- ^ "* ° *' cation seconde avec une parfaite harmonie les sculptures imprimées à la pierre et au bois, la dorure et les émaux des autels. Les baies, qui se sont élargies, avaient besoin de ce tempérament contre l'invasion d'un trop gvand jour, tou- jours peu favorable au sentiment religieux. C'est dans ce moins o«ioaié« but que, sur toutes ces surfaces translucides, les plombs se pour vÂpleJlon multiplient, les grandes barres de fer se croisent, non moins propres à modérer la lumière et à fortifier les teintes qu'à consolider ces belles pages contre leur propre poids çt les atteintes de la tempête. Ce n'est pas à dire que la peinture elle-même n'eût point sa solidité propre, due à une double cuisson soit des verres coloriés dans la pâte, soit de ceux dont on avait peint les sujets avec des couleurs minérales incorporées au verre par l'action du feu. Ces procédés, expliqués au long dans les cahiers du moine Théophile, déjà connu de nous, produisaient de merveilleux effets, et les verrières devinrent la plus éclatante expression de l'art catholique dans les basiliques majestueuses que cette grande époque vit créer à Paris, à Chartres, à Poitiers, à Bourges, àAuxerre,et en tant d'autres lieux dont nous avons encore les riches illustrations.

symboUqu*.

iz graadef

8 HISTOIRE DC SYMBOLISME.

Après CCS grandioses effets , produits par la fenestration symboiiqucdesnefsou desabsides, rien ne ravitpluslerepard que ces rosaces des extrémités et des croisillons d'une basi- lique, où les couleurs scintillent magnifiquement dans un mélange de tons graves et de teintes brillantes et dia- mantées. Nous serions d'avis que dans ces vastes espaces destinés à recevoir des baies de proportions colossales, on abandonnât la suite du pian général d'iconographie pour récréer l'œil et la pensée sous le charme de symboles moins sérieux. Les compartiments de ces roses scintillantes se prê- tent d'ailleurs beaucoup mieux, par leurs inégalités cal- culées, à des personnages ou à des attributs séparés, dont il n'est pas difficile de composer une scène d'ensemble. Qui empoche, par exemple, d'utiliser la rose de la croisée sep- tentrionale par la chute des mauvais anges, dont chacun roulera éperdu dans chaque jour évidé autour de l'ouver- ture centrale, apparaîtrait leur chef, le plus grand et le plus hideux de tous, ou mieux encore l'Archange qui les précipita aux feux éternels? Par opposition, labaiedusud représenterait, d'après une distribution parallèle, la Trinité adorée par les bons Anges chantant et jouant des instru- ments, soigneusement copiés, s'il est possible, sur nos mo- numents des douzième et treizième siècles; ou bien ce seraient quelque scène choisie de la légende du Saint honoré dans la chapelle de l'absidiolc , quelques-unes des fleurs qui lui conviennent mieux, les instruments de son martyre ou de sa pénitence volontaire. Mais avant tout, nous en con- jurons, qu'on médite bien ces compositions d'une si haute valeur, d'autant plus importantes qu'elles feront éviter des banalités fâcheuses, et ajouteront un mérite de plus, pour les yeux et pour l'esprit, à celui de toutes les autres parties du monument. »u icicnti. On pense bien que les couleurs, dont nous avons établi les règles symboliques, ne furent point engagées au hasard dans ces vastes tableaux composés de si charmantes minia-

i

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES VITRAUX. 9

tures. La preuve s'en trouve dans la connaissance, aujour- d'hui très-bien raisonnée, des grandes pièces à légende Ton voit les mêmes personnages toujours revêtus des mêmes costumes dans toute la suite des panneaux ils figu- rent. Dans un vitrail de la cathédrale de Rouen, le Christ, en toutes les scènes de sa Passion , a la robe verte parce qu'il nous régénère, et le manteau violet parce qu'il souffre. Mais à la Cène, à son triomphe dans le Ciel, cette robe verte, qui ne cesse pas d'y avoir la môme signification, est cou- verte du manteau rouge, signe de ce martyre qui l'a fait entrer dans sa gloire (^), et qui devient commun à tous ceux qui, à sa suite, ont subi la mort pour la vérité : il le porte aussi au couronnement d'épines et à la flagellation. S'il est crucifié, on lui donne pour linteum (linge ou robe qui entoure son corps) une étoffe violette. A Bourges, il porte un manteau de cette même couleur, avec la robe verte, quand il bénit S. Etienne, lapidé avec des pierres vertes^ parce que les bourreaux font une œuvre terrestre et mau- vaise s'il en fût. On voit de nouveau ici l'opposition de cette couleur, servant à exprimer le bien d'un cAté et le mal de l'autre. A Bourges encore, est une légende de S. Pierre. Néron, dont le caractère est une formelle opposition à celui (lu Sauveur, y est toujours vêtu de vert et de pourpre; Simon le Magicien y porte, par la même raison que le diable, un manteau vert sur une robe jaune, qui serait un insigne de sagesse pour un Saint, maisqui, pour lui, devient un symbole de sa folie; et ce qui est décisif comme preuve de celte théorie, c'est qu'au moment S. Pierre, sortant de Home pour éviter la mort, rencontre Jésus-Chrisl qui lui reproche sa faiblesse, l'Apôtre, qui porte toujours ailleurs du vert et du rouge comme son Maître, apparaît alors avec le jaune et le vert de Simonie Magicien. Ces mêmes obser-

(1) « Oporluit pâli Chriituin, eiila intrare ingloriam suani. » {Luc, XXIV, 26.)

40 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

valions se renouvelleraient à l'infini dans ces magnifiques pages le symbolisme s'affirme aussi pur qu'évident, où. Jlotre-Seigneur, pour en citer un dernier exemple, se montre jusqu'à sept fois sous le même costume que nous lui voyons ici dans les vingt-quatre médaillons qui développent la lé- gende de S*e Madeleine. Bâtissier semble donc avoir ignoré ces principes lorsqu'il accuse de fantaisie , et attribue à un parti pris de faire de Teffet au profit de l'harmonie des tons, les couleurs, à son avis singulières, données dans les vitraux de Saint-Denis à des édifices multicolores, à des chevaux qui sont pourpres ou verts, etc. (-1). Ce n'est pas qu'on n'ait mis une grande habileté à juxtaposer des couleurs dont le rap- prochement était fort souvent tout le secret des artistes : c'est une loi universelle, par exemple, de rapprocher le bleu du rouge, et le jaune du vert. Mais cet expédient ne se rattache qu'à l'ornementation générale, à des objets d'ameublement ou de parure, à des accessoires, en un mot ; on se garde bien de l'appliquer sans discernement soit aux personnages, dont le caractère est symbolisé par les vêtements, soit même aux objets principaux, qui ont toujours une couleur conforme à leur rôle ou à leur signification. Admettant donc qu'on ne se rende pas toujours un compte exact de certaines couleurs peu usitées à l'égard de tels ou tels sujets, il n'en est pas moins vrai qu'il faut en reconnaître la convenance. Donc, si le peintre a pu vouloir fort souvent, dans l'agencement de ses teintes, s'accommoder aux exigences locales et aux convenances de son art, il est également incontestable que très-souvent aussi il a voulu étendre le sens de son dessin et ajouter le mysticisme à l'histoire, au profit d'un sens plus élevé et plus profond. Nous avons vu plus d'une fois déjà une foule de raisons scientifiques autoriser ces anomalies apparentes. Nous devons y revenir quelque peu ici pour en déterminer plus nettement la théprie, qui se trouve d'ail-

(!) Hist. de Vart monum,, p.' 652.

i PEINTURE CHRÉTIENNE. LES ViTRALX. \K

Irlfliirs d'autant plus irrécusable qu'elle n*est dans aucun eu- alignement doctrinal, et se prouve de reste par son exis- tence même, sans qu'il soit nécessaire, nous le redisons, de recourir, pour interpréter cette variété raisonnée de nos eouleurs du moyen âge, aux Zends et aux Védas de Tlnde , ou même aux temples égyptiens, comme le voulait M. Portai, dans un temps le moyen âge n'était pas mieux compris sur ce point que sur tant d'autres (4).

Il est aujourd'hui reconnu de tous, soit d'après M. Portai ^^J^eTJlSSrî'doït lui-môme, qui, tout en mêlant beaucoup d'incertitude ou î;^^^*^'''"*"^ d'erreurs à ses intéressantes données, a rouvert la voie à cette s'écarte'- partie importante de nos études, soit par l'observation scien- tifique des grandes pages de nos basiliques, il est reconnu, disons-nous, que le symbolisme des couleurs s'est attaché, comme une immense ressource d'exposition morale, à tous les travaux de nos peintres verriers de tous les siècles ; il n'y a que le nôtre, encore si peu expérimenté de ces prin- cipes, qui les néglige trop, faute d'intelligentes recherches qui devraient éclairer nos fabricants ou ceux qui les gui- dent. Ce devrait être un de leurs premiers soins de régler les parties de leur travail d'après ces données, inséparables du spiritualisme qu'ils y doivent mettre. Malheur à ceux qui hasarderont, au seul gré d'une prétendue connaissance de leur art, un mélange tout matériel de couleurs em- pruntées aux seules convenances de leur imagination ! Les grandes et véritables écoles, qui se sont toujoui's soumises, et avant tout, à un choix judicieux de ces moyens de com- position, protesteront contre un tel oubli, que rend plus inexcusable le très-petit nombre de règles à étudier sur ce point. Il est bon en effet, et môme très-important, de ne pas abuser du verre blanc, comme on a fait au quinzième siècle. Alors on accouplait aussi, fort abusivement, le vert au rouge, par exemple, et le jaune au violet, ce qui produit une lumière

(i) Voir Poi-tal, Dti Couleurs symboliques, etc., p. 1 et suiv.

42 HI8T01RI!; UL* SYMBOLISME.

grise cl peu franche. Il faut reconnaître , au contraire, que les verriers du treizième se sont admirablement entendus non-seulement à une harmonieuse symétrie de leurs cou- leurs, mais aussi à remploi calculé de celles qui parlaient à Pesprit sans froisser les susceptibilités du regard. Ils surent ainsi former un séduisant ensemble à des fenestrations com- plètes, créées pour d'immenses édifices, comme les cathé- drales de Bourges, de Chartres et de Poitiei-s. Le blanc, le rouge, le bleu, le jaune, le noir et le brun, avec leurs dérivés, sont à peu près les seules teintes qu'ils aient appliquées, et toutes se rattachent toujours, partout elles reluisent, à fortifier la donnée principale du sujet par une allusion mys- térieuse qui en rehausse l'emploi et en augmente l'expres- sion. ExMnpi<« don. Ainsi uous avons vu les chevaux des vi« et vui« chapitres ror.'^modJiM*- de TApocalypse revêtus de couleurs conformes au rôle feim«rdroîts^dn douné à chacuu de leurs cavaliers : à Bourges, le cheval

blanc du Samaritain, répété partout ailleurs avec une remar- quable unanimité, est le symbole du Verbe divin, comme S. Jean l'affirme au xix' chapitre de sa révélation : c'est l'Hu- manité divine du Sauveur se faisant l'humble servante du pauvre blessé qu'elle panse, qu'elle soulage et dont elle daigne acquitter les dettes. C'est la pensée développée par Origène, par S. Jérôme, S. Augustin, S. Grégoire et l'abbé Rupert {\), D'autre part, comme l'Écriture compare souvent au cheval l'homme entraîné par ses passions brutales, le quadrupède devient alors le symbole de Yanimalis homoy ce qui a créé les centaures, et il faut bien dire que ses attri- butions mauvaises sont les plus nombreuses.Dn en voit une assez remarquable dans V Enfant prodigue deBourges^ dont le cheval est blanc et représente les tendances coupables de ce fils ingrat. Nous aurons bientôt occasion d'indiquer

(1) Voir Origène, In Canlic, lib. U; t. UI, opp. 60; S. Jérôme, In Isaiaw, lxvi, 20 ;— S JVnibr. : De Bénédiction. Patriarch.,/n Genesi, XLix, 17 ; S. AugvLéi.* De Civil. Dei, xvni, 32 ; S. Gregor. Magn., MoraL, xxxi, 21 ; Rnperl. In Apoc, lib. IV.

PEINTURE CHRÉTIBî^NE.— LES VITRAUX. 43

Tusage de cette couleur quant aux personnages des légendes.

Le rouge est la couleur des martyrs, dont le sang s*est gj^jA*^^^^' f' tout versé pour Jésus-Christ ; et comme il représente le feu et toute ardeur vraie ou allégorique^ on le donne aussi à la charité, qui d'ailleurs fut toujours le principe de l'abnéga- tion jusqu'à la mort. Quand donc nous voyons, à un vitrail de Bourges, la tête de S. Jean-Baptiste toute rouge dans le plat qu'on apporte à Hérodiade, ce n'est pas parce que cette tète est censée rougie par le sang, mais parce que c'est celle d'un martyr. Mais c'est encore l'insigne de la royauté, comme la pourpre, et pour cela on en revêtira la Religion personnifiée et le Sauveur, le martyr par excellence , et Marie, dont le cœur martyrisé fut si ressemblant au sien. Le démon, singe de Dieu, apparaîtra en rouge fort souvent, comme pour tromper les âmes à ces apparences, s'il lui est possible. Le rouge, par cela môme qu'il représente le feu, colorie les livres qu'on met toujours aux mains des Apôtres : c'est la doctrine de l'amour divin, principe de toutes les autres vertus; c'est aussi VempyréCy l'air le plus pur, et c'est pourquoi dans les édifices ajourés les portes et les fenêtres ouvertes sont toujours figurées en rouge, ce qu'il serait im- possible d'expliquer si ce n'était une convention prise dans la physique du temps.

L apparence bleue que revêt l'atmosphère à nos regards Lebi«n. est aussi l'une des causes pour lesquelles on a donné la cou- leur bleue pour symbole aux choses du ciel : c'est pourquoi elle est devenue l'une de celles qui servent exclusivement au Sauveur, ordinairement revêtu d'une robe bleue et d'un manteau rouge, ou à la Sainte Vierge, ou à d'autres Saints du premier ordre. Le reflet de la voûte céleste dans les lacs, les rivières et la mer, avait fait considérer ce bleu par les anciens comme le symbole des divinités marines : de le bleu éthéré devenait aisément celui de la Vérité éternelle , le ciel et la mer bleus ayant leurs divinités particulières résumées toutes dans Neptune , le dieu bleu , cxruleus, et

\h HISTOIRE DU SYMBOLISMR.

Jupiter, le dieu de l'air, comme son nom l'indique. Il faut se reporter ici, pour bien se rappeler ces principes et leurs conséquences dans Ticonographie chrétienne, à ce que nous avons exposé au douzième chapitre de notre première partie. Le jaune, le C'cst cucorc à cc môttic chapîtrc et au suivant que nous

noir et le brun. . , t . . , i »

renverrons pour ce qui regarde le jaune, le non' et le brun : le premier d'entre eux étant fort employé à cause de son affinité avec l'or, si convenable à un grand nombre de cas; le noir l'étant fort peu, parce qu'il n'exprime que peu d'idées absolues , lesquelles sont encore modifiées par toutes les nuances qui naissent de lui au moyen du blanc, du bleu et du rouge ; le brun enfin, qui s'applique, par sa teinte fon- cée mêlée de rouge et de noir, à une foule d'objets natu- rels , comme les troncs d'arbres , les animaux en grand nombre et beaucoup de costumes dont les personnages sont , à l'exception de certains ordres religieux , toujours pris en mauvaise part.

On entrerait en d'interminables détails si l'on voulait exposer complètement et faire comprendre pardes exemples l'usage si varié des couleurs tant dans la peinture sur verre que dans la décoration des murs, et aujourd'hui dans les ta- bleaux sur toile. Mais nous reviendrons sur ce sujet, quant à sa pratique, lorsque bientôt nous traiterons de la peinture des Personnes divines et des Saints. Cet exposé complétera ce que nous omettons ici à dessein, et nous permettra d'éta- blir les notions nécessaires au peintre pour ne rien faire en ce genre que de digne et de bien motivé. L'opposition des Mais uous u'oublicrons pas, dès à présent, ce principe

conlenn obter- .,. * i . i . . ... .

T<e comme chez d oppositiou dout uous dounious cucorc tout à 1 heure de

nouveaux exemples , et d'après lequel les couleurs ont tou- jours leurs significations opposées qui les font appliquer, selon le besoin , aux choses ou aux personnes les plus con- traires à celles qu'elles symbolisent naturellement. Ainsi , pour ne citer ici qu'un exemple, le jaune, dont l'expression

les «ncienf.

PEINTURE CHRÉTIENiNE. LES VITRAUX. ^5

est tout d'abord celle des plus hautes dignités, de la noblesse civile et de celle du cœur, devenait quelquefois une marque de folie et du mépris qui raccompagnait; on en revêtait S. Joseph comme d'une marque d'honneur; on la don- nait aussi aux bouffons et aux fous en titre d'office; enfin , il était imposé en signe d'abjection dans certaines forma- lités judiciaires ; et quand le Connétable de Bourbon , tué en 4 527^ sous les murs de Rome , eut été condamné par la cour des paii*s pour sa défection déloyale , la porte de sa demeure fut peinte en jaune : c'était une marque déshono- rante de félonie et de trahison (4 ). Ce que nous avons dit des pierres précieuses et du sym- cm mdmM rè-

Çles appliqiK^cs

bolisme de leurs couleurs, en analysant le vingt et unième «ux génoise» et

. . aux ëmaux.

chapitre de 1 Apocalypse (2) , se rattache parfaitement à ce que nous disons dans celui-ci. Il en est de même des émaux, qui, en recouvrant les reliquaires et les autels, les vases sacrés, et aussi reproduisant en des tableaux précieux les images des Saints ou les légendes de leur vie, parlaient eu des couleurs convenues le langage symbolique le plus con- venable à ces divers sujets ; les gemmes qui en rehaussaient réclat se mariaient, dans ce même but, ou au caractère des Saints honorés par ces petits meubles, ou à l'usage auquel on les destinait. donc encore le symbolisme était vivant, et l'on s'en pourra pleinement convaincre en lisant le savant et judicieux Dictionnaire à^ orfèvrerie chrétienne^ le docte et regrettable abbé Texicr a réuni , avec une sérieuse et vaste érudition , tout ce qui regarde ces beaux produits de la vie artistique.

Cependant , quelle que soit l'importance à donner au choix Haute théologie

« I A i_ 1 A j A <*«« Terrièree aux

des couleurs, et combien que les peintres du moyen âge douzième «t trei- se soient obligés à le pratiquer, il y avait une pensée bien plus élevée , et partant bien plus nécessaire qui présida toujoui'S à la composition des grands sujets d'ensemble.

(i) Cf. Brantôme, Vies des grands capitaines estrangers, discours zx. (3) Voir ci-de88U8, t. H, ch. xiii, p. 376.

sième ti^Iet.

lr> HISTOIRE DU SYMBOLISME.

Qu'on examine attentivement ces amples pages ouvertes dans nos vastes enceintes que virent créer les douzième et treizième siècles : on y verra d*abord quelques sujets de détail dont le rapport avec le tout n'apparaît pas toujours claire- ment : il y a le parallélisme des deux Testaments, assez facile à reconnaître a\ecdc médiocres études ; mais, avec une plus forte dose de science, on découvrira bientôt rintention arrêtée, la règle faite de produire le plus haut ehseigne- ment théologique sous le voile transparent du sujet adopté, u Nouvetié! M- N'en prenons qu'un exemple : à Bourges, la verrière repro- ITZn fw^n duite par la première planche des PP. Cahier et Martin est hi^ratiqtM. chargée de montrer aux fidèles les diverses scènes de la

Passion. Eh bien! ne croyez pas que ce soit une série de ces scènes habituellement consacrées à la méditation de ce fait si merveilleux et si touchant : c'est la réunion de tous les faits du vieux Testament, qui figuraient d'avance la Rédemp- tion et ses heureuses conséquences sur l'âme et sur le monde. Aussi ne comprendra-t-on cette suite de scènes si diverses et , en apparence, si peu liées entre elles , qu'en se reportant à toutes les idées que la tradition chrétienne avait groupées autour de la Croix. se voient, comme action principale, les épisodes nombreux de la mort et de la glo- rification du Sauveur, le portement de croix, la crucifixion, la résurrection. Aujourd'hui personne ne méconnaît le sens, au moins extérieur, de ces images. Le treizième Mais qui dira ce que font au-dessus de la résurrection , plus* £eT« daiM qui par sa nature semblerait devoir occuper le point cul- •on que. p^juant dc l'œuvre, ce Jacob bénissant deux fils de Joseph ;

puis, distribués dans toute la hauteur du cadre, cette résur- rection du jeune homme de Sarepta , par Élie , ce Jonas rejeté par le poisson sur le rivage de Ninive , ce David en présence du pélican , ces lions aux poses si diverses , ce sacrifice d'Abraham, ce sang de l'Agneau immolé, inscri- vant Tau sur les maisons des Israélites? K'y aurait-il donc aucun rapport entre le sujet dominant et tant d'accessoires?

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES VITRAUX. 47

Est-ce l'imagination déréglée du peintre qui aurait multi- plié au hasard des images privées de tout lien de parenté , jeté des extravagances inintelligibles, et les rêves artis- tiquesd'une tête malade? C*esllà,au contraire, une preuve irrécusable du sens profond que le treizième siècle et toute la tradition avant lui attachaient à l'historique de la Bible ; car c'est bien ce treizième siècle qui se montre dans ce vitrail par tout ce qui caractérise son faire : pureté vivace des cou- leurs, réduction d'un fait en un petit nombre de person- nages principaux , d'un arbre en un tronc et deux autres branches ; enfin gi-acicux agencement des bordures, opa- que translucidité des verres. C*est aussi la tradition dans les innombrables autorités rassemblées par l'artiste et ap- portées là comme autant de témoignages des Pères, admira- blement développés dans un exposé ;des doctes jésuites plein d'érudition et de charme. Ainsi, nous voyons dans cette belle composition tout le cycle de la Nouvelle Alliance , le sens des motifs si divers réunis autour du fait dogmatique de la Rédemption , et toute la science de théologie mystique appelée à leur service par les verriei-s de cette remarquable époque. Quiconque se sera arrêté sur tant de choses mises en une seule, et auiu senti les affinités qui les réunissent , ne pourra plus nier que des théologiens aient préalable- ment donné le pian de ces travaux et versé Tinspiration de leur verve à ceux qui les confectionnaient.

Le douzième siècle n'avait été ni moins hiératique ni Reuet ent».

prises , AU doit-

moins habile d'exécution. Nous avons parlé de Suffer, abbé zième.d» 8ngw

pour son abbaye

de Saint-Denis et l'une des plus nobles figures de ce temps, de s»int-Denis. et de son histoire, fort attachante, de l'œuvre de restauration qu'il avait entreprise pour son abbatiale. Cette œuvre ne fut terminée qu'après un travail assidu et une persévérante suiTcillance de douze années (4). Ses vitraux n'en furent pas

(1) Voir Tabbé Texier, Dict, (f orfèvrerie, de gravure et île ciselure chrétiennes, in-i», Paris ^ Migne^ 1857, aux mots émail, col. 658 el saiv., SUGER, col. 1355, et symbolisme, col. 136G.

T. IV. 2

48 HISTOIUE DU SYMBOLISME.

la nioins curieuse partie. Le bleu y dominait comme fond et rappelait ces saphiis dont parle l'Exode , et qui étaient sous les pieds du Seigneur quand il apparut à Moïse et à Aaron (i). Suger donna lui-môme les plans et les carions non moins pleins de théologie que ne le furent , au siècle suivant , les admirables verrières de Saint- Etienne de Bourges. Le temps n'a épargné, hélas! qu'un seul de ces chefs-d'œuvre , celui qui , au fond de l'abside, étale les ra- meaux bénis de l'arbre de Jessé. Nous avons vu qu'un autre représentait, « pour élever l'âme des choses matérielles aux choses spirituelles, » l'apôtre S. Paul réduisant en farine, à l'aide d'une meule à bras, le blé que lui apportent les Pro- phètes : idée empruntée à S. Eucher, qui, dès le cinquième siècle, s'en était servi pour montrer l'alfinité des deux Tes- taments dans les prophéties relatives au Sauveur et accom- plies par l'Apostolat : cette farine, dans la pensée de Suger et de ses devanciers , et d'après un quatrain composé par lui , exprimait évidemment le Pain de vie. Mais un fait à ne pas négUger , c'est que ce même sujet était sculpté , à la môme époque, sur un chapiteau de Vézelay, et repro- duit dans une verrière de Gantorbéry (2). Plus loin on voyait le voile qui couvrait la face de Moïse, en preuve de Tinsuffi- sancc de l'ancienne Loi , tomber devant Jésus-Glulst, dont la doctrine apportait la vérité avec la Loi nouvelle ; puis l'Arche d'alliance surmontée de la croix , ce qui revenait au symbolisme précédent; et, sur la môme vitre, un Uvre, celui des secrets apocalyptiques sans doute , ouvert par un lion et un agneau représentant l'union des deux natures en Notre-Seigneur. Ainsi se suivaient, dans le pourtour d'une des plus belles églises de la chrétienté , beaucoup d'autres allégories , toutes très-capables de prouver la théorie très-

Ci) a Et videruQl Deum Israël, elsub pedibus Ejus quasi opus iapi- dis sapphirini, et quasi cœlum cnm serenum est. » [Exod., xxiv, iO.)

(2) Voir Mélanges a* archéologie, 1. 1, p. 160 et 8uiv., —puis, ci -dessus, notre tome U, p. 573.

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES VITRAUX. 49

élevée qui présidait à ces grands travaux de la pensée , et qui agrandissait , en le fortifiant, le champ si vaste déjà du symbolisme et de ses immenses ressources. On le voit , ce sont des modèles irréprochables , ou- Déo»d«no6 do

PAirt AUX qiiAtor-

vrant dans les meilleurs siècles de l'art une route sûre à zième «t qnia- ceux qui devaient les suivre. Cette voie , en effet, fut res- pectée et suivie fidèlement jusqu'à ce siècle de décadence l'esprit humain , sous l'influence des révoltes hérétiques et de la littérature païenne, abandonna les traditions véné- rées et, par ses innovations audacieuses, inaugura la ruine de l'art chrétien. Les peintres-verriers, qui conformaient leur travail aux règles précises et aux justes exigences de l'architecture religieuse , nous avaient laissé dans leurs pages transparentes de fidèles spécimens des monuments , des costumes et môme de la physionomie humaine de leur époque. Ils continuèrent cette marche au quatorzième et au quinzième siècle, avec la môme fidélité peut-être, mais cependant avec une moindre utilité pour nous; car, en se soumettant aux variations du style architectural qui décli- nait sensiblement , ils déclinèrent eux-mômes et s'éloignè- rent des méthodes qui avaient fait la gloire de l'art. Ce ne furent plus ces médaillons qui racontaient les diverses phases des légendes hagiographiques avec la naïveté de la foi chrétienne et le zèle d'un pieux et fécond enseignement ; ce n'étaient plus ces épisodes* des personnages groupés composaient en des panneaux orbiculaires, ovales ou poly- gones , une vie complète , divisée en compartiments reliés par des chaînes de fleurs ou des rubans perlés , et dont le premier, commençant au bas de la verrière, se rattachait aux suivantes qui montaient toujours, pour se terminer au point culminant, comme'la vie terrestre de l'homme, inau- gurée ici-bas, l'élève jusqu'aux confins de son éternité.

Avec le quatorzième siècle, on vit disparaître cette ordon- Câwictèw in«- nance charmante du plan général ; les scènes légendaires 'jp^. ^* *^"* furent abandonnées, et de grandes images de Saints, affectant

20 HISTOIRE DU SYMBOLlSMIi.

uiic statuaire colossale, presque toujours sans aucune liaison entre eux, ayant leurs noms invariablement inscrits à leurs pieds , se posèrent exclusivement à bi place donnée na- guère aux sujets symboliques et parallèles des deux Testa- ments, aux actes des Martyrs et des Confesseurs, aux grandes danêUygtMém couceptious tliéologiqucs. Cc froid état-major de la milice tom, céleste, appelé sans autres beautés que celles d*un uni-

forme à peu près partout le même , s'eni'erme infaillible- ment dans les hautes fenêtres ogivales, dont le cadre en pierre élégamment taillée fut toute la bordure, et n'occupa guère que le premier tiers de la hauteur pour laisser à deux autres, dans toute la partie supérieure, étaler une suite de pinacles, de tours, de dais et de choux plus ou moins fri- sés, qui, sous prétexte de représenter les caprices de rarchi- lecture contemporaine, surchargèrent ces grandes ligures de grandeset froides puérilités. Lequinzièmcsiècleenchérit sur ces beautés prétendues parla profusion des broderies ]>eintes imitées des sculptures architectoniques , devenues de plus en plus maniérées; et le seizième, joignant à Timitation sou- vent équivo(iue de Fart grec et romain le ridicule de ses recherches modernes, encadra ses tableaux de genre dans une architectui'e bizarre, qui , en France et en Angleterre, varia sous chaque règne, de Louis XII à Henri III, de Henri VIII à Charles P% pour s'éteindre, avec ses anges qui ressemblaient à des génies, avec ses chimères sans nom et ses fioritures sans caractère , dans les pauvretés de Louis XIII et de Louis XIV', le verrier travailla bien plus pour les châteaux que pour les églises, perdit les souvenirs tradi- tionnels de l'art sacré, et finit par s'éteindre lui-môme dans l'affaissement de l'architecture ogivale. •t l'onbu du «ym- Remarquous bien, au reste, que le symbolisme des couleurs boume des cou- ^^^jj ^^^ abdiqué , ou à peu près, dès le quinzième siècle.

On n'y cherchait plus que par de rares réminiscences Tap- plication , pourtant fondamentale , des théories chronolo- giques, dont jusqu'alors personne n'eût voulu se passer. H

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES VITRAUX. 21

n*étail pas plus question de blanc pour les vierges que de rouge pour les martyrs ; on se contentait d*un effet d'en- semble , sans aucun égard au\ lois hiératiques, ni à l'ex- pression des personnes et des choses. On tendait par à n'avoir plus de verrières dotées de toutes les conditions de leur vie et de leur influence , mais des tableaux dont les teintes se ternissaient de plus en plus, en môme temps que les sujets devenaient une lointaine parodie des belles et reli- gieuses compositions de Suger et de ses imitateurs.

L'art du verrier, quoi qu'on en ait dit souvent, n'a jamais Rë*ppari«on de été perdu; il s'est effacé devant les malheurs des temps, époque; quand la foi s'est affaiblie, quand les églises, ruinées par les huguenots, n'avaient qu'à peine de quoi se relever et son- geaient à leurs pauvres murailles avant de penser au luxe d'un nouvel ameublement. La renaissance de l'architecture chrétienne a fait renaître de nos jours ce mode de décora- tion, dont elle ne pouvait plus se passer; mais il s'en faut, disons-le encore , que l'on découvre ce feu sacré dans tous ceux qui y touchent, et l'on n'a que fort peu d'artistes au milieu de tant d'ouvriers. C'est que le principe de tout bien «es défuuN actuel»

et leur» cwucs.

en ce genre manque trop à ceux qui. s y exercent. Pour faire de la peinture chrétienne, il faut être chrétien, aimer sa foi, travailler pour Dieu avec cet amour qui le fait com- prendre, qui rend jaloux de tout savoir pour tout rendre et tout exprimer; il faut des études sérieuses des vieux pro- cédés, une érudition acquise dans les recherches réfléchies sur l'hagiographie, sur l'histoire ecclésiastique, la théologie mystique, l'Écriture sainte : telles seront les bases de la com- position proprement dite. Quant au côté matériel , il faut certainement abandonner les procédés mesquins auxquels s'obstinent des commerçants dépourvus de vocation artis- tique. Faire des tableaux transparents , ne prendre souci aucun de l'épaisseur des verres, de leur cuisson ; jeter, au hasard du pinceau, des couleurs fades sur des fonds équi- voques; tailler de grands sujets des plus vastes dimensions

22 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

possibles le plomb s'épargne, sous prétexte qii*ii nuirait à la belle polychromie qu'on veut étaler avant tout ; rejeter les panneaux légendaires , comme plus longs à composer, plus difficiles à distribuer avec intelligence et moins propres h frapper les yeux du vulgaire: voilà à quoi se réduit main- tenant, à très-peu d'exceptions près, le talent de nos ateliers modernes, d'où s'échappent cependant chaque jour, à grands renforts de prospectus et au plus bas prix possible, de quoi séduire tous les curés de nos paroisses et motiver par les fabriques de fortes dépenses, au grand regret des connais- L*iiiiiu y man- scurs ct à la grande honte de l'art. De , dans les plus

bun que le style, richcs commc daus les plus pauvres églises, tant de ver- rières sans esprit de suite , dont tous les sujets , récipro- quement isolés, ne se rattachent entre eux par aucun lien moral, et dont le style n'est jamais celui du monument qu'ils ont la prétention de décorer ; car ce principe d'unité qui exige dans un tableau sur verre, comme dans la restauration architecturale, une étroite conformité de style entre l'édifice et son ornementation , est le plus méconnu de tous, ct par ceux qui veulent de la sculpture , de la statuaire ou des vitraux, et par ceux qui confectionnent tout cela à la journée et à prix fait, iraorânoe des Et, disous-lc cucorc, uos architectcs actuels sont presque

JSnt!*'* *°' ^* toujours les fauteurs de pareils méfaits. Tirés à la hâte d'une

école ils n'apprennent qu'en partie ce qu'il faudrait savoir très-bien, ils ne craignent pas de se charger, pour la construction ou la restauration d'une église, de tout ce qui en constituera l'ensemble. Ils n'ignorent pas moins des vitraux que des autres objets auxquels s'attaque leur zèle, et c'est ainsi qu'en s'appropriant à Angers la restauration d'une ver- rière de S. Maurille , certains l'ont complétée d'épisodes tirés de la légende de S, Maurice; et qu'à Saint-Denis ils pla- cèrent, en \ 843, un Origène avec la tête nimbée : si bien que l'archevêque de Paris eut besoin de toute son autorité pour faire tirer de un hérétique illustre que l'habile architecte

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES MANUSCRITS. 23

avait canonisé ni plus ni moins que S. Ambroise et S. Au- gustin!.. Que dire de tels échantillons ? Ce sont, hélas! des plaies trop souvent ouvertes sur toute l'étendue de nos basi- liques. Depuis trente ans que la vitrerie s*en est emparée, combien y a-t-elle posé de ridicules essais! que d'insigni- fiantes images, au milieu desquelles se montrent à peine quelques travauv bien sentis et bien exécutés ! Et si parfois il en est ainsi, c'est que, par hasard, un véritable archéologue a passé par là; ses inspirations s'y sont empreintes; elles y protestent contre un entourage malheureux qu'un peu de bon sens et de science aurait sauvé de ses banalités ou de ses laideurs (4 ) . Une complète analogie rapproche les vitraux des manus- Awaogie entre

* •. V.- . A ' les Tltmax et lei

crits , quant aux mmiatures qui enruîhissent ces derniers, vignettei des m*.

Nous serions peu étonné que le travail de ceux-ci eût inspiré

les autres , car ils leur sont certainement antérieurs de

beaucoup. Les uns et les autres ont progressé d'époque en

époque, et, pour peu qu'on les observe et qu'on les compare,

on reconnaît que les commencements et les développements

successifs de chaque genre de peinture établissent entre

elles des rapports qu'il est impossible de nier. Ce que nous

savons des manuscrits antérieurs à l'ère chrétienne nous

prouve que les lettres ornées ou vignettes furent d'abord

fort rares , et tracées seulement au trait , en de très-fins

linéaments , d'où leur vint le nom qu'elles portent encore.

Pour ceux qui remontent au delà du neuvième siècle , R«ret^ des m*-

nous en avons si peu qu on ne peut guère déterminer leurs lioun aa nea-

,, , . XT vième siècle.

caractères que par ces précieuses exceptions. Nous pour- rions citer de ce nombre quelques rares débris d'évangé-

(1) Comparer, pour preuve de ces obserratioDs, les deux verrières de Saint'Hilaire et de Saint-Bernard posées dans le pourtour absidal de la belle abbatiale de Fontgombaud, lesquelles sont dues aux ateliers de M. Honoré Hivonnait, de Poitiers, avec toutes les autres placées autour d'elles et qu'on s*est repenti, nous le savons, d*avoir prises ailleurs... Oo a*évitera de teUes erreurs et de pareils repentirs quand Vari chré- /î^n^era devenu l'objet obligé des études ecclésiastiques.

M.

24 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

iiaires , comme celui de Gharlemagne à la bibliothèque du Louvre , ou le sacramentaire de Fabbaye de Gellone, qui date du huitième siècle et qui se conserve à la bibliothèque nationale (4). se manifeste le symbolisme usité, dès les premiers temps du Christianisme, dans la reproduction du chrisme , du tétramorphe , des lettres ornées de pois- sons, de fleurs et de scènes de l'Apocalypse. Enfin , et au niveau, pour la beauté d'exécution, d'un charmant évan- géliaire du neuvième siècle à la bibliothèque de Bruxelles, nous mentionnons un beau manuscrit en parchemin de celle de Poitiers, les vignettes à pleines pages sont d'une exécution remarquable et appartiennent à une copie des Pioç«t de ce yfg ^g s^ Hadéçonde par S. Fortunat et Baudonivie. Dans

mre de petntare *^ '

' ^^ tous ces livres, on eût retrouvé le genre des verrières con- temporaines, si tant est qu'il en eût existé alors, comme nous serions porté à le croire d'après ce spécimen , en considérant surtout que celles du onzième , dont on con- naît encore quelques rares débris, ont une grande analogie avec ces curieuses miniatures ; car c'est aux règnes de Robert et d'Henri 1"' que l'art du verrier se perfectionne et suit régulièrement dans sa marche celle des écrivains et des enlumineurs. Toutefois ce ne sont pas encore ces couleurs vives et éclatantes , ces dorures brillantes et épaisses qu'on admire dans les œuvres des trois siècles suivants. Les tons en général y sont ternes et de peu d'effet, mais le symbo- lisme y vit autant que dans toutes les œuvres artistiques par les couleurs et par les accessoires, qui se rangent le plus sou- vent autour du sujet principal. nous voyons aussi les modifications apportées par les divers âges à l'architecture monumentale, jusque-là même qu'on y peut remarquer des Iraits inaperçus de la plupart des archéologues, par exemple des arcades ogivales adaptées à des ornements architocto-

(1) Voir Id D'jsctiplion de l'évangéliaire de S. Gosfin , du ueuvièine siècle, par M. Digot {BuUet.mnnuni.,XU, H15).

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES MANUSCRITS. 25

niques dans un ménologe grec , illustré, entre 867 et 886 , par ordre de Tempereur Basile le Macédonien.

Ce qui n'est pas moins curieux, et ce qui pourrait passer R*ppoit« »«;n- à quelques égards pour un véritable caractère symbolique , criture des direw

^ ^ o r J n » giède» do moyen

c*est le rapport très-direct qu'on peut reconnaître entre âge et un styiet

de leur Arcbitec*

récriture des manuscrits du moyen âge et le style plus ou ture. moins pur ou plus ou moins maniéré des architectes dans leurs œuvres monumentales. Quelle frappante conformité, en effet, entre ces durs et incultes Mérovingiens, dont tout le luxe est dans une framée, toute la vie sociale dans la guerre et les conquêtes, et ces caractères graphiques jetés lourde- ment, mais par une plume nette et ferme, sur un parchemin épais, dur et presque raboteux , caractères qui eux-mêmes larges et trapus , réguliers et uniformes, représentent très- bien l'arcade lourde et sévère, les murailles épaisses, les baies sans ornements , les portes étroites , les contreforts hauts et massifs des donjons et des églises lombardes ou anglo-saxonnes ! Ainsi, comme l'écriture calme , posée et très-lisible du douzième au quinzième siècle, les con- structions architecturales de l'époque romane, de la Tran- sition et des deux premières périodes gothiques sont d'un style simple, grandiose', d'un effet d'autant plus élevé qu'il ne le cherche pas, et dédaigneux de toute parure qui n'ajoute rien à l'expression indispensable à son objet. Au temps de S. Louis, les deux choses commencent à recher- cher une certaine élégance, encore timide : de graves qu'elles étaient auparavant, elles tendent au gracieux , et commencentà s'emparer, pour y arriver bientôt,d*un genre d'ornementation qui s'appellera le gothique fleuri. Pour l'architecture, ce seront des difficultés vaincues en des mou- lures et en des motifs sculptés qui, au lieu d'accuser un des- sin pur et correct, se contourneront dans les prétentieux ca- prices d'une de ces nombreuses innovations qui pour les arts sont toujours, sous un spécieux prétexte de progrès qui sé- duit la foule, les avant-coureurs d'une prochaine décadence.

26 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

Ainsi, la Renaissance nous fait, au quinzième siècle et au seizième, des édifices religieux ou civils dont Fornementa- tion n'est plus qu'un tour de force continuel; l'écriture, par analogie, élargit. ses lettres , les môle et les enchevêtre de façon que ses caractères ne sont reconnaissables qu'à la manière des énigmes ; et , avec leur profusion de traits futiles, évidemment empruntés des végétations fouillées dans les gorges et les voussures des grandes portes des églises, ils vont nous produire, jusqu'au dix-septième siècle, des écritures illisibles que nous gardent encore les chartes et les parchemins de Louis XII à Louis XIII. Aussi les livres manuscrits cessent à partir de la fin du quinzième, et, quoique l'apparition contemporaine de l'imprimerie soit une cause très-nette de cette disparition des écrivains , elle se fût manifestée fatalement en dehors de cette cause, uni- quement par la seule difficulté d'avoir des lecteurs assez résignés pour accepter des livres dont toutes les lignes se- raient devenues indéchiffrables. Enfin, si nous considérons l'écriture cursivc pendant les deux siècles qui précèdent le dix-neuvième, nous la voyons revenir et n'avoir plus de phy- sionomie générale : chacun se fait la sienne, plus ou moins lisible , mais sans autre règle que sa propre personnalité ; dès lors elle devient de nouveau le type de l'architecture métamorphosée, qui se vit alors, elle aussi, subordonnée au hasard de la pensée, sans trait ni originalité; par cela même elle est comme un symbole de la société européenne, qui , secouée par les tempêtes morales, dont la prétendue Réforme est la principale cause, s'achemine à n'avoir plus d'unité ni dans sa foi religieuse , ni dans son respect de l'autorité, ni dans les dogmes mêmes de la vie publique : toutes choses dont on avait commencé à douter, et qui s'anéantissent au- jourd'hui dans ce monstrueux phénomène qu'on appelle la Révolution , c'est-à-dire le dernier degré de la démoralisa^ tion humaine. La même ob«er. Si, après CCS cousidératious générales, nous entrons dans

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES MANUSCRITS. 27

l'examen des vignettes en particulier, nous y trouvons mille l*"<*° *>""? "^

* •* vignettes, qoisMm»

preuves de plus que chaque objet, outre son caractère liis- preJ^nent «te pe«.

^ , : . , prit de U Renais-

tonque, y tient toujours un langage qu il n'est pas donné à ««ce. tous de comprendre , mais qu'il est important d'éclaircir pour tous. encore, il faut distinguer les époques avant tout : c'est une première condition d'une interprétation fon- dée ; car autant les siècles de la véritable science théolo- gique nous offrent d'images sérieuses au sens profond et élevé, autant les folies de la Renaissance et toutes les excen- tricités du temps qui s'écoule de Charles VII à Louis XIII émaillent, par une étonnante prodigalité, les textes et les marges des dernières œuvres de la calligraphie. Les unes, toujours graves comme les écrivains et les peintres qui nous les laissèrent, se font toujours l'organe d'un haut enseigne- ment ; les autres, ayant au fond le même but, y tendent par des moyens beaucoup moins dignes, et sous l'influence d'une pensée empreinte de toutes les hardiesses de l'esprit: Celles-ci semblent s'évertuer à inventer de nouvelles formes ; la simplicité d'autrefois , les symboles reçus par les âges modèles, ne leur suffisent plus ; l'imagination se donne avec elles toute carrière et la parcourt sans réserve, ne s'arrêtant devant aucune des formes de l'audace. Il n'en faut pas moins deviner les prétentions de leur style et de leur pin- ceau. Cherchons à les analyser.

Dans le premier genre donc qui mérite à tous égards nos Beauté artisti- * , 11,. - . ^"® *'® ^^^ char-

premiers soins, nous rencontrons ces belles peintures faites mantes peintures,

, . 1,/ . 1* « Il ^^ ï*"** détails

avec tout le soin que comporte 1 époque artistique d ou elles symboliques. descendent, reproduisant avec leurs couleurs convenues les traits, consignés dans le texte, de leur côté purement biblique ou mystique , et accompagnés de certains détails qui seuls en feraient reconnaître l'auteur ou le fond môme : c'est la crucifixion avec un pélican qui surmonte la croix, ou l'Église recevant le sang divin dans un calice qu'elle tient sous les plaies du Sauveur; c'est David méditant à genoux devant un prie-Dieu les psaumes de la pénitence, dont le texte est ou-

28 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

vert sous ses regards. Sa harpe savante, qui bientôt redira les accents d*un cœur contrit et humilié, repose silencieuse à ses pieds , et tout près du prince perche , triste et préoc- cupé comme hii, le passereau, dont il a fait le symbole de sa Esprit mondain solitudc. Quand ce sont des scènes évangéliques, le peintre plupart dVcwTo* les entoure volontiers de quelque accessoire qui en fait

nementu aux qain* , , n* a** i

idèmc et seix ème comprcudre Ic sens allégorique, ne fût-ce que sur les marges **' du manuscrit, embelli de charmantes fleurs imaginaires qui

vont de siècle en siècle, et de plus en plus délicates et vives de couleurs et d*or, jusqu'à celui le sérieux devient plus rare, la plaisanterie se glisse jusque dans les Livres d' heures j à côté des psaumes et des oraisons. Il est facile de voir à ces singularités inconvenantes que la main du moine écrivain n*est plus là. Les miniaturistes apportent leur laïcisme sur ces pages si joliment écrites, si habilement coloriées , mais le sens de la piété se fourvoie , la •théologie est absente, les idées mômes de la magie telle que nous Tavons pu étudier ci-dessus (4) s'introduisent pour traduire en grotesques libertés les doctrines de la ca- bale et les scènes drolatiques du sabbat. C'est le quinzième siècle surtout qui s'est évertué à ces gentillesses déplacées. R6ie fréquent Et commcut cxpliqucr autrement que par quelque rêverie •onc des fomi*>s diabolique cette laie aux mamelles pendantes, debout, à groesqnes, ehcval sur uu bâton qu'elle tient d'une main , et de l'autre

soutenant l'équilibre d'une barre transversale appuyée sur son épaule droite, et d'où pendent, devant et derrière, deux seaux de bois qu'elle va remplir ? et ce gros garçon armé d'une formidable massue, monté sur une chimère bipède à corps de scorpion? Ici j'aperçois un diable à tète de dragon, dont le poitrail est garni d'une de ces tôtes difformes que nous avons vues se multiplier sur le corps de Satan en signe de sa multiple activité dans le mal ; il marche sur deux pattes velues et onglées; une énorme queue indiquerait

(1) Voirt III,cb X, p. 392et8mv.

Peinture chrétienne.— les manuscrits. 29

toute seule son origine suspecte. Là, par un contraste aisé à comprendre, des magots à deux pattes s'accroupissent sur la tige d'une jolie plante ou sur le calice d'une fleur fantas- tique , de môme que le génie du mal assiège et subjugue trop souvent la beauté innocente qui ne Ta pas assez redouté. Ici un singe à Tair espiègle et dégagé s'exerce sur la cor- nemuse, digne pendant d'un rival de môme nature qui, sur une autre page, charme ses loisirs en jouant de la flûte. Ne sont-ce pas des variantes de la truie qui file, de Tâne jouant de la harpe ou se pavanant sous la chape? Et cet autre singe aussi qui fouette un chat, dont on remarque l'impas- sibilité étonnante, n'est-ce pas le diable se faisant un jouet de l'âme perfide, habituée de la gourmandise et de la ruse? aussi bien que ce loup traînant dans une brouette une oie qui ne paraît pas trop se déplaire à ce voyage n'est certai- nement, dans la pensée du peintre, qu'un stupide pécheur se laissant emporter, par sa fatale docilité à l'ennemi, vers le but que sa bêtise lui cacbe, et bientôt il va devenir la proie de ce maître plus avisé que lui.

Il n'y a donc pas à douter que tant de singularités ne soient toujours du symboUsmc créé par la folle de la maison , sans contredit , mais ayant un sens très-recon- naissable. C'était le genre du temps avec la pensée res- pectable des temps passés. Alors encore , on se souvenait, en dépit de telles apparences , des traditions sacrées ; on faisait de charmantes copies du Saint-Graal ornées de magnifiques pages, enluminées de vastes sujets à scènes variées, la démonologie du moyen âge rappelle, autour du règne de Satan trônant au milieu de ses horribles satel- lites, tout ce que la foi nous enseigne du dernier jugement, du purgatoire et de l'enfer. Ce tableau est plein d'animation ; "Têtuet de lem les courtisans du roi des ténèbres y ont tous une figure dont le fond est de l'humanité aussi bien que le corps ; mais tous ont une tôte verte ou bleue comme leur chef, qui s'ad- juge ces deux couleurs empruntées aux idées divines, qu'il

30 HISTOinS DU SYMBOLISME.

t «pparainant prétend usurpcr. Leurs costumes aussi, qui consistent tantôt

«rtoat tirée une * / \ ,. *

tonnante rariët^ dans UHC cuirassc ct (Ics brassards quand ils remplissent les

>e formée et d'ac*

ion. fonctions de gardes, tantôt dans un simple haut-de-chausse

qui laisse à nu tout le reste du corps, sont par très-con- formes aux règles symbolistiques des bonnes époques. Ces belles pages, et d'autres tirées en grand nombre des beaux manuscrits du quinzième siècle, annoncent, dès ce temps, de remarquables progrès dans la peinture; elles sont les con- temporaines de nos grands peintres chrétiens, de Giotto à Ange de Fiézole, et de celui-ci à Raphaël.

Mais entrons plus avant dans cette époque par des obser- vations plus intimes, et reconnaissons, jusque dans les té- mérités que nous blâmons, Tesprit symbolique, resté tout d*abord trop inaperçu.

ManoMritdn roi Daus uu dcs bcaux mauuscrits de la bibliothèque de Poî-

René d* Anjou. ^

tiers, attribué à René d* Anjou et rempli de délicieuses ma- juscules ornées de fleui's et d'oiseaux ravissants d'exécution, une miniature représente Job sur le fumier , conversant avec ses amis. Ce sujet occupe toute la page , si ce n'est qu'au bas on a ménagé assez d'espace pour jeter encore, au milieu de guirlandes fleuries et de festons de fort bon goût, deux monstres , dont l'un est un quadrupède , espèce de chien imaginaire , l'autre un magot assis sur ses deux pattes, et dont la tète humaine est surmontée d'un cou et d'une tête de dragon. Il est, ce semble, assez facile de distinguer sous ces traits le mauvais Ange, qui joue un rôle si important dans cette histoire si philosophique , puis , dans le chien bizarrement accoutré de sa nature équivoque, ces amis du saint Patriarche, dont les raisonnements et la doctrine valaient bien à peu près les aboiements importuns de l'inté- ressant quadrupède. MiMei de l'ab. Mais ouvrous UU misscl des dernières années du même Croix de Poitiers: slèclc , à la bibUothèquc du, séminaire de Poitiers, et

de l'ancien monastère de Sainte-f4roix : nous allons y voir, sous les formes les plus diverses et les plus singulières.

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES MANUSCRITS. 34

des allégories très-pateutes aux offices dont elles accom- pagnent le texte. Au premier dimanclie de l'A vent, se ^ ^^ diiiiMic!ie«

^^ * 'de rATent et du

Yoitsur une page enluminée une charmante sirène, dont ciurême symboii- nous savons le rôle perfide et attrayant. Que fait-elle donc La sirène; là, quand TÉglise nous parle du dernier jugement, sinon un contraste évident entre les plaisirs mondains qui perdent les hommes , et les graves pensées qui ouvrent un temps de pénitence et de préparation aux dernières fins ?

Au quatrième dimanche , un loup , fort bien caractérisé La pen^oution par la tète , les pattes et la queue , à demi vêtu d'un habit monastique d'homme , est à cheval sur un coq lancé de toute sa vitesse contre un oiseau qui a quelque rapport à une grue. On sait Tinnociiité proverbiale de celle-ci, comme la méchanceté hardie de ccSui-là. La pauvre vola- tile , tout en fuyant , se retourne pour se 3éfendre ; elle étend ses ailes, darde sa langue, donne enfin toutes les marques de la frayeur : c'est l'innocence attaquée par le crime; c'est le démon poursuivant l'âme fidèle; c'est le loup ravissant , image de la cruauté et de la fraude , et r&me juste qu'il persécute de ses plus rudes tentations et dont toute la garantie est dans une fuite prompte et résolue. ' Or, dans cet office, l'Église demande expressément la venue du Messie libérateur, implore sa protection toute-puissante et la délivrance de l'esclavage du péché. La prose qu'on chantait alors à la messe de ce jour appuie bien ce senti- ment : Redempta humaniias ^ tota morte fugala, prima fugit deirimenia.

liais nous voici au premier dimanche de carême : il s'agit ^^J;* j^"**"**" " de la tentation du Christ dans le désert. Cet épisode est fort joliment encadré dans une majuscule le tentateur, ressemblant pour le gracieux de sa figure à cetix de ses collègues précités , relève encore son attrayante physio- nomie par deux magnifiques défenses de sanglier qui lui montent jusqu'au niveau des oreilles. Il offre au Sauveur une pierre, et semble lui dire avec une expression d'ironie :

32 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

Ditesà cette pierre de se changer en pain (4 ) . Puis, sur la marge inférieure , un porc armé aussi de défenses , accroupi sur une chimère , joue de la cornemuse , instrument des bois et de la solitude, tandis qu*à Tautrc extrémité du même plan , un singe , race inépuisable , monté à rebours sur une bote fantastique non moins curieuse, présente au mu- sicien une écuellc pleine d'un liquide très-distinctement dessiné : c*est bien évidemment une suite de la première scène. On y a donné dans la caricature ; mais n'est-ce pas aussi une manière de jeter le ridicule à ces faces de singes et de porcs qui slimaginaient produire quelque illusion , à Texemple de leur infernal inspirateur, sur des àmés pour lesquelles la pénitence et le jeûne deviennent des prati- ques aussi nécessaires que rassurantes?

Laciuiiian^nne; Suivcz cucore , et, quaud vient le jour TÉvangile ra- conte la supplication de la Cliananéenne pour sa fille tour- mentée par le démon (2) , vous verrez , dans une lettre d'or et d'argent , cette pauvre fille n'ayant que la moitié d'elle-même et se terminant par un horrible dragon : ce trait est fort ingénieux; il exprime fort énergiqucmeat cette possession de Tcnnemi , qui , sans rien ùter de l'ap- parence humaine, est maître cependant, et comme à demi, de ce corps dominé en partie par sa nature de reptile. C'est aussi que se trouve le singe tenant par la queue un chat qu'il flagelle et qui n'a pas l'air de s'en douter. Est-ce que déjà le démon, qui inspirait les jalousies de la Synagogue , ne se riait pas d'elle, ne la flagellait pas en voyant sa décadence , dont il ne savait pas encore que l'auteur fût le Fils de Dieu? i^ dim*nchâ Voulez-vous uue image du peuple juif et de la Synagogue,

jttih et la sjrna- d'abord héritiers des promesses divines, puis réprouvés

fOfiiê r^prouYé». * » * *

pour leur endurcissement ? la voici au jour des Rameaux ,

(1) « Die lapidî huicutpanisflat. » [Luc, iv, 3.)

(2) Maiih., XV, 29. Jeudi de la première semaine de carôme.

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES MANUSCRITS. 33

Jésus entre à Jérusalem qui riionore et doit bientôt le renier. Un vieillard de belle figure est revêtu, jusqu'à la ceinture, d'une élégante chlamyde. Puis vient une autre tète humaine à barbe hérissée , aussi bien que ses cheveux; le reste du corps se forme de pattes de lion et d'une queue de chat. A côté , un buste de femme se perd dans une cui- rasse d'écrevisse appuyée sur deux pattes inférieures pal- mées comme celles d'une oie et onglées comme celles d'un oiseau de nuit. La Synagogue va ainsi à reculons ; elle fait preuve de peu d'intelligence , s'aventure dans les ténèbres. Son peuple sévit de son côté , et unira contre le Christ la cruauté du lion qui dévore, la ruse perfide du voleur do- mestique, toujours plus à charge qu'utile, sous les traits de l'amitié et de la douceur. Ne sont-ce pas les caractères dont fera preuve le peuple juif pendant toute la durée de la Passion du Sauveur? A la môme époque, un bréviaire de l'ancienne abbaye Bréviaire d'une

* ^ ' J ftbbesse de ce

de Sainto-Croix de Poitiers avait été fait pour une abbesse de °i^"»« monastère,

* plus grare et non

cette maison , dont Técusson , parmi beaucoup d'autres, y moins beau d»«xé. revient souvent : de gueules , écarlelé de trcis trèfles d'or mi^partie , et d'un aigle éployé de sable {\ ) ? Outre que ces ar- moiries se rattachent à une femme de bon goût qui gouverna cette maison de -1446 à 4423 , cette époque nous y semble encore indiquée par le sentiment mieux observé des con- venances, qui s'y fait remarquer. Les grotesques ne se montrent plus ici jusqu'à l'insolence : au lieu des singes ,

(1) Noad avons quelque raison de croire que ceUe abbesse était Jeanne ^* Or feuille, la trentième du monastère^ dont Técusson pouvait bien porter alors des trèfles d'or qu'on a depuis changés soit en feuilles de laurier , soit en feuilles de cbéne , mais que l'Armoriai général du Poitou, de la bibliothèque de Poitiers, indique seulement comme trois feuilles d*or que ne distingue aucune dentelure. La famille actuelle des Guichard d'Orfeuille adopte les feuilles de cbéne : mais l'écusson de Jeanne serait le plus ancien^ et les feuilles de trèfle, étant dépour- vues aussi de dentelures , sembleraient lui avoir été bien attribuées plus anciennement. Voir Dictionnaire des familles du Poitou, M, 473.

T. IV. 3

34 HISTOJRE Dl SYMBOLISME.

des porcs , des chats et autres personnages de cette trempe, dont nous savons la juste valeur, on admire , sur les marges coloriées, de gentils oiseaux aux plumes lisses et délicates, de jolis renards bien effilés qui ressentent passablement leur moyen âge. Point de ces symboles de vices grossiers, de stupides instincts. Ce livre a été destiné à une femme pieuse ; on a jugé inutile pour elle ces graves et sévères avertissements prodigués ailleurs aux religieux peu exacts ou aux gens du monde oublieux de la religion.

L* foeuic du Cependant le dogme n*y est pas négligé, et une charmante

"^** ' vignette, venue directement du douzième siècle à travers

le treizième et le quatorzième, y montre une fois de plus la vaste gueule du purgatoire ouverte et pleine de flammes ; des êtres humains, entassés pèle-mèle dans cette prison de feu , tendent les bras vers le Sauveur qui s'avance armé de sa croix pour les délivrer, pendant qu'un diable de même taille accourt en marcliant sur le dos de l'animal , comme pour défendre la proie qu'il va perdre.

Laf«ted«rAi- Eufiu , dc tant d'autrcs citations que nous pourrions faire , il ne faut pas négliger celle que fournit encore ce môme manuscrit pour la fête de FAscension. A ce jour, on voit un homme adorant , dans la posture de la plus fer- vente prière, le Christ s'élevant dans les airs : ses bras sont tendus vers le Sauveur, son visage respire le désir ardent de le suivre ; mais sa longue robe , fendue vei-ticalement de la ceinture au bas , se termine par terre, à l'une de ses extrémités, par une têlcdc chien : image sensible des bons désirs enchaînés par les choses du monde et les affections terrestres; application de cette distinction, convenue entre les philosophes et les théologiens , de la partie supérieure et de la partie inférieure de Fâme.

Le* ordînationâ Ycrs la fiu dc cc même quinzième siècle, et quand l'es-

•imonisques et .

l'ftbua de» Wné- prit dc révoltc s'élevait contre l'Eglise et son joug salutaire;

quand les abus nés de la plm'alité des bénéfices et des in- vestitures laïques se furent érigés en scandales , le mépris

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES MANUSCRITS. 85

de tels désordres dut enfanter des avertissements, dont se ressentit Tart du peintre, aussi bien que celui du poète et de Torateur. Ces critiques mordantes, que nous avons vues sortir des conceptions monastiques sous la main des arclii- tectes du moyen âge , n'avaient pas perdu leurs droits en face d'un temps la corruption avait gagné tant de cœurs ; c'est pourquoi nous voyons dans le missel cité plus haut, et qui ne remonte qu'à peu d'années avant le seizième siècle, un sujet dont l'auteur a fait une caricature achevée : il figure au troisième dimanche de carême, que précède sou- vent une ordination. Au bas d'une page, un singe (toujours un singe , un diable ou un hypocrite) est agenouillé , joint pieusement les mains , et garde l'attitude du recueillement et du respect , la tète humblement inclinée , ne bougeant pas... Il est ceint d'une bande de cuir noir à laquelle pen- dent une écritoire et un carnet à mettre du papier et des plumes: le drôle, on le voit bien, est quelque peu clerc. Sa tête est nue , et sur ses épaules s'étend une cuculle ac- compagnée d'un capuce rabattu. Devant lui est un homme, également à genoux , qui reçoit ses deux mains dans sa main gauche , et du plat de sa droite lui touche la tète , comme pour une espèce de consécration : c'est évidem- ment une imposition des mains... Ce dernier est exacte- ment vêtu comme les fous représeTités dans le Navis stuUi- fera de Sébastien Brandt, qui date du même temps; on en verrait aussi de tout semblables dans les gravures dont Holben a paré Y Éloge de la Folie. Y a-t-il à douter que dans ce tableau se voie une satire animée des ordinations simoniaques ou mal reçues, ou de l'abus des bénéfices dont la collation était trop souvent confiée aux mains fort peu régulières d'un grand nombre de seigneurs laïques ? car rien ici ne fait penser à aucun costume épiscopal ou ecclésiastique. Au reste , nous avons quelque souvenir d'avoir vu ailleurs un autre sujet dont le fond est le môme ; et il fallait bien , pour qu'il figurât en deux manuscrits dit-

:u\

HISTOIRE DU SYMBOLISME.

L'usage des ▼!• fnettes m conti- nue dans lei pre- miers liTres im- primas.

Imaj^s, an «ei- Kième siècle, de N. Antoine ,

de S. Georf en ,

de S" Mariruprite,

de S.Jean l'Év^an- fréllste,

férents, qu'il fût Texpression d'une idée dont plusieurs se fussent frappés (I).

Les manuscrits ne furent pas les derniers livres ces symboles durent laisser leurs traces. A part les vignettes coloriées qui se pei'dirent avec eux, on vit encore les pre- miers livres donnés par l'imprimerie ornés de gravures sur bois, dont les sujets furent longtemps empruntés aux vieux usages, illustrant le texte et y conservant l'influence de la symbolique religieuse qui expirait devant les préoc- cupations, devenues plus vives que jamais, de la science profane et de ses trop nombreuses légèretés. Les Heures de de Nostre-Dame, à Vusaige de Poictiers, imprimées à Paris en caractères gothiques, en -1525, pour un libraire poitevin, sont une des dernières œuvres le démon ait gardé sa forme du moyen âge, qui s'oubliait de plus en plus. Dans une des petites vignettes noires qui confirment cette obser- vation, deux démous battent S. Antoine, et l'un d'eux, plus apparent, porte une tète de griffon. Dans quelques autres, S. Georges, le patron des âmes fortes, enfonce sa lance dans la gueule d'un dragon renversé sous son fier destrier. S»« Marguerite foule aussi un dragon à tète recourbée, image de sa dcrnièi'e ^ictoire par le martyre sur l'ennemi de sa virginité et de sa foi. S. Jean rÉvangéliste tient une coupe d'où sort un petit dragon ailé, symbole du calice et des persécutions que lui avait prédites le Sauveur (2).

(1) Les inanuscritd que nous venons de citer sont presque tous de la bibliothèque publique de Poitiers ou de celle du grand séminaire. La pagination n'en ayant jamais été faile, il serait difficile d'en indi- quer la place dans chacun de ces livres; mais les sujets que nous avons analysés s'y rencontrent facilement pour peu qu'on les y cherche. Quelques autres sont tiié^ du recueil intitulé Le Moyen Age et la Renaissance, qui donne beaucoup de planches^ mais se dispense sou- vent de les expliquer.

(2) Voir La Légende dorée, Ton rapporte que des païens indociles, ayant voulu se défaire de TApôtre, lui offrirent un breuvage empoi- sonné, mais que celui-ci, divinement inspiré de n'en pas prendre^ fit sur la coupe un signe de croix qui la fendit et la vida instantané- ment. Pour rendre l'inutilité du poison, ce fut une ingénieuse idée de

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES MANUSCRITS. 37

S. Michel enfonce un dard dans l'homble gueule du •***• 8-^®*»«^- monstre, dont la physionomie laisse voir bien clairement avec les autres un air de famille : le vaincu, terrassé sur le dos, s'efforce, de sa patte droite, d'arracher la lance qui le ^ gêne; sa pose est fort naturelle, et ses grimaces dénotent quelqu'un décidément mécontent. Ne voit-on pas bien ici l'intention du graveur unique dont le burin a travaillé tous ces bois? Et tous ces serpents ou dragons sont-ils autre chose que des signes sensibles des obstacles que le démon opposa aux Saints dans la pratique de la vertu, et quelque- fois des tourments qu'ils ont soufferts?

Au reste, et afin de se faire une plus complète idée du sjmboiei bou- symbolisme rendu au dernier terme de sa vie pratique et ço»» i»»^ de u

* * résurrection et de

littéraire, il ne faut pas ignorer que, vers ces derniers l'immort&ut^. temps, riiabitude d'en mettre partout avait fait inventer des symboles inconnus des anciens, et dont S. Méliton ne parle pas. Le limaçon, par exemple, fut employé maintes fois au seizième siècle pour signifier la résurrection, parce qu'en effet sa coque est une sorte de sépulture, et il en sort à volonté. Ainsi nous possédons un Livre (V heures à Vusaige deRofnme, imprimé à Paris pour Jehan de Brie par Nicolas Hygman^ vers -15^0 à peu près, dont les vignettes margi- nales nous offrent l'insecte rampant sous plusieurs faces, qui toutes se rapportent à une môme expression. \A c'est la Mort, grande femme nue à la face décharnée, debout sur des limaces qu'elle foule aux pieds, tenant de la main gauche une poignée de serpents étouffés par son étreinte ; de la droite, elle montre un autre limaçon sortant de sa ca- rapace, tandis qu'un autre repose sur son épaule gauche aussi plein de vie que son pendant. Voilà donc la mort de- venue le principe de la vie : on entend S. Paul disant aux Romains : « Si nous sommes morts en Jésus-Christ, nous

représenter le démon, inspirateur du crime , s'échappant du vase et cédant au signe qui lui est le plus hostile. Le même trait est cit4^ dans U Vie An patriarche S. BenoU.

38 HISTOIRE DL' SYMBOLISME.

ressusciterons en Lui (^ ) ; » et la preuve de cette résurrection

bienheureuse est dans ces serpents tués par la Mort, dont la

venue est vraiment pour le chrétien le moment de son

^ triomphe sur le mal et sur Tenfer.

ta^iS?***®**"^ Ailleurs nous voyons un autre de 'ces mollusques , la

tête et le cou fièrement sortis de sa coque , ayant deux bras armés d'une hache d*arnies , et tenant ferme , avec un visage menaçant qui participe beaucoup d'une iigui*e quelque peu humaine, contre deux jeunes hommes au corps trapu qui le menacent de côté et d'autre , l'un d'une vigoureuse massue , l'autre d'une large épée. Mais ces menaces ne s'effectuent pas ; la hôte mystérieuse demeure impassible et méprise d'un regard assuré des coups qui ne peuvent l'atteindre. L'homme s'arme en vain contre la mort ; il ne l'évitera pas plus que la résur- rection, qui fera justice des bons et des méchants. Non loin de ces sujets, on voit accroupis au bas des pages soit un chat, dont on sait le mauvais côté, soit un griffon, dont la queue s'enlace à celle d'un capricorne. Nous savons aussi la signification peu rassurante de ces natures mau- vaises ; elles sont d'autant mieux placées que ces deux dernières botes soutiennent un cul-de-lampe qui sert de base à la grande statue de la Mort tenant ses limaces. Cette cir- constance est encore un souvenir du moyen ûge. A Char- Ires et à Amiens, on voit aux façades des catliédrales les bourreaux ou persécuteurs des Saints représentés accroupis sous le piédestal de leur statue. Ajoutons enfin, pour ter-

(1) « Si autem mortui sumus cum Christo^ credimus quia simul eliam vivemus cum Clirislo. » (/?07;)., vi, 8.) M. le comte Auguste de Bastard confirme cette donnée sur le limaçon pris comme symbole de la résurrection , dans son Rapport sur notre Histoire de la cathé- drale de Poitiers, inséré au BuÛelin des coDiités historiques (1850, Archéologie, t. Il, p. 173), il donne une vignette du quinzième siècle reproduisant un limaçon sur lequel un homme dirige de loin une arba- lète dont le trait va partir. 11 cite d'autres types semblables auxquels il donne le môme sens , ce qui est pour nous une garantie de notre propre appréciation.

PEINTURE CHRÉTIENNE. ^ LES ENSEIGNES. 39

miner sur notre limaçon symbolique, qu'il avait trouvé sa place jusque sur renseigne de Nicolas Hygman, demourant en la rue Sainct' Jacques^ à l'enseigne de la Limace, On n'eût pas pris un symbole de cette espèce pour cet usage s'il n'eût pas représenté une idée favorable. Et c'est l'occasion de rappeler aussi combien les ensei- symboUMoe des

enseignes I

gnes, au moyen âge et depuis, furent empreintes de sym- bolisme. Qui n'a pas vu maintes fois dans les vieux titres la cigogne, le pélican, le coq hardi et tant d'autres? La science qui nous occupe était alors plus généralement es- timée; elle faisait invasion dans la rue, elle n'est même plus aujourd'hui ; on la voyait également adoptée par les «t de* annoiriet corps de métiers, qui s'étaient fait des armoiries consacrées ^û^^* par des lettres patentes des souverains. Quoique beaucoup des symboles représentés sur leurs bannières ou leurs sceaux, aussi bien que sur les poinçons de fabrique, fus- sent de simples instruments du métier, certains corps cepen- dant avaient de véritables écussons, qui, le plus souvent, étaient chargés de véritables armes parlantes : telle la cor- poration des lainiers de Saint-Trond, en Belgique, avait en ^48^ un Agnus Dei, à cause de sa laine; celle des charpen- tiers de Maëstrich prenait pour indice de confraternité un compas, une doloire et une tête de mort, celle-ci par allusion aux cercueils que les confrères fabriquaient; et, en 1356, les bouchers de Bruges se reconnaissaient à leur sceau chargé d'un bœuf et dont le revers portait un porc engraissé. Sou- vent, quand ces illustres familles, dont l'importance ressor- tait de leurs statuts et règlements, donnaient un vitrail à l'église ou à la chapelle de leur confrérie, elles ne man- quaient pas d'y faire peindre soit leur écusson, soit un acte de leur commerce. Cet usage remontait au moins au trei- zième siècle, dont une foule de vitraux l'attestent encore à Chartres, au Mans, à Bourges et à Poitiers. Au seizième siècle encore, on se gardait bien de l'oublier, comme on en trouve de nombreux témoignages dans les belles gravures,

40 HISTOIRE DL SYMBOLISMK.

toujours meilleures que le texte, du Moyen Age et la Renais- sance ({), Les manuscrits cux-mômes, auxquels nous reve- nons, offrent de nombreuses vignettes de ce genre. iu.$î«'d^illTe^ Enfin, et pour ne rien omettre sur ce sujet, il est un autre liïTmlmuliîriu/' ^^^^ P^^' lequel nous devons regarder les manuscrits comme

organes du symbolisme au moyen âge. Des livres si pré- cieux, d'une confection si difficile et d'une si chère acqui- sition, des missels, des ménologes, des psautiers, des sacmmentaux ou des évangéliaires écrits en lettres d'or et de carmin, rehaussés de majuscules qui, à elles seules, étaient autant de charmants et remarquables travaux ; ces trésors de prières chrétiennes, de théologie, de philosophie ou d'histoire naturelle, lentement élaborés à la demande des princes ou des prélats dans les vastes salles dos monastères, avaient besoin d'une reliure qui ne se pouvait jamais faire qu'après la confection entière du livre et de ses vignettes coloriées, comme le prouvent certaines d'entre celles-ci l'enlumineur est représenté travaillant sur une simple page de parchemin. Or ces reliures étaient souvent d'une grande richesse, particulièrement quand on les destinait à des livres écrits et illustrés pour de grands personnages, mais surtout encore quand ces livres se rapportaient à la li- turgie. Il n'était pas rare en pareil cas, et il nous en reste de beaux spécimens, de les recouvrir, à l'imitation des dipty- ques romains, de tablettes d'ivoire sculpté, comme le psau- tier de Charles le Chauve de la bibliothèque Richelieu, dont les curieuses scènes i^opiésentent avec les plus hautes con- ceptions du symbolisme la Dormition de la Sainte Vierge et d'autres scènes pleines d'intérêt. Quelques livres se paraient môme de lames de métal précieux qu'on cise- lait artislement , comme la belle placiue d'argent le Christ siège et bénit au milieu des quatre animaux sym-

(l) T. ni, Corporations, F"* iv cl auiv.. v" charpentikks.— Voir rtu>>i Chroniq, de Nuremberg,

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES RELIURES DES MANUSCRITS. H

boliqiies, sur Févangéliaire de Warzbourg (Bavière). Sou- vent ces admirables gravures étaient niellées , ou émail- lées , ou relevées de pierreries. Sur cet ivoire , sur ces plaques d'or et d'argent, des scènes variées, dues au travail d'artistes spéciaux , représentaient , comme nous venons de le voir, des faits analogues au sens général du livre. Cet art s'appliquait de préférence aux évangéliaircs, dépôts de la Parole divine, et de fort beaux résultats en sont venus jus- qu'à nous. On comprend que, l'or étant le symbole de la sagesse, l'argent celui de l'éloquence évangélique, et les pierres précieuses celui des bonnes œuvres et des miracles, ces trois ricbcs ornements convenaient très-bien à de telles œuvres, selon la remarque de Rupert. La Sainte-Chapelle de Paris possédait autrefois deux Beaux exemple

* * j *** reliures au

évangéliaircs, du dixième ou onzième siècle, couverts de moyen âge. saphirs, d'émeraudes, de perles et de rubis, dont nous savons, par l'Apocalypse, le sens symbolique. D'autres tré- sors s'enchâssaient aussi parmi ces richesses : des reliques des Saints , des fragments de la \ raie Croix eu rehaus- saient l'éclat et le prix. Ce grand luxe, qui n'oubliait rien pour être plus digne de Dieu, s'effaça pourtant et n'est guère venu h nous en deçà du quinzième siècle ; on en a cependant encore aujourd'hui quelques restes précieux. On voit à la bibliothèque de Rouen une reliure sculptée à cette époque, représentant, au milieu de riches ornements en fleurons et en étoiles, une licorne chassée par des chiens et se réfugiant dans le sein de la Sainte Vierge; l'enca- drement est limité par une bordure de petits comparti- ments dans chacun desquels saillissent en relief les lettres qui forment les mots : SU nomen Doinini benedictvm, La collection du prince Soltykoff, si renommée pour ses belles curiosités, et qu'après la mort de ce riche amateur on a vue disséminée comme tant d'autres, possédait une couverture de livre en émail offrant, au milieu d'une charmante bor- dure du treizième siècle, un ovale formant l'auréole étail

42 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

assis le Christ bénissant, entouré du Tétramorphe ; le Christ était dessiné en or, et le fond noir faisait ressortir d'autant mieux des pierres précieuses semées autour du trône pour figurer les étoiles environnant le Principe divin de toute lumière.

Aujourd'hui , l'extrême rareté de ces magnifiques ou- vrages , au lieu desquels on se contente d'une éclatante reliure en maroquin dont la somptuosité dorée n'ap- prochera jamais de ces chefs-d'œuvre , nous en rend la conservation et l'analyse d'autant plus importantes. C'est surtout qu'on peut étudier l'art du moyen âge dans ses beautés de toutes les époques : les attributs des Saints, les costumes, les allégories, les traditions bibliques, les arabesques, les animaux, les entrelacs, les ornements de tout genre employés dans Tintérôt de tous les arts, et tou- joui*s revêtus d'un sens spirituel, tout est là; et forcé de nous restreindre ici et d'omettre les intéressantes descrip- tions qui prolongeraient trop ce chapitre, nous renvoyons à beaucoup d'articles qui en ont traité dans les grands re- cueils qui signalent o^ujourd'hui la résurrection de l'ar- chéologie (^).

riM SÏÏÎi iM*ïî.' ^^^^ '^ ^^^ ^^ dixième siècle, on commença à s'occuper tTMx et lu tapu- Qjfi France des tapisseries de laine, dont les diverses couleurs

senos. *■

ne restaient pas indifférentes au symbohsme, et suivaient les idées antérieurement adoptées dans ce but. C'était aux églises que ces travaux étaient destinés, soit comme tapis pour les sanctuaires, soit comme tentures pour orner les murs, les dossiers des chaires ou des sièges , et remplacer

(1) Voir Annales archéologiques ; Revue de Vari chrétien ; Dictionnaire d'orfèvrerie chrétienne de l'abbé Texier, couvertures et RELIURES DES LIVRES, col. 529 et suiv.;— Le Moyen Age et la Renais- sancff t. V ; Les Arts au moyen âge, 104", 1868. Ce dernier Uvre li 'est qu'un choix fait, dans Le Moyen Age et la Renaissance, d'articles et de gravures qu'on a vendus ainsi une seconde fois, et l'archéologie clirétienne n'est pas mieux comprise que d'abord. Voir à cet égard oe que nous disons plu* loin, eh. xvn, de l'arbre de Jessé.

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES TAPISSERIES. 43

les peintures par des sujets de rechange qu*on a trop aban- donnés depuis longtemps. L'abbaye de Saint -Florent de J^*^'^.J* *^ Saumur occupait un certain nombre de ses religieux à ces »<

ton:

belles décorations, les fleurs, disposées en bordure, le disputaient par leur belle couleur d'écarlate à celles d'ani- maux et d'oiseaux tissus avec elles sur un fond blanc. Dans ce cadre s'agitaient des scènes pleines de vie, et au milieu de plaines et de paysages nous ne regretterions aujourd'hui que la perspective, alors peu recherchée, des chasses sym- ton caract^r* boliques, des pèlerinages, des combats de l'ancien Testa- grodrirS"* ' ment, des scènes de la vie du Sauveur et des actes des Apô- tres. On y voyait briller aussi des armoiries portant des lions «* h^^raidique. d'argent sur champ de gueule. Les historiens du Poitou mentionnent aussi, comme une des anciennes gloires de la province, une manufacture de tapisseries établie à Poitiers en 4025, et tellement renommée que les prélats d'Italie en demandaient les produits aux comtes, qui les leur en- voyaient (4). Du temps môme deClovis,son baptême fut orné, dans la cathédrale de Reims, de tentures peintes qui bientôt tapissèrent jusqu'aux rues et aux places publiques.

On sait la célébrité de la tapisserie de Bayeux, qu'on Bayîiîîî*^*''**'* croit tissée par la reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant, et représentant des épisodes de la conquête de l'Angleterre. La bordure qui entoure cette curieuse pièce, fort étroite et fort longue, est dessinée en fleurs de fantaisie, comme celles qu'on voit aux marges d'un grand nombre de manuscrits; on y voit dominer le vert, le bleu, le rouge et le rose. C'est dans ce môme temps qu'à Saint-Florent, dont 8^tïîorent**'dî nous parlions tout à l'heure, l'aiguille et la navette des reli- saumur. gieux composaient des scènes symboliques de l'Apocalypse et ornaient d'autres surfaces, l'or et l'argent relevaient l'éclat des couleurs, de sagittaires, de lions et d'autres botes

(l) Doin Martenne, ampliss, collée tio, \ , roi. 1106 etsuiy.^ 1130 et suiv., Hislor.monasieni Sancti-Florenti Sahuur.jdié par Émeric Da- rid, HisL de la peinture, p. 106. in-12, 18 iO.

44 HISTOIRE 1)1 SYMBOLISME.

dont le sens nous est maintenant très-familier. Ces beaux ouvrages couvraient tour à tour, dans les solennités, la nudité des nefs, dont elles n'étaient pas les moindres magni- ficences {\). Importance des Oti doit regretter ces sortes de parures, d*autant plus point de vue hii- précicuscs qu ellcs pouvaient mieux se conserver, puisque **"'* la fraîcheur des murs ne les endommageait en rien, qu'on

les changeait aisément selon les fêtes de l'année, qui pou- vaient avoir chacune les siennes, et qu'elles donnaient ainsi aux églises un air de solennité inaccoutumée qui allait bien à la variété de ses fériés et de son culte. Un autre avantage était aussi de conserver par ce moyeu aux églises leurs traditions locales, qui, fort souvent, se reproduisaient dans ces ouvrages de laine et de broderie. Avant 4789, le chœur de Sainte-Radégonde, à Poitiers, était entouré de tapisseries d'Aubusson représentant la légende du dragon qu'on disait avoir dévoré une religieuse du couvent de Sainte-Croix : c'était, croyait-on, f origine de la GrancTGoule portée alors encore si solennellement aux processions de la cathé- drale. La fabrique d'Aubusson ayant été étal)Ue en n63, ce beau morceau attestait quel prix on mettait aloi's, et dans les dcrniei^s temps de ïancien régime, à perpétuer les souve- nirs les plus éloignés (2). Dans la même ville, des tapisseries couvertes des armoiries dos maires renouvelés chaque an- née, et y perpétuant leur souvenir, paraient tous les piliers de la nef de Notre-Dame et remplaçaient ces mômes pièces armoriales, d'abord figurées sur la pierre, nous avons vu leurs traces infidèlement reproduites en ^85^ par un peintre maladroit que guidait un architecte sans science (3). Qui nous rendra de tels moyens? c'est à peine, maintenant, si l'on songe à y revenir. Le mauvais goût de la plupart des

(1) Dom Bouquet, Script, rer. Gallicar.fi. X, p. 484.

(2) Doui Martenne, uOi suprà. Greg. Turon., ïlisior, Francor., lib. Il, cap. XXXI. Bealy, Comtes de Poictmi, p. ;io3.

3) Voir Biillet. des nntiq. dt; rOuesl, VI. iW.

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES MOSAÏQUES. ^5

grandes églises se contente de plus pauvres meubles, et le luxe ne va même pas, dans quelques-unes, jusqu'à s'ingé- nier de couvrir de quelques parures ordinaires les bancs, sans caractère, qui servent au sanctuaire et au chœur !

A côté des vitraux, des manuscrits et des tapisseries, un l'empioi û*^» autre genre de travail non moins admirable et d'un faire beaucoup plus minutieux attire à juste titre Fattention de l'archéologue, et emprunte également au symbolisme une importante part de son mérite propre : nous voulons parler des mosaïques. Employées d'abord, à cause des diversités de leur composition riante et tout artistique, dans les temples des Muses , cette attribution leur fit donner les noms d'opus tnusivuniy mosaïcum , d'où s'est fait le nom français aussi anciennement que la langue : donc elles furent con- nues des anciens. Elles devinrent, sous les beaux temps de la Grèce et de Home, un ornement de luxe pour les palais et les grandes maisons ; l'Orient les employa dès les pre- miers siècles à ses églises , et bientôt le monde occidental se les appropria ; mais il les perfectionna avec cet amour qu'on apportait toujours aux objets destinés au culte, et, sous Constantin, elles se faisaient déjà un rôle important dans l'ornementation des édifices religieux. Symmaque chames de

. ,. 1 •! j V 1- / 1 ' ** 1 moyen d'orn«»inen-

indique la Sicile comme très-appliquée alors a cette mdus- tation, trie. Ce n'est pas toutefois que, dès ce temps, on fût par- venu à des chefs-d'œuvre en ce genre ; mais les progrès furent très-rapides en proportion que la vogue leur fut donnée, et, après n'avoir été que d'assez médiocres incrusta- tions de pierres, de marbres ou de verres coloriés fondus dans les pavés des nefs, des sanctuaires ou des salles capi- lulaires, on les encadra au mifieu de bordures de marbres diversement colorés, et elles ornèrent les murs, y représen- tant des mystères de la religion, et tous les tableaux possibles composés de petits cubes aux demi-teintes, aux couleurs variées, et tout cela si artistcment enchâssé en mille figures géométriques si régulières et de couleurs si vraies, qu'on

40 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

croyait voir des tableaux dont le coloris et l'éclat dépas- saient de beaucoup ceux des plus belles fresques de l'é- poque. La plus grande difficulté fut, sans contredit, d'agen- cer selon les prescriptions du symbolisme , si respecté alors, les couleurs naturelles à tous les objets qu'il y fallait réunir ; les nimbes, les costumes, les (leurs , les animaux, tout y réclamait ce soin qu'on sut y donner avec un art dont l'Italie s'empara ainsi exclusivement. Rome et Venise se partagèrent la gloire de ces beaux ouvrages, que très- peu d'autres pays essayèrent, et qui ne continuent guère de se pratiquer avec succès que dans ces deux villes. Quelques églises de France, toutefois, furent décorées de cette espèce de peinture. Dès le temps de S. Grégoire de Tours, et d'après son propre témoignage, Tévêquc de Cbûlons, Agri- cole, mettait la peinture en mosaïque (niusivo depinxit) au service de la cathédrale construite par lui. La belle abbatiale de Saint-Benoît-sur-Loire obtint , au neuvième siècle , des mosaïstes venus d'Italie ; ils y formèrent un pavé de celte sorte dont on retrouve encore de nombreuses traces. Ce furent eux sans doute qui laissèrent dans le voisinage, à la petite et curieuse église de Germigny-des-Prés, cette mosaïque sur fond d'or qui orne la voûte de son abside : în pïïLcf** '"* ^'^^^ l'unique spécimen que possède la France, la mo- saïque, n'ayant pas d'ouvriers, ne pouvait se faire par des étrangers qu'à grands frais et dans les grandes basiliques. La ruine ou la reconstruction d'un grand nombre d'églises mérovingiennes , ces dessins laborieux étaient moins rares, nous a réduits à ne pouvoir plus citer que celle-là. C'était donc une ornementation réservée pour ainsi dire aux édifices de Tépoque romane ou lombarde. Mais l'art arrivant, avec les douzième et treizième siècles, à une phase plus distinguée, les vitraux, avec leurs belles et splendides couleurs, opposèrent aux mosaïques italiennes une rivalité qui l'emporta, et devinrent, surtout pour la France et l'An- gleterre, des mosaïques véritables, dont l'illusion fut achevée

PEINTURE CHRÉTIENNE. LES MOSAÏQUES. \7

par leurs résilles de plomb ; et, si dès lors on appliqua Vopus musivum aux pavés des églises et à ces labyrinthes qui en ornaient la surface dans certaines basiliques principales, on ne le consacra plus à représenter les sujets sacrés, dont il avait tant relevé antérieurement la sainte gravité et la beauté visible (\),

Nous ne voyons pas pourquoi, lorsqu'on revient de toutes Pourquoi n»y parts à construire des églises d'après les règles sacrées de •Hjouwt'hni? nos âges de foi, on ne s'appliquerait pas à renouveler l'art du mosaïste, arrivé aujourd'hui à l'apogée de ses succès. Les voûtes des absides orientales, les retables, les devants d'autels s'embelliraient de ces vives couleurs, qui y rem- placeraient la peinture avec d'autant plus d'avantage qu'elles seraient inaltérables aux effets de la poussière ou de l'humidité. Les mômes effets produits autrefois en des églises célèbres reparaîtraient, au grand honneur de l'art et dignement employés à la gloire de Dieu.

S. Paulin , écrivant sa trente-deuxième Lettre à Sulpice comme s. Pan-

' ^ lin l'aTftlt pratl-

Sévère, décrit une église agrandie par ses soins , et signale q«* »« quatrième une belle mosaïque placée dans l'abside terminale et re- présentant l'ineffable mystère de la Trinité. Tout était parfaitement symbolique dans ce travail : le Père céleste, caché dans une nuée, n'apparaissait visible que par la main traditionnelle , déjà usitée alors , signifiant Faction créatrice du Tout-Puissant , et indiquant du doigt ces pa- roles écrites en dehors du nuage : Hic est Filius metis dilectus (2). Au dessous était le Sauveur désigné par ce texte , et couché sur la croix sous la figure d'un agneau ; enfin le Saint-Esprit apparaissait dans un plan inférieur, quoique égal aux deux, et procédant de l'un et de l'autre. On voit par de quelle ancienneté étaient ces symboles,

(1) Cf. Schmiih , Manuel de l'architecte des monuments religieux, p. 392, Paris, 1845; - Bulletin monumental, XII , 411; XIH , 233 ; Bâtissier, Hist, de Cart monum., p. 153.

(S) Lttc, IX, 36.

{K HISTOIRE Dl' SYMBOLISME.

et comment la foi à la Trinité l)rilla toujours dans l'Église. A droite et un peu en dessous de ce premier tableau , était une grande croix environnée d'un cercle lumineux figurant la Vérité évangélique rejaillissant sur le monde, et, autour de ce cercle, douze colombes rappelaient les douze Apôtres, dont la prédication avait étendu ces vives lumières dans toutes les régions de Tunivers. Enfin, paral- lèlement à ce dernier sujet, un roclier d'où sortaient quatre ruisseaux se répandant à ses pieds \ers toutes les régions du monde : c'étiiient les quatre fleuves du Paradis terrestre, le Pbison, le Geon, le Tigre et TEuphrate, semblables aux quatre Êvangélistes qu'ils préfiguraient, dont toute l'inspi- ration venait de la pierre mystique (I) ; semblables aussi aux quatre vertus cardinales qui fécondent le cliamp de l'Église , d'après les Pères et les Docteurs (2). rt »a fwuïd profit Si uous ajoutous à l'effet de ces belles compositions, si

de renteiirncnient *

•ymbouqup? éloqucutcs par elles seules, celui des couleurs, qui avaient

aussi leur langage particulier et leurs significations con- nues, nous verrons une fois do plus quelle ricbc abon- dance de pensées l'art chrétien , qui ne les a jamais aban- données, prodiguait déjà à la méditiition des choses du ciel, et pouniuoi nous voudrions voir l'artiste chrétien revenir à ce genre de décoration si riche et si expressif.

Mais il est temps d'entrer dans un champ plus vaste ; et, après avoir compris tous ces détails de l'ornementation peinte de nos édifices, voyons comnicnt le symbolisme peut se faire encore des plans d'ensemble et s'appliquer avec non moins de réussite aux vastes décors et à l'iconographie hagiologique dans la maison de Dieu.

({) « Petra aiitem oral Christ Usi. »(! Cor., x, 4.) (2) « Para(li.si].4 est Rcclcsia; quatuor flamina sunt quatuor Evange- lia; ligna fructifera sunt Saucti; fruclus sunt opéra Sductoruin; lignuin vitœ est Ghristus, Sanctus Sanctorum; vel e:»t ipsa bonorum omnium mater Sapientia. » (S. August., De Civttate tfei, lib. XIU. rap. xxi. S. Ambros., De Paradiso.— S. Paulin., Ad Su!p, Sev. Epist. xxxii.)

CHAPITRE XV.

PEINTURE MURALE DE L*É6LIBE.

Nous avons suivi d*assez près l'histoire de la peinture Premt«t estaj«

de peinture ehré<

murale dans Tantiquité ecclésiastique pour savoir très- tienne dans ie« bien, sans plus de renseignements sur son caractère essen- tiellement symbolique, de quel secours elle était à l'ensei- gnement public et comment le choix des sujets, la théorie des couleurs et l'opportunité des détails se réglaient tous par des principes convenus et souverains.

Ce que nous savons des catacombes, depuis les décou- vertes de Bosio jusqu'aux dernières explorations du comte de Rossi, nous montre ces vastes et merveilleux cimetières tout resplendissants des emblèmes, des hiéroglyphes et des histoires sacrées peintes sur le tuf de leui-s murailles silencieuses. s'était exercé, par mille images symbo- liques, le pinceau des premiers artistes qui se fussent mis au service des fidèles, et qui ne durent guère s'y exercer qu'à partir du temps où, Constantin protégeant l'Église , les chrétiens continuèrent de fréquenter les souterrains , non plus pour s'y dérober aux persécuteurs , mais pour y honorer la religion de leurs martyrs. Cependant nous ne pouvons croire que ces lieux sacrés soient restés absolu- ment sans images pendant les combats séculaires du Chris- tianisme. Ce furent d'abord des sujets séparés, offerts leu» type. tym. isolément aux regards, pour qui l'éclat du jour devait se umÏS!''" '^* **'" remplacer par la lueur des cierges et des lampes : c'étaient

T. IV. 4

50 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

Noé représentant dans son arche le eii rétien fixé dans l'Église en dépit des tempêtes de celte vie ; la colombe apportant la paix qu'on ne peut garder dans la fange du siècle ; Tarche ancienne de l'Alliance dont le bois incor- ruptible paraissait à S. Cyrille d'Alexandrie la figure du Corps sacré de Jésus -Christ, et à S. Amhroise celle de Marie, dont le sein virginal renferma le Dieu créateur de toutes choses, ns l'ëtendent en Mais eusuitc , quaud vint la paix, l'art étendit ses pré-

■cènei plu8 Tas- ... iz- «o jiv

tes, plus ou tentions sous ses bénignes nifluences; de vastes scènes se MhwiesTemps.*' produisirent, empruntées tantôt à lancien Testament,

tantôt au nouveau , et dont le sens caché apparaissait aux veux des initiés du Christianisme comme autant de souve- nirs de la vie humaine du (]hrist. On vovait à la suite les unes des autres les histoires d'Adam et d'Eve , de Caïn et d'Abcl, le sacrifice d'Isaac, Joseph livré par trahison et terminant par un triomplie une vie pleine de dangers , d'abnégation, de touchantes vertus et de glorieux travaux; puis venaient Moïse, Jouas, les Prophètes, les Apôtres, le Christ lui-même et sa sainte Mère ; puis encore des para- boles évangéliques rappelant le Bon Pasteur et ses brebis, dissimulé d'abord sous des traits étrangers, mais toujours reconnaissable à son action sur les âmes, autant qu'à la douce autorité de son geste et de son regard (^).

Ainsi les temps d'orage s'y reconnaissent au soin qu'on prenait de voiler nos mystères sous d'éloquentes allégories, comme ceux du calme et de la sécurité y parlent ouverte- ment du triomphe de la Croix par des épisodes elle apparaît toute radieuse , entourée des Saints et de Dieu lui-môme, reconnaissables à leurs traits distinctifs et à leurs attributs déjà consacrés. A partir de cette époque mémorable, chaque mur, chaque autel, chaque sarcophage devenait une page des Livres sacrés mêlant ses émouvantes narrations aux

(1) Cf. Aringbi, Rom.subler,, lib. V, cap. v et seq.

PEINTURE MURALE DE l'ÉGLISE. 5^

simples épîtaphes des Martyrs et des Confesseurs. C'était devant ces touchantes scènes que S. Grégoire de Nysse versait des larmes d'attendrissement ; et combien devaient s*y laisser attendrir plus aisément encore les âmes plus simples et plus naïves de la foule (I ) ! C'était que déjà importance quy

^ '^ \ ' -1 j attachaient les

des mères chrétiennes signalaient du doigt aux petits Pap^etiMPèiTH. enfants les dogmes qu'ils devaient croire et les Saints qu'ils devaient imiter. Ces jeunes créatures s'étaient par for- tement imbues de ces faits rendus sensibles à leur âme ; elles avaient appris d'âge en âge à aimer tant les images, qu'au huitième siècle S. Grégoire II pouvait écrire à Léon risaurien : « Entrez dans nos écoles, osez vous y annoncer comme un persécuteur des saintes images, et vous verrez s'ils ne vous lancent pas à la tête leurs livres et leurs tablettes (2). »

Ce zèle se perpétua sans discontinuité, tant il était dans la nature du culte, dans les besoins de la propagande catho- lique 9 dans les intimes exigences de la seule religion qui sache s'en servir et l'honorer. Nous savons comme S. Nil et Olympiodore l'entendaient , quoique diversement en ap- parence , dans le cours du cinquième siècle ; au sixième, on voyait S. Grégoire de Tours rebâtir et faire peindre ^^Exempiet de avec tout l'éclat que le feu lui avait enlevé la basilique de Sainte-Perpétue : il nous raconte , entre autres faits de ce genre , comment la femme de S. Namatius devenu évèque de Clermont, retirée du monde à son exemple, présidait elle-même aux peintures de l'église de Saint - Etienne ,

(1) « s. Gregorius Nyssenus, depicta Abrahae historia Isaac dilec- tissimum immolare satagenlis^ ejus aspectu lacrymas confestim pro- sUire cogebatur. Quœ cum audis^et in secundo concilio Nicœno Joannes monachus, ait : « Si tanto doctori historia inspecta peperit uti- 9 litatem et lacrymas, quanto majus rudibus et idiolis utililatem ! » {Rom, subter, Arirghi, lib. V, cap. v, 9; t. H, p. 463.)

(2) « Obilo scholas eorum qui elementis imbuunlur, et die : Ego snm eversor et persecutor imaginum ; et confestim tabulas suas in capnt tunin injicient.» (S. Gregor. II papœ Epist. i ad Leonem : De sacr, imaginib. ApadMigne, Patrolog., t. LXXXIX, col. 5H.)

cèle;

5'i HISTOIRE Dt SYMBOLISME.

qu'elle avait bâtie hors des murs de la ville : tenant la Bible ouverte sur ses genoux, elle indiquait aux peintres les histoires qu'ils devaient fixer sur les murs (4). Ces usages artistiques se continuèrent, et Ton voit avec intérêt dans la Chronique du moine de Saint-Gall , qui écrivait vers 884 , que, de son temps, quand il s'agissait de peindre les pla- fonds ou les parois intérieures des grandes églises dépen- dantes du domaine national, on en cliargeait les évèques et les abbés voisins, obligés par leur position et leurs reve- nus de prendre ces décorations à leur charge. Ainsi, l'on n'attachait pas moins d'importance à l'ornementation des Lieux saints qu'à leur construction môme, auxquelles devaient contribuer jusqu'à leur entier achèvement tous les hauts dignitaires de l'État, aussi bien que tous les béné- ficiers qui relevaient d'eux (2). n s'étend tur ton- Avcc de tcls movcns, OU suppose que rien n'était néRliiré,

tes IM portions , ,,.,., V^ O O »

végMne. quand une église était achevée dans sa construction , pour

lui donner un aspect le charme des couleurs, adapté au choix des sujets, put élever jusqu'aux beautés éternelles tant d'âmes religieuses appelées à les fréquenter chaque jour. De toutes parts, on voulait que leurs regards se reposassent sur une vérité qui s'enchaînait à une autre ; et quel procédé pouvait mieux que la peinture réaliser ce programme d'esthétique surnaturelle et de mystiques enseignements? C'est pourquoi, à la suite des nombreuses découvertes qui l'ont constaté, les archéologues sont tombés d'accord sur ce fait, qu'au moyen âge, et même dès les premiers temps , comme nous l'avons vu par beaucoup de preuves, les églises furent entièrement peintes depuis et y compris la voûte jusqu'au niveau du pavé, qui lui- même était traité, en ce genre, avec un luxe inimitable

(1) Gregor. Turon. Hisi. Francor., lib. X, cap. xxxi. Bulletin mo- nufn.,V, 286 et suiv., 383 et suiv.

(2) Cf. Le Moine de Saint-Gall, coUect. desMém.sur Vkisl.de France, de M. Guizot, neuvième siècle.

PEINTURE MURALE DE l'ÉGLISE. 53

partout ailleurs. L'un des plus magnifiques restes de ces bi«^ô«f»itd«M richesses perdues s'est retrouvé à Saint-Savin, en Poitou. 8ÎÏto*^M*po*toi! Là, des travaux des onzième, douzième et treizième siècles, faits simultanément en grande partie, ou successivement, par des mains plus ou moins habiles à peindre, mais tou- jours inspirées par les sujets des deux Testaments, avaient couvert les voûtes, les parois latérales, les piliers et leurs chapiteaux, le chœur et le nartex, les transsepts et la crypte, des scènes de la création, de celles de TApocalypse, d'animaux hybrides, des Prophètes de l'ancienne Loi, des Saints de la nouvelle. Sans doute, à n'y voir que le dessin, qui n'a pas la correction recherchée du nôtre , et les cou- leurs, dont la vivacité a céder aux attaques du jour et du temps, non moins qu'à des retouches nombreuses, on ne saurait faire grande estime d'une foule de détails capables d'étonner le goût moderne : mais c'est surtout qu'il faut rechercher le sens mystérieux des Livres saints, la naïveté des poses, et souvent la vérité des expressions. Les diverses pages que nous signalons s'y reconnaissent aux divers caractères du travail, d'abord imparfait et même gros- sier, puis meilleur de forme, et enfin digne et très-remar- quable de fini dans les poses et les draperies. Ces différences s'expliquent assez par le talent très-différent des moines em- ployés sous la direction de quelques maîtres choisis parmi eux, pour nous dispenser de recourir, avec M. Mérimée, à des artistes grecs, dont le faire était bien connu en France , et dont le secours ne semble pas avoir été indis- pensable à nos religieux (4). Quoi qu'il en soit, c'était ainsi

(1) M. Mérimée, qui, en sa qualité d'inspecteur général des monu- ments historiques, visita Saint-Savin en 1834, deux mois après une visite faite par les délégués de la Société française d'archéologie^ s'em- * pressa de faire au ministre de l'intérieur un rapport sur ces curieuses fresques, dessinées à grands frais pour accompagner son texte, et en puhlia, en 4845^ aux frais et sous les auspices du gouvernement, la description et les planches coloriées. C'est tout un volume in-folio, pu- blié avec le luxe qui ne manque jamais aux Parisiens. M. Mérimée, en

54 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

que les grandes pages s'étendaient de plus en plus, enva- hissant toutes les surfaces du temple , et intervallant entre les scènes historiques ces belles arcades ressortant par leurs vives couleurs sur des fonds largement échantillonnés de grand appareil , ou ces légères colonnes que distinguent par les harmonies de leurs tons le jaspe, l'agate et les mille variétés de marbres que les fécondes ressources de

traitant dans ce livre une foule de sujets accessoires, sans autres études que ceUes de l'art, et se persuadant trop aisément qu'on pouvait expU- quer la Bible en ouvrant l'Apocalypse, s'est jeté dans beaucoup d'er- reurs, que personne encore ne semble avoir signalées, et qu'il importe cependant, ne fût-ce que pour rendre hommage à la vérité, de ne pas laisser prescrire par une indulgence trop prolongée. Comme artiste, par exemple, il se trompe de beaucoup lorsque , décrivant l'ouverture du puits de l'abtme, au chapitre ix de l'Apocalypse, il discute sur la valeur d'un prétendu bouclier, qui n'en fut jnmais un, et doute si ce n'est pas la couverture en perspective du puits^qui devait être couvert puisqu'on l'ouvre. Il ne reconnaît pas non plus les sauterelles sorties de ce gouffre, s'étonne de leur beauté, pourtant nécessaire , puisque , d'après le texte sacré , elles ressemblaient à des hommes; il disserte sur leur cotte de mailles, qu'il prend pour des écailles et pour un souvenir antique: pen- dant que c'est l'armure naturelle des cavaliers, car ces monstres sont dea espèces de centaures ayant, en plus que leurs formes habituelles , des ailes bruyantes qui leur font donner le nom de sauterelles aussi bien que la destination qu'elles reçoivent de faire du mal à l'humanité. Si M. Mérimée avait bien examiné le chœur de Chauvigny, qu'il a visité et décrit dans ses Noies (Vun voyage dans VOuest^ il eût reconnu une merveilleuse identité entre les sauterelles de la belle collégiale de la petite ville et celles de l'abbatiale de Saint-Savin. Nous les avons dé- crites ci-dessus , t. II, p. 203. Le savant académicien n'est pas plus heureux quand il explique les peinture> exécutées d'après le'chapitre xii du livre sacré. Le grand disque rouge sur lequel la Femme mystérieuse parait assise est non pas le soleil, puisqu'on y remarque le croissant de la lune, mais l'air euipyrée que les peintres du moyen âge rendent par le rouge. (Voir ci-dessus, t. I, p. 308, et, dans ce tome IV, p. 13.) Il ne paratt pas non plus avoir compris le nimbe dont s'entoure la tête du dragon , quand il dit qu'il est un signe de réprobation. Le démon a ce nimbe parce qu'il est un ange, ce qui n'ôte rien à son rôle méchant, etconsncre sa puissance du mol. Nous n'en finirions pas si nous voulions esquisser les détails sur lesquels trouverait à redire une critique mieux éclairée que celle de M. Mérimée sur le symbolisme de S. Jean et sur l'exégèse patristique de l'Écriture On ne sait pas assez, dans les rangs de certains littérateurs, qu'on n'aborde jamais, sans exposer sa réputation, des études qui ne s'improvisent pas comme dos romans de mœ^irs ou des comédies scabreuses.

PEINTURE MURALE DE L'ÉGLISE. 55

riches imaginations avaient jetés sur la svelte élégance de leurs contours. Tous ces tableaux étaient peints à fresque, c'est-à-dire ^^ peinture à

\ nresque et la pelo-

que les couleurs, préparées à 1 eau de chaux pour leur mé- »ure ài» oire; nager une cohérence plus solide, s'appliquaient sur un mortier frais qu'elles impreignaîent à une suffisante pro- fondeur. Ce procédé n'a pas toujours résisté cependant incooTënienta de

l'une et UTantAges

aux attaques du temps, et c'est à la fragilité de certaines derautre. substances employées dans la polychromie, et à l'action de la chaux qui en décompose plusieurs , qu'il faut attribuer en grande partie la disparition regrettable de ces intéres- santes images. On réussit mieux à créer des œuvres dura- bles, lorsqu'au quinzième siècle on peignit à la cire, quoique en style païen, l'architecture maniérée de Sainte-Cécile d'Albi. Cette méthode n'était pas nouvelle , puisque des fragments de peinture antique, analysés par les réactifs, ont prouvé que les Romains la connaissaient. Mais longtemps abandonnée, le comte de Caylus la pratiqua de nouveau au milieu du siècle dernier, et nos travaux plus modernes l'ont remise en honneur à juste raison. Seule, en effet, elle offre le triple avantage de la solidité , de l'éclat et du moelleux des tons. Formée d'un mélange de cire vierge dissoute dans l'alcool et des éléments colorés qu'on lui adjoint, elle s'attache au corps qui la reçoit, et lui commu- nique sans chatoiement des teintes fermes et inaltérables, qui remportent de beaucoup sur les tons mats et affadis de la fresque. La Sainte-Chapelle de Paris est un des plus beaux morceaux de ce genre qu'aient exécutés les peintres de notre époque. Nous nous sommes efforcé de faire adopter ce moyen dans le Poitou , les belles décorations poly- chromes de Sainte-Radégonde de Poitiers et de sa sacristie, la chapelle de la même Sainte à Saint-Laurent de Parthenay, beaucoup d'autels et de statues dans un grand nombre d'églises, ont pu témoigner de l'effet grandiose et saisissant qu'on en peut attendre.

56 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

ÉtroiteMo de u jtfais il Dous faut venir à la pratique et défendre encore ,

plupart de* eon- ^ ^

e«i>iioii« ictneiiM SOUS cc rapport, les principes d'estliétique dont nous avons detfiueto. fait Ic foud dc ce livre. Protestons d'abord contre l'étroi-

tesse des conceptions, qui, dans la décoration de nos églises, soit restaurées (ce n'est pas toujours ce mot qu'il faudrait dire), soit nouvellement construites, s'attache, pour les vitraux et pour les peintures, à choisir une suite de quelques Saints qui courent çà et là, les uns après les autres, du sanc- tuaire à la nef, du transsept aux absidioles, se bornant chacun à une idée , et répétant avec autant de monotonie que de froideur des formes colossales et des couleurs très-rarement réussies. Encore si de tels défauts étaient les seuls de telles compositions ! Mais de quel style sont revêtus, dans la pein- ture murale comme dans les vitraux , ces plates et froides images ! quels portraits et quelle carnation ! quelle igno- rance des costumes et du type facial, pour lequel il faudrait au moins consulter les traditions de race et d'origine , quand on ne peut avoir des portraits naturels et ressem- blants !... Combien sont Mais aussi , quaud on s'est vu éclairé par de telles gnndtm scènes déccptious, commcut cu pcrpétucr le faux système , en

prenant au hasard pour l'exploiter des barbouilleurs de verre ou de murailles qui ne savent que badigeonner sans plus de convenance que d'instinct ? Pourquoi négliger ces grands sujets d'ensemble vos Saints trouveraient une place plus distinguée et bien plus éloquente dans une action vaste et dramatique représentant leur vie au désert , ou leurs travaux pour la conversion du monde, ou l'héroïsme de leurs vertus , ou la générosité de leur martyre ? Là, du moins, vous ne donnez pas seulement une froide statue, au costume équivoque, à l'attitude muette , ne disant rien et n'enseignant pas un mot des dogmes et de la morale évan- géliques. C»e qu'ils font sert d'exemple , ce qu'ils disent se comprend , attire l'attention des âmes , intrigue leur cu- riosité ; et quand elles s'éloigneraient sans profit de ces

PEUiTURE MURALE DE L*ÉGUSE. 57

prétendues effigies qui n'ont rien de vrai et ne nous laissent aucune mémoire de leurs traits factices , si malheureuse- ment inventés, elles ne quitteront pas sans un enseigne- ment de plus les dessins édifiants de ces vivantes biogra- phies qui , divisées en médaillons et parlant aux yeux et aux cœurs , répètent les légendes qu'on a lues, ou donnent envie de les étudier, Dans les vastes basiliques des Chapitres et des monastères, L'ornemenution

* "^ peinte aussi in-

on avait soin de procéder, pour les peintures du monument dispens«bie q«e

*■ ^ ' négligée dans nos

comme pour les vitraux , par ces principes de parallélisme grandes éguses. ou par les effets d'ensemble et le rapprochement symbo- lique des sujets que nous avons fait observer dans notre magnifique cathédrale de Poitiers (4). Quel intérêt et quelle science ne présenterait pas en même temps , dans nos édi- fices convenablement restaurés , cette méthode toute-puis- sante qui unit les beautés de la décoration intérieure aux catéchèses exposées à l'envi par l'histoire et la théologie des Livres saints! Ne voit-on pas que ce vaste développe- Devoirs du cicr-

*ii fil ,. , . . gc à cet égard.

ment des murailles sacrées, dont la nudité attriste toujours le regard, est essentiellement destiné à une parure qui devrait être le premier soin des architectes et des fa- briques ? Sans doute il faut nécessairement borner ce luxe religieux d'après des ressomxes pécuniaires plus ou moins restreintes; mais comme ces ressources, même les plus modestes, seraient utilisées avec plus d'intelligence si dans chaque diocèse on veillait à leur bon et convenable emploi ! Si l'on y consacrait les fonds disponibles, sous la direction d*un ecclésiastique entendu et expérimenté , à assainir les murs humides et tachés, à les parer d'une tenture générale de plus ou moins d'effet , u'emploicrait-on pas plus utile- ment pour la gloire de la Maison de Dieu des sommes mé- diocres , qu'à ces malheureux tableaux sur toile dont un trop grand nombre de curés persistent à se munir, au mé-

(1) Voir notre Hisloire de ce moimuieni, 11,207. :)o3 et suiv.

58 HISTOIRE DU SYMBOUSME.

pris du bon goût et d*ime sage économie , et que de trop complaisantes fabriques introduisent si souvent dans le saint Lieu ? c qtt*on iM>ttr- Si VOUS uc pouvcz pas vous élever jusqu'aux théories

paroioei moia- patnstiqucs d uu symbolismc savant , ne pouvez-vous pas

jeter sur une teinte générale des attributs ou des sym- boles choisis avec goût parmi ceux qui conviennent le mieux aux patrons de l'église , à leurs vertus , à leur mort, à leur glorification éternelle ? N'avez-vous pas les palmes et les fleurs pour vos bordures , la coloriation de vos cha- piteaux sculptés , de vos modillons , et même de vos cor- niches, dont la monotonie peut être suppléée par un discret accompagnement de motifs auxquels le sculpteur n'avait pas songé ? Tout cela, toujours maintenu dans le style des autres détails, ne manquera ni de grâce ni de convenance et changera, à la grande joie des fidèles, une étable en une maison de prières , une enceinte rien ne parle de la Majesté divine en une demeure plus digne du Roi des rois.

^L^SmJT ^'"*' ^^^^ ^^ ^^ grandes ressources vous sont offertes ; si vous

avez un de ces vaisseaux de premier ordre dont les données artistiques soient la première condition, c'est alors que vous reproduirez autour de Tautcl, dans les chapelles et les nefs, toutes les richesses de la Bible, toutes celles de l'histoire Quel! fabieaux ecclésjastique et de ses Saints. Nous savons comme iraient

coBTiendraient a

oeUM-oi, bien sur les parois septentrionales ces merveilleuses églo-

gucs de la Genèse : le désert d*Agar, le mariage de Rebecca, l'enfance et le triomphe de Joseph , Moïse et son berceau flottant, la fille de Jephté et Noémi , Tobie et Suzanne , Esther et Judith : miracles et prophéties qui prêtent si bien leurs frais détails à une décoration picturale par tout ce qu'on peut y mêler des aspects de la Terre Sainte , de ses montagnes et de ses eaux , de ses bois et de ses vallées , de ses richesses et de ses aridités. Ce seraient autant d'op- positions pour le côté sud à des scènes parallèles tirées de la loi évangélique et qu'entoureraient la même végétation,

PEINTURE MURALE DE L*ÉGLISE. 59

avec ses clairières et ses ombrages , la pureté des ciels , la diversité des costumes et la vivacité orientale des couleurs. Sous ces formes attrayantes, la foule considérerait vis-à-vis des origines du monde et des solitudes antiques de TËden la naissance du Christianisme et la sainte Famille de Beth- léem et de Nazareth ; les Apôtres et les Pères de l'Église y paraîtraient dans leur mission salutaire comme les succes- seurs des Patriarches et des Prophètes. Les guerres d'Israél et ses conquêtes sous la conduite de Moïse et de Gédeon re- porteraient , vers le côté opposé, aux victoires des martyrs combattant aussi pour leur Terre promise, emportant d'as- saut et par violence la Cité éternelle de la paix. Qui pourrait épuiser cette grande série de faits au caractère divin , de leçons célestes données à la terre ?

Mais on a compris que nous ne voulons pas de ces «t quci p«»uë. images courtes et trapues , se reproduisant les unes au-des- y fautobsenrer. sus des autres comme les médailles d'un chapelet, privées, dans un isolement plein de froideur et de sécheresse, de tout ce qui doit leur donner une vie commune et les ratta- cher, sans aucune transition forcée, à une idée d'ensemble et à un effet commun. L'histoire est comme un grand fleuve qui presse ses flots incessants de sa source à son entrée dans la mer. Le fleuve descend toujours , plus ou moins rapide, plus ou moins grossi dans ses replis onduleux et ses détours sans limites : ainsi nos histoires sacrées se dérou- leraient du sanctuaire, réside le Principe de toutes choses, aux extrémités occidentales des larges et profondes nefs. Quels champs ouverts à l'imagination et au pinceau! Qu'une main habile y dispose , sans compartiments ni divisions aucunes , cet immense territoire s'étalent en des sites variés tous les chapitres de la vie humaine au milieu des spectacles infinis de la nature ; que sur cette terre aux arbres divers, aux perspectives lointaines , l'œil voyage des bords sablonneux de la mer Rouge aux vallées étroites du Sinaï , assiste aux campements du désert, suive de mon-

60 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

tagne en montagne et de vallée en vallée les phases atta- chantes du peuple choisi; qu'enfin on vénère à chaque pas cette vie morale absorbée dans la fécondité virginale de Marie qui commence l'histoire prédite du peuple nouveau. Arrivé à ce point, on verrait, comme autant d'annales esquissées par la Providence elle-même, on verrait la Fuite en Egypte, les voyages apostoliques du Sauveur, la Samari- taine convertie par la parole chrétienne, la Femme adultère par sa confusion et son repentir; près de Lazare ressuscité, la Croix s'élèverait en face du Serpent d'airain , la glorifica- tion du Thabor brillerait parallèlement aux humiliations de David. Ainsi, d'une scène à une autre, nous contemple- rions l'ensemble de nos titres les plus glorieux ; nous ver- rions la famille humaine grandissant sous l'œil du Seigneur, arrivant, à travers les obscurités de sa première existence, à la lumière qui rayonne autour du Verbe incarné : Jésus- Christ préparé par Moïse , l'Église par la Synagogue , et l'éternité du peuple nouveau par les vicissitudes de l'an- cien (4).

Ne serait-ce pas une belle et intéressante parure des murs sacrés que cette page vivante continuant d'une extrémité à l'autre d'une église ses histoires choisies à travers les con- trastes du sol , les scènes changeantes des régions illustrées par tant de souvenirs? et que d'âmes apprendraient, dans ces livres toujours ouverts, des faits religieux qu'elles n'au- raient jamais sus autrement, et de iraient, frappées d'une curiosité devenue trop l'are, chercher dans les récits de la Bible les développements et les preuves de ces anti- ques et mémorables événements ! Etadet de» peiii- H est bien entendu qu'inspiré par cette enceinte vénérée ,

(1) Croirait-on qu'uQ peintre des plus employés dans les églises, et que nous exhortions à suivre et à appliquer cette théorie dans une œuvre considérable qu'il allait commencer, nous répondit qu'il était trop vieux pour changer sou genre de travail, et qu'à son Âge on n'étudie plus ? 0 ignorance commode î A triste et pauvre routine î

PEIlfTlRË MURALE DE L*É6LISE. Ol

le peinti'e religieux qui se chargera de la décorer ne né- tret pow r^u^Mr gligera aucune des règles symbolistiques, et s'efforcera d'en relever l'expression artistique par le sentiment surnaturel de l'esthétique chrétienne. Comme la Bible, les légendes, les sacrements ont leur symbolisme propre , il se gardera bien de l'oublier, y trouvant un moyen d'animer ses sujets et de leur communiquer une vie surnaturelle qu'ils récla- ment impérieusement. Il lui faut savoir aussi les caractères particuliers de la physionomie humaine dans les races dif- férentes qu'il veut traiter, le ton des chairs variant avec les climats , les agencements de la barbe et de la cheve- lure adoptés selon les peuples et leurs époques ; enfin les costumes de chaque âge , de chaque classe, et ces mille nuances qu'invoque impérieusement la vérité, laquelle doit toujours passer pour une des premières exigences d'une composition historique.

Cependant , et tout en nous attachant à ces données dont on voit bien déjà la valeur et l'effet, il faut nous réserver le droit d'une exception très-notable , sans laquelle nous ne marcherions plus qu'au hasard et sans discernement ; car nous arrivons ici à une question de la plus haute impor- tance et qu'il faut aborder , malgré la divergence des opi- nions qui y répondent, pour la résoudre énergiquement dans le sens qui seul peut être raisonnable.

Donc , en nous reportant , pour l'exécution des peintures Que les mono-

menti du moyen

susdites , à un monument du moyen âge , il n'est pas âge doiyent être

j o 7 r décorés de peln-

douteux qu'il faille la conformer au style architectural tares piates. ou

..-, ,1,. i, rx t « t harmonie arec le

qu'elle doit embellir OU compléter. Or, le moyen âge na ityie arcutecta.

rai

jamais usé de la perspective non plus dans ses peintures murales que dans ses vitraux, non qu'il en ignorât toujours les règles, qui ne pouvaient avoir disparu : témoin les belles miniatures dont nous avons parlé ; non que le dessin fût , à la plus belle époque de l'art, aussi maussade qu'on a bien voulu le dire , comme on peut s'en convaincre par les belles statuettes des cathédrales d'Amiens, de Chartres et de

H2 histoire hV SYMBOLISME.

Reims : mais parce que ce moyen des perspectives nalii- relles s*alliait mal avec le style de l'architecture , qu'il eût semblé effacer en l'attirant et en faisant , en termes d^atclicr, des trous dans la muraille, ce qui eût résulté des faux-fujants et des claii's-obscurs dont la perspective se compose. C'est donc la peinture plate qu'il faut à ces grands ouvrages ; ce sont les formes naïves que les sculpteurs de l'époque employèrent, et qui seules se marieront avec la netteté de leurs lignes franches, saillantes et vivement f»t arwj tM rot' accusécs. Lcs verriùrcs sont pour dicter le genre voulu ,

**** qu'on relèvera d'ailleurs par des fonds d'or ; et ces ver-

rières , dont I éclat aurait nui aux lointaius et aux dégra- dations, jetteront sur ces teintes presque sans relief et sans ombre une lumière suffisante , pleine de conve- nance et d'harmonie.

Lm pêrirpectiTa H est douc bicu cutcndu quc le genre que nous venons

cooTiendra mieux ,, , , i , . » i . * i

(luis lei ëdiBces d adoptcp couîmc douuant une décoration très-souhaitable to seizième si?cie. irait mal avec les styles roman ou ogival. Il lui faut les

surfaces froides et les voûtes unies de la Renaissance, dont les folies se sont empreintes plus particulièrement sur les éghses, quand cette époque de subversion eut annulé l'esprit sacré de l'architecture chrétienne. La peinture, telle que nous venons de la conseiller , avec ses effets pit- toresques, conviendra merveilleusement à réparer ces éga- rements des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. I^es voûtes d'azur émaiUées d'étoiles d'or se prêteront bien à recevoir les larges expansions des piliers arrondis, qui, au lieu de chapiteaux, n'ont que des prolongements à arêtes, s'élançant au-dessus d'eux-mêmes et prolongeant leurs rameaux équivoques jusqu'à la surface des claveaux, pour s'y perdre et s'y effacer insensiblement. Ces colonnes elles-mêmes pourront devenir autant de palmiers , et très- facilement , par la combinaison que la brosse saura faire de leur tronc et des branches qui les couronnent; les trop vastes baies , dont l'ampleur exagérée ne sera jamais assez

PEUiTURE MURALE DE L*ÉGL1SE. 03

dissimulée par la recherche coquette de leurs meneaux flamboyants , souffriront bien les scènes de genre que cer- tains ateliers de peintres sur verre n'ont pas assez réservées pour elles ; et les murs qu'aucune arcature ne décore, dont la nudité déplaisante s'offje si naturellement à des tentures qui en corrigent la laideur, recevront fort convenablement l'action de la peinture moderne avec ses recherches savantes et ses reflets que rien ne saurait contrarier. Ces principes <^" principe*

* *^ ETones ai^oar-

sont incontestables pour quiconque sait vouloir dans les d'huipariaicien- arts l'unité du faire et l'harmonie des conceptions. Us résul- tent des discussions scientifiques de l'École (4) , et quand les maîtres ont parlé avec toute l'autorité de leur savoir , en dépit d'oppositions ou systématiques ou trop intéressées, ceux qui ne veulent pas s'égarer n'ont plus qu'à les suivre. C'est pourquoi nous émettons ces principes comme autant de notions fondamentales de la matière, et comme le seul refuge des architectes et des décorateurs jaloux d'échapper, dans un prochain avenir, au mépris qu'inspirent déjà tant d'œuvres confectionnées au hasard , sans nul respect des règles éminentes que l'art n'abdiquera jamais.

Nous irons plus loin , et nous entrerons, par suite môme dotrent ««ap. de ces justes prétentions , dans un besoin qu'on ne parait rauon dei égUBw

, , . , . , ftclon les Saints

pas encore soupçonner , quoique déjà ce qui se passe de quon y honore, notre temps en éveille les premières atteintes. A aucune époque le Saint-Siège n'a accordé les honneurs de la cano- nisation à un plus grand nombre de saints personnages. La plupart sont modernes et ne remontent guère au delà du seizième siècle. Qu'on élève en leur honneur des églises nouvelles, ou qu'on leur consacre des chapelles particulières dans les grandes enceintes construites au moyen âge, quel

(4) et, Bulletin monumental (sé&uces géDéralesde l&Soc. franc, d'ar- chéologie, tenues à Reims en septembre 1845), t. XI, p. 573 et suiv. Nous ne faisons que résumer ici la discussion à laquelle prirent part MM. Didron et de Roisin avec une supériorité de raison qui les ont tou- jours maintenus dans les plus hautes régions de l'archéologie chré- tienne.

0^ HISTOIRE DU SYMBOLISME.

Style devra-t-on donner aux peintures qui ne peuvent man- quer de les orner? Il est clair, d'après les règles posées ci-dessus, qu'on sera mal venu à traiter une église de Saînt- François-Xavier, de Saint-Ignace, de Saint-Louis-de-Gonza- gue, de Sainte-Marie-Alacoque et de tant d'autres, en style du treizième siècle. Excuser coite anomalie par l'habitude prise à cette époque d'afTubler tous les héros de la Bible des costumes de Philippe-Auguste on de S. Louis serait mé- connaître l'énorme distance qui sépare nos études actuelles, si sérieuses et si laborieusement méditées par l'érudition moderne, des idées reçues par nos aïeux, h peine imbus des notions élémentaires de cet objet. Aujourd'hui leur naïveté ne serait plus de mise; et s'il ne s'agissait , sous prétexte d'unité, que de se conformer à une stricte analogie entre le style mal venu de ce treizième siècle et cette parure impos- sible pour des personnages du seizième, on voit bien encore que cette bâtardise arriverait à déplaire souverainement, et constituerait un très-ridicule anachronisme. De quelle façon A CCS dcux impossibîlités il faudrait cependant opposer pou? les saintg dcux rcmèdes. Eh bien ! ce serait l'occasion h nos architectes, deroe'^^^enro si lougtcmps séduits par la chimère d'un nouveau genre ge^'prêtât'Y^iJur d'architecturc, de le chercher sérieusement, de lui donner cpoqae, ^^ caractère nouveau qui ne fût pas celui des écoles romane

et gothique, mais qui s'élevât aussi de beaucoup au-dessus des froides mesquineries ou des mignardises païennes de l'art grec, si malheureusement appliqué par les siècles de Jean Huss et de Calvin , de Jansénius et de Voltaire, aux besoins du culte catholique outragé par de tels affronts. et à rornemenu- Aiusl, nous uc répuguerious pas à des innovations architec- unôtee.' * * turales qui, contrairement à l'éclectisme audacieux qui

mêla parfois tous les genres dans un seul monument, sans aucun souci du symbolisme non plus que de l'unité, garde- raient scrupuleusement cette double condition d'un édifice chrétien. Puisque notre but est de nous ménager des pein- tures où l'art moderne brille de toutes ses ressources pour

PEINTURE MURALE DE L'ÉGUSE. 65

des Saints qui assistèrent à sa résurrection et à ses progrès; puisqu'il faut aussi, et avant tout, que nos symboles obligés donnent la vie spirituelle à chacune de nos pierres et au moindre recoin du saint Lieu, faites-vous avec vos trois nefs d*amples surfaces destinées aux actes de vos Martyrs, de vos Vierges , de vos Confesseurs; éclairez-les par une fenestra- tion ogivale qu'embellissent dans ses contours de longues et délicates guirlandes de fleurs significatives, prises parmi les symboles qui conviennent le mieux à votre Patron; multi- pliez-y les compartiments , les meneaux élancés dont les vitraux à médaillons s'impriment de teintes chaudes et fer- mes; déviez Taxe longitudinal du nord au sud; tracez en un transsept proportionné les bras de la croix , seront d'autres autels et de radieuses rosaces; ornez vos clefs de voûtes non de ces lourds appendices qui menacent toujours de vous écraser sous les tours de force de leurs sculptures affectées, mais de diadèmes fleuris suspendus gracieuse- ment sur nos tètes pour nous rappeler Fimmarcessible cou- ronne des cieux.

Quant au sol , devenu une mosaïque éloquente, soudez-y les mille figures sous lesquelles vos pieds fouleront , dans la nef septentrionale de la Sainte Vierge et des Ponts , le dragon et le basilic, les scarabées , les hybrides nombreux qu'on reconnaît pour les auxiliaires du démon. Vous paverez le bas-cAté sud des épanouissements de la rose et du lis , des oiseaux aquatiques du baptême , des fleurs et des feuilles du nénuphar. Oe style, cet arrangement général de tant d'éléments divers qui forment un temple catholique, ne sera pas celui qu'a si justement préféré le moyen âge; mais il n'aura pas les insignifiances de la prétendue Renais- sance, et, tout en gardant les caractères principaux et essen- tiels de l'art chrétien, il s'accommoderait bien, nous semble-t-il, aux exigences du culte décerné à nos nouveaux Saints. Ce serait revenir à quelques-unes des meilleures tra- ditions de nos Pères. On exilerait ainsi de nos églises les

T. IV. 5

tues

00 HISTOIRE Dl SYMBOLISMK.

tableaux sur toile, qui les déparent plus que jamais, parce qu ils en font des musées, parce qu'ils y sont presque tou- jours placés au hasard, sans égard à la lumière et aux convenances du lieu; parce qu'ils n'y sont visibles que de certains cùlés, et cachés par conséquent à la plus grande por- tion de Tassistancc ; parce ([u'cnfin il est impossible aux églises qui n'ont que de médiocres ressources de se pour- voir autrement que par des peintures murales, d'une orne- mentation générale imbue d'autant d'efl'els et de succès. îett?thëorio"auî ^^^ ^^**^ qu'ou saisit très-bien les convenances d'unité que îgHse» monasu- j^q^^ veuous d'établir, on conçoit également comme il im- porterait aux familles religieuses données à l'Église depuis deux ou trois siècles de ne construire que dans un style contemporain de leur é[)oque, ou s'identifianl avec la nôtre par l'adoption du style moderne que nous venons d'esquis- ser. Dès lors, tout s'accorderait parfaitement entre leurs traditions historiques, Tordre architectural et la décoration de leur maison de prière. Que ne ferait-on pas de charmant, par exemple, dans une chapelle de carmélites nouvellement bâtie d'après nos idées, si l'on voulait puiser dans les œuvres de l'admirable S** Thérèse ses motifs d'embellissement par la peintureVLes comparaisons si fraîches qui animent souvent la prose onctueuse de l'illustre réformatrice y seraient autant de symboles employés à la gloire de Dieu et à sa propre glo- rification. On ferait un charmant tableau allégorique de sa >ie en la représentant, dans une sorte d'apothéose, présidant aux diverses fondations que son zèle opéra, et dont les mai- sons apparaîtraient dispersées sur divers plans et arrosées du lleuve de la doctrine, aux méandres sinueux et parés des fleurs qui reviennent souvent dans ses écrits. Une étude , faite dans ce but , des pensées de la Sainte et de ses récits attachants, produirait un résultat très-désirable : mais il est clair que de telles données aj^pliquées dans une église ro- mane ou antérieure par son style à la tin du seizième siècle, la Sainte mourut, deviendraient une contradiction fla-

PEINTURE MURALE DE L'ÉGLISE. CHEMIN DE LA CROIX. 67

grante , une anomalie que le bon goût réprouverait , et qu'on ne devrait pas y souffrir. Mais pour se donner ces grandioses merveilles , il faut encore, sur-

vcillance acdre

diriger soi-même les hommes de talent qu'on appellera à ot intelligente du les développer. Il faut que le clergé, à qui ces études sont un devoir , se charge de les appliquer en exposant leurs théories, en surveillant l'exécution matérielle ou esthétique non-seulement dans le choix des légendes, des parures ac- cessoires et des symboles , mais jusque dans l'emploi des couleurs et la distribution des fonds d'or qui devront rele- ver nécessairement certaines portions du travail. Un guide expérimenté et intelligent évitera par cette surveillance méritoire de grossières bévues à l'ignorance de ses ouvriers; il ne laissera rien à leur caprice ; il ne permettra pas de représenter un pape des premiers temps sous le costume d'un évoque des temps modernes , non plus que S. Hilaire ou S. Fortunat ; il ne permettra pas qu'on charge ses mm's de niaises allégories, parfois inintelligibles et souvent ridi- cules , mais dont le moindre défaut est de transporter dans une église la religiosité du peintre bien plus que les saintes inspirations de la piété catholique. On exclurait les har- diesses indécentes dont la vie de la très-sainte Vierge a été si souvent l'objet : la foi , le respect , l'orthodoxie respire- raient seuls à Taise, et le regard des fidèles aimerait , après avoir vu ces naïves reproductions , à y revenir encore pour s'en réjouir ou s'édifier.

Une des plus touchantes décorations de nos églises est chemin de celle qu'a inspirée la dévotion, relativement récente, du Che- iSgiei** Ltittiqan min de la Croix , dont le souvenir ne remonte guère qu'à la ?on^erf fin du quinzième siècle , et qui , de dix stations qu'il eut d'abord , est arrivé à douze , et enfin à quatorze , comme aujourd'hui. On sait que ce pieux exercice fut transporté en Occident , de Jérusalem se suivent les stations vérita- bles pratiquées par Notre-Seigneur et les saintes femmes , depuis le palais de Pilate jusqu'au Calvaire. Rien donc de

6K IIISTOIKE Dl SYMBOLISMK.

plus attachant, en effet, que la méditation des soutîrances

du Sauveur pour former les âmes à la patience, comme à la

▲bus .actaeta charité et à la reconnaissance envers Lui. Mais par cela

«TMpo . n](\nie que tant de raisons Tout rendue populaire, on en a

multiplié les reproductions à la hâte, sans autres soucis que ceux d'un profit mercantile, et tantôt le hon marché, tantôt l'ignorance ou le défaut absolu du sentiment artistique, ont fait introduire dans nos églises des fï^ravures plus ou moins barbouillées de rouge, de jaune et de bleu, ou des plastiques à elïet qui ont le double tort de blesser en même temps l'ar- chéologie chrétienne et les convenances locales. Ainsi se trouvent compromis une fois de plus, dans le Fiieu saint, et l'art religieux et la piété éclairée. Et cependant il était si facile de faire autant de monuments de ces tableaux, qui ne méri- taient pas moins que tant d'autres le zélé des artistes et les intelligentes recherches du clergé ! Que des peintres, mem- bres ou non de l'Académie des beaux-arts, nous prodiguent chaque jour et pour chaque église jusqu'à une centaine de Chemias de Croix parmi lesquels nous sommes invités à choisir! c'est ce qui nous afflige d'autant plus que rien n'y est digne du but que le clergé se propose, et que des lauréats mêmes de nos salons annuels traitent ces sujets si élevés, si pathétiques et si justement vénérés, avec une mé- diocrité qui n'est égale qu'au ridicule ou à la laideur de leurs étranges compositions. Ajoutez à ces malheurs celui de proportions mesquines, à peine convenables dans le par- loir d'un couvent, et au milieu desquelles on ne distingue que par hasard les sujets de chaque tableau. Ce sont pour- tant ces sujets qu'on destine à frapper le cœur du lidôle, et (jui , en s'annulant ainsi, le privent de ce que ses médita- tions auraient de plus vivant et de plus fructueux. quelle rc»- Pourquoi,au Hcu dc ces déshonorantes images dont le rôle îJSITcom^thioî si noble est devenu si piteux, n'use-t-on pas, sur les larges dtn^ïbflin^m" espaces des murs latéraux , de ces peintures qui su'firaient

à en couvrir la pauvreté? N'avons-nous pas reçu du moyen

PEINTURE MURALE DE l' ÉGLISE. CHEMIN DE LA CROIX. Ht)

ftge , depuis le treizième siècle jusqu'au seizième, des œu- vres remarquables et toutes empreintes des véritables con- ditions de Tart religieux? Les ivoires sculptés, les châsses émaillées, les diptyques, les bois, la statuaire par ses cruci- fixions, ses anges , ses saintes femmes , ses types de toutes les conditions humaines, enfin les vitraux authentiques, n'ont-ils pas à notre service leurs caractères symboliques , leurs couleurs consacrées, leurs styles spéciaux , leurs dni- peries, et comme leurs mœurs privées qu'il s'agit de repro- duire pour donner à nos basiliques ou à nos plus modestes églises rurales une suite de stations pleines de vérité et d'h- propos ? Tous nos recueils archéologiques ont prodigué et des types à imiter et des conseils à suivre (4 ) . Qu'on se figure une cathédrale comme celle de Poitiers, •*«?"* **^^J*^*

^ ^ ' thédrale de Pol-

aux nefs immenses limitées au sud et au nord par une arcn- {|^^ ^^ partiou- ture continue, dont les pleins-cintres élégants, reposant sur des chapiteaux de colonnettes sveltes et élancées, partagent chaque travée en quatre compartiments égaux. (]es travées, étant au nombre de sept pour chaque bas-côté, peuvent con- tenir dans leurs deux arcades médianes un des tableaux du Chemin de Croix. 11 dépendra de l'habileté du peintre de dis- simuler dans l'ensemble de sa scène la colonnette intermé- diaire ; de la sorte, chaque scène sera flanquée, de droite et d(* gauche, soit d'un semis général, soit d'une draperie sur le fond de laquelle on la verrait se détacher. On ferait mieux encore en la faisant ressortir au milieu des monuments et des maisons de Jérusalem ou des sites et des perspectives que domine la montagne du Calvaire. Cette grande parure vaudrait un peu mieux que les mesquines images en car- ton-pierre appendues aux piliers engagés des deux nefs ; mieux surtout que ces tableaux sans unité travaillés par des

(1) On ne pourrait trop s'inspirer, entre autres, des belles gravures données dan^^ les tomes XX et XXI des Annales arche Uogques, avec une suite d'articles très-remarqnables de M. le chanoine Barbier do Montault.

70 histoire: hl SYMBOLISME.

mains différentes , le Giirîsl, la Vierge, la Madeleine et la Véronique ont autant de figures diverses qu'il y a de toiles, tous les genres se résument dans le mauvais, tout est faux et désolant pour Tart qui s'en afflige , et pour Timpie qui s'en fait un argument ; mieux enfin que ces copies de RaphaCl cl autres toiles encadrées qui , s'appuyant sur ces mêmes piliers, rompent Teffet des lignes architecturales, en détruisent l'ordonnance harmonieuse, et ne remédient en rien à l'humiliante nudité des murs. Importance des Si nous faisious toutcfois uuc cxccptiou à ce genre de

tublcwix sur bois.

peinture murale, que nous destinerions exclusivement à nos églises ; si nous permettions que certaines parties du monu- ment pussent y être consacrées à quelques peintures mobiles qui n'en peuvent pas être absolument exclues, ce serait en faveur d'un genre trop abandonné depuis trois siècles et qui, pourtant, avait des mérites incontestables, nonobstant les - quelques inconvénients qu'on aurait pu empêcher par cer- taines précautions matérielles : nous voulons parler des pein- tiu'es sur bois, devenues si rares, d'autant plus recherchées, et qui, si Ton assujettissait mieux les planches qui les reçoi- vent, auraient plus de durée que la toile, et seraient, en cas d'accident, d'une réparation plus facile. La belle basilique dont nous venons de parler en possède plusieurs que nous y trouvâmes fort détériorées en 4845, et que nous avons pu rendre à leur lustre primitif. L'une est une vaste page de 4 mètres de long sur 4 mètre 50 centimètres de hauteur, re- présentant un Grand Chantre dirigeant le chant des enfants de la Psalette, et dont le nom Toussaint Johanet a servi de prétexte pour l'entourer de tous les Saints honorés dans l'Église de Poitiers, et qu'il regarde tous, pour lui, comme autant de patrons qu'il exalte dans cet ex voto. Ce tableau est daté de 4598. Un autre, peint en 4590, et ne déve- loppant que \ mètre sur 80 centimètres, est une réparation des injures faites au Saint-Sacrement parles hérétiques du temps. Un prêtre y dit la messe, et l'autel est entouré des

PEINTURE MURALE DE L'ÉGLISE ET DE LA STATUAIRE. 7\

portraits superposés des Pères qui ont parlé le plus élo- quemment de la sainte Eucharistie, avec de larges phylac- tères qui contiennent des textes tirés de leur controverse. Ces hors-d'œuvre ne sont pas à dédaigner ; ils restent comme des monuments durables de l'histoire d'un édifice, et ils ont cet immense avantage sur les peintures murales , qu'ils se peuvent transporter si un incendie ou tout autre événement fâcheux les menace de destruction (4). Reportons maintenant notre attention vers un autre La polychromie

*^ appliquée à la

objet qui ne l'exige pas moins. La polychromie ne convient statuaire, pas seulement aux qrnements d'architecture proprement dits et aux sculptures dont l'architecte a paré son édifice, elle va surtout à la statuaire, et, de tous les ornements d'une église, il n'en est pas qui la réclame à plus juste titre. Quand les façades, riches de tant de détails, étalant dans leurs plans superposés ou dans les immenses voussoirs de leurs vastes portes ogivales une série de Saints, d'innombrables mou- lures et des scènes émouvantes de l'enfer et du paradis, voyaient les peintres leur prodiguer à l'envi toutes les cou- leurs d'une palette expérimentée, que rehaussait l'or des nimbes et des costumes, on devait à plus forte raison ne pas mesurer mesquinement ces pieuses richesses à la statuaire des autels, aux retables, aux ornements du chœur et du sanctuaire; et, de fait, rien n'est plus froid ni plus disgra- cieux que de grands personnages de plâtre, de pierre ou de bois, immobiles sur un piédestal, n'ayant ni regard ni sentiment, et n'attirant qu'à demi dans une pensée inat- tentive les hommages peu chaleureux d'une foule qui ne les comprend qu'à grand'peine ou point du tout. Quelle dont ouecstia vie différence quand on les considère avec ce beau revêtement de leur gloire dont tous les détails sont symboliques, dont toutes les couleiu's ont un langage ; quand leurs traits, déjà

(Ij Voir la description de ces deux tableaux, fort curieux, dans notre Histoire de la calhédrale de Poitiers, II, 294 et 301 et suiv.

72 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

si expressifs sous le ciseau du sculpteur, sVmbellisscnt par une camalion intelligente des impressions de la vie et de ses suaves sérénités ! Lai sécheresse des draperies s*assoupIit sous la mollesse du pinceau, la pose s'accentue mieux, les contours reçoivent plus d'élégance et d'abandon, la vérité, en un mot, se révèle et complète autant que possible l'il- lusion, qui est le but principal que l'art se propose. C'est donc ce sentiment de la vérité qu'il faut chercher avant tout, c'est cette illusion qui, toute de convention qu'elle soit, n'en séduit pas moins le cœur par les yeux, et opère reflet intérieur qui résulte de la décoration esthétique. Oi» sent combien loin il v a de cette théorie à ces fantaisies du hasard qui guident presque toujours nos incroyables badi- geonneurs... Ces prétendus peintres salissent la plupart des statues en leur imposant, pour unique rèfçle de leur travail, le plus joli dclciw goùi rustique et désordonné. Les couleurs éclatantes sont toujours les meilleures à leurs yeux, et, s'ils y mêlent, comme nec plus ultra de leur bon goût, un or qui bientôt se tourne au vert, parce qu'il ne fut jamais que du cuivre en feuilles, ils ne parviennent qu'à gâter d'au- tant plus ce qu'ils ont eu la maladroite prétention d'em- bellir. Nous avons à cœur de prémunir contre ces déso- lantes stupidités, en établissant dans le chapitre suivant les idées normales qui doivent présider à la peinture de la statuaire chrétienne, et en général k la polychromie de nos sujets religieux.

CHAPITRE XVI.

DE Ui STATUAIRE SCULPTÉE OU PEINTE ET DE L'AMEUBLEMENT.

Il est bien entendu que nous devrons appliquer à la sta- tuaire, en tant que susccptilde de recevoir les embellisse- ments de la peinture, des principes qui conviennent éga- lement à riconrtgraphie murale, au\ sujets des verrières et à la simple imagerie religieuse. On comprendra aisément les quelques variantes qui doivent s'appliquer à l'action du peintre dans ces différentes expressions de l'art. De quelque nature donc que soit le sujet soumis au pinceau, qu'il soit sculpté ou non, les mômes principes symboliques détermi- neront les teintes qu'il lui faut donner selon son caractère, ses attributs et l'importance de son rôle esthétique.

Suivons dans cette revue Tordre rationnel de nos idées tliéologiques , et commençons par l'image de Tauguste Trinité.

C'est très-certainement celle qui u toujoui's dominé dans i^» Triniré rt l'expression du symbolisme chrétien. Le monastère de tions «jinboiiques

iiiiim l'Rrcliitcc*

Saint-l]cndît-sui -Loire, bâti vers le milieu du septième turo. siècle, l'avait été sur un terrain triangulaire qui plut aux moines par cette disposition mystique , a l'exemple de S. Riquier, qui, peu auparavant (en C2:i), avait construit en forme de triangle l'abbaye doCentule, au diocèse d'Amiens. Outre ces grandes pensées d'ensemble, on s'évertua à ramener le même sentiment à tout ce qui pouvait le rece-

74 HISTOIRE DU SYMBOLlSMi::.

voir. A toutes les époques de l'architecture, on le vit donc représenté par de nombreux détails de la maison de prière. Les trois portes d'entrée et les trois fenêtres qui les sur- montent, les trois nefs qui partagent Tintérieur, les trois baies ouvertes à l'orient, les splendides rayons du soleil levant semblent glorifier leur rôle mystérieux, tout atteste ainsi dans l'édifice sacré une intention manifeste de glo- rifier le Dieu trois fois Saint que chante l'éternel Hosanna. C'est par la même raison que l'Évéque, avant de procéder à la dédicace du temple, en a purifié les murs extérieurs par trois aspersions, nouveau baptême qui rappelle celui qu'institua le Sauveur, et qu'il fit porter à toutes les con- trées du monde, au nom des trois Personnes divines. Après ces grandes divisions , on poussa la pensée symbolique jusqu'à la répercuter, pour ainsi dire, dans les détails secon- daires : beaucoup de nefs furent partagées en une triplé travée , les murs latéraux parés d'une triple arcature ; on orna les portes, les fenêtres et les arcades, bouchées ou ajourées, de trilobés ou de trèfles, ces derniers comme sou- venirs maintes fois racontés de l'ingénieuse industrie de S. Patrice, qui, en évangélisant l'Hibernie, expliquait aux païens l'unité des trois Personnes éternelles par la triple foliation de cette plante. 11 n'y eut pas jusqu'à la toiture elle- même qui, partagée dans sa forme générale en trois parties représentant la hampe et les deux traverses de la croix, ne fût encore siu-niontée de trois tours, dont une domine le transsept et deux s'élèvent majestueusement au-dessus de la façade. Ainsi se trouve matérialisé, dans chaque monument chrétien, le dogme fondamental du Christianisme. Par ce plan d'ensemble, tout devient parfait dans la demeure sacrée ; elle est plus digne d'être ouverte à cette triple et adorable Personnalité dont chaque Membre a une perfec- tion égale ; et c'est là, plus que partout ailleurs, qu'il con- vient au chrétien de prier, de méditer ses destinées éter- nelles, et de s'unir, par ses ferventes aspirations, au Dieu qui,

STATUAIRE SCULPTÉE OU PEINTE.— LA TRINITÉ. 75

SOUS les voiles de ce Mystère , lui apparaît incessamment depuis son baptôme jusqu'à sa tombe.

On ne trouva guère avant le quatrième siècle aucune occasion don- des représentations sensibles dont nos pères se plurent à phje d'^pnC^r parer Tincompréhensible Vérité. Il est vrai que les églises ^^ '*^ ^^' souterraines de Rome, Elle ne fut affirmée par aucune image parce qu'on n'y révélait en rien les mystères que les païens devaient ignorer, eurent souvent leur forme de croix et, par conséquent, trinitaire (4) ; mais ce fut surtout quand on vit Tarianisme affronter la croyance commune et menacer la divinité môme du Sauveur, qu'on dut s'ef- forcer d'affirmer la consubstantialité du Verbe, et dès lors dut se développer l'iconographie, qui vint seconder l'ensei- gnement artistique. Il ne suffisait plus d'exposer, avec S. Am- broise, comment la trinité des Personnes se conciliait avec une toute-puissance unique et indivisible (2) ; l'énoncé de la foi théologique, si décisive et si formelle qu'elle fût dans les Pères, avait besoin d'images très-propres à en imprimer la valeur et à la faire passer, par les yeux, dans les esprits les plus grossiers.

Mais ce secours môme pouvait égarer du but en maté- .Tâtonnement!»

... , zi'x »•* j-i'A motivés de Ven-

rialisant la pensée, et c est ce qu avaient cru devoir éviter seignement de<s

(1) Voir ci-dessus^ t. III, ch. i, p. 5.— On ne devine guère comment ce principe manqua aux catacombes, tant de Mystères du Nouveau Testament sont représentés par des symboles deTAncien. Quoi de plus naturel , par exemple , pour exprimer la Trinité que la Réception par Abraham, sous le chêne de Mambré, des trois Anges, dans lesquels tous les Pères ont vu les trois adorables Personnes ? (Oen., xviii, 1.) Mais c'est probablement qu'alors, la doctrine des Pères sur ce fait ne s'étant pas encore énoncée publiquement, on se reportaitplus volontiers vers les motifs d'ornementation purement historiques , et que les Apôtres avaient surtout recommandés par leurs discours ou leurs écrits.

(2) « Ego et Pater unum sumus (Joan., x , 30) ; id est unum sumus lumen, sicut unum nomen. Per lumiuis et nominis unitatem ambo unum sumus, imo Trinitas unum in unitate substantise , sed distinc- tione uniuscujusque Personse. Trinitas distinctionem signifîcat Perso- uarum, unitas potestntem. » (S. Ambr. Ënarral. in psalmo xxxv, opp. t. I, col. 774.)

(

Père» point

sur

7H HISTOIRE DU SY1IB0LI8MK.

ce les premiers Docteurs. Us ne parlaient du dogme qu'en tant qu'il fallait le croire , sans chercher trop à en expli- s. Hiiaîre d». qucr Ics solcnncllcs ohscurités. Néanmoins, quand vinrent les efforts de Thérésie, on comprit le danger de ce silence, que S. Hilaire rompit Tun des premiers avec tant d'éclat, au point de vue de la controvei-sc. Et cependant le grand génie, tout en développant avec les immenses ressources de son esprit si positif et si net ce qu'il faut croire de la consubstantialité des trois Personnes, recule toujours devant les comparaisons symboliques ; on le trouve tou- jours, dans son magnifique livre De la Trinité^ armé du raisonnement, jamais d'aucune allégorie, tant il craint encore , comme il le dit ailleurs, que les types manquant de justesse ne demeurent incomplets à côté du Principe fon- damental (4).— S. Grégoire de Nazianzc, moins scrupuleux en apparence, et pourtant ne dissimulant pas ses craintes de quelques fausses interprétations, essayait de faire saisir le Mystère divin en le comparant au soleil, qui ne fait qu'un avec ses rayons et avec la lumière qui en jaillit; mais il ajoutait que la foi simple valait mieux que toutes les simili- tudes, et il renonçait h s'en servir (2). Toutefois ce système d'abstention ne pouvait durer an delà des premiers essais du symbolisme iconographique. Dès lors que l'architecture prétendit imprimer dans ses constructions la pensée du dogme générateur de tous les autres, le sculpteur et le ip triau-i.- équia- peintre furent excités au même but; rien ne dut paraître

plus naturel, par exemple, que d'inscrire dans une arcade

8. Oréf^uirc Naxijuize.

tlo

Premiers sym- boles : In soleil ,

(1) a Mulla sœpe falluul qucc similîa sunl. Timco auruiu bracteœ quia me fallere pos.«*il înterius; et Uiincn auro simile est quod vide- lur «(S.Hilar., De Synodis, 80, col. 1202Bened.)

(2) a Solein, et radium, et lucem cogitavi : verum hic roetuendum est ne incompositœ naturs compositio quœdam excogitetur quemad- modum ?oUs, et eorum quœ soli insunt... Posiremo itnque hoc mihi consuUissimum visum est, ut missis factis imaginibus illis atque um- bris, ut fallacibus, plurimumque a verilatc remotis, piam ipsc cogita-

lionem fidcmquo mor<iacius retinoani » (S. (îrear. Nnz. Orat. xxxf,

t. I, p. :.7r,.)

STATUAIRE SCULPTÉE OL PEIWTE. LA TKINITÉ. 77

trilobée un triangle équilaléral: celle figure, dont on ne sait pas l'époque originelle, est certainement des plus anciennes cotame étant des plus élémentaires, llien n'était plus vrai, en effet, et ne résolvait mieux et plus simplement Timage de trois Personnes en un seul Dieu qu'une ligure composée de trois angles dans un seul plan; figure, disons-le aussi, dont le caractère mathématique symbolisait parfaitement la certitude incontestable d'un dogme qui est lui-même incontestable aux yeux de la foi.

La fête de la sainte Trinité , instituée au commencement lear d^Teioppe-

mont EU dotiilèiD6

du douzième siècle, dut inspirer à l'imagerie catholique une «lècie, certaine fécondité ; toutefois nos recherches sur les diverses représentations usitées dans TÉgUse ne nous ont rien montré au delà de cette époque, la sculplm'c, nous le savons, s'élança avec la théologie artislique au plus haut degré de sa gloire encore admirée. De cette date, on connaît le bap- tême de Notre-Seigneur par S. Jean, le Christ encensé et assisté par des Anges est surmonté du Saint-Esprit qui plane sur sa tête en forme de colombe , puis contemplé dans un plan supérieur par le Père éternel. Ce travail fait partie du font baptismal de Mousson, en Lorraine (4). Le beau ma- nuscrit d'Herrade , Ortus deliciarum , recevait en même temps, parmi ses admirables peintures, la triple image du Père , du Fils et du Saint-Esprit, assis sur un même siège , représentés sous les mômes formes humaines, et coopérant ensemble à l'œuvre de la création, ce qu'ils expriment par un long phylactère se développant entre les mains de chacun, et portant le texte lisible de la Genèse : Faciamus hominem ad imaginem et similitudinem nostrum (2). Alors cette repré-

(1) Voir Dullelin niLnvmenlal, Xill, 186; XIV, 74. Et celte image n'était pas nouvelle : S. Paulin de Noie, mort en 431 , l'avait décrite ainsi très-expressément :

Pleno coroscat Trinitas Mysterio :

Sut ChrUttts amne, tox Patiis cœlo tonat,

Et per columbam Spiritos Sanctut fiait.

{Epiit, ad Severiim.)

(2; Voir Didron^ Histoire de Dieu, p. 541.

78 uistoirf: du symbolisme.

sentation sous forme humaine datait déjà de trois cents ans, et finit par l'emporter sur les pures spéculations ma- thématiques; mais le cercle n'en continua pas moins son rôle, et on le trouve, au seizième siècle, circonscrivant un triangle dont le Seigneur tient de ses mains étendues les deux extrémités supérieures. Un autre type non moins remarquahle en ce genre orne la charmante voûte du treizième siècle de la sacristie de Sainte-Radégonde, à Poi- tiers.— A Vignory, en dhampagne ,'« le Père et le Fils, barbus, soutiennent chacun d'une main un calice avec rhostie; entre eux, le Saint-Esprit parait sous la forme d'une colombe dont le bec touche au Pain sacré, et l'extrémité des ailes aux lèvres du Père et à celles du Fils. Ainsi s'exprime que la troisième Pei*sonne procède des deux autres, et que la Divinité du Christ est présente dans l'Eucharistie; et, de plus, que la Trinité concourt à établir ce sacrement, chef- d'œuvre de puissance, de sagesse et d'amour » (I). La des- cription est ici aussi fidèle et ingénieuse que l'invention elle-même, et devient une des mille preuves de cette obser- vation toujours vraie, toujours bonne à rappeler que , pour bien comprendre le symbolisme catholique, il faut être imbu de la théologie de l'Église, sans laquelle on restera forcément au-dessous de la science d'interprétation, rortout «u trM- Lc treizième siècle, en s'avançant plus qu'aucun autre dans l'expression iconographique du Dieu unique en trois Personnes, en multiplia les images et, tout en les variant, resta dans l'orthodoxie la plus exacte. L'anthropomorphisme triompha alors sans danger aux yeux du vulgaire, accou- tumé à ne lire que la vérité dogmatique sous des emblèmes enfin parfaitement compris. Les manuscrits, les façades sculptées, les chapiteaux , les clefs de voûte reproduisirent ces formes si diverses, et toujours si éloquentes, soit par trois cercles entrelacés, soit par trois faces d'homme unies

(1) Voir M. l'abbé Godard-SaiDt-Jean, l}ti//«/. monum,, XV, 575.

me.

STATUAIRE SCULPTÉE OU PEINTE. LA TRINITÉ. 71)

entre elles ; et tout cela se compliqua plus tard et se per- fectionna jusqu'au seizième siècle, de manière à pénétrer dans les livres d'iieures de Simon Vostre, après avoir figuré, au quinzième, dans Tornementation des maisons particu- lières. Là on peut voir encore un triple visage, nimbé d'un rayon crucifère, présentant de ses deux mains un triangle terminé à chacun de ses points par un cercle inscri- vant le nom de l'une des Personnes ; ces points extrêmes sont réunis par les branches du triangle se dirigeant vers chaque cercle, et reproduisant, comme sur une triple bande- role, les mots EST ou NON EST, de façon à les faire aboutir, selon toutes les exigences du dogme, à l'un des noms sacrés dont ils déterminant par une proposition absolue la nature et la personnalité : ainsi Pater est Deus, non est Filius ; Fiuus EST Deus, non est Spiritus Sanctus ; Spiritus Sanc- tus est Deus, non est Pater, non est Filius, etc. Par un complément qui perfectionne ici toute Tidée divine, et que motive très-bien l'exactitude théologique, les quatre coins du carré sont figurées ces formules sont garnis des quatre animaux d'Ezéchiel {\).

Mais au miUeu de types si nombreux, et qui prouvaient Abus des mo- merveilleusement la fécondité du symbolisme, on vit naître Jhîques r?prim?i d'autant plus d'excentricités dangereuses, à l'époque de la prétendue Renaissance , que le caprice entrait alors plus hardiment avec l'hérésie dans la théologie. L'art eut à s'en ressentir bientôt, et la foi dut imposer des entraves à ses élans irréfléchis. En effet, ces tètes multipliées jusqu'à trois fois sur un môme corps, ces figures des trois Personnes ren- fermées diaphanement dans le sein de Marie, et beaucoup d'autres imaginations semblables, n'étaient guère propres qu'à donner de fausses idées du plus adorable des Mystères.

(1) Voir Didron , ubi suprà, p. 551. On peut lire avec fruit, pour compléter sur ce sujet toutes les idées que doivent s'en faire les chré- tiens, le livre très-intéressant et très-substantiel du savant et regrettable archéologue.

pnr rÉçlî'îe,

ter.

80 HISTOIRE 1)L SYMBOLISME.

C'est pourquoi le savant pape Benoît XIV, écrivant à un évêque d'Augsbourg qui avait interdit dans son diocèse ces sortes d'images , le loua de son initiative et lui ordonna de poursuivre cette guerre loyale à tout ce qu'une telle ima- gerie avait de dangereux. Il voulait qu'on s'en tînt , dans rimageric religieuse, à ce que l'Écriture autorise par ses récits, qui aéterniînç cf» Aiusl douc, plus dc ccttc tHplc l'acc cutéc sur un seul corps, 2e*qu'i/faur('v!- qu'avalt déjà condamnée Urbain VIII. On peut représenter

le Père par un vieillard à la majesté sereine et grave, comme cet Ancien des jours que Daniel nous montre assis sur un trône porté par des roues de feu, la tète et les vêtements écla- tants de blancheur, entouré de flammes ardentes échappées de son trône, et qui resplendissaient jusqu'au devant de sa face [\). Isaïe lui donne aussi l'extérieur d'une personne royale occupant un trône élevé au-dessus de tous ceux qui forment sa cour (2) . La di fflculté n'est pas la même quant au Fils : il s'est fait homme : l'anthropomorphisme lui est donc très-acceptable ; il peut môme multiplier ses formes selon les attributs symboliques dont il s'est doué lui-môme : il est V Agneau de Dieu, la Lumière éternelle du monde, la Pierre angulaire, le Bon Pasteur, le Poisson mystérieux des eaux du Baptême ; mais, pour peu qu'on soit instruit du sens des symboles et des convenances, dont il ne faut jamais perdi'e le sentiment, le Lion de Juda, qui désigne le Christ dans l'Apocalypse, ne servira jamais seul à le représenter comme seconde Personne de la Trinité : on le confondrait trop faci- lement, par ce moyen, avec le troisième des animaux évan- gélistes. L'Esprit-Saint sera, d'après la même loi, non un jeune homme de grande beauté, comme quelques-uns

(1) « Anliquus dierum sedit : yestinientum Ejus candidum quasi nix, et capilli capitis Ejus quasi lana munda; throDus Ejus flammse ignis; rotœ Ejas ignis accensus.Fluvius igneus rapidusque egredieba- tur a facie Ejus. » {Dan,, v, 9.)

(2) « Vidi Dominum sedentem super solium excelsum et elevatam, et ea quœ sub Ipso eraut replebant templum. » {Is,, vi, i.)

.. /

STATUAIRE SCULPTÉE OU PEINTE. LA TRllilTÉ. 84

Tavaient fait contre toutes les traditions de TÉglise, mais, très-conformémcnt aux Écritures, une colombe^ une flamme de feu, un raijon venant du Ciel (4). On voit, par ces données générales , comment la Sainte Trinité peut composer un groupe très-convenable, et comment le quinzième siècle el le suivant n'ont rien fait de mieu\ ni de plus expressif que d'asseoir sur un trône resplendissant un vieillard véné- rable, tenant de ses deux mains les deux traverses de la Croix le Dieu sauveur est attaché pour nous, et s'unis- sant lui-même à ce Fils par la Colombe divine qui émane de sa bouche, et plane sur la lôte de l'auguste Crucifié. On trouve ce type , remarquable par beaucoup d'effet, dans plusieurs églises ; la sculpture et la peinture l'ont traité avec un égal succès, et nous ne pouvons trop exhorter les artistes à le préférer, au besoin, comme celui qui rend le plus éloquemment toute l'orthodoxie du Mystère divin.

Ce n'est pas que de nombreuses variétés ne soient venues, variété» «om- surtout dans les derniers siècles , diversifier beaucoup la dmTd^ S^\% forme artistique. En 1773, on voyait encore dans une des "***''*"•*•' vingt chapelles de Notre-Dame de Saint-Lô les trois Personnes entourées d'un grand cercle d'or au fond d'azur , formé des anges et des chérubins d'Ézéchiel. Ces trois Personnes y étaient assises , couvertes de chapes riches et ornées. Le Père portait la tiare, pour mieux rendre sa toute-puissance en même temps que sa paternité; sur son genou gauche, il tenait le globe du monde, et bénissait de sa main droite. Le Fils et le Saint-Esprit ont la tôle nue ; ce dernier occupe la gauche du Père et sauve très-ingénieusement les apparences liumaines par la colombe nimbée qui se développe sur sa poitrine. Le Fils était reconnaissablc à sa croix autant qu'aux blessures de son côté , de ses pieds et de ses mains. On voit par jusqu'où l'imagination peut aller sans sortir des

(4) Cf. Billar. Bened. XIV , t. I, p. 562-569 , Romœ, 1746 ; - Mola- nus , IJisioria sirrarum imaginum , Supplem. ad lib. IV , cup. xvi , p. 481.

T. IV. 6

82 HlSTOlRi: l»l SYMBOÎJSME.

règles strictes et sans contrevenir aux défenses canoniques, dont elle ne doit jamais s*écartcr. Mais quoi qu'elle fasse dans ces limites sacrées et infranchissables, elle n'oubliera pas l'emploi des attributs spéciaux à chaque Personne : ainsi , comme nous venons de le >oir, le Père céleste porte toujours le globe symbolique rappelant sa toute-puissance créatrice; an Fils appartient la croix, sur laquelle il nous a sauvés ; la colombe et la flamme indiquent la nature du Saint-Esprit, qui est tout amour. O sont des principes (|ue piM'sonne ne doit ni i^niorer ni méconnaître.

L.» oijiih/«. Mais non moins imporlnnt , parmi les attributs spéciaux

(les iVrsoiuies dixines, est le nimbe, dont nous avons parlé déjà maintes fois (I) , et dont il faut distin^ner clairemcut ici le rôle symbolique et la signification doctrinale. Les sculpteurs comme les peintres de ces derniers temps s\v sont trop souvent trompés; ils ont donné ou refusé sans discernement cet attribut essentiel de la sainteté soit à Dieu , soit aux Saints , qu'il devait pourtant distinguer dans riconoj^raphie afin de la faire bien comprendre et d'v éviter les confusions. Nous allons, au bénéfice des ar- tistes que notre tâche est d'éclaiier ici , poser les principes sur celte question et définir clairement les diverses formes de cet entourage symbolique donné au corps ou à la tète des personnages sacrés, depuis la Trinité et ses trois Per- sonnes jusqu'aux Anges, et aux hommes qui se sont illus- trés par une sainteté reconnue de l'Église.

Lafioire, ou L'idée dc l'éternelle béatitude à laquelle participent les élus de Dieu, et de la clarté qui les environne dans le mi- lieu où Dieu lui-même se complaît en son inaltérable bonheur, a fait entourer ses Saints, comme sa propre Per- sonnalité, d'un gloire circulaire ou, plus souvent, elliptique,

;^1) Voir tout ce qui regarde la siguiGcutioo des couleurs et leur usage dan-; la peinture chrélieune, ci-dessus, t. II, ch. xn; et ce qui regarde le« araioiries et leurs couleurs , au ch. xvi. ~ On en conclura dei principes très-applicables à la présente question.

STATUAIRE SCULPTÉE OU PEINTE. LE NIMBE. 83

laquelle embrasse lout le contour du corps en forme d'a- mande et représente la Majesté divine dans sa plénitude , ou la part qu*y ont acquise ses fidèles serviteurs. On voit déjà que le mot employé dans ce sens comporte avec lui la pensée d'une grandeur méritée par de belles actions et d'une sorte d'apothéose populaire : c'est la même chose , à notre avis , que l'auréole , espèce de nuage léger et lumi- neux qui semble s'épancher autour d'un corps glorifié , mais qui convient particulièrement à celui des personnes déjà en possession de cette béatitude céleste dont on veut amplifler raflirmation jusqu'au dernier terme possible. Le nimbe a quelque chose de plus simple : il est une flamme et comme une couronne qui entoure la tète, qu'il embellit d'un cercle de lumière ou d'un éclat nuageux et transpa- rent , comme le mot nimbus l'exprime assez. Cet insigne se donne plus généralement aux Saints , comme l'auréole à Dieu, sans qu'on puisse bien, toutefois, préciser, à l'aide de règles généralement suivies , quelle théorie scientifique on s'est posée à cet égard. Il semblei*ait , par des exemples tirés des meilleures sources, que Dieu, considéré en lui- même, et abstraction faite de son existence trinaire, ou bien se présentant sous la forme d'une ou des trois Per- sonnes divines, ait été, pour plus d'honneur, paré à la fois du nimbe de la tête et de l'auréole du corps. Mais les ar- tistes nous présentent sur de tels sujets de si nombreuses variantes , qu'on ne peut guère conclure de ce qu'ils ont fait à un système arrêté , le leur s'étaut modifié avec tous, les siècles.

Toujours est-il que l'objet en lui-même est devenu l'in- ,,y»;?'^' ^^^ dispensable attribut de la sainteté , de quelque manière qu'on l'ait donné aux Saints , de quelque genre d'orne- mentation qu'on l'ait cru susceptible. En effet , c'est tantôt un cercle léger inscrit autour de la tête comme une cou- ronne à peine sensible , tantôt des rayons inégaux s'échap- pant de cette tête sans aucune circonférence qui le cir-

nimbe.

54

NISTUIHK Dl SYMBOLISME.

NIrii'**' pnrrô.

AnUquité nlmbo.

du

conscrive ; tantôt Torle rayonne de plusieui's pointes qui varient par leur nombre de 7 à M , non sans intention sans doute. On a fait aussi des nimbes triangulaires , et nous pensons qu'au lieu de Dieu le Père indiqué par Didron d'après une fresque grecque du dix-septième siècle, c*estla Trinité qu'il faut reconnaître dans ce Vieillard apparaissant au milieu d'un nuage , et la tôte ornée d'un triangle rayon- nant de lumière. Sa pose seule, d'ailleurs, penchée vers le chaos qu'il va débrouiller, ses deux bras étendus comme ceux de quelqu'un qui commande sans efforts, indiquent de reste l'action créatrice qui appartient à la Trinité tout entière C|j.

On a vu (les exemples de nimbe carré, servant plus à qua- lifier l'état moral de quelques hommes vertueux et encore vivants que la sainteté proprement dite, qui ne s'acquiert qu'après la mort. C'est une de ces originalités dont l'Italie ne s'est pas assez gardée et qui ont jeté une inextricable confusion dans sa >ie artistique. Nous voulons bien qu'on exprime par cette figure géométrique la terre, dont elle représente la fermeté , et par conséquent la vie présente ferme dans la foi et dans la vertu ; mais ce n'en est pas moins une invention qu'on n'a pas adoptée ailleurs , et qui a sembler de peu de profil. Ce n'est pas ce que nous vou- drions conseiller à l'art sérieux , désireux des bonnes tra- ditions et qui ne perdra jamais rien à les tenir.

Le nimbe était connu des premiers siècles chrétiens, qui l'avaient adopté du paganisme, il n'était pas rare de le voir appliqué aux dieux et aux héros. On le trouve dans les catacombes , mais non à leur époque la plus reculée. Ce n'est guère qu'au qualrième siècle qu'on en remarque les premiers spécimens : c'est ainsi qu'on le voit à l'Enfant Jésus , tenu par sa Mère , dans une fresque souterraine que le chevalier de Rossi attribue à l'époque de Constan-

(1) Voir Didron^ Hist, de Dieu, p. 9.

STATUAIRE SCULPTÉE OU PEIISTE. LK NIMBE.

85

Kimb« oraeiftoe.

tin (\ ) . Plus tard, on inventa une distinction entre les Saints, dont nous savons le nimbe spécial , et Dieu et la Vierge- Mère, à qui furent réservés ou le nimbe crucifère, nommé encore croisé, ou la gloire ou auréole.

Les trois Personnes de la Trinité se parent également du nimbe croisé, comme ayant coopéré toutes à Tœuvre delà Rédemption. Pour Elles, ce nimbe a plus ou moins d'élé- gance, la croix en est plus ou moins ornée avec goût, selon Tépoque elle est prise, et sa simplicité, qui dure jusqu'à la fin du onzième siècle, se change, aux douzième et treizième, en riches accompagnements de perles byzantines, de bro- deries, de franges et de petites arcatures continues. Tout cela s'embellit encore de vives couleurs. Marie a aussi son privilège, qui lui donne, comme à Dieu même, un nimbe pour sa tête et une auréole qui enveloppe son corps imma- culé. Nous dirons de quelle lumière doivent s'illustrer les autres Saints, en parlant tour à tour des titres qui compo- sent la hiérarchie hagiographique; mais ici, et pour ce qui regarde le nimbe, il faut bien que nous indiquions aux sculpteurs, et surtout aux peintres, à quelles règles ils doi- vent se conformer sur ce point pour ne pas trahir les tra- ditions conservées par les meilleures époques de l'art chré- tien .

Et d'abord, entendons bien que, malgré l'absence de ce

^ ^ derena indiipon*

symbole dans un certain nombre de monuments anté- ««we à l'ha^ioio-

^^ gie artistique.

rieurs au onzième siècle , on ne doit plus le négliger, à quelque date que se rattache l'œuvre composée. Aujour- d'hui, ce serait une faute de rompre avec un usage tant de fois séculaire et qui dans toute représentation sacrée doit distinguer des personnages du monde ceux que l'Église a honorés d'un titre imprescriptible et essentiel. Puisque, d'ailleurs , selon que nous l'avons établi , les fi'esques ro-

UsAgeda uimbo,

(i) Voir Rossi , Imaginex spledas Deipara' Vfrfjinis in rœmeifriis suhterranfis depirt^, t. T, in-f", Rome , 1862.

Utatoir* de »« ■larebe •éexdmln

86 HISTOIRE bl SYMBOLISME.

maine> nous en odreiit d'irrécusables spéciaieiis ; puisque, il manque, on Ty voit remplacé par des couronnes laurier tenues |>ar des anees sur la télé de deux martyrs, ou par une seiil^ qui semble descendre du ciel entre les images de S. Pierre et de S. Paul T, on aurait mauvaise prâce à nier l'intérêt que les premiers temps du Chris- tianisme attachèrent à ce moyen symbolique. On remploiera donc toujours, en suivant ainsi les données certaines dont on ne peut contester le respect absolu, et généralisé au moins depuis le septième siècle, car c'est alors que se fit le mouvement décisif qui tendit de plus en plus à Padoption du nimbe, et qui fit bientôt observer dans son usage des variantes plus réfléchies et mieux motivées que Didron n*a paru le penser '2). A partir de ce temps jusqu*au douzième siècle, la pein- jMq«'Mx temps ture nous donne des nimbes circulaires de très-mince

de déeftdeace :

i>9 qmmuiimti %u api>arence, et à travers lesquels on semble a\oir voulu mé-

nager la vue des objets : c'est pn»S4]ue diaphane, et fait évi- demment pour exprimer celte atmosphère lumineuse qui représente très-bien la suriiatunilisation de la pensée des Saints. Olle méthode, (|ne la sculpture ne pouvait pas reproduire , se traduisait au moins sous le ciseau par un

(1; Voir Aringhi, R'>ni. mht'.y ubi sUiuà; puis l. 11, p. 40.;, ijTidj t)66, et bien ailleurs.

(2) hidron , lUst d^ iHeu , p. 78 , cite, comme une preuve du peu d'importance du nimbe pour Ws artistes , un manuscrit de la biblio- thèque Itichelieu du neuvième au «'nzième siècle, dit-il, une niéuie miniature offre S. Chry^iuthe avec uu nimlie dont S** Daria est dé- pourvue. Il e3t clair qu'à cette époque ce put être un oubli, et qod uu système qui porterait avec lui une inexplicable contradiction. Le m^iue auteur indique à uit'nie source le Christ au nimbe crucifère, et les Apôtres qui Tentourent ornés Je nimbes orlés garnis d'une légère bor- dure, pendant qi\e d'autres Saints n'ont qu un simple disque. T<Mit cela nous parait plusiationnel qu'un savant archéologue. La croix timbrée à la tète du Christ lui est particulière ; l'orle donné aux Apôtres dis- tingue leur couronne de celle des autres moins élevés par leur rang : quoi d'élouuant ? Nous engageons beaucoup à observer celle diffé- rence, dont on ne peut tenir conqilc qu'au protil du ^ymboli»me| et î»nns» aucun préjudire d'aucune r-'^gle artistique.

STATUAIRE SCULPTÉE OU PKliNTE. LE NIMBE. 87

cercle d*ample dimension , et d'une assez grande légèreté

pour s'associer à ce que le pinceau donnait aux fresques et à la détrempe. Ce fut le contraire quand la statuaire du au doiuième m douzième au quatorzième siècle se fut mise à envahir avec ** une ambition si favorable toutes les surfaces de nos plus beaux monuments. I/architecte fit donner à ses statues des disques nécessairement opaques, moins larges parce qu'ils se fussent gênés mutuellement dans les groupes de per- sonnages qui devaient les porter , et parfois , pour plus de solidité, taillés en perspective derrière la tète, dans la pierre qui leur servait de fond. A Paris, à Chartres, à Poitiers, à Amiens, c'est ainsi que nos plus belles cathédrales ont vu procéder leurs sculpteurs. Par entraînement , les mini^i- tures, comme les grandes pièces murales, n'eurent plus que des nimbes épais, dont la transparence fut cependant quel- quefois ramenée aux dispositions mieux senties des âg<»s précédents, quand le peintre put les contraindre , sous les efforts de sa touche plus docile, à exprimer des délicatesses devenues impossibles sur la pierre. C'était donc , toujours autant que la main humaine le pouvait, l'intention de figurer une lumière, une vapeur éthérée et imbibée, pour ainsi dire, de l'atmosphère divine, qu'on avait gardée cl maintenue. Ce mérite reste à l'art gothique, môme pendant la période du quatorzième siècle, Tcstliétique dépérissait à vue d'œil ; et néanmoins il faut noter la remarquable exception qui se fait alors parmi les fidèles adeptes de cette importante tradition. Van Eyckfl'un des chefsde l'école hol- landaise, semble, dans son admirable Adoration des mages, s'abstenir du nimbe, comme par un parti pris.

Cependant,au quinzième, on entre dans les étrangetés im- do quinzième au posées au style architectural, dans certaines extravagances *^ °*** relatives quant à la confection du nimbe : il devient une véri- table coiffure dont les perspectives capricieuses se plient , par une sorte de dissipation, h tout ce que la vie artistique reçoit alors d'hétérodoxie mondaine. Alors, cependant , les

88 IIISTOIHF: Dl SYMUOLISMK.

peintres qui conservent le sentiment chrétien , et quel- ques verriers encore inspirés par le passé, continuent à leurs saints la possession d'un nimbe digne, et d'autant plus convenable que partout il est doré par le fond, et re- produit mieux ainsi la pensée primitive: ainsi le voit-on dans ]es belles fres(|ues peintes à Saint-Marc de Venise par Fra Angeliro, dans la salle du Cliapitre ; ainsi figure-t-il dans les vitraux légendaires du monastère de Luna, en Hanovre. Mais le seizième siècle, surtout, se plut à manifester, en (*ela comme (m toute autre chose, cet esprit d'indépen- dance qui devait, à la suite du protestantisme, renvei^ser toutes les règles faites. Ce que les beaux siècles du symbo- lisme avaient béni et pratiqué, il le méprisa, il le renia, et, jusque dans les plus belles et les plus recherchées des productions artistiques, il donna par tous les côtés dans le paganisme des anciens : dans ce dédale, on vit le nimbe se perdre presque toujours. C'est à peine si, en quelques scènes de la vie apostolique, on voit le Sauveur nimbé d'un simple disque, très-souvent dénué de sa croix, au milieu (PApùtres ou de Saints qui ne se distinguent pas môme de la foule par cet appendice, dont le peintre ne semble pas avoir senti le besoin. Raphaël, qui n'y manque pas tou- jours, s'en abstient cependant trop souvent ; Michel-Ange n'est pas plus scrupuleux; Léonard de Vinci l'omet dans une de ses Sainte Famille , et le donne à la Vierge en- tourée de S'« Catherine et de S'» IJarbe, qui ne l'ont pas. Plus tard, on doit reprochef le même oubli à Gorrége, aux deux Carrache , à Hubcns , à Lebrun , h Poussin lui-même si philosophique et si sensible. Murillo n'en use jamais. Aussi peut-on facilement observer que le mépris de cette loi retombe sur la plupart de ces œuvres comme une sorte de malédiction : on y sent le maléi'ialisme de si loin qu'on les aperçoit, et l'art chrétien s'est fourvoyé dès lors qu'il s'est avisé de rapetisser rimajîe d'après laquelle l'homme a été créé.

STAT. SCULPTÉE Oi: PEINTE. COULEURS SYMBOLIQUES. 89

Les artiste?, qui ne doivent pas ignorer dos conditions du cooieurs à don- nimbe aux différents âges dont ils traitent les travaux, ne «aon îe« person* peuvent négliger , par conséquent , de l'étudier dans les Sn^rlppUqS"* iconographies spéciales, toiles que les manuscrits h minia- tures, les vitraux et les sculptures de bois ou de pierre, qui ne manquent pas dans nos vieux monuments. Ils n'oublie- ront pas non plus quelle application l'on doit faire au nimbe ou à l'auréole des couleurs symboliques, dont nous avons traité aux douzième et treizième chapitres de notre première partie. A quelques exceptions près , et assez rares , on voit ce signe d'honneur se colorier, dans la plupart des pein- tures, de la même teinte que prend Tune des parties prin- cipales du vêtement, et l'on reconnaît toujours, par cette règle môme, qu'une intention symbolique se rattache, par le souvenir d'un attribut principal, au personnage dont on s'occupe. Ce principe est aussi infaillible qu'il est simple, et sert beaucoup à faire reconnaître ce personnage dans l<*s scènes variées d'une légende. Nous aurons occasion iTénoncer les couleurs diverses convenables aux nimbes, quand nous parlerons en particulier des Saints auxquels on devra les donner.

Après ce premier ornement de notre hagiographie, couieuw à don- nous avons à parler des costumes exigés par la tradition et dessainu, «eion

j ..... , , . leur caractère et

que doivent, revêtir les nombreux personnages qui appar- leur wërarcwt, tiennent à la hiérarchie catholique. Sur ce point encore, nous renvoyons à ce qui est exposé, au treizième chapitre ilu premier volume de cet ouvrage , pour Notre-Scigneur, pour la Sainte Vierge et pour les martyrs. Le chapitre qui précède cehii-là établit les rapports entre le blanc et Dieu, soit considéré comme Père, soit comme étant le Fils ou le Saint-Esprit, ou enfin l'union des Trois, qu'on appelle la Sainte Trinité ; toutes les autres couleurs y sont notées avec leur spécialité, et rediront aux peintres comment leurs pinceaux doivent habiller et nimber les anges, les prophètes, les palriardies, les apùtres,' les vierges el les

I

t*0 HISTOIRii: Ut 8YIIBOUSIIK.

confesseurs. Observons d'ailleurs, pour simplifier ces données, qu'on trouve un guide sûr pour le choix des cou- leurs dans la règle adoptée par TÉglise quant aux pare- ments du prélre ou de Tautel aux fêles de chaque Saint particulier. C'est encore un principe dont nous avons traité, en même temps que du sujet qui nous occupe, aux endroits précités, on disant la signification et l'origine sym- boliques de ces couleurs. r*uxà*doMc?l"ux -^'^^^ d'autres attributs sont donnés à quelques Saints ; il Saints; y gjj ^ ^^ géuéraux, qui se rattachent à tous ceux du même

titre, et de spéciaux, qui ne s'appliquent jamais qu'à cer- tains d'entre eux : c'est ainsi que la palme verte va aux martyrs de l'un et de l'autre sexe, et même aux simples confesseurs , parce que le Psalmiste a dit que le juste fleu^ rirait comme le palmier (^} ; mais alors nous voudrions qu'on ajoutât à cette branche de l'arbre la fleur, qui en ferait une signification plus précise. Le lis convient aux vierges, le phyiactèreaux prophètes, le livre ouvertou fermé au Sauveur et aux apùtres , fermé aux docteurs et aux abbés chargés, comme eux, d'enseigner la doctrine; il en est de même des abbesses, qui tiennent souvent le livre ou recueil de leurs règles monastiques, surtout quand elles sont fondatrices. Au reste, ce symbole de la science n'exclut pas les autres symboles qui caractérisent plus nettement telle ou telle vocation. Les Apôtres seront donc distingués entre eux, tout en portant d'une main le livre obligatoire, parle signe spécial de leur martyre, qu'ils ont tous subi, signe qui le* dispf*nse de la palme, laquelle, tout en trouvant place sans inconvénient dans un grand tableau, deviendrait souvent

(l)(cJustus ut paliiiaflorebU,— sicut ceJrus LibaDimultiplicabilur. » v7^5., xci, 12.) Ce serait aus^i une raisuu pour remplacer liès-conve- naMeiuenl aux ï^a'nls de col!e (alégoiie la palme par une branche de cèdre*, car, tous les aUrihuts étaut choisis pour les Saints d'après rÉcrilure ou leurs ié^eudcs propres , rieu u empêche qu'ils puissent bien s'accompagner n'uu objet qui le:» distingue aux regards de tout» «eux qui auraient avec eux quelque trait de ro??emblance.

STAT. SCULPTÉE OU PEINTE. ATTRIBUTS DES SAINTS. 9<

une surcharge embarrassante dans une suite des douze per- sonnages groupés, comme on les voit en maintes sculptures monumentales. Ainsi encore le livre ne doit pas être systé- matiquement refusé aux simples solitaires, représentés, dans leur ermitage, assis sur un roclier; ils y méditent alors les saintes Écritures, comme S. Jérôme, qui se retrouve avec son caractère d'érudition, comme la Sainte Vierge elle- même, qu'on suppose, au moment de l'Annonciation, avoir été surprise dans la méditation du passage d'Isaïe relatif à la famille de Jessé (4).

N'omettons pas, pour en finir sur ce livre attributif, de faire observer qu'en certaines rencontres il peut être d'un gitind secours pour caractériser dans l'iconographie un Saint peu connu et qui n'aurait pas d'attribut particulier. Ainsi beaucoup d'évéques devenus les patrons d'églises paroissiales n'ont qu'une légende assez obscure et dans laquelle on ne trouve rien de spécial qui désigne leur image à l'attention des fidèles. Comment la leur signaler? Outre leur attribut général , donnons-leur un livre sur le plat duquel se lise le titre d'un de leurs écrits. C'est ainsi qu'à l'église de Saint-Fulgent, en Vendée, nous avons fait repré- senter dans un vitrail du sanctuaire le Saint patron revêtu de ses habits épiscopaux, et sur le livre qu'il porte de la main droite on lit ces paroles : Fnlgentu episcopi epistola ad Vic- forem contra Fastidiosum, On ne peut s'y tromper, et tout sert à distinguer le Saint de tous ceux qui auraient eu le même caractère que lui, et qui n'auraient certainement pas écrit le même ouvrage.

Alais, outre l'attribut principal donné par rimagination à »«»«•« p»" •?«-

... ., ., cJaux à chacun.

ces divers personnages, on leur doit encore 1 attribut secon- dai re, pour les faire distinguer de tous les autres qui auimientle même rang dans la hiérarchie sacrée. Il est rare

C i w Ëgredietur Virgo «le radice Je? se, et tlos de radi<*»' eju?» asreiidel

^2 HISTOIRE Dt SYMBOLISME.

qu*oii peigne S. Benoit sans le corbeau qu'il nourrissait, et qu'il avait rendu obéissant (4); S. Antoine sans le pourceau dont il guérissait les maladies; S^* Agnès sans Tagneau dont elle porte le nom accommodatice ; S^ Marguerite sans la roue à dents aiguës qui fut instrument de son martyre, et ainsi de mille autres. On ne peut se dispenser de con- sulter sur tous ces détails les livres compétents écrits jusqu'à ce jour depuis le commencement du dix-septième siècle, abondent les renseignements que nous ne pour- rions introduire ici sans ajouter plusieurs volumes à cet ouvrage. Qu'il nous suffise de citer les Vies des Saints de Kibadeneira, les Annales archéologiques de Didron et son His- toire de Dieu, deux livres pleins de documents, mais auxquels manquent toujours des tables analytiques, sans lesquelles les meilleurs traités restent trop souvent inutiles ; le Guide

({) Ce corbeau, dont parlent J. de Voraginedana sa Légende dorée et S.Grégoire dans la Vie de 5. Btnoil, a maintenu ses droits dans les monas- tères bénédictins^ il est rare qu'il n'apparaisse pas dans ravant-cour sous le plumage d'un de ses semblables, apprivoisé par le Frère portier dont il reçoit sa nourriture journalière. On pourrait y yoir aussi une allu- sion aux épreuves que le démou lit subir en maintes rencontres au saint Patriarcbe de la vie solitaire en Occident, car cet oiseau est l'image symbolique du démon, comme on le voit dans tous les mystagogues. k cause de sa couleur noire, de sou amour de la chair corrompue^ et de sou empressement, quand il trouve un cadavre, à lui percer les yeux pour en dévorer laccrv lie. Ainsi le démon aveugle l'Ame, trouble Tintel- ligence, et se délecte de la corruption qu'il y a mise. Ces deux raisons, mais surtout la première, pcuveut donc expliquer pourquoi les anciens iconographes manquent rarement d'accompa^rucr S. Benoit de son cor- beau. On y ajoute même volontiers une clochette brisée, en sonTenir de celle qui, servant à avertir le Saint de l'arrivée de son pain que lui apportait dans son désert un moine du voiriuuge, fut un jour cassée pnr le démon, qui ne cessait de le vexer.— Pour ne rien oublier du cor- beau, disons, avec tous les hagiographes, que S. Benoit en avait élevé . un devenu tellement docile à ses ordres qu'uu jour il lui fit emporter bien loin, et en un lieu oA personne n'en pourrait souffrir, un pain empoisonné qu'on avait donné au Siint dans une intention criminelle. On sait que S. François d'Assise avait reçu le même privilège de faire obéir les oiseaux, et les Bollandisles racontent un fait semblable dans :»a Vie , au 4 nrtnhrr , comme celui dont nous parlons, an 2! mars. r.f. enoore le P. Cahier, Carnrtéristiqurs drs Saints, t. I.

•t" l'aposroifit.

STAT. SCULPTÉE Ot PKIMTË. KUDnÉ DES HEDS. 93

de la peinture du moine Théophile, dont nous avons souvent parlé ; le Bulletin monumental^ que nous avons doté d'une ample table pour ses vingt premiei-s volumes, et enfin les Caractéristiques des Saints^ venus en dernier lieu, le savant P. Cahier a résumé toute la question en deux volumes in-4^ et donné en cela une heureuse suite au texte si plein d'érudition qui élucida les Vitraux de Bourges, des- sinés par son habile et regrettable collaborateur le P. Martin. Ce n'est pas que, dans tous ces livres , on puisse approiiver sans restriction la méthode de procéder, l'exactitude doctri- nale et la sûreté des vues;mais on suppléera par eux à beau- coup d'incertitudes, et la lumière se fera sur quelques-unes de leurs obscurités par les controverses qu'amènera tôt ou lard l'analyse de leurs opinions.

La nudité des pieds est encore un objet de grande impor- oh^«.rvatloninr

,,...,«, 1 *• liiriU(lilHde«pled««

tance que lartiste s efforcera de pratiquer pour ses images comme «.ymboie

avec une scrupuleuse observance des principes convenus.

Tous les archéologues tombent d'accord sur la différence à

établir, quant à la chaussure, entre les personnages sacrés

qui doivent la prendre ou s'en abstenir. 11 ne s'agit pas ici

de se conformer à l'histoire évangélique ou ecclésiastique,

en dépit de l'abbé Pascal, qui murmure sans le comprendre

contre un usage immémorial dont l'origine est toute dans

une pensée symbolique (<) : nous parlons simplement d'une

règle adoptée il y a seize cents ans, et contre laquelle il n'est

plus temps de prescrire. Cette règle veut que les pieds nus

soient toujours donnés à Notre-Seigneur,à S. Jean-Baptiste,

(1) Cf. Tabbé Pascal, Inslitvtions de Vart chrétien, 1 , 95, ch, vin. C'est un parti pris chez cet auteur , qui se serait moinâ égai é avec un peu plus déjugeaient, de ne s'attatber qu'au naturalisme dans les ques- tions de ce genre. H est donc souvent un très-muuvais guide, dont il faut se méfier, et qui jetterait en beaucoup d'erreurs les peintres, aux- quels on ne peut trop recommander de choisir d'autres conseillers. Ses Institutions ont été sévèrement et justement critiquées dans une suite d'articles dus à la plume exercée de Dom Renon, et qu'on peut lire aux tomes II et Ul de la Revxie de Vart chrétien.

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1)4 HISTOIRE DL SYMBOLISIIK.

aux Ân^es,aux Apôtres, en vertu de ce texte d'Isale : « Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent le bien, qui prôchent la paix (I)! » On voit souvent, dans lesiniagesdes catacombes, le Sauveur chaussé de sandales attachées par des bandelettes ; mais en cela il représente tantôt Daniel, tantôt Orpjiée ou Apollon, et rien de plus naturel que de leur donner le costume des'^nciens Grecs, qui se complétait ainsi. Ces pieds, d'ailleurs, restaient assez visibles pour ne pas trop conti*arier le sens du Prophète; mais, h&tons-nous de le dire, ce sens, on n'y songeait pas encore; ce ne fut qu'au quatrième siècle qu'on s'attacha à symboliser ainsi les pieds du Sauveur, d'après S. Méliton, qui appliqua l'un des premiers aux prédicateurs apostoliques la prophétie du fils d'Amos (2y. Les commenlîiteurs de ce premier écrivain n'ont pasman((ué, lesquels confirment tous, par de longrues et nombreuses dissertations, la pensée mise par eux en honneur, de sorte que tout l'art du moyen âge en est devenu tributaire, et qu'à ses meilleures époques on se serait bien gardé d'y contrevenir. Ou comprend qu'une ibis donnée à Jésus-Christ , cette attribution dut passer à ceux qui eurent à remplir, comme Lui, la môme mission pour le salut des hommes. Les Anges ne sont-ils pas propre- ment des envoyés ( &yUkoi , àyfixxuj ? le Précurseur ne vient-il pas prévenir d'une nouvelle qui apportera la paix aux rivages du Jourdain? les Apôtres n'ont-ils pas reçu un ministère de prédication ? Les pieds nus, insignes de toutes ces œuvres, doivent donc symboliser les Disciples aussi bien que le Maître, à l'exclusion de tout autre. Il n'y a qu'une double exception dans tout l'ancien Testament : les pieds nus y sont donnés au prophète Isaïe et à Moïse parce que celui-ci avait reçu ordre de se déchausser pour

(1) « Quam pulchri super montes pedes annuntianUs et prœdicaoUd pacem, auDuntiaDtia bonum, praedicantis salutem ! » {Is., LU, 7.)

(2) Cf. S. MeUtoiiis ClavU.i, U, p. Lxvu, 42, 35 ot 262 : cela est plein de textas des Pères et des interprètes.

STATt'AlRK 8CULFTÉK OU PKINTK. LES SIBYLLES. 95

monter sur l'Oreb, Dieu lui apparul dans le buisson ardent, et que celui-là parcourut pieds nus et dépouillé de ses vêtements les rues de Jérusalem pour prophétiser plus sensiblement la captivité dont le peuple était menacé. On voit que cette particularité retrace un fait de la vie de ces grands hommes, qui, d'ailleurs, ont toujours des attributs spéciaux très-capables d'empêcher qu'on ne les confonde avec tout autre qu'eux.

On voit quelle faute ont commise beaucoup de peintres et de sculpteurs soit en chaussant les images à qui les règles symboliques refusent une chaussure, soit en la refu- sant à celles qui doivent l'avoir. Des artistes habiles , si on les considère au point de vue de la composition et de l'exé- cution , se sont égarés jusqu'à donner des pieds nus à la Sainte Vierge et des souliers aux Apôtres : c'est ainsi qu'on on voit dans des toiles modernes, et en des verrières aussi mal conçues que pauvrement exécutées. Ces égai*eraents sont impardonnables, et prouvent combien il faut étudier sérieusement les sujets qu'on s'avise de traiter, et les envi- sager sous leur aspect symbolique, non moins important que celui de la liturgie et de l'histoire. Sous tant de rap- ports, on n'aura jamais rien de mieux à consulter que les miniatures, les fresques ou peintures murales, et les vitraux des treizième, quatorzième et quinzième siècles.

Avant de terminer sur ce qui regarde les attributs, nous l^h dbyiiM; ne pouvons oublier ceux que revendiquent les sibylles, et nous devons dire tout d^abord ce que furent ces femmes illustres, dont les noms se retrouvent si souvent dans les écrivains des deux périodes extrêmes du Christianisme.

Quoiqu'on en ait beaucoup disserté, on n'a que de vagues ^^J®"' *«»*orft^ indications sur leur origine, sur leur nombre et sur leur oinme. rôle dans l'antiquité. On s'accorde à croire néanmoins qu'elles remontent aux premiers âges du paganisme ; que certaines même lui seraient antérieures, ayant vécu du temps des Patriarches ; qu'elles furent des prophétesses

I

^6 HI8T01KL Dl SVMBOLiSMK.

célèbres, et que, sans trop savoir à quelles époques diffé- rentes, elles mêlèrent à leurs oracles, plus ou moins vrais, des vérités qui firent présager le Ciirislianisme par des traits évidemment relatifs à la personne du Sauveur. C'est de ces propliéties chrétiennes, assez croyables à qui se rap- pelle celles du faux prophète Balaam, que s'emparèrent pour leur exégèse certains Pères des quatre premiers siècles de rÉglise. Ils en devaient sans doute la connaissance aux écrits de Varron, d'Ëlien, de* Solin, d'Ausone et de beau- coup d'autres, et sans doute aussi à dos traditions que ces auteurs conservaient sans y attacher la même importance. N'omettons pas d'ailleurs que l'historien Josèphe, qui don- nait, à la fin du premier siècle, ses Antiquités judaïques, cite (^) des vers de la Sibylle (qu'il ne nomme pas) ; il les accepte comme une vieille tradition généralement répan- due sur la construction de la tour de Babel et la confusion des langues. Cette autorité prouverait très-bien, contre Voltaire, son copiste Jaucourt, et d'autres oracles de V En- cyclopédie voltairienne, que ce ne sont pas les chrétiens du onzième siècle qui s'amusèrent à inventer les sibylles pour Comment les le bcsoiu dc Icur polémiquc (2). Quoi de plus raisonnable

(1) Liv. I, ch.iv, édit. Buchon, in-8o, 1858.

(2) Voir Encyclopédie Aq Diderot, in-i», t. XXXI, sibylle. Noua ne pouvons négliger de signaler à ce propos une intéressante preuve de la droiture de ces fameux eucyclopédistes. ns avaient accaparé dans l'ubbé Bergier un excellent prêtre, homme de bonne foi, qui se laissa persuader qu^en leur donnant les articles de théologie catholique pour leur coupable compilation il y prendrait toute la place que n'oc- cuperaient p:is du moins leurs impiétés systématiques. On peut voir comme il s'était trompé, en observant que les articles les plus saillants, tels que celui des sibylles, étaient élagués de son travail et écrits à part de la main des adeptes les plus éprouvés. On peut comparer ainsi ce que Bergier a dit sur ce sujet dans son Uictionnaire de Ihé.'logie (qax n'est guère que \n reproduction de ses trois volumes de V Encyclopédie méthodique), à l'article qu'en a fait le chevalier de Jaucourt. li n'en fut pas autrement du mot magii:, que nous avons vu reproduit na- guère, et mot à mot, dans un prétendu journal liltéraire , sous la signature d'un rédacteur qui s'attendait peu à être pris sur le fait. Et voilà comment la secte dite phihsophiqve ménageait depuis c«nt ans

STATUAIRE SCULPTÉE OU PEINTE.— LES SIBYLLES. 97

aux chrétiens que d'invoquer en faveur de leur relidon des p*w« o»t adopté

lenn piophétiei.

témoignages également admis par les Juifs et par les païens, et dont le texte était en partie conservé à Rome sous la garde même du Sénat ? Aussi les Pères n'hésitèrent pas à les citer dans leurs controverses. Historiens, comme Sozo- mène et Euscbc ; apologistes, comme S. Justin, Athénagore et autres, ne s'en firent faute. Lactance et S. Jérôme parlent de leurs vers prophétiques. Ce dernier attribue la grâce qu'elles reçurent d'annoncer l'avenir chrétien à leur amour de la virginité, qu'elles gardaient religieusement. D'autres, avec ces graves auteurs, durent admirer comme, si long- temps avant le Sauveur du monde, s'étaient divulguées sur sa venue des révélations aussi précises. S. Augustin cite, comme de l'une des sibylles, cette phrase bien connue dont le premier mot commence par une initiale qui, réunie aux suivantes, forme les mots grecs signifiant : Jésus-Christ^ Fils de Dieu, Sauveur (4). Et s'il est vrai, comme il le parait, que

à la France et au monde les effroyables catastrophes qui la précipitent encore sous la hache de ses bourreaux. On peut lire avec plus de fruit dur cette question le travail de MM. Jourdain et Duval : Les Sibylles de la caUiédrale d'Amitns, iu-8<», 1846 ;— la Dissef talion du P. Grasset^ in-i2, Paris, 1684, le docte jésuite prouve très-bien contre les protes- tants la réalité de cette tradition; un Métnoire de M. Tabbé Barraud dans le Bullelin du Comilé des arlsel monuments, i. W, p. 443^ Paris, 1846 ;- Noël Alexandre, Disserlalion xxii, dans son Hist, ecclés., sect i; Le Guide de la peinture, par Didron et Durant, p. 152 et suiv., in-8% Paris, 1 845 ;~ plusieurs articles dans les tomes III, IV et XI de la Revue de Varl chrétien; et, pour le côté mythologique , outre le IHction^ naire de la fable de Chompré ou de Noël, le mot sibylles, dans la partie mythologique de la Biographie universelle de Michaud, due aux ftavantes recherches de M. Parisot^ que nous avons cité maintes fois tlans ce livre.

(1) Voir ce que nous avons dit sur le mot txOu;, ci-dessus, t. II, p. 18. Ajoutons-y la phrase consacrée dans la langue grecque , afin de rendre ici très-sensible la traduction qu'il en faut faire :

*IriaoO; Xpioro; , ©wO Tîo'ç , lu-nip. iuM Chriituâf de Dieu t'iU^ Sauveur, Jésoi-Christ , Filk de Diea, Saureur.

On voit qu'en réunissant toutes les majuscules de chaque mot ou reproduit le mot 'lxeT2 {ictus), que les chrétiens avaient pris comme ligne de reconnaissance.

T. IV. 7

98 HISTOIRE DU SYMBOLISME.

la théologie sibylline se trouvait d'accord avec la nôtre sur des points essentiels, tels que le monotliéisme, les attributs divins, la Trinité , l'immortalité de Tâme, et le mépris des idoles, comment les prédicateurs de la Vérité évaugélique ne s'en seraicnl-ils pas fait autant d'arguments contre le polythéisme, l'idolâtrie et les autres erreurs toujours si net- tement réfutées par des raisons dont leurs adversaires ne doutaient pas ? L«w r6ie ar- Aussi voyous-uous CCS témoius