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in 2010 with funding from
University of Ottawa
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LE
JOURNAL MENSUEL
LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE j
AYANT POUR OBJET D APLANIR
AUX JEUNES AUTEURS
bl DIFFICULTÉ DES DÉBUTS.
^^^^uiàmiâ iioo;l!^«
TABLE DES MATIERES
!D1 IPlKDeOUHlB
DEUXIÈME ANNÉE.
9
PROSE.
(Jualrc cuiitic Une C. GUEROULT,
La Robe de chambre de mon oncle.
(Traduit de l'anglais) Léon GALAIS,
Samuel Hei mann Marc FOURNIER ,
Les Averses Frédéric SOULIÉ ,
Coslandi Léon GALAIS ,
Un Homme indispensable Marie AYCARD,
Le Berger Théophile GAUTHIEIÎ ,
La Libellé !... ou la Mort CHAMPAGNAC,
Les Bénédictins de St-Nicolas-le- Vieux A. DUMAS,
Une Consultation Ch. de BERNARD,
Une Fée comme on n'en voit guère. . C. GUEROULT,
Comment on se débarrasse d'un Ami. MOLÉ-GENTILHOMME ,
Joseph d'Uay Léo.n GALAIS ,
Rubens CHAMPAGNAC,
Le Coup de Rasoir S. Henry BERTHOUD,
Histoire d'un Roi Ed. Texier d'ARNOULT,
La Sylphide et le Bandit Eugène de MIRECOURT,
Une Passion dans le Désert De BALZAC ,
John Poker Marie AYCARD,
Une Nouvelle inédile Edouard CASTELL AN ,
Le Mariage impossible Eugènb GUINOT,
Un Corsaire Eugène SUE ,
Ludovic C. GUEROULT,
/.es Ours en congé Victor HUGO .
La .Mille et Deuxième Nuit Théophile GAUTHIER ,
La Sœur cadette. Georges S AND ,
Une Surprise Jules PUISSANT,
La Villa Juliana C. GUEROULT,
La Partie d'Échocs du Diable S. Henry BERTHOUD,
Une Infusion de Feuilles d'Oranger. . IMarie AYCARD,
POESIES.
Le Soleil et les Etoiles, apologue Victor BARBIER,
A Séraphie Constant HILBEY,
Salut d'amitié Victor BARBIER,
Si j'étais Hirondelle M'" ZoÉ STIÉVENARD,
Le Poète et la jeune Fille Phosper ALBERT,
Marthe Ch. LEROY,
Les Trois Saints, fable VIENNET.
A Séraphie Constant HILBE'S ,
1812-1813 Cn. LEROY.
Le Ballon-Monstre, apologue MATHIEU,
Jamais et Toujours, fable M»'« Adèle CALDELAR,
Promenade Ch. LEROY,
Epitre à .M''" Caroline C*** A. K
Le Ministre et le Tablelier ViENNET,
Los deux Amis, fable Victor BARBIER,
Sur les Tombeaux A. MADRANGE.
Le Mouton révolté, fable . VIENNET,
Fantaisie Léon MAGNIER,
Les Deux Voyageurs, fable VIENNET.
102 106 113 116
i;o
lf)2 151 lUl 177 179
50 llG 46 62 63 78 78 79 iOS 126 126 158 173 185 185
110 U2
171
BEVUES DES EXPOSITIONS D'OBJETS D'ART.
Exposition de l'Industrie nationale,
1" Arlicle X.
jmc (>( dernier Article ... X.
Diorama, le Déluge C GUEROULT.
Ecole des Beaux-.\rts, grands-prix et
envois de Rome Ernest DESPRÉAUX,
Opéra ; la Création, Oratorio d'Haydn , C. GUEROULT, Le Désert, oile symphonie . r^ f'.V.-.' . - C. GUEROULT,
Salon de 1845, 1" Aiiicle A. DAIX,
. 2™° et dernier Article A DAIX,
Revue des Théâtres, à la fin de chaque
numéro G. GUEROULT.
MUSXQUE.
Autrefois, romance ; paroles de Henry DEBUC, musique d'HiPi'Onrr
LOUEL, lithographie de Jules DUVAUX. Le Gaulois, chant guerrier; paroles d'ËDOUARD CASTELLAN, musique
d'ALPHONSE DAI.N, lithographie de Jules DUVAUX. Près d'un Berceau, romance; rarolrs de A. NETTEMENT, musique
d'HiPPOLYTE LOLUCL, lithographie de Henry G. Conseils a une Amie, romance; paroles de M"' Zoé STIÉVENARD, iiui-
sique d'ALPHONSE DAIX, lithographie d'IsiDORE PATUOIS. Urrain LE Timide, romance; paroles de Henry DEBUC, nuisi<|iie de
M"" Eugénie LAFOND, lithographie d'IsiDOBE PATROIS. L'Automne, romance ; paroles de iMathias LOUIS, musique d'ALiiio.NSE
DAIX , lilhographie de Julks D'JVAUX. Délaissée, mélodie; paroles de feu DOVALLE, musique d'AMÉDÉE DOIN,
lithographie de Henry G. Clara n'a pas de Sentiment, romance; paroles de G. WARREN, musique
de F., lithographie d'IsiooRE PATROIS. Sous l'Orage, chansonnette; paroles de Constant HILBEV, musique
d'.\LPnoNSE DAIX , lilhographie de N. Dis-moi pourouoi i' chansonnellc; paroles d'HippoLVTE GUERIN, musique
d'EuGÈNE PATUREL, lithographie de COiIPTE-CALIX. Li Fille du Paria, romance ; paroles de DELACROIX, musique d'EsiUE
DAUDET, lithographie de Jules DUVAUX. Près de Toi, romance; puroles et musique de Victor l'IBlCH, lithogra- phie de Henry G.
AVIS
Au Relieur pour le placement des tithographies ou Gravures
Frontispice, en tète du volume. eicr.
Le Petit Agitateur _ j
Le Repos ' ' "^ ^'
Vue Prise dans le Parc de Monceaux 35
Le temps passé ^■
Pierre-Paul Riibens ^•'
La Vierge et l'Enfant Jésus *'
Méléagre et Alalante -'^
Les Fruits d'Automne !'■*
Chasseur Kabyle 'l'
Modestie ^*
La Lettre '"•
Gravures de Modes.
Numéros 39 . .
Id. 50 j.'.^
Id. .15 '"
Id. 63 /•,••■,■■ ,•
Les douze feuilles de musique seront placées à la fin du volume, i une
après l'autre, dans l'ordre ci -dessus indiqué et qui est celui de leur publi-
Les huit feuilles de patrons de robes ou de dessins de broderies seront de même placées dans l'ordre do leur publication, et immédiatement après les feuilles de musique.
LE PIONNIER,
jDfflssiai. ïïigGaiïisL
fcltf itâïJti iî âift^f rjqiTi,
-~-3*Se:-É
LA ROSE DE LA VALLEE.
I.
'EUS la fin d'avril de l'année 1833 , un jeune jhommc de fort bonne mine traversait, le fusil «sur l'épaule, une de ces vastes forêts de sa- rpins qui prennent naissance à la base des 1 Vosges et vont couronner d'iui diadème de verdure les pics les plus ardus de la monta- Jgnc. iNotre promeneur, — car l'éclat de ses bottes vernies est à peine altéré par une lé- gère couche de poussière, preuve évidente que sa course n'a pas été longue, — atteignit bientôt la lisière du bois et se di- rigea vers une petite maisonnette, assisse au fond de la vallée. C'était la demeure du capitaine Morizot, vieux grognard de l'empire, débris de nos victorieuses phalanges, ruine vivante d'une époque , ra|)prochée de nous , ',et dont les héros ont déjà la taille des géans, bien qu'on ne les aperçoive pas encore an Iraversdu microscope des siècles. M. IMorizot avait cinquante ans accomplis ; mais ses cheveux grisonnaient à peine. Son front, légèrement dépouillé dans les environs des tempes, n'of- frait pas une ride. C'était une de ces natures de bronze, qui résistent à la fatigue et au chagrin ; car, — nous devons le dire ici, — le capitaine avait essuyé de terribles épreuves. Une femme, ([u'il aimait de toutes les forces de son àme , l'avait indignement trahi. Le soldat, à son retour des camps, espérait retrouver cette femme, comme il l'avait connue jadis, aimante et pure. Il voulait cnfairesa compagne ; mais, ainsi que tant d'autres, il fut sacrifié lâchement à l'absence. Depuis di\-ucuf ans bientôt que cette trahison lui avait déchiré le cœur, le capitaine souffrait comme au premier jour, et souvent il lui arrivait de repousser les caresses de sa fdte, aimable et douce enfant, qui venait lui sourire quand elle voyait son front devenir sombre et de gros- ses larmes s'échapper de sa paupière.
— Laisse-moi, Louise, laisse-moi ! disait alors le capitaine, d'une voix rude et emportée,: tu lui ressembles, et ta vue me rappelle d'odieux souvenirs !
ftlais, se repentant bientôt de ces paroles, que lui arra- chait une implacable douleur, le vieux soldat s'approchait de Louise, qui s'était reculée, toute tremblante -, puis il l'embras- sait doucement au front.
La jeune fille essayait alors de comiaitrela cause de ces brus- queries imprévues.
Non, non, lui répondait M. Jlorizot, ne m'interroge pas... Tu es ma fille ; oh ! oui tu es ma fille et je l'aime !
A part CCS légers nuages , la vie de la maisonnette était pai- sible et pleine de charmes. Le capitaine avait une pension de i.uuize cents francs, qui était plus que suffisante à ses besoins modestes et à ceux de Louise. Par une originalité fort singulière,
M. Morizot avait voulu que la jeune fdle fiit élevée comme la plus simple des paysannes. Il veillait lui-môme à lui donner l'é- ducation du canu" ; mais , pour l'éducation de l'esprit, il ne pa- raissait y songer eu aucune sorte. Chez le vieux soldat , cette conduite était le résultat d'un système bien arrêté; nous croyons môme qu'il eût été médiocrement satisfait d'appi'endre qu'un autre se chargeait de réparer cet oubli volontaire.
C'était pourtant ce qui avait lieu depuis deux mois.
Lorsque le capitaine s'absentait de la maisonnette, Louise avait soin d'éloigner une vieille domestique , qui faidait dans les travaux du ménage. Alors elle montait à sa chambre, s'ap- prochait de la fenêtre et agitait, en dehors, un voile blanc. La jeune (ille était sûre que le signal serait aperçu de i\I. Ernest Forestelle, neveu du plus riche fabricant de planches des environs.
En effet, aussitôt que le bienheureux voile paraissait dans l'air, celui qu'il appelait s'empressait de quitter la splendide demeure de son oncle, située à quelque distance, sur la pente de la montagui'. C'est Ernest Forestelle que nous venons de voir traverser la forêt de sapins qui sépare le château du fa- bricant de la maisonnette du capitaine.
Ce dernier venait de partir pour aller à Raon-l'Etape tou- cher le trimestre de sa pension.
■loyeuse et souriante, Louise attendait Ernest sur le seinl de la porte. A l'approche du jeune homme, elle courut à sa ren- contre , et tous deux s? dirigèrent du côté d'nn petit jardinet, fermé d'une haie vive et cultivé par M. i^lorizot lui-même , le- quel n'avait plus que deux passions, celle de la chasse et celle du jardinage. D'une imperceptible portion de terrain, qui avoi- sinait sa demeure, le capitaine avait fait une es])éce d'Edcn en miniature. Tontes les plantes de la montagne, la térébintlie aux grappes otiorantcs, la bruyère aux fleurs d'or, la pervenche aux corolles d'azur, et la famille entière des myrtes et des seringas se trouvaient là réunies, mariant leurs branches flexibles et mélangeant leurs parfums. Des berceaux de chèvrefeuille et de vigne sauvage étaient disposés aux quatre coins de ce gra- cieux parterre, et ce fut sous l'un de ces berceaux que Louise conduisit son jeune professeur.
(Is s'assirent l'un et l'autre devant une table formée par deux planches de sapin, clouées solidement sur cjuatre pieux enfon- cés dans le sol. Sur cette table, il y avait des livres et un cahier d'écriture, que la jeu le fille plaça triomphalement sous les yeux d'Ernest.
— Voyez, dit-elle, comme j'ai bien travaillé ce matin !
— En effet, répondit le jeune honnne, vous serez bientôt plus habile que votre maître, Louise !
— Oh! que non, monsieur Ernest ! Songez combien de choses il me faut encore apprendre. Je sais lire couramnieni, j'écris un peu.... mais l'histoire ! mais la géographie! Je suis honteuse d'être aussi ignoi-ante, et rpiand je pense que vous avez eu la bonté de m'instruire, moi, pauvre fille... Je ne poiu'rai jamais vous exprimer tonte ma reconnaissance.
JLJ.X I.
I.E PIONNIER.
— Ne parlons jias de cela, Loaise. Diles-nioi..,. volrc jH^re ne se tloule lie rien encore!'
— IVoii, mais je me trahirai bieiilAt, c'est inévitable. Connue je vous le disais tout à l'heure, prés de vous, nionsienr Krncst, je suis honteuse de mon ignorance: vous êtes si savant I Mais avec mon père, c'est antre chose ; je suis fiére du peu que je sais, et, à chaque instant, je meurs d'envie.... Tenez, hier en- core , ."M. .loscph Cornu, vous savez, le secrétaire du juge de paix de Raon? lisait au capitaine les raxles de la (iloire;vh bien! j'étais sur le jmi it de m'emparer du livre et de lire à mon tour.
— Quelle imprudence! Oh! ne faites jamais une pareille chose, Louise, je vous en conjure!
— iMon Dieu, monsieur Krnesl, cela vous contrarierait donc, si j'appreuais à mon père combien vous êtes bon, combien vous ûtes obligeant jiour moi ?
— Non, Louise, répondit lejeune homme avec embarras; mais je veux attendre que ma lâche soit accomplie etque vous soyez savante, bien savante.
— Et cela durera-t-il long-temps encore ?
— Oh ! non, car vous avez des dispositions admirables, et je suis sûr qu'avant un mois...
— Vrai ? dit-elle, en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre; alors je vais travailler avec courage.... Ne per- dons pas une miuuie.
— La surprise que vous ménagez au capitaine sera bien plus grande lorsque vous pourrez lui raconter l'histoire de son em- pereur, poursuivit Ernest, entaillant la plume de Louise.
— Vous avez raison, dit la jeune fdlc. .Mon père vous aime déjà beaucoup, monsieur Ernest ; mais il vous aimera bien da- vantage quand je lui dirai tout ce que je vous dois.
— Peut-être sera-ce tout le contraire, Louise ; peut-être M. Morizot me blàmera-t-il...
— Et pourquoi donc? fit-elle avec une candeur charmante.
— Mais... je ne saurais trop vous dire... Le capitaine est par- fois si original ! Ainsi, par exemple, il n'a jamais voulu, malgré les invitations réitérées de Mme Forcslelle, ma tautc, vous ame- ner aux réunions du château.
— M"" Forestelle est bien bonne et bien aimable , répondit la jeune fille; mais que ferait nue pauvre paysanne, an milieu d'un si grand nombrede dames élégantes :' Bonté divine ! je trem- ble, rien que d'y songer. Voyez-vous, mousieur Ernest, il faut que chacun demeure à sa place, comme dit mou père. Je suis bonne à soiguer mon petit ménage et à vous préparer à sonp. r, lorsque vous revenez tous k'S deux de la chasse, harassés de fa- ligne. Sortez-moi de là, je ne suis |)lus capable de rien... i\Iais vous ne liaissez pas de tailler cette plume, monsieur Ernest: je n'écrirai donc pas aujourd'/iui:'
— l'ardonuez-moi, Louise.Conveuez pourtant que le capitaine a lorl de vous laisser ainsi avec des vôtemens de paysanne. Sous un cosiunie de ville, vous seriez charmante.
— "> eus croyez, monsieur Ernest :■
— Si jele crois. Louise ! .\h ! pounjuoi M. Alorizol n'at-il pas voulu vous laisser venir, ce soii", au bal du château :' Je suis per- suadé qu'avec la plus simple des parures, vous auriez éclipsé M"' Vicloriue de Fonlanges.
— Quelle folie ! dit la jeune fille.
— Et puis votre pré.seice m'aurait soutenu, m'aurait donné du courage... car je suis bien malheureux, Louise.
— Saintc-Viinge : vous pleniez, monsieur ICrnest ? .s'écria-l- elle, en se levant tout émue et ens'approchant ilujeunc homme. Ce n'est pas moi qui vous ai causé du chagrin, n'csl-cc pas '.' ce serait bien involontairement, je vons le jure, car je vous aime... Il nie semble (jiiel(|uefois que vous êtes mon frère.
— Oh loui, Louise, vous êtes bonne, sensible, vous avez toutes les qualités d'u i ange.
Pois il reprit, à voix basse, en se parlant à lui-même:
— Et Frédéric me conseille de la séduire:' Non, jamais! je se- rais un lâche!
— Ecoutez .. dittoutà coupla jeune fille, en prêtant roreille il me semble... comment, déjà de retour.'
— C'est la voix du caiiitaiae, dit Ernest, qui se leva précipi- tamment : je ne veux pas qu'il me rencontre... Au revoir, Louise, au revoir!
Et lejeune homme, prenant son fusil, qu'il avait déposé dans un coin du berceau, sortit en toute hâte, après avoir serré la main de sou élève, et sauta lestement par dessus la haie de la clôture du jardin. Quelques secondes après, il avait disparu derrière les arbres de la vallée, lendaut que Louise se disait, en cachant ses livres et ses cahiers sous une touffe de chèvre- feuille :
— Allons, voilà que je ne prendrai pas de leçon aujourd'hui... El ce pauvre M. Ernest qui est malheureux ! s'il avait pu seu- lement me dire ce qui le chagrine, je l'aurais consolé peut- être.
— Louise ! Louise ! cria la grosse voix du capitaine.
— Me voici, mon père, répondit-elle, en accourant avec la légèreté d'un oiseau.
— Tune m'attendais pas encore, n'est-ce pas, mon enfant? Figure-loi queje rencontre, à moitié chemin de Raon... devine qui ? le receveur particulier lui-môme, qui se promenait en ihar-àbancs, tandis que j'allais à son bureau pour toucher mou trimestre. Eu vérité , ces messieurs-là sont sans gêne ! Après tout, j'en serai quitte pour retourner demain à la ville. ÎNlais j'ai lait une antre rencontre, ajouta le capitaine, en mon- trant un gros garçon joufflu qui se tenait planté comme un terme sur le seuil de la maisonnette. C'était aujourd'hui le tirage, et ce poltron de Joseph Cornu a pris le numéro cent vingt.
— Comme vous le dites, capitaine, répondit le secrétaire du juge de paix, en étant, pour saluer Louise, son castor, orné de rubans aux couleurs nationales, et je m'en félicite, palsam- bleu !... Ne vous effrayez pas, mademoiselle, palsambleu est un très joli mot dont j'ai fait la déceuvcrte dans un roman mo- derne.
— Quoi ! monsieur Joseph Cornu, vous lisez des romans ? de- manda Louise.
— Si je lis des romans, verUibleu!.... Vertubleu, mademoi- selle, est encore uu autre mot, parfaitement distingué, que l'on veut, à ce qu'il parait, remettre en vigueur. Si je lis des romans? mais j'en fais ma nourriture, je les dévore : c'est l'expression la plus convenable dont je puisse me servir.
— Des romans, dit la jeune fille avec naïveté, ce doit être une lecture bien amusante.
— Oui, parla corblcu! je vous l'affirme... Par la corbleu, ma- demoiselle, était le juron favori de sa majesté Louis XV, et je suis enchanté de pouvoir, en ce moment, vous parler la lan- gue de ce grand roi. Les romans, voyez-vous, les romans....
— Qui parle, ici, de romans? s'étira M. Morizot, qui, pendant le dialogue rapporté ci-dessus, avait été déposer dans la salle voisine sa canne et son chapeau.
— El! \ entrebleu.' c'est moi, capitaine!... Ventrebleu, vous le saurez, est uu autre juron que les seigneurs du siècle de Louis XV....
— Et pourquoi parles-tu de romans devant ma fille? cria M. Morizot, d'une voix de tonnerre, en se précipitant sur le malen- contreux conscrit.
— Pourquoi ' Dame, capitaine.... Aie ! si vous avez envie
de m'ètrangicr, dites-le.
— I\lon père, s'écria Louise, que vous a donc fait ce pauvre garçon '.'
— Au fait , j'ai lorl, dit M. Morizot, en lâchant Joseph Cornu, qu'il venait de saisir à la gorge. Là, conviens avec moi que tu es un imbécile.
— Je conviendrai de tout ce qu'il vous plaira, capitaine, pourvu.... Palsambleu ! quel poignet vous avez, pour votre ùge!
— Les romans., se dit le vieux soldat, qui se parlait à lui- même, ce sont les romans qui l'ont perdue I.... .Mais, encore une
LE PIONNIER.
l'ois, j'ai lorltle m'aUirinor, contiiuia-til ea s'aclrossanl ù Louise; car, Dieu merci, mou enfant, liuie sais pas lire, et c'est une chose dont je me félicite chaque jour .... Mais comme te voilà juile et tremblante! (j'tst pourtant moi qui viens de l'effrayer delà sorte... Allons, je suis un brutal, c'est convenu. A propos, Jo- seph, cs-tu d'avis de souper avec nous?
— Par la corbleu, capitaine, j'accepte.
— Ah ça, qu'est-ce qu'il a donc, cet animal, avec ses vertublcu, ses corbleu ? Je ne lui ai jamais connu ce biragouin.
— IMais, capitaine, c'est une manière de jurer très innocente: autant celle-là qu'iuie autre.
— Et )iourquoi jurer, je te le demande? Est-ce que lu m'en- tends jurer, moi qui suis un vieux soldat? Tu ne te figures pas comme lu es bête quand tu affiches de pareilles prétentions.
— Merci, capitaine.
— Il n'y a pas de quoi. C'est décidé, tu soupes avec nous, et, pour fêter ton numéro, nous décachetterons une bouteille de vin du Rhin. Ca, voyons, Louise, ajouta i>L ftlorizot, va bien vite ai- der la vieille JMadeleine et fais-nous souper de bonne heure... Tu sais que je suis invité ce soir au château.
— Eli ! mais, s'écria Joseph, je dois y aller aussi, moi ! Le juge de paix ayant reçu sa lettre d'invitation, M. Foreslelle ne pouvait pas se dispenser de m'envoyer la mienne.
— C'est parfaitement juste. Et lu vas te présenter sans doute avec cette bigarrure à ton chapeau?
— IVon, capitaine : M"" Louise aura la bonté de me décomire les rubans.... IN'est-ce pas M"" Louise? Tiens, elle est partie!... Alors, tant mieux, j'ai quelque chose à vous dire... qui la con- cerne,
— Ah ! ah !
— Chemin faisant, j'ai eu vingt fols la bouche ouverte pour vous communiquer mes aveux, et je n'ai pas osé, capitaine.... A la fin du compte, vous ne me mangerez pas, et je me risque.
— Parle , dit M. Morizot, qui prit place sur un banc de pierre adossé contre le mur de façade de la maisonnette. ^'iens l'asseoir là, prés de moi... Tu ne m'en veux donc plus de ma brutalité de tout à l'heure ?
— Vous en vouloir, par exemple ! Toutes les fois que vous aurez des bourrasques de cette nature, ne vous géuez pas, ca- pitaine... Allez toujours ! allez toujours I
— Brave garçon ! dit ÎM. .Alorizot, qui serra vivement la main du jeune houmie. C'est que, vois-tu, lorsque j'entends parler de ces livres infâmes, il me prend comme des accès de frénésie... Les romans m'ont coûté tout le bonheur de mon existence !
— Eh bien, capitaine, je n'en lirai plus, je vous le jure.
— Oh ! pour loi, je suis sans crainte. S'il y a du ridicule dans ce genre d'ouvrages, tu le jirendras sur le champ; mais le venin n'aura pas d'influence sur ta bonne et franche nature. Voyons , <iu'as-tu de si pressant à me communiquer ?
— Dame, capitaine..., répondit Joseph Cornu, c(Hi faisait tour- ner son feutre entre ses genoux, je ne sais trop par quel bout m'y prendre. Vous savez que je gagne six cents francs chez le juge de paix de Raon : c'est un beau denier, capitaine ! il est vrai que je ne suis ni logé, ni nourri , ni blanchi ; mais c'est égal, je me mets toujours une vingtaine de francs de côté tous les mois, et, lorsque ma grand'tante s'avisera de trépasser... ce que je ne désire pas, au contraire ! j'hériterai d'une petite somme assez
ronde et je pourrai bien acheter le greffe Vous comprenez ,
capitaine ?
— Oui, mais achève.
— Ah ! diable ! je n'ai pas commencé par le plus difficile ! M. Morizot souriait dans sa barbe. Il voyait bien où le pauvre
garçon en voulait venir et s'amusait beaucoup de l'embarras de sa contenance. Le secrétaire de la justice de paix continuait à toiu'menter son feutre, et le capitaine espérait que Joseph Cornu finirait par transformer ledit feutre en un claque de la plus belle espèce. Comme ils devaient aller ensemble au bal du fabricant de planches, M. Morizot ne jugea pas convenable de s'opposer à la métamorphose. • «i 'o ,ui.v'jj>i4 mir , -jii^w]ij]b.' :ii
— Ca, voyons , as-tu perdu le fil de Ion discours ?
— Non, capitaine., mais j'ai tellement peur d'un reftis.. Bah! je suis un imbécile !
— C'est loi-méine qui le dis.
— Depuis deux ans, que je vous connais... Oui, capitaine, voilà deux ans que je vous rends visite presque tous les soirs. Pour venir de Raon-l'Etape, il y a tout au jilus une demi-heure de marche, et, l'été quand il ne l'ait pas d'orage, l'hiver tiuand il gèle, j'accours après la fermeture du bureau; je viens vous lire les Fastes de la gloire ... un ouvrage bien intéressant, mais que je sais par coeur !
— Après ?
— Dame, capitaine, j'ai usé pas mal de chaussures, et je dois vous le dire, ce n'était pas uni(iuemeiit â votre intention.
— Eh bien : c'est poli, ce que tu me dis là.
— J'étais sur que vous alliez vous fà.cher... IS'importe, je lâcherai le grand mot, j'en aurai le cœur net : j'aime M"» Louise !
— Ah ! vraiment ?
— Oui, capitaine.... et si mon audace vous offense, voilà ma lèle, je vous autorise à la prendre.
— Garde-la mon garçon, dit .>!. Morizot en souriant.
— Vous ne vous fàcliez donc pas, capitaine ? demanda Joseph Cornu, dont la figure était rayonnante.
— Tu le vois bien, ce me semble. Ecoute... Tu viens me prier de te donner la main de ma fille...
— Et vous me l'accordez ? fit le secrétaire.
— Peste ! comme tu y vas ! il nous faut au moins le consente- ment de Louise.
— Ah ! mon Dieu ! voilà que je tremble à présent. Si elle allait refuser d'être ma femme ?
— Et pouniuoi refusorait-elle ? n'es-tu pas un brave, im hon- nête garçon, dont le modeste avenir est à peu prés assiu'é ? Tu es un peu na'if sans doute, mais le mariage te dégom-dira.
— Je l'espère bien, capitaine.
— Ah ! ail ! fit M. Jlorizot , voici justement Louise, qui vient nous annoncer que la table est servie.
En effet, la jeune fille se montrait au seuil de la porte. Tous les jours, à l'heure du repas, elle ajoutait quelques légers détails à sa toilette, et, sous le costmne original et gracieux des monta- gnardes, Louise était ravissante. Un béret de velours , coquet- tement placé sur sa jolie tête, dégageait sou front pur et laissait tomber en bandeaux ses cheveux, d'un noir d'ébéue. Elle [lor- tait au cou la petite croix d'or, bénie au contact des reliques de la Sainle-du-RocUer. Son corsage, également de velours, des- sinait sa taille légère, et sa jupe courte, en simple toile grise des montagnes, était rehaussée par un tablier d'indienne, d'une couleur éclatante. Rien de naïf, de candide et de virginal comme cette belle jeune fille, ornée de toute sa pudeur et de toute son innocence : aussi l' appelait-on dans le voisinage la Rose de la Vallée. Louise était brune ; ses joues, uu peu liàlées par le soleil des Vosges, avaient l'éclat velouté de la pêche ; ses grands yeux bleus , voilés par de longs cils noirs, eussent fait tressaillir les pinceaux de Raphaël et du Corrége, et deux ado- rables fossettes, creusées à chacun des angles de sa bouche ver- meille, rendaient sou sourire aussi doux que celui '.ies anges.
En ce moment, le visage de Louise était éclairé par les der- niers rayons du jour, qui filtraient doucement au travcr* dessa- liinsde la montagne. Le secrétaire, en ïa voyants! belle, trem- blait d'espoir et de bonheur.
— Appi'oche, Louise, dit M. Morizot : tu ne le douterais jamais de la confidence que Joseph vient de me faire.
— Oh ! non, capitaine, pas àprésenl! murmura le jeune homme avec un air de supplication craintive. Si j'étais refusé, je n'au- rais plus le moindre appétit, je vous assure. J'aime beaucoup mieux que vous entamiez la cliose au dessert, entre deux gor- gées de votre excellent vin du Rhin... Supposons qu'un mal- heur m'arrive, j'aurais plus de courage et de force pour le sup- porter.
ii: PioNMixa.
— Diable ! fil M. Morizol, lu es un gaillard de précautions
Va pour le dessert. Il entra dans la salle. La jeune fille el .losepli le suivirent. La luaisouuelte n'avait ((u'u i seul étage. Le ri z-de-cliuussOe se composait de la salle, dans laquelle nous venons d'introduire nos lecteurs, et d'une autre pièce , qui servait à la fois de cui- sine et de logement à la vieille iMadeleine. L'étage au-dessns était pris tout entier par la chambre de M. iMurizot el |>ai- celle lie Louise. Sur le derrière île la maisonnette se trouvaient ali- gnées plusieurs huttes, couvertes en chaume, et des!inées, les unes au bétail cl les autres au peuple criard de la basse-cour. Tout cela respirait unairde simplicité pastorale, qui faisait j)lai- sir avoir. Çà et là, des fonlaincs d'une eau limpide jaillissaient des tnyauv mousseux, nettcn aient le pavé île la cour et entrete- naient la salubrité des étabes. Les nnirailles étaient tapissées de lierre, et quand, ajirés une pluie d'orage, le soleil faisait briller les gouttes d'eau suspendues à celte verdure, on eût dit que la pauvre et nioileste demeure du capitaine étincelait, comme le palais des fées, d'émerandes et de sapliyrs.
Mais rentrons dans la première pièce de la maisonnette, où nous avons laissé tous u.s personnages, en train de prendre le re|)as du soir.
Cette pièce était celle où l'on recevait les étrangers, bien qu'elle n'eut pas la moindre apparente de luxe. Les Vosges tou- clienl de |)rés à r.Vllemagne, el le caractère de nos montagnards a ijlusd'un rapport avec le caractère germanique : même hos- pitalité franche el sincère, mais aussi môme réserve, mèmedé- fense à l'indiscrétion de pénétrer dans le myslt'rieux sanctuaire de la famille. La salle dont nous parlons était vaste et spacieuse. Au fond, se trouvait une inmiense cheminée, dont le vaste cham- branle pouvait abriter dix personnes ) endant les veillées d'hi- ver. A droite de ce foyer patriarcal , se dressait un lit, aux ri- deaux de serge verte, on couchaient les amis de la maison, lors- f.u'nnde ces orages si fréquents dans les Vosges interceptait tout à coup les communications, changeait les ruisseaux en torrens el défendait au visiteur de regagner son domicile sans danger jiour ses jours. Ernest Forcstelle el Joseph Cornu avaient dormi plus d'une fois sur cette couche hospitalière el rêvé de la jeune fille qu'ils aimaient... car le lecteur intelligent n'a pas été jus- qu'ici sans comprendre que le secrétaire du juge de paix et le neveu du fabricant sont rivaux, bien qu'ils ne s'en doutent guère encore. Les autres cOtés de la salle étaient envahis jiar des plan- ches, chargées de vaisselle d'éiain, dont le brillant faisait hon- neur à la ménagère. Sur ces mêmes planches, on voyait, rangés à la lile, des pots de lait, des terrines de beurre et des boilisde sapin contenant ces fromages mous, dont les baigneuses de Plombières sont si friandes. Ces petites industries champêtres avaient le double avantage d'occuper les journées de Louise et d'augmenter les reveims de .>!. Alorizol; car, tous les samidis, la vieille .Madeleine chargeait le dos d'un ànc du surcroît de ces ])rovisions domcsli([ues et allait vendre le tout au marché de Kaon.
Cependant le souper tirait à sa fin. Le capitaine venail^d'allu- mer sa pipe et de déboucher celle fameuse bouteille de vin du Rliin, dont il a été question jilus haut. Joseph Cornu portail al- ternativenjent ses regards iinjuiets du père a la fille, el M. Mo- rizot, en voyant l'embarras du secrétaire, souriait doucement dans sa barbu et lançait au plafond d'épaisses bouffées de tabac d'Alsace.
Tout à coup, il s'écria, sans antre préambule :
— Dis-moi, Louise, est-ce que tu voudrais te marier, mon en- fant ?
La jeune fille regarda le capitaine pvcc surprise.
— iMon père, dit-elle, si vous le jugez convenable... Vous sa- vez bien que je n'aurai jamais d'autre volonté que la vôtre.
— Voila ce qui s'appelle répondre. Toutefois, je serais au dé- sesp ir de forcer ton inclination, ma chère petite. Que penserais- tu d'un mari de celte espèce-là:' |)Oursuivit-il, en frappant sur l'épaule de Joseph Cornu.
— Il me semble, mon |)ère...
— Allons, jiarle sans crainte.
— Que .M. Joseph serait un bon mari... qui rendrait sa femme bien heureuse.
— Oh ! oui, mademoiselle ! s'écria le secrétaire, qui se leva de son siège et courut se jeter aux genoux de la jeune fille : ma vie tout entière sera consacrée à votre bonheur. O mon Diiui ! ce n'est pas un rêve ! elle consent à être ma femme ! Vous m'aimez dune , Louise ?
— Alais, répondit-elle avec un doux sourire, on n'accueille avec joie queceipi'onaime, el toutes les fois que vous êtes venu nous voir...
— Je suis aimé, capitaine ! je suis ainu-, comprenez-vous'.' s'é- ciia .loseph, en se relevant et en faisant sauter son feulre en l'air. El je suis (piitle de la conscription ! deux bonheurs en un jour ! 11 y a de (juoi devenir fou !
— Je te reconnais bien là, poltron, dit Morizot, qui essuyait une larme d'atlendrissenienl. Tu avais une peur atroce d'aller combattre les Bédouins et de laisser ta peaudans les environs de l'Atlas.
— Dame ! capitaine, je voudrais vous y voir.
— Qu'cnlends-lu par ces paroles ?
— Pardon... je dis une bêtise. Un vieux dur à cuire comme vous, ça ne demande que plaie et bosse 1 Enfin, convenez- en , ce sera beaucoup plus agréable pour vous de nous vcir là tous les deux, ma i)etile fennne et moi, vous câliner du malin au soir... Et puis, nous aurons des enfants, capitaine, des chérubins d'enfans qui ressembleront à Louise...
— Ah ça ! venx-lu bien le taire ? dit M. IMorizol , se levant à son tour "et prenant l'oreille de Joseph Cornu, qu'il secoua ru- dement. Fais-moi le plaisir de garder ces discours la pour un ))eu pins tard... Voyons, à quand la noce.'
— liO plus loi possible, capitaine.
— On ne te parle pas, à toi... Héponds, Louise.
— Quand il vous i)laira, mon père.
— \a, tu es une bonne fille, dit M. Morizot en Pembrassanl avec tendresse, lîrosse mon habit et découds les rubans du cha- peau de ton fuLur, car nous allons partir.
— Fandra-t-il vous attacher voire croix, mon père ;'
— Certainement, dit Joseph.
— De quoi te mêles-tu :>
— Écoulez donc, à présent je suis de la famille... j'ai voix dé- libéralive.
— C'est clair, et je dois obéir, dit M. Morizot, en ouvrant un petit coffret de nacre placé sur la cheminée.
Il en lira une croix de laLégion-d'ilonneur et dit, en la mon- trant à Louise et à son prétendu :
— Voilà le seul héritage que je vous laisserai , mes enfants. !Ma pension n'est pas lourde : nous la mangeons presque tout entière, et vous savez qu'elle s'éteint avec moi.
— Bon ! s'écria Joseph, qui fit de nouveau sauter au plafond sou castor, que la jeune fille venait de lui remettre après l'avoir débarrassé de tout lirnement superfiu, j'oubliais de vous parler d'une chose... Ma parole d'honneur, la joie me rend stupide! Sa. chez donc, beau-père, sachez donc, mademoiselle Louise, que nous allons être riches, peut-être, (jue nous allons rouler sur l'or!
— Es-tu fou :' demanda M. Morizot.
— ^■on pas, je possède en ce moment toute mon intelligence. Vous savez, capitaine, que M. Forestelle a mis son château en loterie... son château, celui-là même où nous allons ce soir.
— Eh bien '.'
— Voici... j'avais trois cents francs dans ma tirelire et j'ai pris deux billets avec mes économies de deux ans.
— Double nigaud ! Ne vois-tu pas que ce vieil avare de M. Forestelle qui, je crois, a l'intention de se retirer à Paris, car il a fait une fortune colossale en ruinant avec sa mécanique toutes les industries de nos i)auvr(S scieurs de planches. ..ne vois-tu pas, dis-je, que, désespérant de trouver un acquéreur pour sa mai- son de campagne , son château, si tu l'aimes mieux, il l'a mis
X.E PIONNIER.
en loteiie, dans le seul but d'en obtenir un prix plus élevé 1'
— Je ne dis pas le contraire, capitaine.
— C'est une imligiiilé que ces loteries ! continua M. îMorizot; car elles n'ont d'autre résultat que de faire naître l'avidité dans l'unie du pauvre et de le priver de ses dernières ressources , en excitant en lui la soif du gain. Le gouverneincnl, je l'espère, les défendra lût ou tard. Combien de malheureux vont se re- pentir d'avoir jeté leurs économies dans ce gouffre... Et toi- inéme, imbécile, toi-même...
— Ah! moi, c'est différent ! j'ai de la chance, et j'en appelle au numéro cent viinjt, le plus haut du tirage, et que j'ai pincé du premier coup sous le nez du maire... à ju-euve que ce respec- table magistrat m'a dit, avec un accent de bonté paternelle : « Cet animal de Cornu ! Dieu me pardonne, il est né coiffé ! » Là, voyez-vous, capitaine, chacun s'en rapporlc. Et puis, il faut tout vous dire, j'ai pris les billets au nom de M"- Louise... Un ange d'innocence connue elle, ca doit gagner partout et tou- jours.
— Comment ! dit la jeune fille, vous avez fait une pareille foLe ?
— îMon Dieu, oui, ma chère Louise, et, bien i)lus, j'ai choisi les chiffres correspondans à votre âge et au mien, dix-huit et vingt-un... Si nous ne gagnons pas, il y aura de la malice.
— Tais-loi , dit M. Morizot, car tu finiras , bien sur, par me mettre en colère.
— Bah ! s'écria Joseph, après tout, si le sort ne nous est pas favorable, ce seront trois cents francs de perdus, et il me restera toujours ma petite femme, nu vrai trésor, n'est-ce pas, capi- taine ? îMon Dieu, les plus heui eux eu ce monde ne sont pas les plus riches, et je suis bien sûr (jue iM. Ernest Eorestelle est moins satisfait d épouser i\l"" Viclorinc ds Fonlanges, que je ne le suis d'épouser Louise. La réunion de ce soir m'a tout l'air d'une fête de fiançailles.
— Quoi! dit la jeune fille d'une voix émue, M. Ernest va se marier ?
— Oui, mon enfant, répondit M. Morizot, et j'ai bien peur, en effet, cjue son grippe-sou d'oncle ne le force à ce mariage, parce qu'il voit an bout quatre cent mille francs de dot. J'en serais désolé pour M. Ernest, car c'est un brave et dignejeune homme.
— Certes oui, capitaine ! ettiui vaut mieux dans son petit doigt que son ami Erédéric d'Ormeuil dans toute sa personne... Vous savez , ce godelureau qui veut couler lleureite à toutes les paysannes d'alentour l' Si je le trouvais jamais rôdant autour de ma future... sacristie !
— Allons, bavard que tu es, dit IM. Morizot, voici l'heure de partir, et chemin faisant nous causerons de nos affaires. Bon- soir, Louise ; bonsoir, mon enfant... maisciimme te voilà triste!
En effet, la jeune fille s'élait assise ù l'écart et des larmes brillaient aux cils de sa paupière.
— Laissez donc, capitaine, dit Joseph Cornu à l'oreille de M. Jlorizot le mariage fait toujours rêver les jeunes Hlles. Vous savez cela, j'espère... à votre âge ? Au revoir, Louise, ma petite femme.
— Au revoir , monsieur Joseph, répondit tristement Louise.
— llum ! grommela M. Morizot, ceci me parait bien étrange !
— Allons, Louise, reprit-il à haute voix, tu vas, j'espère, l'en- fermer soigneusement avec IMadeleine... J'ai ma clé, ne sois pas inquiète, je reviendrai de bonne heure.
Le capitaine, accompagné de Joseph Cornu, sortitde la maison- nette et pril le chemin du château de .^1. Forestelle. Louise les .suivit lentement du regard, et lorsqu'ils eurent disparu sous les premiers arbres de la forêt, elle leva les yeux au ciel et se dit avec un accent de douleur.
— Pauvre M. Ernest ! Voilà pourquoi sans doute il médisait tantôt qu'il était malheureux !
IL
Depuis long-temps déjà le soleil avait disparu derrière la montagne, et la lune, qui montait à l'autre extrémité de l'hori-
zon, envoyait de tremblantes lueurs sous le rideau noir des sapins et caressait la cime des vertes yeuses et des bouleaux flexibles. .On entendait au loin les chantsdu rossignol et les murmures des cascades, qui, tombant d'une source aérienne, clapotaient sur la surface des rochers et couraient ensuite , en petits ruisseaux d'argent, sous les bruyères fleuries.
— Je t'ai prévenu que nous parlerions d'affaires, dit M. Mo- rizot , qui s'a|)puya f.imiliérement sur le bras de Joseph Cornu. Tu as les papiers, j'ai ceux de Louise : il faut, ainsi que lu le disais, que votre mariage soit conclu le plus y itc possible ; d'ail- leurs, j'ai des raisons pour le presser.
— Quelles raisons, capitaine?
— Cela ne le re^jarde pas.
— l'ourlant il me semble...
— Est-ce que, par hasard, tu aurnis en moi de la défiance ?
— Pas l'ombre, capitaine... Ah! par exemple !
— A la bonne heure. Tu es averti : les motifs que je puis avoir ne te regardent ; uUement, et cela doit te suffire.
— Cela me suffit, beau père.
— Or, te crois-tu lié, vis-à-vis de Louise et vis-à-vis de moi, par ce qui s'est passé ce soir :'
— Certainement, vcnlrebleu! Pardon, capitaine, j'oubliais...
— S'il eu est ainsi, je te délie de tout engagement.
— De tout engagement'?... Je vous avoue que je ne saisis pas...
— C'est facile à coxnprendre : je veux dire que tu es parfaite- ment libre encore eu d'épouser Louise ou de refuser sa main.
— J'épouse, capitaine, j'épouse!
— Un instant ; peut-être vas-tu changer d'avis : Louise n'est pas ma liUe .
— Hein ! Je vous demande mille excuses; mais j'ai mal en- tendu sans doute.
— Je te répète que Louise n'est pas ma fille.
— Ah ! cai)itaine, pouvez-vous faire d'aussi mauvaises plai- santeries... A votre âge?
— A mou âge, a mon âge! On dirait, sur ma parole, que je suis un barbon du premier calibre. A mou âge, monsieur Jose|)h Cornu, les hommes de ma trempe ont bon pied, bon œil, et pourraient à la rigueur doimer du fil à retordre aux conscrits de votre espèce... Mais parlons sérieusement. Je t'ai dit que je n'étais pas le père de Louise, et j'ai dit vrai. C'est une pauvre jeune fille que j'ai recueillie, quelques jours après sa naissance, et que j'ai fait élever comme un enfant à moi... car aussi bien ce devait être mon enfant! Louise a grantli dans cette persua- sion, sans se douter qu'elle n'était que ma fille adoptive.
— Et son véritable père, le connaissez-vous ?
— Je n'ai jamais |)u mettre la main dessus , sacrebleu ! Oh ! puissé-je le rencontrer un jour et... par la mort ! il ne m'échap- pera pas !
— Bon, je vous y prends, capitaine, voilà que vous jurez comme un sapeur.
— Oui, je jure, tête et sang 1 je jurerai plus d'une fois encore, si je ne réussis pas à trouver l'infume... Assez là-dessus! Tu viens d'entendre un aveu que me dictait ma conscience: à présent, je te demande si tu restes toujours dans les mêmes dispositions?
— Toujours, monsieur Morizot, toujoursl Eh! que m'importe, à moi, que Louise soit votre fille ou celle du roi de France ! je n'y liens pas, je vous assure. C'est elle que j'épouse, et non son père... Je serais bien fâché, ma foi. d'épouser son père.
— Bien, fit M. Morizot : nous arrivons... silence !
Ils débouchaient de l'avenue de sapins, qu'ils avaient suivie jusqu'alors, et se trouvaient en face de la demeure de l'oncle d'Ernest.
C'était effectivement une riche et somptueuse habitation, qui domhiait la vallée dans toute son étendue. A droite et à gau- che s'avançaient en vedettes deux pavillons, qui laissaient en arriére le corps principal du logis et formaient une espèce de cour d'honneur, fermée par une grille, dont les barreaux étaient terminés eu fer de lance.
>\^
I.E PIONT^ISH.
— Diable ! fit M. IMorizol, tu es uu gaillard de précautions
Va pour le dessert. Il entra dans la salle. La jeune fille cl Joseph le suivirent. La niaisonnelte n'avait qu'un seul étage. Le n z-de-chaussée se composait de la salle, dans laquelle nous venons d'introduire nos lecteurs, et d'une autre pièce , qui servait à la fois de cui- sine et de logement à la vieille iMadeleine. L'étage au-dessus était pris tout entier par la chambre de M. Morizot et par celle de Louise. Sur le derrière de la maisonnette se trouvaient ali- gnées plusieurs huttes, couvertes eu chaume, et desiinées, les unes au bétail et les autres au peuple criard de la basse-cour. Tout celarespirail un air de simplicilé jiastorale, qui faisait plai- sir avoir. Çà et là, des fonlaines d'une eau limpide jaillissaient des tuyaux mousseux, nettoyaient le pavé de la cour et enti-etc- naient la salubrité des élables. Les murailles étaient tapissées de lierre, et quand, après une pluie d'orage, le soleil faisait briller les gouttes d'eau suspendues à cette verdure, on eût dit que la pauvre et modeste demeure du capitaine élincelait, comme le palais des fées, d'émeraudes et de sajihyrs.
Mais rentrons dans la première pièce de la maisonnette, où nous avons laissé tous n^s personnages, en train de prendre le repas du soir.
Celte pièce était celle ou l'on recevait les étrangers, bien qu'elle n'eût pas la moindre apparence de luxe. Les Vosges tou- chent de prés à l'Allemagne, et le caractère de nos montagnards a plus d'un rapport avec le caractère germanique : même hos- pitalité franche et sincère, mais aussi môme réserve, môme dé- fense à l'indiscrélion de pénétrer dans le mystérieux sanctuaire de la famille. La salle dont nous parlons était vaste et spacieuse. Au fond, se trouvait une immense cheminée, dont le vaste cham- branle pouvait abriter dix persoinies ] endant les veillées d'hi- ver. A droite de ce foyer patriarcal , se dressait un lit, aux ri- deaux de serge verte, où couchaient les amis de la maison, lors- fjU'nnde ces orages si fréquents dans les Vosges interceptait tout à coup les communications, changeait les ruisseaux eu torrens et défendait au visiteur de regagner son domicile sans danger l)Our ses jours. Ernest Forestelle et Joseph Cornu avaient dormi plus d'une fois sur cette couche hospitalière et rôvé de la jeune fille qu'ils aimaient... car le lecteur intelligent n'a pas été jus- qu'ici sans comiirendre que le secrétaire du juge de paix et le nev'u du fabricant sont rivaux, bien qu'ils ne s'en doutent guère encore. Les autres cùlés de la salle étaient envahis jiar des plan- ches, chargées de vaisselle d'étain, dont le brillant faisait hon- neur à la ménagère. Sur ces mômes planches, envoyait, rangés à la lilc, des pots de lait, des terrines de beurre et des boîtes de supin continaut ces fromages mous, dont les baigneuses de Plombières sont si friandes. Ces petites industries champêtres avaient le double avantage d'occuper les journées de Louise et d'augmenter les revenus de M. Alorizot; car, tonales samedis, la vieille Madeleine chargeait le dos d'un une du surcroit de ces provisions domestiques et allait vendre le tout au marché de llaon.
Cependant le souper tirait à sa fin. Le capitaine venait^d'allu- mer sa pipe et de déboucher cette fameuse bouteille de vin du Rhin, dont il a été question plus haut. Joseph Cornu portait al- ternativement ses regards inquiets du père à la fille, et .M. IMo- rizol, en voyant l'embarras du secrétaire, souriait doucement dans sa barbe et lançait au plafond d'épaisses bouffées de tabac d'Alsace. Tout à coup, il s'écria, sans autre préambule:
— Dis-moi, Louise, est-ce cpie tu voudrais te marier, mou en- fant ?
La jeune fille regarda le capitaine çivec surprise.
— Alon père, dit-elle, si vous le jugez convenable... Vous sa- vez bien que je n'aurai jamais d'autre volonté que la vôtre.
— Voilà ce qui s'appelle répondre. Toutefois, je serais au dé- sesi) lir de forcer ton incUnation, ma chère petite. Que penserais- tu d'un mari de cette espèce-là:' poursuivit-il, en frappant sur l'épaule de Joseph Cornu.
S.
comprenez-vous ? s'é- sauter son feutre en deux bonheurs en un
Morizot, qui essuyait
— Il me semble, mon père...
— Allons, parle sans crainte.
— Que -'M. Joseph serait un bon mari qui rendrait sa femme bien heiu-euse.
— Oh ! oui, mademoiselle ! s'écria le ; rétaire, qui se leva de son siège et courut se jeter aux genoux ; la jeune fille : ma vie tout entière sera consacrée à votre b( uiir. U mon Dieu 1 ce n'est pas un rôve ! elle consent à être n einme ! Vous m'aimez donc , Louise .'
— Mais, répondit-elle avec un dou iourire, on n'accueille avec joie que ce qu'on aime, et toutes It ois que vous ôles venu nous voir...
— Je suis aimé, capitaine ! je suis aii cria Joseph, en se relevant et en fais l'air. Et je suis quitte de la conscrii)li( jour I 11 y a de cpioi devenir fou !
— Je te reconnais bien là, poltron, une larme d'attendrissement. Tu avais le peur atroce d'aller combattre les Bédouins et de Lasser t leau dans les environs de l'Atlas.
— Dame ! capitaine, je voudrais vo y voir.
— Qu'entcnds-iu par ces paroles ?
— l'ardon... je dis une bêtise. Un ' ux dur à cuire comme vous, ca ne demande que plaie et bos ! Enfin, convenez- en , ce sera beaucoup plus agréable pour • is de nous vcir là tous les deux, ma petite femme et moi, ^ .s câliner du matin au soir... Et puis, nous aurons des enfants jpitaine, des chérubins d'cnfans qui ressembleront à Louise...
— Ah ça ! veux-tu bien te taire ? dit l. Morizot , se levant à son tour "et prenant l'oreille de JosepI iornu, qu'il secoua ru- dement. Fais-moi le plaisir de garder s discours la pour un peu plus tard... Voyons, à quand la nt .'
— Le plus tôt possible, capitaine.
— On ne te parle pas, à toi... Répoi , Louise.
— Quand il vous plaira, mon père.
— \a, tu es une bonne fille, dit M. avec tendresse. Brosse mon habit et d peau de ton futur, car nous allons par .
— Faudra-t-il vous attacher votre c x, mon père ':'
— Certainement, dit Joseph.
— De quoi le môles -lu ?
— Écoutez donc, à présent je suis c a famille... j'ai vois dé- libérative.
— C'est clair, et je dois obéir, dit ]> Morizot, en ouvrant uu pelil coffret de nacre place sur la cht née.
Il en tira une croix de la Légion-d'll ncur et dit, en la mon- trant à Louise et à son prétendu :
— Voilà le seul héritage que je vou laisserai, mes enfants. IMa pension n'est pas lourde : nous li nangeons presque tout entière, et vous savez qu'elle s'éteint ce moi.
— Bon ! s'écria Joseph, qui fit de n veau sauter au plafond son castor, que la jeune fille venait de i remettre après l'avoir débarrassé de tout ornement superflu oubliais de vous parler d'une chose... Ma parole d'honneur, la ie me rend stupide! Sa. chez donc, beau-père, sachez donc , h Jemoiselle Louise, que nous allons être riches, peut-être, que i us allons rouler sur l'or!
— Es-tu fou ? demanda M. Morizot.
— Non pas, je possède en ce momei toute mon intelligence. Vous savez, capitaine, cpie M. Foresti e a mis son château en loterie... son château, celui-là môme t nous allons ce soir.
•— Eh bien ?
— Voici... j'avais trois cents franc dans ma lii-elire et j'ai pris deux billets avec mes économies e deux ans.
— Double nigaud ! Ne vois-tu pas ( e ce vieil avare de M. Forestelle qui, je crois, a l'intention d se retirer à Paris, car il a fait une fortune colossale en ruinant vec sa mécanique toutes les industries de nos pauvres scieurs dt .lanches. ..ne vois-tu pas, dis-je, que, désespérant de trouver ui icquéreur pour sa mai- son de campagne , son château, si tu aimes mieux, il l'a mis
orizol en l'embrassant >uds les rubans du cha-
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en loterie, dans ! ■ but d'eu obtenir un prix plus élevé :'
— Je ne dis lia-. > j -aire, capitaine.
— C'est une in li-, i ii ne ces loteries ! continua M. IMorizot; car elles n'ont d'auuc r iltat que de faire naître l'avidité dans l'âme du pauvre et dt 3 priver de ses dernières ressources , en excitant en lui la soi lu gain. Le gouvernement, je l'espère, les défendra lût ou lai Combien de malheureux vont se re- pentir d'avoir jeté lai économies dans ce gouffre... Et loi- môme, imbécile, toi-ra le...
— Ah! moi, c'e.st diffé ni I j'ai de la chance, et j'en appelle au numéro cent viiigl, le y 5 haut du tirage, et que j'ai pincé du premier coup sous le n. du maire... à preuve que ce respec- table magistrat m'a dii ivec un accent de bonté paternelle : « Cet animal de Coran >ieu me pardonne, il est né coiffé ! » Là, voyez-vous, capiiai: chacun s'en rapporle. Et puis, il faut tout vous dire, j'ai pris s billets au nom de M"' Louise... Un ange d'innocence conn elle, ca doit gagner partout et tou- jours.
— Comment: dit ia une fille, vous avez fait une pareille folie ?
— 3Ion Dieu, oui, ma i ire Louise, et, bien plus, j'ai choisi les clùffres coiTesjJondans votre âge et au mien, dix-huit et vingt-un... Si nous ne g: ions pas, il y aura de la malice.
— Tais-toi , dit .Al. .M( ^ot, car tu finiras , bien sur, pai- me mettre en colère.
— Bah ! s'écria Jostpl iprés tout, si le sort ne nous est pas favorable, ce seront irois nts francs de perdus, et il me restera toujours ma petite femi , un vrai trésor, n'est-ce pas, capi- taine.' -Alon Dieu, les plu leuicux en ce monde ne sont pas les plus riches, et je suis en sûr que M. Ernest Forestelle csi inoins satisfait d éi)ousLT ."" Vicloriuc de Foiitanges, que je ne le suis d'épouser J^ouise l^a réunion de ce soir m'a tout l'air d'une fête de fianeaillcs.
— Quoi ! dit la jeune le d'une voix émue, M. Ernest va se marier ?
— Oui, mon enfant, ré) idit M. Mori/ol, cl j'ai bien peur, en effet, que son grippe-suu mcle ne le force ù ce mariage, parce qu'il voit au bout qnuiri ciil mille francs de dot. J'en serais désolé pour ."NI. Knicai , ca 'est un brave et digne jeune homme.
—Certes oui, capitaine Iqni vaut mieux dans son petit doigt que son ami Frédéric d'( neuil dans toute sa personne... Vous savez, ce godelureau t veut conter lleurelle à toutes les paysannes d'alentour.' Si . le trouvais jamais rodant autour de ma future... sacristie !
— Allons, bavard que es, dit IM. Morizot, voici l'heure de partir, et cluniin faisant >us causerons de nos affaires, lîon- sjir, Louise ; bonsoir, iiioi iifant... maisc:)mine te voilà triste!
Eu effet, la jeune lill s'était assise à l'écart et des larmes brillaient aux cils de sa )) pière.
— Laibscz donc, capua ■, dit Joseph Cornu a l'oreille de M. Morizot le mariage lai jujours rêver lesjeunes filles. Vous savez cela, j'espère... u vc e âge ? Au revoir, Louise, ma petite femme.
— Au revoir , moiisiiU'fosei)li, répondit tristement Louise.
— Huin ! grommela iM. P rizot, ceci me parait bien étrange !
— Allons, Louise, rc|iriL à haute voix, lu vas, j'espère, l'en- fermer soigneusement av. Madeleine... J'ai ma clé, ne sois lias inquiète, je revieiulra.le bonne heure.
Le capitaine, accompa .;n de Joseph Cornu, sortit de la maison- nette et prit le chemin du làleau de AL Foreslelle. Louise les suivit lenleraenl du re^ai et lorsqu'ils eurent disparu sous les premiers arbres de la rùt, elle leva les yeux au ciel et se dit avec un accent de duu ur.
— Pauvre M. Ernest ! V là pourquoi sans doute il me (Usai > tantôt qu'il était malheure| !
, IL
Depuis long-temps déjà e soleil avait dispani den montagne, et la lune, qui nntait à l'autre extrémité -'
zon, envoyait de tremblantes lueurs sous le rideau noir des sapins et caressait la cime des vertes yeuses et des bouleaux flexibles. .On entendait au loin les chanlsdu rossignol et les murmures des cascades, qui, tombant d'une source aérienne, clapotaient sur la surface des rochers et couraient ensuite , en petits ruisseaux d'argent, sous les bruyères fleuries.
— Je l'ai prévenu que nous parlerions d'affaires, dit M. Alo- rizol , qui s'appuya familièrement sur le bras de Joseph Cornu. Tu as tes papiers, j'ai ceux de Louise: il faut, ainsi que iule disais, que votre mariage soit conclu le plus y ite possible ; d'ail- leurs, j'di des raisons pour le presser.
— Quelles raisons, capitaine.'
— Cela ne te regarde pas.
— l'ourlant il me semble...
— Est-ce que, par hasard, lu aur.iis en moi de la défiance?
— Pas l'ombre, capitaine... Ah! par exemple!
— A la bonne heure. Tu es averti : les motifs que je puis avoir ne le regardent i ullenienl, et cela doit te suffire.
— Cela me suffit, beau père.
— Or, te crois-iu lié, vis-à-vis de Louise et vis-à-vis de moi, par ce qui s'est passé ce soir ?
— Cerlainement, venlrebleu! Pardon, capitaine, j'oubliais...
— S'il en est ainsi, je le délie de tout engagement.
— De tout engagement ?... Je vous avoue que je ne saisis pas...
— C'est facile à comi)rendre : je veux dire que lu es parfaite- ment libre encore eu d'épouser Louise ou de refuser sa main.
— J'épouse, capitaine, j'épouse!
— Un instant ; peut-être vas-tu changer d'avis: Louise n'est pas ma lille.
— llein ! Je vous demande mille excuses; mais j'ai mal en- tendu sans doute.
— Je te répéle que Louise n'est pas ma fille.
— Ah ! capitaine, pouvez-vous faire d'aussi mauvaises plai- santeries... A votre âge:'
— .\ mon âge, a mon âge! On dirait, sur ma |)arole, que je suis un barbon du premier calibre. .\ mon âge, monsieur Joseph Cornu, les hommes de ma trempe ont bon pied, boiueil.et pourraient à la rigueur donner du fil à retordre aux conscrits de voire espèce... INIais parlons sérieusement. Je l'ai dit que je n'étais pas le père de Louise, et j'ai dit vrai. C'est une pauvre jeune fille que j'ai recueillie, quelques jours après sa naissance, et que j'ai fait élever comme un enfant à moi... car aussi bien ce devait être mon enfant! Louise a grandi dans cette persua- sion, sans se douter qu'elle n'était que ma fille adoptive.
— Et sou véritable père, le connaissez-vous?
— Je n'ai jamais jni meltre la main dessus , sacreblcu ! Oh ! puissé-je le rencontrer un jour et... par la mort ! il ne m'échap- pera pas !
— lîon, je vous y prends, capitaine, voilà que vous jurez comme un sapeur.
— Oui, je jure, têle et sang! je jurerai plus d'une fois encore, si je ne réussis pas à trouver l'uifànie... Assez là-dessus ! Tu vi<'i • d'entendre un aveu que me dictait ma conscience: à i>r(:>i te demande si tu restes toujours dans les mûmes dispi'-
— Toujours, monsieur iMorizot, toujours! Eh! que m'in.^. .„' '. à moi, que Louise soit votre fille ou celle du roi de Fr. ;• „.' , .'.
ipie
n'y liens pas, je
père... Je serai>
— Bien, fit M.
-^ T'est elle que i' loi. d'épo rrivons. iitie de 8a> ni enfa<
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pondait
ns i)lus
le plus
tai il parait
vous voyez
111.
et vous i>our- ogiiard! c'est les insolenlsl
)• une chose...
LE PIONNIER.
Le rabricaiit Forestelle, ainsi que nous l'a d^jà fait connaître le vieux solihii, est un tie ces lioninies sortis en ligue directe de la souche d'Ma' p;ison, moins francs que luipeul-Oire dans Icui; rapacité sordide, mais plus dangereux, en ce qu'ils possèdent l'art si développe' dans notre siècle, de semer l'or pour le récol- ter au centuple. L'oncle d'iimest était natif des \ osges. Il avait qni.lé le pays, assez jeune encore, par suite d'un scandale dont il craignait les résultats. Commis dans une maison de banque de la capitale, avant au bout <k' dix années réalisé quelques éco- nomies, et persuadé d'ailleurs que la cause de son départ était oubliée, M. Forestelle revint dans les montagnes avec sa femme, dont il n'avait pas eu d'eiifans. Bientôt il eut amassé plus d'un million. .Nous devons convenir ([u'il gagna celte fortune en rui- nant cinquante iiauvrcs familles ; mais le moyen qu'il mit en œuvre était légal, et, comme le disait souvent lui-même l'ancien commis de banque, il était parfaitement dans son droit. ' Chacun sait que la plus grande industrie des montagnards des Vosges consiste dans la scierie des planches.
Or, jusqu'à l'arrivée de .Al. l'orestelle, celte industrie s'exer- çait d'après des habitudes fort routinières. Les paysans avaient leur modeste usine, que mettait en mouvement le ruisseau de la Tallée. Les (lots faisaient tourner une roue, la roue faisait ma- nœuvrer la scie ; enfin, les bras aidant, le montagnard avait, au bout de sa journée, vingt ou vingt-cinq planches, et sou tra- vail lui donnait du pain noir, une robe de iiure pour sa fenune, tm fichu pour sa fille ; tous ensemble pouvaient aller, le diman- che, entendre la messe à l'église du hameau, puis, les devoirs religieux accomplis, se reposer des fatigues de la semaine, à l'ombre des sapins.
niais arriva le jour où tous ces pauvres gens furent obligés de se croiser les bras auprès de leur usine muette. ÎNI. Forestelle avait fait venir d'Angleterre une mécanique admirable, fonc- tionnant par la vapeur, et qui abattait plus de besogne à elle seule que toutes les scieries d'alentour.
(cependant , disons-le bien vite, i^l'°' Forestelle était nue ex- cellente femme, dont la vie tout entière était consacrée à ré- parer, autant que possible, le tort causé par son époux à toutes les petites industries de la localité. Chaque jour, à l'insn du fa- bricant, elle visitait les chaumières et venait au secours du mal- heureux sans ouvrage. INo.i contente de pourvoir aux nécessités du moment, elle s'occupait de l'avenir, lue somme annuelle était remise entre les mains du curé du hameau. Cette somme devait jiayer un médecin pour traiter les malades, et un institu- teur chargé de l'histructinn des jeunes montagnards. De celle manière, tous ces pauvres enfants, arrivés à un certain âge, pouvaient être i)lacés à la ville, au service; du riche, et l'on ve- nait tu aide à ceux qui préféraient apprendre un état. !\1"" Fo- restelle était, en un mot, aux yeux de tonte la contrée, l'ange de la bienfaisance; elle seule pnl empêcher son mari d'être victime de la haine qu'on lui avait généralement vouée.
Connne on le devine déjà, le caractère do M. Forestelle ne lui suggérait pas souvent l'idée d'une bonne action. Ce l'ut sa femme qui le força, pour ainsi dire, à i)rendre soin de l'édu- cation d'un neveu à lui , le seul héritier probable qu'il dût avoir.
Eruesl était alors âgé de vingt-quatre ans. Il avait faitsondroil à la faculté de Strasbourg, et son nom se trouvait sur la liste des avocats au barreau de Saint-Dié. Mais il n'exerçait i)as, at- tendu que sa tanle, qui l'aimait comme s'il eùl été son propre fds, voulait continuellement l'avoir auprès d'elle. Depuis un mois environ, le fabricant avait résolu de marier Ernest. En "vain -M"» Forestelle, qui avait deviné la répugnance du jeune lu nnne pour ce mariage, essaya de changer la délerniiiiatioa de son époux. Chaque fois qu'elle aborda ce terrain, la phrase sui- vante lui fut invariablement donnée pour réponse : « Mi'» V ic- torine de Fonlanges est la plus riche héritière des environs : quatre cent mille francs de dot, et plus encore en espérance'. » Le fabricant prétendait qu'il n'y avait pas à cela de repli [uc possible et poursuivit son projet, malgré les observations de sa
femme et la tristesse évidente de sou neveu. L'avare décida ((u'une dot aussi belle valait bien la peine de se mettre en dé- l)ense. Il envoya des lettres d'invitation aux dames de Fonlauges, ainsi qu'à toute la société de Uaon-rElape et de Sainl-Dié. Le mariage une fois conclu, M. Forestelle avait le dessein de se re- tirer a l'aris. i\e trouvant pas u vendre convenablement sa maison de campagne, ainsi que les propriétés adjacentes, il les avait mises en loterie, pour une sonnne de deux cei.t vingt- cin(( mille francs, repiésentée par ([uinze cents billets de cent chiquante francs chacun ; Joseph Cornu, notre estimable con- naissance, en avait pris deux, si nos lecteurs veulent bien s'en souvenir.
Cepi ndant le capitaine Jlorizot, toujours accompagné du se- crétaire du juge de paix de Kaon, s'approchait comme nous l'a- vons dit, du château de M. Forestelle.
Les deux battansde la grille étaient ouverts, et des lauqiions brûlaient de distance en distance pour éclairer l'entrée des voi- tures. Le plus grand notnbre des invités manquaient encore. M. ftlorizot et Joseph Cornu ne trouvèrent dans les salons que cinq ou six jeunes gens venus à cheval et qui avaient précédé les calèches ou devancé les tilbuiys.
Ernest, qui se trouvait au milieu d'eux, accourut à la ren- contre du capitaine.
— Bonsoir, mon intrépide chasseur ! dit M. iMorizot qui pressa cordialement la main du jeune homme. Quand on a comme vous un oncle qui possède une bonne partie des forêts de nos mon- tagnes, on peut brûler de la poudre en temps prohibé... Ça, voyons, contez-nous xos exploits!
— Hélas ! mon cher monsieur Slorizot, je laisse en paix les sangliers et les chevreuils.
— Et pourquoi cela, morbleu ? >'ous avons martel en tête, ce me semble. Allons, allons, je viendrai vous prendre, un de ces matins, pour faire une battue, et, tout en envoyant des balles aux loups du Homeck, vous me conterez vos peines de cœur... car je parie que vous avez des jjeines de cœur.
— Eh ! bien oui, capitaine ! Mon oncle veut me faire épouser mademoiselle Victorine de Fontanges, et je la déleste!
— Chut ! prenez garde, mon ami : nous avons là des oreilles autour de nous.
— Que m'importe? s'écria le jeune homme: j'ai déclaré tout à l'heure à mon oncle que je n'obéirais pas à ses ordres tyran- niques. Il a cru m'effrayer par la menace de me priver de son héritage... Eh! mon Dieu ! qu'il me déshérite ! je ne veux pas acheter la fortune au prix du malheur.
— Diable! diable! fit le capitaine ,x'0usm'apprene7.-Ià, mon ami, des choses fâcheuses ( t qui me chagrinent véritablement ; car, je vous aime... Et, tenez, continua-t-il, en montrant Josej)h Cornu, qui se tenait au beau milieu du salon, dans la posture la plus effarée qui se puisse voir, je souhaiterais que vous fussiez aussi heureux que ce gaillanl-là. Bientôt il sera mon gendre, et je vous assure qu'il adore sa fiancée.
M. Morizot n'avait pas achevé tes paroles, qu'Ernest lui sai- sit le bras avec force et le regnrda d'un air si profondément dé- sespéré, que le capitaine tressaillit.
— Ou'avcz-vous, au nom du ciel? lui demanda-t-il.
Mais en voyant approcher les curieux, au nombre desquels se trouvait le secrétaire, M. !\Iorizot reprit à voix basse :
— 11 me semble pourtant ne vous avoir rien dit qui pût vous causer un pareil trouble.
— En effet, balbutia le jeune homme... pardonnez-moi... Je suis si malheureux (pie le bonheur des autres me parait in- cro\ablc... Je souffre... oh! comme je souffre, mon Dieu! Je désire, capitaine, ipie votre lille soit heureuse... mais recevez mes excuses : voici les invités qui nous arrivent... Je dois dissi- muler etrester convenable. Nous nous reverrons, mon ami, nous nous reverrons !
Ernest s'éloigna.
M. ÎMoiizot se frappa le front avec inquiétude. L'entretien qu'il venait d'avoir avec le neveu de M. Forestelle donnait déplus
I.S PIONNIES..
cousislance encore à un doute qu'avait fail naître dans son es- prit la tristesse soudaine de sa lille, au moment où il allait s'é- loigner de la maisonnelle.
— Ah ça! morbleu, se dit-il, en se parlant à lui-mcim-, je suis donc aveugle, à présent!... J'ai beau chercher dans mes sou- venirs, jamais un mot, jamais un regard .. Eli ! mes craintes sont absurdes ! je n'ai pas la moindre preuve à l'appui de mes soupçons. Quoi qu'il en soit, je presserai le mariage : c'est une mesure de prudence à laquelle je ne veux pas renoncer... car, après tout, on aurait vu des choses plus singulières! Bien cer- tainement, ce vieux ladre de INI. Forcstellc ne consentirait ja- mais à ce qu'il ajipellerait une mésalliance.... Ilum I une mésal- liance... en Tait d'écus, c'est possible !
Le capitaine en était là de ses réflexions, lorsqu'il fut accosté par M. Forestelle en j)ersonne. Le visage du fabricant était pourpre de colère, et M. Morizot dut passer la majeure partie de la soirée à écouter les doléances de l'avare et ses récrimina- tions contre Ernest. Il connut alors une chose qui le rassura complètement sur les suites de la rébellion du jeune homme ans volontés de sou oncle : c'est que M""- Forestelle avait pris avec feu le parti d'Ernest. En conséquence, il n'était pas probable que le fabricant, malgré ses menaces, dut jamais se décider à déshériter son neveu.
rs'ous connaissons trop les convenances et nous avons trop bon goût, pour ennuyer ici nos lecteurs de la description d'une fête provinciale. Il suffira de leur dire que la société, qui se pavanait dans les salons du parvenu, se composait de personnes vivant dans les montagnes à cent lieues de Paris.
Les rafraîchissemeus se ressentaient du caractère de l'amphi- trjo !.
La plupart des dans?iu's étaient venus à franc étrier; qu'on juge ap: es cela de leur toilette. Les femmes croyaient se distin- guer en se montrant prétentieuses, et les hommes, en affichant une fatuité ridicule, se figuraient atteindre les dernières limites de l'esprit et du bon ton. Toutefois, on aurait tort de croire que nous voulions diriger une attaque spéciale contre les réunions de province : beaucoup de cercles parisiens peuvent revendi- quer la meilleure part de notre critique.
Ernest, au milieu de cette foule, réussit à cacher ses tortures secrètes et fut sans contredit le seul honnne irréprochable du bal. Il ne quitta la fête qu'un instant, ))our avoir avec Frédéric d'Ormeuil et quelques autres amis une conférence mystérieuse dans les jardins duchàîean. Un quart d'heure après, il était à faire les honneurs du salon de son oncle. Il fut à l'égard de W"' de Fontanges d'une politesse froide et réservée, l'invitant sans affectation pour les contredanses, et ménageant avec un tact parfait la délicatesse de sa situation vis-à-vis de cette jeune fille. En voyant cette conduite d'Ernest, le fabricant eut l'espoir du triomphe, et i\I. Morizot lui-même crut sincèrement que le jeune homme lui avait exagéré ses répugnances.
Vers minuit, le capitaine, songeant à la retraite, chercha dans les salons le secrétaire de la jus'ice de paix.
Joseph Cornu ne se trouva pas, et M. Morizot, visitant les jar- dins en désespoir de cause, le rencontra sous une avenue de til- leuls, assis, la tète entre ses mains, cl sanglotant avec amer- tume.
— Ah ! ça, pourquoi pleures-tu, mon pauvre garçon ? lui dit le capitaine.
— Je pleure... Oui, c'est vrai, je pleure... au lieu d'aller me battre avec eux et de les souiïkter en plein salon ! Je n'ai pas d'âme, je n'ai (as de sang dans les veines, je suis un lâche !
— INlais explique-toi, que d.aI)le:J De qui i)arles-tu ?
— De qui je parle, cai)itainc... des amis de M. Ern st. Oh ! je neqles ai pas assommés pourtant... ce F;édérjc d'Ormeuil Surtout !
— Allons, reprends du calme, dit M. Morizot, cpii lui frappa doucement sur l'épaule.
— Du calme... cela vous est facile à dire, à vous... Du calme ! quand j'aurais dû les broyer sous mes talons. De beaux chena-
pans qu'il a pour amis, M. Ernest ! Oui, certes, je l'en félicite de tout mon cœur. Figurez-vous qu'ici même, en cet endroit, ils complotaient |iour enlever Louise !
— Enlever Louise ! s'écria M. Morizot, qui sentit le rouge lui monter au visage. Les misérables!... mais non, tu as mal en- tendu, je ne puis te croire.
— Bon ! vous voilà comme eux : ils me soutenaient aussi que j'avais mal entendu .. Soit, ventrebleu ! je n'ai pas d'oreilles, je suis une buse, un concombre, mie marmotte en vie... je suis tout ce que vous voudrez.
Le pauvre secrétaire redoublait de sanglots et se meurtrissait le front avec désespoir.
— Viens ! s'écria tout à coup le capitaine, suis-moi ! Nous allons les confondre tt les forcer de s'expliquer en ma présence.
— A la bonne heu: e, je comprends cela ! s'écria Joseph, en poussant un cri de joie sauvage.
Et il s'élançait vers le château, lorsque M. Morizot le retint.
— Non, dit-il, toutes réflexion? faites, un pareil éclat n'occa- sionnerait ciue du scandale. Sans doute ils nieraient eicore, et chacun blâmerait notre violence. Il vaut mieux que tu me ra- contes tout ce qui s'est passé, tout ce cjui s'est dit Enlever
Louise, mon Dieu ! mais c'est un rêve ; Ou voudrait aussi désho- norer la fille, on lui réserve le môme sort cju'à sa malheureuse mère Oh ; ma tête se brise !
— Tenez, capitaine, dit Joseph, qui s'essuya rapidement les yeux, nous ferons bien de courir à la maisonnette ; car ce damné Frédéric d'Ormeuil et les autres disaient que la chose aurait lieu peut-être demain matin... Toutefois, comme j'ai découvert la mèche, il serait jiossible que celte nuit. .. pendant votre ab- sence...
— Oui, oui, partons ! s'écria M. Morizot. ftlalheur à eux, s'ils avaient l'audace... Oh ! oui, je les tuerais !
Bientôt ils eurent quitté le château de M. Forestelle.
Ils arpentaient rai-ideinent celte même avenue de sapins, que la lune éclairait au travers du feuillage. Sans ralentir sa marche, M. Morizot dit au secrétaire :
Enfin tu ne m'as pas donné le moindre délai! ! Ernest était-il avec ses amis quand lu as entendu leur complot:'
— Par exemple! pnurqni le prenez-vous, capitaine? Oh! non, je ne l'accuse pas, c'est un honnête jeune homme, et je suis bien certain que, s'il se fût trouvé là... Voici comment j'ai découvert le pot aux roses : j'avais quitté le bal, on je n'étais pas à mon aise... Tous ces jietits messieurs me regardaient de leur hauteur et les femmes étaient toujours invitées quand je les jinais pour une contredanse... de vraies bégueules, capitaine! parce cpie je n'ai pas de bottes vernies et de gants jaunes... Enfin, je me suis dit : Pienons l'air ' et c'est alors que j'ai eu l'idée de fiiire un tour dans les jardins. En pénétrant sous l'allée des tilleuls, j'aperçus M. Ernest, riui regagnait les salons. ..Vous voyez bien, capitaine, qu'il n'était pas du complot. Les autres avaient attendu son dé- part pour arrêter le pian tie leur infamie : c'est clair.
— Ilum ; fit M. Morizot, en hochant la Icie : n'importe, va tou- jours !
— Un instant après, j'entendis à deux pas de moi des chucho- temenls et des éclats de rire étouffés. Je m'approche et j'écoute une conversation , (jui me fait frémir. — Tu sais bien, la char- mante Louise, disait Frédéric d'Ormeuil à un nouvel arrivant, celle qu'on a surnommée la Rose de la Vallée? — Oui, répondait l'autre. — Eh bien , l'alfaire est dans le sac ; nous n'avons plus de scrupule et nous l'enlevons. — Quand celai^ — Peste 1 le plus tôt possible... Demain, si l'occasion s'en prè.sente; car il parait qu'on veut la doriuer à ce butor de Joseph Cornu... vous voyez qu'o:i m'arrangeait bien, capitaine !
— Ne t'arrête jias à si peu de chose; voyons la fin.
— L'enlever? disait un autre: ce n'est pas facile et vous i)Our- rez bien vous piquer au sabre du grognard... Du grognard ! c'est de vous qu'ils parlaient, beau-père... Du grognard! les insolents!
— Co.itinue, dit jM. iMorizot.
— Frédéric d'Ormeuil se permit alors d'avancer une chose...
mais je n'en crois pas une sjllable. Soiipooiincr maclcinoisclle Louise, la candeur il la vertu môuic... Allons donc ! J'aurais la lûle sur le billot, que je soutiendrais encore qu'il en a menti comme un chien !
— ïu me ler;is mourir d'impatience avec tes lenteurs ! s'écria le capitaine.
— Itref, à celui. ;ui le menaçait de votre sabre, FrcUlérie d'Or- mcuil a répondu: — Laisse donc! la petite est d'accord avec nous. Depuis deux mois, nous avons avec la jolie Rose les plus délicieux téte-à-téte, nous lui apprenons a lire.... ((uand le pore est absent, ))ien entendu! C'est l'affaire d'un petit signe lélé- graplii(pie.... et, demain, si le bonlionnne ipiille la maisonnette, nous ferons en sorte d'attirer la jeune lillc dans le voisinage de la roule de .Strasbourg. La diligence passe à huit heures du soir... tle\i\ places de coupé, fouette postillon ! nous sonnues au point dn jciin- à la frontière, et c'est bien le diable, si, de l'antre cOté du pont (le Kehl et sous les ombrages de la Forêt -.\oire , on vient troubler nos amours!... Voilà, capitaine. F.u ce moment, je me suis préci|iité, connue un furieux, au milieu du cercle, et croiricz-vons qu'ils ont eu l'audace de se moquer de mes re- proches et de ma colère : — Eh! mais, d'où sortez-vous, mon- sieur Cornu 1' — Quelle mouche vous pirjuc;' Vous rêvez , on n'enlève personne. — Où prenez-vous une pareille histoire ? — messieurs, vos dénégations deviennent une lâcheté de plus ! — Oh : oh ! dit d'Ormenil , je crois cpie monsieur Cornu nous in- sulte! — Dame, le pauvre diable a peur cpi'on ne lui cueille sa rose. — On lui en fournira des roses ! — Ainsi donc , monsieur Coinii, vous allez prendre femme ? Le nom (pu> vous portez est de fâcheux augure.— Au revoir, monsieur Cornu ; nos respects a madame Cornu. — Tâchez, monsieur Cornu, de ne pas' l'être en ménage !... et mille autres plaisanteries indécentes qu'ils me jettent à la face. Ils disiiarurcnt l'im après l'autre, ei moi, ca- pitaine, je restai là, muet de stupeur et versant des larmes de désespoir.
AL IMorizot marchait toujours, plongé dans une sombre rêve- rie el portant, par intervalles, son mouchoir à son front, poiu' essuyer la sueur qui découlait de ses tempes à gouttes pressées.
— Viiyons, beau-pérc, ajouta le jeune homme, d'une voix tren)I)lante, que pensez-vous de tout ceci '.'
— Je pense, mon garçon, que la providence, en te permettant de découvrir le dessein de ces misérables, a voulu sauver Louise, et sois tranquille... je suis là !
— Ainsi vous partagez mon opinion, capitaine? Ce Frédéric d'Ormenil a fait nu olicux mensonge. Non, ji; ne jinis croire que Louise
M. !Mori/ol l'interrompit, en lui prenant la main, qu'il seiTa de toutes ses forces.
— Si Louise était couiiable, vois-tu... si elle était coupable! je ne croirais plus à rien en ce monde; je ne croirais plus à la parole <l'un ange, je ne croirais plus juêmc à Dieu !
— Oh : capitaine.
— Oui, c'est blasphème, je ne l'ignore pas... Fh bien ! je blas- ])li(''meruis et je maudirais le ciel, si le ciel pouvait i)ermettre (ju'nu visage , où rayonne l'innocence , ne fiU ((u'iui masque trompeur.
— C'est im|.ossihle ! .s'écria Joseph.
— I'"n effet , tq as raison , mon ami, c'est impossible. Louise , pauvre enfant, j(! n'ai garde de soupçonner tes pures et douces vertus! Nous arrivons, continua 5L IMorizot: maintenant, écoute: la nuit est belle, tu n'as rien à craindre ni des loups nidcs vo- leurs, ainsi tu vas retourner à la ville.
— Oui, capitaine. (;'est juste, ma vieille tante ne me voit pas revenir, et je suis sur ({ue la brave femme est tlans une in- quiétude...
— Ce n'est pas tout, mon garçon; tu dois comprendre qu'il m'est désormais impossible de m'absenter de ma clemeure.
— Par Dieu, gardiz-vo:is en bien, capitaine !
— Je devais aller à Uaon prendre l'argent de mon trimestre chez le receveur: tu me feras plaisir de loucher toi-même les
fonds et de donner^ eu échange ce reçu'ijue j'avais préparé.... le voici.
— Sullit, beau-père. Dénia n, à la fermeture de nioa bureau, j'accours vous apporter le sac d'écus.
— Bonsoir, mon garçon, dit le capitaine.
Joseph prit un sentier qui se trouvait en face de la maison- nette. Oiiant au vieux militaire, il ouvrit la |)ortc, alluma sa lampe et monta doucement l'escalier qui coTulnisail an premier étage. Arrivé près de la chambre de Louise , il prêta l'oreille. Tout était calme et l'on n'entendait que la respiration de la jeune fdle endormie.
— Elle dort, jiensa-t-il, elle dort du'sommeil des anges. O ma lille ! car j'é|irouve un indicible bonheur à te donner ce nom, puissent tous les songes de l'innocence entourer ton chevet !.... Repose, cher enfant, repose: je veille sur toi!
Le capitaine entra dans sa chambre, qui était voisine de celle de Louise.
Mais il fut impossible à M. Morizotjde reposer durant tout le reste de la nuil. Le sommeil fuyait sa paupière et des réflexions pénibles se piésentaicnt obstinément à sa pensée.
D'après le récit de Joseph, le capitaine avait dcvini^ parfaite- ment nue chose, qui devait échapper à la simplicité du pré- tendu: c'est que Frédéric d'Ormenil n'était dans toute celle affaire que le conseiller d'Ernest Forestelle. Le neveu du fabri- cant aimait Louise, I>L IMorizot n'avait plus aucun doute à cet égard, et c'était là tout le secret de la répugnance du jeune homme à contracter le brillant mariage que lui avait ménagé son oncle. Oubliant les principes d'honneur et de délicatesse auxquels il s'était jusque-là montré soumis, F>rnest n'écoutait plus (pie la voix de la passion. Jamais le fabricant ne lui ]ier. mettra d'èpouserune pauvre fille sans fortune : alors il enlèvera Louise, il exécnlera le plan que lui trace un ami débauché ! Le capitaine fn^missait en songeant que cette douce et virginale créature, qu'il avait entourée d'une affection toute paternelle, eût été perdue sans retour, si le hasard n'avait pas fait décou- vrir une trame odieuse. îMais comment l'amour d'Ernest a-t-il pris naissance ? Serait-il possible vUe IjOuisc eût accueilli les visites mystérieuses du jeune liommc ? Le capitaine ne pouvait le croire. Si le cœur de la jeune fille avait parlé pour un autre, elle aurait sans contredit repoussé Joseph Cornu: donc elle n'aime pas le neveu île I\L Forestelle. (Cependant, les assertions de Frédéric d'Ormenil avaient été positives. On profile de l'ab- sence du capitaine, on fait un signal ; si Louise n'est pas coupa- ble, elle est dn moins abusée.
M. Morizot rèdéchit à tous les moyens qu'un jeune liomm? comme F>rncst pouvait avoir à sa disposition pour entraîner dansde fausses démarches une enfant ciTdulc et sans expérience, lire oint d'éclaircir ses soupçons, et voici le moyen qu'il em- ploya: laissant croire à Louise qu'il allait retournera la ville pour celte même affaii'c, qui n'avait pu se termiMer le jour pré- cédent, M. .Morizot (piitta la maisonnette et prit le chemin (\o Uaon. IMais, retournant bicntcH sur ses pas, il fil un assez long détour et vint se mettre en observation dans le voisinage de sa demeure.
Il ne larda i)as à voir Louise agiter à sa fenêtre le voile blanc, ([U'I^rncst apercevait du château de son oncle.
Au bout d'un quart d'heure, la jeune fille et le neveu du fa- bricant se trouvaient assis sous ce même berceau qui les avait alirités la veille. S'approchanl aussit(it sans bruit, et caché par l'épaisseur du feuillage, le capitaine put tout entendre sans être vu.
— M. Ernest, dit Louise avec émotion, ma conduite jusqu'à ce jour a élé coupable etlje n'aurais pasdn accepter l'offre bienveil- lante que vous m'avez faite de m'apprendr(j à lire et à écrire. Oui, je le sais à présent, je désobéissais à la volonté démon père. Quels que soient les motifs qui rengagent a me laisser dans l'ignorance, ces motifs, je dois les respecter.
— Ainsi, Louise, je ue vous verrai plus ! s'écria le jeunehommc avec angoisse.
X.E PIONNIER.
— IMais, loujours, comme decoHluine... SeulcnieiU, puisque vous cesserez de me donner des leçous, il sera loui à fait inu- tile de faire un signal, et vous viendrez sans mystère, quand il vous plaira.
— Louise 1 Louise ! vous me désespérez !
— Ji; vous déses| ère, diies-vous... iMou Uieu, comme vous êtes I aie! Ah! vous avez raison, j'oubliais ((ue bieiiiôL vous ne serez plus libre Vous vous mariez, n\oiisieur Ernest.
— On vous a donc appris celte nouvelle ? demanda le jeune homme d'une vo.x frémissanle en regardant Louise.
— Oui, j'ai su par mou père que vous épousiez MH' de Fon- langes.
— Détrompez-vous, jamais elle ne sera ma femme ! lAIon oncle me dé.shérilera, me chassera de chez lui, peu ni'mipoi te ! Je ne lui reconnais pas le droit de lyranniser mon coe r et dempoi- sotmer le reste de mou exisience en me fori^'aiit à m unir à M"= de Fonlaiiges, que je n'aime pas, que je ne puisain.er!
Le capitaine avait gra de e vie de parailie. iXéanmoins, ras- suré par le naïf langage de Louise, il j rit le parti J'atleudre et d'écouler encore.
— El voila pourquoi vous m'avez dit hier que vous étiez mal- heureux, nionsienr Eniesi:-' reprit la jeune lille.
— Mais vous, Louise, vous éleslieureus •...
— Heureu.'-e I dil-elle, quand vous souffrez!
— .Aies cliag ins, niadeinolse le, ne doive, il pas jeter le trou- ble dans votie àme, répondit Ernest avec u.i soiiiiie plein d a- nierluine. IM. Joseph Cornu, pent-éire, en sa (pialilé de voiie futur éj ou\, aurait le dr^ii de vijus demander compte d'une pareille compassion.
— C'est singulier, dit la jeune fille, en levant sur Ernest ses grands yeux tout leinpl s de surprise, vous me dues cela tl'uii a.r que je ne vous ai jamais vu prendre avec moi Si mon ma- riage ne Vous fait pas plaisir, je prierai mon jiére de le romprf.
— En vérité, Louise! vous u'ainii^'z donc pas celui qu'on vous desl.ne?
— Pardonnez-moi, répond. t-el!e, Joseph serait un bon mari... Cependaul, s'il fa jt tout vousd.re, cela me serait égal de rester comme je suis.
— Pauvre en ant, s'écria le jeune homme, dans votre inno- cente candeur vous ne comprenez pas vous-même la nature de vos impressions. i\oii, Louise, vous n'aimez pas voire fiancé, vous ne l'aimczpas, ju vous l'alfirine... Oh! si vous pouviez sa- voir combien cette pensée me donne de bonheur'
— Ainsi, vous ne serez plus malli ureux, à présent? dil-e'le d'une voix tremblante; car Ernest venait de lui saisir la main, qu'il portait passioiménie.t à ses lèvres; ei Louise, à celte ac- tion du jeune houmu, éprouva danstoui son être un tressaille- ment inconnu.
M. 31or.zot fil un pas, en se rapprochant du berceau: pourtant il ne se montra pas encore. iNos lecteurs trouveront peni-élre qu'il y nuttait beaucoup de longanimiié. IN'ous répondions à cela que le capitaine, homme de sens, avait é.ideinmenl, iiour laisser se prolonger un pareil entretien, des raisons que nous serons appelés à coimaliie plus tard.
— Louise, écoutez-moi , re| rit Ernest, et jugez vous-même si je pouvais obéira mon oncle, en épousant M'i-de Fonlaiiges. C'eut été le malheur de toute ma vie , car j'en aime une auire ! une autre , dont les simples vertus et les grâces naïves ont charmé mon cœur. Mais celle que j'aime est pauvre , et l'on ne voudra jamais consentir à me la donner pour femme.... Jugez de mon désespoir ! Oh ! si je pouvais être sûr (ju'eile daignât ré- pondre à ma tendresse ! Si dans un de ses regards, dai.s nu de ses sourires, je lisais l'espérance !
— El pourquoi ne vous aimerait-elle pas, monsieur Ernest , vous si bon, si généreux?
— PouRpioi, Louise:' Ah! c'est qu:' je n'ai jamais osé lui par- ler de mon amour ! c'est qu'elle est si calme 1 1 si belle dans son iunoceuce , que jusqu'à présent je me suis fait un scrupule
d'éveiller eu elle un sentimenl qui causerait son infortune peul- élre, comme il a causé la mienne !
— Est-ce que je \< connais? demanda la jeune lille, en levant sur Ernest un reg.ird limiie.
— O ii, Loiiihe, rcpril-il d'une voix éinnc, et tirant un papier caché d.ins sa poitrine. Et tenez... celle lettre vous dira sou I oui! Vous trouverez ià tous les aveux auxquels mes lèvres se ref'iseni... car je tremble en sa prose iice , et je n'c xprimerais qu'iin|arf lilein ut ce que mon àme éprouve. Dans celle lellre, Louise, je vous demande une grâce... une giâce de laquelle dé- P nd la léic.lé de ma vie tout e.iiiéro... Oh! proiiieitez-moi de me 1 accord( r, Louise !
\ ces mots, il tendit la lettre à la jeune fiMe; mais le capi- taine paru , en ce moment, à l'entrée du berceau.
La f iidre, tombant aux p eds d'Ernest, ne lui eut pas causé plu-, d'effroi que celte a) panlion subite, à l'heure mime où il essayai de consouimcr une sédnclioii conlr • hupielle s'élaient révoltés jusque-là tous .ses | riiicipes de droiiu e ei d'humeur. Quant à Louis,-, elle s'était levée, riuige et | a'pitanle , du banc de chêne oiï elle était assise. IM. IMor.zot , sans paraître remar- quer Suii Ironble, s'approcha d'elle ei l'embrassa tendrement au fro I, comme d'iiabitude; puis, se retounianl vers le neveu de .^I. Foreslelle:
— Si je ne me trompe, mes enfants, dil-il, vous étiez en train de vous fair j desconfi.lences, et lehasarl a perni s i(ue j'en- tendisse une 1 arlie de vos discours. .Mais je n'nnagnie pas , monsieur Ei-n.sl, que Louise ait le pouvoir tle vous être u.ile , et je crois (pie voiS serez pus sage en vous niellant sos ma liitille... Anihi donc, mon aini,di) iiez-in i cette lettre, qui sans doute indique la nain e du s rvice que vous réclamez.
Tout en |iarlaiit de la sorte, .M. JLir.zjl, s'ein|)aia de l'écrit qii'Er ist tenait encor.' à la main, sans que le jeune lioinme osâl o| poser la moindre ivs ilaiice.
— Mi fa t, s'écria tout a coup le ca|>itaiue, vous serez beau- coup moins timide avec nui... D'ho mue àhnmine, tous ces nié- naKenienlsdeviennenlsuperllu^... Au diabie le griffonnage !
El il déchira la lettre en mile morceaux.
— Merci, capiianie, m.rci! s'écria le j. une homme. Une pa- reille générosité...
— Dis-moi, Louise, interrompit JL .Alorizot , sas-tu que ce n'est jias geiilii de m'a voir lai.ssé partir sans déjeuner? Je me suis aperçu de cet oub.i en gravissant la nionlag le : mon esto- mac criaii connue un beau diable et mes jambes révisaient n n- lemeiit le service. . .Ala foi, je me suis dii : relonriions ! Ventre affamé n'a pas... d'affaires. Prép;.re-inui bien v le une côte- lette, une tranche de jambon, la mnindre des choses.... Va, ma lille, va, ne me laisse pas jeûner plus longtemps.
H poussa Luuise hors du berceau.
He-iiéseul avec Eriiesi, .M. IMurizoï lui jeta un regard si plein de reproche elde douleur, que le jeune liumine tomba suppliant à ses genoux et h'éeria :
— Pardonnez-moi, cap laine, oh ! pardonnez-moi !
— Votre faute est bien grande, Ernest.... Vous le voyez, je sais tout. Je n'ignore pas même le contenu de celle Iclire que je viens de dé..h rer... pour vous é|)argiier la honte de la lire en votre présence. Vous vouli z attirer Louise dans les environs delà route de Strasbourg ; vons vouliez m enlever mon enfant, ma seule joie, ma seule con ointi msnr.a terre ! Vons m'eussiez sans regret déchiré le cœur, à moi, (|ni vous lémoignais tant d'amitié, tant de confiance! Ecoutez, Ernest... je vais vous ra- conter mon histoire, une terrible histo.re, et qui vous fera com- prendre tout ce qu'une sédiicuon I eut occasionner de malheurs.
>l. .Morizoï fit asse lir le jeune hoinine à ses côiés.
Ernest était plus pâle qu'un mort, et peui-êlre eût-il préîéré la colère du capitaiiie à celte bnnlé toiichanle, qui lui faisait sentir p. us vivement l'ind:giiilé de sa conduite.
— Ily a lo iglemps de cela, reprit le vieux militaire, et pour- tant mon cœur sa gne encore... C'est une blessure qui ne se fer- mera jama.s ! J'habitais ce pays, Ernest, el j'aimais une jeune
3"« A^■^ÉB.
10
IS PIOrJWIEK..
(iilciniicel verln .lise, coiuiul" celle que vous avez aiijouid'hiii riuUulioii de sOduire. Celte jeune fi'.lc se iiominril Clémence; uous iHions promis l'un à l'autre, et je voyais a|>|iroclier le jour où le prûtre allait bénir notre hymen, quand un décrcL de l'Kni. jiercur me sépara de ma fiant ée, ))i)ur ni'cntr.iincr, le sac sur le dos, dans les slei)pes glacés de la Russie. Au monienl de me sé- parer de Clémence, comme elle fondait eu larmes, ù celte heure suprême des adieux, je lui dis : Attends-moi ! girde précieuse- ment mou souvenir, et je reviendrai bienlùl, la poitrine ornéj de l'étoile des braves. Elle me le promit, h -las ! et j'allai me battre, Ernest... car je voulais tenir ma parole, mo; ! Sur le champ de bataille de .Moscou, .Napoléon mu nomma capitaine el me décora de sa propre main.
Le vieux soldat, en prononçant le nom de l'Empereur, décou- vrit sa tôle chauve. Une larme coula lentement sur sa joue bru- nie, et, pendant quelques secondes, il garda le silence.
— Vous savez , reprit-il ensuite , combien fut désastreuse la lin de cette campagne. Harcelé par des hordes barbares, e té- nue de faligues, irailé presque partout en ennemi, je fus deux ans à regagner la France. .Mais le souvenir de celle (pie j'aimais soutenait mou courage... Enfin j'arrive ! Je cours à l'habitation de Clémence, qui restait à Sainl-D.é, chez un de ses païens. Là, mon ami, je rcçusau cœur ce. te blessure dont je vous parlais... Clémence élait'séduile, déshonnorée, (létrie ! Elle avait oublié nos sermeus, pour prêter l'oreille au langage de la séduclioi. Un lâche, un misérable... Juies Palaiseau, c'était sou nom... Je l'ai cherché partout, cet homme, sans pouvoir le rencon- trer jamais, pour hii cracher au visage el jouer ma vie contre la
sienne! Cemisérable,dis-je, employa pourséduire Clémence
les moyens les plus indignes. D'abord il lui mit enli-e les mains ces livres dangereux qui excilent le délire de l'imagina- tion, pervcriissenl 1 s principes e; gàientle cœur. Puis il réussit à la convaincre que l'objel de son premier amour devait être resté, comme tant d'autres, enseveli sous les glaces du nord. Mais a (leine enl il Inomiihé de la résistance de la malheureuse, qu'il l'abandonna làcliemenl et disparut. Je retrouvai Clémence expirant de misère el de honte, ai>rés avoir donné le jour à une fille...
— Et cet enfant?... demanda le jeune homme d'une voix fré- missatite, car il lisait d'avance la Ihidu récit dans les regards du capitaine.
— Cet enfant, vous le devinez déjà, c'était Louise ! Eu face d'un lit de mort, je ne me suis pas senti le courage de maudire, et je |)romis àClémeiicc de veiller sur la pauvi e créature qu'elle venait de mettre au jour. J'ai fidélemenl accompli ma lU'omesse en témoignant à Louise une affection sans bornes, en éloignant d'elle tous les dangers ([ui avaient perdusa malheureuse mère... Et vous, Ernest, vous à qui je croyais dessenliniens honorables...
— Oh ! ne m'accablez pas, je vous eu conjure.
— >'on, mon ami... Vos larmes me prouvent assez votre re- pentir. Entraîné par de hniestcs conseils, vous avez pu vous égarer un instaiil ; mais vous rentrerez dans la droite ligne, et je ne crains plus de votre part de nouvelles tentatives. .M. Fo- reslcUe.vous le savezbien vous-même, eslinduxiblc: il ne vous permettra jamais d'épouser une fille sans fortune, et dont la naissance, il faut bleu l'avouer, dont la uuUsancc est tachcc de houle.
— .^lais, s'écria le jeune homme, j'aime Louise ! el M. Fores- lelle n'est pas mon ])ére I Que m'importe son consentement?
que m'importe son or ? Je suis pauvre aussi, capitaine cl je
vous demande la inahi de votre lillc adoplive.
— Ernest, répondit, .M..Monzotd'uue vo.x grave clsolcnne.le, le sacrifice que vous accompliriez aujourd'hui, vo;is pourriez le regretter plus tard... el le bonheur de Louise m'est trop pré- cieux pour ((ue je l'expose en acceptant une olfrc qui vous est dictée par l'enthousiasme et la passion. Hier, avant d'écouterle conseil de vos amis et de vous préparer a l'exécuter, si vous étiez veuu me demander la main de ma fille, voire démarche aurait brilléd'uii éclat de noblesse et de franchise <iu'elle ir'a plus
en ce moment... Je regrette, Ernest, d'être obligé de vous par- ler de la sorte. Tout eu vous rendant mon estime, je ne puis en- tièrement encore vous rendre ma confiance... Joseph Cornu , du reste, a ma |iai'oie, el, vous ne l'ignorez pas, la parole d'un soldat de i'iùnpereur esl sacrée !
Le capitaine achevait ces mots, en prenant affeclneusoment la main du jeune homme, lorsque Louise vint annoncer que le dé- jeûner se trouvait servi.
A l'aspect d'Ernest qui fondait en larmes, elle accourut toute fiissomiaute el lui demanda la cause de sa douleur.
— Ma lllle, s'empressa de répondre le capitaine, le neveu de M. Foreslelle m'annonce qu'il va l'aire un voyage, lequel sans doute le retiendra longtemps loin des Vosges. A la veille de nous (|uitler, le chagrin qu'il ressent nous prouve qu'il sait répondre à l'amitié dont nous lui avons donné tant de preuves... Allons, Ernest, mon ami, du courage ! vous savez ce qui vous reste ù faire.
— Oui, je vous comprends.... répondit Eriiesl au milieu des sanglots... Adieu, Louise! adieu pour jamais!
Et, jetant un dernier l'egardsur la pauvre jeune lllle, que ces paroles venaient de frapper au cœur, il s'éloigna dans un éga- rement inexprimable.
Il parcourut, pendant tout le reste du jour, les sentiers les plus déserts de la monlagne, se demandant à. lui-même s'il ne ferait i)as mieux d'eu iinir avec la vie, puisque Louise et le bon- heur lui échappaient ensemble. Vers le soir, les domestiques du château de son oncle, qu'on avait mis à sa recherclie, le trou- vèrent sur le bord d'un précipics, pâle, haletant, les cheveux en désordre, et mesurant de l'œil la profondeur du gouffre. Ils le ramenèrent dans un élal de délire affreux, et la mut mênie, une fièvre cérébrale se déclara, cpii mit Ernest à deux doigts de la mort.
III.
Près de six semaines se sont écoulées depuis les événements dont nous avons fait le récit. Les chaudes rafales de juin liassent au travers des gorges des montagnes el vienneni mûrir les sei- gles de la vallée. Sous la faux Iranchautc du paysan, les longues herbes tombent avec les Heurs qu'elles ont vu naître; la blan- che marguerite, le myosotis couleur du ciel, et cette éblouis- saule renoncule des praiiies, appelée bouton d'or. Herbes et (leurs, au moyen de légers râteaux, sont entassées yiar une troupe de jeunes filles aux brunes épaules, (jui folàtreiil gal- ment et chaulent en chœur les rondeaux de la fenaison.
Joseph Cornu suivait alors uu chemin bordé de hautes bru,^é- res et de haies touffues, qui ne tarda pas à le couduire au mi- lieu de celle scène animée.
Certes, il fallait qu'il y tût un étrange bouleversement dans l'existence du j>auvre secrélaii'e; car ses joues, ii fraîches d'ha- bitude, avaient perdu leurs vives couleurs; et, chose plus sin- gulière encore, depuis deux jours il n'avait pas fait acte de pré sence à son bureau. La veille ils'élail rendu de Uaon-l'Élaiie à Sainl-l>ié, l ml exprés pour interroger Frédéric d'Ormeuil. Vou- lant à tout prix éclaircir ses doutes, il avait surmonté la répu- gnance qu'il éprouvait à demander une entrevue i ce jeune fit, dont les plaisauleries lui reslaienl encore sur le cœur. (>hez l'ami d'Ernest, Joseph sut une chose que IM. Morizot n'avait pas jugé convenable de lui dévoiler jusqu'alors, et qui redoubla tellement- les craintes du pi étendu que, sans égard à une lellj'e par laquelle son patron lui reprochait vertement sa première inexactitude, il prit, le lendemain de ce voyage, la direction de la maisonnelte, au lieu de se rendre à sou travail, se menant ainsi dans le cas de récidive. Il ne trouva ni le capilaine ni sa aile; mais la vieille servante, qu'on avait institué gardienne du Ingis, lui annonça ((uc M. Morizot surveillait lui-même lu re- colle des foins, el «lu'il avail emmené Louise.
En conséquence , Joseph Cornu se dirigea du coté ue la prairie.
Grâce aux fonctions de sou emploi, le secrétaire du juge de
X.£ FIOSTEflER.
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paix cHait parfaitement connu des montagnards, à c^nq ou six lieiifs à la ronde. Lorsqu'il fut à l'extrémité de la route ver- doyante quil venait de suivre, il se vit entouré par les faneu- ses et les fiuicheurs qui quittèrent leur besogne pour venir lui serrer la main.
— Uonjour, monsieur Joscpli Cornu.
— La santé, comment va-t-elle !
— Et les amours, et le mariage? Est-ce qu'il y aurait des em- pêchements? Le capitaine est bourru comme tous les diables, et M"' Louise devient chaque jour plus triste.
— Voyons, monsieur Joseph, dirent à leur tour les faneuses, quand nous permeltrez-vous de danser?
— J'ai fait l'acquisition d'un fichu de dentelle.
— Et moi, d'un cotillon ruuge.
— C'est bien mal de retarder ainsi la noce.
A toutes ces exclamations, à toutes ces demandes, le jeune homme ne répoiulit que par un douloureux soupir, et se diri- gea vers M. Morizot qu'il apercevait à quelque distance.
— Commeul, c'est toi: s'écria lej capitaine.
— Oui, beau-pére.
— Et ton bureau ?
— Mon bureau , répondit Joseph , je m'en inquiéta fort peu dans ce m: ment. Le juge de paix grondtra, temjiétera... Môme, si bon lui semble, il peut m'oter ma place... mourir de faim, mourir d'autre chose... c'est toujours m^uru'!
— Allons, Joseph, montre un peu de philosophie, que diable! Tu le sais bien , mon garçon , cela ne dépend pas de moi , si ton mariage est retardé. Vraiment, tuas tort de t'af/liger à ce point ! Louise est triste, elle invente des prétextes, elle fait naître des lenteurs... .Mais tout s'arrangera, je te le promets.
Joseph hocha la tête d'un air uicrédule.
— Où est votre fille, capitaine? il faut que je lui parle.
M. Morizot étendit le bras vers un bouquet d'aulties et de jemus trembles ([ui baignaient leiu's racines dans les eaux transparentes d'un ruisseau voisin. Joseph Cornu s'approcha de cette espèce d'oasis, où s'était réfugiée la fraîcheur, à cet ins- tant du jour. Il trouva la jeune fille assise sous l'ombrage. A ses côté sur l'herbe, elle avait déposé son chapeau de paille à larges bords et le râteau de faneuse. Louise paraissait plongée dans une rêverie profonde. Elle regardait couler à ses pieds les eaux fugitives , qui tournoyaient en gracieux tourbillons , et cares- saient de leur blanche tcume les larges feuilles et la tleurjaune du nénufar.
A l'appi-oche du secrétaire, Louise leva la tôte et tressaillit. So'! front se voila presque aussitôt d'une légère pâleur ; ce|)en- dant elle tendit la main au jeune homme. Celui-ci pressa dou- cement cette main dans la sienne et luurmura d'une voix qui tremblait d'émotion :
— Louise, il y a plus d'un mois déjà que vous devriez être ma femme, et chaque jour vous me ju-iez d'attendre; fans cesse vous trouvez de nouvelles raisons pour relarder notre ma- riage... Eh bien ! il faut aujourd'iiui que je vous ouvre mon cœur ! Tout cela prouve que je m'étais trompé d'abord en me figurant que vous m'aimiez... A"cst-ce pas, Louise ! Ne craignez rien, j'anrai de la philosophie, comme disait tout à l'heure le capitaine, et, si vous ne m'aimez pas, il vaut mieux m'enlever tout d'un coup mes espérances que de me les arracher une à une... Cela fait trop souffrir.
L'accent que Joseph Cornu venait de donner à ces paroles, toucha profondément !a jeune fille.
— Vous avez la ju'omesse de mon père, répondit-elle ; fixez vous-même le jour de notre union... j'obéirai.
— .^lais il ne s'agit pas d'obéir ! sécria le secrétaire ; il s'agit de m' avouer pourquoi vous avez mis des retards à la célébrr.- tion du mariage, pourquoi vous êtes triste et rêveuse... Car, voyez-vous, Louise , je ne voudrais pas acheter mon bonheur, au prix d'uue seule de vos larmes !
— Oh ! dit la jeune fille , vous avez un noble cœur... Je vous
aimerai, Joseph, car vous méritez de l'être... seulement, je vous en conjure, un peu de iiatience.
— Hélas! répondit le pauvre garçon, j'avais deviné juste, vous ne m'aimez pas! et si vous attendez maintenant lue l'amour arrive , nous ne sommes pas au bout de nos peines... Allons , c'est un parti qu'il faut prendre ! J'étais 'uien na'if de me figurer que vous pourriez avoir de la tendresse jjour moi. Je suis un montagnard à peine décrassé... J'ai bon cœur, je ne dis pas non ! mais le bon cœur tout seul, sans les agréments de lesprit, sans les belles manières, sans la toilette... auxyeux des femmes, c'est bien peu de chose.
— Ah : monsieur I dit la jeune fille, en lui jetant un regard plein de 'eproche.
— Je sais, reprit Joseph, que vous n'avez pas l'ombre de co- quetterie. Vous êtes une simple fille des montagnes, douce , ti- mide, innocente; mais vous voyez clair comme une autre, Louise., et vous avez pu l'aire des comparaisons qui ne sont pas à mou avantage.
A ces mots, il la regarda fixement. Elle tremblait, rougissait, et son troubL' acheva d'abattre le malheureux jeune homme, qui jusqu'ici n'avait pas encore perdu tout espoir.
Il posa la main sur sa poitrine, pour en étouffer les pulsations violentes.
Quant à la fille adoptive du capitaine, elle voyait avec effi-oi que Joseph allait mettre à nu le secret de son cœur , ce secret, qu'elle avait été si longtemps sans comprendre elle-même, et que le cri d'adieu du neveu de M. Forestelle lui avait révélé tout-à-coup, avec cette rapidité de l'éclair qui déthire le sombre voile des orages. Louise, ayant deviné qu'Ernest l'aimait , sen- tit presque aussitôt qu'elle l'aimait à son tour, et , dés ce mo- ment, la pensée de sa iirochaine union la glaça d'épouvante. Le capitaine vit les terre :rs de la jeune fille et sut provoquerses confidences avec cette bonté toute paternelle dont il lui avait donné constamment des marques si nombreuses. Il employa, pour combattre son amour, cesargumens dont l'esprit reconnaît la justesse, mais que le cœur néanmoins repousse avec énergie. Louise promit a son pérc de suivre ses conseils, tout en le sup- pliant de lui laisser le temps d'oublier. Ce n'était pas l'avis de iM. IMorizot, qui pensait avec raison, que le mariage, joint à la tendresse d'un nouvel époux, serait le moyen d'oubli le plus in- faillible. Cependant il ne voulut pas brusquer la douleur de Louise, et souvent même il aida la jeune fille à colorer de pré- textes vraisemblables les retards qu'elle apportait à la conclu- sion de son hymen avec Joseph Cornu. Mais celui-ci , malgré toutes les précautions du capitaine, ne tarda pas à saisir la vé- ritable cause de ces lenteurs. L'infortuné secrétaire avait déjà lu son arrêt sur le front de la jeune lille, car ce front ne savait pas mentir, et s'il venait encore interroger Louise, c'est qu'il obéissait à la voix impérieuse qui, dans les transes les plus ter- ribles du découragement , et an sein des malheurs les plus réels de L'existé, ce, crie toujours à l'oreille de l'homme :« Es- père ! »
Pendant quelques minutes, Joseph et la fille du capitaine fu- rent plongés dans un morne silence.
— Louise, reiu'it enfin le jeune homme, j'ai fait hier une dé- marche qui m'a coûté beaucoup Cependant je ne la regrette
jîlus, puisqu'elle me permet de vous apporter des nouvelles de ."il. Ernest.
— Que dites-vous? s'écria la jeune fille, dont le visage devint écarlale.
— Oh : ne vous troublez pas, mademoiselle... et surtout dans mes paroles ne voyez pohit un piège ! Je sais que M. Ernest Forestelle est amoureux de vous... et je crois, en outre , avoir deviné la cause de votre chagrin ; car voilà bien des nuits que je passeà réfléchir! D'abord, j'étais jaloux, j'éprouvaisdestrans- porls de rage, et si je fermais l'œil pendant quelques mimites, je faisais aussitôt un rêve de sang... C'était bien difficile de re- noncer à vous , sans me briser le cœm* ! Enfin , je me suis dit : Voyons, aimes- tu véritablement la fille du capitaine ? Oui.. . Alors
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lE PIONNIER.
tii (lois liiclicr avant toiil de la reiidielionreiise ; aiitrcnunil ion ani: uriH' st'iail pin.; (|ue tic IVgnïsrne. Voiliponiquoi j'ai von- In péiiélrcr li' niysli^riMjnc vons nie cac liiez , inadenioisellc. Si l'objet de votre lendressc ei\t été leri t'dOr c d'Oinienil, je l'an- rais lue .>-ans nii>érKoidc ! car il est imiig e dt- vous. lALiis , iniisqi.c t'C'l.AI. Eruesl que vous aimez, Louise... je n'ai pins rien à dire, el je trouve tout simple... ([ue vous le préféiirz à moi.
Pendant' lie le secrolairc parlait ainsi, la jeune fille s'était le- vOe d'abord, | aie cl fiémissaiile ; mais lorsqu'elle eut com|nis le sublime dévoi\menl de Josi'i h Curnu, lor.s(|u'el le envisagea tout ce qu'il y avait de noble el de vériiablemeul beau dans sa conduite, elle se reprocha les soulfrauccs quelle luisait endurer à celle àinc généreuse.
— Joseph, dit-elle, je suis bie I coupable envers vous; j'ai retardé l'exécution d'une promesse solennelle et sacrée... Oui, je dois v. us en faire l'aveu , j'aimais I\I. Ernest, et j'ignoie corn- ment cet amour a jiris naissance dans mon cœur... Quand j'ai voulu le combailre, il était trop lard ! A pi éscnt qu'Ernest est ]inrli, que je ne dois plus le revoir jamais... l'absente fermera celle b.iSbure .. et si vous méjuge/, d gne encore d'.5 le votre femme, \oici ma main, Joseiili. Je ne | uis l'accorder a un hounne qui mérile à plus juste titre i'esliine des autres et la mienne.
— -Xrié'cz, Louise, arrêtez ! pauvre enfant, rroyez-voiis donc que l'amour pu s.se ainsi disparaiire et s'él hidre ;' Oh ! non, Louise... Je le sens bien, moi! Dieu me préscrvi- d';Kcepl(r le sacrifice aïKjucI votre belle àiiic vous cnlraine .. Cependant, li.rsque vous aurez entendu ce qui me reste à vous dire, si vons )ii rsé\érezd;ins les mêmes sentimens,si vo s me dites encore : voici ma main ! j'accepterai, Louise, avec ivresse el bonhei.r! et je vous aimerai laiil, mon Dieu ! je vous aimerai tant.... qu'.l vous deviendra piesqie imixissible de me liaïr.
— Parlez, dii la jeune fi, le, en tournant vers le seerélaireses beaux y( u\. (ont liaig' es île pleurs.
— Eh bien ! saihez que I\l. Ernest n'est pas l'arti , comme on vous l'a\aii laispé rron-e... avec inti iilion sans doute.
La fille du c:.p Iti le devint plus pâle encore , et si s genoux se déroljéreiil s us elle.
— Voy z-vous! dii Joseph, avec un accent de douleur : rien que la peiLsée qu'il est là... prés de vous... que peut-iiire vous al cz le revoir... Je vous le disais bien, Louise, on ne guérit pas de l'amour!
LajeunefiUe se voila le visage de sss deux mains et n'osa plus regarder sm f.itur.
— Oe n'est pas tout, conUnua le secrétaire, qui fa'sMt de vio'ers efforts pour surmonier son émolinn. Cuniiiie je vous le disais, j'ai rendu visiie à Eiéiléric d'Orineuil. Il sait que je le dé este...el voyant que je luidemandas des lévélaiions, ils'est empressé de me fane toiiies celles qui poiiv.iicnt me déchirer l'àme. J'ai su par Inique .M. Eriu si avail demandé votre m.dn au capitaine, cl que, désespéié du lef.isde .M. .Alorizol, \c pan- vre ji iinchciuime avait \oulii terminer son existence en se jué- cipilanlau fo:d du gouffre delà Uoclie-Woire, celui qui se trouve à mi iheiiiiii de la monlagne.
— Grand Dieu! s'écria Louise avec é oiivante.
— Rassurez-vous, les domestiques de son oncle sont an'ivés à temps pour le sauver de cet acte de désespoir. Le rhagrin devons perdre lui n causé une maladie .sérieuse... car il vons aime bien aussi :.A!ais ne vous effrayez pas, Louis-, ne vous cf- frayi zpas ...aujourd'hui leinalade est en pleine convalescence... Eh bien ! consentez-vdus encore à ère ma femme:' .\urcz-vous assez de co.ira e pour .ublier ."VI. Ernest, que son amour pour vous a presque conduit aux portes de la mort ' Voin ne répon- dez pas, Louise... Vous pleurez ! Allons, il sag t à pré.spiil do remplir umii devoir. Vous seriez deux à. souffrir, c'est beaucoup plus naturel que je souffre lout seul .. Venez , Louise, venez ! Il lie dépendra pas do moi sans doute de renverser tous les
obstacles qui s'opposm à votre hymen avec y\. Ernest....
Toiilefols, il en est nu que je puis déirnire à l'heure môme. Cela dit, Jiscph Cornu )irit In mai ide la jeune fille, «(ni ii'a- va'tplusla force de prononcer une parole , et l'entraîna vers rendroitde la prairie on se trouvait M. !\lorizot.
— Capitaine, dit le secrétaire, ma conscience m'ordonne devons dégager d'une promesse que vous m'avez faite dans des jours plus heureux Ainsi donc , à partir de ce moment , M"' Lonise est libre d eu épouser un autre.
Et Joseph s'éloigna rapiilenicnl, sans attendre la réponse du vieux soldat, que cette brusque décluralioii venait de frapper de surprise.
INI. lAlorizotn'iut pas le courage d'adresser des reproclrs à sa fille, car la malheureuse enlaiii était sidéfaiieet si abattue, qu'elle excita sa compassion pluiôl (|ue .«a colère.
Le capitaine abandonna la survellance des faucheurs , pour ramener Louise à la maisoimelte. Chemin fais.-mt, il apprit les motifs qui avaient dingo la coiidiiite de Joseph Cornu
— Pauvre garçon ! dii le capitaine, excellent cœur! c'était le gendre qu'il me fallait ! Quela vulonlédeDieusoit laite, et n'en parlons plus.
Vers le soir, Louise et son père étaient assis dans cette môme salle(|ueiios lecteurs connaissent. Le rejtas , apprêté par la vieille Madeleine était resté sur la table : M. Morizol et sa fille n'y avaient pas louché. L'un s • livrait à des réilexious doulou- reuses, el l'autre s'adressait dans le fond de son âine tons les re- j)roclies que le silciiceduca iiaiiie exprimait plus éloquemment (pie ne reu,sse t fa t ses paroles.
Toui-à-coiip, on entendit i)lusieurs voix qui s'élevaient dans le voisinage de la maisonnette, el bieniôt parurent, à l'enirée du jardin, lef.ibricant de planches, actompagnéde madame l'ores- lelleet d'Ernest, qui se refusait obstinément à les suivre dans la demeure du capitaine.
— Allons, mou ami, disait la bonne tante, notre promc lade a élé longui-, et tu as besoin de te reposer.
— Comprenez-vous celle lubie île mon neveu? cria M. Fores- telle, qui fit invasion dans la salle. Il se refuse à vous dire bou- siiir, à vous, niousi ur ftlorizot. qui êtes venu le visiter cinq ou six fois, pen.'lHiil sa maladie. C'est nue chose incroyable, et l'on dirait vraiment que le cerveau... Dame! il a subi de rud.s at- teintes !
Cependant Ernest, eniraliié d'auloriié par sa tante, se trou- vait alors sur le seuil de la | orle. Safig ire conservait la trace du mal terrible (pii l'avail presque conduit au bord de la tombe. A l'aspect de ces traits décomposés par la soufhance, Louise ne put releiiir un cri déchirani (t courut à la rtiiconlre du jeune homme. Ma\& le capitaine, qui venait de se lever de so;i siège, arrêta sa fille et lui dii à voix basse :
— Je vous ordiinne, Louise, de mouler à votre chambre ! Madame Foreste. le entendit celte impérieuse injuiict:ou du
vieux Soldat.
-- Ca, capitaine, dit-elle, ne prenez pas votre ton grondeur. Tandis que vous allfz cansiT avec Ernest et mon mari , Louise va mi' monircr 1rs mr.osilés de votre parterre. i>"est-ce pas, moneufuni ? continua t-ellc, en s'emparaiil du bras de la jeune fille.
Pus, se penchant à l'oreille de IM. IMorizot.
— Ernest m'a tout confié... Soyez prudent ! son oncle ne sait rien cncm'C, on du moins peu de chose.
A ces mots , elle sortit avec Loii se.
Cependant le malade , trop faible pour supporter d'aussi vives émotions, venait de tomber sur une chaise dans nu éial d'épuisement qui faisait craindre qu'il ne perdit connais- sance.
— Bon, ce n'est rien, dit M. Forcstelio, Attendez , capitaine, j'ai là dans ma poche certain flacon... Peste ! nous sommes obli- gés d'emporter avec nous une iiharmaeie coni|iléte ! Tenez , voilà qu'il revient à lui , les sels de ce Hacon ranimeraient un mort. Et quand je | ense que c'est l'amour qui l'a rédii t à lui iiareil étal ; vous avouerez avec moi que ceci devient absurde...
ZiE PIONNIER.
car ciifui, ma femme ne m'a gUssé que (Iciix mois à cet égard, et je puis vous le dire en coiifuleiice : il hiiue fiuekiiie pajsaimj des environs !
— Mon oncle... oh! pargràcc, taisc>z-voiis ! s'écria le malade, qui joignit les mains d'un air suppliant.
— El pourquoi ne racoutera;s-je pas vos folies , belAmadis, la gourewxdou Quithoitc? répliqua .M. Foreslelle, eu éclatant de rire. Je voudrais la conuaiire, voire Dulcinée Je suis sur d'avance que j'apercevrais une grosse lil e rougeau le et mal- venue. Cerlainemcul, capitaine, il y en a de gentilles, de fort gentilles... Ma s là, convenez <|u'«n jeune homme, qui vo.t eu pers ective un héritage de près d'un million, iieut avoir une amourette , un caprice pour une paysanne... mais l'épouser! cela n'a | as L- sens commun. Tenez, moi qui vous parle , ah ! dame, c'est de l'hisloire aneieunc... j'éiais alors dans les beaux jours de ma vie de garçon... Vous saurez que je ne me suis marié qu'à Irenle-sept ans! Je fis la connaissance d'une fille:ie jolie... mais jolie au possible! Elle habitait l'iui des faubourgs de Saini-Dié.
— De Sainl-Dié ! répéta le capitaine, qui fixa des yeux ardeus sur M. Foresielle.
— Oui .. que trouvez-vous de surprenant à cela?
— Rien, dit le vieux mililaiie, allez toujours.
Ernest s'était levé de sa chaise, et sou cœur battait à rompre sa poitrine; car il se raiipelait la funeste histoire que lui avait racontée .M.Morizol, six semaines auiiaravaul.
— Je vous disa s donc, poursuivit iM. Foresielle... Ah 1 d'abord vous saurez qu'elle s'appelait Clémence...
— Enfin ! s'écria le capitaine, quise dressa de toute sa hauteur, en f.ice du fiibricanl épouvanté.
— Quelle diable de figure me faites-vous là ? dit l'oncle d'Er- nest, qui recula viveiiiiHl so.i siège.
M. .Morizol , presque suflopié de rage , fui quelque temps sans reprendre la parole. Eufiu il cria d'>.ne vois de to.i- nerre ■
— Et loi, lâche I... toi ! tu av.iis pris le nom de Jules Palai- seau! Voilà te qui, jusqu'à présent, m'avait empêché dj te dé- couvrir! Tu as séduit Clémence, ma fiancée... lu .'as rendue niére, et lu i.'as pas craintde l'abandonner ensuite à son malheureux sort 11 y adiï-neiif aiisbienlôt(iu'clle est morte entre mes bras, en maudi.ssaut sou infâme séducteur.... A genoux! à gennux, te dis-je! et fais au ciel ta prière suprênie... car nous allons nous battre, entends-lu? J'ai, là-haut, des armes, et trop longleiups j'ai mûri mon firojel de vengeance pour laisser échapper l'occa- sion qui; Dieu m'envoie !
La colère du capitaine éc'alait avec une violence effrayante. M'»- Foreslelle et Louise entendirent ces clameurs et s'einpres- sérenl de renlier dans la salle.
— Je vous en conjure, dit Ernest en fc précipilant vers M.Mo- rizot , cjni venait de saisir le bras du fabricant , presque mort de peur, et l'élreignail comme dans un cercle d'acier; je vous en conjure, mod'rez-vous ! Un pareil scandale devant ma tante el devant cette jeune fille. . El puis, vous èli'S ici chez vous, capitaine ! rhomine quise trouve sous noire loil, fût-il un enne- mi mortel , réclame (pieUiues égards, et, pour nous-mêmes, nous devons le respecicr.
— Oui, vous avez raison, monsieur Ernest, murmura le vieux soldat, qui làcaa le bras de M. Foreslelle. Et (uiis, ajoula-l-il, en essuyant a sueur brûlante qui lui couvrait la figure, je ne veux pas que Louise apprenne jamais que ce misérable est son père ?
— Miséricorde! que se passe- t-il donc? demanda la tante d'Erncsi, pendant que le jeune homme allait prendre Louise et la conduisait devant le fabricant éperdu.
— Mon oncle, dil-il , d'une voix respeclueuse , mais ferme, voilà celle que j'aime ! Un homme d'honneur a toujour; en sou
pouvoir le moyen de réparer une f<iute el, sans entrer avec
vous dans des détails que vous devinez déjà peul-élre, sans vous dire a quelle époque est morlc la mère de l.ouise Oui, mon
oncle. j(! m'aperçois que vous m'avez compris el je me jette
à vos genoux, cuvons suppliant de me laisser épouser la fille... du cai itaiiie.
.M. Foreslelle sentit un frisson lui passer dans le cœur. H dé- tourna les yeux, qu'il avait arrôtés un instant sur Louise , avec une indéfinissable angoisse, el les reporta sur le vieux mililaire. Ce dernier se trouvait alors dans un état de prostration com- pléta-, elle fabricant d.> planches, qui luttait entre son avarice cl le désir d'empêcher, en présence de sa femme, la révélation de ses torts, répondit à Ernest :
— Le moment est mal choisi pour me faire une pareille de- mande.... Je verrai, je réfléchirai.
— Quant à moi, ré|)liqua le jeune homme, mes réflexions, monsieur, sml tontes faites. Si vous neréparez pas une odieuse... injustice, des ce jour, je vo.is le déclare, je me débarrasse de votre tutelle el je ne remets plus le pied dans votre maison.
— Ernest, mou ami ! s'écria la bonne laiite , effrayée de cet audacieux langage, les menaces ne feront qu'irriter ton oncle... Eh ! mais, au fait, je t'approuve ! conlinua-t-clle, eu se repre- nant : je ne souffrirai pas qu'on fasse mour.r mon fils. ..Oui, dit- elle à son époux, qni l'envisageait avec stupeur, Ernest est mon fils, je n'en ai pas d'autre ! Si vous refusez de vous rendre à sa liriére... Eh bien! nous plaiderons en séparation ! Vous savez, monsieur, tpie nous sommes mariés sous le régime de la coin- munaulé, par coiibé.|ueni, j'ai droit à la moitié de voire fortune, el je la partagerai, je vo .s le jure, avec ces enfaiis i
— Mais c'est un |(.ége i s'écria l'avare, c'est un comiilot ar- rêté d'avance ! Qui m'assure, après loul, quecetle jeune fi. le.... Aon, non ! cela ne sera pas ! Vous oubliez, madame, (ju'il faut des cau-es à nue séparation. Je resterai le maUreunique de ma fortune, et mon cher neveu voudra bien épouser celle ((ue je lui desiine, ou sinon...
Ll' fabricant n'acheva pas ; car RI. lAlorizot, revenu de son abattement, marchait droit à lui, animé de celle môme colère qui avait taiU ef.rajé déjà l'oncle d'Ernest.
— Sortez ! s'écria- l-il d'une vois foudroyante, sortez, monsiem- ! je ne répunds plus de moi !
Le jeune homme, Louise et 31'"' Foreslelle s'élancèrent au devant du vieux solda . Le fabricant de planches, cédant à sou effroi, se mil en devoir de qu lier la maisoniielte; mais il fut arrête par Joseph Cornu, qui, depuis un instant el sans que per- sonne eût remarqué sa présence, se trouvait debout à l'entrée de la pièce.
— Ualic-là ! fit le secrétaire dn juge de paix, qui pritsans façon M. Forestel e au rollel :je suisà pré.ienl, tel que vous me o \ez, un soldai de l'année d'Afrique, et je n'aime pas les déserteurs ! Voyons, de quoi s'agil-l-il !... Vous refusez, si je ne me trompe, de mar.er votre neveu à la fille du capitaine, et cela snus le fr.vale prétexte que la pauvre eafant u'a pas de dot? Eh bien, dèlrompez-vous, monsieur de la mécanicjue anglaise ! J'arrive de Saint-Diè... où j'avais deux mots à dire à l'oreille d'un offi- cier de lecrulenient... un digue officier, ma foi! qui m'a fait boire du Champagne au café de Strasbourg ! Là , j'ai su , par hasard, qu'on tiraii aujourd'hui , chez votre homme d'argent, la fameuse loterie, cpie vous savez, millionnaire de mon cœur.
— Eu effet, dit M. Foreslelle, je devais assister à ce tirage ; mais j'ai cru plus convenable....
— Ohé ! qui veut savoir le numéro sortant ? cria Joseph C'irnu, que le Champagne avait mis dans un état d'exalialiou singulière. Numéro dixhcit. Mademoiselle Louise a gagné le châieau ! Vive mademoiselle Louise ! Vivent les soldais d'Afri- que !
Un cri général d'étonnemeiUse fil entendre.
— J'es, ère, continua Joseph, qu'il n'ya plus d'obstacle au ma- riage. Adieu, capitaine... adieu, >Iademoisclle Louise... et vous, ;^ïonsienr Ernest, rendez-la bien heureuse!
A ces mots, le pauvre garçon fondit en larmes.
~ Non, mon brave Joseph, dit M. .Morizot, qui pressa le jeune
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I.E SIO^NIUR.
liomuio avccaffeclion contre son cœur, ni ma lillc ni moi, nous n'accepter, ns nu tel sacrifice.
— Oui parle tic sacrifice? il n'y a pas un sacrifice, enlendez- vous, capitaine ; I^a liste de loterie porte, en toute letU'cs, le nom de ^I'' Louise Morizot. Le château le peut Olre adjugé qu'à elle seule ; Il n'y a pas de récL.nialion possible... Eli ! par la corbleu! je savais biencccjue je faisais! Senlenieiit, Ernest , monsieur si ça vous est égal, brisez la mécanique d'enfer, qui a ruiné nos iiauvres scieurs... Ce sera une bonne action.
Louise tendit l.i main à Joseph et lui dit en sanglotant :
— Du moins, ne partez point... restez avec nous ?
— Non, Louise. ..mm, niasœiu"... car aujourd'hui, vonsu'étes plus que ma sœur. Mais , dame! il faut que je m'éloigne pour quelque temps... .Virai me battre, c'est une distraction comme une autre, et je veux aussi rapporter la croix ! Alors, je revien- drai, je voiis le promets, Louise. ..je vous le promets, capitaine, et nous nous raconterons mutuellement nos campagnes. ...Encore une fois, adieu!!
Joseph Cornu s'éloigna sans qu'il fut ])ossible de le retenir. Un mois après son départ, on célébrait dans l'église du hameau le mariage de Louise et d'Eraest.
Eugène de IMIRECOL hT. (Magasin Littéraire.)
pera: Retraite de Madame Dorus-Gras.— Royal: L'Escadron Volant delaReine,- — Gymnase : Jeanne et Jeanneton.
éâtre Français. — Palais- Vaudeville; Le Petit Pou cet,
1^4 Test un spectacle attendrissant et solennel a la fois que ||s?les adieux d'un grand artiste au public qui l'a si souvent [ililaudi ; il y a qielquc chose de profondément mélan- ili(pic dans cette pensée qui vient mêler son amertume à noiie jmissaiice : c'est la dernière fois (pie j'entends cette voix mer- veilleuse qui a jeté tant de beaux rêves dans mon âme ; ce timbre pur et sonore, c'est la dernière fois qu'il éclate en accents pathétiques et en élincelantes fioritures dans cette salle dont il est Vàme depuis si longtemps. El elle , l'arlisle adorée, pensez-vous donc que ce soit sans un douloureux serrement de cœur qu'elle fasse aussi cette re- flexion : toutes ces âmes que j'exalte, tous ces cir-urs qui crient et palpitent sous ma voix, comme le piano sous la main qui le louche, ce tourbillon d'intelligence que je licns-I.T sous ma main, que j'agite à mon gré , où je fais tour à tour le calme ou la tempête , i omme Dieu sur les Dots de la mer, c'est la dernière fois qu'elles vibrent à mon contact.
Et lorsqu'arrive le dernier morceau, lorsque meurt la dernière note qui doive tomber de ces lèvres magiques, quand vous voyez disparaître les derniers plis de sa robe sous le rideau qui se baisse et semble l'en- gloutir, psl-ce que vous ne vous sentez pas agité comme d'un frisson mortel ? Ne vous semble-t-il pas que la pierre du sépulcre vient de retomber sur celte pauvre femme, qui vous a si souvent cni\ré de ses chants, qui vous a jeté tous les parfums, toutes les poisies, tous les enchantements de son âme, et que vous no reverrez jamais! jamais!....
La composition du spectacle était digne de la binéficiaire. Les deux premiers actes de Robert , M"" Dorus remplissant an premier acte le rôle d'Alice, qu'elle a créé, cl au second celui d'Isabelle ; le pas de la Fa\:orilv, par {\tipa et CarlottaCrisi, cl la Manula par Des- places etIM'i'- PhniUell ; une romance cl'Ad.Bo'ieldieu et la romance de Guida et i-incvra, parPoultier; un duo pour \ioloncellc et |)!ano par les deux ("rèrcs Batla; les Vieiix-PcchJs , par lîoul'fe et M'"" Do- chc; le Rossignol, par M'"" Dorus, de Roissy et M. llermann-Léon, l'excellent baryton <lu théâtre Farart, et enfin le lîal masqué de Gustave, avec galop final, où il nous a été donné de voir tous les premiers comiques de Paris, dans les costumes de leurs rôles favoris, servant de partenaires aux plus charmantes sylphides de l'opéra, qui .s'en donnaient à deux mains quatre cœurs. Impossible de rien ima- giner de plus burlesque que ce fantastique galop.
On aura peine à nous croire quand nous dirons que M"" Dorus a trouvé nioycn_de se surpasser elle-même, cl cependant ce miracle a été accompli. La célèbre cantatrice semblait avoir réservé pour ce grand jour les plus rares trésors de sa voix; c'est dans cette solennité qu'elle a déployé toute la richesse de son timbre et la prodigieuse souplesse de son gosier. Quelle merveilleuse audace , quelle perfection inouïe, quelle exquise délicatesse dans ces gerbes de notes dont l'exécution effraierait même les instruments les plus agiles et qu'elle éparpillait dans l'air avec l'insouciance d'un enfant effeuillant un bouquet de roses ! Aussi quels transports d'enthousiasme ! C étaient des cris , des bravos, des trépignements, el de tous les coins de la salle, depuis l'or- cliestre ju'^qu'aux cintres, une avalanche de bouquets et de couronnes qui tombaient aux pieds de l'arlisle étonnée, émue et presque confuse (l'une ovation si magnifique et pourtant si justement méritte. Qu'il est cruel de partir, mais qu'il est doux d'emporter de telles sympadiics et de laisser de pareils regrets !
Hermann-I.éon aussi a été vivement applaudi dans le rôle du balli du Rossignol, qu'il a chanté avec une pureté irréprochable. Vn tim- bre magnifique, une excellente méthode, un goût exquis, ce chanteur réunit toutes les qualités d'un grand arlisie; encore quelques années de pratique el ce sera le premier de nos barytons.
Bouffé a été rappelé après les Yieu-t-Pêctiés et nous ignorons le molit' qui l'a empêché de se rendre au \reu de la salle entière. Peut- être a-t-il pense qu'appelé à concourir au triomphe de la bénéficiaire, il devait lui laisser intacte sa couronne de fleurs et de bravos, et si, comme nous le pensons, tel est le sentiment qui a dirigé, en celle oc- casion, la conduilede rillustrc comédien, on ne saurait trop applaudir une au:-si rare délicatesse.
Les bravos n'ont pas manqué non plusaux frères Batla, cl personne ne s'en étonnera. Bref, celte soirée laissera un long et brillant souvenir chez ceux qui ont pu y assister.
— Nous n'avons rien à dire, ou plulùt, nous aurions Irop à dire an SI jet du Ihéâlrc Franc. lis, Aquialtribuer li situation précaire, l'état de décieptitudeet d'allanguissemenl où est tombé la littérature dramatique depuis quelques années? D'où vienl celle absence totale de chaleur e! d'audace que nous remarquons dans toutes les pièces qui sasuccèJent coup sur coup sur notre grande scène? à quelle source funeste ont- elles pris c.tle allure vulgaire et compassée, celte teinte uniforme, blaOjrdc et somnolente qui vous affadissent le cœur et vous endorment l'esprit? si nous ne nous trompons, le mauvais air qui a produit celle littérnlure maladive est sortie des sifflets sous lesquels sont tombés les Ihirgravrs et des :;pplaudissemenls un peu outrés qui ont acceuiUi la I.ncrèee. Celle vioh nie protestation contre la puissante originalité du romantisme fit réilcchir les jsuncs littérateurs, les engagea à se tenir sur leurs gardes et à refouler avec soin tout ce qu'ils sentiraient remuer dausleuràme d'inspirations énergiques et .iventureuses; de là ces con- ceptions vulgaires, étriquées, dépourvues de mouvement, de verve et de hardiesse; de là ces comédies filandreuses, ces tragédies à la glace, qu'on s'efforce d'admirer, devant lesquelles on bâille in petto el qu'on signale tout haut comme un retour aux bonnes traditions et u la saine lillérature; saine, oui, en ce sens qu'elle laisse le cœur el l'cspiit dans un étal de calme elde placidité très favorable, sinon aux plaisi)S el au développemenldc l'intelligence, du moins h la libre action des facultés physiques et à la santé du corps, incompaldjlc avec l'exal- tation de l'esprit; et les choses resteront ainsi jusqu'à ce que quelque
Z.E iPioarisriEa.
jeune cl liarJi joutciii- s'élance de la foule cl vienne afl'runtcr la lemiiêlc qui, elieznous.atleiidloiUecréalion neuve cl vigoureuse; qu'il Irioaiplie et nous sorlirons de celle oniièrc, et nous revenons cniin des œuvres crcces el imiginces.
i^lais celle rovo ulion Hjléraire, ce ucsl ni iVune soirée à la Bas- tille, ni de il/"" de Luccnne que nous la venons sorlir.
La première de ces deux grandes pièces f si un épisode de la vie de cet élernel Richelieu, de ce Lovelace franc lis dont Alexandre Dumas s'est f.iil l'historien. A pirt quelques crudilés d'assez mauvais goùl, ilesl correctement écrit, avec quelques traits çà et là qui ne manquent pas d'esprit; mais d'imprévu, d'originalité, point. Br^f, c'est ce qu'on est convenu d'appeler une œuvre honnête ; la même qualification peut s'appliquer parfaitement à ^1/°"= de Luccnne, qui jette le même éclat modeste et contenu, sauf quelque chose de plus léger dans la louche des caractères, de plus fin dans les idées et de plus délicat dans le style, enfin quelque chose à la fois de gracieux, d'indécis el de voilé qui ré- vèle un double parfum de femme el de bonne compagnie; or, c'est plus qu'une œuvre honnête, c'est une œuvre estimable.
Celle-ci est de M"" Achille Lccomte, l'autre esl de M. Adrien De ourcelles.
Ces deux comédies datent déjà d'un peu loin pour que nous croyions nécessaire d'en donner l'analyse; nous attendons la Tour de Babel.
— Los dames de la plm r.ire distinction et delà plus haute noblesse, sont seules admises à faire pariic des liamcs d'honneur de la reine Anne d'Autriche, el ce nest pas une petite affaire que d'entrer dans cet escadron vo'ant. Aussi .M"" Jeanne Ro'aerlin s'en voit-elle re- poussée avec mépris, car elle esl .«-impie daaie d'atour el d'une no- blesse de rob?, ce qui rend sa prétention cxorbitaiite, pour ne pas dire scandaleuse. En stratégisie habile, Jeanne prend le parli de tourner la position, ne po jvanl l'emporter de vive force, et pour réus- sir, elle ne veut d'autre auxiliaire que Bazii, sj!i fiancé, Tancrède Cazu le jouet de la cour.
Le pauvre Tancrède croit occuper un emploi supérieur, parce que ses fondions, qu'il remplit, comme Blichel Porrin, sans en avoir la conscience, le mettent souvent en rapport avec la rciue. Jugez donc de son désappointement quand Jeanne vient lui apprendre qu'il n'est autre chose qu'inspecteur des cuisines. A cette foudroyante nouvelle, une noble rougeur couvre le beau front d'Alcide Touscz. C'est ainsi, s'écrie l'impétueux jeune homme, eh bien! je serai frondeur!
Grâce à Jeanne, ce coup de tète est bientôt connu. Comme l'avait prévu la rusée jeune fille, il proiiuit une vive sensation, car si Bazu est peu de chose par lui-même, il est très important par le fait de son père, riche financier dont les millions sont très utiles à la cause de la reine. Il faut donc le retenir à tout prix, et voici les dames d'honneur qui se mettent à accabler Bazu des plus agaçantes coquetteries ; il re- çoit même des rendez-vous: six à la fois cl pour la même heure. Jeanne, qui a imaginé cette ruse, fait parvenir aux amants des jolies délinquantes les lettres et gages d'amour adressés aubrillantïancrède. Ces messieurs se trouvent au rendez-vous, et ces dames, s'apercevanl enfin qu'il faut absolument compter avec Jeanne, se décident à l'ad- mvltre dans leur escadron volant. Tancrède renonce à la fronde et de- vient l'heureux époux de la piquante Jeanne Uobertin.
De la gailé, de l'esprit, d'incroyables lazzis ont décidé le succès de celle pièce.
Alcide Tousezcst adorable de bêtise dans le rôle de Tancrède Bazu; dans celui de Jeanne , SI"» Scriwaneck s'est montrée d'une finesse el d'une espièglerie charmantes. N'oublions pas M"" Berger, spirituelle et gracieuse au possible dans le rôle de Blanche.
C'est avec un vif plaisir que nous avons revu M'' Duvergcr dans Fioiina ; mais pourquoi ne donne-t-on pas de nouveaux rôles à celte jolie et excellente actrice :'
— Si M. Dumanoirade l'esprit, M. Clairvillc possède un assez bon fonds de gaité el de s.ivoir-faire; donc de la collaboration de ces deux messieurs il ne pouvait résul (or qu'une pièce fort divertissante, cl c'est ce qui est arrivé ; ils ont lire tout le parli possible de leur petit Poucet, iij en ont fait un héros aussi brave qu'Achille, un diplomate aussi fin que feu Talleyrand el un séducteur capable de jouer Richelieu lui- même par dessous la jambe ; ils lui ont donné successivement pour
asile un pot-au-feu, un sabot, un pâté, une botte ; le petit drôle se fourre partout ; vous croyez peut-être qu'il se Isisse effrayer par la mine terrible et vorace de M. Crokaffamé, cet ogre si redoutable et pourtant si brave homme au fond, ce gastronome, dont le palais délicat sait si bien apprécier une marquise à la crapaiidine cl un notaire cuit à point; bah ! notre homme ne s'étonne pas pour si peu, il prend bra- vement la défense du prince Bénin, lequel a eiivoyé une armée nom- breuse el aguerrie contre Crokaffamé, son ennemi, de laquelle armée ledit CrokalTanié n'a l'iit qu'une seule, mais succulente bouchée; le petit Poucet se range donc sous la bannière de cet infortuné prince, qui le créé son premier ministre, ce qui n'en fait pas un homme sans cœur el sans àme comme il est permis de le croire; loin del.i. notre héros chausse les fameuses bottes de sept lieues, qu'il a dérobéesà l'ogre, puis il va combattre le géant et lui tranche net la tète; après ce brillant exploit, il revient triomphant dans son petit carrosse, ce même petit carrosse que nous avons tous rencontré sur les boulevarts.
Le général Toni Pouce est sans contredit le plus grand acteur de notre époque.
— iVous ferons une courte analyse de ces trois pièces ; les deux pre- mières parce que tout le monde les connaît déjà, la dernière parce que personne ne la conmilra bientôt plus.
Jeanne el Jeannelonsont deux charmantes jeunes filles, qui, à force de travail el en joignant à leurs économies celles du père Galuchet, leur père, se trouvent, ma foi ! à la tête de trente cinq francs de dettes ; c'est effrayant, mais b.ih'. s'il n'y avait que cela, hélas! hélas! les pauvres jeunes filles sont amoureuses, lune du fils de M. Coquebert, joaillier, aussi riche que breveté, c'est-à-dire incapable de comprendre rinconteslable supériorité d'une jolie figure el d'une àme angélique sur une misérable dot de deux cent mille francs; 1 autre, du duc de Blansac, paie et beau jeune homme, plein de droiture et de noblesse el qui, sauf sa main, lui a offert tout ce qu'un honnête homme peut décemment offrir à une charmante fille comme Jeannclon; mais Jean- neton a de l'honneur, elle a refusé, el Jeanne montre la même férocité à l'endroit de Coquebert fils; cependant vous vous demandez comment tout cela va finir et la chose vous paraît difiicile à débrouiller de ma- nière à satisfaire tout le monde ; mon Dieu ! rien n'est plus simple, voyez plutôl : la femme du général Valincourl est morte en 1815, chez Galuchet, qui alors habitait Valcnciennes ; en mourant elle a laissé une fille, que ce même Galuchet a adoptée, quoique malheureux el déjà père d'un cufiul du même sexe, el il ignore laquelle des deux est la sienne, car il les a reçues toutes petites de sa femme mourante; mais M"" de Bcauvilliers, mère de M"" de Valincourl, vient réclammer sa petite-fille; elle sait, elle, à quel signe la reconnaître, elle porte l'em- preinte d'une violetle au sein gauche ; c'est Jeannclon ! s'écrie Jeanne ; est-ce bien Jeanneton.'' je ne suis pas convaincu etje désirerais l'être; enfin Jeanneton reconnue duchesse de Valincourl épouse sansdifliculté le duc de Blansac et donne 200 mille francs à Jeanne, qui va devenir M"" Coquebert.
Vous voyez que tout est arrangé pour le mieux, el maintenant que je vous l'ai racontée, vous ne connaissez pas la pièce de Jeanne et Jeanneton, dont tout le mérite est dans la grâce exquise, dans l'es- prit étinceiant cl dans le coloris plein de fraîcheur, que I\L Scribe a su répandre à pleines mains sur ce simple canevas.
Courez donc la voir avec l'/iHaje, dussiez-vous assister au Lans- quenet, qui s'est mis à la suite de ces deux charmantes filles et vit à leurs crochets.
Le sujet de l'Image est on no peut plus simple. Un jeune peintre, du nom de Léopold, a rencontré dans les salons de Paris la belle mar- quise de Brévannes et il en esl devenu éperdument c|)ris. De retour d'un voya.e en Italie, il apprend par un journal que M. de Brévan- nes, époux brutal s'il en fut jcimais, vient de mourir à Calcutta, et par le baron qui l'a forcé d'accepter l'hospitalité chez lui, que sa pau- vre jeune femme lavait déjà précédé dans la tombe. Léopold est au désespoir ; si au moins il pouvait faire revivre l'image de celle qu'il a aimée d'un amour si profond et si discret, car elle ne l'a jamais connu ; mais non, par une inexplicable fatalité, ces traits empreints dans son cœur, échappent à son pinceau chaque fois qu'il cherche à les saisir. Eh bien, dit le baron, confident de ses pensées, s'il ne faut que cela
X.S PIOZaNTIER.
pour vous rcmlre liKuroux, je m'en cli;iigc, celte im.igc :-! .inl'jmmcnl di'sirce, je vais vius l.i inonlrer, non en peinture, nuis eu chair et en os. C'est iMailt leine. une petite bas>e-i)retlc (car jai omis de vous dire que cela î-e passe en Kasse-Bretagnc qui re.-semhie à M'" de Brc- vanncs à s'y nuprendrc. En elTct, survient Madeleine, el quoique pré- venu, Lcopold jet euii cri de surprise àsonaspeci, tant la rcsseniblancc e>t Irappanlc. iMais aussitôt la grossièreté du lanya^c et dis tentiinents de la jeune paysanne dis ipenl son illusion. Cependant il veut dire à cette image tout ce qu'il a épiouvé autrclois d'amour et de tourments, el d lui l'ail alors tous les aveux qu'il n'osait l'aire à la marqu se. En- fin il la prie de se laisser peindre, elle y consent, il lui met i.n journal entre les mains pour lui donner une contenance, quoiqu'elle n'en sa- che (|ue faire, dil-ellc ; puis tout à roup la voilà (jui s'évanouit. On la rappelcà elle, alors tout s'explique, IM dilcine i/est autre que la marquise de lîrévannes, qui s était cachée dans cette position obscure pour écha))per i.ux mauvai» traitemenls de son mari. .Mais ce journal vient de lui apprendre la mort de son tyran, elle reprend Sun nom et donne .•■a main à Léo|)old avec le cœur qu'il pos'tde déjj.
Cette pièce fourmille de charman:s détails; c'est a^ec Jeanne et Jeonnetun, le plus joli morceau sans contredit qui soit sorti delà plume de .M. Scribe, depuis son retour au VaudcvilL".
.^Ini' Dothe est charmante, pleine de grâce, de gentillesse el de sen- sibilité dans le rôle de .Madeleine.
.■\J. Alonldidicr a des gestes el des inflexions de voix qui sentent quelque peu la province.
Numa cl iM"' Désirée sont parfaits dans les rôles de Galucliel et de .leannetou.
Voilà ce que c'est (|ue le Z-rtHjiç/tfwe/. IM. Vermançay esl ambi- tieux, il joue à la bourse, dans l'espoir de devenir raiiideinenl million- naire. De son côté, Lucien, son fils, joue au lansquenet avec frénésie, de sorte qu'en tris peu de temps le père el le fds sont comp'étemeni ruinés, comme ou devait nidurellement s'y attendre. Oui, mais Horace, l'oncle de Julien, jouait comme son frère et son neveu, el c'est ce qui les sauve, car panant toujours contre Julien et jouant à la hausse tanuisque son Irére joua l à la baisse, d arrive nécessairement que tout ce qu'ils ont perdu, il 1 a gauné. Généreux, comme on ne l'est plus qu au ibéàire, Horace rend à son frère les deux cent mille franrs qui composaient toute sa fortune et prend sur son compte tout ce que Ju- lien a perdu sur parole. Toute celle belle histoire pour f.iire dire à Rébard que le lansqutnel est un jeu de ni.is, pui-que ce sont les plus bétcs qui y gagnent.
Il es. vrai (|ue c. ite fuis on peut dire avec juste raison : c'est l'er- reur de lieux hommes d'esprit.
Achard fail >up, orter la p éce.
Le rôle de \'erraançay est insipide; Delmas l'a rendu tel qu'on le lui avait donné. On peut le jouer aussi mal, mais c'est difCcile.
Quaiil aux dames, leurs rôles sont si insignilianls, qu'elles n'en pouvaient tirer aucun parti.
lie CanioëiiH et le Cuiiiisell de l^iHcipliiie.
El maintenant, 1res cher et redouté lecteur, il me reste à vous faire un aveu bien pénible. Vous vous demandez sans doute pourquoi je ne vous ai rien dit du Camoëim, dont tous les journaux se sont accor- des à reconnaître le mérite? Voici le vrai et déplorable motif de mon sileni c au sujel de cette | icce.
Vers le mois de lévrier dernier, le conseil de discipline de la garde nationale me fit l'honneur de ra'appeler à sa barre; je m'y rendis. Bienlôl mon nom esl appelé ; je m'approche avec ce senliinciit de res- pect mêlé d'admiration que doivent inspirer des hommes revêtus du caractère de juges, el je m'exprime epccs termes : ■- iMon icur le pré- sident, le respect aux lois étant une de mes nombreuses vertus, je me suis fait un devoir d'accourir à voire appel. » A ce préambule, le conseil fait entendre un murmure de salisfaciion; le capitaine- rapporteur as[iire eu souriant une légère prise de tabac, el le tam- bour-mailre pitfite de 1 émotion générale pour jeter un regard plein d'amour et de mélancolie sur une pipe admirablement culottée qui sort à moitié de sa poche. Le président seul conserve une imposante
dignité. « Monsieur, me dit-il (l'austère président), vous prétendez res; eclcr les lois, el vous avez dix-sept manqu 'inenis. » Uéaction su- bile dans l'esprit du conseil, mouvement d horreur, regards courrou- cés, murmure nullement approbateur. Le tambour jeul cotiservc son saiigfroid el laisse tomber un regard tendre cl doux sur le tuyau noir el lustré de sa pipe.
— Quelle excuse avez vous à faire valoir ? reprend le président.
— Monsieur le président, je suis en instance près le jury de révi- sion pour élre dispensé du service de la garde nationale, service au- quel s'oppose l'état de ma santé, el j'attends toujours la décision du jury.
— En attendant cette décision. Monsieur, vous deviez toujours monter votre garde.
— Je me permettrai de vous faire observer, Monsieur le président, que monter ma garde etaflirmer en même temps que ma santé s'op- posailàce que je la montasse, eût été par trop.... illogique.
— Ce ne sont pas là des raisons.
Le président hausse les épaules, tout le conseil l'imite comme un seul homme, sauf 1 impassible laiiibour, toujours sous l'empire de son idée fixe, el je suis condamné à trois jours.
Or, j'entrais dans mon cachot le jour même d« la première repré- sentation du ( amuèiif. Voilà, mon cher lecieur, pourquoi je ne puis vous en parler. El ce cachot, l'avouerai-je ! j'y suis encore par suite d'une seconde cond.imnaiion, et c'est delà que je vous adresse le compte-rendu de ce p luvre mois de mai.
Plaignez moi, mais pas trop, car j habile la cellule où ont passé Decamps et Daumier, Devéria el (lavarni, iNanleuil el Français, et Alfred D.dreiix, el Fréd. Béral, et laiit daiilies, qui tous, el Deviria surtout ont laissé sur les murs de magnifiques traces de leur passage. Croyez-moi, attirez-vous duuze heures de prison, et demandez à ha- biter le numéro 14. C. CttROtLT.
Le printemps ne parait se nionlrcr ijuc de la plus niiiuvai.<e grâce; la pluie, la grélc ont banni des jardins publics et du bois ce.< eli^^aiitei q le les derniers beaux jours d'avril y avaient réunes. Aussi cène .»era pas des modes de prliilcmpj que nous eiitrelicndroiis nos aini.ibles lectrices; .es cbapcaux de paille, les légères c.ipotes de crêpe sont r''ntrécs diuis le.^ cartons, et beau- coup de dames en sont revenues aux cha|ieau\ d'étolTe, en .'.Itcndant l'été qui, nous fespémns, ariivera au temps voulu quoique le printemps refuse , celte année, de lui servir d'introilueleur.
Tous les ateliers de nos niudi«les et couturières en ri'piitation sont occupés dans ce niomenl de la eonfcclion des loileltes ipii duiveiit ligmer au halcus- lumé que duiiiic le mois prochain la reine d'Aiigleteire et auquel d»it assis- ter m ijaine la duchesse de ^cnluurs. Le plus ^'ran I secret c.-l recuiniiiandâ sur la cunipo-ilion de ces loilelt's où de nombreuses rivalités sont engagées. Tout ce qu'il nous est permis de dire, c'est que loul ce que nous avons vu est ravissant, et soutiendra dignement la réputation artistique de notre pays, a laquelle nos belles vui^ines U'outre-mer paient gracieusement un large tribut.
Miilgré le temps déte.-lable qui ne nous quitte pas, les courses de Chantilly onl éie lirillantes. Plusieurs élégantes s'y faisaient remarquer par quelques nouvelles tonnes de chapeaux ; la forme arlé-ienne, la foi me auvergnate, s'y trouv ient reprc^sentees. Mais la plus charmante est sans contredit la forme Painéla, adoptée par no» maisons les plus en renom. La plus grande partie de ces chapeaux étalent garnis du flours ; les eh ipeaux de paille de riz sont abandonnés totalement.
La fol me des robes n'a pas changé depuis noire dernier numéro. Sur les robes légères on pose presque toujours liois volants .soit unis, soit festonnés ; sur les robes d'etolTe , les volants de cicpe découpes sont toujours en grande faveur.
Les pardessus d'été se propagent autant que le permet la saison. Il en esl en dentelle noire ou eu dent.'lle blanche; ils sont généralement doubles de florence rose, bleue ou lilas. Un les fait également .sans manches ou laissant de.^ ouverlures pour tes bras, lequclles sont bordées d'une dentelle froncée.
M. le coiiile de M un de nos lions à longue crinière et des plus élé- gants, portait aux courses un nouveau chapeau de forme gracieuse qui nous a paru devoir amener une révolution complète dans cette partie du costume de l'hon.nie qui laisse tant a désirer. <^e chapeau, d'une a|ip,irence beaucoup plus riche que la soie, esl fait d'un velours spécial, dit Veloars-tonlés, du nom «le son inventeur ; il olfrc , au soleil et a la lumière , les reflets les plus biillants. Nous croyons ce genre de chapeau appelé a un immense succès et à suecider iiidubitahicnient au chapeau ue soie. L'e.-t une de ces créations de notre industrie n.ilioiialc destinée a faire .e tour du monde. SI. 1 on lès de IVris. son invenleur, est déjà connu pour l'apprêt du caoulcboucqui a eu tant de succès pour la conléclion des chapeaux Ue soie. Kous reviendrons sur lî nouvel. e invciiliun que nous signalons aujourd'hui. N.
IMPRL-aERIE DB FRANÇOIS ET COMP., HIE Dt PETIT-CARUtM
LE PIONNIER,
^iDîlSEiai. bjllIïJgfflgl,
kUttriiâlJR-i if âit?!]^l!j(JBJi,
>^«îa*€^e
HISTOIRE D'l.\E T01»l>ArELLE.
ELLi qui aime véi'iUibleineiU à voyager se ^considère coiiiiueeiipartiede plaisirpar cela ' munie qu'il voil du pays, et alors il peut lui > arriver d'Otre aussi satisfait de retomber 'dans l'isolement que de rencontrer de la compagnie; c'est précisément cequejéproi!. Jvai lorsque tous mes Anglais furent partis de Catane. Ce qui augmentait ma résignation àsupporler la solitude, c'était 1 assurance d'avoir bientôt unFrar.çais aimablepour com- pagnon de voyage. Le comte de M..., attaché à 1 ambassade de Naples, honnue instruit et poêle, m'avait annoncé par une lettre qu'il viendrait me prendre pour aller avec moi jusqu'à Païenne. Pendant les trois jours ([ue j'avais encore à attendre, je m'abandonnai à cette paresse méridionale ([u"on respire avec l'air de ce beau pays, et dont l'exemple des Napolitains m'avait appris à goûter le charme. Je passerais donc sur cette lacune pour achever le récit démon excursion, si le hasard n'eût fait venir à ma connaissance uneliistoiro populaire que je vous Iraus- jnets telle qu'on me l'a racontée sur le lieu niiime de la scène.
Dans toute hi Sicile on se sert Jjeaucoup des ânes. On attache sa modeste monture dans la cour d'un palais uiagniiique, et on la reprend lorsqu'on a fini sa visite. Le matin, de beaux messieurs gantés de blanc s'arrêtent devant ini taie pour ÎJoire une limo- nade sans desceiulre de leur au '.On parcourt le Journal des Deux-Siciks, on s'informe des nouvelles, et l'on se disperse au trot du x'ertueux et simple animal sur leipiel notre Seigneur ne dédaigna pas de monter pour faire son entrée dans Jérusalem. Un usage général ne saurait paraître ridicule; c'est pourquoi j'avais fini par adopter, connue tout le monde, cette manière de circuler j>endant mon sc\jonr à Catane. Pour la somme de trente sous, j'tivais un grand àne, sobre et infatigable comme un Sici- lien. Il me portait toute la journée, et nous allions paisiblement eu bonne intelligence par les rues et les chemins, s;ins qu'il fut besoin, connue à Castellainare et à Sorrenle, des ces àuiers tou- jours pressés qui vous suivent en poussant tles cris sauvages, et qui tirent la pauvre bùle par la ([ueue pour la faire courir au galop.
Un jeune Sicilien avec qui j'avais voyagé sur le bateau à va- peur m'avait offert de me prés?nter à quelques personnes luina- bles de son pays. Il vint un matin me chercher, monté sur sou àne; je pris aussi le mien, et nous partîmes, ainsi équipés, pour»aller faire des visites de cérémonie. En passant sm- la place del'Eléphant, nous nous arrêtâmes pour regarderies dames qui sortaient de 1 église. EU -s étaient toutes enveloppées de des niantes noires dont j'ai déjà parlé, et qui donnent aux rues de
Catane l'apparence d'un cloître ou d'uufoyer de bal mas([ué, se- lon la dispositiond'esprit où l'on se trouve.
— Savez-vous, me dit mon compagnon, comment nous appe- lons les femmes qui portent ce grand voile noir'? Ou les nomme toppatelles. Ce mot vient de loppare, qui veut dire cacher, ou ilctopo, qui signifie soKn's: choisissez entre ces deux étymolo- gies celle que vous voudrez. Nos jeunes filles posséilent l'art ilc draper à leur avantage ce vêtement funèbre. Il ne faudrait pas se fier à leurs airs de nonnes, car elles ressemblent à l'Etna, qui som- meillejusqu'au jour où l'éruption éclate. Une fois qu'elles sor- tent de leur indolen':e, rien n'arrête leurs petites passions. Si vous étiez venu icien 1840, vous auriez vu la plus belle personne qui ait jamais porté le voile de soie noire. Celles-ci ne sont rien en comparaison. Hélas! la pauvre Agala, elle est perdue pour nous.
— Son histoire doit être intéressante, rèpondis-je. Contez-la moi, je vous prie. Allons au bord de lu mer; nous ferons nos vi- sites demain.
Mon compagnon rapprocha son àne du mieu. Xous sortîmes ensemble de la ville par Ifi rue du Corso, et le Sicilien commença en ces termes l'histoire <le la belle toppatelle.
J'ai connu Agata quand elle n'avait que quatre ans. Jamais il n'y eutdepetite fille aussiaimable. Ses yeux parlaient avant que son esjn-it fût développé, comme s'ils eussent deviné tout ce qu'ils auraient à exprimer un jour. Elle avait l'air de songer à qiieh [lie chose de sérieux qu'on ne savait pas et ([u'elle n'aurait pas pu dire elle-même. .Sa mère, c[ui était une franche Sarra- sine, luiavait transmis un sang brûlant comme la lave, et recou- vert d'une peau brune et veloutée comme le fruit rare et beau qu'on nomme le brugnon. La petite Agata n'était ni farouche ni caressante; lorsqu'on voulait l'embrasser, elle vous faisait une révérence et vous demandait la permission d'aller à ses affaires avec le ton d'une personne raisonnable. A douze ans , elle était grande et bonne à marier. Si vous l'eussiez vue marcher dans la rue en balançant sa longue taille, si du fond de son capuchon noir elle eût tourné sur vous ses yeux brillans surmoulés d'un frontjaune et frais comme la nélle du Japon, monsieur le Fran- çais, je vous assure cju'elle vous eût fait perdre la tête. Elle i)or- tait la mante noire avec une grâce qu'on ne connaît plus à Ca- tane, et, pour cette raison, nous l'appelions la belle Toppatelle. Dans #s premières aimées de jeunesse, elle avait je ne sais quelle fantaisie défaire la méchante etde maltraiter ses amoureux. Les garçons n'y prenaient pas garde, et continnaienlà rimer pour elle l)liis de mauvais versqu'il n'y a d'étoiles au firmament, car les ilrôles devinaient bien que, sous cette cendre froide, dormait un feu caché qui ne pouvait manquer de s'allumer tôt ou tard. Lorsqu'elle travaillait à l'aiguille auprès de son père, qui était tailleur, on inventait cent prétextes pour entrer dans la bouti- que; mais les jeunes gens les plus be.iux ouïes plus riches, et les étudians de l'université eux-mêmes , ne réussissaient pas à la distraire de sou ouvrage. Le soir, si elle entendait une guitare
JUILLET 1.
IS PIONNIER.
sous sa fi'iuHii', fllo éit'ij^iiait aussitôt sa luniu'ie et renonçait à respirer sur soui)alcon, «leiievir des stMx'uatles, ce ([ui est le plus grand sacrilke <|ue puisse faire une (>alanaise.
Cette indiffi'rence lui dura jusi|ii'à cpiin/e ans; c'est lel)elài;e pour les tilles de la Sicile, et celui oj la nature les mène souvent connue il luijilaît. En face de la maison du petit tailleur était lepalaisd'uuesiguora fort t'léganle,<|u'on eût apjielée wnelioniie si l'on ei\t coiuuice mot-là. lu soir d'éti', il y avait un l)al chez la siguora, et comme dans ce pays-ci le bon ton n'oblige per- soiuie d'arriver le dernier, les calèches connnenct^rent à entrer dans lacour du palais à vingt-troisheures, c'est àilire une heure avant le coucher du soleil, l'iietroupe de curieux s'tHail amassée devant la porte. Agala elle-même parut à sonbalcon jiourregar- der les toilettes des belles dames.
l'armi les cnriiMiv se trouvait un garçon de dix-huit ans qu'on appelait Zullino, .surnom (|ui dérive, je ne sais connuent , de A'incenzo, {^ur il n'y a rien d'arbitraire ni de capicieux comme nos dimimiiils. Zullino était un Sicilien de race normande. Il avait l'esprit gai, lecteur fier et les liras très robustes. Pour évi. ter l'affronl d'un refus, il n'avait jamais parlé plus tendrement à .\gata (|u'au\ autres jeunes filles, et se tenait pour dit qu'elle ne voulait pas d'amoureux. Eu regardant la fille dit tailleur, Zul- lino s'aperçut (ju'elle avait mis<les roses dans ses cheveux. ,— Dona Gatlina.lui dit-il, je saisbien pourquoi vousvouscou- rounez de fleurs.
— Eh .'pourquoi cela, don Zullino?
— Parce que vous seriez l»ien aise d'aller au bal avec toutes ces l)elles dames tiui vous jiiisseut devant le nez. Ne pouvant pas le faire, vousvous parez toute sjulc, etil y afèle dans volrecham- brctle.
— J'en conviens, tlon Zullino. Je n'ai jamais vu de bal, et j'iinagiue ([ue ce doit être une chose l)ien divertissante.
— Invilez-nmi doue à votre petite fêle. Votre mérc jouera du lainboin- de basrpie, Cl nous danserons ensemble une tarcvUelle à réveiUer les morts.
— Eh bien! je vous invite ; allez chercher vos castagnettes. Le tailleur ne s'oj)posa point au tlcsir de sa fille. 11 ferma sa
boutique; on mil de l'huile dans la lampe, doiitonalluma, jKmr cetielois,lesdeu\ mèches. Lamére fil rouiler le tundiouret sonner les grelots, tandis que le pérc frap])ait eu cadence avec nue clé surun poêlon. .\ii bruit de cette musicpie improvisée les deux jt'uiiesgens dansèrent avec une ardeur (jue vous autres, habitans du.N'ord, vousn(!])ortez pas dans leplaisir, mais (jue vous relroii.- vez, dit-on, les jours debalaille. Zullino bondissait à deux pieds lie terre, .\gala voltigeait comme un oiseau. Tanlot ils se poursui- vaient, taulùl ils se r.ipprochaient, les bras étendus, main contre maiu, et le pietl de l'un reculant ipiaiid le yiifd de l'aulre avan- çait. Les castagnettes maniiiaient la mesure. Zullino se déhan- chait à se rompre l'échiné, et .\gala, laléte eu arriére , faisait voler en l'air siui tablier. .\n bout d'une demi-heur,' , ils dan- saient i)lus vigoureusement (|iu' jamais, et les yeux de la toppa- telle lançaient des lueurs comme desépéesde combat. Lesjoyeux inslruiueris de musique finirent )iar tomber des mains de l'or- cheslre , et les danseurs s'aperçurent alors de la fatigue. Agata se jeta sur une chaise, et Zullino se coucha tout de sou long sur la l<d)le.
— .Seigneur, dit lajeune fille, après vous avoirdonné le bal, il faut vous offrir aussi le souper. Voici d'abord une nappe Manche, un bon morceau de pain, des amandes, une fiasque de vinrfe/ Grcco, et tout à l'heure je vous servirai une salade que je vais chercher au jardin.
— Signora, répondit le garçon, si vous cueillez la salade vous- même, et si vous versez le vin dans mon verre, le roi ue soupera pas si bien que moi.
On se mit à table et l'on mangea de bon apjiélil. Les jeunes gens, animés par le plaisir, jouèrent à cette guerre d'esprit qui a du |iiquant diuis notre dialecte, et où l'amour suit <(uel(|uefois la inalicedefori ))rès. Agata riait de ce rire (jui enivre les fillettes, et qui a donné lieu an proverbe :« nonchc ((ui ril veut un baiser.»
Zullino n'eut cependant pour toute faveur (ju'une rose portée liar sa danseuse, et Ion se sépara vers le carillon de minuit.
Ce n'était jias un grand seigneui(|ue le lion Zullino. Son ))ére, fort mauvais menuisier, n'avait pu faire de lui qu'un ouvrier [leu habile. Quelques baïocs péniblement gagnés à raboter des bancs et de méchans escabeaux les menaient tous deux à la fin de clia(|ue semaine; le bout de l'année se trouvait ainsi arrivé sansiiu'on pût dire comment. La pauvreté ayant toujours été leur fidèle associée, ils étaient habitués à sa compagnie, et ne se doutaient pas t{u'elle fût considérée ))ar certaines gons comme ini malheur. Le lendemain du bal improvisé, Zullino était à l'ouvrage dés le point dujour, et chantait eu taillant une plan- che. .\gata pass;i devant sa bouticjue en allant à la messe.
— \'ous chantez de bon cœur, lui dit-elle; on voit bieii ipie vousn'ave/. pas de soucis.
— Voila connue vous êtes, vous autres, jeunes filles, répondit le garçon; vous parlez de tout sans rien savoir. Api)renez q9e je chante |)our m'étourdir et ne pas songer à mes peines.
— Quelles jjeines avez- vous donc'
— J'ai de l'amour pour vous depuis hier, et comme vous ne voulez ))as qu'on vous aime, je tache de vous oublier. Demain, si je n'y ai pas réussi, je m'en irai à Lentini chez mon oncle le tonnelier.
— Le mauvais air régne à Lenlini; vous y gagnerez la fièvre.
— Mieux vaut la fièvre que d'aimer qui ne vous veut pas de bien. Je ))rétends mener ma tendresse pour vous tomme ceci, à coups de maillet.
Zullino frappa si fort sur ses planches, qu' Agata, effrayée, re- cula d'un pas; mais il se trouva que ce coup de maillet venait d'enfoncer l'amour dans le cœur de la Toppalelle.
— Vous êtes fou, dit-elle. Quand on aime une fille, on ne s'em- barrasse pas de tous ses discours; on lui déclare poliment ce que l'on éprouve, et on va la demander en mariage à ses parens tau- dis qu'elle est à la messe. .•
11 n'y avait plus à hésiter. Zullino courut chez le petit tailleur, et lui demanda la main de sa fille.
— fliais, dit le père, si je ledonue ma fille, comment la nour- riras-tu?
— En travaillant.
— Et si tu as des enfants ?
— Je les élèverai comme vous avez élevé votre fille.
— J'aurais préféré un gendre jjIus riche que toi ; cependant j'en parlerai à Agata, et nous verrons quelle sera son opinion.
Agata pensa fprmi mari jeune et laborieux n'a pas besoind'être riche, et qu'un morceau de iiain se mange avec plaisir en com- pagnie d'une personne ([u'on aime. Ces idées peuvent vous sem- bler étranges, monsieur le 1 rançais, avons ([ui venez d'un pays 011 ce sont les fortunes qui se marient plutôt ([ue les personnes, et où le beau mot iVintvrcts matériels a remplacé tous les senti- mens; mais il faut considérer que nous sommes sous le treiitc- sejjtiéme degré, dans la patrie deThéocrite et d'Archiméde, et parconséijuent bien éloignés des lumières. Le père ne trouva donc lias d objection à faire, quoiqu'il en eût grande envie; Zullino vint assidûment passer les soirées auprès de sa maîtresse, el on s'apprêtait à publier la nouvelle du mariage prochain, lors- ((u'iin petit incident dérangea les projets.
En face de la boiiii(iue du tailleur demeurait uu homme qui s'était enrichi dans lecommerce de soieries deCatane. Cet homme découvrit à quarante ans qu il lui fallait une femme pour mener sa maison. Uon Benedelto, c'est ainsi qu'on le nommait, mituu pantalon de nankin tout neuf, prit sa montre à breloques, et sortit de chez lui en manches de chemise, avec un chapeau de soie bien luisant à la façon de Paris. Dans celte toilette d'un négligé savamment mélangé de luxe, il vint poser ses deux coniles sur le bord de la fenêtre où travaillait le petit tailleur.
— Savez-vous, dit-il, ce que j'ai fait depuis dix ans ((uc je liens mon commerce'? Non, mon voisin, vous ne le savez pas. Regar- dez-moi un peu là, entre les deux yeux. Vous voyez un homme
qui a gagné plus de vingt mille , plus de trente mille écus , et
Z.Z: FIONNIEK.
(laviuilage. Cette aiuiée , je voulais avoir une niaisuii dans la luonlagiij pour la villégiature: j ai fouillé clans lu sacoche, et j'ai eu la maison. Demain, si je.voulais a\oir un dicval, je fouil- lerais à la sacoche, et je l'aurais. Ma cuisinière me fait le tliuer à midi: quatre plats , les pâtés , les légumes, Vhumide et les fruits; eh bien! quand je me sens de lapjiétil le soir, je vais à la locanda et je mange. Connneul appelez- vous unliomme qui vil de la sorte?
— .Te l'ajipelle un homme heureux, répondit le tailleur, et de plus un honnne riche.
— Cela n"csl pas mal répondre; je suis riche, eu effet. Pen- sez-vous que je le sois assez pour demander une fille en ma- riage?
— Aous pouvez demander la fille dun corroyeur, la fille du patron il mic speronara, celle du directeur des postes: enfin, toutes les filles que voudrez.
— Eh bien ! je vous demande la vôtre. Voyons un peu si vous me la refuserez.
- — Que le bon Dieu m'en garde ! je vous l'accorde tout de suite. Il y a bien Zullinoqui lui fait la cour avec ma permission; mais je dirai à ZuUino que vous m'avez favorisé tl'uue demande , et il comprendra i[u'il ne doit plus songer à ma fille.
Zullino ne comprit pas la chose aussi facilement ([ue le père se l'était imaginé. Il se plOiignil du maïupie île parole, et voulut au moins recevoir son congé de la bouche il.Vgata elle-même. Ou fit venir la jeune fille, et ou lui e\pli(iua ce ([ui arrivait.
— .^lon père, dit-elle, il serait indigue d'un galant honnne de retirer sa promesse pour quelques écus. \ous m'avez accordée à Zullino: je serai sa fenmie
— Tu ne seras pas sa femme, s'écria le père. Je défends à Zul- lino de remettre les pieds chez moi, et demain, si tu ne fais pas bon visage au seigneur Beuedelto, je te corrigerai avec une ba- guette. Vive Dieu! cela n'a pas encore ses dents de sagesse, et cela veut raisonner!
— Zullino, reprit la loppatelle, tu asentendu: je suis ta femme. Je te regarderais connue un indigne si tu renonçais à ma main. Retire-toi pour ne pas avoir de querelle avec mou péro, et compte sur ma parole. Notre mariage n'est quedifféré.
.\près le départ de l'amoureux , il y eut du vacarme dans la maison du tailleur. Le père cria sans savoir ce qn il disait. La mère cria et pleura ^our apaiser sou mari, .\gata prit sa que- nouille et fila paisiblement connue si tout ce bruit ue l'eût re- gardée en rien. Quand don Benedetlo arriva dans sa riche pa- rure, un boui[uel à la main, la jeune fille lui tourna le dos et monta majestueusement dans sa chambre, où elle s'enferma. Il fallut pourtant apprendre au prétemlu ([ue la toppatelle avait .disposé de son cœur.
— Je comprends, dit le marchand de soieries: elle est (îemi- foile pour ce Zullino ; mais je lui ferai un cadeau , et la raison lui reviendra,
• Il n'y a pas de gens plus passionnés que nous autres .Siciliens, et nous ne parlons jamais des passions. Elles nous entraînent si loin de notre et l de nature, que nous les considérons comme une maladie à laquefie ou donne le nom de demi-folie. Avec ce mot-là, on ne s'étoime plus de rien. Le jaloux qui tue sa femme, 1 amant cpii enlève sa maîtresse, sont des demi-fous. On les craint et on s'en écarte lorsqu'ils sont dangereux-, mais on les plaint, et, une fois que leur mal est passé, on.leur pardonne.
J'ai vu un jour Agata au bord de la mer demeurer assise pen- dant une heure , si parfaitement immobile que vous l'eussiez prise pour une statue. Des vieilles feunnes, qui l'avaient vue comme moi, s'en allèrent conseiler au père de prendre garde à sa fille, en disant que cette enfant était travaillée i)ar quelque demi-folie. Le père, trop brutal et trop borné pour user de mé- nagements, défendit à la iiauvre fille de sortir seule, et la me- naç.i de coups de bâton. Pesdant la nuit suivante , on entendit Agata marcher à grands pas dans sa chambre. Elle ouvrit sa fe-
nûlre et chanta une chanson sicilienne que tout le monde con- naît ici, et dont les paroles disent:
Ce que je voudrais te donner Comme un gage de mou amour '
Que tu pjjjs.'cs conserver. C'est le cœur qui e.'t dans mon seiu.
Zullino, ayant reconnu la voix de sa maltresse, fut bien vite sous le balcon. Il apporta une échelle qu'on y trouva le lende- main. Les deux oiseaux prirent leur volée pour Lentini, sans songer que la route est de vingt milles. Un Anglais qui allait à .Syracuse permit à la toppatelle de s'asseoir sur le nmlet aux bagages, et nos amoureux arrivèrent ainsi chop l'oncle de Zul- lino, qui les reçut à merveille.
La folie d'.Vgata ne l'enq^ùcha pas de sentir la nécessité de mettre son honneur en sûreté par un mariage. Lors([ue le curé de Lentini refusa d'unir ensemble deux jeunes geils qui ne pou- vaient satisfaire à aucune des formalités préalables , la fille du tailleur se trouva un peu déconcertée. Heureusement, ce curé était un homme bon et indulgent qui prit en compassion cette brebis égarée. Il lui conseilla de ne point demeurer sous le môme toit que son amant, et la recueillit chez lui, eu (iromet- tant de travailler à une réconciliation générale. .Xgata se plaisait beaucoup à Lentini. Elle tenait compagnie à Zullino, qui tra- vaillait avec ardeur à fabriquer des tonneaux pour la ven- dange prochaine. On parlait peu, on se regardait souvent , et l'on chantait des barcaroles à deux voix. Un l)eau jour, le petit tailleur, sur un avis du curé , partit de Catane et se présenta tout à coup devant sa fille.
— Ingrate! lui dit-il, te ne reviendrais donc jamais si je ue courais après loi?
La topiiatelle se rappela aussitôt qu'elle avait des parents. Elle se jeta dans les bras du tailleur, en sécriant:
— Eunnenez-moi, cher père; je ne veux plus vous (piitter. Ah! que je suis lieureuse de vous réS'oir et de retourner à la maison !
— Ce n'est pas tout, reprit le père; il faut encore renoncer à ce cotpiin de ravisseur.
— Hélas ! puisi|ue personne ne veut me marier au pauvre Zullino, je suis bien forcée de renoncer à lui; mais je ne serai jamais la fennue d un autre.
— C'est ce cjne nous verrons. IMonte sur ton âne, et partons. Agata courut embrasser son amant, revint caresser sou père,
puis elle sauta sur son âne et (irit la roule de Calane, où elle fit son entrée avant la nuit. Ainsi finit son premier accès de demi- folie; mais de même que le grand Don Quithoite de la Manche, elle av.ait encore de fort belles aventures à courir.
En me racontant l'histoire de la Toppatelle, le jeune Sicilien avait diri-é notre promenade vers l'Etna. .\ous quittions le bord de la mer pour emrer dans la mont gne. Nous traversions des vignes, des jardins d'orangers, la plupart ouverts à tout le monde, quelques-uns gardés par des bataillons carrés de cactus qui présentaient aux passans leursgrosses raiiuetles armées d'é- pines.
— Ce n'est pas sans dessein, me dit le Sicilien, que je vous ai conduit de ce côté. La seconde partie de notre histoire s'est pas- sée dans la montagne, et vous aurez ainsi le lieu de la scène sous les yeux L'Etna embrasse, comme vous le voyez, un rayon con- sidérable. En comptant Catane et Taormine, il contient 4I>(»,000 habitans, c'est-à-dire le ciuart delà population de la Sicile en- tière. Cela ne doit pas vous étonner. Cette montagne est très peuplée, tandis que le reste de notre pays, où il y aurait place pour six millions d'hommes, est dans une décadence qui approche du néant, mais qui cessera quelque jour. L'Etna se divise en trois parties : la région basse, où nous sommes, qui est très riche et très bien cultivée; la région du milieu, qu'on a|)pelle le Bosco, parce iju'elle est couverte de bois; et enfin le sounnel, cpii ajjpar- tienl au volc;ui, et dont la neige et le feu se disputent la posses- sion. Le Bosco est habité jiar c[uelques montagnards d'une force athlétique, à qui les convulsions de l'Etna ne font pas peur, et
SéZ £>XOIirNI£B..
(|iii rii'iil Idi'Siiuc le Icnaiii trciiihle sons leurs pii'ds. Aliii di- n'a- voir pas a réparer leurs maisons, ils dernienl snr te sol. On ne les voil «pi'an mois tro(lol)re, où I on les les pi ï| m lai ions se rennis- senl (lonr les listes de la vendan;;e. C'est nn hean moment cjne celui-là, et «pii mérite <|u'oii vienne exprès àClatane. ^'l)lls en jugerez par l'Iiistoire de la Toppalellequenons allons reiirendre. L'ne fuis de retour an loi^is paternel, Agiilft devint sage el do- cile comme nn agneau. Tout le monde se remit à l'aimer et à l'admirer, connnc si elle n'eût jamais donné de i)rise à la médi- sance. ZuUiiio ne mant|iia pas de venir rôiler sous les feuLMres do sa maîtresse. La première fois qu'elle l'aperçut, elle lui jeta nu regard de tristesse cl se mil à soupirer ; la seconde fois, elle ne sonitira plus, ella troisième, ses yeux demeurèrent si calmes, (pie le i)auvre amoureux y lui clairetnenl la ruine de ses espé- rances.
De son côté, don Beiiedetlo gagnait du terrain. Il sl» faisait raser chariue malin pour avoir le visage frais, et |iorlait une royale sans moustaches, ce ([ni lui allaita ravir. Son chapeau de soie brillait d'un lustre sans égal," et ia veste ronde en veloins vert lui rajeunissait la taille de jjlusieurs mois. Biais ce qui (it surtout soufder le l)on vent dans ses voiles, ce fut ini cadeau de boucles d'oreilles eu argent, valant deux j)iaslres, (|u'il offrit lui- même en se servant de jilirases très polios. 11 fallait voir cet hunuiie favorisé du ciel se promener les mains dans ses poches, disant à ceux (|u'il rencontrait: — Quand je me suis mis une chose dans la lèle, on peut la regarder connue faite el lermiuée, car j'aime les onlrci)rises difficiles.
Ce langage assuré jiénéirait les audilcurs d'un profond res- pect.
Sur ceseulrefaites, arrivèrent le mois d'octobre et les vendanges. Il y a tant de raisin mûr, que tout le monde est mis à contribu- tion pour le cueillir. Viinixel jeunes, paysans el citadins, courent à la monlagno, le jianier sous lebras et le couteau dans lapoche. Les topi>alellos font semblant daliavaillor, mais leur occupai ion est de manger du raisin en allendaiillos danses. Aussitôt (jnela dernière grappe est cueillie, et <|ne les cuves sont [)leines, ou se met en fêtes jMUir un mois entier. Clia((uc proiirièlairo donne à son tour un diner suivi d'un bal, Oiii l'on peut venir sans invita- lion, niches et pauvres, étrangers elgens du pays, sont. admis indisliuclement, el ce n'est pas en cérèiuonie , pour quehiuos heures, qu'on les reçoit, c'est pour un jour et une nuR, avec la cordiale liospilalité des anciens temps. L'ne bonne iiartie des convives ne savent |as le nom de l'amphitryon. Vous passez parla, vous entendez des rires, du bruit ondes violons; vous entrez el vous prenez place à table par ilroit de présence. On mange comme des héros <riloinère, et puis on saisit les' casta- gnettes et ou se tréiuonsse; ceux(|ui préfèrent se griser, chanter ou dormir, sont parfaitement libres. La vorlo jeunesse ne coii- nail (|uedeux ( hoses, danser el faire l'amour, et je vous assure qu'elle s'en acqnille bien. Pendant la première semaine , on se divertil modercmeul ; il y a de l'hèsilalion : à peine .si les vio- lons el le tand>ourin vont jusqu'à l'aurore. Les to)ipalelles fout encore les renchéri s; elles se proinènenl ensemble ))ar bandes compactes, et les garçons feignent déjouer entreeux; mais au bout de huit jours les Ijataillonssont entamés, les deux camps se conf(mdeiit, el c'est alors (jii'on babille et cpi'on rit à faire tremblerhi montagne. La lillelli' taciturne qui n'apasdil ([iialre niotsdans l'e.niiéc donnede l'exercice à soiigosier pourle temps perdu. Celle ()ui a fait la sourde-oreille aux ju'ojjos galans en écoute aulant (in'on lui en veut dire. La demi-folie s'en mêle, el qiKind les fêtes sont ruiies,il ne rentre pas dans la ville ùnseul cd'ur (pii nesoilau moins Irouldè, \ins une cervelle qui ne soit à l'envers. !M«sbieurs les étrangers jiaieut leur tribut comme les autres. Combien eu ai-je vu venir en spectateurs, le sourire sur les lèvres el le lorgnon sur l'œil, s'ass(>oir à table pour se moii- irer lions princes, et finir piir faire lejiied de grue dans les rues de Calane, son s le balcon de qncl(|uebrunetlc! l\y atem|)s pour tout, et la métiKtdcesl chose bonne. Ou change de domcstii[ucs à la .Sainl-Jean; les tenues des loyers sont fivés au '| mai , el
cejour-la r Italie el laSicileentière déménagent: mais dans l'Etna, an mois d'octobre, c'est l'échéance des amours. Les couples se forment au milieu des plaisirs, et ((uand soime la cloche de la Toussaint, les curés oui tie la besogne pour marier nos barbes rousses avec leurs amoureuses. Ce n'est pas (|ue tous ceux qui re- viennent des vendanges deux à deux s'en aillent droilà l'église. Si l'on trahie jusqu'à >'oël, atlieu les sacremens pour cette an- iiée-là. L'amour va vite , el ne mène pas toujours les filles où elles voudraient aller ; mais on est indulgent, el s'il arrive mal- heur à une danseuse, les bonnes gens secouent la tête en disant: Que voulez-vous ? c'est la vendange.
Don Henedelto, qui possédait un grand clos de vignes dans l'Klna, voulut en faire les honneurs à sa fiancée el à ses amis. Il s'en alla tlabord se divertir chez les voisins avec la famille d'Agala, et promit un dîner cydopèen pour la seconde semaine. Notre loppalelle bomla contre le])!aisir pendant huit jours. Elle ne dansait ((ue du bout des pieds el iienchail l oreille snr son épaule d'un air distrait, tandis tpie toutes les bouches se fen- daient à force de rire.
— Tant mieux! disaient les jeunes gens. Elle pouvait avoir un beau garçon à qui elle avait donné parole ; elle a voulu épou- ser un clos, une maison et un comptoir : elle y mourra d'ennui.
Cependant, lorsque le futur époux paya son tribut aux ven- dangeurs, il lit les choses en grand seigneur el ferma les bouches des mauvais plaisans à grands coups de quartiers de bœuf. Le luxe ajouta son prestige aux douceurs de la bonne chère. La salle à manger fut ornée de (leurs. La cuisine el la cave vomirenl une année de jilats et de bouteilles dont la tenue imposante éblouit tous les yeux. On était au milieu du repas, lorsqu'un convive nouveau entra dans la maison, son bonnet a la main, et fit un sailli au mailrc du logis. Celait don Zullino.
.*^eigneur Benedelto, dit-il, vous avez remporté la victoire; je ne vous en aime [tas davantage; mais avant de quitter la Sicile, je viens faire mes adieux à ceux (piiont en jadis de l'amitié pour moi. .Nous nous séparerons le verre en main. Uonnez-moi une place à votre table, el qu'on me verse à boire.
— Soyez le bienvenu, rèi)ondit l'amiihitryoïi; je conçois que vous ne devez pas ni'aiiner beaucoup. Lorsipie vous serez aussi riche <|uc moi, vous épouserez à votre tour une belle femme et vous pourrez donner à manger à vos amis. Je vous souhaite un heureux succès dans vos voyages.
— Et moi, si vous n'éliez jias num hcHc en cemomenl, je vous souhailcrais de ramasser un scorpion toutes les fois que vous laisserez tomber un de ces éciis dont vous êtes si fier. .M- lons,vous autres, emplissez mon verrî, cela vaudra mieux (pie de nous quereller.
Zullino, (|ui avait déjà latêle échauffée, se la mit en coinbus- liiin par ((uetques rasades des vins capiteux de l'Etna; mais comme les convives voulaient se divertir, ils ne firent pas grande attention à lui. Agala seule devint rêveuse pendant le repas. Eu sortant de table, on passa au Jardin, où les violons, qui avaient la patte bien graissée, firent un vacarme d'enfer. La masse des danseurs fui bienlôl serrée el embrouillée comme un écheveau de lit. Dans cet instant, la belle Agata vint aborder son ancien amoureux.
— Vous voulez iiartir, lui dit-elle; où irez-vousi'
— A Malle, prendre du service comme matelot ou comme soldat.
— Si c'est à cause de moi que vous faites ce coup de tôle, je vous supplie d'y renoncer.
— Tenez votre jiarole et soyez ma femme, ou bien je pars.
— li\\ !• comment puis-je être voire femme, si personne ne veut nous marier ?
— C'est-à-dire que vous désirez épouser ce vilain marchand, cl me forcer encore d'être témoin de vos noces ; mais demain, à celle heure... Regardez la merde ce C(>té ; vous verrez là-bas une voile (|ui me mènera bien loin de vous el jiour toujours. On dit qu'il y a du bruit aux IndeS"; J'irai me faire casser la tète au service du roi des Anglais, el vous pourrez dire avec fier.é
ZiB ViONNlER.
à VOS amisqu'im homme est miut pour vous. Neiiarloiis plus tic cela, et dansons ensemble pour la dernière fois.
Zullino saisit Agala "par la mille et lentralna dans le tourbil- lon, oi'i ils tlanscrcnl tous deux avec tant de giàcc el de gcnlil- 1( sse, qu'on ne les eût Jamais pris pour des amans an désespoir. Quand la laienielle fut aclievée, notre amoureux ]uessa la main de sa maîtresse infidèle, puis il cnfoiiea son bonnet sur ses yeux et sortit à grands pas. 11 èlait à peine dans la rue, qu'il s'enten- dit appeler. Une jeune fille entièrement voilée de sa mante noire vint lui prendre le bras, et une voix émue qu'il connaissait bien lui dit tout bas :
— Je n'y tiens plus ; emmenez-moi où vous voudrez.
La seconde évasion de la toppatelle ne troubla les fêtes de la vendange que pour le petit tailleur et son futur gendre. Les au- tres continuèrent à s'amuser.
— Voilà ce que c'est, disait-on, que/1'avoir voulu marier par force une jolie fille avec un être qu'elle n'aime pas.
Don Benedetto fit battre le pays par ses amis et ses serviteurs. Des brtciierons assurèrent avoir vu dans les lîois plusieurs cou- ples d'amoureux qui allaient dans toutes sortes de directions. En poursuivant Agata, on interrompit d'autres entretiens, et l'on remit dans leur chemin plusieurs toppalelles égarées; mais on ne trouva pas celle qu'on cherchait. Xos jeunes gens s'étaient enfoncés dans le plus épais du Bosco, et vivaient paisiblement chez des charbonniers. Ils y étaient depuis'trois jom's, oubliant l'univers entier, lorsque le hasard fit passer par là le vertueux ciH'éde Lentini, monté sur son âne et accompagné d'un guide.
— Mes enfans, leur dit-il, que faites-vous ici, loin de vospa- rens?On vous cherche et on vous plenre.
— Nous nous cachons, monsieur le curé.
— Cela est fort mal. Votre réputation en sera perdue, ma chère Agata.
— Ah! mon Dieu, s'écria la jeune fille, que vais-je devenir si ma réputation est perdue ?
— De plus, reprit le curé, vous vivez ici en état de péché mortel.
— Pour cela non, monsieur le curé, dit Agata, je n'ai rien fait de mal ; j'irai entendre la messe à Nicolosi dimanche prochain, et d'ailleurs, je vais profiter de votre i)assage ici pour me con- fesser à vous.
— Il faudrait, avant de recevoir l'absolution, commencer pSr vous repentir de vos fautes et les réparer. Vous voyez bien cette charbonnière d'où il sort une fumée si noire : si vous mouriez demain, x ous l>rùleriez dans un feu mille fois plus terrible, et pendant l'éternité.
— Hélas! sainte-Vierge! brûler pendant l'éternité! .le ne le veux pas, Zullino. Je dois me repentir et mériter l'absolution ; il fant i(ue ma réputation soit sauvée ainsi (jne mon ànie.
— Vous n'avez f(u'un seul moyen d'obtenir tout cela ensem- ble, dit le curé. Retournez à Calaue avec moi sur le champ. Rentrez chez votre jiére ; je vous donnerai un nouveau confes- seur qui vous dirigera bien et vous raccommodera avec le ciel, avec votre conscience, et peut-être aussi avec le monde. Et vous, jeune homme, allez à votre maison, et ne détournez plus cette enfant de ses devoirs. Vous mériteriez d'être excom- munié.
— Excommunié! pensa Zullino saisi d'effroi : je suis doue un monstre, moi qui ne croyais être qu'un amoureux bien à plaindre '?
— Monsieur le curé, dit Agata tout en pleurs, ne m'abandon- nez pas ; menez-moi au couvent si votis voulez. Partons bien vite. Adieu, cher Zullino; va, je penserai à toi: je prierai le bon Dieu tpi'il le rende encore plus heureux que je ne l'aurais pu faire en t'aimant.
Sans perdre ime minute, Agata partit avec le curé, dont elle écouta si attentivement les réprimandes pendant le chemin, ((u'elle arriva parfaitement convertie chez sou père. Celte réac- tion subite dans les idéi's de la toiipatelle mit fin au second ac-
cès de demi-folie. Il me reste àparlerdii troisième et dernier, (pii se termina plus tristement (lue les antres.
Depuis long-temps, la jiaix était signée entre le ciel et Agata par les soins diiu nouveau confesseur. Elle avait déjà été admise à communier, après une pénitence sévère. Cependant, ce n'était pas assez pour la tran:|uilUté de sa conscience. Le fou sombre de la charbonnière ne lui sortait i)as de l'imagination. Elle se re- couunandait atout le paradis, et particulièrement à sainte Agala-la-Vetera, sapatrone, dont les reliques ont sauvé Calane des fureurs de l'Etna. Pendant des heures entières , la toppatelle restait prosternée au pied de la chasse où dorment ces reliques, et ne sortait de la chapelle que par force. Le jour la surprenait en |)rières, le crucifix à la main, et les pages de VlmitaVion Se Jcsus-Clirist étaient trempées de ses larmes. Au bout d'un mois, elle priait ax'ec jilns de passion ({ne jamais , et voulait se couper les cheveux pour prendre fe voile.
Auprès de la maison du tailleiîr demeurait une bonne femme qui avait des filles mariées et une légion de petits enfans. Un jour, en revenant de l'église, Agala vil cette grand'mére cares- sée et lutinée par un bambin de jolie figuré , auquel elle sou- riait avec tendresse. A côté de la vieille était une jeune femme qui berçait un enfant à la mamelle , tout en faisant réciter le Pattr à une fille de six ans dont les yeux pétillaient d'intelli- gence et de vivacité. Par une fenêtre ouverte on apercevait la servante qui préparait le couvert pour cette nombreuse famille. Agata n'eut besoin que de jeter un regard sur ces gens heureux pour sentir un vide adVeux dans son àme.
— Voilà, «lit la grand'mére, une belle toppatelle (pii, à nioii âge, saura ce qu'il eu coûte de donner sa vie au ciel par dépit.
— Elle n'est pas encore doiniéç, min'uuira la fille du tailleur.
Dans la disposition d'esprit où elle était alors, Agala eût peut- être épousé don Benedetto lui-même, pour avoir le plus tôt i)Os- sible de jolis enfans à bercer. A force de confiance dans.son mé- rite, le marchand de soieries accouUimail les gens à tolérer une sottise dont il ne pouvait rien rabattre. Sa fiancée le voyait sou- vent el n'avait iiersonne à lui comparer, excepté par souvenir. L'envie de se marier colora de rose tout ce cjui avait d'abord choqué la toppatelle. Finalement on prit nu malin le chemin du Dôme, et, en quelques miimtes, le destin d'Agata se trouva lié pour la vie à celui d'un sposo feiicissimo. 11 fallait entendre don Benedetto tlire avec orgueil à ses amis :
— Vous savez bien, celle fille si intraitaljlo, qui me détestait, qui était amoureuse folle d'un autre, qui s'est enfuie deux fois avec son amant el qui a pensé se faire religieuse plutôt que de m épouser ? eli bien! lu x'oilà pourtant ma femme.
Tout alla le mieux du monde dans la maison de cet heureux mortel pendant douze heures entières. Agala parut enchantée de l'aiipartement, du mobilier el du jardin. Pour sa bienvenue, elle voulut que le patron donnai une gratification à ses commis. Elle fit bonne mine aux servantes el caressa le chien du logis ; mais, le lendemain des noces, la signora avait le visage sombre et ne voulait plus ouvrir la bouche, ou si elle répondait aux ques- tions de son mari, c'était comme au sortir d'un rêve et avec si peu d'à-propos qu'autant eût x-aln ne rien répondre du tout. A la suite d'une petite explication, Agata prit son grand courage ]iour avouer à don Benedetto ({u'elle était au désespoir de l'avoir épousé.
— C'est que veus ne m'aimez pas encore, dit le marchand de soieries. Un peu de patience, cela viendra.
Au bout de luiil jours, Agata l'aimait encore moins et ne pou- vait ])lns leregardereu face sans être cfévorée de regrets.
De son côté Zullino élail fort malheui-eux, et ne savait que faire pour se distraire de son chagrin. Un capitaine Xapolilain, le voyant plongé dans la mélancolie, lui consylla d'embrasser la carrière des armes. Il lui promit lépauletle d'argent pour l'anné.^ suivante, et lui montra dans l'avenir son ingrate maîtresse étonnée de son uniforme et de sa belle tenue, après cinq ans de campagnes glorieuses. Il parla des magnificences de la ville île Naples, nouvellemenl éclairée par une lumière sans huile ni nié-
I.E PIONNIER.
chcs; il appuya beaucoup sur la cousidéralion du peuple poul- ies uiiliiaires, et sur les délices de la musique du régimeul, (|ui jouall laiavaliiie de l'opéra en vogue. Ces rét ils nicrveilleuv, accompagnés des fimiées du vin, entrainérenl le j^anvrc Zidllno. Après (|neli|nes rasades, il posa sasignalnre sur un morceau de pai)i('r, en vertu de quoi on 1 exiiédia sur le continent aux troi- sièmes ))laces du bateau ))ostal. entre les volailles et les tlions salés. Le pauvre {^areon ne fut pas [ilns loi incorporé dans un régiment d'infanterie, li^'ré aux sergens inslructeins, et somnis à une d:sciplin.' inflexible, qn il comprit sa faute et pleura sa liberlé. Il s'en alla dicter mie lettre patliéliqne à lun des écri- vains publics delaplacc dii (".astello, pour demander à ses ou- cles de lui acheter nu remphiennl; mais il fallait deux ccnis piastres, et toute la famille n'eu possédait pas cin(|uanle.
Agala n'ignorait, pas le malheur dj son ancien ami. Le com- mis-voyageur de la maison avait rencontré Zullino à Naples. Soit par intér<M pour le sort de ce jeune honnne, soit (lour se donniT de l'importance, le commis assura que Zullino n'avait pas longtemps à vivre. Agala prit aussitôt sa chaîne d'or, ses pendans d'oreilles et ses bracelets, l'n bijoutier lui offrit du tout ensemble vingt-cinq piastres, et après cette expédition inlrnc- tuense elle rentra chez elle dans un état violent de chagrin et d'impatience. Don lienedetlo, la |>lnuie à la main, calculait ses bénéfices lors(|u'il vit entrer la siguora dans son bureau.
— Lst-il vrai, lui dit-elle, que vous soyez le plus riche inar- cluiiid de Calanc ?
— Qui pourrait en douter?
— A-(Hielle somme, je vous prie, semoule votre fortune'.'
— Je n'en sais trop rien; peut-être à soixante mille écus.
— Eh bien ! faites-moi le plaisir de me donner deux cents pi;!Slres.
— lîagatelle ! vous ue savez pas ce ((ue c'est que dcu\ cents [liastres. Il n'y a pas d'ajnslemeiit de femme qui coûte cela, si ce nesl la dentelle, el vous n'en avez ([ue faire.
— Ce n'est pas pour acheter de la dentelle. Donnez-moi ces deux cents piastres : vous me rendrez un véritable service.
— Par lîarclius : ne dirait-on pns que les piastres poussent comme les pois chiches, el (|u'il suffit de se baisser pour en prendre ! J'en ai quelques-unes, il est vrai, niaisje les ai gagnées par mon travail, et je ne les donne pas à poignées.
— Ainsi vous me refusez l'argent donlj'ai besoin? C'est donc pour cela que l'on m'a fait épouser un homme riche.
La siguora lanea au marchand de soieries un regard de mé- pris si accablant, (pie, malgré sa vanité, il sentit pour un ins- tant qu'il n'était au fond ([u'un pauvre sire, et de plus un pince- mailles. Taudis qu'il faisait d utiles ré/laxions sur ce sujet, Agata prit sa manie et soriit précipilamment de la maison.
Il y avait alors sur les côtes de la Sicile un embaucheiir turc qui venait pour séduire et acheter de belles filles, dont il faisait des esclaves en leur assurant qu'elles seraient libres dans un temps déterminé. C'était toujours le sérail délicieux d'un bey ou d un pacha qu'il offrait en ]>ersi)ective, el lorsqu'on arrivait suri autre rive de la I\lédilerranée, les filles enlevées étaient probablement vendues sur le marché aux esclaves. Ces spécn- laiions lucratives sont heureusement fort rares, à cause du con- tre-poids de la potence. Le hasard el fappàl du gain avaient amené ici un de ces séducteurs mystérieux; il déguisait sou tra- fic sous le litre de marchand d'amlire el de corail. La police avait les yeux sur lui, et les jeunes filles riaient à ses dépens lorsffu il traversait la ville avec ses bottes à I européenne, son carrik jaune et son turban; mais celles t|ui étaient belles el ])au- vres savaient que, sous si's habits délabrés, il portail une cein- ture garnie île pièces d'or. Agala courut impeiiiciisfmeiii jiis- <|u'au môle, o'i cel iToimne sepromenait sonveni pendaiii Icjour. En arrivant à lui, la loppalelle écarta briistpiemenl sa mante noire pour montrer sa taille.
— Siguora irOs belle, dit le turc dans son jargon.
— Voulez-vous de moi ?
— Siguora, mi pauvre négociante corail.
— Deux cents piastres el je pars avec vous.
— Grosse somme !
— Pas un carlin de moins.
— !Mi partir demain per Tunis.
— 0.1 est votre vaisseau ?
Le Turc étendit son bras vers les écneils où l'onvoyail passer entre les cônes île lave le boni d un i)etit mat.
— A ((uelle heure ? reprit Agala.
— IMilien de nuit.
— Je viendrai. Donnez-moi de l'argent.
— Signera, est contraire aux principes : si mi donner el vous lias venir ?
.Vgala gratifia le mécréant du regard terrible dont elle avait déjà honore son mari, mais le turc rusé devina mieux que don Beiiedelto ce que la loppalelle avait dans l'ilme.
— Signera, ilit-il, (lor^r une quelque chose sainte à son cou?
— Oui, ce chapelet est béni.
— Eh bien ! une petite serment là-dessus. — le jure sur ce chapelet et celle croix de revenir à minuit el de partir avec toi pour Tunis.
— Mi avoir jamais eu cette confiance pour nessune. Voici l'ar- gent tout subite. Siguora pas oublier de venir au bord de la mer, dans celte lave. Il n'y a qu'un seul sentier, pas d erreur.
— Ne crains rien, au bord de la mer, dans cette lave, à mi- nuit. Vite l'argent. "
Le turc compta les 200 piastres en sequins d'or, el la loppa- lelle disparut.
Il faut avoir essayé de pénétrer dans les champs de lave de l'Etna |iour bien comprendre ce que c'est. Le fleuve bouillant a conservé ses ondulations en se refroidissant ; on y peut à grand' peine faire quelques ])as hors des sentiers, eu grimpant comme une chèvre, ou eu sautant d un bloc sur l'autre; mais il serait impos- sible d'y marcher en droite ligne, et, si l'on veut suivre les petites vallées que forment entre elles les vagues de métal, on s'égare infailliblement au bout d'un? minute Si vous voulez retourner en arriére, vous ne .reconnaissez plus les iléfilés où vous avez passé ; si vous en choisissez d'autres , vous ne pouvez prévoir quelles seront leurs sinuosités, et, si vous lâchez de vousorienter, les quatre points cardinaux ne servent qu'avons faire voir clai- rement combien le labyrinthe est inextricable. En outre , il ne faut pas être sujet aux vertiges pour grimper dans ces déserts, car il se présente souvent dos trous où un faux pas vous ferait tomber. Les aspérités du métal exercent l'action dune râpe sur vos chaussures, el les met lent en charpie, si vous n'avez eu soin de les choisir épaisses el solides. Mais ce (|ui rendrait surtout dangereuse une excursion nocturne dans la lave qui borde le port de Catane, c'est la mer où celte lave descend, el la hau- teur des cônes qui se sont presséf s les uns contre les autres au moment de l'éruption, à cause de la iienle du terrain et de la lutte entre l'eau et le feu. Il n'y a dans ce champ de lave qu'un petit sentier, comme le Turc l'avait fait remarquer a Agala Ce sentier conduit au bord de la mer, après avoir traversé le désert dans toute sa largeur, quiesl d'un mille sicilien, c'est-à-dire un peu moins d'une demi-lieue. PendanI lejoiir, on reconnaît aisé- ment le passage de riiomme, dont les pas ont produit quelque chose de semblable à de la terre vè,2;èlale; mais pendant la nuit on s y égaierait facilement, pour peu qu'on manquai de prudence ou (ratteniion.
Vers mimiii, à 1 heure indiquée par le Turc, des jeunes gens qui jouaient à la porte du grand café virent passer une loppa- lelle enveloppée jusqu'aux yeux, el dont la manie flottante ne marquailphis la taille, comme àléglise ou à la promenade. L'un de ces jeunes gens, fia|)pé de I air mystérieux que irahissaientà la fois la toilette et la démarche, hiissa ses amis pour suivre cette Dame. Il la vil traverser la place du Dôme, passer sous les arbres qui bordent le port, franchir la planche qui sert de pont au ruis- seau des laveuses, et entrer dans le champ de lave. L'obscurité élaii profonde, et il était difficile de recoimaîlre le chemin. Le jeune homme s'arrêta de peur de s'égarer, et se mil à l'entrée
sV— ^-
X£ PIONNIER.
cin sentier, fiersuadé que la dame incouiino y reviendrait bien- tôt. An bout d'un quart d'iieure, il entendit plusieurs cris anx- (juels répondit une vois d'homme. Il lui send)la ensuite que pen- dant longtemps encore la voix d'homme avait seule appelé sans recevoir de réponse; mais la mer (|ui se brisait sur les écueils produisait des bruits si confus, qu'il ne put avoir aucune certitude.
Le lendemain la fuite d'Agata causa dans la ville tine sensa- tion que lerécitdu jeune homme augmenta encore. Onparcourut le champ de lave dans toutes les directions. Bien loin du sentier praticable, on trouva un soulier de fenune entièrement tléchiré. Plus loin était un bassin formé par la mer, et l'on en retira la niante noire de toppalelle qui flottait sur l'eau. On sonda ce bassin, qui n'était, pas très profond; mais on n'y^ découvrit point le corps, qui aurait dil pourtant s'y trouver. Les uns ont cru que le Turc avait laissé derrière lui ce^ indices d'une fausse catastrophe, afin de détourner les soupçons; les autres pleurè- rent Agata et portèrent son deuil. Les pécheurs de corail qui vont en Afrique affirment souvent à leur retour qu ils ont vu la belle Catanaise, couverte de pierreries, épouse légitime d'un chef bar- baresque puissamment riche. Ceux qui passent à minuit près du champ <Jf lave entendent distinctement la voix de la défunte toppatelle qui demande du Recours.
Zullino avait reçu à Naples les deux cents piastres désirées. Il acheta un remplaçant et revint dans son pays. Après avoir bien pleuré sa maîtresse, il épousa la fdle d'un muletier. Les bonnes femmes disent que sou infidélité lui a porté malheur, parcec[u'il a perdu son premier enfant et que sa femme a été défigurée par la petite vérole.
Quant au sposo felicisHmo, il continue à vendre des soieries et à se croire l'homme le plus fortuné et le plus important de la Sicile, c'est-à-dire de l'Europe entière.
PAUU DE MUSSET. [National).
m m^^^ m mâaiBiiiiâ.
; ne peut le contester, le théâtre est, en grande par- tie, un art de convention. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler 1 impression de surprise et de : déconvenue que l'on éprouve en assistant, pour la première fois, à une représentation d acleursétrangers. Le mouvement de la mise en scène , les costumes ,les gestes, le mode de déclamation, déconcertent et froissenlles idées r çues: ils paraissent de prime abord, sinon ridicules, du moins bizarres.
Telle fut l impression que j'éprouvai en me trouvant pour la première fois en présence d'un spectacle hollandais.
On donnait un mélodrame traduit du français, et f[ue j'avais vu représenter plusieurs fois à Paris. Cependant, j'hésitais à re- connaître cette pièce, jouée avec des décorations qui ne rappe- laient en rien celles que j'avais vues à la Gailé, et au milieu desquelles s'agitaient des acteurs vêtus d'oripeaux empreints d'un caractère étrange. J'étais tenté de rire de ce que mes voi- sins applaudissaient avec transport : ce qui les faisait jileurer me semblait burlesque, et les scènes que 1 auditoire néerlandais prenait au sérieux devenaient pour mol une excellente, et, par- tant, une bouffonne parodie.
Tandis t[ue je cherchais , par une analyse sérieuse , à me ren- dre compte de ce que j'éprouvais , un homme de quarante à C{uarante-clnq ans environ , au lieu d'analyser, je veux dire de gâter son plaisir, se livrait franchement aux émotions du mé- lodrame.
.Jamais je n'ai vu rire avec tant d'abanilon, ([uand le niais fai-
sait une plaisanterie! Jamais je n'ai vu sangloter à plus chau- des larmes, quand le tyran levait son poignard sur la victime échiveléc. Celle-ci s'agenouillait-elle pour élever vers les frises des yeux blancs ei de longs bras maigres, il semblait s'unir à la prière de l'Infortunée, pâlissait à la vue du traître, proférait des malédictions contre lui, et applaudissait à tout rompre quand une espèce de frontin noir, génie bienfaisant de l'intrigue, dé- nouait une des odieuses trames du misérable, et laissait aux per- sécutés de la pièce le temps de reprendre haleine et de se pré- parer à de nouvelles luttes.
Je finis par m'occuper beaucoup plus de mon voisin que de ce qui se passait sur la scène. Ce fanaticpic de mélodrames pou- vait, je vous l'ai dit, compter quarante :i f|uarante-cinq ans tout au plus. Cependant son front et ses joues se trouvaient de toutes parts sillonnés par des rides profondes , et il portait une perrucpie qui eut fait hausser les épaules aux moins habiles de nos coiffeurs parisiens. Jamais l'art des Dellgnon et des Bro- chant n'avait été plus indignement ]>rofanè ! Il fallait ((ue cet Indigne amas de clieveux eût été Iis?é dans la partie laplus sau- vage de la Frise. Le brave homme, du reste, n'attachait aucune importance à laisser voir qu'il portait une coiffure postiche: quand l'eau ruisselait sur son front. Il soulevait sans façon sa perruque, l'essuyait à l'aide d'un large mouchoir, et rei)laçalt ensuite tant bien que mal, droit ou de travers, sa comique che- velure. La même négligence se trahissait ou plutôt se montrait avec orgueil dans le reste de son costume. Il portait des habits trop larges, laissait librement sortir d'un pantalon sans sous- pleds une énorme botte qui se recroquevillait sur elle-même, comme un bas trop large: enfin il montrait, quand 11 applaudis- sait, deux mains petites, il est vrai, mais dont les ongles cou- ronnés de noir attestaient un profond mépris pour la lime et pour le Windsor.
Cependant , lorsque cette tête rejetait un peu en arriére sa perrucpie, et qu'elle n'était point crispée par les larmes de la compassion ou les convulsions du rire, un examen attentif ne tardait point à y faire découvrir de l Intelligence et même de l'Imagination. Ses yeux pétillaient de cette flamme Indicible qui caractérise les natures d élite : Gall eût épelé sur son front les caractères mystérieux qui appartiennent à l'esprit de saillie et aux facultés qui entraînent vers l'Idéal. Mon homme était un rêveur et un causeur.
Ce dernier penchant ne tarda point à se nianisfester pendant l'entracte ou plutôt pendant l'Intervalle qui sépara le mélo- drame d'un vaudeville (toujours traduit du frarîçals) qui devait terminer la représentation. Il se tourna vers mol, en fouillant de ses doigts le contenu de sa tabatière; rt, par un regard qui ne manquait pas de finesse. Il me soumit à un rapide examen qu'il résuma par un léger hochement de tête, comme pour dire:
— C'est un Français, ou plutôt, ce n'est qu'un Français.
Les étrangers regardent encore les Français comme des gens d'humeur légère, inconséquents et d'une aimable frivolité. Hé- las! Dieu sait pourtant s'il nous reste encore la moindre rcs- sendjlancc avec cette tradition juste ou fausse, accréditée par- toiU sur nos pères. Apparemment que mou voisin n'aimait pas les Français, car 11 se retourna de l'autre côté |)Our chercher avec qui lier conversation. H était flanqué à sa gauche d'un gros Anglais qui lui fit faire une grimace encore plus dédaigneuse que le hochement de tête provoqué par moi. Il ne fut pas plus heureux devant et derrière lui. Devant, se trouvaient les musi- ciens de l'orchestre; derrière, une grosse ÎNéerlandalse exhalant un parfum de hareng caqué, et que sou costume et les chaînes d'or qui serraient de leurs septuples tours son gras cou, at- testaient appartenir à la respectable classe des marchandes de poisson salé.
Faute de mieux , mon voisin revint à mol; il me regarda en- core une fois de la tête aux pieds, soupira, pétrit plus profon- dément "que jamais la poudre de sa tabatière , puis huma une large prise dont II barbouilla son visage , et qu 11 répandit sur son jabot. (Le digne homme portait un jabot.)
I.E PIONNIER.
— Vous (îles Français, iMonsienr? nie dit-il avog un accent étranger dans lequel je crus reconnaître nne origine néerlan- daise
— VoHS ('tes Hollandais, Monsieur? répondis-j(!.
Il sourit niallciensenient, nnpeu narquoisenienl, cl nie répli- qua avec nu sentinienl de supériorité.
— Non, IMonsicur, IVorwégien.
Il es! évident qu'il venait do reuii)orter sur moi, et dans notre première entrevue, un avantage incontestable, .l'accejjtai ma défaite de la meilleure grâce possible, et je rc'pondis en sou- riant : *
— .le suis Français.
Il usa de son avantage avec une généreuse modération, et se liàta d'ajouter, comme jionr temi)érer l'importance de sa vic- toire et de la sui)ériorité «pi'il avait obteime dans notre lutte de siq)positions nniluelles.
— .le suis iNorwégien, mais j'habite la Hollande depuis plu- sieurs années.
Vous le voyez, comme les maîtres tl'armes, n\nri avoir échangé clés bottes, nous nous faisions le salut des armes, el nous rengainions nos fleurets.
11 eut été de mauvais gortl à celui qui avait été touché d'en garder le moindre ressenlimenl: aussi ni'empressai-je de répon- ilre à ce brave honnne :
— Il parait que vous avez aussi habité la France, car vous parlez avec facilité ma langue maternelle.
Cet éloge parut le loucher; il ne chercha point à en contester la justesse, quoiqu'assurément il l'eût jm en conscience.
— Je n'ai jamais visité la France, dit-il en soupirant.
— Ma'isvous la visiterez bientôt, répliquai-je. Uolterdam et Paris sont séparés par une distance si courLe!
— .le n'ai qu'un désir, c'est de ne plus voyager, c'e^l de vivre paisible el obscur dans la vie calme que je me suis faite, non sans peine, me dit-il... Mais voici qu'on va lover le rideau el que les jnusiciens de l'orchestre accordent leurs instruments.
Eu achevant ces mots, il me présenta de nouveau sa tabatière et se replongea dans sa stalle.
Le mélodrame par lequel avait commencé le spectacle était \nie traduction du français. Le vaudeville avait la même origine, .le ne tardai |)oint à recomiaitre dans lespersoimages qui allaient et (|ui venaient sur le théâtre les scènes et l'intrigue d'une petite pièce jouée jiar Arnal,elqHi porte le titre d'/ïcwr et Malheur.
D'abord, je cherchai à traduire, à l'aide de mes souvenirs, les facéties el les quolibets qui faisaient rire aux (klats 1 auditoire néerlandais. Mais ma mémoire me fit bientôt défaut et mes yeux se reportèrent du théâtre sur mon voisin, afin de jouir du moins lie la gaîté dont il donnait tout à l'heure des preuves si evpansives. A mon grand étonuemenl, il ne riait pas; sa phy- sionomie mobile exprimait au contraire une tristesse profonde et une incpiiélude morne.
Des mots entrecoupés s'èchapiiaient involontairement de ses lèvres crispées ))ar un sentiment de colère; ses mains se ser- raient i)ar inie étreinte convulsive. \ la fin, une malédiction très énergique sortit do se.s lèvres, et il se leva l)rus((uemcnt pour quitter sa i)lace et sortirde la salle. L'amiitoire, je lai dit, riait aux éclats; il trouva mauvais ((u'un bruit inop|)ortun vint ainsi troid)ler sa joie. Sans comprendre ijue, l'homme |)arli, le silence renaîtrait, il se mil, avec l'esprit de despotisme el de brulalile parliculière aux masses, à crier et à faire ceulfois pins de bruit que le Norwégien, pour l'obliger à se rasseoir. Ce der- nier n'avait quiiu- sa place qu'à bout de patience el dans un paroxysme de colère. Ses exclamations et les interpellations de la foule n'èlaienl point de nature à le calmer. Il se tourna vers les tapageurs, leur fil un signe de di'fi et voulut continuer son cheuiin; mais de toutes parts on lui barra le passage , les cris recounnencèrent de plus belle el la grosso marchande de pois- sou abattit ses deux mains sur les (-paides du récalcitrant. Imi- rieux de celle brusque secousse, il se releva et repoussa vive- ment l'agressive poissarde; je crois même qu'il lui rendit un
coup de poing, en échange des deux qu'il en avflit reçus Le désordre devint alors plus violent que jamais; il .s'éleva de toutes )iaris un hurlo de rage contre celui qui avait battu inie feniuie, (|U(ii(|ue cette fennne eût commencé les hostilités et qu'elle fùl dix fois plus redoutable et plus robuste <iuc s<iuclié- tif adversaire, l'iie pluie d'écorces d'oranges, de pelures de pounnes, el ménu! de pièces tle monnaie, connnença à tomber sur monj)auvre voisin, ((ui se démenait avec une iiUrépidité de j>liis eu i)lus enragée. Cependant les marins des troisièmes loges désorlaieul leurs gradins poiu' faire invasion sur cet ennemi isol(', et les agents de police se dirigeafeut vers le pauvre diable, <pii se Irouvail le tort d'avoir seul raison contre tous.
Pour lui éviter d'être assommé parla foule ou emmené en prison, je^aisis le petit homme par le milieu du corps el je le jetai par-dt'ssus la balustrade dans l'orchestre des nuisiciens. ■Je sautai juinr le suivre au miliou des contre-basses et des vio- lons, el je parvins à l'enlrainer par unepeliteporle qui condui- sait sons le théâtre. Là, sans lui laisser le temps de respirer, je rajustai sa perruque, et, après avoir remis son drapeau sur sa léle et donné à ses vêtements un aspect moins désolé, je le pris par le bras et m'avançai au hasard. Bientôt, après nous être toutefois égarés c[uelques instants dans les machines du dessons, nous arrivâmes à une petite porte (jui nous conduisit dans une rue solitaire, opposée à la place sur hifiuelle s'élevait la façade principale du théâtre. Tout cela s'élait passé fort rapi- dement et sans laisser, pour ainsi dire, au Norwégien le temps de se reconnaître. Encore tout étourdi du saut un peu brusque t|ue je lui avais fait faire )iardessus la barrière de l'orchestre, 1;'S yeux éblouis par la brusque transition d'une salle vivement éclairée à un caveau noir et humide, il marchait prés de moi « en silence elcherchail à rassembler ses idées. Joignez à cela les émotions de la colère, et vous comprendrez la confusion de ses souvenirs et le trouble de toute sa personne. A la fin , il me re- garda à la clarté d'un réverbère, et, tout en rajustant sa perru- que, c|ui se penchait grotesquemeul sur son oreille gauche:
— Vous m'avi>z rendu un grand service. Monsieur, me dit-il.
— Je suis heureux d'ax'oir pu vous soustraire à une position désobligeante, répliquai-je en cherchant à atténuer mon bon office.
Et je le saluai pour m'élgigner. lime saisit par le bras.
— -Von pas, dit-il, non pas, Monsieur, les gens qui me portent bonheur ni' sont pas assez communs dans ma vie pour cpie je m'en sépare brustiuemenl et avec des chances de ne plus les revoir. Vous allez me faire l'honneur de sou])er avec moi.
— Vous m'excu.serez, répliquai-je, un peu froissé de cette invitation à brùle-pourpoint ; je ne soupe jamais.
— Avec un ])remier venu , n'est-ce pas, interrompit-il. Mon Dieu, Monsieur, on ne saurait regarder comme un élranger l'homme à qui l'on a sauvé la vie. Sans vous, ces brutes de Hollandais m'eussent assommécomme ils l'eussent fait d'un veau marin.
— Mais aussi, rèpli(iuai-je, y)ourf(uoine i)as attendre f|uelques instants encore avant de (|uiller la salle ; la pièce louchait à sa fin, el un peu de patience vous eût èvili' de subir la colère de ces iinialeurs passionnés de l'art dramatique , ([uc vous inter- rompiez dans leurs joinssances.
Le visage du Norwégien se rembrunit.
— Monsieur, dii-il, lout à l'heure vous trouviez inconvenant (jue je vous invitasse à souper sans avoir l'honneur de vous con- naître ; maintenant , voici que, sans me conuaîlre davantage, vous venez me demander sans façon devons dire un secret qui, peut-être, a pour moi la jilus grande inqiortance.
— J'ai tort, réplif(nai-je, et, pour vous le |irouver, j'accepte, eu expiation de ma faute, le souper que vous m'offrez.
- ("esl-a-dire que la curiosité l'emporte sur le décorum; 1res bien, conclut-il , moitié sérieusement, nmilié en badinant. Al- lons, il ne faut pas plus examiner les caiftes des actions humai- nes que le souper que nous allons faire. Si nous songions aux
différentes périodes par lescpielles ont passé les côtelettes que nous allons manger, le dégoût tuerait notre appétit: jouissons, n'analysons pas.
En achevant cette sentence j)hiIosopliique , il passa sou lu as sons le nieiu, et nous nous tlirigeànies vers un «les hôtels de la ville où mou aniphilryou couuuauda uu souper qui ne larda point à nous élre servi dans uu charniaut petit salou qui douii- nail le port .
. II.
T-a lune, dans son plein, détachait son disque d'or sur l'azur d'un ciel sans nuages, et permettait à liotre vue de s'arr.îter à titoite sur la mer, qui balauçail doucemenl ses vagues courtes et pressées; à gauche, nous apercevions la ville avec ses nioim- nients de différentes époques, ses canaux qui déroulaient leurs voies d'argent au milieu des maisons noires cl bizarrement ilé- coupées. Le bruit de la ville se taisait peu à peu et laissait en- tendre le murmure des flots et les plaintes <lu veut. Ou éprou- vait un hieu-étre indicible à se trouver abrité de la sorte dans nu délicieux petit salon, prés d'un bon feu et face à face avec un excellent souper. Mon nouvel ami semblait, du reste, peu préoccupé des beautés pittoresques que lui offraient Amsterdam et la mer. Il mangeait avec l'.appétit d'un homme à jeun, ou plutôt avec cette espèce de rage ([«'éprouve nu homme quand 11 s'assied à table , après des émotions encore mal effacées et cpii ont laissé à sou cœur des battements iuqiétueux. Cependant, cpiand il eut apaisé un peu cette faim fiévreuse, et qu'il eut bu deux ou trois verres de vin de Champagne, l'équilibre parut se rétablir complètement dans sou esprit, et le célèbre axiome de l'école de Salerne , Mens saiia in corpore saiio, se trouva con- firmé par une nouvelle et irrécusable preuve. La mauvaise hu- meur de cet homme s'évanouissait à mesure que les flacons se .vidaient. A la fin, il s'essuya les lèvres, se laissa doucement al- ler dans son fauteuil, et, s'y établissant , ou plutôt s'y blottis- sant avec une complaisance de sybarite:
— Voici, dit-il, une bonne soirée, profilons-en.
— Oui, répondis-je en citant une vieille ballade hollandaise dont nn de mes amis m'avait chanté le refrain quelques jours auparavant :
A|ni's la veille, le sommeil. Après la faim , le souper. Avec le trav.TÏ! , le repos. • Après l'altenle, le vendez-vous.
Après la guerre , la pai.v. Après le so(ifllel de Jane , son baiser.
Il mêla sa voix à la mienne pour chanter ce couplet , el ap- prouva du geste et thi regard ma citation.
— l'u instant, lui dis-je, la chanson n'est poiut finie.
Il me regarda de l'air stupéfait d'un honnne dont le cerveau commence à s'envelopper des vapeurs de l'ébriété. Après la pOclie, le poisson. Api es l'absence, le