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JOURNAL ASIATIQUE

NEUVIÈME SÉRIE TOME XV

JOURNAL ASIATIQUE

RECUEIL DE MÉMOIRES

D'EXTRAITS ET DE NOTICES

«liLATlFS À L'HISTOIRE, À LA PHILOSOPHIE, AUX LANGUES ET À LA LITTÉRATURE DES PEUPLES ORIENTAUX

ItÉDlOB

PAR MH. BARBIER DB HBÏNARD, A. BARTH , R. BASSET

CHAVANNES, CLBRHONT - 6ANNBAD, DROUIN , FEER, HALBVT, HASPERO

OFFERT, RUBENS DUVAL, E. SBNART, ETC.

ET PUBLIÉ PAR LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE

NEUVIEME SERIE TOME XV

PARIS

IMFIMMERIE NATlOîNALE

ERNEST LEROUX, EDITEUR

ROE BONAPAIITE, îS

M DCCCC

JOURNAL ASIATIQUE.

JANVIER-FÉVRIER 1900. LA LÉGENDE

DE SATOK BOGHRA KHAN

ET L'HISTOIRE,

PAR

M. F. GRENARD.

Dans le troisième volume de mon ouvrage sur la mission Dutreuii de Rhins, j'ai déjà exposé succinc- tement cette légende d'après un résumé turc assez mal fait et inexact. Le manuscrit complet que j'avais envoyé à l'Académie des inscriptions me permet aujourd'hui de donner de cette légende une version plus précise. Je serai d'autant plus bref, que mon manuscrit est semblable à celui dont Shaw a publié et traduit de nombreux extraits dans son livre : A sketch of the larki langaage as spoken in Eastern Tur- kistan. Il n'en diffère que par quelques détails de style qu'il n'est intéressant de relever ni au point de vue de la grammaire ou du vocabulaire, ni à celui du sens, sauf en un passage que je citerai en son lieu

0 JANVIER-FEVRIER 1900.

Ce manuscrit, copié en 1889 sur un original de la seconde moitié du xvii^ siècle, compte 1 35 pages et est divisé en trois parties. L'auteur raconte dans la première partie Thistoire d'Aboui-Nasr Sâmânî, dans la deuxième celle de Satok Boghra Khàn , dans la troisième celle des successeurs de Satok. Pour plus de commodité et afin de n'avoir pas à répéter deux fois les mêmes choses , j'incorporerai le résumé de la première partie dans celui de la deuxième.

Dans la nuit Mouhammed, l'envoyé de Dieu , monté sur le monstre ailé Bourâk, fut ravi dans les cieux, il aperçut parmi les figures glorieuses des prophètes un personnage qu'il ne reconnut point.

Il demanda à l'ange Gahriel quel était ce pro- phète et l'ange lui répondit : u Ce n'est pas un pro- phète; c'est l'esprit du saint sultan Satok Boglira Khân qui doit descendre dans le monde mortel 333 ans après que vous l'aurez quitté et qui fera en- trer le Turkestan dans le giron de votre religion. » Mouhammed fut saisi d'une joie infinie, et, revenu sur terre, il pria chaque jour pour le futur propa- gateur de la foi. Ce que voyant, ses disciples lui demandèrent de faire paraître à leurs yeux l'esprit de celui qui devait allumer la lampe de l'islam dans le pays 'des Turcs. Cédant à leurs sollicitations, le Prophète se mit en prières , et hientôt quarante ca- valiers coiffés de bonnets à la turque, revêtus do leurs armes et montés sur des pur sang au front noir, s'approchèrent en saluant. C'étaient les esprits de Satok Boghra Khân et de ses compagnons. Parmi

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHÀN. 7

eux se trouvait Aboul-Nasr Sâinànî , que Dieu avait marqué pour guider le sultan des Turcs sur le sen- tier des justes.

Lorsque le temps fixé par la volonté divine fut venu, Khodja Aboul-Nasr Sâmànî vint au monde. Ce fut un homme dVme grande piété etdunehumi- lilé parfaite, très versé dans la science du gouver- nement ^ et dans la connaissance des choses sacrées. Ne trouvant point de provinces à administrer ^ il résolut de se livrer au commerce afin de répandre la vraie foi sur la terre infidèle. Loin de tin^r de son trafic un bénéfice mondain, il consacrait tous ses gains à des œuvres pies pour acquérir les mérites quy attacha celui qui apporta aux hommes la parole du Miséricordieux. Une nuit il vit en songe le Pro- phète qui lui dit : a Lève-toi, prends le chemin du Turkestan le prince Satok Boghra Khân n'attend que toi pour se convertir à Tislâm. » Aboul-Nasr, joyeux , se mit aussitôt en route avec son fils et une caravane de trois cents personnes.

En ce temps- là, Satok Boghra Khàn, fiis du souverain de Kâchghûr, avait atteint sa douzième année. Le jour de sa naissance avait été signalé par des prodiges surprenants. La terre trembla et une multitude de sources s'échappèrent de ses flancs; bien qu on fût en hiver, les jardins et les prairies se couvrirent de fleurs. Les devins, ayant consulté les

^ (^,>y^} ^^Lfi V>^ à ;^î-î^^^ J-J»Làt>l,^ (fol. l).

8 JANVIER-FEVRIER 1900.

sorts, connurent que Tenfani devenu grand embras- serait la foi de Mouhammed. On voulut le mettre à mort; mais sa mère s y opposa en disant qu'il serait temps de le tuer quand il se ferait musulman. Douze ans plus tard , le jeune prince s'en alla un jour à la chasse avec quarante compagnons. Ayant levé un lièvre, il se lança à sa poursuite avec tant d'ardeur qu'il perdit bientôt ses gens de vue. Alors le lièvre s'arrêta , assuma la figure d'un vieillard et dit au prince : « Descends de cheval , j'ai deux mots à te dire. » Le prince étonné, qui n'avait jamais vu cet homme et ne savait d'où il sortait, mît pied à terre et s'assit devant le vieillard. «Mon fils, dit l'étranger, pourquoi suivez-vous le sentier de ceux qui errent? Si vous entrez dans la voie que l'élu du Seigneur a tracée aux hommes de bien, vous vivrez heureux dans ce monde et dans l'autre. Je suis venu à vous pour vous arracher aux flammes de l'Enfer. » Et il fit des supplices réservés aux pécheurs et aux mécréants une peinture si effroyable que le prince eut peur et le pria de lui enseigner les vérités de la religion. Mais le vieillard lui dit qu'il verrait bientôt celui que Dieu avait chargé de l'instruire et il dis- parut. D'aucuns prétendent que ce personnage mys- térieux était un ange, mais il est manifeste que c'était Khidhr lui-même, le toujours vivant , l'homme du monde invisible, le vèzîr d'iskander. Quelques jours après, Satok Boghra Khan renconira Aboul- iNasr Sâmànî qui venait d'Andidjân. Il reconnut que c'était l'homme dont Khidhr lui avait annoncé la

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHAN. 9

venue et il reçut ses enseignements dun cœur sou- mis.

Hâroun Boghra Khan, souverain de Kâchghar et oncle palernel du jeune Satok dont il avait épousé la mère cinq ans auparavant, ayant su la conversion de son neveu, voulut le forcer de retourner à la re- ligion de ses pères et lui ordonna sous peine de mort de prendre part à la construction d'un temple d'idoles. Conseillé par Aboul-Nasr, qui lui révéla les mystères delà direction d'intention, Satok consentit, et, se proposant pour fin la construction d'une mos- quée, il apporta sa brique au lemple d'idoles. La nuit suivante, il surprit Hâroun dans son sommeil, prêt à le tuer. Mais il hésita et le réveilla en le som- mant de se convertir. Hâroun refusa. A la prière de Satok, la terre s'entrouvrit et Hâroun s'y enfonça jusqu'aux genoux. Une deuxième fois il refusa, et il s'enfonça jusqu'au cou. La troisième fois il fut en- glouti. A l'aube Satok était roi et l'islam régna avec lui. Le nouveau souverain fut pour les mécréants un adversaire terrible ; on dit que , dans la bataille , il sortait de sa bouche un feu qui dévorait les infidèles et que lorsqu'il brandissait sur eux son épée elle de- venait longue de quarante pieds. Quand il eut atteinl l'âge de quatre-vingt-seize ans la terreur de son sabre avait converti les infidèles jusqu'aux bords de l'Amou daria qui passe devant Balkh, jusqu'au lieu dit Kich Kézek du côté du sud et jusqu'à Karako- roum du côlé du nord ^ Une année il monta à cheval

* ijl? yi A^-fs^ l^^k> ^ i^Jv,oJl wîJLjLJA^ tJsî;iUtL,» ^I yL«J>p

10 JANVIER-FKVRIER 1900.

pour porter la guerre du côté de la Chine. Grâce h la faveur divine il répandit l'isiainisme jusqu'à Tonr- fan. Mais, tombé malade, il ne put aller plus loin. Pendant sa maladie il reçut Tordre d'en haut de retourner à Kâchghar^ Rentré dans cette ville il mourut bientôt des suites de son mal en Tan liig (io/i8) et fut enterré à Artoudj 2, au lieu dit Mechhed.

Satok Boghra eut quatre fds : Haçan, Icen, Iloucein, Youçouf Kadr Khan , et quatre filles. L'aî- née desfdles, Nisb Turkân, épousa llîk Mâdhî qui n'en eut qu'une fille. La seconde, A'ia Nour, recul une nuit comme Marie, mère de Jésus, la visite de l'ange Gabriel qui lui distilla dans la bouche une goutte de lumière ^. Au terme accoutumé elle nut

K.^^^ ^\S^ù p3r^y ij^ J^ *#7.t (j^'^ *^>^ jM

^JJLtw*^ J^iljàO ç^.j*^jXa-^. ^wb^, c'est-à-dire le cot(^

(le l'Amou. Kézek est un village du Séistan , mais je ne connais pas Kîch Kézek.

' JlAj^ JJuJ J,[x3 (^\s^ ^iiL,^x3^1 Ajb*ly£ IC^^ c^Uû^ Jl»^» 3I ^JL^^i {J^y^ V>V? J^-^^^cjïî'^' ;^'^^-M u'*^**^ '^ij^y^ ^yï (^^^ o>^Lùo «--sî*^ cdÂ.».'^L^. *£yU;0 lOo;^ J'ÎT*' <^'^^}i t^yA *^3>:?

2 ^^I = Arlych J^^l, village au nord et près de Kâchghar. Le Târlkhi Rèchtdi (1 54 1-1 647) écrit aussi r^^;'» C'est également que fut enseveli Aboul-Nasr Sâmànî en Tan 35o (972). Les dates doivent être comptées à partir de la mort du Prophète.

3 ^^.^jjytb ^y> »Ja» o *ijj^i)ws£t. Cette légende rappelle moins la tradition chrétienne que la tradition avestique d'après laquelle Zaratouchtra naquit d'un rayon de la gloire divine qui descendit de sphère en sphère dans le sein de Doughdo, épouse de Pourou- châspa. De même plus haut, la légende de l'apparition de l'esprit de Boghra Khân avant la naissance de celui-ci semble supposeï* la

LA LÉGENDE DE SATOK BCXÎIIRA KHAn. U

au monde un fils. Les sages et les savants consultés reconnurent qu'il était fils de *Aii el lui donnèrent le nom de Sèyîd ^Alî Arslân Khân. D'autres rap- portent autrement les circonsta.ices de cette légende. Ils disent qu'AMa Nour vit un jour devant la porte de son appartement im lion qui la regardait fixe- ment ^ Cette vue l'effraya, la sueur lui perla au front et elle s'évanouit. Lorsque l'enfant miraculeux eut atteint l'âge de sept ans, A*la Nour fut mariée à Touk Boghra Khân. De ce mariage naquirent trois fils, Mouhamnied Arslân, Youçouf Arslân et Kyzyl Arslân. La troisième fille de Satok épousa le fils cadet de Sèyîd Djèlâl-oud-dîn Baghdâdî , Sèyîd Balia'- oud-dîn Châmî qui en eut deux fils: Kliodja Mou-

théfirie de la J'ravachi (frôliar) avesti((ue, rélémcnt divin et imp<';- rissable do la personnalité, sorte de génie qui a été créé avant le genre humain el qui a accepté de prendre à un moment passager de son existence, un corps matériel pour lutter contre les démons. Il n'est null(?ment étonnant de retrouver des traces de zoroastrime dans le monde primitivement iranien du Turkestan chinois, où, sinon le zoroastrisme, du moins le manichéisme compta de nom- breux prosélytes dans le haut moyen âge. Toutefois , s'il est bon de faire de tels rapprochement», il ne faut pas se hâter d'en tirer de» conclusions. Ainsi d'après les annales des Yuen et d'après Djouvejnî l'ancêtre des Ouigour, Boukou Khùn, serait d'un rayon de lumière qui tomba un jour sur un arbie. L'histoir* de l'aïeule de Trhingi/. Khàn est tout à fait semblable à celle de la mère de 2aralouchlra. (les légendes sont-elles aussi d'origine avestique? on est en droit d'en douter. Cependant j'inclinerais à le croire, car elles ne me parais- sent ni anciennes, ni d'origine turco-mongole; d'après moi c'est à ceux qui pensent qu'elles sont d'origine turque à faire la preuve. On sait que *Alî est appelé le lion de Dieu. Cette légende me paraît inspirée en partie par le désir d'explif|uer pieusement le nom d' Arslân (lion) porté par plusieurs des descendants de Boghra Khân.

12 JANVIER-FEVRIER 1900.

hammed Chèrîf, le Baourdjî, et Ichân Khodja Mou- hanamed Chèrîf. La dernière fiHe du sultan, Hédieh Turkân, épousa le fils aîné de Sèyîd Djèlâl-oud-dîn , Sèyîd *AIa*-oud-dîn, qui fut père de Mîr Dhia^-oud- dîn, de Mîr Sèyîd Hachem et de Mîr Sèyîd Djèlal. Ce Djèlâl-oud-dîn Baghdâdî ^ dont les fils s'allièrent ainsi à la famille de Satok Boghra Khan était un alide , (ils de Chah Haçan , f de Chah Houcein , f do Mouhammed, f de 'Abd-oullah, f. de Fadhl, f de Tàlib, f de *Alî Mouça Ridha, le huitième imam, mort en 8 1 8 de noire ère. Le fils cadet de Djèlâl- oud-dîn, Baha^-oud-dîn fut îa souche des Sèyîd de Tâchkent, tandis que son fils aîné ^Aîa-oud-dîn est lancêtre des sèyîd de Kâchghar, représentés au temps de notre auteur par Khodja Hidâyet-ouUah-, qui gouvernait la Kachgharie sous la suzeraineté des Djoungar et qui était fils de Khodja Mouhammed Youçouf , f. de Sèyîd YxDuçouf , f. de S. Nour-ouUah , f de S. Kâciip Kalendar, f. de S. Youçouf, f de S. Hâchem, f. de ^Ala-oud-dîn.

Comme Haçan Boghra Khân était souverain de Kâchghar, Tchouktah Rèchîd, Nouktah Rèchîd et Djégalou Khelkhâlou Mâtchîn* vinrent assiéger

' Il est question de lui dans la légende des quatre Imams d'après laquelle il serait mort martyr près de Khotan en l'an looo.

2 Hidâyet-oullah est mort en 1693. Cela donne la date de Toii- vrage. Les Khodja d'aujourd'hui descendent de Hidâyet-oullah et, par conséquent de Satok Boghra Khân si la généalogie ci-dessus est exacle, ce que nous ne pouvons savoir. Elle piouve du moins soin que meltentles princes orientaux à légitimer leur pouvoir ou leurs prétentions. *

^ Dans le manuscrit r^si^^ ^Ui^Â. >iUCa^ est placé en apposition

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHÂN. 13

Kâchghar avec 3o,ooo hommes. La ville fut réduite à la famine. Alors Haçan, Youçouf Kadr Khân et ^Alî Arslân Khân firent une sortie et battirent les infidèles qui s'enfuirent vers Yangi Hiçâr. ^Alî Arslân se lança à leur poursuite, les atteignit à Ourtang Kara et les mit en déroute. Un espion d'Oudjet\ étant entré à son service, apprit qu'il était vulné- rable seulement lorsqu'il était en prières; à ce mo- ment, un roseau môme pouvait le transpercer. Lei mécréants, instruits de ce fait, surprirent les mu- sulmans à l'heure de la prière , pendant qu'ils réci- taient la 68* sourate du Coran. ^4Ji Arslân fut dé- capité^. Sa femme Bîbî Miriam Khânemetses filles, en danger d'être prises, saisirent des armes, se dé- fendirent vaillamment et envoyèrent à la géhenne vingt-cinq mécréants ; mais , accablées par le nombre , elles étaient réduites à la dernière extrémité , lorsque la terre s'entrouvrit sous elles et les déroba à la fu- reur des ennemis. Cependant ceux-ci furent vaincus et poursuivis jusqu'à Koukyâr, périt un fils du

à Tchouktah , etc. , mais les autres légendes montrent qu'il s'agit de personnages différents. Le khelkhâl de Mâtrliîn était le souverain de Kliotan. Tehouktah et Nouktali [alias Tchoukty et Noukty) sont tantôt représentés comme des princes souverains, tantôt comme des ministres du précédent. Je suppose que c'étaient les chefs du clergé bouddhiste.

' Village près de Kliotan.

- Les quatre Imams sont aussi massacrés pendant la prière. Il devait exister une ancienne légende locale dont les auteurs des ledh- kéreh ont voulu faire leur profit. C'est ainsi que, dans le chant XVI (Mànsala Parva) du Mahabhârata , Krichna est tué pendant qu'il est en extase.

14 JANVIER-FEVRIER 1900.

flu sultan Haçan, Othmân Boghra Khan, puis ils se retirèrent à Khotaii^ La cité de Yârkend fut con- vertie par la pointe de la langue ; les princes appe- lèrent sur elle la bénédiction du ciel, et par la vertu de cette bénédiction Yârkend échappera à la ruine jusqu'au jour du jugement.

Cependant des ambassadeurs des contrées occi- dentales , Khodja ^\bd-oullah de Turkestân et Khodja Abou Bekr de Tâchkent, vinrent annoncer que le Turkestân avait renié la vraie foi. Les princes de Kâchghar se mirent en marche , atteignirent la ville de Turkestân qui rentra dans le giron de Tislâm. Cet heureux événement fut célébré par une procession solennelle autour du tombeau de Sultan Khodja Ahmed Yaçawî (^^--«-w-j). Puis Tâchkent fut pris. L'année suivante, Haçan Boghra Khân envahit de nouveau le Turkestân et refit la campagne victorieuse (le son père. Il battit partout les infidèles et promena le sabre de l'islam de la rivière Amou à la mer Koid- zoum (mer Rouge). Plusieurs années après, appre- nant l'apostasie du pays de Kâchghar, il envoya You- rouf Kadr Khân à Madaïn auprès des quatre Imâms afin d'implorer leur secours, et il partit lui-même pour assiéger Kâchghar. Vainqueur d'abord des in- fidèles commandés par Tchouktah Rèchîd, il les poursuivit jusqu'à Yangi Hiçâr, et fut tué près de cette ville par Nouktah Rèchîd. Sur ces entrefaites,

* tisîT^-^ {^&^ I^ ne s'agit pas d'une ville de Chine. Cette ex- pression désigne toujours khotan dans les tedhkéreh et n'est qu'une abréviation de Tchin ou Matchin,

T. A LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHÀN. 15

Youçouf KadrKhân, (jui avait obtenu 2 4,000 hommes (les fmâms , arriva à Kâchghar. Les infidèles se reti- rèrent à Khotan Youçouf alla les attaquer avec 4o,ooo hommes. Après un siège de vingt-quatre ans ^ , il s empara de la ville et tua Djégalou Khel- khâlou. H rapporta sur les bords du Khan Aryk (entre Kâchghar et Yangi Hiçâr) tout le butin qu'il avait pris, acheta les villages du ïâzghoun^ quil consacra à la religion, bâtit le langar de Kyzyl^ en l'honneur de ^Alî Arslân Khân et rendit les devoirs suprêmes à ce champion de la foi. Enfin il rentra dans sa capitale il régna tranqpiillement.

Ici s arrête mon manuscrit. Celui de Shaw s'achève par un résumé de Thistoire des quatre Imams que j*ai coûtée ailleurs. Les infidèles ayant repris lofiFen- sive à Khotan, massacrèrent les Imams, et Youçouf revint avec une armée pour soumettre définitive- ment cette ville.

Tel est ce tedhkéreh qui , pour être un peu plus rapproché de l'histoire réelle que nos chansons de geste , n en défigure pas moins la vérité à un tel point cpill est bien diflficile de l'y retrouver. La tâche est d'autant plus ardue, que l'histoire de ce coin du monde a été à peu près également négligée par les annalistes chinois et parles chroniqueurs musulmans. La pénurie des renseignements se fait surtout sentir pour le IX® siècle, au moment nous aurions le plus

^ Quarante ans sdon le tedhkéreh des quatre Imâms.

^ Rivière et district, 21 kil. S. de Kâchghar.

' A 38 Ix ilomètres et demi de Yangi Hiçàr, sur ia route de Yàrkend.

16 JANVIER-FEVRIER 1900.

besoin d'informations précises afin de pouvoir re- monter à l'origine de la dynastie turque des Boghra Khan. Les Sâmânides, maîtres, de la Transoxiane, sont absorbés par leurs luttes en Khoraçân ils cherchent à s'étendre et à s'affermir. Ils s'intéressent peu aux contrées barbares et infidèles du Nord et de l'Est , et leurs chroniqueurs s'en désintéressent comme eux. Quant aux Chinois, ils ont alors beaucoup perdu de la force d'expansion dont ils avaient fait preuve au début de la dynastie des T'ang; ils ont été coupés des pays occidentaux {Siyu) par la Confé- dération des Ouigour au nord, et par l'État tibétain au sud. Ils ont assez à faire à se défendre chez eux contre ces dangereux sujets qui se disputent la domi- nation de l'Asie centrale, qui traitent fort librement la Majesté impériale, et vont la menacer jusque dans sa capitale même. Aussi la Chine a-t-elle perdu de vue ce qui se passe au delà des deux puissances rivales qui ne laissent plus de route ouverte entre elles , et c'est à peine si de loin en loin une ambassade vient lui rappeler l'existence de peuples qui avaient été ses vassaux plus ou moins soumis au siècle pré- cédent.

C'est pourquoi je suis obligé de chercher dans l'histoire du vnf siècle la solution de la question re- lative à l'origine des Boghra Khan. Ces princes do- minaient, comme nous l'expliquerons tout à l'heure, dans la Sémiretchié et dans le pays de Kâchghar, contrées qui, au viii^ siècle, étaient aux mains des Turcs proprement dits , de ceux que les Chinois ap-

LA LKGENDE DE SATOK BOGHRA KHAN. 17

pellent Toa-ldue. Les Turcs, débris des Huns, réfu- giés dans l'Altay, nous les trouvons au v^ siècle dans une situation très humble, en sortirent en 536 pour accabler leurs frères , les Teulès ^ qui occupaient le pays de Tourfân au lac Kossogol , et soutenaient une lutte malheureuse contre les Jouan-Jouan , peuple toungouz d'origine, alors maître de presque toute la Mongolie. Les Teulès, écrasés entre ces deux ad- versaires , se soumirent aux Turcs , qui profitèrent de leur victoire pour s'allier avec les empereurs Youan Wei de Si-ngan , et renverser avec leur aide la do- mination des Jouan-Jouan (555). Bientôt leur em- pire s'étendit de l'Amou daria au Baykal , de la Crimée à l'embouchure du fleuve Jaune. Puis il se divisa en 58 1 : la branche aînée de la dynastie, que les nobles avaient écartée à cause d'une mésalliance , se rendit indépendante dans la Sémiretchié et la Djoun- garie , tint dans sa vassalité la Transoxiane et le bassin du Tarim, depuis Boukhâra jusqu'à Koumoul. Les Turcs occidentaux acceptèrent, au moins depuis

' Appelés T'ié-lé, Kao-kiu ou Kao-tchee parles Chinois. Ce sont les mêmes que les Ouigour. Une partie d'entre eux avait suivi les Huns dans leur expédition en Europe, et s'établit dans le sud de la Russie. Les écrivains byzantins les connaissent au v* siècle (Priscus) v[ au vi" (Ménander) sous les noms de Ôvoyovpoi [On Ouigour, une des deux grandes divisions de Ouigour, l'autre étant formée pai: les Tokouz Ouigour), de OuTiyovpoi [Vtujer, S^^S-, une des dix tribus des On Ouigour, selon Rèchîd-oud-dîn) , de ^apdyovpot [Scvrygh Ouigour j dont on trouve quelques clans plus tard à l'ouest du Kouk- nor), àe KoTpiyovpot ou KovTpiyovpot (^). Il ne faut pas confondre les Teulès avec les Ephthalites, Yeptalites, Hoa ou Huns blancs, (|ui ont conquis la Transoxiane au v* siècle. Ils sont proches parents , mais les Chinois appellent ces derniers Hoa cl non T'iélé.

lul-niurair

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6/io, la suzeraineté de la Chine, qui intervint plus (1 une fois avec énergie dans leur gouvernement in- térieur. Ce gouvexnement était vague et flottant; les villes vassales remplissaient peu fidèlement leurs obligations ; les princeti de la famille royale se que- rellaient, se battaient et se tuaient entre eux; les tri- bus de rOuest guerroyaient souvent contre celles de TEst, En 699 , le chef des Turkeoh, une des cinq tri- bus de fEst, se souleva, tua le Khàn et, en 706, fut reconnu comme souverain des dix tribus des Turcs occidentaux. Les discordes qui éclatèrent entre ses deux fds amenèrent Imtervention des Turcs orien- taux, qui, par une campagne victorieuse dans la Se miretchié, rétablirent leur suzeraineté sur leurs cou- sins de l'ouest. Ils n avaient d'ailleurs point renoncé en théorie à cette suzeraineté, qui devint prestpie aussitôt aussi purement nominale quauparavant. Ce changement de dynastie n'a aucune importance au point de vue de l'histoire des peuples turcs, il ne s'agit que de la substitution d'une famille à une autre dans le sein du même peuple. Kul Tékin , le khan turc d'Orient, loin de montrer une hostilité parti- culière à la dynastie nouvelle, affirme dans son in- scription que les Turkech font partie des Turcs, et s'excuse de les avoir attaqués*. H me paraît même

* Turkeck Kaghan Turhimiz boudounymyz erti; bilmédukin utchun^ bizka yanfiyloukyn utchun Kaghanyeulii «Le khàn Turkech était de nos Turci , de notre peuple ; par manque de sagesse , par faute contre nous, leur khàn périt». (Thomsen, [user, de l'Orkhon, p. io4; Had- lof, Alttûrk, Inschr.» p. i3.)

Kaghan a été transcrit en chinois aussi exactement que possible

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probable que quelqxie lien de parenté unissait les nouveaux princes à leurs prédécesseurs. Quoi qu'il en soit, la prospérité des Turkech dura peu. Soulou Khàn, allié aux Tibétains, fit, jusqu'en 7 3 7, plus d une expédition heureuse dans le bassin du Tarini contre les Chinois et en Transoxiane. Peut-être est-ce le même que Soûl J^, roi des Turcs, dont le géo- graphe arabe Kodâma nous dit qu il s'empara de Djourdjân (près d'Astrabâd). Mais les discordes et les luttes qui s'élevèrent ensuite entre le clan des Noirs et le clan des Jaunes , dirigés l'un et l'autre par un prince du sang , réduisirent les Turkech à l'impuis- sance. Les Chinois se mêlèrent de leurs affaires et ré- tablirent un ordre momentané , en faisant prisonniers les chefs des deux clans. Les Arabes profitèrent des troubles pour reprendre l'offensive en Transoxiane, s'emparer du Mâvèrannahar (7 38), du Ferghânah (743-745), de Samarkand (746).

Cependant les Teulès réfugiés sur les bords de la Sélenga avaient réussi à reformer, dès 606 , une forte confédération politique sous le nom de Tokouz Ogouz ( Wou-hou) ou de Ouigour (Hoei-hô). Chassés encore

par ko-han. Les Persans et les Arabes ont été moins exacts en tran- scrivant khâhân et Jtaân, Cette dernière orthographe est plus rappro- chée de la bonne prononciation; le gh équivalant à un » très doux a été remplacé par une légère aspiration qui a disparu dans l'écri- ture. Enfin hkâhân a été contracté en khân, forme de beaucoup la plus usitée. Je crois préférable d'employer partout cette dernière forme que tout le monde connaît; il est aussi inutile de dire tantôt kaghan, kkâkan et khan qu'il le serait d'appeler le roi de France tantôt reis, roy ou roi.

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par l(îs Turcs après 662 , ils s'étaient retirés dans le Kan-soù septentrional, ils avaient constitué un Etat important avec Kan-tcheou pour centre. En •7^2 , les dissensions intestines qui s'étaient produites parmi les Turcs orientaux fournirent au prince oui- gour l'occasion de se venger des vieux ennemis de sa race. Il s'allia aux Tibétains , qui depuis soixante- dix ans poursuivaient avec des chances diverses la conquête de l'Asie centrale , aux Karlouk , tribu turque qui cherchait à prendre la place des Turkech , aux Pa-si-mi ou Basmyl * , autre tribu turque , révoltée contre le khan des Turcs orientaux. Contre tant d'ennemis, les Turcs succombèrent, et leur empire s'écroula. La domination ouigoure s'étendit alors entre l'Altay et la Mantchourie (pays des Chi-wei), et comprit avec la Mongolie actuelle la région de Kan-tcheou et, depuis la soumission des Basmyl en •745, la Djoungarie orientale jusqu'à Ouroumtchi^. En contractant alliance avec les Ouigour, le chef des Karlouk s'était formellement déclaré prince de l'Ouest, tandis que son allié se déclarait prince de l'Est^. Sans doute, nous voyons les Karlouk former une des onze

' (ilainpés près d'Ouroumtrlii [An. des Tany , dans Bitchourine, p. 333). Thomsen, Inscr. de l'Orhhon, p. 1 23, et Radlof, Altturk. [nsclir. , p. 5t). Basmyl idikout ou(jychym boudouny « Le peuple de mon sage Rasniyl Idikout, du sage et fortuné chef des Basmyl qui font partie de mon peuple.» Qu'on traduise comme Thomsen- ou comme RadLof, lu conclusion est toujours que les Basmjl font partie du peuple turc. Du reste, la situation de leurs pâturages le prouve.

^ .l;j. des Tancf , dans Bitchourine, I, 384. Bitchourine, 1, 338.

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tribus des Ouigour avec les neuf tribus fondamen- tales et celle des Basmyl. Mais il ne sagit que d une petite partie des Kariouk , de ceux qui habi- taient le plus à 1 est, dans les monts Eutiken (Khân- gay?), et qui se soumirent en effet aux Ouigour. Mais le gros du peuple , établi dans le Tarbagatay et la Djoungarie occidentale, se constitua un chef in- dépendant, portant le titre de che-hou (Yapghou?), qui envoya régulièrement des ambassades à la cour des Tang. Il vécut d'abord en bonne intelligence avec ses alliés de l'est, mais, dès y 56, conscient de sa force et ne voulant plus subir leurs exigences , il se brouilla avec eux , et se rangea du côté des Tibé- tains dont les ambitions en Asie centrale s'étaient bien vite heurtées à celles des Ouigour, sans conci- liation possible. Une révolte redoutable ayant surgi en Chine, les Tibétains la soutinrent avec vigueur, et les Ouigour mirent aussitôt leurs sabres au ser- vice de l'Empereur. Les Kariouk tirèrent parti de ce que tout le monde, amis et ennemis, était oc- cupé en Orient. Ils se jetèrent sur les Turkech, toujours déchirés entre le clan Noir et le clan Jaune, et en 766 s'installèrent à leur place sur la rivière Tchou^

Ils ne faisaient ainsi que renouer le fil interrompu par l'avènement des Turkech, car leur chef descen- dait en droite ligne d'Achina Poutchen, khan des Turcs occidentaux, mort en 671, dont le fils IIou-

* An, des Tang, dans Bitchourine, T, 372, 38i-383, 437-/i38.

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sé^lo, le petit-fil» et Tarrière petit- fiis avaient, dans les trente annëos suivantes, disputé le pouvoir, quel- quefois avec succès, à une autre branche de leur fa- mille. Poutchen lui-même avait été précédé dans la dignité souveraine par Achin^ Hélou , qui descendait comme lui de Chitienmi Khan , et qui , avant de s'em- parer de la puissance suprême , commandait à la fois aux Karlouk et à plusieurs tribus turques avec le litre de che-hou, que lui avait conféré Toulou Khân (6/16). Les annales des T'ang ne présentent pas l'avènement d'Achina Hélou comme celui dune dynastie nou- velle. Au contraire, on y lit dans un autre endroit que la famille des chefs Karlouk sortait de la famille royale des Tou-kiue. D'ailleurs Achina, c'est-à-dire Tchéné, est un nom essentiellement turc, étant celui de l'ancêtre légendaire de la race. Il y « donc lieu de considérer les chefs Karlouk comme des princes de sang turc. Cela n'empêchait pas les trois tribus Karlouk d'être distinctes des tribus proprement turques dont elles était^nt voisines à l'est et à l'ouest, d'en être indépendantes ou de leur être soumises selon les circonstances. Au vif siècle elles occupaient une région situéo au nord-ouest de Pé-t'ing (Ou- roumtchi), à l'ouest de i'Altay, traversée par plu- sieurs montagnes dirigées dans le sens nord-sud', arrosée par la rivière Poukoutchen. Celte région n'est certainement pas le pays d'Ili, ce ne peut être que le Tarbargatay. Par la suite, les Karlouk s'éten- dirent petit à petit vers le sud, et enfin, en 766, se

' Littéralement en travers.

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transportèrent en partie , comme nous venons de le voir, dan» le Sémiretohié, «annexèrent plusieurs tribus turques et forcèrent lei autres de chercher un refuge chez les Ouigour^ Peut-être alors la domi- nation des Ouigour s'étendit-elle sur la Djoungarle occidentale jusqu'à l'extrémité est du Balkhach et jusqu'à Khouldja. Elle n'a point dépassé ces limites, car nous savons que Kopal se trouvait dans les États des TurcO'KarlouIf:.

A cette époque , la Chine épuisée par les effort» énormes qu'elle avait faits pour rnnintenir sur lés peuples du Nord et de l'Ouest un protectorat, seul gage de sa sécurité ^ qui l'obligeait à garder sur pied dix corps d'année, comptani 490,000 hommes et 80,000 chevaux, coûtant entre autres dépenses I o milhons de pièces de soie et 700,000 hectolitres de blé par an , ravagée par ses amis comme par ses en- nemis, ébranlée por une révolte intérieure et par les invasions deà Tibétains, laissait eh Asie centrale le champ libre aux barbares. Si nous en croyons le cens officiel, la population avail baissé de cinquante-trois millions à di%-sept ^, la pim grande partie du Kouan- Loun, le Ghen-Kan d'aujourd'hui (Chen-si et Kan- sou), était tombée aux mains du Tibet, les corn muhications avec le Ngan-si^ étaient coupées et le

^ cf. Bitchourine, î6trf.,p. 3ôd-372, 43*8.

^ La différence est telle qu'il paraît impossible de croire ce recen sèment exact; mais c'est au moins une preuve d'un trouble singulier dans l'administration. Cf. Bitchourine, ibid., 393.

^ Nom officiel de tout le pays à l'ouest de Clia trheou»

il JANVIER FEV;. 1ER I »00.

résident génénd qui y demeurait encore n*avail plus à sa disposition que des garnisons très faibles. Les karlouk restèrent fidèles à leur alliance avec les Ti- bétains et les aidèrent à battre les Ouigour aux en- virons d'Ouroumlchi et à s emparer de la région de TouHan (789-790). Les Chinois ne conservèrent p'os de garnison qu*à karakbodja, les Tibétains pré- levèrent des tributs sur les \iUes répandues entre TAltyn tàgb et les Tien dian , inquiétèrent les fron- tières de Tempire arabe du côté du Pamir et de la Bactriane ^ firent sentir leur puissance dans toutes les contrées comprises dans un demi-cercle de i ,800 ki- lomètres de rayon avec Ta-chi-lhoun-po pour centre. Cependant leurs amis les karlouk , si modestes qu*ils fij-sent, ne devaient pas rester sans tirer pied ou aile de leur association avec de tels partenaires. Ils semblent avoir accepté leur suzeraineté, raison de plus de se faire payer la poiitesse par quelques bons fieÉs. Il est probable que , dès la fin du vin* siècle , les héritiers de la lou\e de TAltay s'étaient chargés de faire régner Tordre et de percevoir Timpôt à kâchghar et dans les environs. Il fallait bien quelqu'un pour protéger cette cité; or les Chinois sont hors de jeu et les Tibétains n'apparaissent, au moins dans ce que je connais des annales chinoises, que dans les contrées situées plus à Test ou plus au sud , à khofan , à Tonrfan et dans les T'ien rl.an orif^ntaux. Malhea- reuseinent les karlouk n'ayant plus d? 1 elations avec

\jt WaLhân ]eur appartenait.

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHAN. 25

la cour de Si-ngan, nous ne sommes plus renseignés sur leur compte ^

Qu'on me permette d'ouvrir ici une parenthèse pour tâcher de faire comprendre la situation inté- rieure de cette contrée du Sémiretchié, centre de la puissance de la dynastie turque que nous étudions. Il faut s'imaginer celte situation comme 1res sem- blable alors à ce qu'elle était immédiatement avant la domination russe : dans la montagne et dans la steppe, des Turcs, cavaliers et pasteurs, fonction- naires, soldats et bandits, tenant la place des Kazak et des Kyrghyz d'aujourd'hui; dans les villes et dans les oasis, des Iraniens, déjà mâtinés de sang turc, négociants , artisans et agriculteurs , pareils aux Sartcs de notre époque; d'un côté, ceux qui font la poli- tique et la guerre; de l'autre, ceux qui font des affaires; d'un côté, ceux qui reçoivent l'argent et donnent les coups; de l'autre, ceux qui donnent l'argent et reçoivent les coups. Hiouen Ts'ang nous trace des habitants des villes un portrait qu'on jure- rait écrit par un voyageur du xix® siècle. Ils sont, dit-il, de haute stature, mous et pusillanimes, fourbes et menteurs; leur cupidité est extraordi- naire : le père et le fils ne révent que lucre; les plus opulents sont les plus honorés; mais rien ne distingue le riche du pauvre : les riches mangent des aliments grossiers et portent de vieux habits-. La peinture est un peu chargée, ressemblante pour-

1 Cf. Bitchourine, ibid., 4i2, 438.

* Mémoires sur les contrées occidentales, trad. St. Julien 1, i3.

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tanl. Ce sont bien les mêmes gens que j'ai rencontrés de Boukhâra à Tchertchen. Les siècles ne les ont pas changés. Ils voyaient avec éqnanimité s'agiter, s'égorger et se succéder les divers maities barbares que le nord leur envoyait. Assis au comptoir paternel, poussant la charrue ancestrale, ils regardaient se déployer la trame bigarrée des événement» qui pas- sait sur la face du temps. Non pas acteurs, mais souffrants de ThistoitT, ils se souciaient d'une dynastie nouvelle juste autant que d'une nouvelle épidémie de peste ou de choléra. Quoiqu'il advint, ils payaient toujours, et ils le faisaient volontiers parce que c'était une garantie de tranquillité, une assurance contre le brigandage « qui leur coûtait beau- coup moins cher que l'entretien d'une armée perma- nente recrutée parmi eux. d st cette abstention des vrais citoyens, de» vrais facteurs de hi richesse pu- blique qui r^Mul l'histoire de TAsie centrale incom- parablement moins intéressante que celle des nations européennes.

Quelques indications plus ou moins précises des auteurs musulmans nous font voir que les Turro- kariouk, qui avaient lié partie avec les Tibétains, entrèrent en conflit avec les Arabes alliés des Chi- nois aussitôt après leur installation dans le Sémi- retchié. Us envahirent le P^^rghànah et Nasr ibn Seyyâr, gouverneur du Khoraçân , dut le reconquérir sur eux en 771. Ibn el-Athir, qui raconte le fait, ne dit pas de quels Turcs il s'agit; mais d'après ce cpje j'ai exposé plus haut il est évident qu'il ne peut être

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHAn. 27

question que des Turco-Karlouk du Sémiretchié. Peut-être furent-ils pour quelque chose dans la ré- volte de Samarkand sous le khalifat de Haroun-our- Rèchîd. En 808, Ibn el-Athîr signale la mort d'un certain Chèkîk de Balkfi, lascète, au cours d'une expédition au pays des Turcs, entre Aoulié Ata et la rivière Tchou^ En 8îaîi , les infidèles, c'est-à-dire encore les Turco-Karlouk , enlevèrent le Ferghânah à Ahmed , petit-fds de Sâmân , mais en furent presque immédiatement chassés par le gouverneur général du Khoraçân'^. Les Tabakât-i-NâcirP ^ ouvrage mé- diocre et peu précis, rapportent que quelques années plus tard, le même Ahmed devint maître de Kach- ghar et du Tufkestan jusqu'à la frontière de Chine. Il est possible qu'il ait en effet conduit une expédi- tion au delà du Pamir, celle-là même, peut r être, que les légendes de Khotan attribuent à Imàm Mou- hammed ^Askérî ; mais il est certain que , si elle eut lieu, elle n'eut point de suite. Par le géographe \a'koubî nous savons que vers 890 l'empire mu- sulman ne dépassait pas , vers le nord et l'est , Isf î- djâb^ et le versant occidental du Pamir.

^ Dans les sùfMy^ »o»s£ de Tan igi H. J^IJ! (^sLJ\ j-sJu;; Joci JyJl 3^ ^jA ^^^ï\y£ i. Koulân, d*ftprès Ibn Khofdâdbeh et Kodâma ibn Dja*far, était une localité située dans le pays des Kariouk, au pied nord des monts appelés aujourd'hui Aleœandre, à 17 parasanges à l'est de Tarâf (Aoulié Ata) et à 4 parasanges à l'ouest de Mirky (Merke).

* MiRKHOND, HiiU des SamanideSy publ. et trad. par Defrémery. ^ Abou *Omar-i-OthmAn , Tabakât i-Nâciri, translated by H. G.

Raverty.

* A 91 parasanges deChàch, 26 de TarÂE, selon Ibn Khordâd-

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Cependant les Tibétains continuaient à dominer dans une partie du pays situé entre i'Altyn tâgh et les Tien-chan. En 821, ils poussèrent même une pointe jusqu'à TOrkhon^ En 84i, ils semblèrent atteindre au but de leur ambition : les Ha-kien-seu , ancêtres des Kyrghyz , qui occupaient les sources du Yénîcey, infligèrent aux Ouigour une défaite écra- sante. Les vieux rivaux des Tibétains s'enfuirent en masse. Les uns , sous la conduite du khan , cher- chèrent un abri dans le sud sur la frontière de Chine , mais ils furent presque entièrement massacrés par les Chinois, les Kyrghyz et les Mongols; les autres, dirigés par un grand dignitaire , Pang teurc ( té-lé = »jj^), furent plus heureux; ils s'en allèrent d'abord vers l'ouest, puis réussirent à gagner Kan-tcheou ils restaurèrent, avant 8/17, l'ancienne principauté ouigour fondée à la fin du vu'' siècle. Les Tibétains , déchirés par des luttes intestines , n'avaient pu pro- fiter des événements. Les Ouigour de Kan-tcheou firent de rapides progrès du côté du nord; entre 860 et 873, ils chassèrent les Tibétains du pays de Tourfân, qu'ils appelèrent Bechbalyk , la Pentapole, et y constituèrent un second royaume avec Kara- khodja pour capitale*^. C'est ce royaume que les

heh. C'est donc Sayram (17 kil. E, de Tchimkent), comme le dit MiRZA MouHAMMKD Haydar, Târikhi Rèclddi, trad. Hoss et Elias, p. 171. Entre Châch et Tarâz le parasange d'Ibn Khordâdbeli vaut 6370 mètres au lieu de 683o entre Samarkand et Châch (Tâch- kent)'.

^ Deyéria, Inscription de l'Orkhon, préface.

* Kao-tch'ang ou Si-tcheou des Chinois, Kouchân ou mieux Kao-

LA LEGENDE DE SAÏOK BOGHRA KHÀN. 29

Arabes nommèrent royaume des Tokouz Ogouz ( ut^jàld). Il était limité par Khotan , Kâchghar, Aksou , Sou-tcheou et le Tibet ^ Vers 91 5, le géographe Istakhri écrit que pour aller du Ferghanah aux pre- mières habitations des Tokouz Ogouz, il faut un peu plus d'un mois de marche à travers le pays de Karlouk, ce qui met la limite entre les deux peuples aux environs de Bay'-. En somme cet Etat compre- nait la partie du Sin-kiang actuel située à Test du Mouzart daria et du Lob nor. Rien absolument ne nous autorise à penser qu'il se soit étendu beaucoup plus à l'ouest et que le royaume des Boghra Khan n'en ait été qu'un démembrement. Ceux des Ouigour dispersés qui se retirèrent vers l'occident ont été rejetés sur Kan-tcheou par les Turco-Karlouk et, si une partie d'entre eux a trouvé son chemin vers l'ouest, elle est allée, au delà des Karlouk, con-

chàn de Mas*oudi , Balygh d'idrîcî dont le manuscrit porte *-wo qu'on a lu de toutes les manières ( Tanhi» Tatabée , etc. ) et qui est une faute de copiste pour ^iJj. L'identification de Kao-tch'ang et de Kaochân ne soufiFrë pas de difficulté. Le khan ouigour habitait l'hiver à Karakhodja, leté à Ouroumtchi.

^ Annales des Yuen, dans Brëtschneider , Mediœval Hesearches , 1 , 2/|8. A-chou = Aksou (?). Wang Yen-té, ambassadeur près du khakân de Becbbalyk en 981, dit que le royaume ouigour est borné par le pays de Khotan et par celui des Arabes et des Perses, c'est-à-dire des musulmans; or Kâchghar était musulman à cette époque. Que Khotan fut en dehors du royaume ouigour, il n'y a pas à en douter. Aucun des textes chinois relevés par Rémusat ne laisse supposer que cette ville ait pu être vassale des Ouigour, et les auteurs musulmans la rattachent aux Etals du prince turc du Tibet occidental.

^ Reinaud, trad, d'Aboulféda, 1, 297.

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tribuer à former le peuple des Ghouz ou Ogouz (yi = Ogouz comme 3*^^ "^ Tokouz Ogouz) et par conséquent des Ouigour, que dès la fin du ix° siècle Istakhri nous montre installés au nord dune ligne tirée d'Astrabâd à Otrar, autour de la mer d'Aral et h l'ouest des Karlouk. Ceux-ci n'ont pas été entamés; nous les trouvons à la fin du ix^ siècle dans la même région nous les avons vus s'établir à la fin du vnf; nous savons qui ils sont, d'où ils viennent et d'où viennent leurs princes ; les auteurs arabes le savent comme nous et ne les confondent ni avec les Ogouz de l'ouest, ni avec les Tokouz Ogouz de l'est. Ibn Khordâ<lbeh. appelle leur capitale ville du Khâkân des Tnrkech (^^^àSjJI ^UUi.), du nom de la tribu d'où étaient sortis les souverains de 'jo6 kj66, souverains tenus pour légitimes et dont la maison actuelle des Turco -Karlouk était héritière légitime. D'ailleurs le même auteur fait commencer avec raison les pâturages des Kariouk à 5 parasanges à l'est de Tarâz, à Kaçra- bâs (Outch boulak) ^ En outre, il met implicitement Kâchghar dans les Etats des Karlouk , puisqu'il donne le même nom à la région située à l'est de Tarâz , c'est- à-dire au Sémiretchié , et à ia Kachgharie, l'ime étant le Nouchadjàn (?) inférieur, l'autrele Nouchadjân su- périeur, et qu'il place le pays des Ouigour au delà du Nouchadjân supérieur. Ibn Khordàdbeh écrivant à la fin du ix* siècle , et les Ouigour ne s'étant établis définitivement à Tourfân et à Ouroumtchi qu'en 878,

^ Kitâb our-reçâlik, publié et trad. par de Goeje, trad. , p. 20-ai, texte, p. 38.

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KIIÂN. 31

on ne voit pas à quel moment ils auraient pu im- poser leur domination à Kâchghar et dans le Sémi- retchié. En 9/1 3, Mas*oudî écrit que, de son temps, les kariouk occupaient les confins du Ferghànah et du pays de fâchkent, que leur prince descendait du khan des khàns qui commandait à tous les rois turcs ^ que parmi les khans d'autrefois on comptait Afrâciâb et Châneh (*jLm1)^ Cela veut dire que les ancêtres des princes Kariouk étaient les anciens khans Tou-kiue, qui portaient le titre de Khan des khàns, qui avaient étendu leur empire sur toutes les tribus turques , et qui se vantaient de descendre de Tchéné (le loup), Achina ou Chàneh, le fils de la louve mythique. Tous les écrivains postérieurs font re- monter à Afrâciâb la dynastie des Boghra Rhân con- formément au protocole officiel. Il s agit donc bien de la môme dynastie qui avait cherché dans les ^ioi^les légendes iraniennes un héros digne de lui servir d'ancêtre et capable de faire comprendre la gloire de sa généalogie aux Iraniens, sujels présents ou futurs, que les traditions turques laissaient in- sensibles. En d'autres termes , elle avait adapté par politique autant que par vanité la légende turque à l'iranienne. Son peuple est presque toujours appelé tare simplement, non par ignorance du nom spécial , non par préférence pour les expressions vagues, mais parce qu'il s'agit des vrais Turcs proprement dits, des Turcs des inscriptions de l'Orkhon, des

^ Les Prairies (Vor, trad. Barbier de Meynard, I, 388, 289.

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Tou-kiue des annalistes chinois. Qu'il soit question d'autres Turcs, des Ogouz, des Tokouz Ogouz, des Kaymak, les écrivains arabes disent Ghouz, Toghouz- ghouz, Kaymak et non Turcs simplement. Le Kou- datkou biliky livre écrit à Kàchgharparun homme de Balâçâghoun, capitale des Boghra Khan, et dédié à un prince de cette famille, ne parie pas d'Ouigour : il ne connaît que des Turcs dans son pays. La seule objection qu'on puisse soulever se tire de la légende ouigour du fabuleux Boukou Khan, rapportée éga- lement par les Annales des Yuen et par Djouveynî. Celui-ci assure que Boukou Khân , ancêtre des Oui- gour, passait pour être le même qu'Afrâciâb^ Cela prouve seulement que les Ouigour émettaient eux aussi la prétention de descendre d'Afràciàb, pré- tention qu'il leur était facile d'émettre au xin* siècle lorsque la dynastie des Boghra Khan avait disparu. C'est donc bien toujours au même peuple turco- karlouk que les Samânides ont affaire d;«ns les der- nières années du ix* siècle sur les frontières nord-est de leurs Etats. La ville de Tarâz^ était probablement sous le protectorat de ce peuple quand elle fut at-

^ c>*»*^U^Iôl (jU. ^yi g!^ ov*-jIx^ »l>il ^^3 . Radlof, Dos Ku- datku bilik, XLI; Bretsghneider , Mediœval Researches, I, 2 55.

^ Ville ruinée au xvi* siècle, avant i5/|o; était près d'Aoulié Ata, il une petite distance, selon Ibn Khordâdbeh, de la rive droite d'une rivière qui ne peut être que le Talas. Appelée Yangi après la conquête mongole, Ta-lo-se dans Hiouen Ts'ang, Ta-la-se dans le Si-ju-lou, Talas dans les écrivains byzantins, dans Ruysbroeck, dans Haitbon. Le vrai nom devait être Talas, comme celui de la rivière actuelle. Au temps d'Ibn Haoukal (977), c'était le centre du trafic entre les musulmans et les Turcs.

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taquée en 898 par Témir Ismâ^l , le vrai fondateur de la puissance sâmânide, et obligée d'abandonner le christianisme pour Tislamisme^ En goS, une armée innombrable de Turcs envahit le Mâvèran- nahar, mais elle fut repoussée par le même Ismâ^L Deux ans après, celui-ci prit TofFensive et s'empara de plusieurs localités du pays des Turcs {^}y ^^J dlydt ^^ (j^)^' Enfin cest en 92 1 que pour la pre- mière fois nous trouvons mentionné un Boghra Khan. Les Sâmânides, dont la puissance avait alors atteint son apogée et s'étendait depuis Ouzkent en Fer- ghânah jusqu'aux montagnes qui couvrent à Touest l'Irak *Arabî, depuis Aoulié Ata jusqu'au Scistân, se maintenaient avec peine dans le Khoraçàn, ils étaient sans cesse menacés par les Alides plus populaires. Haçan, fils de Kâcim, étant daî et gou- verneur du Tabarisiân, Leyia, fils de Nou*mân, dé- fenseur des enfants du Prophète, alla occuper en son nom le Djourdjân et Nichâpour. Aboul-Haçan Nasr, l'émîr sâmânide, appela à son secours Boghra Khan, roi des Turcs, envoya contre Leyla une armée qui fut victorieuse, et Leyla, s'étant enfiii à *AmpuP (Tchardjoui), y tomba entre les mains de Boghra

^ MouHAMxMED NerchÂilhî, Târikhî Boukhâra, édit. Ch. Schefer, p. 84 : »>ô»>^ £*W^ «x-^^-» ^)^)yi <£}^**-f:^' Cette conquête est con- lirméepar confrontation de Ya'koubî et de Kodâma. En 891, le premier dit que l'empire musulman ne dépasse pas Isfidjâb; vers 920 , le second place la frontière de l'islam à 20 kil. E. de Tarâz.

« Ibn el-Athîr, éd. Tornberg, VII, 368, 378.

^ Peut-être devrait-on lire ^.«^ , le village qui est au bord de TAmou daria.

luraiHF.nir satiu;

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khan et fut mis à mort par les émissaires de i'émîr'. En 922, le grand-oncle d'Aboul-Haçan Nasr, s étant révolté , dut faire sa soumission , et son fils Iliâs , in- surgé avec lui , se retira en Ferghânah. Il intrigua avec les Turcs ^ et, avec leur aide, marcha sur Sa- markand. Battu à deux reprises, il se réfugia à Kâchghar auprès du gouverneur (^^^U^^) de cette ville, Toghân Tékin. Par ce nom et ce titre nous voyons que le khan ne résidait pas à Kâchghar; et, en effet, la capitale des Turco-Karlouk était Balâçâ- ghonn, moitié camp, moitié ville, sur la rive droite du Tchou, au nord-ouest de Tlssygh kouP. Malgré

^ Ibn el-Athîr, VIII, 90-92. Ibn Khaldoun raconte le même fait en changeant seulement quelques expressions ; mais il offre l'avan- tage de préciser le titre de Boghra Khân : JjxJl dUU ^^Li. !*jb tandis qu'lbn el-Athîr écrit seulement lyb.

^ Ibn Khaldoun a tort d'écrire : JjxJi ^ tôià^i Jjb\ «x^ju^I. Les Turcs dont il s'agit n'habitaient pas le Ferghânah, mais le pays voisin. Ibn el-Athîr est plus correct en écrivant simplement ^jjLxs-tt»!

^ Les Khâns descendant de Hou-sé-lo s'étaient installés à la mêmj place que leurs prédécesseurs Tnrkech qui avaient eux-mêmes con- servé le camp des Turcs occidentaux. Ce camp était siftjé , d'après les Annales des T'ang , sur la rive septentrionale de la rivière Sou-yé ou Tchou. Hiouen Ts'ang, qui l'a visité, nous apprend qu'il était proche d'une ville qu'il appelle la «ville de la rivière Sou-yé». Il ne donne pas la distance qui séparait la ville du camp , et cela pour deux raisons : parce quelle était très faible et parce que, le camp étant situé hors de la route selon l'usage des Turcs , des Mongols et des Tibétains , la distance qui le séparait de la ville ne devait pas compter dans l'ensemble de l'itinéraire. C'est la ville, Médinet, et non le camp quTbn Khordâdbeh mentionne dans son itinéraire de Tâchkent à Kâchghar, car il énumère les étapes d'une route , et le camp n'était pas sur la route. Les auteurs postérieurs appellent cette même ville BalAçâghoun, capitale des khâns turco-karlouk et,

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le concours de Toghân Tékin , Hiâs ne réussit pas à pénétrer de force dans le Ferghânah et il se résigna

par conséquent proche de leur camp. Ce nom fut changé en celui de Gkoubalygh par les Kara Khitay, dont le Gonrkhân planta sa tente sur l'emplacement du camp des Turcs occidentaux {Hon-sea ordon).

La .ville en question est très facile à identifier d'une manière très simple et très sûre. Elle se trouvait sur la rivière Tchou (Hiouen Ts'ang, An. des T'ang et des Yuen), sur la route d'Aksou à Tâchkent (H. T.), de Kâchghar à Tâchkent (Ibn Khordâdbeh), d'Ili à Aoulié Ata (Ann. des Yuen). Or il n'existe qu'un point ces trois routes se rencontrent et peuvent se rencontrer sur la ri- vière Tchou, c'est la ville actuelle de Tokmak. H est vrai qu'au- jourd'hui la route d'Ili et de Siémipalatinsk à Tâchkent franchit le Tchou à 64 kilomètres en aval de Tokmak; mais avant la domina- tion russe elle passait par cette dernière ville, évitant ainsi Un détour considéraUe. D'ailleurs quiconque a voyagé en Asie centrale sait que les indigènes livrés à eux-mêmes préfèrent toujours la route plus courte à la route plus facile.

L'argument que je viens d'exposer est pour moi décisif; cepen- dant pour ne point laisser de prétexte au doute , j'examinerai les autres faces de la question. L'itinéraire de Hiouen Ts'ang se suit avec précision depuis Koutcha (K'iu-tchi) jusqu'à Tâchkent (Tche- chî). Le li de ce voyageur vaut ici, comme dans le reste de l'Asie centrale suivant mes propres vérifications, 420 mètres en moyenne, sans tenir compte des petits détours. Pa-lou-kia , à 600 lis O. de Koutcha, tombe avec une exactitude presque mathématique sur Aksou; le col Ling chan, à 4oo 1. N. O. de P., est le col Bédel et non pas le Mouzart, comme le prouvent : la direction indiquée, 2* les distances des étapes suivantes, 3" le fait que la route com- merciale a toujours passé par le Bédel , parce que c'était la voie la plus courte et la plus facile. A 4oo 1. du Bédel, H. T. arrive au bord du lac Ts'ing-tchi (Issygh koul) au point même y touche la route actuelle des cols Barskaoun et Toçor, près de l'intersection du 76* méridien E. de Paris avec la côte sud du lac. La ville de la rivière Sou-yé est à 5oo lis de au N. 0. , ce qui donne 5o lis E. de Tokmak. D'autre part, elle est située à 55o lis E. de Ta-lo-seii, Tarâz ou Aoulié Ata, soit à 170 lis O. de Tokmak ou à lao seule-

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à faire la paix a> ec l'émîr son cousin. Vers la même époque, en 926, les Annales chinoises, qui n'ont

leiwent si l'on pense que Taràz se trouvait à 20 kil. E. de la rivière Talas, comme cela semble résulter du texte d'ibn Khordàdbeh. La moyenne donnerait une position de 35 lis O. de Tokmak; je crois qu'on ne peut pas exiger une plus grande exactitude de Hiouen Ts'ang, qui n'use pas de procédés mathématiques; au reste, tout autre point que Tokmak situé sur la rivière Tchou s'accorderait moins bien avec les indications du moine l>ouddhiste. Enfin la ville de la rivière Sou-yé était la première qu'il rencontrait à partir du lac Issygh koul, et était le rendez-vous des marchands des divers pays, c'est-à-dire évidemment de ceux qui venaient de Kàchghar, d'Âksou , d'ili et de Tàchkent : cela convient à Tokmak.

D'après Ibn Khordàdbeh, la \ille du Khàn des Turkech était à 52 parasanges de larâz, à 3i de Mirki (Merke). Ije parasange de cet auteur valant environ 6,5oo mètres jusqu'à Merke, la ville en question serait à 3o kil. E. de Tokmak. D'autre part, le même écrivain dit que de Kobal , localité située à 7 parasanges au delà de la capitale des Turkech , il y a i5 jours de marche jusqu'à Nou- chadjàn supérieur, c'est-à-dire Kàchghar; or Kodàma, Kiiâb oul- Khrrâdj, compte 4o jours de Tàchkent à Kàchghar, donc 25 jours de Tàchkent à Kobal, d'où il suit qui* la distance de Kobal à Kàchghar égale celle de Tàchkent à Merke, qui est précisément celle de Kàchghar à Tokmak. La ville des Turkech tomberait ainsi à 45 kil. O. de Tokmak. La moyenne entre les deux résultats la mettrait à 7 kil. et demie O. de T.

En troisième lieu Aboulféda donne d'après l'Atouâl des positions astronomiques pour di\erses villes du Turkeslan, qui ont une cer- taine valeur comparative. Quand on cherche d'après elle la position de Taràz en prenant pour base la ligne Samarkand-Kàchghar, on obtient une position satisfaisante à 2 1 kil. N. E. d'Aoulié Ata. En faisant la même opération de triangulation pour Balàràghoun on a 44" 37' lat. N.-73'' 4o' 24 long E. de Paris sur la ri\e gauche de l'ili près du lac Bavkal. Evidemment la latitude indiquée pour Ba- iàçâghoun est trop nord par rapport à celle indiquée pour Kàchghar. Si Ton admet la latitude de Sàdik Isfahàni qui met Balàçàghoun à 2 degrés au lieu de 3" ^o' au N. de Kàchghar, on tombe à 17 kil. au N. 0. de la station de Saghatyn , près du point la route

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pas complètement perdu de vue les Turcs (Tou- kiue), signalent un de leurs princes, Pi-ko Ko-han, c'est-à-dire probablement Bogbra Khân, qui envoya l'année suivante une ambassade à la cour des Liao. Ainsi, après ime interruption de plus dun siècle, causée uniquement par la restriction des relations de la Cbine, les Turcs reparaissent dans l'histoire chinoise sous leur ancien nom , qui n'a pas discon- tinué d'être en usage. En 928, gSi, g^i, leurs ambassadeurs se présentent aux empereurs Liao. Puis ils cessent de venir, parce que, selon l'annaliste, les Turcs étaient devenus très faibles*. Cette expli- cation provient sans doute de renseignements in-

acluelle traverse le Tchou. En faisant la mémo construction avec la même correction sur la ligne Khokant-Kâchgbar, on aboutit h 38 kii. 5 0. N. 0. de Tokmak. Étant donnée l'imperfection dos moyens dont on disposait à cette époque pour déterminer des po- sitions, je crois que l'identification de Balàçâghoun avec Tokmak s'impose d'autant plus que les centres de populations et les grandes roules ne se déplacent guère au cours des siècles et qu'il ne faut admettre aucun déplacement important s'il n'est prouvé d'une manière incontestable.

Il y a longtemps que le souvenir du nom de Balàçâghoun est en- tièrement aboli en Asie centrale. Au milieu du xvi' siècle Mirza Moubammed Haydar écrit : Aujourd'hui on ne trouve ni le nom , ni la trace de Balâçâkoun et je n'ai jamais entendu parler d'un lieu appelé Gharbâlygh (ou Ghoubâlygh). » [Târihhi Rèchidi, trad. Ross et Elias, p. 364-)

L'identification de Kâchghar et de Nouchadjân supérieur esl absolument certaine. Mais il faut remarquer que ce nom de Nou- chadjân supérieur désigne tout ensemble Kâchghar et la région environnante avec ses quatre grandes villes (Kâchghar, Yârkend, Aksou, Yangi Hicâr ou Ouch Tourfân) et ses cinq petites.

' Stan. Julien, Documents liisloviqaes sur les Toii-feiiif , ad fin. ( Journal asiatique , 1 86 4 ) .

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exacts. Le véritable motif de Tabstention des l'urcs a être leur conversion à l'islamisme, qui tournait définitivement leurs regards vers l'occident, qui les dissuadait d'entretenir des rapports avec une puis- sance infidèle , d'ailleurs éloignée et déchue de toute influence dans les pays qui les intéressaient.

Les historiens sont extrêmement sobres d'infor- mations sur la conversion du khàn de Balâçâghoun et de Kâchghar. Ils donnent au premier de la dy- nastie d'Afrâciâb qui embrassa la religion de Mou- hammed le nom de Satok Koudjah Karakhân^ Ils n'indiquent pas la date de son règne, mais ils disent qu'il était arrière- grand -père de Nasr ibn *Alî , qui fut revêtu de la dignité souveraine en l'an 993. Il en ressort qu'il a naître vers 900 ou 910. Notre tedhkéreh est donc dans l'erreur quand il place sa naissance en 955. 11 est possible que Satok Koudjah Karakhân soit ou bien le Boghra Khân que nous avons vu plus haut allié de l'émir

' Ibn el-Alhîr, xi, 5/i. Tornberg lit ^^U^lJi ^^^\ il est évi- dent qu'il faut lire Jf-x.*»», conformément à la tradition turque. Dans un passage de mon tedhkéreh , on lirait très bien j>^ si l'on n'était pas averti. Le Medjma'out-tnwârîkli , à la suite de la chronique de Nerchâkhî, édit. Schefer, p. 23o, porte : ^^i ^^ ^J^ ôs^\ yaJ ^\ ^Lj A^^JLw ^ (fMty; A^^iCuw est une mauvaise lectu re pour to^^iou» . Raverty, dans ses notes à sa traduction des Tahakât, donne Satouk Koudjah , peut-être d'après la chronique d'Abou Sa'îd Gardèzî dont il n'existe aucun manuscrit à Paris. On a supposé que Satok était une corruption de v3*^L-o, mais ce dernier mot se prononce en turc . Sâdyk et non Satok. L'orthographe de Jfjc*»» et surtout la chute de l'élif seraient inexplicables. Satok devait être le nom porté par le prince turc avant sa conversion.

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sàmânide , ou plus vraisembiablement son fils qui , en 943, était prisonnier de l'émir Nouh et dont U obtint la mise en liberté sous condition de ne point soutenir la rébellion du Khârezm^ 11 ne faudrait pas croire que Boghra Khan et Karakhan; désignent nécessairement deux personnes diflérentes. Le pre- mier nom est un nom totémique qui a été particu- lièrement en faveur dans la famille des princes de Balâçâghoun; le second est un des titres communs à tous les souverains de la dynastie. Le nom complet du personnage qui nous occupe était Satok Kou- djah(?) Ilik^Kara Boghra Khân ou, en renversant les derniers termes , Boghra Kara Khân. fréquence très caractéristique du nom de Boghra (chameau entier) dans sa famille et le fait que les plus anciens membres qui nous en soient connus le portaient nous permettent de nous en servir pour la désigner en général. On peut aussi user des titres de Karakhan et d'Ilik Khân qui sans être absolument spéciaux à cette dynastie, lui sont cependant plus propres qu'à toute autre. Nous ne connaissons pas l'origine du

^ Ibn el-Athîr, viii, 3 10. Le fils du roi des Turcs ne peut être que le fils du roi de Balâçâghoun. Je dis que c'est celui-ci , plutôt que son père, qui répond à Satok parce qu'autrement le règne de Satojt aurait été d'une longueur presque invraisemblable pour le règne d'un khân turc. D'ailleurs le fils de Satok, Mouça, est pro- bablement mort jeune , puisque son fils 'Aiî ne lui a pas succédé, n'étant sans doute pas capable de prendre le pouvoir. Mouca serait vers 935 ; ce ne peut être lui qui fut fait prisonnier avant 943.

* D'après le Medjma^ou t-tawârikh [loc. cif.),le grand-père du deuxième successeur de Satok se nommait «Hik» JUL»!; c'était évi- demment Satok lui-même.

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titre de Karakhân (Prince Noir). C'est le nom dun des ancêtres légendaires des Turcs, mais il pourrait signifier également Prince du clan des Noirs. Quant à Ilik, cest un titre qui appartient certainement, quoi qu'on en ait dit, à tous les khàns de Balâçà- ghoun. Nous savons par le Koadatkoa hilik que la bonne orthographe on est Ilik ou Elik et nom liek ; c'est peut-être le vieux mot turc qui veut dire « pre- mier » et dont la racine se retrouve encore dans le mot ilgary « devant » ^

Nous ne savons à quelle religion appartenait Satok Boghra Khan. Les Turcs occidentaux étaient mani- chéens au temps de Hiouen Ts'ang : ils vénéraient le feu et se servaient d'un alphabet qui s'écrivait de haut en bas et comptait trente-deux lettres. Il s'agit de l'alphabet syriaque employé par les disciples de Mani, au rapport d'Aboulfaradj , et je pense qu'il conviendrait de lire vingt- deux lettres au lieu de trente- deux. C'est de cet alphabet qu'est sorti fal- phabet turc improprement appelé ouigour du nom du peuple chez qui il a survécu en dernier lieu et qui l'a passé aux Mongols au xnf siècle. Les Turcs occidentaux sont les premiers qui l'adaptèrent à la langue turque ; ils le communiquèrent aux Ouigour au moins dès le vni* siècle, puisqu'on a retrouvé à

^ Plus tard les princes de ceUe dynastie ajoutèrent à leurs titres reu\ de Tapkatch ^Liib «illustre», au moins à partir de 1024 d'après les monnaies , et de Khànlar Khàny ( Kovulatkoa bilik) « Khân des khâns ». Selon Mas'oudî , ce dernier litre n'existait pas de son temps. Les ilik Khan ont dii le prendre après la conquête de la Transoxiane.

k

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Kara Balgaçoun une inscription ouigour en lettres turco- syriaques datant des premières années du siècle suivant, et ils en usèrent eux-mêmes long- temps après avoir accepté lalphabet arabe avec Tislamisme, comme en témoigne le Kondatkou bilik rédigé en 1069. Mas'oudî rapporte qu'en 94 3 les Ouigour étaient les seuls d'entre les Turcs qui fussent attachés à la doctrine de Mani; malheureusement c'est précisément vers cette époque que Satok Boghra Khân embrassa l'isfamisme, en sorte que cela ne prouve rien contre son manichéisme antérieur. D'autre part il y a quelque chance qu'il ait été boud- dhiste : en effet Topo, khân des Turcs orientaux, dont les Kariouk étaient les voisins immédiats, s'était converti au bouddhisme dès la seconde moi- tié du VI* siècle; les Tibétains avaient pu gagner leurs amis turco-karlouk à la do( trine qu'ils professaient eux-mêmes et la loi de Chakya-Mouni avait toujours prédominé parmi les sujets kâchghariens du khân de Balâçâghoun. Enfin ce ne serait pas une opinion invraisemblable de croire que le christianisme avait trouvé son chemin jusque dans la conscience des prédécesseurs de Satok : un évêché nestorien avait été fondé à Samarkand dès 5o3; au ix'' siècle Tarâz était chrétien comme nous l'avons vu; à la fin du x^ siècle , les Kéraït, en pleine Mongolie, se firent baptiser; le grand nombre de chrétiens, dont l'existence au xni* siècle dans la région qui nous in- téresse est attestée par les rapports des voyageurs européens et par les inscriptions des cimetières de

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Pichpek et de Tokmak , démontre que la religion de Jésus y était déjà ancienne, probablement anté- rieure à la conversion des souverains, qui, devenus musulmans, n'auraient sans doute point toléré la propagation d'une foi ennemie. En somme il est cer- tain qu'au début du siècle le khàn turco-karlouk comptait parmi ses sujets des manichéens, des boud- dhistes et des chrétiens; mais il est impossible même de conjecturer laquelle de ces trois doctrines il sui- vait personnellement.

En ce qui concerne les circonstances de la con- version de Satok Boghra Khan, Ibn el-Athîr (xv, 54) et le Medjma oat-taivârikh rapportent seulement que Salok vit en songe im homme descendant du

ciel, qui lui dit en turc quelque chose qui signi-

fi

fiait : « Fais-toi musulman et tu seras sauvé (iJ^I fXLi) dans ce monde et dans l'autre. » L'aube venue, Satok fit profession de foi musulmane et beaucoup de ses sujets l'imitèrent. Le jeu de mots prouve l'origine tout arabe de la légende. Ce qui frappe dans notre tedhkéreh, c'est que la conversion de Satok est attribuée à un prince sâmânide « qui entendait à la perfection les choses du gouvernement, et qui, faute d'avoir des provinces à administrer » , consacra ses loisirs à la propagation de la foi. L'auteur le déguise ridiculement sous les habits d'un marchand; c'est un conte de bonne femme dont il n'y a pas lieu de faire état. De son récit il faut retenir seulement que Boghra Khan a été converti pacifiquement et par

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHAN. 43

Tinfluence des Sâmânide», soit que ceux-ci aient en- voyé un prince de leur sang à Balâçàghoun pour y prêcher la bonne parole , ou plutôt qu*ils aient pro- fité de la captivité du prince turc rapportée plus haut pour le persuader de changer de religion. Bien que ce fils du khàn de Balâçàghoun n ait été déli- vré que sous Témir Nouh, en 33 a Hég., il a être fait prisonnier sous le règne d*Aboul-Haçan Nasr, mort quelques mois auparavant (redjeb 33 1 Hég.), et dont le nom se rapproche remarquablement de celui d'Aboul-Nasr Sâmânî. De cette manière la date de 3 3 3,. qui a rester facilement et exactement dans la mémoire des hommes à cause de la combi- naison singulière et fatidique des chiffres qui la com- posent, pourrait bien être la vraie date, non de la naissance, mais de lavènementde Satok et de la pro- clamation de l'islamisme en Sémiretchié et à Kâch- ghar. Le point serait de savoir s'il ne vaudrait pas mieux compter à partir de Thégire plutôt qu'à partir de la mort du Prophète. En tout cas la date de 967 que notre tedhkéreh donne pour la conversion de Satok n'est certainement pas juste; car Ibn-el-Athîr nous apprend qu'en 960 deux cent mille tentes de Turcs , c'est-à-dire la majorité de la population turque des Etats de Boghra Khân, adhérèrent à la loi de Mouhammed; or cet événement n'a pu se produire qu'après la conversion du souverain , dont il est une conséquence ^

^ Malgré l'inspiration alide de notre tedhkéreh , c'est certaine-

fi\ JANVIER-FEVRIER J900.

En somme la conversion de Boghra Khân a été une affaire politique négociée et menée à bien par les Sâmânides qui lui mirent le marché à la main et lui dirent : « Coiffe le turban et tu seras sauvé dans ce monde. » C était pour Boghra Khân un avis vrai- ment venu du ciel. Les amis de ses pères , les Tibé- tains, lui manquaient maintenant, divisés, réduits à l'impuissance; les Chinois, afFaiblis et toujours en bons termes avec les Ouigour, ne lui laissaient rien espérer. 11 se voyait seul contre les ennemis fidèles de sa race , les Ouigour de Beclibal ygh , aussi dan- gereux que jamais. Le Sâmânide pouvait être à foc- casion un allié excellent, nécessaire. 11 était mieux que cela, il était un voisin à héritage. Boghra Khân n*eût pas été un bon Turc de vieille roche s*il n avait pensé que son voisinage avec les Sâmânides ne lui créait des droits sérieux à leur succession. Au reste , il descendait lui-même des anciens maîtres turcs de la Sogdiane. Or, pour recueillir cette suc- cession le cas échéant, il fallait être musulman afin de ménager les préjugés, de n avoir pas tout le monde contre soi. En prenant le turban, le Khân turc posait sa candidature i\ la royauté de la Transoxiane. Les Sâmânides n'envisageaient dans Taffaire quun moyen d'être tranquilles sur leur frontière septentrionale et de s'assurer un allié contre les rebelles de Khoracân. Ils ne tenaient pas autre- ment le sunnisme que Boghra Khân adopta. Djouveynî dit formello- ment qu'au déhut du xiii* siècle la population (hi Tnrkoslan orien- tal était sunnite du rite hanéBte.

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHÂN. 45

ment à avoir maille à partir avec les Turcs. Une parole circulait, quon attribuait au Prophète lui- même : « Laissez la paix aux Turcs tant qu ils vous la laisseront.». Sage recommaridation , car la terre des Turcs était une pauvre terre il n'y avait guère à récolter que des mauvais coups. Malheureusement les Turcs n'étaient pas gens à se laisser oublier; ils obligeaient volontiers les autres à s'occuper d'eux. Nous avons déjà rencontré leur main dans plus d'une de ces révoltes qui venaient avec une régularité monotone ébmnler l'empire brillant et fragile des Sâmânides. Nul doute que leur action ne se ftt plus souvent sentir si les historiens n'étaient si discrets. Encore en g 46 nous voyons un gouverneur du Khoraçan, Abou 'Alî, pelit-fds de Mouhtâdj, se ré- fugier chez eux après avoir ch issé l'émîr de sa capi- tale et rentrer bientôt en vainqueur à Boukhâra^ Jusqu'à quel point les Turcs l'aidèrent-ils, nous ne savons. Mais depuis cette affaire on n'entend plus parler d'eux durant longtemps. La politique propa- gandiste des Sâmânides semble donc avoir réussi, leur avoir gagné quelques années de repos du côté du nord. Les néophytes barbares gardent leurs enga- gements envers l'émîr des croyants, se recueillant pour le coup de la fin.

Jamais la dynastie qui avait eu l'honneur de rendre un gouvernement iranien au monde iranien n'avait eu plus besoin do la neutralité du Turc.

1 Ibn el-Athîr, viii, 3^5.

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Aucun péril pressant ne la menaçait encore, mais on sent la lassitude morose de la fortune, déjà in- quiète de nouveautés inconnues. L'effort de fémîr consiste maintenant à soutenir contre les Dilémites son malheureux feudataire du Djourdjân, qui ne rentre jamais dans son palais par une porte que pour en ressortir aussitôt par l'autre, et à diriger contre ces mêmes Dîlémites, maîtres de la Perse occidentale et méridionale, des expéditions militaires dont le retour régulier presque chaque printemps et le résultat toujours nul ou fâcheux ont quelque chose de comique. Un petit prince du Séistân s'étant révolté, les troupes sâmânides l'assiègent sept années durant dans une bicoque avant de le réduire (976- 98a). L'historien Mouhammed el-Oulbî, qui se complaît d'ordinaire dans les flagorneries banales et pompeuses des panégyriques officiels , avoue qu'alors la faiblesse de l'émîr éclata à tous les yeux et que la force et l'audace des mécontents s'en accrut. Le vrai danger venait du dedans, des satrapes des pro- vinces, indociles au prince, oppresseurs du peuple, complotant et se battant les uns contre les autres. Les gouverneurs du Khoraçân surtout éveillaient de légitimes soupçons, on les changeait le plus souvent possible; mais il était parfois malaisé de les déloger. Aboul-Houcein Simdjour, successeur de son père dans le gouvernement du Rhoraçân , ayant été rem- placé par Aboul-^Abbâs Tâch, prit les armes, s'allia avec Fâîk, ancien esclave devenu gouverneur de Balkh puis d'Héràt, et lit une guerre en règle

LA LEGENDE DE SATOK BOGHRA KHAN. 47

contre son rival que soutenaient les Dîlémites. Tâch expulsé, Aboul Houcein mort, le fils de celui-ci, Abou 'Alî se mit en sa place, demanda son diplôme d'investiture à l'émir Noul? Ibn Mansour, qui le lui promit, mais en effet l'envoya à Fâîk. Abou *Alî, voyant quon s'était moqué de lui, tomba sur son concurrent avec une bonne troupe, le mit en dé- route, rentra à Nichâpour, s'imposa comme gou- verneur et exigea le diplôme. Cette fois Nouh fit ce qu'il voulut, le priant toutefois de remettre au trésor royal une petite part des recettes pour les dépenses de l'armée. Abou 'Alî répondit qu'il n'avait que juste le nécessaire pour les besoins de sa pro- vince et garda le tout. Pour parer aux suites pos- sibles de son indocilité, il entama des négociations secrètes avec le Khan de Balâçâghoun, Hâroun Boghra, fils de Souleymân, qui avait succédé à son cousin Mouca , fils de Satok , dont nous ne connais- sons que le nom. Il l'engagea à marcher sur Bou- khâra, lui promettant de l'aider à condition que, l'empire sâmânide conquis, Hâroun prendrait le nord de l'Oxus et lui laisserait le sud. Cependant Fâîk avait quitté sans permission son gouvernement d'Hérât pour se rendre à Boukhâra avec une troupe nombreuse selon l'usage. Nouh se défia, ordonna de l'arrêter. Fâîk résista par la force ; battu une pre- mière fois, il se sauva, puis revint à la charge, défit et pilla une armée de l'émîr près de Termidh et écrivit à Boghra Khan pour lui demander d'inter- venir. Le Turc jugea que l'heure avait sonné d'où-

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vrir la succession du malade de Boukhàra. Les grands de Transoxiane était las dune dynastie qui durait depuis un siècle, ils aspiraient à changer, et ridée que Boghra Khan pourrait venir chatouillait délicieusement leur goût de la nouveauté^; en* termes plus positifs, le parti des mécontents rem- portait parce quon croyait qu'ils seraient les satis- faits de demain. D'un autre côlé les. Tokouz Ogouz semblent avoir été occupés par les luttes que leurs frères de Kan tcheou soutenaient contre les Tibé- tains Tang-hiang qui, des débris du royaume de Lha-sa. avaient formé une grosse principauté autour du Kouk-nor et s étaient alliés avec les Song, maîtres de la Chine méridionale, contre les Ouigour, alliés de la dynastie Kara Kitay qui régnait sur la Chine du Nord 2. Boghra Khan avait donc les mains libres.

^ Mouhammed el-Outbî, trad. pers. à la suite du Nerchâkhî, éd. Schefer, p. io5 :

^ Les T'ang-hiang finirent par s'emparer de Kan-tcheou en 1028. La principauté de Kan-tcheou était indépendante de celle de Bechbalyk; mais toutes deux ouigour, elles devaient faire cause commune contre lennemi commun et héréditaire. Les Tang-hiang , (|ui avaient absorbé les T'ou-kou-houn du Kouk-nor et du Ts'adam, comprenaient les Ngo-log, les Dza-tch'ou-ka-pa , les Sdé-rgyé-pa, les l)a-wo-rong-pa, les Nyam-ts'o et les Pa-nag d'aujourd'hui. La célèbre dynastie Si-Hia sortait de la principale de leurs tribus , les T'o-pa , (|ui subsistent encore de notre temps au nord du Ts'adam sur le baut Baîn-gol. Ce sont des Pa-nag, et ils ne comptent plus que 2 oc tentes. (Voir ma carte de l'Asie centrale.)

LA LEGENDE DE SAÏOK BOGHRA KHAN. 49

H s'avança d*abord prudemment; il s empara de Tarâz, puis dlsfïdjab; enfin il mit en déroute Tar- mée sâmânidc venue à sa rencontre, aidé peut-être par la trahison de plusieurs d'entre les officiers dont un grand nombre se laissèrent prendre (990). Dans sa détresse Témir confia le commandement d'une seconde armée à Faîk dont il ignorait les intrigues connues de tous. Faîk accepta et s'enfuit après un semblant de bataille près de Samarkand. Hâroun Boghra Kara Khan Chihâb-oud-daouleh entra triomphant dans la capitale des Sâmânides (992); mais il y resta peu. Une mauvaise fièvre le saisit et il s'empressa de regagner son pays plus froid et plus salubrc, la cuisine sans doute était moins savamment préparée. Malgré sa bienveillance pour les hommes doctes et les gens de cléricature, il avait irrité beaucoup de monde à Boukhâra par l'inso- lence dont il se plaisait à humilier les plus grands seigneurs. On lança à ses trousses la populace de la ville et un corps de mar.iudeurs O^ouz, qui massa- crèrent son arrière-garde et pillèrent ses bagages. Boghra Khàii mourut en route, l'an 998 ^

^ Dates d'après le Târikfii Gardèzi, cité par Raverty dans sa tra- duction des Tabakàt, p. c,o3.

La source fondamentale pour les événements rapportés ci-dessus est le Târîkbi YcmiiU de Mouhammed el-Outbi dont Ch. Schefer a publié en partie la traduction persane à la suite du Târikin Bou- khâra de Nerchathî. El-Oull)i, plus habile létlieur que bon histo- rien, abondant en métaphores et en réflexions prud'hommesques, ne s'occupe des khans de Balàràghoun qu'au point de vue de l'his- toire des Ghazné\ides; mais il est contemporain des faits qu'il ra- conte. Les Tahakàti Nàçiri sont une source en partie indépendante,

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Tels sont les événements que la tradition de Kàchghar a défigurés, comme nous Tavons vu plus haut. D'une guerre d ambition elle fait une guerre sainte , elle attribue à Satok Boghra Khan une con- quête qui a été accomplie réellement par son deuxième successeur; par une confusion absurde, elle donne le nom de ce dernier à fonde infidèle de Satok. Non contente de réduire deux personnages en un seul, elle prête au même prince une marche sur Tourfân, c est-à-dire contre les Ouigour, qui est en effet fœuvre d'un troisième, comme nous fexposerons plus loin. Mais, auparavant, il faut se conformer à la chrono- logie véritable et résumer l'histoire des successeurs immédiats de Hâroun Boglira Khân.

A la mort de celui-ci , le pouvoir passa à son cou- sin Aboul-Haçan (ou Houcein) Nasr ibn *Alî Arslân llik Kara Khân Chems-oud-daouleh, arrière-petit-fils de Satok. C'est le Haçan Boghra Khân du tedhkéreh. Il régna conjointement avec son frère Toghân Khân , dont le nom musulman était Aboui-Nasr Ahmed ibn

mais très pauvre. Les autres auteurs relèvent d'El-Outbî , même le meilleur d'entre eux, Ibn el-Athîr, quia l'inappréciable mérite pour un oriental de n'avoir aucune prétention littéraire. Mirkhond, traduit par Defrémery, est un compilateur médiocre et un rétho- ricien de collège. On peut conférer utilement Ibn Khaldoun , Kilâb oul-iber, avec Ibn el-Athîr , qu'il abrège. Le Medjma out-tawârikh ( Schefer, op. cit.) m'a fourni quelques détails , le Târikhi Gouzideh (ibid.) est un manuel d'écolier assez honnête, le Târikhi Alji (Bibl. nat.) n'a d'original que les fantaisies de sa chronologie, enfin le Djâini' oud-domvel en turc osmanli par le Mouneddjim bâchi ( 1 7* s.) traduit en russe par Grigorief , n'est guère qu'un résumé d'Ibn el- Athîr.

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHÂN. 51

*Alî. Les historiens ont confondu leurs noms, en sorte que les monnaies seules permettent de s*y recon- naître. Ibn el-Athîr nomme Tun et lautre correcte- ment, sauf pour le titre, dans deux endroits différents de son ouvrage (IX, io5; XI, 54), mais il ne fait rt^gner qu*Ahmed. Les Tahakât ne donnent que le nom d*Aboul-Haçan Nasr^. En général, le successeur de Hàroun est connu sous son titre dllik Khan, et c est l'habitude de cette appellation vague qui a causé la confusion. Les historiens nous montrent son frère Toghân Khân associé à son pouvoir, puis lui suc- cédant en 4o3 Hég. et régnant seul de 4o3 à 4o8. Toghân Khân ne se trouve que sur des monnaies sans date, mais les renseignements que les historiens fournissent sur lui concordent avec ce que les mon- naies nous apprennent d'Ahmed ibn ^AIî, de même quefllik Khân des uns coïncide avec TAboul-Houcein (ou Haçan)Nasrdes autres. Une monnaie de Sgo Hég. associe Ahmed à Nasr, comme les chroniqueurs asso- cient Toghân à Ilik Khân; les chroniqueurs uieltent la mort dllik Khân en àoi , et la dernière monnaie au nom de Nasr date de 4o i , tandis que la première qui mentionneavecrei'tilude Ahmed seul est âelxoli^; ils font finir le règne de Toghân en 4o8 et Ahmed cess^e de paraître sur les monnaies en 4o8. Donc

* Le Medjma' out-tawârikh indique aussi Nasr ibn *Alî comme successeur de Hâroun.

* Une monnaie de 4oi porte comme unique légende ce seul mot : Ahmed, H n'est pas sûr que le nom de Nasr n'y figurait pas également; sinon il faudrait admettre une erreur de chronologie dans les historiens.

4.

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j'identifie Ilik Khan avec Aboul-Haçan Nasr Arslân , qui devait être Taîné des deux frères , malgré 1 asser- tion contraire des Tahakât, parce que son nom paraît le plus souvent seul sur les monnaies, que les histo- riens le placent toujours en vedette et que son frère est considéré seulement comme son successeur. D'autre part, j'assimile Toghân Khan avec Ahmed ibn ^Alî , dont le nom toté/niqiie de « Faucon » [toghân) était sans doute plus familier à tous. Ibn el-Athîr reconnaît d'ailleurs (IX, 210) que les faits qu'il rap- porte de Toghân sont aussi imputés à Ahmed ibn ^Alî^

Les successeurs de Hàrôun restèrent tranquilles quelque temps, observant ce qui se passait. Nouh rentra à Boukhâra au milieu des démonstrations de joie de ceux qui l'avaient vu partir avec plaisir. Mais ce regain de gloire des Sâmânides ne devait pas durer. On avait découvert que la noble dynastie avait les pieds d'argile ; les amitiés étaient devenues sceptiques, les ambitions et les haines, impatientes. Fàîk marcha audacieusement sur Boukhâra; battu, il se réfugia en Khoràçân près d'Abou *Alî. Celui-ci, mécontent de Boghra Khan, qui l'avait traité dédai- gneusement en simple gouverneur et non en co- souverain comme il avait été convenu, était disposé à s'entendre avec Nouh. Fâîk le retourna et le jeta dans les bras des Dîlémiles, ces vieux ennemis des

^ DoRN , Monnaies de différentes dynasties musulmanes, p, 2o3-2 12. - La solution de l'auteur est inadmissible.

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descendants de Sâmân. Nouh requit Vaide de son vassal Sèbouktékin, dangereux vassal qui s'était créé un vaste empire en Afghanistan et dans la région de rindus. 11 daigna déférer à l'appel de son suzerain en détresse, mais lui fit comprendre qu'il obéissait à des convenances personnelles, non à des ordres. Il l'informa qu'étant vieux il n'aurait pas l'honneur de descendre de cheval en sa présence. L'émîr agréa l'excuse; Sèbouktékin, content de cette victoire de principe , eut l'adresse de ne pas la pousser à bout et mit galamment pied à terre devant son seigneur. Ce fier et courtois vassal était un troisième candidat à la succession des Sâmânides; il était comme l'homme qui flatte et sert le cheval avant de l'asservir. Au reste, il s'acquitta en vaillant homme d'armes de sa tâche de sauveur. Il faillit pourtant être vaincu près d'Héràt par Abou 'Alî et les Dîlémites, qui enfon- cèrent ses deux ailes; il ne l'emporta que grâce à la trahison, en pleine bataille, du petit-fils de ce Vâ- chemgîr, prince de Djourdjân, qui toute sa vie avait été victime des Dîlémites. L'ordre rétabli, il rentra à Ghazna avec le titre de Nâçir-oud-dîn, laissant à Nichâpour son fils Mahmoud , qui devint gouverneur du Khoraçân à la place d'Abou ^Alî. Celui-ci, après un hiver passé dans le Djourdjân , rentra en campagne dans l'été de ggS avec l'aide des Dîlémites et battit Mahmoud; mais, au lieu de poursuivre son avan- tage , il essaya de faire sa paix avec Nouh et Sèbouk- tékin malgré les conseils de Fâîk. Sèbouktékin, qui n'entendait point que le Khoraçân sortît de sa

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famille, rassembla promptement une armée, tailla en pièces les troupes de son rival près de Tous. Abou ^Alî se sauva à Amoul Chatt, implorant le par- don de Fémîr sâmânide. Nouh Tinvita à se rendre en Khârezm il lui assignerait un fief. Fâîk le décon- seillait d accepter, et ie pressait de se réfugier près du Rhân de Balâçâghoun ; mais Abou *AIÎ gardait ran- cune de Tinsolence deBoghra Khân, et, tandis que Fâîk passait sagement la frontière turque, il partit pour le Rhârezm. Le roi de ce pays, Abou 'Abd- oullah, vassal fidèle des Sâmânides, mal disposé pour Abou ''Alî qui avait refusé de lui céder Abiward dont Nonh avait voulu récompenser son loyalisme, s'empara traîtreusement de sa personne (sept. 996). Mais Mâmoun ibn Mouhammed, prince de Djour- djân, qui avait eu au contraire à se louer de l'ancien gouverneur du Khoraçân , le délivra , prit le Khàrezm Chah, le fit amener^ chargé de chaînes, au milieu dun festin tout le monde était ivre, l'accabla d'in- sultes et lui fit trancher la tête. Puis il demanda à Nouh la grâce d'Abou 'Alî. L'émîr répondit que cette grâce était accordée depuis longtemps et manda le rebelle repentant à Boukhâra. Abou *Alî, qui semble avoir perdu le sens de la défiance , se rendit à la capitale l'émîr l'arrêta, le dépouilla de tout ce qu'il avait de précieux et le tint enfermé jusqu'à ce qu'il mourût.

Cependant Fâîk avait été bien accueilli par l'Ilik Khân et les effets de la présence à Balâçâghoun de ce maître intrigant se firent bientôt sentir. Le khân

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inquiéta les frontières du Mâvèrannahar et imposa tribut à plusieurs gouverneurs ^ Nouh appela à son aide Sèbouktékin qui réunit une armée. Lllik Khàn essaya de lier partie avec le puissant émir de Chazna ; il lui envoya une ambassade avec une lettre il lui disait : « Nous devrions être alliés pour combattre les infidèles chacun de notre côté , vous du côté de THindoustan, moi du côté du Turkestan. Nouh est un mauvais prince , prodigue et débauché , qui épuise un pays riche sans profit pour flslâm. Délivrons de lui le Mâvèrannahar et usons des ressources de ce royaume pour défendre la foi. Au lieu de nous entre- déchirer, tournons nos troupes contre nos adversaires communs et concluons un traité d'alliance. Pour moi qui n'ai tiré Tépée et cherché ma gloire que dans les luttes pour la foi, je n'oublierai jamais ce que je dois à la religion et n'attaquerai pas un frère en Dieu, car il a été dit : « Quoique tu aies étendu ta main pour me frapper, je n'étendrai pas la mienne pour te frapper, parce que je crains Dieu , le Seigneur des deux mondes. » Sèbouktékin répondit par une déclaration de principes légitimistes, affirmant que son devoir était de protéger le souverain héréditaire , son suzerain , contre la rébellion et les attaques in- justes de «es voisins, car il a été dit : « Si l'un des deux se rebelle contre l'autre, combattez celui qui se rebelle jusqu'à ce qu'il meure, conformément a

* Cest ce fait que le tedlikéreh précise en disant que Haçan (Aboul-Haçan Nasr) s'empara la première année de Turkeslàn et de Tâchkent.

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la parole divine ^ » Comme Tllik Khan rassemblait une grande armée, Sèbouktékin invita Nouh à se joindre à lui avec ses troupes. Nouh, honteux de paraître en mesquin équipage à côté de son glorieux vassal, n envoya que des subordonnés. Sèbouktékin, froissé, dépêcha à Boukhâra 20,000 cavaliers sous les ordres de son fds Mahmoud, avec mission de changer le vèzîr et d'amener Témir bon gré mal gré* Lllik Khân , qui venait de pénétrer dans le Mavèran- nahar, fit alors de nouvelles propositions de paix que l'invincible inertie de Nouh conduisit Sèbouktékin à accepter. La frontière fut fixée par traité à Koutouân (ouKoutoun ?). Fàîk, qui savait profiter de tous les événemèntis quels qu'ils fussent, fut nommé gouver- neur de Samarkand à la demande du khân de Balâ- çâghoun. Je vois un indice que, dès lors, l'entente était conclue pour le partage de l'empire sâmânide entre l'Ilik Khân et Sèbouktékin , le premier se réser- vant le nord de l'Oxus, le second le sud. Sèbouktékin retourna à Balkh , son fils Mahmoud à Nichâpour. Ils déjouèrent deux ten tatives du frère et du fils d'Abou ^Alî pour mettre la main sur le Khoraçân et entre- tinrent de bonnes relations avec leurs voisins de l'ouest , les Dîlémites, dont la puissance commençail à décliner. Désormais ceux-ci et leurs clients de la fa- mille de Simdjour sont éliminés de la succession sâ- mânide; leur place est prise par les Ghaznévides, qui occupent tout le pays au sud de l'Oxus , et restent

* El-Outbî, dans Schefer, op. cit., p. 192-193.

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seuls en face de IHik Khan qui a déjà le pied dans le royaume convoité par le moyen de son client Fâîk. Ce pauvre émir de Boukhàra ne s'était débarrassé d'un vassal dangereux que pour se donner un maître ; irrémédiablement perdu, il ne pouvait quoi qu'il fît, que changer l'instrument de sa perte.

Nouh mourut en juillet 997 et fut remplacé par son fils Aboul-Hârith Mansour, un tout jeune homme dont le caractère autoritaire et cassant nuisit plus encore aux intérêts de la dynastie que la mollesse paternelle. Le vèzîr, destitué l'année précédente par ordre de Sèbouktékin, ayant ourdi une trame pour donner le gouvernement de Khoraçân h un de ses amis, était allé solliciter le concours de l'ilik Khan. Celui-ci le mit aux fers, manda Fâîk, l'envoya à Boukhàra avec 3, 000 cavaliers. L'émîr prit peur et se sauva au delà de l'Oxus. Fâîk le fit revenir en l'as- surant qu'il n'avait d'autres desseins que de le pro- téger contre les complots de mauvais serviteurs ^

^ CeUe affaire nVst clairement expliquée par aucun historien. D'après Ibn el-Athîr, il semble que l'ilik Kliân avait eu réellement l'intention de mettre la main sur Boukhàra; mais on ne voit pas pourquoi il s'est ravisé. D'autre part, en quoi la démarche de l'an- cien vèzîr 'Abd-ouUah ibn *Azîz pouvait-elle tant inquiéter le khan I urc ? Cela confirmerait l'hypothèse que le khân turc et le sultan deGhazna s'étaient déjà entendus pour le partage de l'empire sâmâ- nide. C'est pourquoi l'ilik Khân s'opposait à toute tentative con- traire à cette entente, comme l'était celle de *Abd-oullab. Il faut supposer, en outre , qu'il craignait qu'un parti hostile à ses combi- naisons ne l'emportât à la cour de Mansour, et qur,, pour s'en débar- rasser, il fit agir Fâîk manu militari. Cela me paraît la seule manière de rendre l'affaire intelligible.

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Depuis lors, Pâ!k, sans être vèztr, devint le conseiller toujours écouté du gouvernement de Boukhàra et le vrai directeur de Tadministratioii du Mâvèrannahar. Il était en réalité l'agent de l'Hik Khân et la confiance qu'on lui montrait était une confiance forcée.

Cependant Sèbouktékin était mort, désignant comme son héritier son fils cadet, Ismâ^îl (août 997 ) , et l'aîné, Mahmoud, avait quitté précipitamment le Khoraçân pour faire casser ce testament. Aboul- Hârith Mansour profita de son absence pour nommer Bektouzoun gouverneur du Khorâçan à sa place. Mahmoud, débarrassé de son frère, réclama son fief les armes à la main. Bektouzoun quitta les lieux, se rendit à Boukhàra et, mécontent de Mansour, com- plota sa perte avec Fâîk. Ils l'attirèrent dans un guet» apens, lui crevèrent les yeux (3o janvier 999) et proclamèrent émîr son frère 'Abd-oul-malik, en- core enfant. Puis ils rassemblèrent des troupes, marchèrent contre Mahmoud campé près de Merv; complètement battus, ils se retirèrent, Bektouzoun à Nichâpour, d'où il fut promptement chassé , Fâîk à Boukhàra , il mourut presque aussitôt comme il préparait une nouvelle expédition ^ Cette guerre

^ Les Tahakât parient d'un traité qui aurait été signé en avril 999 (96 djoumada 389), entre 'Abd-oul-malik et Mahmoud, d'après le- quel Mahmoud aurait gardé Hërât et Balkh, tandis que Merv et Nichâpour seraient restés au pouvoir de 'Abd-oul-malik. 11 s'agit des propositions de paix faites avant la guerre par Fâîk, et acceptées par Mahmoud. Tout fut rompu par une attaque dirigée par les gens de Boukhàra contre l'arrière-garde du sultan de Ghazna. La

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contre Mahmoud n-avait pu se faire que de l'aveu de rUik Khan, qui, sans doute, ne se croyait pas tenu à l'égard du fils par les engagements pris avec le père , et qui n avait pas éprouvé de scrupule à pro- fiter des embarras momentanés de son concurrent. Fâîk mort, le khan perdait ses moyens diploma- tiques de prépondérance à Boukhâra; son parti, privé de son chef, était désorganisé , la politique de la cour sàmânide devenait flottante, livrée aux hasards des intrigues de palais. Mahmoud avait cueilli le fruit de la sage conduite de son père à l'égard des Djlémites, vrais maîtres de Bàghdàd; il avait reçu une robe d'honneur du khalife, et, par suite, une dignité égale à celle des émîrs sâmânides. Etabli h Balkh, il pouvait d'un moment à l'autre intervenir dans les affaires de Transoxiane. Si l'ilik Khân ne voulait renoncer à ses rêves de domination à Bou- khâra, il ne devait pas hésiter à agir directement, énergiquement. Il fut vite prêt, bien qu'il fût encore probablement occupé par ses luttes contre les infi- dèles de Khotan. Il marcha sur Boukhâra en faisant savoir h 'Abd-oul-malik que ses sentiments amicaux à l'égard de la maison de Sâmân lui faisaient un devoir de la protéger contre les ambitions et les attaques des étrangers , c'est-à-dire de Mahmoud. Le terrain était si bien préparé , que les principaux fonc- tionnaires vinrent d'eux-mêmes se mettre entre les mains du Turc , qui entra sans coup férir dans la capi-

batai]le l'armée de 'Abd-oul-malik fut mise en déroute n'eut donc lieu qu'en mai ou juin.

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taie des Sâmânides le mardi i o'' de dhoul-kaMeh ^ 389 Hég. [2[\ octobre 999). Remarquons à ce pro- pos combien Ton a tort de ne voir dans tous ces conquérants turcs que des sabreurs aveugles , ne com- prenant que la force brutale. En réalité, ils manient aussi bien le filet de la politique que la lance et le glaive , et sont aussi à leur aise dans les escobarderies que sur le champ de bataille. Ils n aiment point les coups naturellement, et ils n usent de violence que lorsqu'ils croient ne pouvoir Téviter. Au reste, en dépit des rhéteurs de collège, il n'y a jamais eu de peuples qui n'aient allié la ruse aux vertus militaires , et c'est une idée fausse qui nous fait opposer volon- tiers les peuples guerriers aux peuples politiques. Ce qui nous trompe , c'est que dans les sociétés barbares la loi, moins étendue et moins puissante que dans les nôtres, rend le recours à la force plus souvent nécessaire, et que les conditions économiques plus simples le font moins nuisible.

^Abd-oul-malik , qui s'était enfui et caché à l'ap- proche du Khan, fut découvert et interné à Ouz- kent ^, il resta jusqu'à sa mort. Tous les membres de sa famille furent également jetés en prison ; son frère Abou-lhrâhîm Ismâ^il s'évada l'année suivante, travesti sous les habits d'une servante, se déroba à toutes les recherches dans la maison d'une vieille femme de la ville, gagna le Khârezm, déguisé en

^ El-Oulbî (éd. Schefer), p. 216. Le 1 3, cl'ap. Ibn el-Athîr,IX, io5. ^ El-Outbî , ibid. Je pense que OOLÙI dans Ihn el-Athîr, est une faute du copiste.

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courrier, reçut le surnom de Mountaçir (ie Vengeur) , et de nombreux seigneurs de la cour sâmânide accou- rurent pour servir sa vengeance. La vie de ce dernier des enfants de Sâmân fournirait matière à une belle •geste épique. Cinq ans durant, il parcourut les che- mins de TAsie centrale , la cuirasse à Téchine , n*ayant d'autre table de banquet que la selle de son cheval; presque seul , il tint en échec les deux plus puissants monarques de cette partie du monde, triomphant un jour et faisant grande figure de roi, battu le len- demain, abandonné, aventurier misérable; mais, toujours infatigable, jamais désespéré , généreux , in- telligent, fertile en ressources, chantant sa détresse en vers de vrai poète, il illumina d'un éclair magni- fique la fin de sa race.

L'Ilik Khan était revenu à Balâçâghoun, laissant quelques troupes dans les villes principales de la Transoxiane. Mountaçir débuta par un coup de main qui le rendit maître de Boukhâra, et par une vic- toire sur la garnison de Samarkand. Mais le retour du khân l'ayant obligé à passer promptement l'Oxus , il tomba sur Nichâpour qu'il enleva à Nasr, frère de Mahmoud. Le sultan ghaznévide, qui avait le même intérêt que le prince turc à la ruine des Sâmânides , se mit lui-même en campagne. Le jeune prince se réfugia dans le Djourdjân, régnait une famille amie qui l'aida à faire une tentative sur le pays de Rey, alors livré à l'anarchie. 11 se laissa malheureu- sement éconduire par les habitants de la ville, et se retourna contre Nichâpour il s'établit en i oo i .

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Vaincu deux fois par Nasr, qui avait reçu des ren- forts, abandonné par le prince du Djourdjân, privé de ses meilleurs serviteurs prisonniers de Nasr, il erra de longs jours dans le désert et arriva parmi les Ogouz, entre la Caspienne et l'Aral. Ces frères- des Ouigour de Bechbalyk haïssaient leurs voisins turco-kariouk; ils s enrôlèrent en foule sous Téten- dard du Sâmânide et marchèrent à sa suite sur Bou-. khàra. Us rencontrèrent Tllik Khân près de Samar- kand, le surprirent la nuit, prirent et pillèrent son camp ( 1 oo3 ). Mais ils s'avisèrent qu'ils s'étaient four- voyés dans une mauvaise affaire, s'excusèrent près du souverain turc. Mountaçir, craignant leur tra- hison, partit avec 700 fidèles, franchit l'Oxus sur la glace, et demanda l'hospitalité à Mahmoud. Celui- ci lui répondit par de bonnes paroles, ordonna qu'on lui fit bon accueil ; mais en effet Mountaçir ne trouva pas un coin de terre reposer sa tête; chassé de partout, il finit par attaquer à l'improviste et à dis- perser une troupe du gouverneur de Boukhâra. Il se présenta aux portes de Samarkand , qui lui donna 3,000 hommes et de l'argent. Les Ogouz, flairant de nouveau un coup avantageux, se joignirent à lui; et rilik Khân, qui décidément organisait mal ses expéditions, essuya une deuxième défaite en juin looZi. Mais il revint à la charge lorsque les Ogouz eurentregagnéleurspâturages; 5,000 hommes désertèrent l'armée de Mountaçir, et le malheureux prince s enfuit au delà de l'Oxus, vivant de menu brigandage. Mahmoud ayant envoyé une armée pour

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se défaire de lui, ii se réfugia dans ie Séistân, puis erra de pays en pays , revint enfin dans les environs de Boukhâra. Sa petite troupe, exténuée de priva- tions et de fatigues, ie trahit, ses frères furent pris, lui-même se sauva et tomba dans un campement de Bédouins qui l'assassinèrent traîtreusement la nuit (décembre ioo4).

Ainsi s'effacèrent les derniers vestiges de lapuissance sàmânide , écrasée entre les Ghaznévides et les Turcs de Balâçâghoun. Notre tedhkéreh rapporte ces évé- nements d'une manière tout à fait générale et en les dénaturant sur trois points importants afin de mieux édifier le lecteur : il fait une campagne purement militaire de ce qui a été, avant tout, une campagne politique; il travestit les Sàmânides en infidèles, erreur volontaire , peut-être inspirée par la lettre de lllik Khàn citée plus haut; il exagère les conquêtes d'Aboul-Haçan en les porlant jusqu'à la mer Rouge, tandis qu'en effet elles n'ont dépassé l'Oxus que d'une manière très éphémère. Mais en somme le fond de son récit est à peu près exact, en sorte que nous sommes autorisés à tirer profit de la partie qui con- cerne les luttes contre Khotan à condition de ne point chercher trop de précision ni trop de détails.

Les premières années du règne d'Aboul-Haçan Nasr Ilik Kara Khàn avaient été occupée» par des combats contre les infidèles, ainsi qu'en témoigne sa lettre, résumée dans le Târikhi Yèmini. Ces com- bats aboutirent à la conquête du pays de Khotan. Il est étrange que ie» auteurs musulmans ne nous

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donnent aucun renseignement sur une conquête si importante pour Texlonsion de leur religion. Nous savons seulement par eux quen 1006 Khotan était gouverné par Kadr Khan ou Youçouf Kadr Khân, cousin ou frère d'Aboul-Haçan Nasr et son vassal. Les annales rliinoises nous apprennent quVn 971 Khotan était encore bouddhiste; pour la première fois en 1009, elles qualifient de lié-han (khân) le prince de cette ville, qui n'était autre que Youçouf Kadr Khân, successeur de princes indigènes qui n'avaient rien do turc, et elles disent qu'il envoya à la cour non plus un religieux bouddhiste selon l'ancien usage, mais un Hoei-hou, c'est-à-dire très probable- ment un musulman. Ces faits concordent avec ceux que rapporte notre tedhkéreh et prouvent qu'il mé- rite une certaine confiance. Le royaume de Khotan remontait à nous ne savons conibien de centaines d'années avant notre ère; il avait subsisté à travers de longs siècles en payant successivement tribut aux divers maîtres de l'Asie centrale, qui s'élevaient les uns sur les autres et qui passaient, tandis que lui demeurait, toujours le m^'me, avec ses oasis fertiles, avec sa population calme et laborieuse. Au vin* et au i\^ siècle il avait subi la suzeraineté de Lha-sa; les Tibétains, chassés de Tourfân en 878, durent rester encore quelques années dans le pays de Kho- tan; puis le royaume de IJia-sa divisé et ruiné, sa place à Khotan fut prise par une dynastie turque, descendant peut-être des anciens Kouchân, qui s'était établie dans une partie du Kachmîr et dans le

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Ladag^ D'après [drîcî, il semblerait même que ces princes turcs du La-dag firent de Khotan leur capitale. Cependant les Chinois ne donnent au sou- verain de cette cité que le titre de wang^ alors que le chef des Turcs du Tibet portait le titre de khan 2, et leurs annales ne signalent , à propos des ambas- sades reçues ou envoyées au x* siècle, aucun fait propre à faire supposer qu un prince de race turque se soit installé dans la « ville du jade ». L'expression employée par IdrîcP peut signifier seulement que

^ Albirounî, trad. Reinaud, Journ, asiat,, i844« II* 259-260.

* Mas'oudî, Prairies et or, l^ 35o.

^ Médinet ont-Tibet, Idrîcî ne donne point le nom de Khotan; mais que la «Ville principale du Tibet» soit Khotan cela est cer- tain. De Balygh = Karakhodja à Bakliouân il y a 12 jours vers Touest; de Bakhouân à Haut Nouchadjân = K^chghar, i^ jours; de Bakhouân à la Ville du Tibet, i4. La journée dTdrîc: est une forte journée de 10 parasanges, environ 55 kilomètres. Portez 12 fois 55 kilomètres à partir de Karakhodja sur une carte dé- taillée en suivant la route; portez de nit^me id fois 55 kilomètres à partir de Kachghar, dans les deux cas vous tomberez près de Kou- tcha. Ou bien tirez une ligne droite de Karakhodja à Kâcbghar, di- visez la en 26 parties, vous verrez que la distance de Kâcbghar à Koutcha équivaut à l^ de ces parties, celle de Koutcha à Kara- khodja à 12. Bakhouân était une grande ville fortifiée, dépendant des Tokouz Ogouz, gouvernée par un prince de la famille du khan; or Koutcha a toujours été une ville relativement grande, et nous avons vu que la frontière entre les Toukouz Ogouz et les Turco- Karlouk se trouvait entre Aksou et Koutcha. Bakhouân était sur une rivière coulant à Test; bordée de cultures et de pâturages ; or la rivière de Koutcha rejoint le Tarim , qui coule à l'est , et est bordée de cultures et de pâturages. Bakhouân était renommé pour les ob- jets de fer qu'on y fabriquait; or Koutcha a toujours, depuis les Han, était renommé pour •ses mines de fer et ses forges. Portez maintenant à partir de Koutcha les j| de la distance entre Kâch-

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHAN. 67

nastie turque , très puissante selon MasWdî et com- mandant à de nombreux nomades toujours prêts à la bataille, avait étendu sa protection sur le sud du bassin du Tarim explique pourquoi les kbâns de Balàçàghoun et de Kâcbghar y rencontrèrent une vive résistance. Ce ne sont point les Khotanais qui d'eux-mêmes auraient pu s opposer si longtemps aux progrès des Turco-Kariouk. La lutte entre les maîtres de Kâcbghar et ceux de Kbotan avait commencé bien avant le règne d'Aboul-Haçan Nasr , car en 97 1 le roi de Kbotan envoya à l'empereur de Cbine un élépbant instruit à danser, dont il s'était emparé dans une guerre contre ses voisins du Nord, probablement sous le règne de Mouça , fils de Satok. A l'avènement d'Aboul-Haçan, la puissance des descendants de de Bogbra Kbàn ne parait pas avoir acquis une très grande extension vers le sud ; elle n'avait pas encore atteint Yârkend si nous en croyons notre tedbkéreb. Ce ne fut qu'après les guerres soutenues par l'Ilik Kbân contre Kbotan et le Tibet occidental avant ses campagnes en Transoxiane , c'est-à-dire entre 998 et 996, que Yârkend entra dans le giron de l'islam. Les luttes difficiles du kbân de Balâcâgboun contre les infidèles du sud, qui vinrent l'assiéger jusque dans l'une de ses capitales, fournissent la clef de sa conduite extrêmement prudente dans les aflaires de Boukbâra , il ne se décida que très tard à inter- venir directement et par la force. Lorsque la mort de son agent Fâîk et la position menaçante prise par Mahmoud le Ghaznévide, l'eurent obligé à concen-

5.

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trer ses efforts du côté de l'ouest , il dut abandonner pour un moment la conquête du royaume de Kho- tan , qui s'étendait alors de Gouma au Lob nor. Un retour offensif des bouddhistes contre Kâchghar rap- pela son attention A^ers Test, et il envoya Youçouf Kadr Khan pour réduire définitivement ses ennemis, probablement en Tan looo, date indiquée par le tedhkéreh des Quatre Imâms. Les Quatre fmâms n'ont pas jou,é dans la réalité le grand rôle quiis jouent dans la légende. Ils ont être de simples sèyîds qui suivirent l'armée de Youçouf Kadr Khan pour lui donner le concours de leur autorité reli- gieuse et chercher à se procurer un bon établis- sement en pays infidèle. Quoi qu'il en soit, la cam- pagne fut rude et longue; Khotan pris après im siège de plus d'une année, les débris de l'armée vaincue furent poursuivis dans les monastères qui se dressaient sur les montagnes de la route de Po- lour, massacrés ou dispersés. Les temples et les cou- vents furent détruits ou convertis en mosquées, la ville même rasée et transférée à plusieurs lieues à l'est ^. Enfin, en ioo5 au plus tard, la paix de l'Islam régna jusqu'au Lob nor. Youçouf Kadr Khân reçut en apanage le pays qu'il avait conquis ^.

Après s'être emparé de Boukhâra, Aboul-Haçan Nasr avait écrit au sultan Mahmoud pour le féliciter

^ DuTREUiL DE Rhins, Missioii scieut. , m, i38. L'ancienne ville était à Yotkân.

^ El-Outbî i'appeiie malihi Tchin, c'est-à-dire «roi de Khotan»; Ibn el-Athlr écrit Khotan au lieu de Tchin.

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHÂN. 69

de s'être rendu maître du Khoraçâu et pour lui pro- poser de changer en traité d'alliance formelle l'en- tente amicale qxd avait existé entre eux jusqu'alors. Mahmoud répondit favorablement à ces avances et envoya un ambassadeur demander la main d'une fille de l'ilik Khân. 11 fut stipulé que l'Oxus servirait de frontière entre les deux Etats. Mais, quand Mah- rnoud fut occupé à l'autre extrémité de son empire à conquérir le Moultân, son allié pensa que tous les traités du monde n'empêchaient pas l'occasion d'être fort bonne pour s'agrandir du côté du Khoraçân dégarni. Il expédia un soabâchi tékin (seigneur chef d'armée) qui s'empara de Balkh, de Herât et de Ni- châpour (1006). Mahmoud, l'ayant appris, revint de l'Inde, rapide comme la foudre, chassa les Turcs de Balkh. Les troupes du soubâchi s'enfuirent, errèrent dans le désert au milieu de l'été ; épuisées de fatigue et de soif, elles furent battues, décimées, dispersées. L'année suivante, le khân appela Yourouf Kadr Khân à la rescousse et passa l'Oxus avec lui. Mah- moud, deson côté, avait fait venir un corps d'Ogouz. Les deux armées, qui comprenaient des hommes sortis de toutes les régions de l'Asie centrale , de l'Inde au golfe Persique, de la Caspienne au Lob nor, se rencontrèrent à quatre parasanges de Balkh. Les Turcs furent complètement défaits et Mahmoud fut désormais tranquille de leur côté *.

Cependant le frère d'Aboul-Haçan Nasr, Toghân

' El-Outbî, texte arabe lithographie à Delhi, p. 2 3/i, 264 et suiv. Ibn el-Athîr, IX, i33-i35.

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Khân , que je crois être le même qu'Ahmed ibn *Alî , d'autant plus las de n être point le premier dans rKtat qu'il était plus proche de l'être, protesta au près de Mahmoud de sa fidélité au traité, déclara qu'il avait toujours désapprouvé les actes de son frère , assura qu'il avait en vain tenté de fen détourner, et l'incita à attaquer cet allié déloyal. Aboul-Haçan surprit ces intrigues, quitta aussitôt le Mâvèran.- nahar il se trouvait et marcha contre Toghân Khân resté à Balâçâghoun. Arrivé à Ouzkent, il fut arrêté par la neige qui obstruait la route (i o i o). Les deux frères, cependant, sollicitaient l'un et l'autre, le sultan ghaznévide de prendre parti dans leur querelle. Mahmoud invita leurs ambassadeurs à une grande fête, oii il les éblouit par un tel appa- reil de luxe et de puissance, que les princes turcs leur semblèrent auprès de lui d'assez pauvres sires. Us représentèrent à leurs maîtres combien il était insensé d'être désunis en face d'un souverain qui surpassait les Khosrau de Perse et les Césars de Grèce. Aboul-llaçan et Ahmed ibn *Alî paraissent avoir depuis vécu en paix, sinon en bonne intelli- gence. Le premier mourut d'ailleurs peu de temps après, en 1012. 11 n'est dit nulle part qu'il ait péri, comme le prétend l'auteur du tedhkéreh de Satok , dans une bataille contre les infidèles.

Ahmed ibn 'Alî Toghân Ilik Karakhân Koutb- oud-daouleh lui succéda. Quoique sa conduite envers son frère eût été loin d'être sans reproche, il n'en était pas moins un homme fort pieux, très

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHAn. 71

instruit des choses de la reiigion et zélé pour ia gloire de Dieu. 11 cultiva avec soin 1 amitié de Mah- moud, condition nécessaire de l'équilibre de l'Asie centrale, et porta tous ses efforts à guerroyer contre les Turcs et les infidèles de l'Orient, c'esl-à-dire contre les Ouigour de Bechbalyk. Ce sont les expéditions de Toghân Khân que notre tedhkéreh attribue à Satok Boghra Khân sur la fin de ses jours. En 1017, 3 00,000 (?) Ouigour* envahirent le pays de Kâch- ghar et pénétrèrent jusqu'à huit journées de Balâçâ- ghoun. Toghân Khân convoqua le ban et larrière- ban de ses tribus, et, bien que malade, marcha en personne à l'ennemi, le vaincjuit et le poursuivit pendant trois mois, peu t-ôtre jusqu'à Tourfân comme le rapporte le tedhkéreh. A son retour, la maladie, que sa piété avait un moment surmontée, l'emporta. Tel Satok Boghra Khân dans la légende 2.

Toghân Khân eut pour successeur un troisième fils de 'Ail, Aboul-Mouthaffer Arslân Ilik Kara- khân Gherf-oud-daouleh^. Youçouf Kadr Khân, le

^ D'après les différents historiens « c'étaient des gens de Chine, f^it^, de Khotan, et des Kitay. Les Kitay étaient alors maîtres de la Chine du Nord ils avaient fondé la dynastie Liao. Peu au- paravant, ils avaient eu maille à partir avec les Ouigour de Kan- tcheou. Mais le silence des annales des Liao prouve que l'expédi- tion dont il s'agit ne vient pas d'eux. Pour Khotan, il est possible qu'il se soit révolté.

^ El-Outbî, texte arabe, p. 876 et suiv. Ibn el-Athîr, IX, 209. Medjma' out-tatuàrikh , éd* Schefer, 233.

» Raverty (Tabakât, p. '85) le nomme Boghra Tékin Arslân Khân* On a trouvé à Boukhâra un grand nombre de monnaies au nom de Bigha (Boghra?) Tékin Bahâ* oud-daouleh,.conten[îporain

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conquérant de khotan, alors gouverneur de Samar- kand , se souleva contre lui , appelant Mahmoud à son aide. Le sultan ghaznévide franchit TOxus sur un pont de bateaux liés avec des chaînes. C'était la première fois , selon Ibn el-Athîr, que Ton voyait un pont de ce genre dans ce pays. Mais Mahmoud ré- fléchit qu'il se mettait dans une mauvaise alïaire, dangereuse en elle-même et capable de compro- mettre sa situation dans Tlnde. Il revint sur ses pas et rentra en Bactriane. Youçouf, irrité, se joignit à Arslân et tous deux marchèrent sur Balkh. Ils su- birent une sanglante défaite (1019) et leurs hommes se précipitèrent avec une telle hâte et un tel désordre pour repasser TOxus, quune foule d'entre eux furent noyés. Peu de jours après, Mahmoud fut étonné de voir les envoyés du Khârezm Chah lui apporter les félicitations de leur maître. « Comment avez-vous pu savoir si vite, leur demanda-t-il, le désastre des Turcs? Par la multitude de bonnets turcs que roulait le fleuve», répondirent-ils. Au reste, Mah- moud ne poussa pas plus loin son avantage, tant il était convaincu que toute entreprise contre les Turcs serait une folie ruineuse, qu'il lui était beaucoup plus profitable et plus facile de s'étendre en Inde

d'Arslân Khân , et dont quelques-unes ont^également le nom d'Arslân Khan. Mais il y a contradiction entre le titre tékin et le titre khâii qui s'excluent, contradiction aussi entre le nom Arslân et le nom Boghra, Je ne crois pas qu'en règle générale la même personne porte deux noms totémiques difFérents. Bigha Tékin n'était sans doute que le gouverneur [émir) de la Sogdiane.

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHAn. 73

qu'en Asie centrale et qu'obligé de borner ses désirs pour les réaliser, il lui fallait rester en bons termes avec ses voisins du nord quand c'était possible, si- non se tenir sur la défensive.

Plusieurs chroniques, parmi lesquelles le M^ci/ m a^ oat-tawânkh, placent la défaite d'Arslân en l'an liio Hég. (1019). Mais Mahmoud fut occupé conti- nuellement dans l'Inde, de ^09 à 4i4. LeMouned- djim bâchi dit qu'Arslân se retira dans la vie privée immédiatement après sa défaite^; Ibn el-Athîr (IX, 211) raconte l'affaire sans donner de date, et passe immédiatement sans aucune transition au règne sui- vant; le Medjma oul-tawârïkh fait mourir le prince turc peu après la bataille ^, On peut conclure de ces témoignages que le désastre d'Arslân eut lieu à la lin de son règne, sinon de sa vie. Or nous avons des monnaies de lui jusqu'en Ai 5 (102 4). C'est une année Mahmoud est libre, et le Gardèzî^ signale à cette date une expédition de lui en Transoxiane. Il est vrai que cette expédition est en réalité celle de 419, mais il est possible que le Gardézî , confon- dant deux expéditions en une seule, rapporte la date de la première et les détails de la seconde.

Le commencement du règne d'Arslân n'avait guère été plus heureux que la fin. Il n'avait pu garder toutes les possessions de son prédécesseur et avait abandonner une partie des pays de l'est à des princes

* Ed. Grigorief , p. 64.

» Éd. Schefer, 234 : oi^. ^^y ^^S u' )^ '7^ i^ -

^ Cité par Ravf rty, op, cit,, p. 904.

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turcs indépendante ^ B ne s agit pas de conquêtes faites par les Ouigour, alors en querelle soit avec les Kitay (Liao), soit avec les Tibétains orientaux, il s'agit de vassaux qui refusent le tribut.

Dans les derniers mois de loili ou en I0îx5, Youçouf Kadr Khàn prit la dignité souveraine et fit énergiquement rentrer tout le monde dans lobéîs- sance, du Balkhach à Khotan, des frontières des Ouigour à TAmou daria. Selon Ibn el-Athîr (IX, 2 1 o), il était fils de Hâroun Boghra Khân, et, selon le Gardèzî, cousin de Tllik Khàn (Toghân), ce qui revient au même. Mais ses monnaies portent : Arsldn Youçoaf ibn ^AIL II serait donc frère de ses trois prédécesseurs, ainsi que nous le voyons dans le tedhkéreh. On comprend en effet difficilement qu'un homme de sa valeur, qui n'était plus un enfant en 993 , n ait pas à cette époque succédé à son père , et qu'un collatéral assez éloigné lui ait été préféré. Il faut admettre que Hâroun n'avait point laissé à sa mort de fils qui fût en état de régner. Comme, d'autre part, les Tabakât (p» i 16), citant un auteur plus ancien, Ibn Haiçam Fariâbî, assurent que You- çouf Kadr Khân était frère de son prédécesseur Aboul-MouthaBFer, je crois que nous devons tenir Youçouf pour fils de *Alî , et non pas de Hâroun*

Arslân Youçouf n'avait point gardé rancune à Mahmoud de la sévère leçon qu'il en avait reçu. Après s'être rencontrés sur le champ de bataille, les

^ Medjma' out-tawârikh.

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHAN. 75

deux princes s'étaient retrouvés autour de la nappe du festin , et avaient renoué le fd un peu cassant de la vieille amitié qui unissait les Ghaznévides et les Ilik Khân. En 1028, de nouvelles difficultés sur- girent. Mahmoud intervint pour mettre un terme à la tyrannie que faisait peser sur Boukhàra, *Alî Tékin, prince de la famille des Boghra Khân. Il franchit TOxus , et Youçouf vint de Balàcàghoun au- devant de lui. Une entrevue eut lieu, qui aboutit à la conclusion d un nouveau traité d'alliance entre les deux souverains. Il fat stipulé que TAmou daria con- tinuerait à former la limite entre les possessions des deux contractants; que le Khârezm, dont le roi devenait chaque jour plus hostile et plus gênant pour rilik Khàn, passerait sous le protectorat de Mahmoud ; que Zeyneb , fille du sultan , serait fiancée à Boghra Khàn , fils de Youçouf; que la fille de lllik Khân épouserait le fils de Mahmoud; qu enfin le clan turbulent de Seldjouk TOgouz, qui s'était in- stallé dans les environs de Samarkand et brigandait en Transoxiane et en Khârezm , serait transporté en Khoraçân ^

A celte époque, la conversion à l'islamisme de la partie orientale de l'empire turco-karlouk. était loin d'être achevée. En 1026, des parents de Youçouf, ayant sollicité la main de princesses de la famille de Mahmoud, farent refasés parce qu'ils n'étaient pas

^ Târikhi Beyjfiaki, éd. de Calcutta, p. 23o. Tahakâti Nâçiri , p. 84 , 116, 904 , et les notes de Raverty.

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KHAn. 77

ceptible , grossit par degrés et bientôt couvre le ciel entier en déchaînant une tempête formidable. Tout f emporté. Llrân , le Khârezm , la Mésopotamie se courbèrent sous le joug des nouveaux venus. Ces Seldjoukides et leurs fidèles Ogouz, ennemis héré- ditaires des Turco-Karloulc, n'avaient plus les mêmes raisons de les ménager que les Ghaznévides, et ils savaient mieux comment s y prendre pour les mater, car ils étaient Turcs contre Turcs. Dans le troisième quart du xi*' siècle, ils imposèrent leur suzeraineté aux descendants de Satok Boghra Khan. Mais un Turc trouve toujours un plus Turc qui l'as- somme : les Kara Kitay, sortis de Mantchourie, le démontrèrent aux Seldjoukides vers ii^o, et re- çurent à leur tour le tribut et l'hommage des princes de Samarkand et de Kâchghar. Ils furent remplacés eux-mêmes , vers 1210, par le Khârezm Chah et le Nayman Kouchlouk, qui firent figure de suzerains en Asie centrale quelques brèves années avant d'être écrasés par Tchingiz Khan.

Dès la mort de Youçouf , ses Etats avaient été di- visés en trois parties : Samarkand et le Perghânah , Tâchkent et Aoulié Ata , Baiâçâghoun , Kâchghar et Khotan. Puis, après une réunion momentanée, il se forma définitivement deux principautés dont la limité fut fixée à Khodjent. Le Koudatkou bilik a été dédié à un prince de la partie orientale , Hâroun Boghra Tapkatch Ilik Karakan , Kanlar Kany, machrik maliki, petit-fils de Youçouf Kadr Khân, qui régna de 1 06 5

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k 1 102 ^ Le dernier des Ilik Khan de Samarkand fut Othinân ibn 'Alî Djèlâl-oud-dîn, qui fut battu par le Khàrezni Chah et mis à mort en laïa. Le dernier prince des Turco-Karlouk orientaux fat Arslân Khan , qui n'avait conservé que les environs de Kopal. Tchingiz Khan, à qui il offrit sa soumis- sion en 1 2 1 1 , lui accorda la main d'ime princesse mongole ; mais , dit Rèchîd-oud-dîn , il le gratifia en même temps du titre de Setrie^ parce qu'il lui était impossible de lui laisser porter désormais le titre d' Arslân Khân^. Le descendant de plus de vingt générations de rois , Théritier du khân des khâns de rorkhon n'était plus qu'un bourgeois.

La dynastie des Ilik Khân n'a point marqué parmi ceHes qui ont nourri libéralement les poètes, les historiens et les savants. Elle nous apparaît comme une dynastie de barbares grossiers et ignorants. Ce- pendant les chroniqueurs louent la plupart de ses princes pour leur piété et leur goût des gens doctes. L'auteur du Târikhi Rèchidi rapporte avoir vu citer dans un vieux livre ^ comme étant de Balâçâghoun un si grand nombre d'hommes éminents pour leur science, que cela est inconcevable. Sans doute, ces barbares, naïvement dociles aux prêtres dans les choses de l'esprit et accoutumés à ne voir dans les

^ Ibn el-Athîr, IX, 3i3. Dans un passage, l'auteur le dit fils de Youçouf. Cesi un lapsus.

* Rèchîd-oud-dln , trad. Bérézinu, I, 1 3 2 ; Buëtscuneider , Mediœ- val Researches, II, \o.

* Le Saurai oul-loughat, Tàrikhi Rèchidi, p. 36d*

LA LÉGENDE DE SATOK BOGHRA KIIAN. 79

livres que des instruments de sorcellerie et do reli- gion , ne comprirent point qu'il pût y avoir d'autres exercices spirituels que la théologie ; ils ne s'intéres- sèrent qu'aux théologiens et négligèrent les poètes et les historiens, qui le leur ont bien rendu.

80 JANVIER-FEVRIER 1900.

L'ART DE LA FORTIFICATION

DANS

LA HAUTE ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE,

PAR

M. RAYMOND WEILL,

LIEUTENANT DU GENIB.

^9»

CHAPITRE PREMIER.

CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA FORTIFICATION ÉGYPTIENJNE.

H existe, dans un certain nombre d'ouvrages , des renseignements de valeur et d'importance très va- riables sur les édifices militaires de Tantiquité égyp- tienne. Nous nous proposons , dans la présente étude , de les rassembler, d'analyser les monuments à un point de vue spécialement technique et d'en déduire, dans ses grandes lignes, le développement de la fortification en Egypte pendant la période an- cienne et originale.

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 81

I. ORIGINALITÉ DE LA FORTIFICATION ÉGYPTIENNE.

Dans quelles limites un programme ainsi for- mulé nous enferme-t-il , et qu est-ce que la période originale de la Fortification égyptienne.^ L'histoire commence en Egypte, on le sait, par de longs siècles d'un isolement vital absolu , au cours desquels cette société, livrée à sa seule inspiration, se crée, s'organise et se fortifie sans aucune collaboration extérieure. Non que l'Egypte fût seule au monde, ou matériellement isolée du reste de l'univers; loin de là; mais sa civilisation se montre trop fortement organisée, dès l'origine, pour subir aucune in- fluence de la part des nations barbares qui l'envi- ronnent. Une persistance obstinée dans les vieux usages empêche les Egyptiens d'emprunter à ces peuples leurs inventions même les plus utiles, et nous verrons, en ce qui concerne particulièrement la fortification , qu'à l'origine de la V dynastie ils connurent les forteresses de la Syrie méridionale, n)ieux armées que leurs propres ouvrages, et ne surent en rapporter chez eux aucune disposition nouvelle. Victorieuse des Hycsos, qu'elle arrive très probablement à absorber, l'Egypte se développe comme en vase clos pendant plus de vingt-cinq siècles, jusqu'au jour les grandes expéditions de la XVIIP dynastie, la précipitant à la conquête de la Syrie, déterminent brusquement le mélange de

82 JANYIËK-FKVKIKU 19U0.

CCS deux mondes. Jusqu alors, tout ce que possédait l'Egypte était de pure création indigène; cette prise de contact fait eutrer enjeu un éiémeot nouveau, la civilisation syrienne, très différente de celle de rÉgypte et tout au9»i solidement eonslituée. Peiidiint trois siit^cles, de Thoutmosis 1^ à Hainsès lU, de& rapports de natui'e variable, luais continuels et tout à tait intimes, ont lieu entre ie& deux populations» et en fin de compte il se trouve que le vaincu a laissé son empi^inte au vainqueur, dans s^& indus- tries, dans ses arts, jusque dans ses inceurs el cbus sa tangue. Or, tes Asiatiques postaient une science de Ibrtiiiealion txien supérieuit^ à eeite que révèienl les. typest égyptiens de ta mênie épo4}ue; teurs forte- resses étaient en pieri^ au tien d'être en briques crues, de formes plus eomplii(uée&„ ptus savantes, plus ingénieusement combinées en vue de ta dé<^ fense. Les ixxis dKgypte, qui dailleui's surent les pi'endre, iii^nt VexpérieiK^e non douteuse des pro« pmtés i^edoutabtes de ces ouvrages, dont le dispo* sitif fut trouvé si remarquable que Hautsès lU eut la fantaisie d'en po^éder che« lui une reproduolioi^: c est le nK)!nument qu on apipeUe aujourd'hui le pa- villon de Médinet-Habou. H semble donc que ies Egyptiens n'eussent rien du avoir de plu» pressé que de s'approprier les procédés de leurs adversaires j le furent-ils ^ Eurent-ils, au eontraix^e, des raisons spé- ciales poiur persister dans les anciens errements? On ne peut le dire avec certitude; il se trouve juste- ment que l'obscurité envahit l'histoire de la fojrtifih

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE.. 83

cation en Egjrpte, dès que l'on quitte le premier empire thébain.

B faut remarquer, d'abord, qu'à part Médinét^ Habou, qui n'est pas un ouvrage militaire, mais faisait partie des constructions d'un temple, nous ne connaissoni pas, dans toute la vallée du Nii, un seul écbantilion de forteresse du type asiatique. En second lieu, les onvi^ges que nous connaissons et qui, par conséquent, sont tous de l'ancien type égyptien , se troufent être antérieurs, pour la presque totalité, à la XVJIl* dynastie, si bien qu'on a l'im- |M'e9sion première que l'usage de la fortification aurait disparu brusquement k ur>e certaine époque. Mais on est certain, d'autre part, que les rois de la XVIIl* dynastie firent construire des forteresses sur le Haut-Nil et fan connaît , par quelques ren- seignemefils trop brefs de Lepsius, Fexistence, en Nubie également, de tout un réseau d*ourrafges qo^on pourrait attribuer peut-être k la XIIP dynas- tie, peut-être aussi au secimd eiupire thébain. On sait enfin que Ramsès II barrait Tisthme de Snez au moyen d'une ligne de forteresse» espacées. H est donc hors de doute €fae ta pratique de la fortifica- tion subsista pewdant le second empire, et qu'il ne no«is manque que des renseignewïents précis sur dés ouvrage» dont queèques-uns , au raioins , existent en- core.

B résulte de ce qui précède que dans l'élat aclue) de nos connaissiances, deux hypothèses sont possiliiks ; OQ bien les in^éfrieur» des XVlIf et

6.

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XIX' dynasties se sont bornés, en dépit des nouveaux modèles syriens, à reproduire les vieux types lé- gués par leurs prédécesseurs d'avant les Hyscos ; ou bien ils ont fait usage des types asiatiques, mais alors concurremment avec Tancien système. Il fau- drait admettre , dans ce dernier cas , que les ouvrages du type de Médinet-Habou ont tous été complète- ment détruits, ce qui n'a rien d'incroyable, étant donné que ces édifices, non protégés par l'intérêt religieux qui entraîne la conservation des temples, auraient constitué des amas considérables de pierres de taille et de moellons tout préparés. Malgré cette possibilité, nous croyons, quant à nous, à la per- sistance exclusive du vieux système égyptien, ce que semble confirmer l'existence même de Médinet-Ha- bou : cet édifice était en effet revêtu d'un sens com- mémoratif qu'il n'aurait pas eu au même degré, évidemment, s'il avait existé dans le pays de vraies forteresses de ce modèle. On arrive à comprendre la routine obstinée des Egyptiens , en tenant compte d'une sorte de négligence hâtive dont nous parlerons tout à l'heure, et qui est commune à tous leurs tra- vaux de fortification. Les citadelles d'Asie exigeaient des matériaux résistants et une construction soignés, tandis que la forteresse égyptienne, avec ses grandes lignes droites si faciles à mettre en place sur le ter- rain, était bâtie en simples briques séchées au soleil. Comme elle continuait à rendre des services suffisants, on jugea sans doute que les avantages du nouveau système n'étaient pas en rapport avec le

FORTIFICATION DANS I/ANTIQUITÉ ^YPTIENNE. 85

surcroît de dépense qui eût infaiUiblement résulté de son adoption.

En résumé, il n apparaît pas, quant à présent, que des influences étrangères aient agi sûr la fortifi- cation égyptienne antérieurement à Tépoque grecque. Les ingénieurs égyptiens ont connu, dès la plus haute antiquité, les fortifications en usage chez les nations asiatiques, mais ils semblent s'être toujours refusés à tenir compte de leur existence.

II. CARACTÈRES GÉNÉRAUX.

Les documents relatifs à notre sujet sont en gé- néral peu nombreux; quelquefois précis, trop sou- vent vagues et incomplets. Des places fortes de tout genre qui ont couvert et parsèment encore le sol de r^]gypte, on na jamais étudié positivement, en somme, que des spécimens isolés, séparés les uns des autres par de longs et irréguliers intervalles; cela Tait qu'au point de vue technique nous n'avons en main que des chaînons mal reliés et insuffisam- ment situés les uns par rapport aux autres, et qu'il est presque impossible d'induire l'âge d'un édifice militaire en raison des seules circonstances de struc- ture. Hâtons-nous d'ajouter, cependant, que grâce aux données solides et incessantes qui nous sont fournies par l'histoire générale, les notions d'en- semble, tout au moins, peuvent être considérées comme définitivement établies. Certains caractères généraux dominent toutes les circonstances locales.

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et doivent être exposés avant toute description mo- nographique.

Ce qui frappe tout d'abord dans la forteresse égyp- tienne, c'est la fragilité des matériaux dont elle est faite : ses murs , de dimensions formidables , sont en briques crues. Cela n a rien d'étonnant, si Ion con- sidère que la brique en limon séché était Télément habituel, presque exclusif, de la maçonnerie égyp- tienne, tant cette matière était de fabrication facile et de manutention aisée, tant est simple Tappareil invariable qui convient à sa mise en œuvre. On ne bâtissait jamais en pierre que pour assurer l'éternité d un édifice , et cela ne paraissait indispensable que dans le cas du temple et surtout du tombeau, parce que la vie future était étroitement liée à la conserva- tion de la momie et d'un certain nombre de repré- sentations matérielles ^ Les autres bâtiments n'étant revêtus d'aucun caractère sacré , leur durée importait peu. Les Egyptiens n'avaient pas la moindre idée d'un culte du foyer; la maison, le sol paternel ne prenaient à leurs yeux aucune valeur particulière. C'est pourquoi les maisons, les magasins de toute sorte, les demeures seigneuriales et royales avaient leur gros œuvre en briques crues; même lorsqu'il s'agissait d'un édifice religieux, on ne résistait pas toujours à la tentation de substituer la brique à la pierre de taille. Nous connaissons des temples, en effet, le plus grand volume de maçonnerie, murs

' Voir ce qui est dit à ce §ujet clans Perrot-Ciiipiez , Jlist. de Vail dans, TylnfiV/uiV, t. T, p. ^90.

FORTIFICATÎON DANS L^ÂNTIQUÏTÉ ÉGYPTTEWE. 87

pleitis, pylônes , etc» , était en briques ' ; les colonnes cependant étaient en pierre, ainsi que les plates- bandes de la couverture.

On s'explique , d'après cela , que le^ demeures des hommes aient été pulvéïisées à peu près partout dans ce pays. Les forteresses étaient niieut armées contï^ la destruction , grâce à la masse énorme de de leurs murailles; la brique, une fois sèche, dur- cissait vite, ne s'écrasait pas sous la charge, et Tédi- fice était capable de durer plusieurs siècles sans subir de trop grosses dégradations. De plus, lorsque lou- vrage continuait à rendre des services , on l'entrete- nait, ce qui n'était ni difficile, ni coûteux et se bor- nait le plus souvenl au remplacement d'un certain nombre de briques tombées en miettes. Mais tôt ou tard arrivait Theure de l'abandon , et alors c'était la destruction inévilable î destruction immédiate pour utiliser les briques , ou bien destruction lente de la forme extérieure, dissolution des ronlours et des arêtes par l'émiettement de la terre sèche au soleil. On comprend que les forteresses qui restent n'aient pas été suffisamment étudiées jusqu'ici, car la ruine de briques, le plus souvent informe, présente peu d'attraits. IJ convient d'ajouter que le chercheur, en i'igypte, est continuellement sollicité par de plus fructueuses études, la brique étant muette ou à peu près, tandis qu'il y a un pim d'histoire inscrite sur cha(|ue pierre des temples ou des tombeaux.

Par exemple, les temples H'Ouady lîaîfa. Voir Champollton, Notice, p. 5o.

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Le peu d'importance que les Égyptiens attachaient h la durée des forteresses a été la cause, peut-être, du manque d'habileté technique qui caractérise les premiers de leurs ouvrages et dont ceux des époques suivantes ne devaient jamais réussir à s'affranchir complètement. Comment expliquer, en effet, cette étrange faiblesse? Les Egyptiens faisaient, à vrai dire, d'assez médiocre maçonnerie, mais ils étaient excel- lents architectes , artistes puissants et originaux , voire bons géomètres; les théories géométriques précises leur firent probablement défaut très longtemps, mais ils y suppléaient, dès l'époque la plus ancienne, par l'expérience approfondie des lignes et des formes dont le Sphinx et les Pyramides de Gizeh restent le témoignage. Il semble bien qu'ils auraient été ca- pables, pour peu qu'ils l'eussent voulu, de réaliser une muraille de forme rationnelle, c'est-à-dire dis- posée pour la protection mutuelle de ses différentes parties; s'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils ne jugèrent point devoir examiner le problème, ou bien tout simplement n'en eurent pas l'idée. On est vraiment tenté de croire qu'au début, leurs simples travaux de briques sèches, naturellement éphémères, ne furent pas trouvés dignes de l'effort d'invention in- dispensable. C'est à cet élat d'esprit qu'il convien- drait alors d'attribuer, à l'origine, la naissance de formes trop simples et insuffisamment défendues dont l'usage aurait dégénéré, par la suite seivdement, on une routine des plus tenaces. On peut aussi se demander si les conditions de la guerre, en la pre-

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 89

lïiière époque égyptienne, n*étaient pas faites pour reléguer au second plan le souci de la défense des places fortes : il est possible, en effet, que les épi- sodes de la guerre de forteresse soient restés à Tétat d'incidents secondaires, la grande place étant oc- cupée par les opérations en rase campagne et celles conduites par la voie du fleuve. Le talent restreint de Tingénieur militaire se trouverait expliqué ainsi de la manière la plus simple. Il ne faut pas oublier cependant avec quelle profusion on avait coutume duser de la fortification; c'était peut-être un organe de second ordre au point de vue stratégique , mais , d un usage tout à fait obligatoire.

La chose certaine, quelque raison qu'on en puisse donner, c'est que les Egyptiens ne conçurent une enceinte fortifiée, tout d'abord, que comme un ob- stacle passif qui devait résister aux tentatives d'esca- lade et de destruction par les seules vertus de sa hauteur et de sa masse : on faisait, en conséquence, un mur très épais, très élevé pour qu'il fût aussi infranchissable que possible, avec des solutions de continuité réduites au strict minimum. Mais de bonne heure, sans aucun doute, des forteresses de ce genre furent attaquées, prises, et l'on ne tarda guère à s'apercevoir qu'une muraille, si épaisse fût- clle, ne pouvait être mise à l'abri de la destruction qu'en interdisant à l'ennemi le contact immédiat de sa base : c'était le problème du flanquement, l'éter- nel problème de la fortification à travers les âges, qui se posait ainsi dès les premiers jours. Or les Kgyp-

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tiens restèrent face à face avec cette nécessité impé- rieuse sans jamais réussir à y satisfaire de manière définitive. lis imaginèrent d abord des expédients, des dispositifs accessoires plus ou moins faciles à dé- truire, tels que les hourds en charpente placés sur le couronnement de la muraille; plus tard, au temps de la XIP dynastie, apparurent les éperons flan- quants , progrès très sérieux qui contenait le germe d'une découverte infirûment plus vaste. Celle-ci, par malheur, rie parvint jamais à se dégager; les éperons restèrent à Tétat d organes embryonnaires, d*usage peu commode et d'action insuffisante, et Ton fut longtemps avant d'introduire quelque régularité dans, leur mode d'emploi. Quant au flanquement véritable, celui qui résulte de la configuration du tracé, on ne peut douter que la notion n'en soit apparue à une certaine époque; mais il semble que le système des éperons devint prédominant et paralysa le dévelop- pement de toute tendance différente.

m. CIRCONSTANCES HISTORIQUES.

Est-ce à dire que cette fortification n'est pas in- téressante pour l'archéologie ou l'histoire militaire ? Certes c'est une science bien primitive, bien enfan* line et maladroite, si on la compare aux systèmes formidables que devait connaître l'Orient des époques suivantes. Mais il ne faut pas oublier la considération d'âge; le vieux système égyptien arrivait à son déve- loppement vers le début <lu troisième millénaire

FORTTFÎCATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 91

avant notre ère, en un temps la fortification chal- cléenne n'était guère plus savante. Son étude présente tout rintérêt qui s'attache aux premières inventions , quel que soit leur domaine, aux premières tentatives de fhomme dans un ordre non encore exploré. D autre part, il y a un intérêt très réel dans lar- chaïsme même des formes , dans l'ingéniosité un peu puérile de certaines dispositions de détail, dans cette curieuse inconscience du véritable problème à ré- soudre, dans la gaucherie de Imterminable tenta- tive de palliation qui en résulte. Enfm , en dehors de toute considération technique, ces vieilles mu- railles sont dignes d attention à cause des événements considérables qui les entourent et dont elles pro- cèdent, et parce qu'elles sont la trace à peine atté- nuée des temps de formation, de l'immense période de travail belliqueux d'où l'énergie conquérante du second empire thébain devait sortir.

Un certain nombre d'entre elles évoquent l'Egypte anarchique des temps féodaux, et principalement' les siècles de troubles qui précédèrent l'avènement de la XII* dynastie. On sait que les princes de Thèbes préparaient en ce temps-là leur hégémonie future, et groupaient le Sud tout entier dans une insurrec- tion permanente contre les souverains d'Héracléo- polis ; ce furent deux siècles de désordres sanglants , de violence sans frein et sans limite. Une pareille situation s'était vue déjà, et plus tard encore devait se reproduire; le morcellement féodal était l'état primitif et naturel du pays, celui il tendait à

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revenir de lui-même toutes les fois quune circon- stance quelconque venait affaiblir i'autorité royale, lie régime féodal était la principale cause du man- que de sécurité à l'intérieur, contribuaient aussi les incursions des peuplades diverses , plus ou moins misérables , qui hantaient les abords de la vallée de part et d'autre. Mais la crainte du voisin d'Egypte , surtout, faisait enclore d'une muraille épaisse les agglomérations citadines les plus minuscules; et les chefs de principauté ne s'en tenaient pas là. Leur dispositif de défense comprenait en outre, de véri- tables forts, dressés aux points importants de leur territoire, lieux de garnison, portes d'interdiction ou de surveillance.

D'autres ouvrages rappellent des temps moins sombres , des temps de prospérité , de paix intérieure et de conquêtes glorieuses. Les siècles d'anarchie alternaient avec des siècles d'ordre et de dévelop- pement tranquille sous une royauté forte , les puis- sances féodales tenues étroitement en bride , et c'é- taient alors de belles périodes d'énergie unifiée le pays s'accroissait et s'enrichissait rapidement, grâce aux explorations de tout genre, aux expédi- tions militaires et commerciales entreprises au delà des frontières et presque toujours couronnées de succès. A deux reprises différentes, sous la VP dy- nastie et sous la XIP, nous assistons ainsi à la con- quête et à la colonisation progressive du Haut-Nil, les rois thébains reprenant l'œuvre au point leurs prédécesseurs memphites l'avaient laissée. Et,

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 93

comme il fallait sans cesse surveiller les régions an- nexées les dernières, cette lente montée de l'Egypte engendre au fur et à mesure Tapparition de toute une chaîne de positions fortifiées, semées de place en place, le long des rives du fleuve.

IV. CLASSIFICATION GÉNÉRALE.

Il nous reste à indiquer sur quels caractères est fondée la chronologie de tous ces ouvrages , et quel ordre les circonstances historiques et les analogies architecturales nous ont amené à suivre, dans la présente étude.

L'événement capital de cette histoire est l'inven- tion des éperons flanquants , qui coïncide avec les débuts de la XIP dynastie; il manque la fin d'un premier âge de la fortification égyptienne. Tous les ouvrages de cette première période sont constitués par de longues faces en lignes droites, qui dessinent sur le sol des polygones plus ou moins réguliers, d'un tracé complètement passif au point de vue du flanquement. Ce caractère pourrait être la base d'une bonne classification technique , mais qui ne suivrait la réalité historique que d'assez loin. En effet, rem- ploi d'un tracé non flanqué ne suffit pas , à lui seul , pour exclure la possibilité d'une date postérieure à l'invention du flanquement ; et Ton comprend fort bien que les ingénieurs de la seconde période aient conservé, dans certains cas, les dispositions plus simples de la première. En fait, il paraît certain que

Oh JA.^VIKR-FÉVKIER 1900.

l'enceinte de Sais , carrée avec des faces sans saillie , est dune époque relativement moderne, et que les immenses camps retranchés de forme rectangulaire qui avoisinent Thèbes furent construits sous la XVIIP ou la XIX" dynastie. Il est donc nécessaire de pouvoir compléter les indications de date fournies par le tracé et, en général par la forme extérieure.

Les circonstances historiques, remplacement géo- graphique, les inscriptions, et même, comme nous le verrons, ica pâtures ftméraires, offrent à ce pcyinl de vue des ressources considérables; mais f indice précieux entre tous, parce qu'il est le pèos perma- nent, consiste dans la dimension des brique». On sait en effet, bien que les données numériques pré- cises soient un peu rares, que le module des briques diminue au fur et à mesure que les monuments sont moins anciens; à Sais, la brique a presque exactement les dimensions de notre brîqoe coite moderne, tandis que dans les très vieux ouvn^ès, à Ël-Kab,par exemple, on construit avec de vérih tables blocs parafiéUpipèdes de terre séchée. La me- sure des briques, par n^albeur, a été totalement né- ^bgée dans un certain nombre d'édifices de foame impersoâfinelle et d'histoire inconnue.

On arrivé , par ces moyens , à déterminer approsû- mativemient lage de la plupart des forteresses; et l'ott est conduit adors , pour respecter à la fois les analogies de structure et la succession des événe- ments , à les classer, par rapport à Torigine du flan- quement, en trois catégories distinctes :

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 95

Ouvrages aniérieurs à la Xlt dynastie, ou de )a preimère période;

Ouvrages flanqués : ils sont tous de la deuxième période;

Ouvrages sans aucune trace de flanquement qui ne peuvent être datés avec certitude, ou bien ap- partiennent à la deuxième période.

Cesl }a division nxème que nous» aurons suivie. Nous nous «anomes occupés d abord, de» ouvn^s

appartenant certainement à la première période. Us sont d'espèces fort diflférentes ; on y trouve une en- ceinte de ville, El-Kab, des forteresses féodales ou royales, à Abydos, à Kom-el-Ahmar , à Derr; une muraille d'interdiction d une étendue considérable , non loin d*Eléphantine. L'étude de ces divers mo- numents fait l'objet du chapitre ii. Au chapitre ni, se trouvent rassemblés les ouvrages non flanqués, postérieurs à la XP dynastie ou de date incertaine. Ce sont les enceintes d'Héliopolis , Tanîs et Denderah, pour lesquelles aucune chronologie n'eët actuellement possible ;^ Tenceinte de Sais, et les travaux défensifs de toute nature qui furent exécutés, à différentes époques, à Thèbes et aux alentours. Une dernière enceinte de ville , celle d'Ombos , appartient à la pé- riode de la fortification flanquée , nous entrons , au chapitre iv, avec les forteresses nubiennes de la XII' dynastie. Ici les faits se précisent, les inscrip- tions permettent d'établir presque rigoureusement

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l'histoire des monuments. Le système des éperons fait une première apparition à Koubân et se montre dans tout son développement à Semneh; la notion (lu flanquement par le tracé, entrevue peut-être à Koummeh , se manifeste clairement à Ombos. C'est rheure de gloire de la fortification égyptienne, dont Tapogée semble coïncider avec celle du vieil em- pire thébain. Passée la XIP dynastie, l'histoire s'ob- scurcit de nouveau, et Ton a vite fait de réunir les rares indications qui existent sur les monuments militaires de la XIIP dynastie et des époques sui- vantes.

FORTinCATlON DANS L'ANTIQUITE EGYPTIENNE. 97

CHAPITRE IL PÉRIODE VNTÉRIELRE \ LV Xir DYNASTIE.

I. ÉTUDE D'EnNSEiMIJLE.

1. Chkonologik.

Les ouvrages qui appartiennent certainement à cette première période sont Tenceinte d'Ei-Kab, les deux forteresses d'Abydos , la forteresse de Kom-ei- Ahmar, la forteresse de Derr et le camp retranché d'Eléphantine. Comme nous venons de le voir, l'idée du flanquement apparaît seulement avec la XIP dy- naslie, de telle sorte que toUs les ouvrages que nous venons de nommer sont constitués par de longues faces en ligne droite, au parement extérieur ininter- rompu.

Quelques observations très simples classent immé- diatement ces forteresses en deux groupes d'époques différentes. Un premier groupe, très ancien, remonte à l'empire memphite et comprend El-Kab , le mur de Syène , Derr et la première forteresse d'Abydos ; le seconde forteresse d'Abydos et l'ouvrage de Kom- el-Ahmar constituent un autre groupe, de date plus récente.

: «ATlOKALt.

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11 est certain, en premier Heu, que la plus vieille forteresse (l'Abydos, le koin-es-Soultân d'aujouixl'hui remonte au moins à la V* dynastie, car dès le com- mencement de la VP, il était complètement envahi par les tombeaux '. D autre part , Tenceinte d*El-Kab doit être considérée comme contemporaine duKom- es-Soultân, à cause de cet étrange dispositif de ma- çonnerie en lits incurvée dont nous parlerons plus loin , et qu on n'a rencontré que dans ces deux ou- vrages; de plus, les briques dont est faite la muraille d'El-Kab sont absolument énormes ^ ce qui est un signe de grande ancienneté. Enfin la similitude des matériaux rend El Kab inséparable de louvrage de Derr et de la muraille d'Eléphantine. t Les briques les plus anciennes des fortifications de Derr, assez facilement reconnaissables au milieu de ceUes qui proviennent de restaurations plus récentes, sont identiques pour la forme et les dimensions à celles du nmr de Syène ou d*El-Kab^. » Le mur de Syène appartiendrait donc à lempire memphite. Cette con- clusion s accoi'de parfaitement avec les circonstances historiques , cai^ il y ^ tout lieu de penser, d'autre part, que les grands travaux de la rive droite, entre Syène et Phila? , fiirent exécutés par les rois de la VP dynastie. On sait qu à cette époque la colonisa- tion des régions comprises entre la première et la

* Maspero, Archéologie égyptienne, p. 33.

^ Bieii visible sur ia vue dVnsemble de Lepsius, DenJattiUr,

t. II.fJ. 99-

^ Maspero, Histoire, t. J, p. 479, 8.

FORTIFICATION DANS ^ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 99

deuxième cataracte avait fait des progrès considé- rables, et qu'Eléphantine , dont les premières forti- fications couvraient la frontière au temps de la IV* dynastie, était devenue le grand entrepôt du commerce de TEgypte avec les tribus méridionales. Quant à la forteresse de Derr, elle s*élevait à *iOo ki- lomètres en amont d'Éléphantine, à ce tournant oii le Nil se recourbe vers le sud pour reprendi-e sa di- rection normale à Korosko. D'après ce qui précède il y aurait lieu d admettre qu'aux temps de conquête et d'exploration de la VI' dynastie , Derr fut con- struite pour servir de base aux opérations égyptiennes sur le fleuve et dans le désert.

Les deux derniers ouvrages , la forteresse de Kom- el-Ahmar et la deuxième forteresse d'Abydos, la Shounet-es-Zébib actuelle, ont entre elles les plus visibles analogies. Toutes deux possèdent une double enceinte , et leurs portes sont dessinées d'après un principe singulièrement identique.

Elles sont moins anciennes que les ouvrages du pre- mier groupe , ce que montre clairement l'abandon de la première forteresse d' Abydos , mais il ne paraît pas aussi facile de déterminer exactement leur âge. Les peintures de Beni-Hassan , qui sont de la XIP dy- nastie, nous montrent des ouvrages d'un dispositif assez semblable à celui d'Abydos ou d'Ei-Kab. Au point de vue historique , ces tableaux font simple- ment ressortir que l'ancien système' de fortification à murailles droites était encore usité en plein milieu de la Xn* dynastie; mais nous avons observé déjà

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que cette forme ne devait, pour ainsi dire, jamais disparaître. On peut déduire une indication chrono- logique plus positive de la comparaison des forte- resses d'Abydos avec un autre ouvrage, le fort de Koubân , qui se trouve être tout à fait analogue par l'étendue et les conditions générales de la défense. Cette petite place , qui est de la XIP dynastie , comme nous le verrons, et probablement du commence- ment de cette dynastie , présente un certain nombre de dispositions nouvelles , très remarquables et tout à fait inconnues des ingénieurs d'Abydos. Cela crée les plus fortes chances pour que la Shounet-es-Zé- bib et Kom-el-Ahmar soient antérieurs à Koubân. Elles appartiendraient donc k Tépoque féodale, si par ce terme on eniend simplement désigner la pé- riode assez mal connue qui s'étend de la fin de la VP dynastie au commencement de la XIP.

2, Les Monuments.

Une muraille du temps de la Shounet-es-Zébib ou du temps d'EI-Kab avait à peu près dix mètres de hauteur, si l'on en juge d'après ces deux ouvrages les seuls qui aient été relevés d'une manière à peu près complète. L'épaisseur est variable: de i i m. 5o à El-Kab, elle est beaucoup plus faible à Abydos. Nous verrons au chapitre m qu'une épaisseur de 8 à 1 2 mètres était de règle générale pour les enceintes de ville. Le parement intérieur est vertical , le pare- ment extérieur présente une légère inclinaison. Les

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITK ÉGYPTIENNE. 101

faces, à El-Kab et Abydos, se coupent à angle droit. On constate, en matière de fortification (égyptienne, une certaine prédilection pour le plan rectangulaire, ce qui n'a rien de surprenant puisque les véritables formes de la fortification n'étaient pas encore trou- vées. Mais le plan rectangulaire, abstraction faite même de toute notion de flanquement, n'était nulle- ment obligatoire, et nous verrons des enceintes de ville dont les faces rectilignes dessinent les polygones les plus irréguliers. Nous aurons l'occasion, au cha- pitre III , de parler de la genèse de ces enceintes , se mêlent, en une figure bizarre, un plan primitif et une foule de parties additionnelles poussées au hasard des circonstances.

La seconde forteresse d'Abydos a i3o mètres de longueur, tandis qu'El-Kab mesure environ 600 m. dans les deux sens. La petitesse relative de la forteresse est-elle un fait général? Nous connais- sons des enceintes de ville de dimensions très mo- destes : 2 5o mètres de longueur à Karnak-sud, 200 mètres à Ombos, ilxo mètres seulement pour l'une des deux enceintes de Dendérah. La dispropor- tion n'est donc pas aussi fort(î qu'on serait tenté de le croire. Il n'y a pas de raison, non plus, pour que la forme allongée que possèdent les deux forteresses d'Abydos ait appartenu à tous les ouvrages de la même catégorie; le fort de Koubân, déjà cité plus haut, a presque exactement la forme d'un carré de 1 00 mètres de côté.

La forteresse et l'enceinte de ville présentaient

102 JANVIER. FEVRIER 1900.

donc, à l'époque ancienne, de grandes analogies de structure; à côté de celles-ci, de sérieuses différences se montraient. Tout d'abord, la Shounet d'Abydos est à double enceinte; elle possède un avant-mur de hauteur moitié moindre que la muraille principale , d'épaisseur moindre aussi, séparé de cette muraille par un intervalle annulaire formant fossé. Cette dis- position existe également à Kom-el-Ahmar, ce qui tend à faire admettre qu'au moins pendant la pé- riode féodale, elle appartenait à tous les ouvrages analogues. Lavant-mur est-il une invention posté- rieure à l'époque meniphite, et caractéristique, par conséquent, de la période féodale? Il est impossible quant à présent, de le savoir; mais on ne connaît trace de cet organe ni k El-Kab, ni en aucune autre enceinte de ville. Une seconde différence entre la ville et la forteresse réside dans la configuration des portes. A Kom-el-Ahmar et Abydos on s'est ingénié , comme nous le verrons , à rendre les entrées aussi difficiles que possible en combinant l'étroitesse du passage avec tout un système d'étranglements et de retours brusques ; à El-Kab , rien de semblable. On conçoit qu'il fallait à une ville des portes droites, sinon larges, suffisantes du moins pour livrer pas- sage aux animaux et aux véhicules attelés. On en connaît de nombreux échantillons à Denderah, k Tanis, à Ombos, à Thèbes, et jusque dans l'enceinte intérieure d'El-kab. Nous reproduisons les plans d'un certain nombre de ces portes (fig. i à 6), dont la porte de Karnak-sud (lig. i) constitue un bon

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ KGYPTJEWE. 103

exemple moyen. Le passage est encadré par deux forts montants en pierre, adossés à la maçonnerie

Fig. 1. Une porte de l'enceinte sud , à Karnak.

D'après Lepsitis.

Fig. 1.

Porte de l-enceinte intérieure d*El-Kal).

D'après Lepsias.

Fig. 3. Porte est deTenceinte nord, à Karnak.

D'après Lepsios.

Lchelle de aoo & 0 5

loMètrts

de briques sur toute son épaisseur ; la largeur libre est de 5 mètres» Chaque montant présente, vers le

104

JANVIER-FEVRIEK 1900.

milieu , un évidement de o m. 5o de profondeur sur une longueur de 3 mètres, ce qui porte la largeur en cet endroit à 6 mètres. Quel est lobjet de cet évidement? Loger le ventail, peut-on croire, lorsque

Fig. 4. Porte nord de l'enceinte nord , à Karnak.

D'après Lepsias.

Fig. 5. Porte, à Ombos.

D'après la Description de VÉgypU.

- 72'" ,

Echel'.o do î'.o

to Mètres

la porte étant ouverte, les deux vantaux sont effacés contre les montants. Ce qui semble confirmer cette explication, c est que dans chaque cas la longueur de Tévidement est sensiblement égale à la demi- largeur du passage. On constate , d'autre part, que les

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 105

têtes de chaque montant, aux deux extrémités, affleuraient exactement le parement du mur de briques ^ de telle manière que, dans le cas dune muraille très endommagée, il suffit que le soubasse- ment d'une porte ait été conservé pour donner la mesure de l'épaisseur primitive.

Fig. 6. Porte, à Ombos.

D'après la Description de l'Eyypte.

EiheMc de 500

0 5

-.0 Mètre 3

11 serait intéressant de savoir si ces portes étaient couvertes, ou bien interrompaient le chemin de ronde de manière à franchir Tenceinte à ciel ouvert; mais toute certitude à cet égard nous paraît interdite. ChampoUion^ s'exprime de la manière suivante, au sujet dune porte de la XVIII* dynastie : « Dans le mur d'enceinte générale des temples d'Ombos, j'ai trouvé une porte engagée , d'un excellent travail

' Ce n'est pas absolument général. Voir ce qui est dit plus loin, cbap. III, IV, au sujet des portes de quelques enceintes relati- vement modernes, à Karnak. Dans tous les ca?, il y a très peu d'écart entre ia longueur des montants et l'épaisseur de la muraille.

' Champollion , Lettres , p. 110.

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et du temps de Moeris. » Le renseignement est bien vague, n est possible, peut-être, de trouver une in- dication relative à ce détail de construction dans cer- taines peintures murales de Tancien empire, qui donnent les renseignements les plus précieux sur l'organisation , Tattaque et la défense des places fortes.

3. Les Peintures de Béni -Hassan

ET DE DeSHASHEH.

Le tombeau, dont l'aménagement était une af- faire d'importance extrême pour un Égyptien des hautes classes, avait ses parois intérieures littérale- ment tapissées d'inscriptions et de tableaux qui re- produisaient le milieu habituel et les actes du mort pendant sa vie. Ces représentations garantissaient, croyait-on , l'immortalité du « double » , puisqu'elles constituaient le « double »de la vie terrestre du défunt, et servaient, en outre, à lui conserver la jouissance des biens qu'il avait possédés ici-bas. Or, dans le vaste groupe funéraire de Beni-Hassan il existe deux tombes des faits de guerre, et particulièrement l'attaque et la défense d'une forteresse, se trouvent représentés. Les tombes de Beni-Hassan sont con- nues depuis longtemps. Elles ont été publiées en partie par Champollion \ dans son grand ouvrage, puis par Newberry^, en 1 898 -189/1. ^^ ^^97 ^"*

^ Champollion , Monuments de VEcjypto et do la Nubie, t, IV; pL CCCL à CCCCI.

^ N^vvBERRY, Beni-Hassan,

FORTIFICATION DANS L^ANTIQUITÉ EGYPTIExNNE. 107

été découvertes, et publiées par Retrie ^ en 1898, les tombes seigneuriales de Deshasheh , dont lune au moins renferme un tableau intéressant pour rhistoire des forteresses.

Les tombés de Beni-Hassan sont du temps de la Xn* dynastie 2. Les deux tableaux qui nous inté- ressent appartiennent, Tun au tombeau de Khiti, lautre au tombeau d'Amenhemhâît^. Ils sont dune analogie très frappante dans la composition et dans les détails. Chez Amenhemhâît, la muraille de la forteresse paraît verticale; elle est étayée à la base par des sortes d'arcs-boutants que Ton peut croire en maçonnerie, mais dont on comprend mal la dis- position. Chez Khiti, le parement est franchement incliné sur une moitié au moins de sa hauteur, ce qui est plus conforme à la réalité constatée en plusieurs endroits. Le tableau d' Amenhemhâît montre la baie rectangulaire d'une porte , voisine d'un angle de l'ou- vrage ; la forteresse de Khiti a deux portes semblables, leur seuil élevé au-dessus d un soubassement général. Les deux murailles sont crénelées ; les créneaux sont de faible hauteur et arrondis au sommet; le mur ne porte à sa partie supérieure aucune corniche sail- lante. En revanche, il est armé, de distance en dis-

* Pétrie, DeshasJieh (dans VEgjpt Exploration Fund),

^ Voir Maspero, Hist,, t. I, p. 523-526, pour Thistoire de la

famille de Beni-Hassan.

^ Voir Newbsrry, loc, cit,, t. I, pL XIV. t. II,. pi. XV; Cham-

pollion, loc. cit., t. IV, pi. 364 et 379. Les reproductions de

Charapollion sont les meilleures. L'un des tableaux à été reproduit

par Maspero, Hist, , t. I, p. 452.

108 JANVIER. FEVRIER 1900.

tance, de sortes de niches en surplomb que Ton aperçoit de face et de profd, et dont chacune était occupée par un seul combattant. Autant que les proportions défectueuses du dessin permettent de s'en rendre compte, les dimensions de ces petits ou- vrages ne devaient guère dé|)asser un mètre dans chaque sens. Gomment étaient-ils construits? La brique était impropre à un porte-à-faux de cette grandeur, la pierre elle-même s'y prêtait mal; il est très probable que ces hourds étaient de simples écha- faudages en charpente ^ On voit que les Egyptiens avaient imaginé de suppléer au manque de flanque- ment latéral par des organes de couronnement spé- ciaux, aménagés pour le flanquement vertical. Ces hourds en charpente avaient le grave défaut d'être trop faciles à détruire , et . nos deux tableaux montrent clairement comment les assaillants s'y prenaient pour ruiner cette défense gênante. Pen- dant qu'assiégeants et assiégés s'envoyaient récipro- quement des volées de flèches, un petit nombre d'hommes traînaient jusqu'au pied du rempart un vaste bouclier sous lequel trouvaient place deux ou trois travailleurs; ceux-ci, protégés par la toiture, s'armaient d'une longue lance massive, véritable bélier à bras qu'ils dirigeaient contre les charpentes surplombantes. Sous leurs coups répétés, la frêle construction ne tardait pas à s'abattre au pied du mur, comme on le voit fort bien sur le tableau de

^ Voir notre reconstitulion perspective d'une partie de la Shou- net, llg. lo.

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTfENNE. 109

Khîti, entraînant parfois dans sa chute Tarcher à son poste.

11 est bien difficile de dire exactement ce que re- présentent ces deux schémas de place forte. Faut-il y voir une enceinte de ville, ou bien un ouvrage militaire de petite dimension comme ceux d'Abydos ? La forteresse de Khîti et d'Amenhemhâît na pas d avant-mur, ce qui 1 éloigne de la Shounet-es-Zébib et lapparente plutôt avec une enceinte de ville; mais rien ne prouve absolument que Tavant-mur fût d'un usage obligatoire pour les petits postes fortifiés du commencement de l'empire thébain. Si l'on sa- vait que l'ouvrage de Béni Hassan fût une ville, cela montrerait que les portes de ville étaient cou- vertes au moyen d'un linteau horizontal; mais il n'est pas possible de conclure d'une manière aussi formelle. En tout état de cause on peut admettre que l'organisation défensive du couronnement, cré- neaux ethourds en charpente, était également em- ployée dans les ouvrages de toute nature, villes et forteresses.

Avec le tableau de Deshasheh, nous remontons à une époque antérieure de plusieurs siècles. Anta ^ vivait, vers l'an 36oo avant Jésus-Christ, sous un roi de la V" dynastie. 11 eut l'occasion de faire cam pagne dans la Syrie méridionale, et représenta sur les murs de son tombeau les combats livrés aux Asiatiques et l'attaque de la ville des Sati. Ce dernier

^ Voir Pétrie, Deshasheh, p. pour Thistoire et la chronologie.

110 JANVIER-FÉVRIER 1900.

tableau ^ est des plus intéressants. La ville est fi- gurée en plan , sous forme d'une enceinte oblongue arrondie aux deux extrémités; Pétrie observe (p. 1x2) que cet oVale est le même que celui qui entoure le nom des villes prises, dans les listes triomphales de la X VIII* dynastie. Il est divisé en cinq registres, con- sacrés, bien entendu, aux scènes de la ville assiégée. Le dessin est très animé , quoiqu'un peu sDmmaire. On voit, à la partie inférieure du tableau, une pe- tite escouade de travailleurs qui, sous les ordres dun officier, attaquent la maçonnerie à la pince; leur geste est admirable de vérité et de souplesse. Le mur est déjà profondément échancré, presque troué de part en part. A fintérieur, le personnage de gauche du dernier registre écoute avec anxiété, couché à terre, loreille contre le mur ; derrière lui se penchent un homme et une femme , également attentifs au bruit de lattaque. Au quatrième registre, à droite, un autre défenseur se tient debout, Toreille collée à la muraille; il a entendu, lui aussi, et cherche à se rendre compte de la direction suivie par le travail de mine. A gauche de 1 enceinte, on voit un soldat oc- cupé à dresser contre Tescarpe une échelle énorme. Le rempart est armé, sur tout son périmètre, de saillies en demi-cercle qui devaient donner un cer- tain flanquement. Elles ne paraissent rien représen- ter d analogue aux charpentes de Beni-Hassan; ce sont plutôt des tours en maçonnerie , à moitié enga-

* Petrib, /oc. ciUj pi. IV.

FORTIFICATION DANS . L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. III

gées dans la muraille. N'oublions pas que nous avons sous les yeux une fortification asiatique. Il est intéressant de constater quau temps du premier ouvrage d'Abydos, les Syriens possédaient déjà le prindpe du flanquement latéral, et que les Égyp- tiens eurent l'occasion de connaître leurs forteresses ; ils persistèrent néanmoins pendant plusieurs siècles dans leiu* routine inférieure. Il est intéressant aussi d'enlrevoir les progrès accomplis par la fortification syrienne, depuis la modeste enceinte des Sati jus- qu'aux redoutables défenses si souvent attaquées, vingt siècles plus tard, par les armées égyptiennes ^

4. Attaque et Défense.

Tout ce qui précède nous permet de nous repré- senter ce qu'étaient l'attaque et la défense d une for- teresse de la période des murailles droites.

Il ne semble pas que les Egyptiens aient jamais considéré l'escalade comme un mode d'attaque pra- tique. Il devait être bien difficile et dangereux d'ap- pliquer des échelles à une escarpe de dix mètres couronnée de mâchicoulis , et dans la plupart des cas , on préférait attaquer la fortificalion par la base, de manière à se fi^ayer un chemin par une porte, ou en un point quelconque de lenceinte.

^ Voir la prise de Dapour par rarmée de Ramsès II , bas-relief reproduit par Maspero, Hist., t. II, p. 3 99, Voir aussi Maspero, Arch, é(iyptienne , p. Sa et 33, pour le pavillon de Médinet-Habou et les magadîlou an temps des Ramessides.

112 JANVIER-FEVKIER 1900.

Les Egyptiens de cette époque reculée ne con- naissaient pas encore les machines ; ils ne disposaient que des outils simples du terrassier et du mineur, la pioche , le pic , la pince , le levier, Tanspect. L'en- droit faible d une enceinte de ville était évidemment la porte , qu'il suffisait de brûler ou d'enfoncer pour avoir accès , d'un élan , au cœur même de la place. Mais il était à craindre que les abords de l'entrée ne fussent munis, à l'intérieur, de quelque dispositif de défense supplémentaire; il était plus sûr de s'at- taquer à la muraille proprement dite, en la perçant d'une galerie de mine, ou bien en opérant méthodi- quement sa destruction sur une certaine longueur. Quel que fût le parti adopté , il fallait toujours com- mencer par ruiner le système de défense du couron- nement, afin de rendre le travail possible au pied de l'escarpe : les tableaux de Beni-Hassan viennent de nous faire voir comment se déroulait cette pre- mière phase de l'action. Ce travail préliminaire exé- cuté sur une certaine étendue , à droite et à gauche du point d'attaque choisi, on pouvait faire entrer en action les sapeurs sans avoir à les protéger autre- ment qu'en entretenant le tir avec les défenseurs de la muraille.

Il valait mieux faire tomber un pan de mur tout entier que d'y pratiquer un tunnel, parce que le tra- vail était plus commode et que l'assaillant pouvait donner à la brèche toute la largeur qu'il jugeait utile. Le seul danger qui menaçait les travailleurs provenait du peu de cohésion de la maçonnerie; ils

FORTIFICATJON DANS L'ANTJQLITÉ KGYPTrEN.NE. 113

soutenaient probablement les parties minées, au moyen de boisages. Au moment voulu, on jetait bas les montants et les contrefiches, et Ton donnait l'ébranlement initial , si Ton voulait, avec la longue lance qui avait déjà démoli les hourds. Lorsqu'on avait aflaire à une muraille de i o mètres d'épaisseur comme à El-Kab , il n'était pas possible de l'éventrer d'un seul coup; le plus pratique, semble-t-il, était de procéder par tranches verticales parallèles au pa- rement , de un ou deux mètres d'épaisseur ; après la chute de chacune de ces tranches, on allait tran- quillement déblayer, on rejetait à droite et à gauche les matériaux encombrants, puis on continuait la besogne. Il est à remarquer que le travail de sape, proprement dit, était dune facilité extraordinaire, les briques n'ayant entre elles que peu ou pas d'adhé- rence. On voit de quelle faiblesse étaient en réahté ces fortifications massives, par suite de la fragilité des matériaux et de l'absence de tout flanquement latéral.

Les forteresses du type de la Shounet-es-Zéhib étaient un peu mieux défendues, grâce à leur avant- mur; mais l'attaque et la défense restaient les mêmes dans le principe. Nous y reviendrons en quelques mots, après la description de ces ouvrages.

IL KL-KAB.

On possède deux plans des ruines d'El-kab, l'un dans ï Atlas de la Description de VEçiypte, l'autre au XV. 8

mraiMKKm iatIuxalb.

114 JANVIER-FEVRIER 1900.

tome II, pi. loo, des Denkmàler de Lepsius. Ces deux relevés ne sont pas absolument d'accord entre eux. Il convient d observer, d une manière générale , que lorsqu'un plan de Lepsius se trouve en contra- diction avec quelque autre document, c est à Lepsius qu'il convient de s'en rapporter de préférence, à cause de la précision scientifique dont il ne s'écarte jamais. Les dessins topographiques de Lepsius et ceux de la Description de V Egypte, par exemple, manifestent , au premier coup d'œil , cette aj^arence de sincérité expressive bien connue des topographes et caractéristique des plans dessinés sur le terrain; mais se borne la similitude de leurs qualités. Les plans de Lepsius, plus géométriques qu'archéolo- giques, conservent trace de toutes les opérations exécutées; ils pourraient presque servir de base aux projets d'un ingénieur. Leur procédé de détail enre- gistre, comme mécaniquement, les moindres épi- sodes du terrain , une ondulation légère, un bouquet d'arbres : il représente exactement la réalité visible , sims reconstitution , sans aucun penchant à l'interpré- tation personnelle. Les dessins de la Description de t Egypte y au contraire, ont bien naturellement les qualités et les défauts de la cartographie du xviii* siècle. Coujplets, ingénieux, pleins d'expression et de vie, ils ressemblent presque toujours à la mise au net de croquis à main levée.

Le pian d'El-Kab que nous reproduisions, fig. 7, d'après Lepsius , montre au premier coup d'œil deux enceintes presque carrées, comprises l'une dans

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 115

lautre, orientées parallèlement et réunies par une sorte de ti'averse en arc de cercle. Elles ne sont pas concentriques; lenceinte intérieure est fortement reculée dans Tangue sud. Tout cet angle de la muraille extérieure est détruit, avec une bonne partie des faces attenantes , et remplacement du sommet vient

Fig. 7. El-Kab.

D'après Leptioi.

tomber en plein courant du fleuve. Cette démolition est Toeuvre d'une crue exceptionnelle suivie d'im dé- placement du lit; le plan de la Description de l'Egypte indiquant encore lenceinte comme entière, et le relevé de Lepsius datant à peu près de 1 845 , l'évé- nement a se produire dans la première moitié de notre siècle.

IJ6 JANVJER-FEVRIER 1900.

Lv profil de renceinte extérieure est très fort, 9 mètres de hauteur^ et i i m. 5o d'épaisseur; c était une véritable rue qui courait au sommet. Les grands côtés ont 56o mètres de longueur, les petits 48o; cela représente un volume de maçoimerie supérieur à 255,000 mètres cubes. Les briques sont dun très fort module. L'enceinte présente quatre brèches, dont quelques-unes au moins furent des portes; il ne reste aucune trace des montants en pierre , mais , à proximité de chacune des deux brèches voisines du saillant est, se trouve, du côté intérieur du rempart, une large rampe donnant accès à la plate-forme.

L'appareil de la maçonnerie présente un dispo- sitif extrêmement remarquable dont nous trouverons un autre exemple au Kom-es-Soultân , la première forteresse d'Abydos. Nous voulons parier du dispo- sitif à lits incurvés, qui consiste à scinder le mur en un certain nombre de panneaux, dans chacun desquels les lits de briques présentent vers le haut une concavité accentuée'^. A El-Kab, il y eut une certaine diversité dans l'application de ce dispositif; sur trois faces , on trouve une division en panneaux verticaux tous identiques et à lits incurvés, tandis que sur la quatrième face , les panneaux sont alter- nativement à assises incurvées et à assises horizon- tales.

L'enceinte intérieure mesure 200 mètres sur

^ Maspero, Arck. écjjptienne , p. 28.

•* Voir, au sujet de cet appareil, Maspero, Arcli. (Ujypùenne , p. 22- 23, et p. 2-.

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITK ITtYPTIKNNE. 117

i55 mètres. De profil beaucoup plus modeste, elle a 5 mètres d'épaisseur environ. On remarque, tout près du saillant sud, une porte en pierre dont nous reproduisons le plan, fig. 2. On ne retrouve pas, ici, réchancrure intérieure des montants cjui est la règle à peu près générale; mais le passage s'étrangle, du côté du dehors. Cela indique-t-il une différence dans le système de fermeture ? Des vantaux ne sont nulle- ment impossibles dans le cas actuel; mais on peut imaginer aussi une entrée barricadée au moyen de pièces de bois horizontales, superposées , leurs extré- mités en contact avec les épaulements des montants et contrebutées en arrière ^ 11 convient de remarquer aussi que ce plan de porte se retrouve dans un cer- tain nombre de pylônes de temple. C est peut-être un modèle archaïque qui ne se rencontrait que dans les très vieilles enceintes ; la petite enceinte , comme nous allons le dire, est presque certainement anté- rieure au reste de la fortification.

Lorsque , en effet , Ton cherche à se rendre compte de f origine de la double enceinte, on voit que la plus grande partie des ruines, vestiges de temples, nombreux restes de constructions, est concentrée dans l'enceinte intérieure. La première idée qui se présente est celle d'un double dispositif de défense,

^ Il serait surprenant , toutefois , qu'avec un pareil système on u'eùt point pratiqué, dans les parois des montants, de ces rainurns (le lierse dont les Égyptiens connaissaient l'usage. Les couloirs secrets des pyramides de la IV" dynastie étaient fermés, en certains endroits , an moyen de herses en pierre.

118 JANVIER-FÉVRIER 1900.

dune sorte de citadelle, de réduit Ton avait ras- semblé les monuments, les approvisionnements et habitations princières. Il parait plus conforme aux habitudes égyptiennes de voir, dans Tenceinte inté- rieure, le périmètre dune petite ville primitive dont les bornes trop étroites ont été submergées,, à une certaine époque, par les progrès de son exten- sion. Cette appréciation serait peut-être imprudente si elle portait sur un cas unique , mais nous verrons quelle reçoit une confirmation singulière de la com- paraison des fortifications d'Ël-Kab avec celles d'Hé- liopolis et de Tanis^ A El-Kab, comme dans toute circonstance analogue, la petite enceinte a subsisté parce que les maisons s y accrochaient de toutes parts ; ce phénomène, visible sur le plan de Lepsius, s observe de manière absolument identique àThèbes; il n est d ailleurs aucunement spécial à l'antiquité ni aux villes égyptienneis.

Il est assez difficile de comprendre à quoi servait la traverse continue cpii court d'une enceinte à l'autre. Peut-être n'y faut -il voir qu'une ébauche d*extensioji de l'enceinte primitive, avant que l'on eût pris le grand parti de construire une muraille entièrement neuve ^.

^ Voir ce qui est dit plus loin au sujet de ces ouvrages, chap. m, 1 , et fig. 1 3 et 1 4 .

* Pour l'âge d'El-Kab, voir ce qui est dit plus haut, môme cha- pitre, 1,1.

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITK EGYPTIENNE. 119

m. LES FORTERESSES.

Si Ton eu juge daprès la manière dont étaient défendus les territoires d'El-Rab et d'Abydos, la prudence des barons égyptiens ne s estimait pas sa- tisfaite lorsque leurs villes étaient entourées de mu- railles épaisses. Us construisaient, en outre, des ouvrages spéciaux, exclusivement militaires, véri- tables forts dont remplacement était déterminé par les circonstances et le but à atteindre. A sept kilo- mètres d'El-Kab, à vol d'oiseau, existait sur la rive opposée du Nil une forteresse de ce genre. Jouait- elle le rôle de sentinelle avancée, à Textrémité des plaines de la rive gauche? Tenait-elle le débouché d'une route du désert, mal fréquentée du côté de rOuest? Il est probable qu'un tel ouvrage regardait à la fois la falaise et le fleuve , et que les troupes chai'gées de la surveillance de la région venaient s'y mettre à l'abri, après chacune de leurs patrouilles. A Abydos, un ouvrage analogue s'élevait à l'origine sous les murs mêmes de la ville, à si faible dis- tance que les ruines englobent aujourd'hui ses restes. II est clair que cette forteresse était considérée comme un simple organe annexe de la défense ur- baine. C'était un lieu de garnison pour les troupes en résidence, et aussi une citadelle accolée à la ville et qui doublait, en quelque sorte, les opéra lions d'un siège. Ce mode de défense fut tenu longtemps pour excellent dans la principauté, car, lorsque

120 JANVIER-PKVRIKi; 1900.

Textension de la ville dans la direction sud-ouest eut absorbé la vieille citadelle, abandonnée et transformée en nécropole, on construisît, à quelques centaines de mètres de distance, un ouvrage semblable, jusîe assez éloigne, semble-t-il, pour quil ne fût pas en contact immédiat avec les habitations'.

1. La Shounet dWbydos.

Cette seconde forteresse, la Shounet-es-Zébib d'aujourd'hui, est la seule qui nous soit connue dans

Fig. 8. La Shounet-es-Zébib , à Abydos.

D'après Mariette.

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Echelle de aooo

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toutes ses dimensions et tous ses détails, grâce au relevé qui en a été fait parMarielte^. Nous commen-

^ Voir le plan général de Mariette, reproduit par Maspero, f/wt., t. I, p. 23l.

* Maiuette, Ahyàos, t. II, pi. 68.

FORTinCATrON DANS L'ANTÎQUITK KGYPTfENNE. 121

cerons par la description de cet ouvrage, dont nous donnons le plan , fig. 8 , d'après Mariette.

C'est une enceinte rectangulaire en briques crues, bâtie sur le sable, en terrain à peu près horizontal; les dimensions totales dans les deux sens sont 1 3 1 m. 3o et 78 mètres. Le sol intérieur a été laissé à son niveau primitif. On voit que la muraille prin- cipale est doublée, en avanl, par une sorte de che- mise, d'avant -mur également en briques, mais beaucoup moins épais. La hauteur de cet avant- mur est environ la moitié de celle de la muraille. IjCs quatre côtés sont rigoureusement en ligne droite. La muraille principale a son paiement inlérieur ver- tical, et son parement extérieur légèrement incliné en arrière. L'épaisseur à la base est environ de 6 mètres; elle varie, d'après Mariette, d'une face à l'autre :6m.5oet6m. 28 sur les grands côtés, 5 m. 10 et 5 m. 5*2 sur les petits. L'épaisseur au som- met est d'environ 5 mètres. La hauteur actuelle de ta muraille est supérieure à 1 1 mètres; la hauteur complète ne devrait guère dépasser 1 2 mètres ^ . Cela correspond , pour le parement extérieur, à une inclinaison de 10/1 environ. Les fondations sont sans profondeur; elles portent sur le sable, et ne descendent nulle part plus bas que o m. 3o. Les assises sont partout horizontales.

La chemise extérieure a une épaisseur un peu su- périeure à 3 mètres sur trois des côtés du rectangle;

^ Maspbro, Arch, éijyptienne , p. 2/1.

122 JANVIER-FKVRIER 1900.

le fossé qu'elle délimite avec la muraille principale est large de 3 m. 5 o environ. Sur le qxiatrième côté ces dimensions sont sensiblement plus faibles, 2 m. 2 5 pour la largeur du fossé, et i m. 5o seule- , ment pour l'épaisseur de l'avant-mur. Les Égyptiens ne s'embarrassaient pas outre mesure de régularité ni de symétrie dans l'exécution de leurs édifices.

Il n'est pas douteux que l'organisation défensive représentée à Beni-Hassan ^ ne s'applique aux forte- resses du type d'Abydos. La muraille était donc cré- nelée au sommet et munie de hourds en charpente; ainsi que nous l'avons expliqué, c'est dans ce fragile dispositif que résidait toute la défense active de la muraille. Mais il est permis de se demander si l'avant-mur portait également des mâchicoulis. Ils auraient été d'une utilité notable en cet endroit, car, à supposer que l'avant-mur en fût dépourvu, rien n'était plus facile à quelques hommes hardis que de se précipiter au pas de course jusqu'au pied de l'avant-mur , et , dans 1'» angle mort » , défilés par cet ouvrage lui-même, aux vues et aux coups des dé- fenseurs de l'escarpe, de commencer l'attaque de la maçonnerie sans courir le moindre risque. Mais la configuration des forteresses de cette époque ne pro- cédait pas d'une géométrie bien rigoureuse ; les dé- fenseurs étaient probablement très satisfaits de leurs hourds suspendus au-dessus du fossé, et n'avaient qu'une tentation médiocre d'aller attendre l'assaillant

' Voir ce qui est dit plus haut à ce sujet, même chapitre, l, 3.

FORTIFICATION DANS L^ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 123

sur la crête de la muraille basse. Ce détail d'organi- sation reste d'ailleurs tout à fait incertain, étant donné que la double enceinte d'Abydos n'est pas re- présentée à Beni-Hassan.

Les portes de la forteresse présentent un intérêt considérable. Il en existait quatre , dont on s'était in- génié à faire des goulets de l'étroitesse la plus ex- trême, impraticables aux assaillants. Deux d'entre elles sont droites, celle du milieu de la face ouest et celle de l'angle sud-ouest. Un premier boyau perçait l'avant-mur et donnait accès dans le fossé; du côté de l'extérieur, il s'étranglait littéralement en une fis- sure de 1 mètre de large. Nous avons déjà rencon- tré, àEl-Kab, un rétrécissement du même genre; il est probable que cette disposition servait à barri- cader le passage au moyen de traverses de bois con- trebutées. Mais ici il n'y a pas trace de montants en pierre ; les dimensions exiguës de la porte les ren- daient inutiles. La percée de l'avant-mur se prolonge en ligne droite, à travers la muraille principale. A l'angle sud-ouest, ce dernier passage est large de 1 m. 1 o ; au milieu de la face ouest, l'ouverture est portée à 1 m. 5o. Tous ces passages étaient cou- verts; ils n'interrompaient pas la continuité des crêtes.

Les deux autres portes sont construites sur des plans beaucoup plus compliqués, l'étroitesse du passage s'aggrave d'une série de détours brusques et de surprises. La plus ingénieuse est celle de l'angle nord-est (fig. 9.), dont nous donnons une recon-

124

JANVIER-FÉVRIER 1900.

stitution perspective (fig lo). Le franchissement de l'avant-mur ne présente rien de particulier, mais, vis- à-vis du débouché , la muraille principale s*échancre , ce qui élargit le fossé en une sorte de cour de 8 m. de large, sur y mètres de profondeur; au fond de cette cour s'ouvre un couloir de moins de 2 mètres de large. 11 est nécessaire, ici, de se reporter au plan.

Kig. 9. Porte nord-est de la Shounet-es-Zébib.

D'après Mariclle.

Echelle de soo 0

10 Mètres

L angle nord-est est un énorme pâté de maçonnerie, dans lequel sont ménagées Téchancrure extérieure dont nous venons de parler et, au centre, une cour très petite, oblongue, de 3 m. 4 o dans sa plus grande dimension. En venant de l'extérieur, on débouchait dans cette cour, véritable puits profond de 1 2 mè- tres, et, là, il fallait tourner à droite et s'engager

FORTIFICATION DAMS L'A\TfQLITE EGYPTIENNE. 125

dans un dernier boyau voûté. Ces divers accidents sont admirablement disposés pour briser Télan d'une attaque de vive force. Sans parier du changement de direction brusque qui devait surprendre en dernier lieu les assaillants, ceux-ci avaient à franchir trois

Fig. lo. Sliounet-es-Zébib , à Abydos.

Rccoaslttution perspective de l'angle nord-est.

étranglements successifs, séparés par deux espaces relativement larges les hommes s'écrasaient, pen- dant que de la crête supérieure, on les massacrait à coup sûr. La colonne d'assaut était soumise en quel- que sorte, aune double ou triple filtra tion qui l'arrê

126

JANVIER-FÉVRIER 1900.

tait complètement avant qu elle fût arrivée dans 1 m- térieur de Touvrage.

La porte de i angle sud-est (fig. 1 1) nest guère

Fig. 11. Porte sud-est de la Shounet-es-Zébib.

D'après Mariette.

9

EcheHe de. 500

10 Mètres

moins forte, quoique dun dessin plus simple. Le passage de Tavant-mur est toujours le même, mais il n'y a pas d'élargissement du fossé , et la muraille garde son épaisseur normale. La cour profonde des- tinée à engloutir les assaillants est ménagée au sein même de cette muraille; elle mesure k mètres sur a m. 70. Un a pas été possible, ici, d'aménager un changement de direction à angle droit; on s est con- tenté de ne pas mettre dans le prolongement lun de l'autre les deux boyaux qui font communiquer la cour avec le fossé et avec l'intérieur de l'ouvrage.

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 127

Il semble , en revanche , d'après le plan de Mariette , quon ait cherché à battre le débouché intérieur de cettfe porte à Taide d une muraille peu épaisse , en épe- ron et coudée à angle droit de manière à enclore une petite cour semblable à la première.

En résumé, les quatre portes de Touvrage sont très inégalement défendues, ce qui est un tort, étant donné qu'il n'y a aucune raison , a priori, pour qu'un ouvrage aussi petit soit attaqué en un point plutôt qu'en un autre. Mais cette critique perd beaucoup de sa force, lorsqu'on réfléchit combien minimes étaient les chances d'une attaque par les portes ; elles étaient si étroites, l'arrivée dans le fossé et le rassem- blement au pied de l'escarpe , sous les flèches et les pierres des mâchicoulis, étaient des opérations si ha- sardeuses et si meurtrières , qu'à moins d'avoir des intelligences dans la place on ne devait guère se ris- quer à tenter l'aventure. On préférait attaquer suc- cessivement les deux enceintes et lentement , mais en toute sécurité, préparer la brèche à la sape suivant la méthode ordinaire.

Cette méthode, nous l'avons déjà exposée plus haut^ et l'existence d'une double enceinte n'y change pas grand'chose. Si l'avant-mur n'était pas muni de hourds, on pouvait l'attaquer à la pioche sans au- cune préparation; il servait lui-même d'écran aux travailleurs. Si, au contraire, la crête de lavant-mur était armée et défendue, il fallait commencer par

^ Même chapitre ,1,4.

128 JANVIER-FEVRIER 1900.

ruiner les charpentes au moyen du bélier-lance ma- nœuvré sous le bouclier mobile , après quoi seule- ment les sapeurs pouvaient entrer en action. Lavant- mur une fois jefé bas, on se trouvait en présence de la muraille principale , et Ton recommençait les mêmes opérations dans le même ordre.

L'enceinte extérieure ne remédiait donc pas à la faiblesse inhérente aux murailles non flanquées. On ne peut nier cependant qu'elle ne prolongeât d une manière notable la durée de la résistance et permît, par suite, à résistance égale, de réduire dans une certaine mesure l'épaisseur des maçonneries. Lepro- fil total d'Abydos est encore moins fort que le pro- fil simple d'El-Kab, de sorte qu'on peut dire que l'enceinte n'est pas doublée, mais dédoublée; lés matériaux sont répartis plus ingénieusement, sui- vent une conception moins primitive de ce que doit être un obstacle. C*est là, semble-t-il, le premier progrès réalisé depuis l'époque memphite, dans le sens d'une fortification rationnelle.

2. Le Kom-es-Soultân, Kom-el-Ahmar, Derr.

Nous avons exposé ^ les raisons qui conduisaient à placer la construction de la Shounet-es-Zébib et celle de l'ouvrage de Kom el-Ahmar entre la fin de la VP dynastie et le début de la XIP. La première forteresse d'Abydos, le Kom-es-Soultân, remonte au

' Même clia|)itrc, I, i.

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 12^

moins à la V" dynastie. Elle est très voisine de la Shounet par ses dimensions générales ,128 mètres de longueur sur une largeur de 68 mètres^; elle semble avoir possédé trois portes. La hauteur de la muraille est comprise entre y et i 1 mètres , l'épais- seur au sommet est de 2 mètres seulement. L mté- rieur seul a été déblayé jusqu'à 3 ou 4 mètres du sol primitif, de sorte qu'on ne peut ni connaître l'épais- seur à la base, ni savoir s'il existait un avant-mm*. Le détail le plus intéressant consiste dans l'appareil des briques , qui ne sont pas disposées en assises ho- rizontales continues. Les murailles sont divisées en grands panneaux verticaux, alternativement à lils horizontaux et à lits concaves. On se rappelle que l'une des faces d'El-Kab- est construite d'après la même formule , tandis que sur les trois autres faces de cette enceinte, tous les panneaux sont identiques et à lits incurvés.

Nous dirons peu de chose de la forteresse de Roni- el-Ahmar, du type général des deux précédentes. Elle est située sur la rive gauche du Nil, à 7 kilo- mètres d'El-Kab à vol d'oiseau. Nous n'avons sur cet ouvrage qu'un seul document précis, mais qui suffit à l'apparenter étroitement avec la Shounet d'Abydos ; c'est le relevé d'une porte, fait par M. Maspero et publié par lui [Arch. égyptienne ^ p. 27). Nous repro- duisons le plan de cette porte, figure 1 2. Il indique l'existence d'un avant-mur. La porte tient à la fois ,

Maspero, Arch, égyptienne, j). 2 1-2 3. Même chapitre, II.

XV.

lnralMCklB lATIORALB.

130

JANVIER-FÉVRIER 1000.

dans son tracé, de la porte nord-est et de la porte sud-est de la Shounet. On retrouve le puits rectan- gulaire ménagé dans 1 épaisseur de la maçonnerie, en oommunication d une part avec le fossé, d autre part avec l'intérieur de louvrage; cette disposition

Fijç. la. Porte de K.om-t)l«Ahm«r.

D'apréi li«tp«ro.

Echelle de 500 (environ)

> I *L * ■■■» *l» I ^

loMkres

a été obtenue, comme à Tungle nord-est de la Sliuu- net, ùTuide dun massif de maçonnerie supplémen- taire, mais celui-ci, au lieu d'ctre placé h f intérieur, fait saillie sur le front de défense. La figure montre encore un escalier droit qui donne accès au sommet de la muraille.

Mentionnons enfin, pour mémoire, la forteresse de Derr, dont il nVxijte aucun relevé topographique. Nous savons seulement quelle est bâtie sur pian rectangulaire et porte les marques d'une haute anti-

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITÉ ÉGYPTIENNE. 131

quité. En ce qui concerne Thistoire et le rôle de cet ouvrage, nous prions le lecteur de bien vouloir se reporter à ce qui est dit à ce sujet plus haut , même chapitre, I, i.

lY. LE CAMP RBTRANGHB D^ÉLÉPHANTINE.

Il existe, dans ï Atlas de la description de l'Egypte : Antùfmtés, 1. 1, pi. XXX, une carte des environs de la première cataracte, de Philœ à Eléphantine, que M. Maspero a reproduite, en la complétant, à la page 4^6 , 1. 1, de son Histoire. On y voit courir, sur la rive droite, des murs d'Assouan jusqu'au fond de la haie en hémicycle dont 111e de Philae occupe le centre, un trait pointillé accompagné de cette simple indication : Mmtdlle de hriques ruinées. Cest le seul document topographique, croyons- nous, il soit fait mention des travaux considérahles qui avoisi- naient la première cataracte.

Eléphantine, bâtie dans une position très forte, était la place frontière de TEgypte au temps de la IV*' dynastie. Elle s élevait, en aval de la cataracte, dans une île de forme allongée , sur un plateau de granit qui en formait la .pointe méridionale. Elle do* minait le fleuve de haut, et n avait d enceinte pro< prement dite que sur une longueur de ^oo mètres environ, du côté du nord. Le périmètre aquatique, également fortifié, était protégé en certains points par une muraille ordinaire, en d autres, muni d'un

132 JAxWlER-FEVRlER 1900.

mur de quai très élevé et d une construction parti- culièrement solide , qui servait à la fois de port et de ligne de défense. De longs escaliers droits donnaient accès, du niveau de l'eau, à la terrasse supérieure.

Cette défense était parfaitement bien comprise, si Ton n'avait en vue que la sécurité de Tîle et de la ville; comme nous l'avons dit plus haut (même cha- pitre, I, i), c'est très probablement à l'époque de la VP dynastie qu'on vint à la trouver insuffisante, et qu'il parut nécessaire d'édifier la grande muraille de la rive droite. Pour comprendre exactement le but poursuivi , il est nécessaire d'examiner la confi- guration géographique des alentours.

Le bras principal du Nil vient se briser, une lieue en amont de la cataracte proprement dite, contre un retour de la rive droite qui le rejette brusque- ment à l'ouest, en décrivant autour de l'île de Philae un large demi-cercle. Le courant conserve cette di- rection l'espace de trois kilomètres, puis il se redresse vers le nord et s'engage aussitôt dans le lacis des che- naux qui aboutissent au saut delà cataracte. Au des- sous de ce point commence un enchevêtrement de veines liquides divisées par plusieurs grandes îles et un nombre considérable de petites. Eléphantine marque la fin de cette zone tourmentée ; au-dessous, le fleuve reprend sa liberté et sa largeur habituelles.

Les hauteurs de la rive occidentale baignent à pic dans le courant. Sur la rive droite, en face d'Elé- phantine, s'élevait la ville de Syène; mais, plus au sud, la berge devenait complètement impraticable.

FORTIFICATION DANS L'ANTJQUITÉ ÉGYPTIENNE. 133

Jomard raconte^ les difficultés qu'il rencontra pour franchir à pied les trois kilomètres qui séparent Philae du saut de la cataracte. Il existe cependant en arrière de cette berge rocheuse un chemin naturel pour se rendre de Philae à Syène; c'est une sorte de large couloir, à peu près rectiligne , long d une dizaine de kilomètres, ouvert sur le fleuve à ses deux extrémités et séparé de lui par une rangée de collines escarpées qu'on appelait la Montage Rouge. C'est le trajet que suit la route moderne de Syène à Philse; de toute antiquité, la même route dut exister sur le même emplacement.

Or la grande muraille se détachait de l'enceinte de Syène dans la direction du sud et suivait réguliè- rement cet itinéraire praticable. Elle restait au fond du vallon jusqpie vers le milieu de son développe- ment, puis, le terrain devenant plus facile, elle des- sinait un large crochet vers la gauche et finissait sur la berge même, vis-à-vis de Philie, enfermant un es- pace de terrain considérable le long du fleuve. Une inscription de l'époque ptolémaïque, intéressante d'ailleurs à un tout autre point de vue^, dit que le mur fut construit pour s'opposer aux attaques des gens du Konousît, qui est le canton situé sur la rive droite, au delà du territoire d'Assouan. Ce rensei- gnement ne fait que confirmer l'évidence; il est bien

^ Description de Syène et des Cataractes, dans la Description de l'Egypte, t. T, p. 128 et suiv.

^ L'inscription de Sehol , attribuée l'aiissement à Zoziri à l'époque plolémaîque. Voir à ce sujet Maspero, Hist., t. 1, p. 2'10-j^ii.

134 JANVIER-FÉVRIER 1900.

clair que l'unique effet de la muraille était d'inter- dire Taccès du oamp retranché à ces tribus barbares; mais qu'avait-on cherché à protéger de la sorte? Elé- phantine, dans son tle, n'avait nul besoin de cette barrière, qui d'ailleurs ne la couvrait pas; Syène avait son enceinte propre, et à l'intérieur du camp retranché il n'y avait à sauvegarder, selon toute ap- parence, que les carrières de granit de la Montagne Rouge. Il faut bien admettre, dès lors, que la mu- raille était faite dans le but spécial et unique de pro- téger la route de terre qui conduisait de Phiiae à Syène. Cela prouve toute l'importance qu'avait progressi- vement acquise ce passage. Les chenaux de la cata- racte étaient périodiquement dégagés par les soins des barons d'Eléphantine, pour qui le transit fluvial était une source abondante de fortune. Souvent même, les rois s'intéressaient aux travaux : Ouni, le ministre de Papi F et de Métésouphis, eut l'occasion de se signaler dans une grande entreprise de cette nature. Mais les travaux les plus importants, s'ils arrivaient à diminuer les risques de la traversée, ne pouvaient la rendre ni plus fa.cile ni plus courte : il fallait quatre jours , au moins, pour franchir les ra- pide». C'est pourquoi l'on dut pratiquer, dès l'ori- gine, le procédé du transbordement. Les flottilles d'amont, égyptiennes ou nègres , venaient débarquer leur cargaison sur les berges de l'anse de Philae , d'où un convoi pouvait atteindre les portes de Souânît en deux heures ; il ne restait plus alors qu'à traverser un bras de fleuve , pour tout mettre en sûreté dans

FORTIFICATION DANS Ï/ANÎÎQUÏTI' KGYPTÏENNK. 135

les entrepôts d'Eléphantine. On comprend la con- voitise excitée chez les pauvres gens du Konousît par le passage des caravanes ^ et les Aotes de brigandage auxquels la construction de la muraille, seule, put mettre un terme.

II serait bien intéressant de «avoir comment était bâti , défendu et surveillé ce grand ouvrage ; malheu- reusement ici) nous sommes tout à fait réduits aux hypothèses. Nous savons que le mur était en briques sèches ) de dimensions analogues à celles d'Kl-Kab et de Derr ^ et qu'il avait une épaisseur considérable \ nous possédons , sous forme d un simple trait , le tracé de la carte dont nous avons parlé plus haut. Quantifia' reste , il est naturel de supposer que le profil était ana- logue à celui d une enceinte de ville , avec une dizaine de mètres de hauteur. Il n y avait probablement pas de système régulier de hourds en charpente.

Il est à supposer qu on négligea fort la frontière nubienne pendant les siècles stériles de Tépoque féodale; la tradition colonisatrice et conquérante ne fut reprise que par les rois de la XIl* dynastie. Ou- sirtasen Ifl , qui couvrit d un formidable réseau for- tifié la seconde cataracte et ses abords 2, n'oublia point d'entretenir en bon état les travaux de deuxième ligne. 11 restaura le camp retranché d'Éléphantine , et, à l'exemple de Métësouphis et de Papi, agrandit les passes navigables de la cataracte^.

^ Maspero, Hist.t p. 479, 8.

* Voil* à ce sujet ce qui est dit plus loin, ^bap. iv, I.

* MaSpëHo, Htst, t. 1, p. 480, ûi 11; l.

136 JANVTER-FKVRrER 1000.

CHAPITRE TH.

ENCEINTES DIVERSES, NON FLANQUÉES.

Le présent chapitre est consacré à la description des ouvrages non flanqués qu'il n'est pas permis de ranger avec ceux antérieures à la XIP dynastie , soit qu'on n'ait pas d'indices suffisants pour déterminer leur âge, soit que l'on sache qu'ils sont beaucoup plus modernes , ainsi qu'il a lieu pour l'enceinte de Sais et certains ouvrages des environs de Thèbes.

I. HÉLIOPOLIS, TANIS.

Au tome I", planche 55, de Lepsius, se trouvent rassemblées les trois enceintes de Sais, Héliopolis et Tanis. Il existe un plan d'Héliopolis dans la Descrip- tion de r Egypte y tome V, planche 26, et un plan de Tanis au même ouvrage, tome V, planche 28. Hé- Jiopolis et Tanis présentent de très intéressantes analogies de configuration, et doivent, à certain point de vue, être rapprochées d'El-Kab; Sais, au contraire , n'a aucune parenté avec ses deux voisines de page de l'album de Lepsius.

Héliopolis (voir notre fig. i3, d'après Lepsius) aurait la forme générale d'un vaste rectangle, de 1,000 mètres sur 760, orienté est -ouest, si la face

FORTIFICATION DANS L'ANTïQUrTK ÉGYPTIENNE. 137

ouest n'était remplacée par deux autres côtés , plus petits, qui donnent naissance à un saillant supplé- mentaire et transforment le contour extérieur en un pentagone irrégulier. Ceci montre qu'aucune règle absolue ne présidait au tracé des enceintes , et qu'on cherchait simplement à enfermer dans un contour

Fig. i3. Héliopolis.

D'après Lepsins '.

Eohall* «0000.

100 «00 300 «00 300

700 800 900 lOooMétro».

polygonal quelconque, toute la portion de terrain occupée par la ville. On aperçoit, sur le même plan deux longues traverses rectilignes dont lune prend naissance au saillant ouest et s'étend sur 56o mè- tres de longueur, et l'autre, de 200 mètres environ, dessine ime sorte de cloison dans le voisinage do

' Le plan de la Description de V Egypte permet de, reslitu«M* la face m n.

13 JANVIKRFKVRlKa 1900.

1 angle sud est. Il est impossible de ne pas admettre que ces murailles intérieures aient fait partie de 1 enceinte, dans une première période de l'existence de la ville. L enceinte primitive, non rectangulaire, délimitait un espace de forme allongée, long de •700 mèti^es, de lest à louest, sur 45o mètres du nord au sud; la superficie de cet enclos ne difiFérait pas beaucoup de celle d'El-Kab. 11 se trouva que la ville s'étendit considérablement dans la direction du nord, et qu'un jour, de nouvelles murailles furent nécessaires. On conserva dans. le nouveau tracé la face ouest et la face sud, que les habitations, pro- bablement , n'avaient pas franchies ; on prolongea la face sud de 280 mètres au delà de son extrémité est, et l'on dessina, à partir du point ainsi déter- miné t trois faces immenses dont la dernière venait aboutir dans le voisinage du saillant ouest de l'en- ceinte primitive.

Les faces nord et est de cette première enceinte s'interrompent à quelques centaines de mètres de leur point d'intersection, et Ton croirait, au premier coup d'oeil, qu'elles se coupaient sous un angle for- tement aigu. En réalité, cette sorte d'éperon n'exis- tait en aucune manière; il était remplacé par un pan coupé de a5o mètres dont Lepsius n'a plus trouvé trace, mais qui est encore figuré sur plan de la Description de V Egypte. Chose singulière, en revanche, ce dernier relevé ne porte aucune indi* cation de la grande traverse de 5 60 mètres qui bor- nait la ville primitive du côté nord.

FORTIFICATION DANS L*Â\TlQtîlTlî EGYPTIENNE. 139

Ou ne peut rien savoir de l'épaisseur des mu- railles , car il ne restô aucun vestige de montants de porte. On remarque , çà et , de nombreuses brèches de largeur un peu indéterminée ; il parait certain que Tenceinte primitive avait au moins deux portes ) voisines des deux saillants est et ouest.

Fig. i4. Tftnis.

D'aprèt Lepnns.

Echelle de itAiBo

tM^MM

Tanis (fig. i h) était une ville de dimensions beau- coup plus modestes; sa plus grande longueur ne devait jamais dépasser 3oo mètres. Le plan de Lepsius indique des cloisons intérieures du môme genre que celles d'Héliopolis , mais plus nettes et plus complètement conservées. Leur disposition montre que le périmètre de la ville a été agrandi à deux reprises différentes ^

^ Est-il posiiible de rattacher ce» agranaissements saccessifs à cèi'taini événements historiques? On sait qu^Âmenhemhftit I tra- vailla attx templos de Tanis; beaucoup plus tard la ville « presque détruite, fut relevée de ses ruines par Kamsàs II (Maspiao, Hitt»,

140 JANVIER-FEVRIER 1900.

L enceinte primitive était un rectangle presque parfait, de 260 mètres de lest à ToUest, sur 180 du nord au sud. Il y avait une porte au milieu de chaque face ; celle de la face ouest a pu être relevée par Lepsius. Les montants sont échancrés intérieu- rement en leur milieu; leur longueur accuse pour la muraille une épaisseur de 1 o mètres. A cette en- ceinte on adjoignit d'abord une bande régulière de /i5 mètres de largeur, le long de la face est; le rac- cord , àlextrémité nord, témoigne de la plus complète insouciance de cooidonner la nouvelle portion de Touvrage avec les murailles déjà existantes. En au- cun endroit néclate plus visiblement le caractère « au jour le jour » de la fortification égyptienne. La bande ajoutée ne communiquait avec le reste de la ville que par Tancienne porte de la face est, et se trouvait complètement fermée du côté de l'extérieur. Plus tard , un nouvel accroissement devint indispen- sable , du côté du sud , cette fois , et , suivant le même procédé on délimita, le long de la face sud longue alors de 3oo mètres, une bande dune cinquantaine de mètres de large , rétrécie brusquement à l'extrémité ouest et terminée en pointe. La porte de l'ancienne face sud permettait de passer de la vieille ville dans cette nouvelle bande, que l'on crut, en outre, devoir ouvrir sur l'extérieur à son extrémité orientale. F^n

1. 11 , p. A 2 4 ) , et ultérieurament , restaurée par Ramsès 111 après les invasions libyennes (ibid., p. fi'j^); enfin l'enceinte en briques fut refaite, et peut-être remaniée par Psioukannît J, de la X\P dy- nastie [ibid., p. 763).

FORTIFICATION DANS L'ANTIQUITK EGYPTJENNK. 141

dernier lieu, la ville avait donc trois portes; mais Tintérieur était un vrai labyrinthe. De hautes mu- railles séparaient entre eux trois quartiers, dont Tun , véritable cul-de-sao, ne communiquait directement quavec Tenclos rectangulaire de la vieille ville.

L'uniformité du mode d'extension que l'on con- state à Tanis et à Héliopolis permet de supposer que les choses se passaient Ae la même manière dans toute ville égyptienne en voie d'accroissement. C'est sur l'exemple de ces deux villes que nous nous fon- dons pour attribuer l'existence de la double enceinte d'El-Kab, à un phénomène d'extension analogue; on se souvient ^ qu'à El-Kab la seconde enceinte en- veloppe la première, sans avoir avec elle aucun point de contact. Comment expliquer qu'en plein milieu d'une ville, de vieux murs extrêmement gênants pour la circulation, n'aient pas été immé- diatement démolis? Nous l'avons dit à propos d'Ël- Kab : au moment l'on se décidait à construire une portion d'enceinte neuve, la vieille muraille était déjà envahie, escaladée par les maisons sur ses deux faces; pour l'abattre, il eut fallu détruire des quartiers entiers. C'est la même cause qui entraîne, aujourd'hui encore, la conservation dans Paris de quelques vestiges de l'enceinte de Philippe-Auguste.

^ Voir ce qui a été dit à ce sujet précédemment, cliap. Il, ii.

142 JANVIER-FÉVRIER 1900.

II. SAIS.

Un plan dans I^epsius, tome I, pi. 55. Enceinte parfaitement carrée de 670 mètres de côté» d'une forme régulière qui contraste avec celles que nous venons de voir. Aucune muraille intérieure, partant, aucune trace d extension. Nombreuses brèche$; on ne peut savoir en quels endroits se trouvaient les portes. Le mur parait avoir eu une dizaine de mètres d'épaisseur. Lepsius donne Tépure dune brique, dont les dimensions sont 20, 10 et 8 centi- mètres. Il n est pas sans intérêt de constater lana- iogie de forme de cette brique, avec notre brique cuite d'usage courant, qui mesure a a, ix et 5,5 centimètres; cette brique moderne a donc à peu j)rès la même base que la brique de Saïs , mais elie est sensiblement plus plate.

On ignore l'âge de cette enceinte. Son plan ré- gulier H la faible dimension des briques permettent d'afïirmer, ])resquà coup sûr, quelle n est pas an- léiiciire au second empire thébain.

[La suite aa prochain cahier.)

LES INSCRIPTIONS DU BAKAN. 143

LES INSCRIPTIONS DU BAKAN

ET

LA GRANDE INSCRIPTION D'ANGKOR VAT,

PAR

M, ETIENNE AYMONIER,

LES INSCRIPTIONS DU BAKAN,

Les Cambodgiens donnent le nom de Bahan = Pâkm à Tétage