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HARVARD MEDICAL LIBRARV
IN THE
Francis A.Countway Library of Medicine
BOSTON
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LES
FARFADETS.
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PROPRIÉTÉ DE L'AUTEUR.
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in 2010 with funding from
Open Knowledge Gommons and Harvard Médical School
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LES
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• TOUS LES DEMONS
NE SONT PAS DE L'AUTRE MONDE.
PAR At.-ViNC.-CH. BERBIGUIER,
DE TF.aKE~KEUVJ2 DU TUYM.
Jésus-Chrisi fui envoyé sur la terre par Dieu le père , afin de laver le genre humain de ses péchés; j'ai lieu de croire que je siiisdestiaé à détruire les enuemis du Très-Haut.
!©ÎVHE DE HDIX SUPERBES DESSINS LITHOGRAPHÏESc
TOME TROISIEME.
A PARIS,
^, r L'AUTEUR , rue Guénégaud , n°. a4 ;
\ P. GUEFFIER, Imprimeur, même rue, n°. 3ij
Et chez tous les Marchands de nouveautés des quatre parties du Monde.
1821»
LES
FARFADETS ,
OU
TOUS LES DEMONS
NE SONT PAS DE L'AUTRE MONDE.
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CHAPITRE PREMIER.
Introduction au troisième volume. Un mot sur les Farjadets de la Bretagne,
J'avais eu en vue , dans ma première Disser- tation , placée à la tête de mon premier volume^ de donner à mon argument une étendue et un développement d'une plus grande importance. Je voulais rassembler les ditférentes opinions des peuples qui habitent aujourd'hui le sol de la France , et démontrer que le plus grand nombre de mesconcitoyens pense encore comme moi ; j'y aurais ajouté les témoignages authen- tiques des peuples de l'Europe , et mon Dis- cours préliminaire eût été un recueil complet d'autorités irréfragables 3 mais le temps et les
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frais considérables d'une pareille entreprise m'en ont détourné. Je laisse à des âmes plus zélées le soin de courir cette carrière et d'imiter mon travail.
Pour moi, je me charge de leur donner quel- ques matériaux et de contribuer de mes re- cherches à leur louable entreprise.
Je joins ici, pour premier morceau,, une note communiquée par M. Margeot de la VU- lemeneue,6UT les croyances de la Bretagne, son pajsnatal.
{T'radUion ; usages de la Bretagne^ notes de
M. Margeot de F'illemeneue.
"II existe en Bretagne j parmi les habitans des campagnes , une tradition ; ils, sont persuadés que l'on voit des petits hommes hauts de trois pieds , qu'ils appellent gorics , et qui se tien- nent auprès des marais, où souvent l'on voit briller une flamme que Von Bi^^eWe feu-follet. Le voyageur^trompé par cette espèce de lumière, est aussitôt attaqué par ces petits hommes nommés démons ou. farfadets , (\m, semblables à ces oiseaux qui ne peuvent supporter l'ëclat du soleil, ne s'offrent aux voyageurs qu'au milieu des ombres; c'est là que les génies des ténèbres ont coutume de se tenir; c'est là qu'ils
7 se précipitent sur ceux qui se sont égarés. Mal* heur à eux , car ils sont sûrs Je souffrir les plus cruels tourraens: cependant il leur arrive quel- quefois de les faire danser avec eux, ensuite de les renvoyer sans leur faire du mal -, mais cela est très-rare. C'est sur -tout auprès des mo- numens élevés par nos aïeux les Gaulois, en l'honneur de leurs divinités, qu'ils ont coutume de faire leur demeure, et même de danser au- tour de ces pierres que Cicéron appelle mirificœ moles ( masses merveilleuses ). Ils se cachent sous celles qui étaient autrefois consacrées par les Druides , qui faisaient couler le sang de& victimes humaines pour apaiser la colère de leurs dieux sanguinaires. Celles qui servaient aux sacrifices présentaient la figure d'une ta» blequi était élevée sur quatre «énormes blocs de pierre , et qui formait un carré, mais son- vent très-inégal. La grandeur de ces tables était différente ; souvent elle était de huit pieds de long sur quatre de large ^ et Ton y voyait des petits trous carrés qui servaient à écouler le sang des victimes offertes en sacrifice.
Dans presque toute la Basse-Bretagne, lor^?- que l'on porte un enfant ou efant au baptême , on lui met du pain noir au coi pour en éloi- gner les sorts qu'on voudrait lui jeter. Il j a encore une autre croyance assez reHiarq^uabie z-
une femme ne souffre point qu'on passe son enfant pardessousles tables, de crainte que dans ce passage uu mauvais vent ( strobinolé , en breton ) ne vienne le frapper j dans ce cas , il ne pourrait guérir de la vie. Ils sont persuadés aussi que deux corbeaux président à chaque maison , et qu'ils annoncent la vie ou la mort. Jamais dans le canton de Lesneven on ne balaie une maison la nuit : on prétend que c'est en éloigner le bonlieur ; que les trépassés s'y promènent, et que le mouvement du balai les blesse et les écarte. Ils appellent cet usage qui est défendu, a Scubuan anaounÇ le balai- ment des morts ). »
Cette note est d'autant plus précieuse qu'elle nous apprend une tradition d'un peuple qui s'est toujours Conservé sans mélange, encore neuf, même après dix-liuit siècles, habitant lin pajs qui fut toujours le berceau du patrio- tisme , et où les crojances se livrent de père en fils comme un dépôt héréditaire. Simples et fiers ;, les Bretons ignorent les vaines sub- tilités , que d'autres appellent la science ; ils voient et ils croient ; ils entendent et ils con- çoivent ; un éclat de rire n'est pas pour eux une preuve, ni un bon mot une réfutation. Foulant Cantique sol des vieux Francs , ce sol encore vierge^jrien ne s'est mêlé à leur croyance^
9 et la nature semble se dévoiler plus clairement à leurs regards désintéressés. Tel est le peuple que je prends à témoin de ma foi, non pas que jen'aie que son seul témoignage pourmoi(toutes les roches et les coteaux de la France parlent à chaque instant en ma faveur ) ; mais parce que ce témoignage m'est offert par une personne digne de l'estime de Thomme instruit et de l'honnête homme. Je prends ici occasion de lui présenter toute l'expression de ma recon^ naissance et de mon attachement.
Comme l'incrédulité réelle ou factice est inépuisable, je le prie, dane le cas oîi d'autres notions tomberaient sous sa plume , de me les communiquer, pour leur assigner une place honorable dans mes Mémoires.
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CHAPITP^E IL
Enûore un mot sur la succession de mon oncle. Les hommes de loi sont de terribles gens.
Je donnerai dans mes Pièces justificatives toute la correspondance relative à la succession de feu M. Berbiguîer , mon oncle ; elle fera connaître toutes les peines que je me suis
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données pour activer la fin d'une liquidation que je sollicitais, moins pour moi que pour la masse générale de mes cohéritiers. Je vais , par anticipation , faire lire à mes lecteurs la lettre que j'ai écrite aux liommes de loi , sous la date du i3 avril 1830. Je la fais connaître par anti- cipation , parce qu'elle est du plus grand in- térêt, et qu'elle donne la mesure du farfadé- risme des hommes noirs. La voici :
j4 mm. les Avocats y J voués et JVolaires,^ membres des assemblées relatives à Ta fj aire de défunt Berbiguier.
Messieurs,
« Forcé depuis huit ans d'habiter Paris dans î'espoir de voir finir , au premier jour , un procès long et ruineux , qu'il me soit permis de Vous faire entendre quelques plaintes , et d'in- terpréter par elles lessentimens de plusieurs de mes cohéritiers encore plus malheureux que moi.
» Qu'il me soit permis de vous rappeler que notre transaction a eu lieu, il y a déjà quatre ans ; que la taxation des frais a été fixée ii y a six mois j et de vous supplier d'avoir égard à CCS deux justes œolifs de plaintes.
Il
K Prenez garde , Messieurs ; je suis bien loin de vous soupçonner , moi , aucune intention coupable ; mais tous mes cobéritiers , peut-être^ ne seront pas aussi justes et aussi patiens. Prenez garde , Messieurs , six mois se sont écoulés de- puis la taxation des frais , et c'est dans cet in- tervalle que les pièces semblent pleuvoir de tous côtés, que les asseuiblées se multiplient , que le même quart-d'beure les voit commencer et finir. En conscience , Messieurs, dites-moi quelle interprétation voulez-vous que donne a une telle conduite l'impatience de mes pau- vres cobéritiers ou légataires. ~^
» Vous nous excuserez, je pense, car le dé- sespoir est comme l'injustice , il ne garde plus de mesure et n'a point de bornes.
» Je me crois donc obligé , par votre négli- gence , d'adresser , au nom de tons , une plainte à la Chambre des notaires. Réussirons-nous ^ ne réussirons-nous pas ? Peu nous importe , ce ne sera pas notre faute.
» Je vous prie. Messieurs, de me faire ré- ponse le plus tôt possible.
5) Agréez l'assiixance de ma considération dis-
tinguée.
B. »
J'ai reçu la réponse suivante , en date du lendemain, i4 avril.
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J M, Berbiguier, Monsieur,
« J'ai étécliargépar mes confrères et M. Y..^ de répondre à la lettre que vous nous avez adressée hier. Vous demandez une prompte réponse , et vous voyez que rtous ne vous fai- sons pas attendre.
» Nous reconnaissons tous le puissant intérêt que vous avez à voir terminer la liquidation de la succession Berbiguier. Nous désirons même ,, autant que qui que ce soit, de voir arriver cette lin, parce que cette affaire dure depuis trop long-temps. Mais permettez-moi de vous dire qu'il j a de l'injustice à mettre sur notre compte tous ces retards. Vous savez combien de diffi- cultés ont été élevées depuis la transaction , soit de la part de la veuve Berbiguier , soit de la part de l^^xécuteur testamentaire. D'un autre côté , des cliangemens de qualité par le décès de quelques héritiers , les délais indispensables pour les communications avec ceux qui habitent loin de nous; toutes ces circonstances ont amené les délais trop longs qui ont retardé la clôture des opérations. Depuis que les frais ont été taxés nous nous réunissons tous les huit jours , non pas pendant un quart-d'heure , comme vousle
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pensée , mais pendant des séances de trois heures , c'est-à-dire , depuis sept jusqu'à dix; et hier au soir nous ne nous sommes séparés qu'après de onze heures. Ces conférences, que vous paraissez soupçonner de motifs peu hon- nêtes j sont indispensables pour terminer l'af- faire. Ce n'est pas pour augmenter les hono- raires ; car, que l'affaire dure un an de plus ou un an de moins , ils n'en seront pas plus con- sidérables.
«Nous devons nous réunir jeudi prochain pour prendre connaissance de la dernière partie du travail de M. Y..., et nous avons l'espoir de terminer avant la fin du mois, ou tout au plus tard vers le i5 mai , pourvu que la veuve ne nous fasse pas de nouvelles difficultés j ce que nous ne pensons pas , mais que nous ne pou- vons pas prévoir.
» Ainsi , Monsieur, veuillez expliquer à vos cohéritiers toutes les causes qui ont amené tous ces retards. Dites-leur que nous avons l'espé- rance de finir avant peu ; mais dites-leur sur- tout que nous nous occupons sans relâche de l'opération , et qu'il ne tient pas à nous de l'avancer davantage,
» Agréez^ Monsieur, l'assurance de la parfait* considération avec laquelle , etc.
Si§né L, j avoué, »
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Le voilà donc connu ce secret plein d horreur! Voilà la preuve bien acquise que presque tous les hommes de loi , comme presque tous les médecins , sont des farfadets.
J'ai poussé nos liquidateurs dans leurs der- niers retranchemens ; ma lettre a produit l'effet que j'en attendais; les ennemis des farfadets sont maintenant convaincus que les agens de Fenfer ont fait traîner pendant près de neuf ans la liquidation d'une succession dont les hommes noirs ont eu une bonne part.
La lettre que je leur ai écrite était honnête , je ne m'écarte jamais de la route que je me suis tracée. La réponse était aussi très-anodine, les farfadets ont l'art de se bien déguiser; ils nous caressent souvent pour mieux nous en- traîner avec eux.
Voyez comme la réponse qu'on m'a faite est d'un stjle recherché : les farfadets n'ont rien de naturel, les hommes noirs ne comptent pas même comme les autres habitans de la terre , ils ont un Barème à eux. Dans le leur, un et un font trois , trois et trois font dix-huit ^ dix- huit et dix-huit font cent. C'est ainsi qu'on peut donner une explication à tout ce qui s'ap*- pelle parcelle dans les études des farfadet;s à grandes manches.
Mais ce n'est rien que tout cela , mes chers
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lecteurs , vous aurez , au nombre de mes Pièces justificatives, l'état général des dépens ex- posés pour parvenir à la liquidation de la succession de mon oncle. Vous serez épouvantés lorsque vous en apercevrez l'addition.
J'en ai assez dit pour le moment contre les hommes noirs. Quelques-uns de mes amis pré- tendent même que j'ai été trop loin, attendu que la vengeance des avocats et des procureurs est toujours terrible. Et que me feront-ils de plus ? Est-ce qu'ils ne m'ont pas assez persé- cuté en leur qualité de farfadets ? Oseront-ils se dépouiller de leur invisibilité pour se mon- trer à découvert à mes yeux ? Je les attends; qu'ils me fassent mettre en prison. Jésus-Christ y a bien été enfermé par les farfadets de son temps , pourquoi n'ambitionnerais - je pas d'être traité comme le fut le Rédempteur des hommes ?
CHAPITRE III.
Nouveaux détails sur les opérations diaboliques des Farfadets»
Je suis forcé de revenir encore , pour le bien public , à mes révélations sur le pouvoir que
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les farfadets ont reçu deBekébuth, leur prince, chef du gouvernement diabolique. Ils agissent, comme je l'ai déjà dit , dans toutes les régions de notre globe terrestre , pour exécuter les ordres criminels qu'ils reçoivent de cet usur- pateur , qui croit pouvoir s'arroger une partie des droits de la divinité.
Mais avant d'entrer de nouveau dans la lice que je me suis ouverte , je crois devoir adresser quelques mots à ceux de mes lecteurs qui louent mon courage , et qui devraient se faire un devoir de partager ma victoire. Vous de- vriez, leur dis-je , par amour pour votre pays et son gouvernement, l'éclairer sur les choses qui peuvent tourner au détriment de vos familles, en ne travaillant que pour leur avan- tage ; prévenez par là les maux cruels qui vont arriver, et les suites funestes qui feraient iné- vitablement gémir vos enfans. Jugez de l'avan- tage que vous vous procurerez , si vous n'em- ployez vos peines et vos soins que pour le bonheur de l'humanité. Sans cela vous serez maudits , détestés par vos concitoyens, en raison , des victimes que vous aurez laissé sacrifier aux fureurs infernales. Préférez-vous être méprisés, bannis , chassés, plutôt que d'être aimés et res- pectés de tous les honnêtes gens , qui , comme " moij voudraient vous faire partager leur gloire?
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Voyez nos ennemis les farfadets^ ils sont tous réunis contre nous j vojez-les s'introduire dans vos appartemens pour séduire vos femmes et vos filles;
Voyez-les ouvrir vos bureaux pour pénétrer dans vos secrets ]
Vojez-les entraîner vos fils et vos commen- saux dans leurs afFreux repaires ;
Entendez-îes chanter les louanges du grand Beizébutli et les vertus de Rhotomago.
Ils nient la puissance de Dieu , et ils don- nent pour preuve de leur dénégation leur im- punité momentanée; iîsrécusent le témoignage des honnêtes gens , et ils sont prêts à faire de fausses dépositions contre l'innocence.
Voyez-les se groupper auprès de Cette femme impudique , et fuir cette jeune beauté ver* tueuse qui leur cache ses attraits par le moyen d'un voile protecteur.
Jetez un regard sur tous les lieux publics, vous les verrez partout ou il s'agit de faire du mal , et fuir les lieux oîi les hommes vertueux se rassemblent.
Ecoutez leurs discours pernicieux; ils prê- chent la désobéissance aux lois , l'insubordina- tion , l'inceste , l'adultère et le parricide.
Entrez dans leurs appartemens , ils sont ta- pissés de gravures et de tableaux obscènes j
ni. 2
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l'image de notre Rédempteur y est vemphbée par une Vénus impudique ; les nudités les plus voluptueuses y tiennent la place de leurs paî- trons ou de leurs patronnes. Que dis-je de leurs patrons et de leurs patronnes? ils n'en ont plus : en faisant pacte avec le démon ils ont renoncé à FefFefc de l'eau purifiante de leur baptême , ils ont renoncé à la consolation d'être dirigés par le saint ou la sainte auxquels ils avaient été voués quand ils furent présentés sur les fonts baptismaux.
CHAPITRE lY: ..
ï)epuïs neuf ans que je suis à Paris , toutes mes démarches ont un but utile. J'y laisserai, en partant , d'utiles leçons^
Voila près de dix ans que mes affaires me , retiennent à Paris. Sous différens prétextes Mes- sieurs les hommes de loi me renvoyaient de mois en mois, et finissaient toujours par ne rien terminer. Sûrement qu'ils attendaient que Dieu me retirât de ce monde pervers, afin de, s'ac- quitter plus facilement avec moi.
Pendant mon séjour dans la capitale j'ai toujours été à raênae de iiaire des connaissance^
î9 avec lesquelles )*ai eu le jjlaisir de causer de bien des choses , tant morales que physiques j, tant célestes que terrestres.
Quand on me parle des productions de la campagne aux environs de Paris , et qu'on me demande comment je trouve les fruits, les lésu- mes, les végétaux, etc. , je réponds que je ne les ferai jamais renchérir , tant je les trouve peu. savoureux. — ■ Quoi ! vous ne trouvez pas nos cerises bonnes? nos poires, nos pêclips , nos raisins, ne sont-ils pas excelîens ? — Ah ! mon Dieu, on ne vend rien de naturel à Paris. Les Jf^ruits n'ont 3 comparativement avec ceux de mon pays , qu'une apparence très-mesquine , et c'est encore là leur moindre défaut j car ;, du reste , ils ne sentent rien et n'ont aucune saveur. Les autres productions sont d^ même. Et comment voulezi-vous que j'aime quelque chose dans un pays oîi tout se dénature jusques à la fleur printannière? — Mais, est -il biea possible que les fruits de la Provence soient à tel point savoureux, que vous ne puissiez souf- frir aucuns de ceux de nos contrées? — Assu- rément , car si vous les voyiez , vous ne pour- riez plus soufifrir les vôtres ; et si vous en goûtiez , ce serait pis encore , vous ne pourriez plus en approcher d'autres de votre bouche. — Mais, cette grande différence dains la bonté
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de vos IruiLs , ne proviendrait-elle pas de lu température de votre climat toujoiirs chaud qui est chez vous h. quatre degrés de plus qu'ici t
— 11 est vrai que cela doit y contribuer beau- coup ; mais ce qui contrarie bien mieux la ma- turité de vos fruits j c'est la méchanceté des farfadets qui , par leurs infâmes travaux , en- lèvent aux fruits de la campagne le goût , la beauté et l'éclat que le soleil , qui est encore assez fort ici , pourrait leur donner , puisque vous n'êtes que sous le quarante-huitième degré cinquante minutes de latitude septentrionale.
— Comment, Monsieur , il se pourrait que des êtres malfaisans , et qui nous sont encore in- connus , fussent les principales causes des pri- vations que nous éprouvons ? Avant de vous itVoir entendu , notre ignorance nous faisait attribuer tout cela h. l'intempérie des saisons.
— Oui, Mesdames ou Messieurs, c'est aux far- fadets que vous devez de ne pas manger de bons fruits dans la capitale. Je vous dirai bien plus : ce sont eux qui , dans les diverses saisons de l'année , vous proeurent la pluie, le vent, la grêle 5 les orages ; et le tout, pour le seul plaisir de pourrir les plantes que vous avez cultivées pour alimenter l'homme et la bête. Par la mort de vos récoltes le malheureux cultivateur est réduit à la dernièi-e misère , le
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rentier n'a plus le moyen d'acheter de quor se nourrir , le capitaliste est obligé de vendre ses fonds pour ne pas mourir de faim. Personne, pas même les rois, ne peuvent se procurer une nourriture saine; et indè , les maladies de lan- gueur, qui sont, pour la plupart , terminées par une mort certaine. Voilà les résultais des opé- rations des infâmes farfadets. Veuillez bien , Messieurs et Dames, vous rappeler de ce que je vous révèle à ce sujet. Vous aviez quelque peine à me croire, et maintenant je vous trouve mieux disposés ; .mais avant de quitter Paris » je me ferai un devoir de vous laisser mes ré- flexions et mes conseils par écrit , parce que j'ai la présomption de croire que cela vous sera très- utile , ainsi qu'à tout le monde en général.
Voilà comment je me vengerai des habitans d'une ville où j'ai eu beaucoup à souffrir par le nombre des farfadets qu'elle renferme, mais qui , pour la plupart , ne st)nt pas Parisiens.
N'est-ce pas dans Paris que j'ai fait la con- naissance deMM. Pinel, Moreau , Prieur, Lo- mini , Cliaix , Bonnet , Michel et de madame Vandeval ?
N'est-ce pas dans Paris que' j'ai été le plus cruellement persécuté?
î^'est-ce^as dans celte grande Gapiîale que
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se réunissent^ de tous les poiiits de l'Europe, 4es étudians en droit et en médecine ?
N'est-ce pas encore dans Paris que les far- fadets peuvent trouver plus facilement qu'ail- leurs une retraite , pour se soustraire aux re- gards des hommes vertueux ?
Il est vrai que si tous les inconvéniens que je viens de relater se trouvent réunis dans la plus belle, des cités, j'y ai aussi rencontré des consolations.
C'est dans cette même cité que je suis venu agrandir mes connaissances physiques et mo- rales ; c'est là que reposent les cendres de mon oncle chéri; c'est là que j'ai pu lire dans l'âme de l'astucieux Chaixj qui^ abusant du titre de compatriote, cherchait à me mieux tromper sous les dehors de l'amitié ; c'est là que j'ai com- posé cet étonnant remède qui a opéré des cures si miraculeuses; c'est là que j'ai fait la connais- sance de bien dignes amis qui m'ont consolé dans mes peines , et qui n'ont pas peu contribué à me rendre à la santé que j'avais perdue ; c'est là que j'ai trouvé un imprimeur qui , avec ses presses et ses caractères , ne contribuera pas peu à rendre ma réputation européenne .et universelle.
Or, le bien que j'ai éprouvé dans la capi-
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laîe compense bien le mal qu'on m'y a fait.
Partant de ce principe, je dois travailler pour le bonheur des Parisiens, plutôt que de leur souhaiter des malheurs.
Les Parisiens seront les premiers à lire mon (ouvrage , et je n'en suis pas fâché.
Parisiens, Parisiens, tous avez un amibien sincère dans Alexis- Vincent-Charles Berbiguier de Terre-Neuve du Thjm , le Jléau des farfa- dets; il ne vous quittera pas sans vous avoir délivrés dès agens du diable. Vous êtes natu- rellement bons : je dois vous protéger , parce que je suis convaincu que ceux qui ont reçu ia lumière dans les murs de la grande ville sont en immense majorité vertueux, et que, s'il se commet des crimes là où habitent nos rois, la plupart de ces crimes sont commis par des étrangers : et la raison en est toute simple , c'est que parmi les étrangers il j a beaucoup plus de farfadets que parmi les Parisiens.
Parisiens , Parisiens , vous êtes dignes de mes conseils, je vous en donnerai encore. Ne pre^ nez pas en mauvaise parties petites épigrammeâ que j'ai lancées contre les productions de votre sol. J'en ai de suite fait l'aveu; si elles ne sont pas meilleures, ce sont les farfadets qu'il faut en accuser.
iir.
M
CHAPITRE V.
// j a déjà quelque temps que je in aperçois de V efficacité de mon remède contre les Faifadets,
Je m'aperçois bien que les opérations que je fais tant dans ma chambre que dans mes courses, contrarient beaucoup les farfadets. Il est facile de se convaincre que ma science a déjà opposé de fortes barrières à leur méchanceté. Il est cer^- tain qu'on ne souffre pas autant cette année de la pluie ^ du vent, ni de la grêle, qui portèrent chez nous la dévastation dans les années précé^ dénies. Enfin , je crois que Dieu a béni mes bonnes intentions et mes peines , quand je considère les effets qui en sont résultés.
Toutes les personnes qui composent la société oïl je me trouve, m'ont beaucoup remercié de l'intérêt que Je prends à la bonne cause , et ne cessent de me prier de ne pas oublier, avant mon départ , de mettre par écrit les détails inléressans que j'ai promis de leur laisser,
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Avant de m'avoir connu , aucune de ces per- sonnes n'avait pu présumer d'oîi nous ve- naient les maux qui désolent la terre. Les uns les attribuaient a des causes surnaturelles, les autres croyaient que Dieu nous les eiîvoyait pour nous punir de nos péchés. J'ai parlé^et tout le monde m'a écouté. J'ai démontré, et ma démonstration n'a eu bientôt plus de con- tradicteurs. C'est pourtant dans Paris que j'ai opéré tant de conversions ! ce qui vient à l'ap- pui des observations que j'ai faites dans mon précédent chapitre , en faveur des vrais Pari- siens j qui savent ce que c'est que les esclaves d'un despote, qui servent fidèlement le crime, applaudissent leur maître , et font souvent plus qu'il ne leur commande ; qui savent que les saisons doivent toujours se succéder dans l'or- dre accoutumé; qu'elles doivent être tantôt froides, tantôt chaudes j sèches ou humides j, et que quand elles prennent une direction dif- férente , il faut l'attribuer aux satellites du chef des anges rebelles, qui ont le funeste avantage , parle moyen de leur art infernal , de nous les rendre insupportables.
Mais d'oïl vous vient , va-t-on me dire , votre prédilection pour les vrais Parisiens? Je vais, peut-être ; pour répondre à celte ques-
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lion , m'écarler de mon sujet ; mais je le dois aux braves et honnêtes gens qui sont nés dans la capitale ; voici donc ma réponse :
Les Parisiens sont bons et crédules, parce qu'ils croient que tous les liommes leur res- semblent et ne sont pas capables de les trom- per. Avant mon arrivée dans leur ville , ils ne crojaienc pas aux farfadets , parce que per-: sonne ne leur avait révélé leur existence.
Ils avaient bien su discerner que quelques étudians en droit et en médecine étaient des farfadets; mais ils se contentaient de les appe- ler des saute-ruisseaux ou des carabins , parce qu'ils ne connaissaient pas encore leurs qua- lités farfadéennes.
Il est donc maintenant évident que c'est par mon remède que je suis parvenu à ins- truire les Parisiens, et que je détournerai de la route du farfadérisme ceux de messieurs les étudians qui s'y étaient laissé entraîner.
Ainsi , désormais , plus de saute-ruisseaux , plus de carabins. Messieurs les étudians en droit et en médecine, après avoir lu mon ouvrage, aimeront mieux sans doute servir Dieu que Belzébuth. -
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CHAPITRE VI.
Xai fait connaissance d'un nommé Bonnet. Mes relations avec lui,
LoRSQTJE j'eus habile pendant quelque temps l'hôtel de Limoges, unmonsieur,nomméBonnet, chercha l'occasion de faire connaissance avec moi. Il en fut de même de plusieurs autres personnes de la maison, avec lesquelles il paraissait être lié. L'occasion se présenta; et à la première entre- vue, la conversation tomba sur diverses choses dont chacun raisonna^ selon ses connaissances et ses facultés. On se retira sans avoir proféré une seule parole contre mes ennemis les farfa- dets. Je conviens que j'en fus bien fâché.
Un autre jour, j'eus occasion de voir ce M. Bonnet, chez madame Gorand. Il me té- moigna, après m'avoir complimenté , le désir qu'il avait de me rendre service relativement au procès qui me retenait si injustement à Paris depuis tant d'années. Il employa ce moyen , parce qu'il avait quelquefois entendu parler de mes atïlures^ soit par les personnes qui s'y in^ téressaient^soit peut-être aussi par moi-même. Si
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VOUS voulez, me dit-il, me confier toutes les^ pièces relalives à votre procès , je vous promets de le terminer sous huit jours , à Taide dea opérations à moi connues ^ que je ferai dans ma cliambre en votre faveur.
Il avait été question, dans la dernière entre- vue que j'avais eue avec mes avocats , que mon affaire allait être terminée, je ne jugeai donc pas à propos de me jeter comme un fou et en liom me désespéré , à la tête de ce monsieur, et d'accepter ce qu'il me proposait. Je le remer- ciai donc très-civilement de ses offres honnêtes..
Dans une troisième entrevue ^ M. Bonnet me lit encore les mêmes offres. Je lé remerciai de nouveau, et pour cause. J'avais tout lieu de me méfier d'un homme qui me disait qu'il ferait telle ou telle chose, qu'il emploierait tel on^ ' tel mojen, et que je le verrais suer sang et eau pour parvenir à ce qu'il me proposait d'opérer. Je dé vais croire que cet homme ne pouvait pos- séder tous ses secrels que par son aggrégation à la société magique.
Pendant les autres soirées que nous passâmes avec lui chez madame Gorand , la conversation s'engagea sur la religion , sur les divers travaux farfadéens, eisur les maux que les farfadets mo font éprouver depuis si long-temps malgré ma ■ courageuse résistarice. M. i3onoet me demanda
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si j'étais comme la prude?,... Je cliercLai dans mon esprit à donner une interprétation faVô- rable à sa question ; mais je n'y trouvai qu'une insolence qui, dans le langage farfadéen , signi- fiait peut-être que je me croyais un DieUj ou. semblable à Dieu. Je répondis que je ne portais pas mes prétentions si haut , mais que j'espérais seulement d'être au nombre de ses fidèles ser- viteurs, et que c'était là toute mon ambition. Mon farfadet fut étonné de ma fermeté , et chercha le moyen de terminer Fa une con- versation qui, sans doute , devait lui devenir pénible; car il n'est rien qui contrarie davantage les farfadets, que la persévérance de ceux qui ont consacré leur vie au culte de la Divinité , et qui croient à tous les saints mystères de notre sainte religion.
Qu'on juge maintenant si j'ai du être mal^ traité depuis que je suis persécuté par les farfadets. Je ne sors jamais des mains de l'un d'eux, sans tomber dans celles d'un autre dis- ciple du diable. Non, saint Antoine n'a pas été autant persécuté que moi. 11 résista à la tenta- tion , mais il n'attaqua pas de front ses enne- mis comme je n'ai jamais cessé de le faire.
3(>
CHAPITRE. VIL
Je continue à m'entretenîr de choses et autres m>ec M. Bonnet et plusieurs auti'es personnes.
Le lendemain de ma dernière entrevue avec M. Bonnet, j'allai chez mon horloger cher- cher ma montre que je lui avais donnée à ré" parer, et je rentrai le soir, à neuf heures précises chez M. et madame Gorand, maîtres de notre hôtel, oîi je trouvai déjà la société réunie. . Je pris place , et la conversation s'engagea. Madame Gorand fit la remarque que j'avais ma montre. Il est vrai, lui dis-je , je viens de la chercher, cette chère montre, elle me coûte plus en réparations qu'elle n'a de valeur réelle. Ce ne serait rien encore , si les peines que prend mon horloger avaient un résultat satisfaisant ; mais vous verrez que dans deux ou trois jours les mêmes causes qui Font dérangée si souvent, viendront encore la détraquer. Les farfadets me cassent , me bouleversent tout dans ma chambre; et au milieu de leur tintamare diabo- lique, ils ont la cruauté de ne rien épargner de ce que j'ai chez moi.
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Je finis par tirer mu tabatière , et par hon-»! nêteté ( car je n'ui jamais cessé d'être honnêfe avec mes ennemis) j'en offris à M. Bonnet, qui accepta mon offre , et profita de ma bonhomie pour me parler de ma montre , que je iai fis voir d'après sa demande . et dont il trouva lu boîte si mince, qu'il m'offrit de m'en vendre une bien plus forte.
Je le remerciai , en lui observant qu'elle serait trop chère pour moi , et que mon inten^ tion était de ne rien acheter, que je ne fusse débarrassé de mon procès et des persécutions de MM. les farfadets.
La conversation changea bientôt de direction, mais ne m'empêcha pas de réfléchir à la propo- sition qui venait de m'être faite par un homme que/ je suspectais déjà de farfadérisme.
Madame Gorand me remercia de l'avoir guérie pendant deux fois des persécutions qu'elle éprouvait, et M. Bonnet se retira le premier, honteux et confus sans doute de n'avoir pas pa me faire tomber dans le piège qu'il venait d@ me tendre; ce qui dut me faire penser que tous les moyens sont bons à MM. les far-, fadets pour augmenter les souffrances de leurs victimes.
M. Bonnet voulait me vendre une montre dont il aurait eu le pouvoir de diriger les res-
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sorts. Porteur de cette montre, j'aurais ett k souffrir de ses variations. Lorsque les farfadets Seraient venus me persécuter^ Faiguille aurait resté presque toujours à la même place , pour que je trouvasse plus longues les heures de mes ^persécutions; tandis que lorsque, par hasard^ j'aurais pu goûter un moment de jouissance , les mêmes aiguilles auraient marché au galop , pour me donner a croire que je n'étais pas aussi malheureux que je me l'imagiiiais.
En vérité, ma pénétration m'étonne quel- quefois moi-même : comment n'étonnerait-elle pas mes lecteurs? Je devine jusqu'à la plus secrète pensée des farfadets, et ils ne peuvent rien faire que je ne sache quel est le mobile qui les fait mouvoir.
Je vous remercie , ô mon Dieu ! de m'avoir doué de cette pénétration : elle pst votre ou- vrage ; elle est toute divine, elle ne m'ap-^ parlient pas. Vous avez voulu compenser par quelques-unes de vos bontés célestes^ les tour- mens inouis auxquels j'ai été condamné , pour subir une épreuve qui me sanctifie et doit me rendre digne de vos bontés infinies.
Merci , mon Dieu ! merci, cent fois et mille fois merci.
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CHAPITRE YIIÏ.
il/. Bonnet est un FarfadeL
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J'avais deviné M. Bonnet , il trouva l'occa- sion de m'en punir bientôt; en le quittant, j'entrai dans ma chambre, et j'entendis a l'instant un bruit bien différent de ceux que j'avais en- tendus jusqu'alors. Je me rappelai que j'avais donné du tabac à M. Bonnet , et que ce bruit en était le résultat. Il m'avait demandé ma montre , que je lui avais laissé voir et toucher; il l'avait également ensorcelée. J'ouvre ma ta- batière , et je jette le tabac qu'elle contenait ; je pose ma montre dans l'intention de ne pas la consulter, et je me détermine à passer la nuit , dans l'intention d'observer le travail de mon nouveau maître.
Ses camarades ne vinrent pas le seconder, ils étaient sûrement convenus avec leur nouveau capitaine de lui laisser tous les honneurs de l'expédition, pour m'intimider par un autj^e genre de travail qui ne m'était point connu ,ôt^ memettre, selon euix, dans une position difficile.
Mais les coquins se trompèrent , j'étais trop
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54 instruit Sur leurs forfaits pour ne pas m'étre aperçu de suite que je devais ces nouvelles in- jures à M. Bonnet j qui se disait mon ami et m'accablait de ses offres réitérées de services pour me mieux tromper.
Je passai la nuit toute entière sur le qui vive. Le lendemain matin , je descendis chez madame Gorand pour lui faire part de ce qu'on m'avait fait depuis le moment que je l'avais quittée. Cette dame partagea mon indignation , et me promit, sur la prière que je lui en fis, de monter elle-même à l'appartement de M. Bonnet, qui était au-dessus du mien^ afin de l'inviter à cesser tous ses mauvais procédés contre moi , et lui dire que la crainte de sortir de inon ca- ractère m'empêchait de faire la démarche dont elle voi^lait bien se charger.
Mad£^me Gorand exécuta sa promesse : elle alla trouver M. Bonnet, et s'acquitta de sa com- mission avec la meilleure grâce du mojide; elle eut la complaisance de venir me rendre compte du résultat de sa démarche , et m'assura que , -d'après ce que le farfadet lui avoit dit, je de- vais m'attendre à être plus tranquille.
Le soir, en rentrant chez M. et Madame Go- rand , j'y trouvai encore les mêmes personnes que j'y avais vues la veille ; je parlai de ce qui m'était arrivé dans la nuit , en lançant indirec-
55 tement mes sarcasmes contre l'auteur de me? nouvelles souffrances. M. Bonnet , contre lequel je me déchaînais , était présent -, mais il se garda bien de répondre , malgré que mes reproches s'adressassent à lui , et que la veille il m'eut parlé de ma montre et pris de mon tabac.
Ce maudit farfadet feignit de prendre part à ma situation malheureuse; ses gestes étaient ex- pressifs j mais il n'osait pas m'adresser la parole , crainte, sans doute, que je ne le provoquasse ou- verlement. Il se reconnaissait donc coupable ? La chose est évidente j il se vit hors d'état de me répondra. Je ne dus pas l'apostropher. On devient ridicule lorsqu'on attaque quelqu'un qu'on est certain de terrasser.
Je ne ressemble nullement à ces spadassins qui ne sont courageux que lorsqu'ils s'imaginent de pouvoir provoquer sans danger un poltron qui ne veut pas répondre à leurs attaques. J'ai pour principe de ne discuter qu'avec ceux qui ont le talent de se défendre. Aussi, quelle gloire aurais-je retirée , si , dans plusieurs occasions qui se sont présentées , j'avais contredit le £ar^ fadet Ghaix ? il n'aurait pas pu me répondre , et mes coups, pourme servir des termes qu'em- ploient les maîtres d'armes , n'auraient jamais porté guati blanc,
A vaincre sans péfîf on triomphe sans gloire !....o
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CHAPITPvE IX.
M. Bonnet , après rn avoir bien tourmenté , a jeté un sort sur celui,qui a pris sa place dans son appartement.
J'avoue cependant que, d'après les promesses qui me furent faites par madame Gorand , je devais m'attendre à recouvrer quelque peu de repos ; je fus trompé encore dans mes espé- rances , la nuit suivante fut aussi terrible pour moi que la précédente.
En me levant je descendis chez mon hôtesse , pour la prier de me rendre le même service qu'elle m'avait rendu la veille auprès de M. Bon- net; elle me le promit , et j'ai su ensuite que le farfadet l'avait repoussée sans l'entendre , sans doute j parce qu'il voulait marcher sur les traces de tous ses condisciples en farfadérisme , qui ne sont véritablement heureux que lorsquilsont exécuté à la lettre les ordres du grand Bjslzé- bulh, à qui ils ont sacrifié ^leur âme immor^ telle.
Malgré tout cela je ne voulais pas me priver du plaisir de voir mon aimable hôtesse y elle fait
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tout pour me rendre la vie moins pénible. Je ne devais donc pas renoncer à m'arrêter chez elle ;, quoique M; Bonnet s'y trouvât; elle me l'avait fait promettre cent fois. }■
Le soir, j'entrai dans son salon, comme d'iia^- î)itude : il y avait quelques étrangers, je fis' quelques pas pour me retirer ; mais l'aimabje maîtresse de céans me dit : Restez , Monsieur Berbiguier, nous avons à causer.
A ces mots je pris place , et je commençai par me plaindre de tout ce que je souffrais, M. Bonnet rompit le silence pour proférer une hérésie ; il eut l'audace de me dire que c'étaient les prêtres qui me montaient la tête j et que tous les faits que je citais n'avaient existé que dans mon imagination. Monsieur, lui dis-je , je vous le prouverai quand vous voudrez j ap- prenez que je sais respecter les ministres de la religion; que je sais bien distinguer, sans leur secours, ce que la perfidie des hommes per- vers est dans le cas de me faire endurer. Je prie Dieu de me donner la force de supporter tant de peines, d'éclairer les bons sur leurs vrais intérêts, de confondre les ennemis de la suprême grandeur, et par conséquent ceux de la tranquillité et du bonheur du genre hu- main, Cette manière de voir et de me conduir©
pourrait-elle, à votre jugement, passer pour du fanatisme? Il ne répondit rien.
Les personnes témoins de cette scène im- prévue craignant , sans doute, que je ne m'é- chauffasse trop , et s'apercevant que ma tête était près du bonnet ( je m'avise aussi de faire des calembourgs ) , détournèrent la conversa- tion et la firent tomber sur un autre sujet.
Après quelques minutes de repos je remontai à mon appartement , où j'éprouvai les mêmes désagrémeos que la veille. Mais mon nouveau maître s'apercevant que les personnes de la maison étaient instruites de la conduite qu'il tenait à mon égard, clierclia les moyens de se démettre d'une autorité arbitraire , qui était connue de tout le monde ; pour y parvenir il se transporta cliez MM, Pinel et Moreau ^ mes premiers persécuteurs , au pouvoir desquels il me remit de nouveau.
Je connus, au changement de travail, que je n'étais plus sous la domination de mon der- nier farfadet , mais bien sous celle de mes an- ciens persécuteurs. M. Bonnet partit quelque temps après pour aller dans son pays voir son épouse et son fils , et il revint ensuite dans le même hôtel , oîi il attendait de jour en jour Tordre de partir pour aller remplir un emploi.
39 Pendant ce temps il ne s'est occupé qu'à me faire tourner la tête. Belle satisfaction !...
Il me saluait lorsqu'il me rencontrait dans l'escalier: il me vojait souvent chez notre hôte ; mais lorsqu'il y entrait j'en sortais, et je n'y revenais que lorsqu'il n'y était plus. Il se plai- gnait de ma fermeté et de ma résolution , il en parlait à toutes les personnes de la maison, qui lui répondaient : Il faut bien qu'il se soit passé quelque chose entre vous deux, puisque M. Ber- biguier se trouve forcé à se conduire ainsi envers vous.
Enfin ce farfadet m'adressa la parole la veille de son départ , et me dit qu'il partait le len- demain ^ je ne sais pour quel pays ; que si j'avais quelque chose à dire ou à transporter , il s'en chargerait avec plaisir. Fidèle à mes principes, je ne lui répondis rien , et je con- tinuai tranquillement d'allumer ma chandelle , en feignant de ne pas entendre ce que mon Bonnet disait à mes oreilles. Je ne rompis le silence que pour dire un bon soir très-affecté , et rien de plus.
Le lendemain , la compagnie qui avait été présente à cette scène , me dit que le flegme que j'avais conservé au moment du discours de M. Bonnet, et sur-tout la manière grave et sérieuse avec laquelle j'avais dit avec fermeté
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imon Ion soir , les avaient singulièrement amusés , et que le souvenir les en ferait rire encore très-long-temps , car rien n'était plus plaisant.
M. Bonnet était^paî^i , je devais me croire délivré d'un ennemi ; mais il est dans ma des- tinée d'être poursuivi jusqu'à la mort, et j'ai tout lieu de le croire , car je ne suis pas plutôt débarrassé d'un bourreaur qu'il en renaît un autre pour mon malheur.
Mes lecteurs le savent , avant son départ M. Bonnet m'avait remis au pouvoir de Mesr sieurs Pinel et Moreau. Ceux-ci recommencè- rent de plus belle les mêmes opérations qu'ils avaient naguères dirigées contre moi.
Mais le !^onnet farfadérisé ne s'en tint pas à un maléfice, il en opéra un nouveau, duquel il attendait peut-être la possession d'une nouvelle •victime , qu'il voulait sans doute sacrifier au €ulte de Satan.
Avant de quitter son appartement ily.fîtdes opérations qui devaient atteindre ceux qui viendraient dans l'hôtel pour Vy remplacer.
Il fit des libations diaboliques , il imbiba les murailles de sa chambre de tous les ingrédiens qu'il devait s'être procurés du grand-maître des farfadets, pour jeter un sort sur le premier hon- nête homme qui en respirerait l'odeur.
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Je vois d'ici tous mes lecteurs frémir d'indi- gnation contre ce misérable. Quoi ! se dit-on , le pouvoir des farfadets est donc bien grande puisqu'ils peuvent atteiiidre ^ sans qu'ils s'en doutent , tous les honnêtes gens qui se dé- vouent au culte de Notre-Seigneur Jésus-Christ?
Oui , mes chers lecteurs , cela esta ce point, tout ce que je vous dis est à la lettre , j'en ai la preuve matérielle.
Je vous l'ai dit déjà mille et une fois, tout ce que j'affirme est confirmé par des faits qui ne peuvent, sous aucun rapport j être révoqués en doute.
Je viens de vous apprendre qu'avant de partir M. Bonnet avait ensorcelé son appartement pour nuire à celui qui l'habiterait après lui. La preuve de mon assertion est dans le chapitre qui va suivre. Lisez-le , commentez-le ^ et dites ensuite si Berbiguier de Terre - Neuve du Thym , le Jléau des faifadets , a jamais eu re- cours à un mensonge.
Un merisonge , grand Dieu ! c'est le plus grand de tous les crimes à mes yeux ; j'assimile le mensonge à un faux témoignage , il eut de tous les temps le même résultat. Voici la prçuve que jç vous ai promise.
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CHAPITRE X.
M. Delmas remplaça M, Bonnet dans son ap- partement. Mon remède a guéri ce M. Delmas. Sa reconnaissance.
Les désirs de M. Bonnet ne tardèrent pas à être accomplis. Ce méchant farfadet était bien digne de la confiance de son grand-maître. On vient de voir ce qu'il fit avant de partir , on va apprendre ce qui s'ensuivit ; il l'avait sans doute prévu lui-même.
Un Monsieur, nommé Delmas, vint le pre- mier occuper la chambre ensorcelée; il ne put reposer pendant les premières nuits de son ar- rivée , et il ne savait à quoi attribuer ce dé- sagrément , tout nouveau pour lui. Il en parla à madame Gorand, qui avait souffert elle-même de la même manière , et qui , convaincue de ma science , conseilla à son nouveau locataire de se confier à moi , pour sortir de ce cruel état d'insomnie qui le chagrinait bien vivement.
L'hôtesse me fit part ensuite de Tentrelien qu elle avait eu avec son nouveau locataire, me pria de me trouver le soir chez elle , et de fi^ire
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tomber la conversation sur les maléfices et les insomnies. Je le lui promis et me rendis à mon poste à l'heure donnée.
J'y trouvai M. Delraas , ainsi que d'autres personnes. La conversation ne tarda pas à s'en- gager. On parla de maladies de toute espèce. Je citai la mienne et les moyens que j'avfciis cru devoir prendre pour y mettre fin, ou du moins pour l'adoucir. Madame Gorand parla aussi des tourmens qu'elle avait éprouvés , des causes qui les avaient produits , et ajouta que moi seul y avais apporté remède. ^ Les autres personnes présentes à cet aveuj et que j'avais égalemeut guéries , se réunirent à madame Gorand pour attester la vérité du fait , et dirent que j'avais guéri de la même manière ~ beaucoup d'autrespersonnes dans la ville. Toutes ces attestations prouvèrent clairement à M. Del' mas que j'étais très - capable de soulager mes semblables des insomnies et des maléfices , quoique je n'eusse jamais pu me soulager moi- même.
M. Delnias me pria , d'une manière qui an- nonçait assez combien il souffrait, de le mettre, sinon entièrement à l'abri de ce genre de sup- plice encore neuf pour lui , mais au moins à'y apporter quelque adoucissement. J'invitai ce Monsieur à avoir un peu plus de confiance
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en moi , et de se persuader qu'avec l'aide dé Dieu je ferais plus que d'adoucir ses maux, puis- que je croyais pouvoir me flatter d'avance d'en détruire les causes. J'appris a ce Monsieur tout ce qu'il devait faire pour parvenir à sa l^uérison radicale. Il me remercia beaucoup , et me promit de suivre exactement mes sages ordonpances.
Ce n'est pas tout , ce M. Delmas aivait des amis qui avaient aussi le malheur d'être attaqués de cet horrible mal. 11 me dit qu'il allait leur faire part des mojens que je venais de lui indiquer pour sa guérison ; qu'il les inviterai* non seulement à en faire usage , mais encore qu'il les engagerait à venir à Passy avec lui ^ dans la maison d'un de ses amis , où ils opé- reraient avec beaucoup plus de facilité et de tranquillité qu'à Paris.
Ce qui fut projeté fut exécuté. Tous ces Mes- sieurs se rendirent à Passy, et y firent mon remède anti-farfadéen. Ils furent tous parfaitCr mentguéris du maléfice des ennemis deshommes, et cela en moins de vingt-quatre heures; de sorte que j'eus le plaisir de voir M. Delmas revenir sain et sauf dès le lendemain matin. Il me remercia beaucoup de son heureuse déli- vrance, ainsi que de celle de ses amis. 11 ajouta , qu'ayant kit part de ce succès à ses connai^>
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sauces^ pendant le dîner, l'une d'elles, qui avait déjà quelque idée de l'efficacité de mon remède, lui proposa d'y joindre un verre d'eau-forte , afin d'y consumer plus facilement le cœur et le foie de mouton, qui étaient, parleur nature, la base fondamentale du remède. Ce Monsieur demeura fort long-temps à l'hôtel , et lorsqu'il le quitta, il poussa la complaisance jusqu'à me laisser une attestation signée de sa main, dans laquelle il donne les preuves les plus éclatantes de l'efficacité de mes procédés , à Faide desquels il a été guéri radicalement de toutes les persé- cutions des farfadets , disciples de Satan , de Lucifer , de Belzébutli , et fidèles soutiens des sombres demeures. M. Delmas me protesta qu'il ne serait réellement heureux que lorsqu'il au- rait trouvé l'occasion de pouvoir rendre à ses semblables les mêmes services que ceux que je lui avais rendus.
Quelle différence de procédés on rencontré dans la société ! c'est la preuve qu'il y a un auteur du bien et un auteur du mal. M. Bon- net, comme tant d'autres , ne me soupçon- nait pas capable de raisonner juste, et m'ac-^ cusait de me laisser fanatiser par les prêtres, qu'on ne peut pas même soupçonner sans commettre un péché. M. Delmas , au con- traire ^ qui ne me connaissait pas plus qae
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M. Bonnet , prend en moi une confiance sans bornes, et n'a pas à s'en plaindre. Pourquoi cette diversité d'opinions ? parce que l'un est inspiré du malin esprit , et que l'autre est dans la bonne route, celle que nous devrions suivre tous, la seule qui conduise au bien^ la seule dans laquelle nous pouvons espérer de faire notre salut et obtenir delà miséricorde divine la place qu'elle réserve aux âmes pures dans son saint paradis.
Ceci n'est point une anecdote tirée d'un livre ou dont la tradition se soit transmise de siècle en siècle ; c'est un fait dont je garantis moi- même l'exactitude j et qui a eu pour témoins nombre de personnes logées avec moi à l'hôtel de Limoges. Pour pouvoir me donner un dé- menti , il faut soupçonner la mauvaise foi de tous ceux qui l'attesteront comme moi.
J'en conclus qu'il est agréable de pouvoir faire le bien; et si je l'osais,' je deviendrais optimiste.
L'optimisme consiste k dire que tout est bien. Ne serait-il pas possible que Dieu ait voulu mettre en opposition M. Bonnet avec M. Del- mas? L'un croit ensorceler celui qui le rempla- cera dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel de Limoges, l'autre a confiance au remède d'un véritable serviteur de Dieu, et donne la preuve
47 irrésistible que tôt ou tard le bien l'emporte sur le mal.
Or, pour donner cette preuve , il faut donc que le bien et le mal se montrent alternative- menl^ur la terre. Donc que tout peut devenir bien. Soyez optimistes.
CHAPITRE XL
Des Piqueurs et des Piqûres.
On se demandait, il y a un an , ce que c'était que les piqueurs , et à quel dessein on faisait des piqûres. Les journaux ont divagué pendant long-temps, sans pouvoir définir ce nouveau genre de méchanceté ^ j'ose même dire de scé- lératesse; car personne, certainement, ne cher- chera à justifier des assassins qui se rendaient invisibles pour pouvoir piquer le beau sexe.
La décence ne permettait pas aux jeunes personnes qui se trouvaient piquées, de faire des dépositions démonstratives. La plupart d'entre elles préféraient souffrir que d'aller se plaindre. Les dames d'un certain âge furent aussi attaquées : alors le mal fut plutôt décou- vert, parce que celles-ci , tout aussi honnêtes^
,48 sans doule,que les demoiselles, mais moins timo- rées pour désigner la place oii la blessure avait été faitCj hâtèrent la découverte des malfaiteurs.
On prétendait que ces coquins n'en voulaient qu'aux jeunes personnes ; mais leur furemretait telle, qu'ils attaquaient tout le sexe indistincte- ment, de sorte que les dames étaient obligées de se munir de double et triple vêtement, pour se mettre à l'abri de ces dangereuses insultes , ou de courir dans les rues comme des folles. On ne pouvait pas les blâmer de se prémunir contre une telle atrocité. Le commerce en était la victime, puisque personne ne sortait plus, de crainte de rencontrer un piqueur.
Les sociétés et les spectacles de la capitale étaient déserts : les ouvrières même , qui avaient de l'ouvrage à porter, n'osaient plus sortir aussi- lôtquelesoir arrivait; et comme nousétionsalors en hiver, il dut en résulter quelesrues devinrent désertes dès quatre heures du soir. Paris , cette Yille si grande , si belle , si florissante , ressem- blait en ce moment à un petit bourg de pro- vince, ou à une ville de guerre, où personne ne sort plus sitôt que la retraite est battue •après le coucher du soleil.
Par qui les piqueurs pouvaient-ils être dirigés et portés à cet excès d'audace , si ce n'est par les farfadets? Voilà donc que les personnes qui
49 les évitaient , avaient raison de ne pas vouloir* être poursuivies par des démons déchainés (iontre le genre humain. Ces monstres trou- blaient la paix et anéantissaient le commerce pendant le temps où, pour Tordinaire, lesbourses Se délient pour se procurer des amuseraens qui semblent abréger la longueur des soirées sou^ vent fatigantes de l'hiver.
Malgré" tout ce que j'ai vu et éprouvé de la méchanceté des hommes , je ne me figurais pas quelespiqueurs pussent exister; mais le témoi- gnage de tant de personnes dignes de foi , les articles que je lisais dans les journaux , m'en eurent bientôt convaincu.
Alors , je fus obligé de me prémunir contre ces nouveaux farfadets , et quoique je ne fusse pas dans le cas de croire qu'un crime prémédité contre les dames pût en rien me concerner, puisque mon physique est si diffé- rent de celui des êtres que nous distinguons sous le nom de femme, je n'en prenais pas moins mes précautions , lorsque je revenais le soir de Saint-Rocli et que j'étais obligé de parcourir les quais pour faire ma prière ordi- naire de distance en distance. Je me méfiais tellement de toutes les personnes qui passaient ou s'arrêtaient près de moi, que je m'empressais de m'éloigner bien vite, dans la crainte d'une
5o blessure qui aurait pu devenir très-c^aiîgereuse.
Et , d'ailleurs, j'étais plus savan)t que le vulgaire, qui ne SAvaijt a quoi jattribuer une action criminelle qui ne paraissait pas avoir de motif, parce qu^jl ignorait encore que hs far- fadets pe font le mal que ppiir ]ç seul plaisir de le faire, et pour chagriner ceux qwi n'ap- partiennent pas à leur société diabolique.
Ce qui paraissait intriguer davantage les bons Parisiens, c'est lorsqu'on leur disait qu'on ne pouvait pas arrêter un seul piqueur ; qu'ils dis^ paraissaient.comme ux\ éclair si^iôt qu'ils avaient fait leur pjqûre.
Si mon ouvrage avait été publié lorsque les piqueurs firent tant de mal dans la capitale, tout le monde aurait su pourquoi on ne pouvait pas parvenir à en découvrir un seul.
Les piqueurs-farfadets ne commettaient leur crime qu'à l'aide de leur invisibilité : qui sait même s'ils ne se déguisaient pas alors en puces ou en poux, pour pouvoir, avant que l'heure dû coucher n'arrivât , jouir du même plaisir qu'ils se procurent lorsque les vierges dorment dans leur lit ?
Et ce qui me fait croire volontiers à cette supposition , c'est qu'il est constant que les piqueurs attaquaient plus particulièrement les demoiselles que les jeunes gens; car s'ils avaient
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voulu susciter des malheurs , ils se seraient adressés à des hommes qui auraient été aples à les servir dans leurs projets , tandis qu'ils ne pi- quaient que des êtres faibles qui n'ont que lear douceur pour consolation.
Mais ce qui finit de convaincre ceux qui veulent approfondir quel pouvait être le but des piqueurs , c'est qu'il est constant que , neuf mois après les piqûres, il naquit dans Paris beaucoup plus d'enfans naturels que dans les» temps ordinaires.
Ne cherchons donc point d'autres causes au motif qui dirigeait les piqueurs , que celles que je viens de faire connaître : ils voulaient même, avant l'heure du coucher, satisfaire leurs im- pudiques désirs.
A force de rassembler toutes les anecdotes qui font connaître les cruautés et le caractère de mes ennemis, je parviendrai peut-être bien à faire partager par tout le monde la haîne que j'ai vouée à tous les farfadets.
]^^jgouvernemens doivent me seconder. La desTrafction des disciples du diable est une chose nécessaire à la tranquillité des peuples et au bonheur des rois qui aiment leurs sujets veulent jouir de leur félidté, qui sera toujours troublée par les farfadets.
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CHAPITRE XII.
En même, temps que. les piqûres , les inonda- tions , le froid , les glaces , furent V ouvrage des Farjadets.
Les farfadets ne se bornèrent pas aux pi- qûres : ils jouissaient du plaisir de faire couler le sang du beau sexe ^ et dans le même moment ils commettaient d'autres crimes.
Tandis que leurs émissaires ou leurs délégués faisaient leur métier pour faire couler le sang sur la terre , les chefs montaient dans les nuages pour les rompre et faire tomber l'eau par tor- rens. Ils produisirent une inondation presque générale, qui fut suivie de malheurs incalcu- lables, et même irréparables. Les eaux, dans leur débordement, renversèrent des maisons, des moulins, déracinèrent des arbres, rompirent les digues, et réduisirent à la mendicité ^ux qui, parle fruit d'un travail pénible, croyaient s'être mis à l'abri du besoin.
Ce désastre abominable, suscité par les far- fadets , se fit sentir plus particulièrement dans le royaume de Hollande que dans tout autre
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pays. Tout y fut submergé, ou peu s'en fallut. Sa situation préseDtait presque l'effet du déluge universel. Beaucoup de maisons et même des ■villages étaient sous les eaux. Des familles en- tières furent victimes d'un fléau que rien ne put arrêter, et dont les ravages sont en quelque sorte plus sensibles que ceux d'un incendie, parce qu'ils empêchent la navigation et les travaux qui en résultent , et confondent dans le même malheur le négociant, l'ouvrier, le cultivateur et le journalier.
Dans le même moment on éprouvait à Paris un froid horrible qui, augmentant par degrés de jour en jour, pouvait nous faire supposer que le solde la France allait ressembler à celui qui est arrosé par la Neva.
Cependant, comme la vertu de Thomme est de savoir souffrir, je n'en continuai pas moins mes prières et mes stations anli-farfadéennes , malgré la rigueur du froid qui augmentait à chaque instant.
Ce n'était pas alors pour les biens de la terre que je craignais. Si je priais, c'était pour nous préserver des débâcles, qui font des ravages con- sidérables , quand les glaçons se brisent pour rendre aux eaux le cours dont elles étaient pri ■ vées par la congélation. Le froid fut si excessif,
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que les orangers et les oliviers périrent, en grande partie, dans la Provence méridionale.
La rivière de la Seine fut arrêtée dans son cours. Les eaux se glacèrent, et la glace n'avait guère moins de dix-huit pouces d'épaisseur. Les farfadets profitèrent de cela pour exciter les Parisiens à se promener dessus ; ils nous pous- sent toujours à faire ce qui peut compromettre notre existence. C'aurait été un grand triomphe pour eux , s'ils avaient fait rompre les glaçons sous les pieds de ceux qui s'y confiaient. Je me suis bien gardé de partager cette folie, que je déplorais du plus profond de mon cœur.
Je connais la malice des farfadets. Lorsque de leur asile souterrain ils m'auraient aperçu, ils se seraient empressés de faire crever la glace sous moi, pour se repaître du plaisir cruel de me faire engloutir dans la rivière. Tout le monde n'a pas eu ma sagesse ni ma prudence. Plus de quatre personnes ont péri pour s'être procuré une promenade qui leur avait été tracée par les farfadets.
La veille du dégel, on aperçut un brouillard assez fort toute la journée. Le soir, on vit la lune à travers les nuages, qui s'étaient éciaircis. Le Parisien , curieux des choses rares , gaies ou tristes , se promettait de voir partir les glaçons dès le lendemain 5 mais un vent de sud quart
55 •^ sad-oaest é' éleva vers le soir de ce jour même, de dix à onze heures : ce fut encore l'ouvrage des farfadets. Ce vent fit fondre les places, et fit bientôt reprendre à la rivière son cours ha-, bituél. Les glaçons se brisèrent, les eaux gon- flées se soulevèrent et ne tardèrent pas à les entraîner. Les plus grands malheurs s'ensui- virent ^ et offrirent anx yeux du monde curieux le spectacle le plus épouvantable. La rivière charria pendant plusieurs jours des débris , deS poutres, des meubles et des eflPets précieux, enlevés par ce fléau dévastateur à de malheu- reux propriétaires , qui durent en êti'e ruinés.
Ainsi, pendant que^ d'iin côté, les piqueurs- farfadets commettaient le crime le plus abo- minable, les magiciens et astronomes , de leuî* , secte , suscitaient les plus afl'reux ravages.
Dieu ! Quel tableau effrayant je viens dé
mettre sous les yeux de mes lecteurs ! ils en seront épouvantés. Si parmi eux il est quelques peintres, ils trouveront dans mon récit un biea beau sujet à tracer sur la toile.
Le peintre Vernet , qui faisait si bien; les marines, aurait parfaitement réussi à rendre cette effrayante image, elle aurait été riche de composition.
Tandis que tous les habitans de l'Europe seraient groupés pour se garantir du froid
56 le plus excessif, on verrait les farfadets con- •^"- jurant le temps , tuant toutes les productions de la terre , et piquant toutes les jolies filles.
La physionomie de chacun des personnages , du tableau ojBfrirait une opposition : Les farfa- dets auraient Fair riant ; les vieillards et les en- fans j exciteraient la compassion i les femmes et les filles présenteraient l'image de la frayeur; et dans ce désordre extrême , on pourrait me faire jouer le rôle d'un être inspiré par la divi- nité , qui , pour l'instruction du genre humain, expliquerait le sujet du tableau et de toutes ses allégories.
Vern0t-des-Marines est mort. Mais hélas ! qui sait si un artiste , frappé par toutes les vé- rités que je viens de rappeler , ne s'occupera pas de ce tableau, qui bien certainement serait fait pour augmentersa réputation, pour si grande qu'elle pût être.
C'est moi qui ai fait les compositions des lithographies qui décorent mon ouvrage. J'ai su inspirer un peintre qui en vaut bien un autre sous tous les rapports.
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CHAPITKE XIIL '
Moyens émplojés pour exorciser un possédé du démon. Un révérend père capucin en fut la victime.
Je vais citer un fait constant, qui remonte au temps cil j'étais au pouvoir de la femme Van- deval , chez laquelle j'allais très-assidûment.
Nous parlions ensemble des événemens et des tnaléficesqui arrivaient aux hommes qui ont le malheur d'être possédés du malin esprit , lorsque la conversation tomba sur ce qui jadis est arrivé dans l'église de Notre-Dame, à un homme qui était extrêmement tourmenté parle démon, malgré les fréquentes prières que l'on faisait pour lui , et qu'il faisait aussi lui-même.
Les prêtres, voyant Tinefficacité de leurs prières et des autres mojens employés contre la maladie de cet infortuné j s'adressèrent à Monseigneur l'Archevêque de Paris, auquel ii$ exposèrent ce qui se passait. Monseigneur, sur- pris de ce que les prières et les cérémonies ne produisaient rien d'heureux , fit appeler un révé- rend père capucin , auquel il ordonna de faire
58 une prière pendant neuf jours, à la cathédrale, pour voir sises invocationsauraientplus d'effet. Pendant ces neuf jours Monseigneur fit cons- truire une grande croix enbois^ assez forte pour supporter le corps du malheureux en faveur du- quel on faisait la neu vaine. Le dernier jour de cette neuvaine on procéda à la plus belle céré- monie qui puisse être faite, puisquec'estcellepar laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ a prouvé tout l'amour qu'il avait pour nous, en se lais- sant crucifier dans l'intention de nous racheter de l'esclavage du péché originel.
Pour procéder à cette sublime cérémonie ©n ferma toutes les portes de l'église , on dépouilla le possédé de tous ses vêtemens , on l'étendit sur la croix qu'on venait de bénir, en le plaçant sur l'autel sur lequel on devait dire la sainte messe.
Au lieu de l'y clouer comme notre Rédemp- teur, &n he borna à Y y attacher, parce qu'on n'était pas dans l'intention de le faire mourir.
Lorsque la messe fut finie j on le délia j, on le redescendit, et aussitôt que son corps fut séparé de la croix, elle fut brisée en mille et mille morceaux par un coup épouvantable , au même moment qu'une voix forte, semblable à celle d'un chantre, fit entendre ces mots prophé- tiques: Mortel, la foi t'a sauvé.
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Le révérend père capucin et le désensorcelé «ritrèrent à la sacristie pour se recueillir un moment ; alors on ouvrit les portes de l'église. Le public qui s'était présenté, comme à son ordi- naire , pour entendre les messes basses qui se disaient habituellement pendant tout le cours de la matinée , se plaignit d'avoir trouvé les portes de l'Eglise fermées aux heures où elles devaient être ouvertes aux fidèles.
Mais le grand bruit que produisit , à l'exté- rieur, le bris de la croix sur laquelle on avait attaché le malheureux possédé y avait surpris tellement le monde qui attendait, qu'il se pré- cipita dans l'église et cessa de se plaindre lorsqu'il fut entré.
Personne ne savait que penser et que dire d'un événement qu'on n'avait pas vu , et que sous ce rapport il fallait considérer comme un nouveau miracle.
Le plus fâcheux de cet événement , c'est que le révérend père capucin , qui avait si bien prié pendant les neuf jours , ne se doutant pas ap- paremment du bris de la croix , en fut tellement effrajé , qu'il fit une maladie de laquelle il mourut; tandis que le désensorcelé vécut encore bien long-temps après sa délivrance. On pourrait conjecturer de cela , que le diable ne voulant pas perdre ses droits, choisit , par malice , cet
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infortuné religieux, pour être la viclime qu'il voulait avoir en place du malheureux qu'on venait d'enlever à ses griffes.
Cet événement est devenu une source inta- rissable d'éloquence pour les orateurs ecclé- siastiques; et comme personne n'avait vu ce miracle, que celui qui en avait été l'objet, on fit sur ce sujet les, plus beaux sermons du monde , on les prêcha dans toutes les églises de la capitale , et je ne doute pas qu'ils ne soient parvenus jusqu'aux <;onfins de l'empire du monde chrétien.
Chacun regrettait seulement cet infortuné religieux, qui aurait pu jouir de la douce sa- tisfaction d'avoir rendu une âme à Dieu , et qui laissa tous les avantages de son exorcisme à Monseigneur l'Archevêque de Paris.
Ne doit-on pas argumenter de cet événement, quCj lorsque le démon a pu parvenir à se pro- curer une victime, il faut, si on parvient à la lui enlever, qu'une autre tombe en son pouvoir, pour remplacer la première?
Mais , va-t-on me répondre avec "quelque fondement, peut-être ^ si cela était ainsi, oïl pourrait accuser le sort d'être injuste ; car'la plus grande des injustices serait de laisser prendre au diable une créature qui n'aurait rien fait pouç tomber en son pouvoir. ,
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La réponse est spécieuse, et cependaût je la rétorque par tous les malheurs qui me sont arrivés. Certainement je n'ai jamais rien fait qui ait pu m'attirer les persécutions sans nombre auxquelles je suis journellement en butte. J'ai quelquefois la prétention de les attribuer aux prédilections de Dieu, qui m'a trouvé digne d'être un exemple de résignation. Ne peut-on pas inférer de-là , que si la mort du révérend père capucin fui le résultat d'un maléfice diabolique, Dieu voulut bien per- mettre ce maléfice , pour récompenser le plus tôt possible celui qui se dévouait avec tant de constance au vrai culte.
Mais, non, je suis en opposition avec ceux de mes semblables qui ont pensé que le capucin était mort par l'effet d'un maléfice du diable. Je pense , au contraire , que Dieu a appelé ce saint homme dans son paradis, quand il a vu qu'il avait atteint le nec plus ultra des vertus qu'on doit pratiquer sur la terre.
J'en augure encore que Dieu me fera la même grâce , lorsqu'il jugera que je ne puis pas pousser plus avant ma guerre contre les farfadets. Ce- pendant je ne ferai jamais rien moi-même pour devancer le moment heureux de la vie éter- nelle.
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CHAPITRE XIV.
hes démons parlent. Un-prédicateur Va reconnu. Jen ai la preuve complète.
Un digne apôtre de l'église romaine , dont j'écoutais un jour le sermon avec beaucoup dé ferveur, disait à ses chers paroissiens que le diable parle. Tous furent très-surpris d'entendre ces paroles sortir de la bouche d'un des mi- nistres des autels; mais moi , qui avais déjà des connaissances bien certaines sur cette vérité malheureusement trop constante, je ne fus point étonné de cette assertion , et je dis à ceux qui étaient à mes côtés: Le prédicateur nous dit la vérité 3 les démons ne sont que des farfadets ; et tous ceux que je connais pour tels, parlent tous très-bien , et sont , pour la plupart , des gens instruits et de bonne famille. Je puis vous en parler savamment ; ces infâmes et misérables agens du pouvoir diabolique me poursuivent depuis plus de vingt-trois ans ; et toutes les fois qu'ils s'introduisent invisiblement dans ma chambre, je les entends parler. Iln'ja donc pas de doute que les démons parlent et se taisent à volonté.
63 Ceux qui m'entendirent faire ces réflexions se regardaient mutuellement, et semblaient douter de la vérité de mon témoignage ; mais ils fini- rent ^ pourtant, par se rendre à ma démonstra- tion; et le prêtre trouva en moi un auxiliaire qui ne lui fut pas inutile dans un moment oh on doutait de ce qu'il disait lui-même dans la chaire de vérité.
Je suis au comble de la joie, lorsque mes pensées sont partagées par un apôtre de la foi chrétienne; c'est pour cela que je me fais un devoir de ne pas manquer un seul sermon.
Si le prédicateur s'irrite contre le diable , je me réjouis d'entendre que je ne suis pas le seul ennemi des farfadets ; s'il parle contre le luxe, je me glorifie de mon humilité; s'il attaque les femmes impudiques, je me fortifie dans la ré- solution que j'ai prise , de n'épouser, si je me marie, qu'une femme bien vertueuse; sises paroles sont dirigées contre les libertins et les joueurs, je me félicite d'avoir été toujours à l'abri des passions qui dégradent la plupart de mes semblables.
Il faut en convenir, c'est un bel état que celui de prêtre, et surtout celui d'un prêtre prédicateur! La parole de Dieu est toujours dans sa bouche; il indique la route du bien h celui qui s'en écarte ou qui voudrait s'en éloigner ;
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sa voix a souvent arrêté le mal qu'on était sur le point de commettre ; ses méditations ne tendent qu'a rendre les hommes meilleurs.
Mais si je dois de la reconnaissance aux pré- dicateurs 3 que je me fais toujours un nouveau plaisir d'entendre, les prédicateurs, à leur tour, me devront des remercîmens de mon dévoù- ment.
Mon livre sera plein de matériaux qu'ils pourront consulter, lorsque dans le silence du cabinet ils composeront leurs discours. Ils m'ont fourni matière à mes dissertations, je me fîatte de la leur rendre avec usure.
Quelle jouissance nouvelle pour moi , lors- que j'irai au sermon, et que je m'entendrai citer par le prédicateur , comme on cite saint Jean , saint Marc, saint Mathieu ou saint Paul! N'y aurait-il pas là de quoi faire crever de rage les farfadets qui persévèrent dans leurs persé- cutions contre moi?
CHAPITRE XV.
Aventure dont fai été témoin dans Péglise, de Saint- Germain-VAuxeïTois,
Dans le commencement de décembre 1819 , le dimanche 5 du mois, en faisant mes prières
6ù dans Féglise de Saint-Germain-FAuxerrois, j'en* / tendis très-près de moi, mais un peu en arrière^ le bruit que fit une dame, ou demoiselle, qui se mettait à genoux.
Pour ne pas discontinuer ni interrompre mes prières, qui allaient être bientôt finies , je me gardai bien de regarder derrière moi , pour voir ce que c'était ; mais je j ugeai bientôt, par le bruit qu'on fit , et par l'irrévérence qu'on affectait > que ce devait être une de ces femmes du jour, qui ne vont pas à l'église pour prier Dieu , mais bien pour s'occuper de leurs plaisirs mondains et profanes. Enfin ^ ayant besoin de prendre mon moucboir , je me retournai et je vis la de- moiselle qui avait les yeux fixés sur moi. Malgré tout le recueillement que je mettais à ma sta- tion , je ne pus m'empêcher de voir qu'elle était très-jolie, très-fraîche, et qu'elle me regardait avec un air tout-à-fait aimable. Je ne puis rendre au juste l'impression que ce regard fit sur moi; mais je dois avouer qu'elle devint bien plus forte , lorsque , pour me demander du tabac ^ cette personne avança une des plus jolies mains qu'il soit possible de voir»
Le plaisir que j'éprouvai à admirer cette main
cbarmante , ne m'empêcha pas de satisfaire à la
demande de ma belle voisine : elle me remercia
de la meilleure grâce du monde ; et pour pousser
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l'honnêteté et même la galanterie au dercier point, au moment que je m'en allaiset que jelui fis mon salut, elle se leva très-précipitamment et me suivit jusqu'au bénitier ^ sans doute pour que je lui offrisse de l'eau bénite, que je pris devant elle avec la plus grande décence et le plus profond respect.
Je me flattais intérieurement qu'une telle conduite de ma part m'aurait procuré un honnête entretien avec cette belle inconnue ; mais quelle fut ma surprise, lorsque je la vis disparaître à ma vue comme une ombre fugi- tive , sans que je pusse deviner la cause de cette -disparition subite !
J'avoue que je demeurai interdit , et je réflé- cliissajs comment il était possible qu'une per- sonne qui me paraissait si aimable , n'eût pas fini par se faire connaître etitièrement à moi ? Le lieu oîi je l'avais trouvée ne me donnait pas sujet de soupçonner sa vertu , elle ne pou- vait douter non plus de la mienne ► D'ailleurs , ce n'est pas dans une église qu'on peut supposer qu'il se trouve des personnes suspectes. Qu© pouvais-je donc penser de celte esp'è ce d'appa- rition et de disparition subite , si ce n'est que ce devait être une véritable farfadette , qui , pour me jouer un tour , s'était déguisée en jolîe femme , à l'effet de s'introduire plus facilement
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dans Téglise , où la coquetterie et la beauté ne devraient point exercer de pouvoir. Mais le diable en exerce partout : il m'avait envoyé^ sous cette forme séductrice , un de ses émis- saires , pour me faire encore plus sentir , par les regrets que j'éprouverais , l'état d'impuis* sance dans lequel m'ont réduit les farfadets , depuis qu'ils me persécutent.
On pense bien que je ne tardai pas à faire part de mon aventure à toutes mes connaissances. Un soir que je la racontais dans une maison où j'allais souvent, tout le monde se mit à rire, et surtout une farfadette, que je soupçonne fort être celle qui avait pris le déguisement dont j'avais été la dupe. Elle avait cessé de rire aux éclats, quand elle médit aussi avec ironie : Monsieur, on ne peut rien faire que vous ne le sachiez, et même que vous ne le disiez. J'allais lui répondre avec ma franchise ordi- naire ; mais quelqu'un qui entra dans ce mo- ment , m'empêcha de dire un seul mot. Je le réservai pour une autre occasion.
Je me suis aperçu plusieurs fois que lorsque je suis en verve pour confondre mes ennemis , les ferfadets trouvent le moyen de me faire interrompre par l'arrivée d'un importun dans la maison ok je discute.
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CHAPITRE XVI.
Nouvelles guérisons opérées par mon remède.
Pendant la même soirée dont je viens dé rendre compte, j'eus le plaisir de guérir , par mes excellens et salutaires remèdes , plusieurs des personnes de la société ou se trouvait ma farfadètte. On m'entendit parler de mes en- nemis de manière à faire connaître que je n'a- vais pas à m'en louer, on me fit la confidence que plusieurs jeunes demoiselles qui étaient là, étaient, comme moi, attaquées par ces monstres abominables.
Ces personnes furent enchantées des pro- messes que je leur fis de les guérir radicalement^ pourvu qu'elles exécutassent scrupuleusement mon bienfaisant remède : ce qu'elles promirent.
Et vu qu'il est du devoir d'un médecin de ne jamais abandonner ses malades , je retournai le surlendemain chez, les personnes dont je viens de parler. Dieu ! quel agrément et quelle satis- faction pour moi ! Quel plaisir éprouve un bon et honnête médecin ( car je suis la preuve qu'il en existe de bons ) , quand il revoit le malade qu'il a sauvé , jouir d'une parfaite santé ! Eh
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bien! je l'éprouvai ce plaisir. Lorsque j'entrai, je me vis féliciter par ces demoiselles qui , la veille, étaient livrées au désespoir par les tour- mens que leur faisaient éprouver les ferfadets. Elles me sautaient au cou , me prenaient par les bras, et ^ tout en sautant , exprimaient une joie qui me ravissait; enfin, elles ne savaient comment me témoigner leur reconnaissance. Elles me firent le récit de la manière dont elles sy étaient prises pour faire leurs opérations. Ellesme dirent que l'odeur du soufre, la fumée , enfin tous les attirails nécessaires dans ce pré- cieux et utile préservatif, les avaient infiniment amusées , et de plus, très-parfaitement guéries. Toutes ces choses s'étaient passées pendant que ma farfadette n'avait pas eu le temps de voir les personnes que je venais de traiter.
Elle revint dansla maison quelques jours après. Les demoiselles la reçurent avec des transports^ d'une joie inexprimable , en s'écriant : Nous sommes guéries, nous sommes guéries.... nous avons un médecin, et un médecin très-expert, contrenosattaques,quenouscroyionsnerveuses et qu'il connaît mieux que vous. Chaque jour il fait de nouvelles découvertes à ce sujet. 'il nous a prouvé que ce sont les farfadets qui nous persécutent, comme ils l'ont persécuté lui-même depuis bien long-temps. La farfadette feignant
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de ne rien comprendre à ce langage , leur de- manda ce qu'elles voulaient dire , et quel était ce médecin tant vanté. — C'est M. Berbiguier. — Quoi ! c'est là votre médecin ? mais c'est un fou. —Non, non^ madame, ce n'est pas un fou, nous ne le jugeons pas ainsi. — Allons , vous dis-je^ ce n'est qu'un fou. Il y a long-temps que MM. PineljPrieur, Chaixet Moreau l'ont déclaré tel dans la société que je fréquente. 11 y a long- temps aussi que M. Pinel cherche à le faire mettre dans la maison Joly, qui est destinée à renfermer les fous. — Non , madame , vous le verrez et vous en Jugerez autrement. — Je n'ai pas besoin de le voir pour me convaincre, de ce qu'on m'a dit ; c'est un bruit général. Que voulez- Vous que je pense d'un homme qui a des visions, qui ne pense qu'à ses farfadets, qui les voit partout , et qui ne vous parie que de cela, et des prétendus remèdes qu'il emploie pour se guérir, et qui ne font sur lui aucun effet , tandis que ceux à qui il les donne s'en trouvent Ifès- bien? Je conclus de là que c'est un fou dont on s'amuse en entretenant sa manie qui , à la vérité, n'est pas dangereuse , mais qui aussi n'a rien d'amusant., Ainsi j mesdemoiselles, vous ne-me ferez pas cîïangëi^ de sentiment , quand même je le verrais faire ses mystérieuses opérations. Voilà, iî faut l'avouer, une farfadette bien
audacieuse ! Je ne m élonne plus si le dioble l'avait choisie pour me séduire dans l'église de Saint- Germain.-i'Auxerrois.
CHAPITRE XVII.
La Faifadette dont je viens de parler dans le précédent chapitre ^ est guérie de son far- fadérlsme par ma conduite et par mes réponses.
J'avais été invité à me rendre îe lendemain dans la même société où j'avais vu mes je,une.s malades. Je m'y rendis. Les dames delà maison et leur compagnie me reçurent avec cette joie qui caractérisent les politesses qui partent du fond du cœur. La même farfadette, qui était làj ne voulut pas, sans doute, contrarier des gens respectables, et me reçut fort bien aussi.
Je demandai avec intérêt aux demoiselles qui m'avaient donné leur confiance pour les guérir et les préserver des attaques des farfadets, ^ comment elles se trouvaient depuis qu'elles avaient fait usage des remèdes composés et rai- sonnés pour chasser tous les ennemis du genre humain. Elles me répondirent qu'elles se trou-
vaient très-bien, et niéme beaucoup plus gaieSj et qu'elles croyaient que je les avais mises hors de danger. Je m'en félicitai , en ajoutant que j'avais aussi des remèdes composés pour les rechutes dans la n^ême maladie. Elles m'assu- rèrent que mes premiers remèdes étaient si efficaces, qu'elles croyaient n'en avoir jamais, besoin d'aucun autre. Ensuite elles eurent la complaisance , ainsi que madame leur mère et d'autres dames de la société, de me présenter à mafarfadette, qui se leva , me salua , et me dit très-obligeamment qu'elle se félicitait de l'oc- casion qui la mettait à même de m'entendre parler. La courte conversation que je viens de vous entendre tenir avec ces demoiselles ^ me prouve que vous n'êtes pas fou , et je suis bien convaincue maintenant queMM. Pinel, Moreau , Cliaix , pi'avaient bien trompée sur votre compte.
Si l'on veut les croire ^ ajouta-t-eîle, vous êtes un fou; ils le disent partout où l'on veut bien les entendre. M. Pinel veut à toute force vous faire mettre dans la maison des fous , qu'oi^^ désigne sous le nom dliospice Joly.
Hé bien , Madame, lui dis-je , en l'inter- rompant, voyez-vous par mes manières et mes, procédés que j'aie mérité ce que ces Messieurs proposepi de me faire éprouver ? Mon air jus-
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tifie-t-il ce qu'ils disent de moi? —Non, Mon- sieur, je vous assure. Les misérables m'ont bien trompée sur votre compte, cela est affreux t. j'ai été leur dupe ; car si vous étiez fou 3 j'a-» voue que c'est d'une folie si tranquille , qu'on ne peut vous croire tel. Peut-être ont-ils allégué que vos opérations tenaient de la folie j qne le soufre , le sel et vosautres ingrédienSj pourraient un jour vous expoS€r à vous brûler ainsi que vos voisins: ce qui ne serait pas agréable du tout pour ceux qui dorment paisiblement sans craindre les farfadets. Ils disent aussi que l'idée que vous avez d'être poursuivi pendant le jour, par des démons que vous prenez dans vos poches et entre les doublures de vos habits, tient à une affection mentale ou dérangement des facultés intellectuelles; mais que , pourtant , vous êtes très-sage en toute circonstance ; que vous n'êtes point joueur, point buveur ^ point coureur d'aventures ; que jamais une demoiselle ne vous avait accusé de l'avoir séduite ; qu'en cela votre vertu était à toute épreuve; mais que toutes ces bonnes qualités ne vous empêchaient pas d'être tbu. Jusqu'à présent j'ai cru tout ce <ju'ils m'ont dit, parce que je n'avais pas encore l'honneur de vous coimartre ; mais vous ajant vu aujoar~ d'hui, j'irai demain chez ces Messieurs leur faire les reproches qu'ils méritent h tous égards. Je
74 leL'.r signifierai que désormais Je ne veux rieh avoir de commun avec eux. J'ai encore de très- fortes raisons pour me conduire ainsi ; car je ne dois pas vous taire que ces Messieurs m'ont assu- rée que vous étiez un homme très-dangereux » que vous aviez écrit contre eux a toutes les puis- sances de la terre ^ afin qu'elles prissent contre îcs gens de leur société les mesures nécessaires qui doivent mettre fin à leurs projets. — Ces Messieurs se trompent , Madame, je n'ai point encore écrit; mais j'en ai formé le projet et je Texécuterai , je l'espère. — Je suis soulagée , je suis bien satisfaite d'avoir eu l'avantage de vous voir et de vous entendre. Je sais maintenant cju'ils m'en ont bien imposé sous tous les rap- por-ts^ que ce ne sont que des médians. J'irai,, j'irai demain leur dire que je ne veux plus être de leur indigne société. — Vous ferez très-bieii^ Madame,^ de vous retirer d'une association en- nemie de Dieu ; d'une compagnie qui n'est com- posée que de gens corrompus ou de personnes trompées et éblouies par défausses illusions, et dont la réunion e&t aussi funeste à chacun de ses membres, qu'elle l'est au monde entier, qui méprise les offres du perllde Satan : et, d'ail- leurs. Madame, vous n'ignorez pas les maux que j'ai soufferts de la part de ces Messieurs , qui m'ont fait faire des sacrifices énorm.es poair
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pouvoir leur résister. — Je le sais, M. Moreau m'a dit avoir reçu une procuration d'Avignon, pour s'emparer de vous. — Rien n'est plus vrai. Madame ; croyez , de plus, que si je ne m'étais armé du bouclier de la foi , et que le Dieu des chrétiens ne fût venu à mon secours , Je suc- combais sous les attaques terribles et multipliées des scélérats qui n'ont ni foi , ni honneur, ni patrie. Grâces à des bontés particulières que Dieu m'a accordées, je dois souffrir toutes sortes de persécutions; mais sa faveur divine "me reti- rera un jour duprécipice. — Monsieur^ j'irai, non pas demain, mais après-demain, trouver un mi- nistre du culte catholique, pour rentrer dans la religion chrétienne : je vous le promets. — Ma- dame , je suis très-satisfait d'avoir eu le bonheur de contribuer au repos de votre âme. Quant à moi, je me ferai toujours un devoir de souffrir pour la bonne cause , qui est celle de la religion, et j'espère que Dieu aura la bonté dem'accorder ma récompense : je me le promets toutes les fois que j^réfl'ichis à mes tourraens.
Pourra-t-onnier maintenant que Dieu établit chaque jour une espèce de compensation entre le bien que je fais et le mai que j'éprouve de la part des démons incarnés ?
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CHAPITRE XVIII.
La Farfaâette répond avec beaucoup defrari' chise à toutes les questions que je lui fais.
Je mis fin à mes doléances pour parler d'autres choses. Je demandai à la farfadette ce que fai- sait M. Ghaix j et quel était son rang dans l'assemblée des farfadets ? Elle me répondit que M. Gliaix était un homme d'esprit, qui jouait très-bien son rôle , et qui servait a ravir MM. Pi- nel et Moreau. — Que font, s'il vous plaît, les trois frèresPrieur ? — Ils font toujours beaucoup de mal. Celui qui est droguiste s'acquitte assez bien du rôle d'apothicaire en toute sorte d'oc- casions. — Et M. Papon Lomini , leur cousin , que fait-il? — Son talent n'est pas aussi grand que celui des autres ; mais il peut j parvenir en travaillant avec courage. — Tout ce qui me con- trarie , c'est de ne pas connaître tous les farfadets qui viennent c]iez moi. — Je pense bien que vous ne les connaissez pas tous , puisque cela n'est pas nécessaire d'une part , et que de l'autre ils sont innombrables.
Tout en causant , je voulus me convaincre si
77 cette dame était instruite de tous les travaux des farfadets ou magiciens , et je lui demandai siellepensait que la pluie, la grêle, etc. , fassent l'ouvrage de Dieu ou celui des farfadets?— Vous le savez aussi bien que moi et que nous tous. ■ — Eh bien ! Madame , puisque vous convenez que c'est l'ouvrage des médians j je voudrais savoir 011 est la nécessité de détruire, de dévaster ainsi les biens de la campagne?Est-ce pour punir le peuple? Et de quel droit le feraient-ils ^ ces émissaires du diable?.... A ces mots^ la farfa- dette se mit à rire. Allons, lui dis-je ^ il faut espérer que Dieu , par sa toute-puissance , répa- rera tous nos mauXj et que nous ne verrons plus désormais des temps comme ceux de 1816 et 1817.
Pour prouver à la méchante que j'étais au courant des malices des farfadets, je lui dis que j'étais persuadé qu'elle avait sur elle une pièce de cerU sous enchantée y que cette pièce est ainsi appelée , parce qu'elle a le don de revenir dans la poche du farfadet , après qu'il l'a donnée en paiement de ce qu'il achète au comptant, ce qui , dans la journée, lui procure un joli béné- fice aux dépens des malheureux marchands qui leur livrent leurs marchandises.
J'ajoutai que les enfans ont aussi des pièces de moindre valeur qui ont la même propriété,
73 et tiia farfadette se mit à rire de mon raisonne* ment ; mais je ne voulus pas m'en tenir à cette seule révélation , je la priai de vider son sac et sa bourse , afin que la société fût convaincue que je n'en imposais pas.
La farfadette ne put résistera mes instances , et ne*trOuvant aucun prétexte pour s'y refuser plus long-temps, elle ouvrit sa bourse, et fit voir la pièce enchantée, quin'eut aucun signe carac- téristique pour personne de la société , excepté pour moi. La farfadette avoua l'usage qu'elle en faisait toutes les fois qu'elle se trouvait dans le cas de la changer , et la société connut enfin que je n'en avais pas plus imposé sur cet article que sur tant d'autres crimes commis par les farfadets.
J'observai à mes auditeurs qu'une seule pièce de cent sous donnée à chacune d'elles , ferait leur fortune. Monsieur , me répondit la farfa- dette, si vous en vouliez ^ elles ne vous. maQ<. queraient pas. — Je le sais; dans le temps que j'étais auprès de madame Vandeval , elle m'en offrit : jfe ne lui répondis pas dans le même moment; mais le lendemain je lui dis que je n'acceptais pas son offre, parce que je ne livre- rais point mon corps et mon âme à Belzébuth , ni pour une pièce d'argent, ni pour la fortune la plus brillante de ce monde.
79 C-' Jefis ensuite d'autres questionsà la farfafîelte, en la remerciant de la complaisance qu'elle mettait à m'entendre. Je lui demandai ce que pouvaient signifier les araignées qui tombaient et passaient devant moi ? Je prends et je tue les unes, les autres s'échappent et disparaissent sans que je me doute où elles sont allées. — Celles qui parviennent à s'échapper, prouvant l'avan- tage qu'elles ont sur vous , puisqu'elles se sont soustraites à vos projets de destruction ; les autres sont punies de n'avoir pas pu opposer adresse contre adresse. Leur jugement est pro- noncé dans la société farfadéenne ; et quand le farfadet vaincu se présente ^ on lui fait une marque sur l'estomac, comme un signe d'op- probre , en raison de la lâcheté qu'il a eue de se laisser vainci'e.
Je prie mes chers lecteurs de me laisser con- signer ici tous les faits qui me sont personnels et desquels je ne les ai pas encore entretenus dans mes deux premiers volumes. Je pourrais bien encore leur citer des aventures qui me sont étrangères, et qui prouvent l'existence des far- fadets; mais mon ouvrage a été composé plus particulièrement pour faire connaître mes mal- heurs, que pour citer ceux des autres victimes du farfadérisme.
Ainsi, je vais m'occuper de tout ce qui a
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rapport à là farfadétte que j'ai promis de ne pàê nommer, et je me livrerai ensuite a recueillie" tout ce qui m'a été dit par le jeune farfadet dont j'ai parlé à la fin de mon second volume.
Si dans le récit de tout ce qui s'est passé entre moi et ces deux farfadets, il y a encore des répétitions de ce que j'ai déjà raconté , c'est parce que je me crois obligé, en composant mon livre, d'étayer ma preuve de tout ce qui peut la corroborer. D'ailleurs, il est impossible que je ne me répète pas dans mes expressions , puisque, le plus souvent, lorsque j'ai interrogé mes ennemis sur leurs maléfices j je ne pou-* vais le faire qu'en adressant aux uns comme aux autres les mêmes questions.
Je ne fais ces observations que pour répondre d'avance aux critiques de mon ouvrage , qui voudraient peut-être me faire passer pour un. rabâcheur. Non, Messieurs, je ne rabâche pas, je transcris souvent mes demandes et vos ré- ponses ; et l'homme de bien ainsi que le mé- chant, n'eurent jamais deux langages. Vos cri- tiques ne doivent donc pas m'épouvanter.
Dites , tant que vous le voudrez , que j'aurais pu réduire mon ouvrage à un seul volume , je ne m'en féliciterai pas moins d'en avdir fait trois, et si vous m'y forcez j'en ferai paraître un q^uatrième.
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CHAPITRE XIX.
Suite des révélations qui me sont faites paî* ma Farfadette^
Je vais reprendre mon dialogue avec la farfa- dette. — Je vous prie de m'excuser, Madame, si j'ose abuser de votre complaisance et de celle de ces dames; mais je désirerais savoir de vous^ en votre qualité de membre de la société farfa- déenne , contre laquelle je suis prévenu et irrité à juste titre , je voudrais savoir , dis je , si vous vous amusez bien dans vos prome- nades nocturnes, et, si lorsque vous entrez in- visibleraent dans nos chambres , vous ne vous faites pas un malin plaisir de tourmenter les hommes dans leur lit , de les agiter , de les faire changer de place très souvent , et de leur procurer par-là des agitations qui amènent des sueurs très-préjudiciables à leur santé, de ces sueurs continuelles qui affaiblissent l'homme au point de le maigrir considérablement ; enfin , si vous n'avez pas pris un plaisir extrême aux dépens du bonheur et du repos de chacun des individus que vous tourmentez? — Il est vrai ,
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Munsieur, que je me suis souvent bien divertie aux dépens de certaines personnes, mais c'était toujours honnêtement et jamais aux dépens de l'honneur ni de la probité. — Ce que vous me dites, Madame, est à votre louange : je fais des vœux au ciel pour que Dieu vous regarde en pitié , et qu'il achève de détruire en vous le germe des vices que vous avez puisés dans les statuts de la société dont vous faites encore partie , et que je vois s'évanouir peu-à-peu , depuis que j'ai l'honneur de vous parler : c'est mon vœu le plus cher. Ne vous laites donc pas scrupule de me divulguer toutes les atrocités auxquelles les honnêtes gens sont ex- posés , et faites-moi l'amitié de me dire pourquoi les farfadets s'introduisent chez moi , malgré les précautions que je prends pour m'en garantir , en fermant hermétiquement toutes les portes €t fenêtres de mon appartement , en bouchant toutes les issues par lesquelles ils parviennent à s'introduire à mon insu ? — Je vous avoue, Mon- sieur , que tout cela m'est très-bien connu ; mais je n'ai pas encore la force de vous le dévoiler entièrement : c'est par gradation qu'on marche dans toutes les routes. — Depuis que je suis tombé en la puissance des farfadets, j'ai re- marqué que , lorsque je me mettais à ma croisée, je voyais les gens de cette société infernale se
«3 «lianger et se métamorphoser sous toutes sortes déformes . prendre celles d'un chien , d'un chat, d'un rat, d'une chauve-souris , des oiseaux , et quelquefois se réunir autour de moi et près de la maison, comme pour me narguer; mais sitôt que j'j portais la main , il n'y avait plus rien de palpable. — Vous ne m'apprenez rien de nouveau, Monsieur; les farfadets ont la faculté de prendre la forme qu'ils veulent ^ et celle qui sert le mieux à leurs projets. Souvent on les voit sous la forme d'un hibou , d'une chouette , d'une souris blanche ou d'une araignée. Tel croit n'en pas avoir chez lui , qui se trompe fort. Tous les animaux domestiques , ou autres , ne sont très-souvent que des farfadets métamorphosés, qui vont et viennent chez nous pour savoir ce que nous faisons et ce que nous disons , pour nous tourmenter et mettre empêchement à ce que nous désirons îe plus ardemment. Lorsque vous entendez le bruit que font de gros oiseaux qui battent leurs aîles, et que vous ne les voyez pas, c'est du farfadérisme tout pur; il en est de même lorsque vous entendez marcher des monstres d'une grosseur prodigieuse et d'une forme affreuse , mais que vous ne voyez pas non plus ; lorsque , dans les appartemens les mieux clos, vous entendez un vent épouvan- table; qui effraie les personnes qui s'&n croient à
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84 l'abii. Alors il n'y a plus de recours à avoir qu'en Dieu: il faut s'armer d'un grand courage, se munir d'une arme quelconque ^ ou tranchante ou pointue, s'il y a moyen; agir sans cesse de droite et de gauche, comme si vousespadonniez, et vous entendrez peut-être couler le sang de celui ou de ceux que vous aurez eu le bonheur de blesser. La victoire est à vous ; et la seule ressource qui reste aux vaincus, c'est de dérober à vos regards les corps mutilés de leurs ca- marades frappés dangereusement. Je sais aussi que vous avez inventé un remède qui procure le même résultat que celui que je viens de vous indiquer. Les farfadets sont tellement irrités de celte découverte de votre part , qu*ils ont juré de ne pas vous laisser tranquilles tant qu'ils aurontla moindreinfluence sur cette terre, dont vous faites un des principaux ornemens. Ils redoutent tellement vos attaques, qu'ils ne parlent de vous qu'avec fureur. Ils savent que c'est vous qui avez ébranlé ma foi à leurs lois diaboliques; et je ne dois pas vous dissimuler que si j'abandonne leur société , comme vous m'en avez fait naître l'envie , je serai peut-être autant persécutée par mes anciens compagnons, que vous l'avez été depuis que vous êtes en leur puissance.
Quel plaisir pour un homme vertueux de
voir que ses leçons ne sont pas perdues î.... J@« dois désirer de rester long-temps sur la terre , puisque ma présence peut encore être utile à l'humanité. Je suis un missionnaire contre le farfadérisme ; mes écrits ne contribueront pas peu à propager les principes immortels de la foi chrétienne , qui de tout temps soutint les malheureux.
CHAPITRE XX.
Les Farfadets prennent, pour séduire les hu" mains , toutes sortes déformes. La gentillesse, du serin est à leur convenance.
Le serin , ce charmant oiseau qui nous vient des îles Canaries, dont la couleur et la forme plaisent tant aux dames et aux demoiselles , est un bipède très-propice aux métamorphoses.. Les farfadets se transportent , sous cette forme charmante, dans les lieux qui leur plaisent, et là , ils satisfont à loisir leurs caprices, en com- mençant par endormir les personnes confiantes qu'ils veulent séduire ou tromper 5 en voici une preuve irrécusable.
Un jeune homme passant dans une ville à quelque distance de Paris , alla loger chez ua monsieur et une dame mariés, qui vivaient
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seuls. Le mari laissa, sans crainte, son épouse- avec ce jeune homme, qui joignait aux charmes- de la jeunesse une très bonne éducation. Son physique, foii agréable , était encore embelli par un uniforme de cavalerie. Les absens ont tort, dit-on, et principaleniervt les maris.
Tandis que- celui-ci vaquait à ses affiiires , son épouse , encore jeune et aimable , causait avec le militaire qui, de son côté, prolongeait tant qu'il pouvait cet heureux entretien ; mais le retour prochain du mari, qui était présu- niable, fit liâler la conversation , et on finit par agir plus qu'on n'avait parlé. La jeune dame, sa- tisfaite de l'emploi du tempSj en l'absence de son marij promit au militaire d'en garderie souvenir, et lui donna un gage de sa reconnaissance , en l'invitant à passer le plus souvent qu'ilpourrait chez elle. Le séjour des militaires n'est pas très- long, surtout dans les villages; mais il advint que celui-ci eut garnison à quelques lieues de la belle, qui s'était donnée au diable, etqui, sous la forme d'un serin, venait, de temps en temps^ se présenter au farfadet, qui raccueillait et la logeait le mieux qu'il pouvait , quoique mili- tairement. Il paraît que ce déguisement plaisait, caria farfadette venait très-souvent auprès du farfadet , sans doute pour satisfaire les plaisirs qu'elle avait goûtés lors de sa première entrevue
avec îui. Quelque temps après, le régiment dw farfadet reçut l'ordre du départ. Le serin en fut instruit, et si fort désolé , qu'il ne pouvait, saus que son mari s'en aperçût , se déterminer à faire une route militaire, qui l'aurait trop éloigné de ses pénales. Voilà , je crois , une aventure vé- ritable et remarquable , qui nous confirme que le beau sexe ne hait pas les métamorphoses j. lorsqu'il s'agit de ses plaisirs.
Les farfadets prennent aussi la forme d'un papillon, lorsqu'ils veulent tromper les belles ; mais il j a un moyen infaillible de les contrarier lorsqu'ils empruntent ce déguisement. Prenez ces papillons, attachés-les contre le mur par des épingles aux doux aîles, et sans toucher les, elienilles : ils dessèchent, et les farfadets des- sèchent comme eux.
J'étais enchanté d'entendre des histoires de cette nature, ma farfadette les racontait si bien , que j'aurais voulu qu'elle continuât, dans le moment qu'un monsieur et une dame vinrent l'interrompre. Je rendais hommage à son esprit, quoiqu'elle fût au nombre des membres de la société infernalico-diabolique ; j'allais sortir , lorsque les personnes nouvellement arrivées insistèrent pour que je restasse, et je me rendis à leur invitation. Je repris un siège. Le monsieur entama une conversation qui n'avait aucun rap°
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p or l avec les farfadets, et qui n'eut aucun inté-. xêt pour moi. Je prétextai quelques affaires pour prendre congé de mon aimable compagnie, et je sortis en colère et en me plaignant de ce qu'on avait interrompu nja farfadette dans ses récits instructifs.
L'histoire du serin, qu'elle m'avait racontéej, çiî'en rappela une autre de même nature , qu'on m'a citée pour me prouver que je ne suis pas le seul qui ait été attaqué par les farfadets.
Une dame qui possédait tous les charmes de- son sexe , et qui avait en outre une fortune des plus considérables, ne pouvait goûter un ins- tant de tranquillité. Un serin s'était introduit dans son cerveau ^ et elle ne pouvait faire un pas sans être incommodée par son chant.
Elle se plaignait toujours de ce mal extraor« dinaire , et personne ne voulait croire à ce qu'elle disait.
Cependant le mal allait toujours croissant , il fallut bien se résoudre à consulter un médecin, qui ne voulait pas croire lui-même à ce que lui disait sa malade.
Gomment faire sortir un serin qui était en-; fermé dans le cerveau de cette infortunée ? Il fallait lui fendre ia tête, et on ne se détermine h une pareille opération que lorsque le mal est désesp^l^é. Il le devint en effet. La malade eut
des convulsions: on lui ouvrit îa têle avec un maillet, le serin sortit aussitôt de son cerveau, et la guérison fut complète.
Malgré cette preuve , des incrédules assurent que la dame au serin n'en avait point dans îa tête, mais qu'elle était attaquée ^ comme on dit que je le suis , du mal qu'on appelle monomanie.
Pour appuyer leur opinion , ils disent que le médecin feignit de lui fendre la tête , et que dans le moment qu'il la frappa très-iégèrement avec son maillet , une autre personne qui était derrière la malade , laissa écîiapper un serin qu'elle tenait dans là main.
Ne dois-je pas m'altendre, d'après cela, à toutes les réflexions les plus saugrenues sur le mal que je souffre? Pour prouver que je suis monomane, on inventera mille et mille histoires , toutes plus ridicules les unes que les autres; mais je n'en serai pas moins pour cela lejléau des far- fadets , d'autant mieux que je suis convaincu d'avance , que mes ennemis préparent àé']k leurs matériaux pour contrarier tout ce que j'ai avancé dans mon ouvrage.
Je dois me féliciter encore une fois du bon- heur que j'ai de n'être pas riche. Si j'avais de l'argent , les parens voraces qui ont persécuté mon oijcle demanderaient mon interdiction.
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CHAPITRE XXI.
Ma Farjadette se convertit.
D'après l'impression que ma farfadelte avait faite sur jnoi^ je voulus savoir s'il y avait eu sympathie entre nous. Je fus donc le lendemain rendre ma visite aux dames chez lesquelles je Tavais vue. Elles me dirent que l'élève féminin de Rhotomago avait conçu beaucoup d'estime pour moi j qu'elle avait senti la force de mes rai- sonnemens ^ qu'elle était tout-à-fait décidée à rentrer dans ses devoirs de piété et à abandon- ner ses erreurs et la compagnie où elle s'était enrôlée. .
Elle est bien résolue , ajoutèrent ces dames, d'aller le plus tôt possible chez MM. Pinel et Moreau, pour leur faire des reproches de ce qu'ils lui avaient dit sur votre compte , et leur signifier qu'elle ne veut plus rien avoir de com- mun avec eux ni avec aucun farfadet. Elle a commencé à fréquenter les églises, et elle tâche de ramener à leurs devoirs ceux de ses collègues qui , comme elle , ont eu le malheur de s'en écarter. Ces dames ne m'en imposaient pas , puisque, depuis ce temps la, je voyais presque
9î toujours ma farfadette à genou dans Saint- Sulpice priant Dieu fort dévotement.
Voilà donc deux cures que j'ai faites^ et deux malheureux que j'ai ramenés dans \e chemin de la vertu.
Glosez maintenant tant que vous le voudrez,, vous qui ne craignez pas de vous mettre en op- position avec moi , je n'en ai pas moins opéré deux miracles. Mes ennemis ne comptent plus dans leurs rangs deux êtres qui n'avaient pas toute la vocation du crime : je les ai rappelés à la vertu , dont ils n'étaient pas entièrement indignes.
Ces deux cures seront citées dans l'univers entier, comme on a cité celles qui furent opérées jadis par les apôtres de la foi chrétienne.
Comme saint. Tean-Baptiste , j'ai lavé du péché du farfadérisme deux infortunés qui en étaient entachés, comme nous le sommes tous du péché originel , lorsque nous faisons notre première entrée dans le monde. J'ai converti a la re- ligion de leurs ancêtres deux êtres faibles , qui ne l'avaient abandonnée que parce qu'ils n'avaient pas été avertis à temps du crime qu'ils allaient commettre.
0 vous qui m'avez chargé de jouer sur la terre un rôle si digne de caractériser l'homme de bien, mon Dieu j continuez de me protéger
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et de soutenir mon courage ! Je ferai fons mes efforts pour achever d'être digne de vos bonnes grâces et de vos regards paternels.
Laissez-moi , laissez-moi souffrir encore pen* dant long-temps toutes les horreurs auxquelles je suis depuis si long-temps en butte. Je ne puis pas trop désirer la haine de vos ennemis , elle me prouve que je &uis digne d''étre un desélua dont le nombre doit être si petit.
J'entends dans ce moment un concert déli- cieux; cesontlesangesquichaotentvoslouanges- ce sont les saints qui les accompagnent de leurs instrumens harmonieux !... chut !... chut!..... Laissez-mai donc entendre , MM, les farfadets».
CHAPITPvE XXII.
Les Farfadets me volent plusieurs pièces dg^rgent.
Quand on est poursuivi avec autant d'achar- nement que je le suis par la race infernale des farfadets, on doit avoir occasion de citer mille événemens fâcheux.
Le 24 décembre 1819, au matin, la domes- tique de l'hôtel , venant faire mon appartement, ôta, comme d'habitude , les habits que je place
9"^ sur moi le soir pour me couviir; et soit qu'elle les retournât en les jDrenant , ou que pendant la nuit mon argent fut sorti de ma poche , cette fllle m'invita à le prendre ;, quand je lui dis de le poser sur mon piano. Je comptai les pièces, et me rappelant parfaitement de ce que j'avais, je ne trouvai pas mon compte. Regardons, dis-je, entre le drap et la couverture, pour voir s'il n'y serait pas resté ou glissé quelque argent. Je m'approchai moi-même du lit pour faire déplus amples recherches, et nous entendîmes le ÎDruit de plusieurs pièces de monnaie que l'on faisait raisonner dans une main , mais nous ne pûmes rien voir. Nous nous occupâmes à tirer le lit , à prendre un balai pourbalajer tous les coins de l'alcove , sans rien trouver du tout. La domes- tique, sensible à ma perte,, apostropha elle- même mes ennemis : Coquins ! monstres ! leur dit-elle, vous osez voler comme cela ! Je le vois bien , vous êtes réellement les enfans de Bel-
zébuth ! Que voulez-vous , ma bonne ,
c'est une manière commode de s'emparer du bien d'autrui: peut-être en avaient-ils besoin ! — En ce cas ^ Monsieur , ils vous en auront de l'obligation. — Je m'inquiète peu de leur obli-. gation, d'autant que mon intention n'était pas de les mettre à même de m'en avoir. — Ce ne sont toujours que des coquins, des voleurs, Je
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Vais annoncer dans toute la maison que vous avez été volé la nuit dernière par une troupe de farfadets.
Tous les locataires de l'hôtel furent bientôt instruits de cette soustraction , et me plaigni- rent bien sincèrement.
Que le jeune farfadet ne vienne donc plus me dire que les agens de Belzébuth ne sont pas des voleurs, que le vol leur est défendu : je donne, je crois, la preuve du contraire ^ et je vais bientôt la corroborer par un autre fait.
La réticence de mon jeune farfadet m'a fait douter un instant de la sincérité de ses révé- lations. Cependant je suis convaincu qu'il ne fait plus partie de la compagnie infernale : je l'interrogerai encore ^ pour voir s'il persistera dans une dénégation qui, dans ce cas, finirait par devenir coupable.
CHAPITRE XXIII.
Pour me consoler du vol quon m! avait fait , je vais acheter des alouettes. Je suis volé Une seconde fois^
LEmêmejourjilm'arriva une autre aventure qui vient bien à l'appui de mon assertion. Je me promenais dans ma chambre, je réfléchis-
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sais à la scélératesse de mes ennemis, et je me disais: La perte que je viens de faire ne doit pas m'ernpêclier de manger une douzaine d'a- Jouetles, d'autant que c'est demain le jour de la Noël.
Aussitôt que j'eus fini mes petites affaires, je sortis dans l'intention d'aller les acheter à la Vallée, tout près de la rue Guénégaud, où je demeure; j'en marchandai une douzaine : on m'en présenta deux à choisir, dont on me de- manda vingt sous de la douzaine. Je tenais ma pièce de vingt sous entre les doigts , pour payer de suite; mais, par un effet surnaturel ^ cette pièce disparut sans que je pusse deviner comment.
La marchande , surprise ainsi que moi , chercha partout dans la paille et par terre , mais inutilement. Je la remerciai de la peine qu'elle avait hien voulu prendre pour une chose qui ne regardait que moi seul , et je lui dis en riant : Bonne femme, vingt et vingt font quarante , c'est beaucoup. Je vis, à la manière, moitié riante et moitié fâchée , avec laquelle elle me regardait, qu'elle ne m'avait pas compris.
Enfin, je payai mes vingt sous, j'en perdis autant , mais je ne revins pas sans alouettes : je les avais bien payées par l'effet d'un maléfice.
En m'acheminant vers mon hôtel, je faisais
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les réflexions suivantes : Jugeons un peu ce que c'est que cette troupe de coquins ; non contens de m'avoir foit payer le déjeuner, auquel je n'étais pas invité, il faut encore que je leur paie le café.
Je rencontrai j en revenant, plusieurs per- sonnes de ma connaissance, qui me demandèrent combien j'avais pajé les alouettes; je répondis: vingt et quarante. — Vingt et quarante; mais c'est une énigme. — Oui, Messieurs , vingt et quarante Que voulez-vous dire? expliquez- vous. — Vingt sous la douzaine d'alouettes , et vingt sous que les farfadets m'ont pris , cela ne faitil pas quarante? — C'est juste, Monsieur, vous avez raison. O les coquins! ils vous ont volé de cette manière , les scélérats \
Je racontai mon aventure à qui voulait bien l'entendre , et je revins à la maison pour voir si on me rappellerait celle du matin. Gela ne manqua pas , je dis à mes liôtes que tous ces faits ne devaient pas les surprendre , puis- qu'ils savaient aussi bien que moi, que ce n'était pas la première fois que cela m'arrivait.
Là , aussi , on me demandaleprix des alouettes, je fis la même réponse qu'à tous ceux qui m'a- vaient questionné : on en fut tout surpris. Je parlai sans métaphore, et on fut indigné contre la troupe infernale, Le maître et la maîtresse de
97 la maison j en parlèrent à toutes les personnes qui logeaient chez eux : chacun y prit part en son particulier, et disait que c'était peut-être par les mêmes causes qu'il lui manquait de l'ar- gent assez souvent.
Lorsque mes voisins me rencontraient, ils me demandaient s'il était vrai que l'on m'eut pris de l'argent , comme je l'avais assuré: mon affirmation excitait leur indignation. O les co- quins , les voleurs ! disaient-iis ; ce sont eux , sans doute, qui m'ont pris, à diverses reprises, ce qui me manque dans mon appartement. — Oui , Messieurs, je suis bien aise de vous en prévenir et de vous affirmer l'exacte vérité; l'espoir de vous être utile m'en fait une loi. Je désire sin- cèrement graver dans vos âmes toute la force et la sagesse de mes raisonnemens, qui n'en sont pas moins tristes pour l'humanité ; et tous me remerciaient et m'assuraient qu'ils s'étudie- raient à profiter de mes avis.
Ainsi , mes chers lecteurs, prémunissez-vous <;ontre les projets hostiles des farfadets. Lorsque vous irez vous coucher, comptez votre argent et fermez bien toutes vos portes. Si , lorsque vous aurez pris toutes ces précautions, vous voyez le lendemain qu'il vous manque de l'argent que vous aurez compté la veille, vous
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9» serez alors convaincus que ce ne pourra être que les farfadets qui vous l'auront enlevé.
Vous ajouterez foi à tout ce que je vous ai appris, et vous vous joindrez à moi pour de- mander la punition de ces misérables , qui ne respectent rien , pas même vos lits, lorsque vous auriez besoin d'être seuls avec vos femmes.
Vous vous adresserez aux magistrats chargés de la vindicte publique ; et si vous ne pouvez pas leur désigner nominativement vos voleurs , vous les convaincrez du moins que les farfadets sont coupables de tous les crimes.
Et en effet j ceux qui s'introduisent invisi- blement chez nous pour nous enlever notre bien, ne sont-ils pas plus coupables que les Cartouche et les voleurs de grandes routes ? Ceux-ci, au moins, s'exposent aux punitions de la justice humaine , tandis que les farfadets ne craignent pas le regard vigilant des magistrats qui sont chargés de faire respecter les lois.
Mais le raisonnement que je viens de faire n'est peut-être pas bien juste , c'est donc à moi de le rétorquer.
Les Cartouche et les v'bleurs de grande route sont des malfaiteurs: ils font donc partie de la race farfadéenne , puisque cette compagnie se compose de tous les méchans qui sont sur la terre.
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Celte observation me fait naître une réflexion qui aurait besoin de beaucoup de développe- mens. Je vais seulement la lancer sans aucun commentaire.
Peut-être que les farfadets sont divisés en deux classes : ceux qui peuvent jouir de l'avan- tage de l'invisibilité, et ceux qui ne peuvent pas quitter leur forme humaine ^ lorsqu'ils sont dans le cas d'opérer le mal.
Quoi qu'il en soit _, une preuve matérielle existe , c'est que les agens du diable , dans quelle catégorie qu'ils se trouvent , sont des voleurs qui s'exposent plus ou moins à la punition de leur crime. Ils sont dangereux plus ou moins ; et, dans toutes les hypothèses , ils doivent être considérés combine les ennemis de Dieu et de l'espèce humaine , qu'ils persécutent de mille et mille façons.
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CHAPITRE XXIV.
Les Farfadets sont recompensés par leur Grand-Maître , de leurs scélératesses.
Depuis long«temps Je déclame contre les far- fadets. J'ai fait connaître leur origine et l'ordre qui existe dans le gouvernement hornble et
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redoutable de ces possédés du démon , Je ne dois pas laisser ignorer à mes lecteurs le moyen dont se sert leur grand-maître pour les récom- penser de leurs crimes.
Le désordre et la débauche sont les seuls plaisirs qui les dédommagent des peines «t des fatigues qu'ils se donnent. Le désir de jouir est si grand chez eux , qu'il les rend capables de s'exposer aux plus grands dangers et de les affronter tous. S'ils sont vainqueurs, ce qui n'arrive que trop souvent, en raison de l'extrême €t funeste ignorance des braves gens sur leur compte , ils exercent une infinité d'horreurs , de crimes même ;, qui ne sont point réprimés, d'autant que les vices sont les lois constitutives de leur affreux gouvernement, qui récompense largement les provocateurs des crimes que ses satellites commettent à l'instigation les uns des autres.
Je n'ai encore parlé que très-superficiellement de la pièce farfadérisée dont ils se servent pour tromper les humains , je vais maintenant m'en occuper, avec tous les développemens qui sontj je crois, bien nécessaires.
Indépendamment des rapines qu'ils exercient partout j on leur accorde , suivant leur grade , un salaire en argent. On donne aux grands per- sonnages une pièce de cent sous y aux subai-
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ternes une pièce de quarante sous, et aux en- fans ou novices une de trente. Cette modique somme , une fois payée , ne paraîtra sûrement pas, au lecteur^ proportionnée aux peines et aux fatigues que ces coquins se donnent. ( Gela soit dit sans intérêt pour leur infernale cause. ) Mais le lecteur saura que cette récompense, qui n'est rien en apparence , fait leur fortune , par la raison qu'on connaît déjà , du retour de la pièce farfadérisée dans la poche du farfadet qui en a fait l'emploi criminel.
Le lecteur est assez instruit de cet affreux stratagème , il faut maintenant lui faire conce- voir comment il se fait que dans les grandes villes on voit une infinité de gens oisifs , très- bien mis, qu'on ne connaît qu'imparfaitement, et dont l'existence semble être un problême pour tout le monde : la démonstration est facile. Les farfadets ont souvent des recommandations pour de très-bonnes maisons , ils sont très- aimables, ont très-bon ton ; leurs habits sont à la mode , et sous ce rapport ils passent pour de très-honnêtes gens : de là vient la prévention qui leur est favorable. Tout en eux est agréable, leur insolence passe poUr de l'esprit , leur gros- sièreté pour delà plaisanterie. La faiblesse deleur santé sert d'excuse à leur coquetterie ou à leur gourmandise. A onze heures^ le café , le chocola.t
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OU le vin de liquaur sont nécessaires à leur esto- mac, pour chasser l'humidité du matin , quoiqu'à cette heure l'atmosphère soit déjà dégagée. Le limonadier, cupide et toujours très-empressé de Tendre, accorde tout ce qu'on lui demande; pour- vu que sa marchandise se débite ^ il ne s'informe pas s'il fournit à un farfadet mâle ou femelle: il vend, et toute son ambition est satisfaite; mais les remords ne tardent pas d'arriver. Le farfadet qui naguères s'épuisait en remercîmens , et qui trouve bon tout ce qu'on lui donne pour réparer ses forces affaiblies, paye sa dépense; et pour récompenser l'intérêt que lui a témoigné le limo- nadier ou restaurateur , il donne la pièce magi- que , qui revient à l'instant dans sa poche, comme je l'ai déjà expliqué dans un de mes chapitres. O comme il paie bien ! s'écrie le fournisseur qui croit avoir fait un grand bénéfice; cet homme est charmant, il doit être riche, l'argent ne lui coûte rien. On vante son amabilité et toutes ses qualités physiques , qui souvent séduisent ceux qui veulent à toute force ne traiter des affaires qu'avec ceux qui ont l'art de fasciner le monde par des manières bien trompeuses. Ils ne savent pas que Dieu , indigné de leurs bassesses, se sert des farfadets pour pu-nir l'ava- rice de la plupart des marchands ; et cela est très-juste j d'autant que souvent ces Messieurs
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repoussent le pauvre qui se présente à eux couvert des livrées de l'humilité , et lui laissent supporter toutes les intempéries de la saison. la plus rigoureuse ; ils pensent qu'en leur disant Dieu vous bénisse , le souhait doit être plus efficace que le secours qu'il leur serait facile d'accorder.
Mais les cœurs durs ne calculent pas le plaisir qu'il y a de faire le bien sans intérêt. On ne veut pas se pénétrer qu'un secours donné à propos est un acte qui nous fait obtenir la miséricorde divine , taudis qu'un conseil ou une plainte sur des maux qu'on n'a pas éprouvés , ne prouve que la sécheresse d'un esprit corrompu , qui ne prend de la peine que lorsqu'il se persuade qu'elle lui sera payée ; et lorsqu'ilse voit trompé, il gémit.
Il n'aurait pas versé des larmes _, s'il ne s'était pas laissé séduire par des dehors trompeurs. S'il avait fait le bien , Dieu n'aurait pas permis qu'il fût la victime d'un maléfice. Il aurait aidé le pauvre dans son malheur , et il n'aurait pas été payé par une pièce qui ne lui a servi qu'à le prémunir contre les intrigans, sous quel cos- tume qu'ils se présentent.
Je n'ai pas assez parlé de la pièce farfadérisée, je vais encore m'en occuper dans les chapitres qui suivront celui-ci. Je ne suis pasau nombre
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de cesraaîtres qui veulent cacher quelque chose à leurs écoliers : les miens doivent en savoir autant que moi.
CHAPITRE XXV.
Nouveaux détails sur les Pièces de monnaie enchantées.
Je reviens à la pièce farfadérisée, et je soutiens que le mojen employé par les farfadets pour s'en servir efficacement, est d'un effet mer- veilleux _, puisqu'il augmente leur crédit et leur réputation en tous genres. En effet, que ne peut-on pas faire avec un tel talisman ? hon- neurs , plaisirs , on peut tout se procurer. Veut-on aller au spectacle , un billet ne coûte rien ; il rapporte , au contraire , ce qu'il coûte de moins que cinq francs. Veut-on faire con- naissance avec des dames, en leur offrant des rafraîcliisseraens , rien n'est plus facile ; on les conduit au café , et c'est le cafetier qui les ré- gale; mais aussi, qu'en résulte-t-il pour elles? Bientôt elles payeront cher leur bonne foi.- Le farfadet j qu'on croit généreux, s'informe du logis de la dame, qui ne voit rien de dangereux à lui donner son adresse; et le monstre, alors ;, usant
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io5 de son cruel empire^ se glisse nuitamment chez la belle, abuse et trompe l'innocence et la vertu. Est-il un plus affreux scandale !
Ce qu'il y a de plus malheureux encore^ c'est que ces estimables daraes^ que les infâmes far- fadets ne quittent qu'après avoir remporté sur elles la victoire qu'ils méditaient , et dont ilsont d'avance savouré les délices par tous les pré- ludes de la lubricité , c'est que ces estimables dames, dis-je, ne veulent pas croire à la per- fidie de leurs suborneurs, tant il est vrai que les fripons ont un art infini pour en imposer aux âmes crédules et sans malice , qui désar- ment elles-mêmes le bras terrible qui voudrait les venger.
Les farfadets font souvent échanger leur pièce enchantée, ils la donnent pour payer la moindre bagatelle. J'ai déjà prouvé par un calcul arithmé- tique les ressources qu'elle leur procure. C'est avec elle qu'ils achètent des meubles, des ha- billemens somptueux et recherchés, et que parce moyen ils se logent et se vêtissent comme des honnêtes gens d'une réputation intacte.
La conduite des hommes farfadets est imitée par les femmes farfadettes. Les modes les plus nouvelles, les étoffes les plus jolies sont celles qui leur conviennent le mieux : elles ont si peu de peine à se les procurer! Bien parées, elles
io6 passent pour d'honnêtes femmes ; car rien ne ressemble mieux à une honnête femme qu'une
friponne La seule différence qui existe
entre elles , c'est que cette dernière ne craint pas d'attaquer , de faire même soupçonner la vertu des autres , tandis que les femmes vertueuses ne veulent pas croire, au contraire, à la méchanceté de leurs adversaires.
A la faveur de leur pièce enchantée , MM. les farfadets se procurent parfois le plaisir de se donner des repas splendides les uns aux autres. Lorsque chaque membre de la société avance en grade , il doit nécessairement donner un dîner de corps. Est-il obéré par quelque dé- pense extraordinaire, il attend qu'on lui donne la pièce de cent sols , il peut même emprunter celle de son collègue : dès-lors , il fait petit-à- petit les provisions. Sa femme le seconde dans tout ce qui doit précéder le festin. Si elle n'est pas farfadette, elle est au moins la confrdente de son mari _, dont elle ne voudrait pas être la délatrice. Elle court de marchands en mar- chands , accompaguée de sa servante , et à l'aide de la pièce magique elle revient du marché avec toutes les provisions dont elle avait besoin.
Le moment du repas arrive. Les invités se présentent. On s'accueille , on se fête, on boit à la santé les uns des autres; et les premiers
107 toasts sont portés à la gloire du grand-maître . des farfadets ; c'est de rigueur. On ne parle pas des moyens dont on s'est servi pour donner un repas aussi splendide , tous les convives le savent j ils rient fous cape de leurs friponneries. Mais on dit de bons mots, on fait des calembours, les chansons à boire ne sont point oubliées. Enfin on se sépare après avoir félicité les am- plij trions de la manière dont ils ont reçu leurs convives; et quand lasociété est partie, le mari,, à son tour, félicite sa femme sur l'adresse qu'elle a mise à faire fructifier la pièjce enchantée , et rendhommageà la présenced'esprit desfemmes, qui savent toujours tromper avec grâce et finesse. C'est là leur talent.
Il n'est pourtant pas permis aax farfadets de donner tous les jours de grands repas, et ce- pendant ces Messieurs ne se laissent manquer de rien ; car , outre les repas de corps , ils eu donnent encore de plus simples pour les per- sonnes qu'ils ont intérêt de conserver dans leur intimité ou qu'ils veulent ménager en leur laissant ignorer le pacte qu'ils ont fait avec le .diable. Avec ceux-ci, leur intérêt est de con- server intact l'honneur de leur maison , qui est ensuite citée dans le monde comme étant digac de recevoir des princes.
Mais ceux qui . comme moi , connaissen l leurs
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moyens magiques , ne sont pas surpris de cette magnificence,, ils n'ignorent pas que sans le talisman tout cela n'existerait pas.
Je ris de bon cœur quand je me rappell e une aventure plaisante , arrivée a deux farfadets qui cherchaient à se tromper l'un et l'autre.
Un farfadet , fatigué du plaisir qu'il se pro- curait à l'aide de son invisibilité , voulut va- rier ses Jouissances ; il va à cet effet dans une maison de débauche, où il trouve une femme superbe. Il fait le galant , on répond à ses ga- lanteries. Il propose paiement , on ne veut pas l'accepter; on propose, au contraire, de lui donner une pièce de cent sous qui le fera gagner au jeu. On l'accepte, h condition qu'on ne fera qu'un échange, ce qui s'exécute. Dans le mo- ment qu'ils se donnaient mutuellement leurs cent sous, ils entendaient l'un et l'autre un bruit dans leurs poches, leurs pièces se croi- saient et revenaient à leurs places. Les deux far- fadets se reconnurent et se félicitèrent mutuel- lement de leur adresse et de leurs projets.
Je ne sais pas si c'est vrai ; mais on m'a dit que par ce moyen les farfadets se reconnaissent entre eus, comme les francs- maçons en se don- nant la main. A cet égard, que mon lecteur fasse comme moi , qu'il attende d'autres instruc- tions.
ing
CHAPITRE XXVI.
La pièce magique sert partout aux farfadets , sur la terre et en porage.
C'est encore au moyen de la pièce magique que les farfadets se décident à entreprendre tous les voyages. Ils peuvent entrer dans toutes les auberges, soit pour se rafraîchir, déjeûner ou dîner , ils ont bientôt fait des bénéfices , puisque le prix de leur repas ne s'élève jamais à cent sous.
Le voyageur farfadet amasse ainsi une fortune dont il fait parade en arrivant à son pays ou à l'endroit de sa destination. On le félicite sur son heureux voyage et sur son bien-être. Fier de ces complimens que les flatteurs et les para- sites lui prodiguent , il parle des peines qu'il s'est données pour se procurer ce qu'il possède , des privations auxquelles il s'est soumis par éco- nomie ; mais il cache à tous ceux qu'il veut tromper ses manœuvres indignes j les bassesses qu'il a commises depuis qu'il est agréé à la société diabolico-farfadéenne , il étale avec faste et os- tentation les choses de prix dont il a fait em- piète avant de quitter la capitale , patrie du luxe et de la richesse.
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C'est de cette manière et par ces moyens viïs que se sont enrichis les farfadets qui passent dans le monde pour de très-lionnétes gens , par cela seul qu'ils sont riches ; c'est par la pièce farfadérisée qu'ils ont acheté leur considération ; mais j, gare la bombe ! ....
Je ne veux pas terminer ce chapitre sans avoir mis sous les yeux de mes lecteurs un compte de recette tenu par un farfadet pendant un voyage qu'il fit de Paris à Marseille.
Compte du voyage de
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Dépenses.
Dîner 5 fr.
Souper 5
Dîner 5
Acliatsde plusieurs objets. 5
Souper 5
Dîner. 5
Achats de marchandises . 5
Souper 5
Dîner 5
Achats de bijouterie 5
Souper 5
Dîner 5
Achat de divers objets. . . 5
Souper , . . 5
Dîner 5
Diverses empiètes 5
Souper 5
Dîner 5
Diverses empiètes 5
Souper 5
Arrivée à Marseille 5
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647
I
2
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6073 fr.
Pendant mon voyage , dit-il, je n'ai rien dé^ pensé , parce que j'ai toujours donné ma pièce
III
en paiement. J'ai donc fait la route de Paris a Marseille , en gagnant six raille soixante-treize francs, sur lesquels il faut distraire pour le paiement de ma voiture, cent quatre-vingts francs que je n'ai pu payer avec une seule pièce farfadériséej reste donc de bénéfice , dans huit jours de voyage, cinq mille huit cent quatre-vingt-treize francs.
Eh bien! chers lecteurs, ctes-vous étonnés maintenant de ce que les farfadets sont riches?
CHAPITRE XXVII.
Je suis aussi franc en parlant de moi que lorsque je m entretiens des autres. Autre ré- sumé de mes malheurs.
Ceux qui ont lu mon ouvrage jusqu'à ce chapitre , doivent s'être aperçus que je parle avec franchise de tout ce qui m'est personnel; que mon langage simple et naïf n'est que le langage de la vérité. J'ai dit aussi bien ce que je pensais des autres, comme ce que je pense de moi ; c'est ce qui prouve que je ne veux m'abaisser à tromper personne.
Quand j'ai quitté mon pays , il y a environ quarante ans , c'était pour travailler dans dif-
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férens magasins où j'aurais été à portée de faire ce qu'on appelle quelques affaires de commerce; mais par honneur, je ne classai au nombre des atfaires que celles qui sont légitimement faites et approuvées par les lois. Je me retirai à Avi- gnon, dans l'intention de travailler pour mon compte; et dans cet espoir, je vendis, pour entreprendre mon industrie ^ maisons, terres et capitaux.
Le démon, Tennemi acharné de tous ceux qui ne connaissent que Dieu, vint troubler ma félicité , il me tourmenta de toute manière, pour me faire abandonner la loi de Dieu et me donner à lui. J'eus horreur de son insolente témérité , et je me refusai h écouter ses indignes propositions. C'est de ce jour que datent tousles maux que j'ai éprouvés de sa part;, à l'aide de ses infâmes émissaires. J'avais beau me donner des peines, dn mal, mon zèle ne suffisait pas. Jamais je ne pouvais parvenir à ce que j'entre- prenais, une chose m'en faisait oublier une autre ; et avec la meilleure volonté du monde, je faisais toujours tout de travers, je ne pouvais réussir à rien.
J'étais donc libre de venir à Paris , quand des affaires de famille m y appelèrent. Mon oncle, comme je l'ai déjà dit plusieurs fois , désirait me laisser sa fortune. Mes ennemis vinrent
n3 encore à mon encontre pour me Faire perdre cette ressource, qui aurait amplement réparé les pertes que j'avais faites pour entreprendre un commerce.
Ce qui m'est revenu de cette succession, est resté, comme on sait , entre les mains des gens d'affaires. Mon argent a eu la destination que les farfadets ont voulu lui donner. Ils savent que les procureurs ne m'aiment pas à cause de ma véracité, et c'est pour cela qu'ils ont voulu leur faire manger encore une huitre , bien persuadés qu'ils étaient , qu'on ne nous en lais- serait que les écailles.
C'est une grande satisfaction pour moi de résumer de temps en temps, dans mes cha- pitres, les principales causes de mes malheurs, de mes souflFrances et de toutes les iniquités dont j'ai à me plaindre.
CHAPITRE XXVIII.
Tout ce qui parait séduisant dans mon Mé" moire contre les Faifadets , doit tourner à ^^ leur honte»
Quel heureux mojen d'existence , pour les farfadets , que [eut maudite pièce de cent III. 8
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Sous! Par ce talisman , ils ne craignent ni ai* Sotte , ni ravage , ni feu , ni grêle.
Quelle que soit la planète qu'ils fassent agir pour ravager la terre , la planète respecte tou- jours leurs propriétés , et s'ils n'en ont pas , ils ont leur pièce de cent sous en compensation.
Le laborieux cultivateur se trouve ruiné par le feu qu'on dit venir du ciel, ou par toute autre causCj et le farfadet n'a jamais connu le malheur.
Le pauvre , dans sa douleur , attribue la misère qui le poursuit ^ a la colère de Dieu qui tepunitpour quelques fautes dont il se croit coupable; et telle est son erreur, qu'il ne voit pas qu'il ne devrait en accuser que le génie du mal, qui cherche à faire desmailieureux, pour procurer des prosélytes au diable. Quand il craint de mourir de faim , l'homme faible con- sent a se rendre coupable : la pièce de cent sous le séduit, surtout quand il sait qu'il peut l'é- changer trente ou quarante fois par jour, selon ses besoins ou sa volonté.
Il existe des farfadets dans toutes les classes et dans toutes les conditions qu'on distingue sur la terre : c'est pour cela que le mauvais temps respecte les propriétés des méchans ^ quand il détruit celles des citoyens honnêtes. Les farfadets nous en donnent la preuve. Ils ne nous font sentir la maligne influence d'une pla-
lia
ftète désastreuse, que pour que les biens deâ hoiiDetes gens soieiii ravagés, quand les leurs sont respectés par l'orage. Par ce mojen , ils sont toujours sûrs de se nourrir ^ tandis que les malheureux ravages sont obligés de leur bien payer leurs denrées , pour pouvoir soutenir leur chétive existence.
Le plus grand de tous les maux , c'est que le vulgaire se trompe sur la cause du maléfice. J'entends bien souvent des nigauds s'écrier : C'est bienheureux^ voilà des propriétés que la grêle, la pluie ou le tonnerre, ont respectées, et on ne sait pas que c'est par un pacte avec le diable que le propriétaire a obtenu cette pro- tection ; carsi réellement Dieu voulait punir les hommes, il n'âîirait pas besoin de faire connaître sa colère par des orages , des grêles, etc. ; il dé- fendrait simplement à la terre de produire ce que chaque année on attend d'elle , et cette pu- nition serait plus exemplaire et mieux appré- ciée. Tous les mortels ressentiraient alors l'effet de la colère céleste , et chacun , descendant dans sa conscience, prendrait sa part de la pu- nition générale, et se convertirait.
Alors la pièce magique ne serait plus dans le cas de séduire personne, d'autant mieux qu'on ne l'accorde qu'à ceux qui ont rendu des ser- vices signalés à l'abominable et incrojàble asso-
8^
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cialion des forfadels. Ceux qui n'en ont p&s encore été trouvés dignes, ont la faculté de se dédommager , en attendant de l'obtenir , par de petits vols qu'ils croient très-innocens , et qui nous sont attestés par les personnes qui ont reçu des visites nocturnes, et qui se sont aperçues, ainsi que moi j que le lendemain il leur man- quait toujours quelque chose , soit de leurs bijoux, soit de leur argent.
Cette accusation est constante : ce sont les personnes que j'ai eu le bonheur de guérir, qui me l'ont affirmée ; elle me fait croire que n'ayant pas pu moi-même encore me soulager 7^ je cours grand risque d'être tout-à faitdépouillé a^ant ma parfaile guérison.
Je le crains d'autant plus, que j'^ ai reçu l'avis dé la part du roi des farfadets, et par une lettre de ses ministres, qui m'a été remise par la poste. Cette dernière porte en substance, qu'on m'en- lèvera, quand on le voudra , l'argent que j'aurai dans la main et même dans mes poches.
Le roi des farfadets , ainsi que MM. ses mi- nistres , choisissent très-bien les noms de leurs émissaires ; c'est GrifFart qui m'a écrit. Ce nom , qui ne peut appartenir qu'à un h"Dmme armé de griffes , est digne vraiment d'être employé par le maître des griffons , que Vul- gairement on appelle le Diable.
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Les fails que je viens de citer , et les preuves que j'en ai données, me sont garans d'en avoir dit assez j pour que les jeunes gens qui liront cet ouvrage ne soient pas tentés d'entrer dans une société anathémalisée.
C'est pour cela que j'ai intitulé mon chapitre de ces mots : Tout ce qui paraît séduisant dans mon Mémoire contre les farfadets y doit tourner à leur honte^
Et quel sera maintenant l'homme assez cri- minel j qui n'évitera pas les pièges de la secte infernale ? La pièce farfadérisée ne pourra sé«» duire que l'avare , et l'avare est damné par le seul fait de son avarice ; les visites nocturnes n'éblouiront plus que les libertins qui fré- quentent les lieux de débauche ; et tous les libertins sont au pouvoir du diable avant même d'avoir fait alliance avec les farfadets.
Ainsi, il n'j a pas lieu de craindre que mes révélations fassent du mal sur la terre, je viens d'en donner la certitude. Il ny a que ceux qui sont déjà condamnés à la damnation éternelle , qui iront au-devant des propositions que les farfadets se disposeraient à leur faire.
Tandis que si je n'avais pas fait connaître à l'univers entier tous les moyens qu'ont employés mes ennemis pour me séduire , quelques hoji-
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Ilotes gens auraient consenti h des propositions insidieuses , sans croire faire le mal.
Médecins, procureurs, avocats, étudians en droit et en médecine , faites-vous farfadets ,' je le désire : il est peu d'hommes parmi vous qui ne soient pas dignes du farfadérisme.
Honnêtes gens de toutes les classes de la so- ciété, lisez mon livre pour pouvoir éviter la séduction de nos ennemis communs.
J'ai donc bien fait d'écrire tout ce que fai écrit jusqu'à ce moment. Je vais m'occuper à cîierclier d'autres matériaux et j'en trouverai de nouveaux dans les conversations que j'ai eues avec le jeune farfadet dont j'ai déjà parlé dans mon second volume.
Dans le chapitre que j'ai écrit le concernant^ j'ai embrassé dans un seul cadre tout ce qu'il m'a dit et toutes les réflexions que ses confidences m'ont fait naître.
Je vais maintenant entrer dans tous les détails qu'il m'a donnés, et je ne serai que fidèle his- torien. On verra comment peu-à-peu je suis parvenu à le guérir et à le préserver du malheur qui le menaçait.
On a déjà applaudi à la conversion de- la far- fadette qui m'avait suivi dans l'église : on ap- plaudira également à celle du jeune farfadet , qui a été suivie de deux autres ^ cdie d'un
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étudiant et celle d'une Jeune personne qui logeait avec moi dans riiôlel de Limoges.
Ce sera gn temps et lieu que je parlerai de ces deux dernières conversions , je ne veux pas les confondre les unes avec les autres : je vais épuiser tout ce que j'ai encore à dire sur le compte du jeune farfadet , et je ne finirai pas mon dernier volume, sans avoir raconté tous les hauts unis qui ajoutent à ma gloire et à l'es- pérance que j'ai d'être bien récompensé par Dieu de tout ce que j'ai fait ici-bas.
CHAP1TPX.E XXIX..
Détails circonstanciés de mes conférences avec le jeune enfant dont j'ai déjà parlé dans mon second volume.
C'est toujours dans la même maison où on m.'avait fait faire connaissance avec le jeune farfudet , qu'ont eu lieu les conférences que j ai eues avec lui. Le premier chapitre le concernant me fut dicté par mon indignation , et ne fut , pour ainsi dire, qu'un résumé de toutes les ré- vélations qu'il m'avait faites. 11 faut m.aintenant que l'univers connaisse les plus petites parlicu-
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îarités de mes conversations avec ce jeune Déo- phite du far'^adérisaie. Tant pis pour ceux qui diront que ce n'est qu'une répétition de ce que j'ai déjà dit à son sujet , je n'en dois pas moins suivre mes notes quotidiennes.
Aussitôt que je vis ce jeune farfadet , je le grondai très-vivement de se trouver nanti ou possesseur de la pièce farfadérisée. Mais la cor- ruption a des pièges si séducteurs , ils semblent si doux à ceux qui s'y laissent prendre , que ce jeune homme avoua, avec la franchise qu'on ne trouve ordinairement que dans une âme pure, qu'il était effectivement possesseur de ce talis- man; qu'il lui était très-utile; qu'il en relirait de très-grands avantages chaque fois qu'on l'en- voyait en commission; que l'argent qu'on lui rendait sur le marché qu'il venait de faire , lui restait, indépendamment de sa pièce de trente souSj qui revenait dans sa.poche au mêmeinstant qu'il venait de la donner. Alors, m'adressant à lui, je crus devoir lui dire: ne concevez- vous paSj malheureux, que par ce moj^en infâme vous conservez votre existence aux dépens du tiers ou du quart; qu'on ne peut appeler cette manière de vivre qu'un brigandage privée que vous exercez impunément sans rougir et sans craindre les lois et la justice? Remellez-moi ce signe qui fait votre houte ^ et qui fera peut-être
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un jour votre supplice. Vous êtes trop Jeune encore pour qu'une main bienfaisante ne vous retire pas de i'abîme « ù votre inexpérience vous plonge, sans que votre cœur vous j ait poussé.
Le jeune farfadet refusa de uî'obéir : alors les soupçons les plus cruels s'emparèrent de moi. Je craignis délai faire une question qui pouvait le déshonorer et le perdre dans mon estime; mais enfin , pressé de le rendre à lui-même, je lui parlai a^ec cet intérêt qu'inspire une victime que l'on veut sauver du danger: Mais, mon enfant, vous êtes donc farfadet? -Je ne sais, mais je vais h leurs assemblées. — Ah ! grands dieux ! vousalîezà leurs assemblées; eh bien ! je vous en fais mon compliment. -—Mais. Monsieur, mon père, mon frère et ma sœur y vont bien, pour- quoi donc voudriez- vous que je n'j allasse pas? — Est-ce une raison, malheureux ! doit-on faire tout le mal que l'on voit faire aux autres? Si votre père, votre frère et votre sœur veulent se damner et attirer sur eux le courroux du ciel, est ce encore une raison pour suivre leur exemple ? Ne savez-vous pas que Dieu est plus fort que tous les hommes , puisqu'il lient dans ses mains équitables le sort de tous tant que nous sommes? Innocent ou perfide, le flirfadet ne put rien
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comprendre à ce langage, et me demanda ce que c'était que Dieu , dont son père ne lui avait jamais parlé , et lui avait même défendu de s'en- tretenir. — Votre père est dans des principes affreux , c'est un très-grand tort qu'il a , de ne pas vous inspirer d'autres sentimens , il vous conduit lui-même à votre perte. Vous serez la dupe, tôt ou tard, des principes dans lesquels il vous a élevé. — Eh bien ! tant pis. — Mais , malheureux enfant, égaré que vous êtes, ré- pondez-moi , et dites à qui vous accordez la puissance d'avoir fait le ciel et la terre , les hommes et tout ce qui existe : n'est-ce pas à Dieu? — Mon père ne veut pas que je parle de cela du tout, parce qu'il craint que je ne dise des bêtises. — Votre père a ses raisons , parce quCjS'il ne se comportait pas ainsi, il ne pourrrait être admis dans la société magique qui l'autorise à faire le mal en vengeance du bien que Dieu nous fait tous les jours; mais j'espère que ce même Dieu punira votre père de tous les tour- mens que me font éprouver les membres de la société infernale dont il fait partie.
Le ton ferme et persuasif que je pris avec cet enfant lui fit faire des réflexions dont je le voyais déjà occupé.
I2v
CHAPITRE XXX.
Le jeune Farfadet méfait des confidences. Il répond à toutes mes questions.
Dans une autre conversation que j'eus avec le jeune forfadet, ilfut lepremierà me parler: Je sais bien , me dit-il , que vous souffrez beaucoup des farfadets. Mon frère et ma sœur vont souvent vous tourmenter, surtout quand vous êtes dans votre chambre. C'est ma sœur qui a cassé le verre de cristal que vous teniez dans vos mains, et qui vous avait coûté cent sous. Je connais celui au pouvoir duquel vous êtes dans ce mo- ment ; je sais aussi comment on a fait pour tuer votre écureuil : il y a long-temps qu'on prémé- ditait ce crime. Avant de le tuer, on a voulu vous forcer, par ses malices, à le maltraiter. Mon frère , ma sœur et bien d'autres personnes que vous connaissez ou que vous ne connaissez pas, avaient formé le projet de vous le rendre insupportable. Enfin, on décida sa mort, et on voulut qu'elle eût lieu de manière à faire croire à tout le monde que c'était vous qui lui aviez donné le coup mortel. C'est pour cela qu'ils
12.4
placèrent cette pauvre bête entre le matelas et le drap de lit, et Tendormirent assez pro- fondément pour qu'il ne vous entendît pas monter sur le lit: c'est alors que _, vous plaçant inopinément sur lui , la pesanteur de votre corps , sur lequel il y avait six farfadets, l'étouff» sur-le-champ , et que la pauvre béte n'en revint plus. — Comment! jeune homme , vous osez me faire un [eî aveu , et n'en rougissez pas? — Que voulez- vous? puisque c'est comme cela que sa^ mort a eu lieu, je ne puis pas l'attribuer à une autre cause. — Eh bien ! moi , je dis que celav prouve que les farfadets ont Tâme bien noire de ne pas plaindre un pauvre petit animal qui ne leur avait jamais rien fait, et dont la gentillesse devait désarmer )eur barbarie. Mais^ dites-moi un peu, M. le jeune farfadet, quelle nécessiléy a-t-il de faire mouvoir des planètes qui nous^ sont si nuisibles en toutes les saisons, soit par trop de pluie ou par la grêle , soit par une trop grande sécheresse , toujours préjudiciable aux biens de la terre? — Cela nous divertit et nous plaît. — Comment! cela vous plaît; mais ce sont des amusemens cruels et barbares. En ce cas, vous avez dû bien jouir en i8i6et 1817? — Mais, oui, nous fumes assez contens , nous avions nos raisons pour agir ainsi. Notre puissance s'étend psqu'à la permission de nous transporter dans
les nuées, afin cl <j les métamorphoser en eau, en grêle j en tonnerre, comme il nous plaît. — Avez- vousfaitcesmélaniorpliosesen 1819? — Oui, mais nous ne savons pas ce qui a pu empêcher l'effet de notre travail. Nous avons aussi le pouvoir de faire naître la guerre entre les gouvernemens , d'armer les peuples les uns contre les autres , en ayant soin de nous mettre toujours à Fabri du danger. En me disant ces derniers mots, mon jeune farfadet me quitta.
Je voulus le questionner encore ^ mais le petit fripon ne voulut pas m.'en dire davantage ce jour- là.
Je fus donc obligé de me taire, et pourtant j'aurais pu savoir bien des choses, qui. sans doute ne m'ont pas été révélées dans la suite.
Je sortis sans être parfaitement content de moi-même: peut-être aurais-je pu, par une récompense bien administrée, exciter davan- tage la volubilité du langage de ce jeune dis- ciple de Satan.
Je me promis bien de ne pas en agir ainsi , lors de notre première entrevue. Je le ques- tionnerai sur tout , me disais-je , je veux péné- trer tous les secrets de mes ennemis. Je veux rendre mes mémoires aussi complets que ce qu'ils doivent l'être. Je ne veux pas qu*oQ puisse
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me dire: M. Berbiguier ne sait pas lui-merne tout ce que font les farfadets.
Si fait, je le sais; j'ai déjà rempli deux vo- lumes du récit de leurs forfaits et de leurs bri- gandages. J'avance dans le troisième volume qui doit compléter mon ouvrage , et c'est là que je dois suspendre mes révélations.
J'attendais donc avec la plus vive impatience le jour où je pourrais encore interroger mon jeune farfadet. 11 arriva , et je ne fus pas trompé dans mon attente. Je consacrerai plusieurs cha- pitres aux nouvelles horreurs qu'il m'a apprises.
Lecteurs , préparez-vous à frémir comme j'ai frémi en entendant les choses cruelles qu'on vien4 de m'apprendre.
J'ai besoin d'un instant de repos pour pou- voir me les rappeler fidèlement.
CHx\PITRE XXXI.
Le jeune Farfadet continue ses révélations et ses réponses.
En revoyant le jeune farfadet, je m'em- pressai de lui adresser la parole. — Puisque vous êtes si instruit des pouvoirs que s'arroge l'infâme
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société dont vous et votre famille vous glorifiez de faire partie , dites-moi , je vous prie , pour- quoi brisez-vous mes cadenas et mes serrures, quand je suis dans ma chambre, et principale- ment dans la nuit ? — C'est pour vous prouver que rien ne nous est impossible. Une seule de nos paroles suffit pour faire ouvrir serrures et ver- roux. Vous voyez que si nous cherchions à nous enrichir en peu de temps , cela nous serait bien aisé. Quand nous voulons soumettre à nos lois une ou plusieurs personnes , nous les plaçons sous Finfluence d'une planète maligne que nous lançons , et ces personnes ne sont plus maî- tresses de leurs actions , elles ne rêvent qu'à nous. Nous troublons leur repos j leurs prières, leurs promenades, leurs repas, et nous les ren- dons insupportables à la société, parce qu'elles répètent toujours la même chose, et qu'elles deviennent le jouet de tous ceux qui veulent bien s'amuser k leurs dépens. Par exemple , nous savons que vous faites un ouvrage contre notre société j que vous voulez le répandre par toute la terre , dans l'intention de nous faire du tort; mais vous n'y réussirez pas. Nous voulons bien vous laisser écrire cet ouvrage, qui vous occupe, nourrit votre erreur, entretient votre chimère et vous fait espérer de l'adoucissement à vos peines j c'est une consolation que nous consen-
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lonsàvcus accorder jusqu'à la fin ; mais Vous ne parviendrez jamais à le mettre au jour. Nous en arrclei ons la publication ^ dussions-nous aller soustraire l'argent de ceux qui voudraient en acheter des exemplaires, — Eh bien ! je me moque de vos menaces, j'en ferai deux, trois, quatre , s'il le faut, et si vous prenea l'argent de ceux qui en achèteraient p je me résoudrai peut-être, pour vous faire enrager, h en dis- tribuer gratis. C'est un trop grand bienfait pour l'humanité, pour que je ne me décide pas à faire touslessacrificesnécessairesàsa publicité.— Nous vous ôterons les moyens et même jusqu'à l'idée de le faire. — Et comment cela , s'il vous plaît? — Parles tourmens et les tracasseries que nous vous ferons éprouver continuellement; et pour preuve que nous pouvons le faire, c'est que nous ne sommes pas un seul jour sans venir vous tourmenter , et que bientôt vous ne saurez plus où donner de la tête. Iln'jauraplus d'ordre dans vos idées ni dans vos actions ; vous répé- terez cent fois la même chose sans vous en apercevoir, et vous finirez par ne plus vous faire comprendre, ni comprendre les autres. Quand vous serez dans cet élat , vous «"'aurez plus les moyens ni la possibilité d'écrire un mé- moire, ni même de le faire écrire. Personne ne voudra se charger de donner du sens et un
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^îr de vérité aux sottises que vous direz contré une puissance établie depuis des siècles, et qui existera à tout jamais. — J'étouffe !
GHAPÏTPvE XXXII.
Le jeune Farfadet connaît parfaitement tous les chefs de la secte faifadéenne.
J'avais besoin d'un moment de repos pour re- prendrema conversation avec mon jeune farfa- det. Maintenant, lui dis-je, nous verrons bien; mais puisque vous dites qu'on parle de moi dans vos assemblées, connaissez -vous MM. Pinel père jMoreau , Prieur frères etPapon, Lomini , leur cousin? Connaissez-vous M. Chaix? Oui, Monsieur, je les connais tous , ce sont d'hono- rables membres de notre assemblée farfadéico- diabolique. Je connais encore un autre Monsieur qui reste dans votre maison, qui se donne le grade d'offi.eier,et qui s'appelle monsieur. . monsieur..» Monsieur... aidez-moidonc. — Attendez^, je crois que vous voulez dire M. Bonnet? — Oui , M Bon- net ; c'est cela précisément. Eh bien ! vous êtes à présent sous sa domination. — Je le sais bien; mais j'espère ne pas j rester long-temps. — Ne
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vous en flattez pas , cela ne dépend pas de vous ; car s'il ne se présente personne pour prendre votre place, vous resterez sous la domination de ce Monsieur tant que cela lui plaira. — C'est ce qu'il faudra voir.
Dans ce moment , l'entretien s'échaujBfait. Une dame ouvrit la porte du salon où j'étais avec le petit farfadet , et demanda ce que c'était qu'une flamme qu'elle venait de voir briller. Elle était vivement affectée de penser que l'en- fant du diable avait peut-être eu de mauvaises inteotioosà mon égard. Je la calmai, ainsi qu'une autre dame qui était entrée avec elle , et je les priai de me laisser causer avec le diablotin.
En reprenant notre conversation, je lui de- mandai si MM. Pinel , Moreau et tous ceux que i'ai déjà nommés dans mes Mémoires, me sou- haitaient du mal, — Ils veulent vous donner la mort ; mais comme il faudrait pour cela vous attacher dans votre lit^ ils craignent que ce préliminaire ne vous réveille et ne leur fasse manquer leur tentative. D'ailleurs, ils savent que vous les avez nommés dans vos Mémoires, et cela leur ôte les moyens d'exécuter leur projets criminel, dans la crainte d'être accusés de votre mort ; ce qui ne serait pas très-avan- tageux pour leur réputation, quand ils cesse- raient d'élre invisibles, — Dites-moi donc, petit
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farfadet, car je ne puis vous donner un autre nom, d'autant que vous convenez de votre qualité, dites-moi si vous avez employé vous- même lesmétamorphoses? Je suisassezbon plij- sionomiste^ je vais gager que vous avez été pos- tillon, vous enavcz toute la tournure: avouez-le, vous êtes venu à mon appartement? Le petit bonhomme se mit à rire. J'insistai davantage, et il m'assura qu'il y était venu très-souvent avec son frère et sa sœur. — Mais comment les farfadets peuvent-ils s'amincir ou se rétrécir au point de pouvoir s'introduire dans un appar- tement par les fentes des portes et des croisées, par les trous des serrures et par les crevasses d'un mur? — Vous êtes dans l'erreur: ce n'est pas notre corps qui opère , c'est une chose ti*op matérielle pour être transportée dans un ap- partement fermé , nous le laissons chez nous , comme une masse de pierre inanimée,, et notre âme seule s'envole vers l'endroit qu'on nous a indiqué pour opérer ; c'est alors qu'elle s'attache sur la partie du corps de l'individu qu'elle doit tourmenteret en suit tous les mouvemens. Après avoir cependant réussi à l'endormir, elle grossit et diminue è volonté, et nous prenons alors tous les travestissemens magiques qui conviennent à notre situation. — Ne pourriez-vous pas m'ins- truire des secrets de votre compagnie? — Par-
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donnez - moi. Lorsque les cliréliens parjures quittent la foi cle leurs pères pour entrer sous la domination infernale, Belzébutb les oblige à renoncer entièrement à Dieu. Lorsqu'il meurt un clirélien dans cet état d'abnégation^ l'Eglise, qui n'a point eu connaissance de cet acte d'im- piété , procède à son inliumation , comme de coutume ; mais les farfadets vont retirer, la nuit, le corps deîeurnouvelagrégé, placent ses restes inanimés dans un endroit qui appartient à la secte farfadéenne. Belzébutb exige de ceux qui entrent sous sa domination une garantie qui lui assure pour toujours la possession de celui qui se donne à lui. Gîiacun de ses affidés est obligé d'enrôler dans sa compagnie une personne au moins , ou bien il prend un des enfans de l'initié, qu'il lui rend lorsque ce dernier a rempli les conditions de son engage- ment. Cet enfant , après avoir passé un certain temps dans cette inique société, n'en rapporte que des principes affreux, qui le rendent pour toute sa vie un mauvais sujet , qui ne doit vivre que pour la bonté et le désbonneur de l'espèce humaine. Voilà le récit exact des principes de ceux qui quittent la bonne route pour prendre la mauvaise , en abandonnant leur Dieu.
Le soir de notre entretien, le petit farfadet , en rentrant chez lui , fut grondé par son père ,
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et surtout pour avoir tant parlé avec un ennemi de la secte diaboUque. 11 lui avoua que c'était lui qui avait fait briiler la flamme qu'on avait aperçue dans le corridor de la maison, pour qu'il ne le compromît pas.
Lorsque MM. Pinel et Moreau eurent appris le long et indiscret entretien que le jeune far- fadet avait eu avec moi, qui suis leur ennemi juré, iis seraoncèrentsonpèredece qu'il n'avait pas défendu à cet inconsidéré de parler devant des personnes non iniliées , qui pouvaient faire beaucoup de tort à leur société.
Ces Messieurs, ainsi que le père du jeune homme, le firent mettre à genou, robligèrent à prêter un serment exécrable, lui retirèrent la pièce enchantée j et le bannirent de la maison paternelle. Quelle cruauté!
MM. Pinel et Moreau, furieux du tort que l'iadiscrétion du jeune farfadet pouvait faire à leur assemblée-, voulurent destituer le père et toute la famille ; mais comme ils étaient très- considérés dans cette assemblée de scélérats , on obtint, à force de prières y qu'ils ne per- draient pas leur faveur.
La sévérité des lois du code pénal farfadéen est si grande, qu'elle tient du despotisme le plus affreux. On condamna à mort un farfadet qui avait brûlé du soufre secrètement; attendu que
i34 Ja fumée , les odeurs et les choses fortes , nuisent Jjeaucoup aux opérations de nos magiciens infernaux.
Ces cruautés me furent rapportées dans la maison où j'avais vu ce malheureux enfant et où on Tavait logé depuis son expulsion delà maison paternelle, que MM. Pinel et Moreau venaient de lui faire interdire si injustement. Pour lui faire supporter moins douloureusement son ban- nissement, et lui donner une idée favorable du. bien qu'on éprouve à revenir de ses erreurs , j'ajoutai à mes conseils paternels et religieux une pièce de quarante sous , en remplacement de celle de trente sous qu'on lui avait retirée. Il est vrai que cel.-e que je lui donnai n'était pas farfadérisée.
Les dames de la maison eurent aussi la bonté de pourvoir aux besoins de cet enfant, espérant bien qu'il ne resterait pas toujours éloigné de sa famille ; car à tout péché miséricorde^
Je suis content de moi dans le récit de tout ce que j'ai appris du jeune farfadet. J'ai prié le Dieu des chrétiens de diriger ma plume, pour m'éviter de rappeler ce que j'avais déjà écrit sur le même sujet. Ma prière a été exaucée , je-n'ai pas rappelé la plupart des choses que j'avais déjà révélées à mes lecteurs.
Je crois bien que dans ce que j'avais dit eE
i35 dans ce que je viens de dire ^ il existe peut-être quelques contradictions ; mais on se rappellera, pour me les pardonner , que dans mes derniers chapitres ce n'est pas moi qui parle , que je ne fais que transcrire ce qui m'a été dit parle jeune farfadet qui, comme j'en ai déjà fait l'observa- tion, peut bien avoir eu le projet de me donner le change sur tout ce que je savais déjà concer-^ liant la criminelle association des farfadets.
Cessons de raisonner, et revenons-en à des faits ; il en faut toujours et dans toutes les occa- sions, pour convaincre ceux de qui on ambi- tionne le suffrage.
^ CHAPITRE XXXIIL
Les Farfadets prennent toutes sortes démasques . Ils sont hjpocrites , voleurs et séducteurs .
J'ai déjà fait l'observation, dans quelques-uns de mes chapitres, que les farfadets étaient assez rusés pour prendre le masque de l'hypocrisie. Ils vont dans le temple du Seigneur, pour don- ner le change et en imposer aux vrais chrétiens ; mais je les ai si bien étudiés, que je les connais à présent, ils ne peuvent plus me tromper, Je
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les reconnais à leur contenance , qu'il me faut aussi dévoiler a mes lecteurs.
Quand ils sont las de se promener dans la sainte église, ils se tiennent debout, ils causent, rient et font des gestes qui prouvent leur scé- lératesse: ils prennent les vases sacrés^ les ci- boires ^ ils jettent et foulent aux pieds les saintes hosties.
Rien n'est plus scandaleux que leur conduite infâme et sacrilège pendant la dernière messe du dimanche. On les voit causer , on les entend même se donner des rendez-vous pour toutes sortes de causes que je ne veux pas qualifier.
Une farfadette n'a-t-elle pas eu l'audace de confier à une de ses amies, qu'ayant eu le mat- heur de perdre un amant qui lui était bien cher , et se trouvant très-malheureuse de son isole- ment ^ on lui avait conseillé de se rendre le dimanche à la raesse^ où elle pourrait trouver un autre amoureux; quelle profita de Favis^ et se rendit effectivement dans une église ; qu'après avoir fait une toilette recherchée, pour parvenir à son butj elle ne tarda pas à trouver des farfadets qui^ plus occupés des femmes que de Dieuj vinrent rôder autour d'elle comme, des papillons ; que son intention étant d'en attraper un , elle ne tarda pas à réussir dans son entre- prise ; que son amant enterré fut alors remplacé^
i57 et qu'elle ne se rappela plus, depuis ce moment, de la perte qu'elle avait faite.
L'amie, surprise d'une telle confidence , lît désapprouva beaucoup, en ajoutant que c'était une chose affreuse de prendre le temple de Dieu pour le lieu d'un scandale abominable ; mais la farfadette se justifia , en disant que c'était une coutume établie depuis très-long-temps, et que la police de l'église ne s'étendait pas sur ces sortes de choses, qui n'étaient pas de son ressort.
Ce qui se fiait dans les églises de Paris , se pratique aussi dans celles des provinces. La re- ligion est le plus beau et le plus noble des man- teaux dont j'ai vu bien souvent des mauvais sujets se couvrir, pour cacher leurs vices et leurs bassesses.
Il en est jusqu'à cent , que je pourriis nommer.
Mais pourquoi irais-je encore étendre mes ré- vélations ? Bientôt tout l'univers saura com- ment il faut s'y prendre pour reconnaître un farfadet.
Voici la recette qu'il faut emploj'er pour parvenir à cette découverte : Prenez le ton doctoral d'un médecin , la cupidité d'un pro- cureur, l'effronterie d'un étudiant, la hardiesse d'une courtisane et Fhjpocrisie d'un faux dévot ; voilà le farfadet.
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CHAPITRE XXXIV.
Le \^^ jmwier 1820 je n ai pas pu donner les étrennes aux Farfadets. Ils in ont joué un tour abominable.
Je m'occupe tellement de MM. les farfadels, en raison de l'obstination extrême qu'ils ont mise à me persécuter continuellement , que j'avais l'intention , pour répondre à leur per- sévérance , de reconnaître leurs visites par des étrennes dignes d'eux, que je voulais leur offrir au commencement de chaque année.
Mes lecteurs savent déjà quelles sont les étrennes agréables à ces misérables. Cependant j'aurai encore du plaisir à leur rappeler ce que je leur préparais le i^'^ janvier 1820. J'avais projeté de leur offrir d'abord du cœur ( ils en ont toujours besoin), du foie assaisonné de sel, de soufre, d'eau-forte , et bien piqué de plu- sieurs milliers d'épingles ; tout cela devait bouil- lir et rôtira la manière accoutumée.
Mon projet n'a pas réussi ,a mon grand regret, parce que des affaires inattendues m'en ont empêché; c'est pourquoi je prie les farfadets
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de vouloir bien me pardonner mon indiffé- rence , et de croire que ce n'est ni le défaut d'argent, ni mon irrésolution, qui en sont cquses. L'un et l'autre ne m'ont jamais contrarié, lors* qu'il a fallu leur prouver ma îiaîne.
J'ai tout lieu de croire qu'ils ne se sont point offensés de ce manque d'égards involontaire. Ils ne m'ont pas oublié; car ils sont venus, le jour môme que je devais leur donner leurs étrennes^me rendre leur intéressante visite, qui fut d'autant plus agréable, pour moi, que c'était une visite de toute la compagnie invisible, et (jui , pour cela, n'en était pas moins désa- 'gréable et pénible pour moi.
Le même jour, i*^'^ janvier^, à onze heures du matin environ , à mon retour de l'église , je rendis une visite à M. Bourgeois, l'un de mes plus proches voisins.
Après les complimens d'usage en pareil jour , nous parlâmes de choses indifférentes. Tout en causant, je posai la clé de ma chambre, que je tenais machinalement à la main , sur la tablette du poêle, près lequel nous nous chauffions.
Comme la décence et la civilité ne permettent pas et même défendent d'être jamais importun, et encore moins le premier jour de l'an, telle fami- liarité que l'on puisse avoir avec les personnes qu'on TÏsite, je pris congé de M. Bourgeois qui,
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par Iionnêteté , voulut bien me reconduire jusqu'à la porte de mon appartement. Nous nous saluâmes réciproquement, et ce Monsieur re- tourna chez lui.
Au moment qu'il rentrait dans sa chambre, qui était sur le même carré que la mienne, je cherchai ma clé pour entrer chez moi , et je m'aperçus que je ne l'avais plus. Je courus après ce Monsieur , en le priant de ne pas fermer sa porte, parce que j'avais laissé ma clé chez lui. En entrant , je jetai \es jeux sur le poêle , et je ne vis pas ce que j'avais perdu.
M. Bourgeois, voyant mon inquiétude, m'aida à chercher, il poussa même la complaisance jus- qu'à allumer une chandelle en plein jour, pour donner plus de clarté aux endroits les plus som- bres de sa chambre. Après avoir en vain fureté partout, je dis à ce Monsieur de ne pas se donner tant de peines ; que, sans savoir précisément où elle était, je me doutais bien qui pouvait l'avoir prise. J'entendis même en ce moment les larfadets nre de tout leur cœur: ce ne pou- vait être quecescoquins-îà qui s'étaient amusés. — Vous croyez ? me dit M. Bourgeois. — Oui , Monsieur, je le crois. Voyez leur malice, ils n'ont fait cela que pour me jouer le tour de m'empêcher de sortir aujourd'hui et demain; mais je les attraperai bien. Je déjouerai leur
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malice : — O les canailles ! — Eh bien! Mon« sieur, voilà comme ces gens-là me traitent, ils sont toujours en opposition avec ce qui peut m'être utile et agréable.
Je pris la résolution de faire appeler le serru- rier pour ouvrir ma porte j et pour m'assurer contre la perfidie des farfadets , je le chargeai de mettre deux pitons propres à recevoir un, cadenas, voulant, à l'avenir ^ être plus solide- ment enfermé chez moi.
Ce jour-là , je voulus me coucher de bonne heure; mais je fus bientôt réveillé par mes infâmes et cruels ennemis, qui eurent la malice, pour me causer une surprise , de faire tomber la clé qu'ils m'avaient volée, devant moi , sur le lit que je venais d'ouvrir pour y entrer. A quatre heures du matin je la vis moi - même tomber, et certainement je ne suis pas un visionnaire.
Peut-on se permettre un tour plus traître ! mais il n'étonnera personne , on sait de quoi sont capables les enfans de la débauche et de la prostitution.
Je ne pus dormir après un événement sem- blable. J'attendis le jour avec une grande im- patience. Sitôt qu'il fut venu , je me levai. Je devais être plus qu'impatient de raconter mon aventure de la veille et celle du matin à
toutes les personnes de mon Iiôlel , ce qui fat pour elles un sujet nouveau de rire beaucoup de la malice de ces médians farfadets, que je déteste.
Quand nous serons à dix , nous ferons une croix.
Je crois que si j'avais suivi cette marclie , je n'aurais pas pu , sans me tromper , tracer toutes les croix qu'il aurait fallu que je fisse.
Les cruautés que m'ont fait endurer mes ennemis sont innombrables. J'aurais voulu, les noter, que je n'aurais jamais pu les ad- ditionner.
Lorsqu'on veut suivre les règles de Barème, il est une certaine quantité de chifTres où il faut savoir s'arrêter.
CHAPITRE XXXV.
En dépit de mon jeune révélateur , les Farfadets exercent des larcins que je dois signaler. Je touche au terme de mes souffrances.
Il est de mon devoir, puisque je me suis décidé à écrire pour éclairer l'univers sur les maléfices des farfadets; il est de mon devoir , dis-je, de prévenir tous les habitans de la terre,
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depuis les plus petits jusqu'aux plus grands , qu'ils ne doivent pas s'étonner s'ils trouvenL le soir , dans leur caisse ^ un déficit en comp- tant leur argenL Ce déficit provient de quelque pièce magique de cent sous, qu'un farfadet aura fait écliajiger en achetant quelque chose , et qui sera revenue dans sa poche.
Ainsi , ceux qui consultent le soir leur caisse et leur regisire de vente ^ et qui ne trouvent pas leur balance égale, ne doivent l'attribuer qua la cause que j'indique. Qu'ilsse gardent bien d'inquiéter leurs épouses , leurs commis, leurs demoiselles de boutique ou de magasin , ils doivent être convaincus que c'est un tour des farfadets , dont ils doivent se dé- livrer promptement et siirement , en faisant usage du remède spécifique et souverain , dont plusieurs personnes m'ont vanté Tefiaca- cité y après en avoir fait elles-mêmes l'expé- rience sur ma simple ordonnance.
Alors , on ne verra plus de ces accusations qui finissent parla mort de l'innocence injus- tement poursuivie. Je l'ai déjà prouvé.
Au fur et à mesure que j'arrive à la fin de mes chapitres j j'éprouve une consolation que j'étais loin de connaître avant d'avoir pris la détermination qui a fait mon bonheur.
Mes rêvessontbeaucoupmoinspénib!es qu'ils
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ne relaient autrefois. J'éprouve peiidanl le jour et pendant la nuit, des momens de jouissance qui m'étaient inconnus depuis plus de vingt* trois ans.
J'arrive bientôt à la conclusion de mon tra- vail. Je reconnais chaque moment l'utilité de mes prières. Je remercie mon Créateur d'avoir voulu écouter ma voix suppliante.
C'est le jour de mon mariage que doit com- mencer une nouvelle ère pour moi. Plus de farfadets dans ma couche. Les enfans qui naî- tront de mon union seront les véritables en- fans de l'innocence.
Cependant j'ai encore à travailler pour finir mon troisième volume. A l'ouvrage , h l'ouvrage, M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym. Ne sen- lez-vouspasdansce moment un farfadet qui vous persécute ? Vous n'avez pas encore parié de ceux que vous tenez dans vos bouteilles ! . . . . C'est mon bon génie qui me parle.... excusez-moi. Je sais que je ne dois pas suspendre le bien que j'ai promis de faire au genre humain. Je vais con- tinuer mes révélations.
Mon point de mire est devant moi. Je veux l'atteindre. Je latteindrai; et quand je présen- terai moi-même mes volumes au Roi qui fait dans ce moment le bonheur de la France, je lui dirai: Sire, mes ennemis sont les vôtres.
i45 bientôt nous n'en aurons plus ni l'un ni l'autre. Les farfadets vont périr.
CHAPITRE XXXVI.
Mon imagination est tellement frappée par l'ap- parition des F aii'adets , que j'en uois partout.
Il est évident, il est iricontestable que lors- que nous avons l'imagination frappée d'un objet quelconque, eet objet nous poursuit continuel- lement. Les cruels farfadets me tourmentent tellement, que je crois en voir partout. On tïoit s'en êtreaperçu, sans doute, en lisant mes cha- pitres. Je ressemble , en cela, à ces personnes qui prennent en aversion leurs semblables et se figurent les voir sous la forme d'un fantôme. La raison en est simple j c'est que les personnes qu'on prend en antipathie, sont des farfadets qu'on déteste par instinct.
C'est là toute mon histoire; je vais l'enrichir encore d'un nouveau fait. J'étais à Saint-Roch, le 6 février, vers les six heures du soir, lorsque tout-à-coup je me sentis tourmenté par une troupedefarfadetsqui vinrent se placer entrema redingotte et mon gilet. Pour m'emparer d'eux
III. 10
i46 avec sûreté, je détacîiai une des épingles qui tenaient les boucles de mes cheveux ; je n'avais pas, dans ce moment, d'autres armes à leur opposer. Je pris un des farfadets , qui s'était glissé dans mon dos, et je l'attachai avec cette même épingle.
Vainqueur de mon ennemi, je continuai ma prière. Après que je l'eus finie, je me rendis chez M. le curé de la paroisse, pour lui îàïre part de la prise que je venais de faire. Il se mit à rire de mon récit, et me demanda ce que je prétendais faire de mon ennemi, qu'il m'invita à laisser libre.
Malgré ma haine pour cette clique infernale, j'étais sur le point d'acquiescer à ce que me conseillait M. le curé, persuadé qu'il ne pou- vait sortir que de bons conseils de la bouche d'un ministre des autels, qui, lui-même, avait plus d'une fois prêché qu'il fallait se méfier du diable , de ses maléfi.ces et des embûches qu'il îiaus tend pour nous séduire et nous corrompre.
Je le quittai dans ce même moment ; mais lorsque je fus arrivé chez moi , je repris d'autres épingles pour mieux retenir mon farfadet^ tant il est vrai que, malgré les conseils que l'on m'avait donnés , ma haine était encore plus forte qu^ nia soumission , puisqu'après avoir goûté les c<înseils de M. le cuyé , je pris la résolution d'eu-
i47 chaîner plus fortement encore mon ennemi.
Je fis part de mon aventure à M. et madame Gorand, qui se mirent aussi à rire , en me don- liant le conseil contraire a celui que m'avait donné M. le curé de Saint-Rocli : cela me satisfit davantage; parce qu'au moins je contentais ma haîne contre la race infernalico-diabolique.
Il y a sans doute quelque chose de répré-» hensdble dans ma conduite. J'ai oublié un ins- tant que Notre-wSeigneur Jésus-Christ a toujours prêché le pardon de nos ennemis ; mais ce n'était pas des farfadets dont il voulait parler.
CHAPITRE XXXVII.
Uantechrist et une troupe de Farfadets m'ont écrit. Ils ont cru m'intimider ; mais je les ai bien lardés de poinçons et d épingles.
Le 7 du même mois de février au soir, le facteur de la poste me remit une lettre signée Vantechrist,
Ce cruel démon se plaignait de la démarche que j'avais faite la veille _, auprès de M. le curé de Saint-Roch , pour dénoncer l'engeance abo- minable des farfadets. Cette lettre sera connue
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ï43 du public, ainsi que Xefacsimile de la signature de celui qui me Ta écrite et adressée.
Je ne m'en occupai pas moins pendant huit jours à saisir mes farfadets avec des épingles , toutes les fois qu'une audace impudente les faisait venir chez moi peur se glisser entre le drap et la. couverture de mon lit. Ma haîne et mon aversion pour eux sont invétérées.
Quelques jours après, je reçus une secojide lettre de la part d'un chef de légion du farfadé- risme, qui me prévenait que ce jour même il en- vei raitle soir une députation de trente farfadets, pour connaître ma résolution et avoir ma réponse. Cette lettre émanait de l'autorité royale des farfadets, car elle en avait le sceau.
Ma seule réponse à cette proposition fut de me mettre en garde , en m'armant de deux cents épingles noires, les plus longues qu'il me fut possible de trouver. Je me munis aussi d'un petit instrument bien pointu , très-aigu , de la forme d'un poinçon. Je les attendis ainsi jusqu'à minuit, et je me mis au lit , sans avoir l'inten- tion de dormir; j'étais trop, occupé de mon projet. Je plaçai mes mains entre le drap et la couverture. Un quart-d'heure après, j'entendis le jargon de leur commandant ; et , sur le signal convenu par cette clique infernale, je me vis assaiUi de toutes parts. Aussitôt que je
ï49 sentis leurs mouvemens , je piquai de mon poinçon tous ceux qui s'étaient approchés.
Quand ils furent prisj ils voulaient remuer: je m'assurai alors de leur captivité par des épingles noires, dont je les lardai bien vivement; ce qui me divertit beaucoup. Pour augmenter ma jouissance , j'imaginai de piqiier avec des épingles le dessous de mes couvertures, afin qu'ils tussent pris dessus et dessous. Le nombre de mes ennemis vaincus était de vingt-cinq ; ma couverture en était chargée , et tellement pesante, que, le matin , avant de me lever, je me sentis accablé sous le poids de ces misé- rables qui , tout piqués de diverses maïuères , faisaient des grimares effrayantes.
En me le,vant, je leur souhaitai le bon jour à coups de ppjnçon.
, Quand mon perruquier arrivti, il me demanda ce que c'étai^,que celte quantité innombrable d'épingles qui traversaient ma couverture. Je lui dis que c'éta-ient les armes dont je m'étais servi pour arrêter les coureurs de nuit dans leur course vagabonde et perturbatrice du repos des honnêtes gens,
La fille de l'hôtel vint aussi pour faire ma cham- bre, elle fut étonnée de la quantité d'épingles qui joignaient le drap de lit et la couverture. Elle ne pouvait pas voir et sentir comme moi ces
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infâmes et cruels farfadets qui me poursui- vaient, et dont mon corps était accablé. Elle riait lorsque je lui faisais le détail de toutes mes souffrances.
Cette bonne fille étonnée se trouvait fort embarrassée pour faire mon lit. Pour lui éviter de se piquer les doigts trop souvent, je l'aidai à ôLer les épingles qui joignaient mon drap de lit à ma couverture.
Les coups de poinçon étaient presque invi- sibles , perce que mon poinçon était aussi pointu que les épingles.
J'avais oublié de dire qu'en me levant le matin, j'entendis dans ma chambre un traîneur, du nombre de ceux qui m'avaient poursuivi et accablé pendant la nuit. Ce coquin se plaça sur tnon dos afin de m'importuner et de ven- ger la mort de ses camarades expirés sous mes coups. Je le saisis d abord avec iMie épingle , et j'en employai jusqu'à trente pour l'obliger à demeurer ainsi retenu pendant trois ou quatre heures.
Bientôt après je fus forcé de me dessaisir de lui. C'était avec beaucoup de regret. Il n'en reçut pas moins une grande quantité de coups d'épingles , que je lui administrai h son départ. Va, coquin, lui dis-je, va te faire pendre ailleurs. Il profita du moment où les épingles
i5i me manquèrent, pour s'éloigner de mon ap- partement.
Un farfadet riait beaucoup lorsque je lui ra- contais ce que je viens de consigner dans ce chapitre. Je suis sûr qu'il était du nombre de mes persécuteurs , et sa joie apparente n'avait peut-être pour but que de détourner .mes re- gards du côté 011 Je devais alors les porter.
Je pourrais bien joindre son nom à ceux que j'ai déjà cités dans mon ouvrage ; mais pourquoi irais-je ajouter un nom de plus à ceux que j'ai cru devoir signaler d'une manière spéciale? On sait que la terre est remplie de farfadets : s'il fallait en donner la nomenclature générale , toutes les presses de Paris ne suffiraient pas pour y parvenir.
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CHAPITIIE XXXVIII. .
Je voudrais saioir combien fai détruit de Farfadets par mon remède et mes lardoires.
Je considère les souffrances que les farfadets me font éprouver, comme une suite de la guerre à outrance qui existe depuis si long - temps entre cette race infernale et moi ; guerre qui ne finira qu'avec ma vie , à moins que Dieu^ par un
miracle de *a toute-puissance , ne ïiie guérisse de mon vivant , comme il a guéri tous ceux à qui j'ai donné la recette de mon immortel re- mède contre la magie.
Un jour, en me plaçant dans mon lit où je cherchais à dormir en paix, j'entendis jargonner un commandant des farfadets, qui, me croyant endormi, ordonna les évolutions diaboliques. En moins d'un instant je fus assailli par un nombre considérable d'ennemis à qui je crus devoir dire : Songea que je suis là !
Je les reçus comme dans d^autres circons- tances. Je remplis encore ma couverture d'une quantité innombrable d'épingles. Il en résulta une déroute complète , au point que je ne pourrais pas dire combien j'en fis succomber sous mes coups. Leurs cris étaient effroyables, tant le carnage dut être considérable, en raison de la colère où j'étais , etde l'ardeur avec laquelle je combattais.
Je voudrais, pour connaître le nombre des victimes tombées sous mes coups, que le cruel Belzébuth;, que les farfadets appellent leur roi, me donnât un relevé ou un état de la perte qu'il a faite pendant le temps de ces dernières hostilités. Je voudrais bien aussi connaître le nombre des farfadets des deux sexes , qui ont été blessés par les travaux et opérations des
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personnes qui étaien t atteintes du mal farfadcen. Je suis assuré que ces deux états de lues et de blessés produiroient une satisfaction générale aux victimesdu farfadérisme, à qui je suis jaloux de donner un aperçu du bien qu'a opéré mon rernède; car je suis plus que persuadé que si , par un moyen que jecliercbe depuis long-temps, J€ pouvais dénombrer les farfadets qui ont été blessés par suite des piqûres qui leur ont été laites tant par moi que par les personnes que j'ai eu le bonheur de mettre à l'abri des pour- suites de ces monstres , tous les honnêtes gens se réuniraient à moi pour parvenir à leur des- truction.
Patience! patience! me dit-on. C'estbonà dire à ceux qui ne connaissent pas le malheur.
CHAPITRE XXXIX.
JTai acquis la corme tion que les Farfadets craignent le tabac.
La cruelle situation dans laquelle je ne cesse de me trouver par le maléfice éternel de mes ennemis, me fait chercher toutes sortes de moyens pour me mettre à l'abri de Jeurs at- taques. Je me suis imaginé depuis peu de jeter
i54 du tabac sur moi et sur mon lit j afin , si je le pouvais, d'aveugler tous les farfadets. Je suis assez content de cette épreuve; mais je voudrais les entendre éternuer, ce serait une satisfaction pour moi de pouvoir leur dire : ^ vos souhaits ; ils ne pourraient pas nier leur présence.
On voit que je ne m'occupe qu'à cliercLer tous les moyens de combattre les disciples du diable.
La ''découverte que j'ai faite du tabac anti- ftufadéen me conduira bientôt à un nouveau préservatif que j'ai déjà employé, et qui me réussit parfaitement.
Lecteurs , je vous en ai déjà dit un mot dans l'introduction de mon troisième volume , je vous entretiendrai bientôt de mes bouteilles vengeresses.
Le tabac y joue un principal rôle. Telle est la volonté du Dieu de l'univers j qu'il ordonne qu'une de mes découvertes en fasse naître une autre.
Mais il n'est pas encore temps de donner tous les détails de ma nouvelle opération. Le monde n'a pas été créé dans un jour. 'Petit poisson ne devient grand que lorsque Dieu lui prête çie. Voilà deux proverbes qui viennent à mon secours pour tempérer l'ardeur de ceux
i55 qui sont trop pressés d'apprendre ce qui ne peut venir qu'en temps et lieu.
Oui, je vous parlerai de mes bon teilles-prisons; mais ne soyez donc pas impatiens. La patience est une vertu nécessaire à l'honnête homme. Que serais-je donc devenu , si je n'avais pas été patient !
Silence, silence, MM. les indiscrets , vos cris menaçans ne m'en imposent pas: puisque j'ai su résister aux agens du crime, vous ne par- viendrez pas mieux qu'eux à me soumettre à vos désirs immodérés.
• CHAPITRE XL.
// existe des incrédules qui nient l'existence des Farjadets. Mes raisonnemens doivent les convaincre.
Des personnes dignes de foi m'ajant affirmé qu'elles avaient assisté à des discussions où l'on traitait de Fexistence des esprits invisibles, et où des discoureurs révoquaient en doute cetlc existence, je demandai, pour convaincre les incrédules, à être conduit dans la m;tison où on traitait de pareilles questions. J'y vins, et j'entrai dans les détails que je crus nécessaires
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à ma cause. Je justifiai démonstrativement mon qpinion.
Vous savez , dis-je , qu'il y a dans le nîonde différentes religions qui ontpourbasesgénérales la connaissance j le respect etFamour d'unÈlre- Suprême. Nousaulres chrétiens, nous avons sur ceux qui ne sont que sectaires , l'avantage delà vraie croyance. Malheur à ceux d'entre nous qui ne veulent pas se rendre à l'évidence de ce prin- cipe, et qui s'éloignent des bras du Seii^neur notre Dieu, qui nous les tend pour nous recevoir selon que nous l'avons mérité. Je fus interrompu à ce moment de mn période. Nous connaissons, me dit-on , l'existence d'un Dieu souverain de toutes choses; mais la solution que vous nous donnez sur ce Dieu ne prouve rien sur l'exis- tence des esprits que vous appelez farfadets. Donnez -nous des détails qui puissent nous faire croire ce que vous avancez. — Des détails ! des détails! par hasard, iguoreriez-vous l'étendue de la puissance de Satan? — Oui, Monsieur , quoiqu'on nous en ait parlé souvent quand nous élions au collège : nous en avons seulement ar- gumenté , que des maîtres imbéciles croient par ce moyen intimider les enfans qu'ils vetilent rendre dociles à leurs balivernes et aux préjugés qu'ils cherchent h leur inculquer. — Pourtant , la puissance du diable n'a pu exister avant celle
,57 de Dieu. — C'est vrai. — Le Créateur et maître de l'univers n'a pu partager son autorité avec aucune des créatures qui n'ont reçu l'existence que par sa volonté divine et inaltérable. — Il n'y a pas de doute. — Vous convenez donc que ce grand travail qui annonce sa puissance peut être détruit, si telle est sa volonté suprême.
— Nous ne voulons pas disconvenir de ce point.
— Non , vous n'auriez pas le moindre murmure à faire entendre, si le grand architecte de l'uni- vers concevait le projet de détruire son ou- vrage , au cas qu'il le trouvât défectueux. — C'est juste, M. Berbiguier, c'est juste, vous avez rai- son.— Eh bien ' Satan, ainsi que les autres anges rebelles, ses infâmes compagnons^ dont la pré- tendue puissance paraît si redoutable , n'a existé que parce que cela a plu à Dieu, puisque rien de ce qui existe n'était avant Dieu. Les satellites de cette puissance orgueilleuseet désorganisa- trice ne sont que des anges rebelles qui osèrent se révolter contre leur maître et le nôtre , pour suivre leurs volontés et leurs penchans crimi- nels. Satan porta l'insolence jusqu'à se former un parti , et se fit reconnaître pour le chef des ennemis de son Créateur et souverain maître ; il poussa aussi l'audace jusqu'à lui faire chaque jour la guerre : ce qui a fait établir^ par la suite des temps, un pouvoir opposé à celui de Dieu.
i53 — Tout cela est à notre connaissance , Monsieur^ il est inutile de nous rappeler article par article tout ce qui est écrit dans la sainte bible. Allez au fait, Monsieur, allez au fait, de grâce. — Vo- lontiers, Messieurs, si vous restez convaincus de l'existence de deux puissances. — Oui , cer- tainement. — Voici maintenant la différence qui existe entre elles. Je veux vous expliquer encore ce miracle : la puissance de Dieu com- mande le bien, prêche la justice , la bonté , la paix, la charité, l'humanité, la modestie, l'é- conomie, la frugalité; elle nous ordonne un travail honnête et modéré , tant pour gagner notre vie que pour éviter l'oisiveté ; elle nous fait encore espérer le pardon de nos offenses. Mettez-la en opposition avec celle du démon , et vous verrez cet organisateur de tous les crimes prêcher la doctrine contraire à celle de Dieu , nous engager au vol , au pillage , aux violences, aux injures, aux dévastations; et d'après cela vous pourriez hésiter sur le parti que vous avez à prendre?— Non, s'écrièrent alors tous mes interlocuteurs, et d'un commun accord, nous préférons la loi de Dieu. — Messieurs, je vous en félicite de tout mon cœur , et vous in- vite a plaindre ceux qui ne pensent pas comme vous pensez maintenant. Le raisonnement scientifique que je viens
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d'opposer a mes incrédules , et qui les a ramenés dans la voie du salut , était bien fait pour les émouvoir. Je sens moi-même , toutes les fois que je prêche la parole divine . que je jouis de toutes les facultés qui caractérisent l'éloquence.
Cependant je suis loin d'être un homme érudit. L'érudition dont je fais quelquefois pa- rade dans mon ouvrage, n'est qu'une inspiration divine qui m'élève au-dessus de moi-même , et ijje fait paraître savant aux yeux des mortels qui consentent à m'entendre.
Je me fais un plaisir de croire que je conver- tirai à la vraie croyance la plupart de MM. les incrédules qui viendront chez moi pour acheter mon livre, et qui peut-être n'y seront amenés que par le désir qu'ils auront de faire connais- sance avec lejléau des farfadets .
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CHAPITRE XLI.
Satan se sert de tous les moyens imaginables pour faire des recrues à sa compagnie.
Je me sens encore entraîné à des démons- trations utiles aux humains qui veulent suivre la route du bien , et je dis : Jésus-Christ ne nous a pas annoncé que notre âme se séparerait de
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notre corps avant l'heure de notre mort î c'est une vérité reconnue ; mais il n'a pas dit aussi que Satan ne deviendrait pas momentanément usurpateur d'une partie de sa puissance, pour faire subir aux hommes des épreuves qui dérou- leraient jusqu'au plus petit repli de leur cœur. Ce méchant adversaire de la puissance divine ne se soutient que par Pespoir qu'il a toujours eu de soumettre à sa puissance abominable les misérables qui ont déjà des dispositions à faire le mal.
N'est-ce pas lui qui les encourage , les rassure en leur promettant que les plus grandes fautes ne leur feront pas perdre l'estime de leurs chefs; que ce ne sont au fond que des faiblesses , des puérilités qui ne méritent pas même qu'on y fasse la moindre attention , et qu'il ne suffit que d'un coup d'épongé passé avec la main de l'in- dujgence , pour que tout soit effacé , même les, choses qui lui seraient les plus désagréables ?
lUeurprometbienpluSj s'ils veulent se rendre à lui et le servir fidèlement. Ce n'est ^ue trop vrai ; il leur promet le pouvoir des métamor- phoses j, sous quelques formes qu'il leur plaise de se présenter : quadrupèdes , volatiles ', bi- pèdes, amphybies même^ il soumet tout h leur puissance , pour seconder leurs désirs criminels.
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Par le moyen de la flamme magique que je vous autoriserai à produire , leur dit-il , vous vous transporterez dans les régions célestes, vous ferez fondre les nuages sur les plaines et les champs que vous voudrez frapper de stérilité ; vous dirigerez la foudre et la grêle.
Mortels, vous connaissez, h peu de chose près, les effets de ce pouvoir; mais dites-moi^ s'il vous plaît, si vous avez su apprécier les esprits invisibles ? Un moment , je vous prie , ne confondons pas. Je suis bien aise de vous avoir donné une idée juste , accompagnée de preuves j de ce que j'ai avancé contre le pou- voir de Satan. Maintenant, je me fais un devoir de vous démontrer toutes les sciences néces- saires pour que vous puissiez reconnaître les esprits raalfaisans, sans avoir recours à aucuns maîtres ni à aucuns docteurs.
Ceci sera le sujet du chapitre qui va suivre. Reposons-nous un instant , lecteurs, vous devez en avoir besoin. Les leçons de morale ne doivent jamais être trop longues , on ne marche que lentement dans le chemin de la vertu. J'ai su ce qu'il m'en a coûté lorsque j'ai voulu en parcourir les sentiers étroits, difficiles et très- souvent impraticables.
III.
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CHAPITRE XLII.
Les Esprits malfaisans sont les âmes des me- chanSy ils se séparent du corps humain pour opérer le mal.
Les esprits malfaisans ne furent jamais autre chose que l'âme des corps soumis à l'empire de Satan. Les âmes peuvent se séparer de leurs corps autant de fois qu'elles le désirent, pourvu qu elles désignent l'endroit où elles veulent se transporter. Par cette séparation de l'âme et du corps , l'âme a la facilité d'entrer partout même oii l'air ne peut pas passer. Aucune fer- meture ne peut l'empêcher de s'introduire dans un appartement.
Pendant que les âmes voyagent , les corps restent immobiles chez eux. Sitôt que le corps est seul, on peut l'examiner, le toucher, et se convaincre de son insensibilité , en cherchant à faire mouvoir ou soulever l'un de ses membres, qui retombe aussitôt à sa même place , pour nous convaincre que ces corps sont en tout semblables à une pièce de bois , quand" l'âme les a quittés pour aller faire des proséijtes ea farfadérisme.
Je passe maintenant aux pouvoirs de l'âme
i63 «îes farfadets^ lorsqu'elle a quitté'son enveloppe^ et je dis qu'elle se transporte partout oii elle veut;, selon son bon plaisir; de sorte que l'âme d'un homme en voyage se glisse dans Tappar- tement d'une dame ou demoiselle , et l'âme d'une dame ou demoiselle se glisse dans le manoir d'un homme.
Toutes les âmes, en raison de l'influence de la planète sous laquelle elles sont nées, exercent plus ou moins de dommages dans les maisons et sur les individus chez lesquels elles se trans- portent. Gomme elles ont des sjanpathies entre elles , les âmes des deux Sexes se réunissent quel- quefois, pour se transporter en nombre considé- rable au même lieu où elles veulent exercer leur brigandage. Quand elles sont rendues à leur des- tination , ellesse divisent le mal qu'il faut opérer sur la victime et dansJa maison. Elles ont le soin, d'endormir celui ou celle qu'elles veulent pos- séder , de suivre tous ses mouvemens, et de les diriger à leur gré, en les accoutumant peu-à- peu à supporter le poids de leur volume qui, bien que léger comme un esprit , n'en devient pas moins pesant à la longue , selon que le charme l'exige , puisqu'elles peuvent reprendre la pesanteur de leur corps.
S'il ne leur plaît pas de s'attacher au corps , les esprits restent en dehors du lit, et font sur
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la couverture ce qu'ils feraient sur l'individu pour le fatiguer et le tourmenter. Bien des gens ayant éprouvé desemblables cruautés, ont cru (jue c'était le cauchemar; mais j'ai déjà prouvé cjue le cauchemar n'est qu'une indisposition far- fadéenne qui n'eut jamais d'autre cause que le farfadérisme,qui invente des mots pour favoriser son invisibilité. Les farfadets appellent cauche- mar ce que les honnêtes gens comme moi savent être le mal diabolique.
Les digressions semblables à celle que je viens de faire, ne sortent pas absolument du sujet que je me suis tracé , elles sont néces- saires au complément de mon ouvragé ; elles en lient tous les anneaux , et en forment une cliaîne indissoluble , que les farfadets eux- mêmes n'auront pas le pouvoir de détruire.
Ces digressions sont des épisodes qui sont instructives; elles ne sont pas dans le style de la narration , je cherche quelquefois à leur donner un tour plus élevé.
Que mes lecteurs me suivent dans tout ce que j'ai déjà fait, ils verront que je suis pénétré des règles qui nous sont tracées par les maîtres de la littérature.
Ku écrivant le plan de mon ouvrage , j'ai dû. le considérer comme un discours. Ma préface et mon discours préliminaire en forment Texorde :
i65 ce qui m'est personnel en est le premier poiat; ma citation et mes digressions en forment le secoad ; mes preuves et mes conclusions en seront la péroraison.
J'ai suivi en cela l'exemple qui m'est donné parle prédicateur en chaire ^ qui divise toujours son sermon de la même manière que j'ai divisé mon ouvrage; eu suivant de pareils exemples, je ne m'écarterai jamais du sentier de la vertu.
Mais je n'ai pas encore fini toutes les réflexions que je dois faire pour répondre aux objections de mes antagojiistes. Je vais reprendre mes di- gressions, et je reviendrai ensuite aux faits qui me sont personnels , pour amener la conclu- sion de mon travail.
Convenez, cliers lecteurs, qu'il m'aura fallu travailler bien long-temps, pour rendre mes chapitres dignes de vous être présentés. Je suis maintenant à la onzième feuille de mon troisième volume , et je brûle d'arriver à ma conclusion. J'y parviendrai, les farfadets ne m'en empêcheront pas. Les coquins viennent faire un sabbat d'enfer dans ma chambre , lorsque je m'amuse à lire ce que j'ai écrit : leur désespoir fait ma félicité. La honte que je leur prépare, aura pour résultat le bonheur de tout le genre humain.
Les amis de la sagesse me louent. J'entends dans ce moment une douce harmonie qui semble
i66 applaudir à tout ce que j'ai dit jusqu'à ce mo- ment. Doucement doucement anges
de bienfaisance, suspendez uni nstant vos chants d'allégresse, je vais continuer le travail qui m'a valu vos louanges.
CHAPITRE XLIIL
J'achève mes réponses auœ objections qui me sont faites.
On désirera peut-être d'apprendre si les corps qui ont été abandonnés par les âmes , ont du sang et éprouvent des sensations. Je répondrai négativement , puisque ces corps ne sont alors ue des masses informes ; mais, va-t-on me ire, quelle nécessité ou quel besoiu ces âmes éprouvent-elles de se donner tant de mal , de perdre tant de temps, de prendre tant de pré- cautions pour clierclier à se procurer, sans l'as- sistance de leurs corps, des plaisirs imaginaires, de s'introduire secrètement dans des apparte- mens , dans le lit des personnes qui y reposent et qui ne s'en doutent pas ? Nous avons de la peine à croire que les âmes puissent quitter leurs corps pour aller tourmenter les mortels , d'autan t que dans la nature on n'éprouve de véritables
167 louissanees que par la réunien de toutes les facultés morales et physiques.
Toici ma réponse :
L'ignorance des victimes ne détruit pas la volonté du criminel ou les pouvoirs de l'esprit infernal. Ce que les âmes ou esprits farfadéens ont intention de faire , est toujours un crime moral ou physique , puisque , dans leurs affreux principes^, il faut que les hommes abusent des femmes^ et que les femmes doivent se comporter de la même manière avec les hommes.
Les âmes dévouées au service de Satan re- viennent , après leurs opérations charnelles, dans leur humaine enveloppe , et y demeurent quelque temps pour jouir de leur triomphe , en contemplant les souffrances qu'éprouve leur victime par les outrages qu'elle vient de recevoir. C'est une horreur, n'est-ce pas? et vous me dites qu'il serait possible que ces mal- heureuses victimes, au milieu de leurs agita- tions, se réveillassent, et que par un mou-r vement précipité elles s'emparassent de leur ennemi j pour ensuite appeler à leur secours. Jeréponds encore à cette objection bien subtile : Les médians esprits ont tout prévu , la moindre agitation , le moindre soupçon les tient en garde, et soudain ils reprennent leur invisibi- lité ou leur existence farfadéenne j et sij par un
i68 coup inopiné , ils n'avaient pu consommer leurs oui rages, ils attendent un moment plus favo- rable pour exécuter leur abominable projet. Eappelez-vous, cliers lecteurs, les faits que je vous ai déjà cités ^ et les maisons dans lesquelles je vous ai conduits, vous conviendrez alors qu'il n'y a rien de métaphysique dans la réponse que je viens de vous faire. Vous m'en remerciez. Je vous entends louer mes connaissances et ma science profonde en ce qui concerne les farfa- dets. Vous me dites que vous aviez déjà entendu parler du pouvoir des malins esprits; mais que vousne connaissiez pas encore tout le raffinement de la scélératesse de la race farfadéenne : c'est hien , je suis désespéré que mon temps ne me permette pas de vous en dire davantage en ce moment. Quand vous voudrez venir me visiter^ je reprendrai l'entretien, et je vous dirai tout ce que j'ai pensé et tout ce que je penserai jusqu'au moment de notre entrevue; car j'ai toujours l'esprit tendu sur les méfaits et maléfices de la race infernalico-diabolico- farfadéenne.
Je vousrenvoie au moment de cette entrevue, parce que si je vous communiquais touC par écrit , vous ne viendriez pas me voir pour en- tendre sortir d'autres vérités de ma bouche ,^ qui a toujours repoussé le mensonge.
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D'ailleurs , dans l'intervalie qui séparera lïm- pression de mon ouvrage de votre visite , il se passera bien des choses. Je vais vous le prouver par un exemple bien récent.
M. Chaix, qui n'est jamais si heureux que lors- qu'il est en route, est parti depuis la fin du mois de juin, pour retourner à Carpentras sa patrie. A peine avait-il mis le pied sur le sol du département de Vaucluse , qu'un orage épouvantable est venu détruire l'espoir du la- boureur et du vigneron. Jamais on n'avait vu tomber, dans les départeuiens méridionaux , des grêles de la grosseur de celles qui ont ravagé cette année ces belles contrées. C'est M. Chaix qui, dans sa rage, leur a envoyé ce fléau dévas- tateur; et ce qui m'en donne la preuve plus que convaincante^ c'est que , toutes les fois que ce farfcidet est allé faire un voyage dans son pays^les récoltes ont toujours été ravagées par un événe- ment extraordinaire. Une fuis , ce sont des vents épouvantables, qui signalent son arrivée; une seconde fois elle est marquée par la mort de tous les oliviers ; et cette fois , c^est un orage dont on ne parlera jamais qu'en tremblant, qui a détruit non seulement les récoltes, mais encore déra- ciné les arbres, abattu les châteaux et les chau- mières , cassé tous les carreaux de vitres de la ville d'Avignon.
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Si mon ouvrage avait été imprimé avant le départ de M. Ghaix , ce fait authentique n'aurait pas puy être consigné , et mes lecteurs n'auraient pas noté cette nouvelle preuve du farfadérisme du farfadet courrier.
Il est donc indispensable , comme je viens de le prouver , que mes lecteurs viennent de temps en temps me faire des visites^ pour augmenter leur instruction dans la science anti-farfadéico- diabolique.
CHAPITRE XLIV,
Un mot de plus sur le jeune Farfadet,
Appréciez, mes chers lecteurs, appréciez la scélératesse et la rage de mes ennemis. Joignez- vous à moi pour réfuter quelques invraisem- blances qui signalent les révélations du jeune farfadet sur le compte duquel j'ai déjà écrit plusieurs chapitres. Il a déclaré que l'âme quit- tait son corps, quand elle le voulait , pour se transporter en tous lieux. Elait-il bien digne de foi dans son assertion , lorsqu'il disait que les âmes de son père , de son frère et de sa sœur, quittaient leurs corps h volonté; et que dans ce
171 moment, la matière, privée de ce qui lui donnait Fêtre , prenait tous les caractères de la mort ?