/Jp<

I

Digitized by the Internet Archive

in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/lesfranaisenaOOveui

BIBLIOTHÈQUE

DE LA

JEUNESSE CHRÉTIENNE

PAR M°« L'ARCHEVÊQUE DE TOURS.

Propriété des Éditeurs,

O

'/?"**:

1

^

A~bd-el -Kader

'■'■■?'

FEâHÇÂ!S«rAI

/ \ //„„„ ( /.'

.\ r

LES IMN' »

KX VLGÉRIE

rmu ri i

Inl |;

^ lOUM»

«

LES FRANÇAIS

EN ALGÉRIE

SOUVENIRS D'UN VOYAGE FAIT EN 1841

LOUIS. VEUILLOT

Int. ni aies Pèlerinages de Suisse, «le Rome et Liorette,

DEUXIÈME ÉDITION

TOURS

An MAME ET CIE, IMPRIMEURS -LIBRAIRES

M DCCC XLVII

^\BRAf^

7 9?

INTRODUCTION.

Ce n'est ici le travail ni d'un militaire, ni d'un politique, ni d'un administrateur, ni d'un savant : c'est simplement un ouvrage littéraire. Je n'ai d'autre prétention que de ra- conter quelques faits isolés qui m'ont paru intéressants. Je crois qu'ils ne seront pas tout à fait inutiles; j'espère qu'ils inspireront à la plupart de mes lecteurs quelques bonnes réflexions qu'ils uni souvent fait naître en moi. Instruire un peu, faire quelquefois prier, c'est l'unique but que je me sois proposé toutes les fois que je me suis vu, une plume à la main , en présence d'une feuille de papier blanc; c'est l'unique but que je me propose aujourd'hui. Je laisse à d'autres des travaux plus complets et plus sérieux sur le même sujet. Le temps d'écrire une histoire de la con- quête d'Alger n'est pas encore venu, car l'Algérie n'est pas encore conquise; ce pays n'est pas même encore connu : ce n'est donc pas encore le temps de le décrire. D'ailleurs le loisir, les documents, le talent, tout me manque pour entreprendre l'une ou l'autre de ces œuvres.

Mais il est toujours temps de rassembler des matériaux pour les monuments futurs. On y a amplement travaillé. Des hommes capables, des hommes dévoués ont fourni leur tribut, qui s'accroît sans cesse : j'apporte ma petite pierre. Puisse-t-elle avoir sa place dans l'édifice! En tout cas, je fais preuve de bonne volonté.

1

2 INTRODUCTION.

Les derniers jours de l'islamisme sont venus ; notre siècle est probablement destiné à le voir quitter les rivages de l'Europe, non-seulemeni de cette vieille Europe qui! a jadis envahie et si longtemps menacée, mais de cotte Europe nouvelle et agrandie qui est née partout l'Europe an- cienne a porté la croix. Attaqué sur tous les points, le croissant se brise et s'efface. Dieu le refoule, il l'envoie, au temps marqué, périr dans les déserts d'où il est sorti. Des calculs établis sur l'Apocalypse de saint Jean et sur les prophéties de Daniel, assignent au règne de Mahomet une durée de treize siècles. Le ti cizième siècle n'est pas achevé, et voici que Byzance va retomber aux mains chréliennes. Alger, dans vingt ans, n'aura plus d'autre Dieu que le Christ; dans vingt ans, Alexandrie sera anglaise, et que sera l'Angleterre dans vingt ans? n'ira pas la croix quand Alexandrie, Alger, Constantinople seront ses peints de départ? 11 ne faut pas faire entrer en ligne de compte 1 indifférence des peuples et la politique impie des princes. L'indifférence des peuples n'a qu'un temps, l'iniquité des princes n'a qu'une heure. Un quart de siècle peut changer la face du monde , et qu'importent les desseins des hommes contre les desseins de Dieu ! les conquêtes que l'Europe ne voudrait pas faire pour la foi, elle les fera pour le com- merce ; les missionnaires iiont à la suite des marchands, comme ils allaient à la suite des croisés. Nous croyons nous livrer au négoce , et nous achevons les croisades. Nos marchands incrédules terminent l'œuvre des fervents chré- tiens du moyen âge. Toute terre ils s'établissent en force suffisante pour y être chez eux, est une terre l'on dit la messe, l'on baptise les enfants, les saints, quel qu'en soit le nombre , font retentir les louanges du vrai Dieu. Il va là, n'importe à quel titre, une civilisation au voisinage de laquelle l'islamisme ne peut tenir. 11 lui faut, comme aux bêtes des forêts , un rempart de solitude. A mesure que la lumière se Sait, il s'éloigne ; il va chercher

INTRODUCTION. 3

des civilisations inférieures. Son croissant est un astre de nuit : que les déserts l'accueillent jusqu'au jour il doit s'éteindre absolument et n'être plus qu'un nom dans l'his- toire! 11 fera tomber les fétiches et ne leur survivra pas. Déjà l'on peut considérer son rôle comme fini, non-seule- ment dans l'Algérie, règne aujourd'hui la croix avec la France, mais dans toute cette partie de l'Afrique que bai- gnent les flots de la Méditerranée. Le sang des compagnons de saint Louis, répandu sur les plages de Tunis, est un vieux titre que nous serons contraints de faire valoir un jour ; entre notre province de Tlemcen et les rivages de l'Espagne régénérée, l'air manquera aux prétendus des- cendants du Calife qui font encore peser sur le Maroc leur sceptre barbare. Quel sera l'agent de ces révolutions pro- chaines? le commerce, la guerre , les discordes intérieures;1 Je l'ignore ; mais je sais que les événements ne manquent jamais aux desseins de Dieu. Or il faut être aveugle pour ne pas voir que c'est le dessein de Dieu d'en finir avec l'is- lamisme, et dès lors tout y concourra. En ce moment même, pour ce qui concerne l'Algérie, l'œuvre divine est con- sommée. Si l'on peut douter encore que ce sol reste à la France , il est évident du moins que l'islamisme l'a perdu. L'Europe ne se laissera pas arracher un royaume dont elle connaît la fertilité, que nous lui avons appris à conquérir, et que la vapeur rattache à son continent comme un pont relie entre elles les deux rives d'un fleuve. Anglaise , alle- mande, espagnole ou française, l'Algérie est possession chrétienne , elle n'est plus musulmane, et ni Tunis ni Maroc ne sauraient l'être encore longtemps. Voilà ce que Dieu a fait : grâces lui soient rendues d'avoir bien voulu se servir de nos mains ! Quoi qu'il arrive, nous pouvons prendre le récit inachevé des croisades, etauxgesta Dei per Francos ajouter une noble page encore écrite de notre sang.

La France , il est vrai , semble n'avoir pas eu l'intelli- gence du grand rôle dont elle s'est vaillamment acquittée.

4 INTRODUCTION.

Elle a voulu travailler pour sa gloire , non pour la gloire de Dieu. Dans ses délibérations , lorsqu'elle prodiguait à re- gret, pour une conquête jugée désastreuse par beaucoup de bons esprits, ses trésors et ses soldats, jamais elle n'a dit qu'elle voulût conquérir un royaume à l'Évangile, ce n'a été la pensée ni de ses hommes d'État, ni de ses hommes de guerre, ni de cette foule impatiente qui, par la presse ou par la parole , se rue incessamment au milieu des délibéra- tions publiques. Mal venue eût été la voix qui se fût élevée pour développer ces idées d'un autre âge ; et quand le pape, instituant l'évèché d'Alger, parla de rendre sa gloire an- cienne au siège si longtemps outragé des Eugène et des Augustin , nul n'y prit garde. On ne vit que les formules convenues de la chancellerie romaine. Ea question était de savoir si la conquête serait une bonne ou une mauvaise affaire. E'orgueil de nos armes , les profits de notre com- merce offraient la matière du débat. Les uns peignaient comme une terre promise ces provinces encore inconnues ; les autres , et les plus compétents , n'en traçaient que des tableaux lamentables , additionnaient les dépenses , comp- taient les morts et demandaient qu'on leur montrât le fruit de tant de sang versé, de tant d'argent englouti. Nulle ré- ponse n'était possible, le pouvoir partageait secrètement l'avis des plus désespérés ; et néanmoins on allait en avant, on cédait à la force de cette opinion ignorante qui ne voulait point entendre parler de retraite , et qui jurait qu'on aban- donnait des trésors. C'est ainsi que l'Algérie fut conquise , et que la croix prit possession de ce nouveau domaine. Les erreurs de l'opinion y servirent, l'ambition militaire y servit davantage, la peur et la faiblesse du gouvernement y con- tribuèrent plus que tout. C'est un fardeau, c'est une gloire. 11 y avait deux partis : l'un qui redoutait le fardeau, l'autre qui se souciait peu de la gloire. Dieu nous a donné la gloire et le fardeau. A l'écart, dans le mystère, quelques âmes ferventes , songeant avant tout aux progrès de l'Évan-

INTRODUCTION. 3

gile, l'avaient peut-être prié de ne songer qu'à sa cause. J'ai vu l'Algérie à une époque le grand résultat aujour- d'hui visible était encore douteux. C'était en 1841, lorsque M. le maréchal Bugeaud fut nommé gouverneur. J'avais l'honneur d'accompagner cet homme illustre, et j'ai été son hôte, presque son secrétaire, pendant les six premiers mois de son administration. Je ne trahirai pas sa confiance en disant qu'il n'espérait pas lui-même les succès qu'il a obtenus. Après dix années d'efforts , l'œuvre de la conquête semblait moins avancée qu'aux premiers jours. Les Arabes étaient organisés , et jusqu'à un certain point ils étaient vainqueurs. Nous avions mal guerroyé, mal administré, mal gouverné. La colonisation était nulle. Nous possédions bien çà et , sur le littoral et à quelque distance dans l'in- térieur , quelques villes ou plutôt quelques murailles ; mais nous y étions prisonniers. La guerre grondait aux portes d'Oran et de Constantine ; il fallait du canon pour aller d'Alger à Blidah ; il fallait une armée pour ravitailler nos gar- nisons captives de Miliana et de Médéah. Cette armée en marche était bloquée par une autre armée invisible, qui ne laissait aucun Arabe de l'intérieur communiquer avec les chrétiens. Abd-el-Kader nous avait joués dans les négocia- tions, il nous jouait à la guerre. On le sentait partout, on ne le voyait nulle part. S'en remettant à la fatigue, au so- leil, à la pluie, du soin de nous vaincre, jamais il n'offrait, jamais il n'acceptait le combat; mais il avait gagné une ba- taille, lorsque, après l'avoir longtemps poursuivi sans l'at- teindre, l'armée française, dépourvue de vivres, accablée de lassitude, jalonnant le chemin de ses morts, revenait confier aux hôpitaux, qui ne les rendaient plus, la masse effrayante de ses malades et de ses éclopés. J'ai vu ces lamentables files de l'ambulance défiler, après une cam- pagne de quelques jours , dans les ravins néfastes de Mouzaïa : j'ai vu le brave colonel d'Illens , glorieusement mort depuis , échappé , lui douzième , des douze cents

0 INTRODUCTION.

hommes qui formèrent la première garnison de Miliana , et portant encore sur son visage les traces de la maladie qu'il y avait contractée. De ces douze cents hommes le fusil des Arabes n'en avait peut-être pas tué cinquante ! Ainsi se faisait la guerre , et telles étaient les garnisons ! Embusqué dans les passages difficiles, l'ennemi nous tuait quelques soldats à coups invisibles et sûrs , son feu faisait quelques blessés à l'arrière-garde ; mais le soleil, mais la pluie , mais la nostalgie et la faim suffisaient à borner nos entreprises. Nous avions organisé avec mille peines un convoi mons- trueux , fait des dépenses énormes ; nous marchions cinq à six jours sans tirer un coup de fusil; nous remplacions des captifs mourants par d'autres captifs que décourageait déjà la vue de leurs prédécesseurs, et il nous restait à engloutir , dans des asiles infects , quelques centaines de fiévreux dont la moitié mouraient en peu de jours, et le reste plus lentement. Ce que nous appelions notre colonie d'Alger n'était qu'un hôpital dans une prison.

Les indigènes n'avaient pas cessé d'estimer et de craindre notre bravoure, mais ils connaissaient notre impuissance , habilement exploitée par Àbd-el-Kader et par ses lieute- nants. Ils ne doutaient pas que nous n'en vinssions bientôt à nous décourager d'une lutte stérile et ruineuse. S'ils con- naissaient la valeur et les talents militaires du nouveau gou- verneur général , ils n'ignoraient pas qu'il avait été le négociateur de la Tafna. Abd-el-Kader , politique aussi habile que courageux homme de guerre , prenait soin de leur en rafraîchir la mémoire ; il persuadait à ses crédules sujets , ce qu'il croyait peut-être lui-même , que l'arrivée du général Bugeaud était l'indice d'une nouvelle paix , plus favorable encore pour eux que la première. Cette conviction excitait au plus haut point leur ardeur. Il s'agissait de se montrer en force pour obtenir de meilleures conditions , pour nous les arracher. Le sentiment religieux venait au secours du sentiment national et lui communiquait une force

INTRODUCTION. 7

merveilleuse. La guerre contre nous n'était pas seulement patriotique, elle était sainte. Elle obtenait des sacrifices qu'il faut savoir honorer. Quelques-uns de ces Arabes ont combattu en héros et sont morts en martyrs. Envahisseurs du sol, détestés à ce titre , nous étions encore et surtout haïs et méprisés comme infidèles , comme impies. On nous reprochait nos mœurs, nos blasphèmes, notre religion fausse, on nous reprochait plus encore notre irréligion. C'était œuvre de piété de faire la guerre aux chiens qui ado- rent les idoles ou qui n'ont pas de Dieu. Plus d'un soldat égaré le soir à quelques pas de la colonne , a péri de la main des Douairs nos alliés , qui croyaient se laver ainsi du crime de nous servir. Un jour , dans une razzia que faisaient ces mêmes Douairs sous la conduite du général Lamoricière, une femme de la tribu attaquée s'élant écriée à leur vue : Voilà les baptisés /ce mot excita en eux une telle rage, qu'ils massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main , et jusqu'aux enfants. Mustapha lui-même, depuis si long- temps à notre solde, partageait la fureur de ses cavaliers. Le commandant Daumas (1) , un de nos meilleurs et de nos plus utiles officiers , parfaitement versé dans la langue etles usages arabes , m'a dit avoir entendu souvent des cavaliers auxiliaires déplorer entre eux leur situation , envier le sort des braves morts en combattant contre nous. « Qu'ils sont heureux! disaient-ils; Dieu les a récompensés ! » Et le len- demain on apprenait de nouvelles désertions. Cette tribu des Douairs et des Smélas, qui, sous les Turcs, tenait en respect toute la province d'Oran , s'était réduite à six ou sept cents cavaliers. Leur vieux chef Mustapha n'aurait eu qu'un mot à dire pour les emmener tous à l'ennemi et pro - bablement nous n'avons qu'à sa haine particulière contre Abd-cl-Kader de le voir jusqu'à la fin sous nos drapeaux. La province de Constanline,plus tranquille en apparence,

(0 Aujourd'hui lieutenant- colonel.

8 INTRODUCTION,

était pleine de sourds ferments ; de dangereuses intrigues s'y tramaient de toutes parts. Ben-Aïssa, rusé Kabyle, assez adroit pour avoir obtenu du vainqueur de Conslan- tine la disgrâce du général de Négrier, conspirait, malgré nos bienfaits, avec Acbmet-Bey, son ancien maître. Hame- laouy, chef arabe comblé des faveurs de la France, nouait des relations avec Àbd-cl-Kader. Nous n'étions sûrs de per- sonne, sauf peut-être de quelques Kaïds pillards, qui fou- laient les tribus à l'abri de notre autorité , et qui , sans se tourner les premiers contre nous, n'auraient pas manqué cependant de se mettre du parti de la révolte à son pre - mier succès. Un soulèvement était imminent à Constantine.

Aucune terre n'était cultivée nulle part, à moins qu'on n'accorde le nom de terre cultivée à quelques jardinets situés sous le fusil des remparts, l'on récoltait un peu de légumes et de salades qui se vendaient à prix. d'or. La viande, les fruits, le pain, le fourrage, tous les objets de consommation venaient par la mer. Nous ne nous levions guère de table que le gouverneur général n'eût calculé avec amertume la somme que le repas que nous venions de faire avait coûtée à la France , sans compter le sang. Lorsqu'on lui parlait alors de la colonisation et des colons d'Alger , son bon sens n'y pouvait tenir ; il se répandait en railleries poignantes contre ce mensonge criant, n'épargnant per- sonne et s'inquiétant peu de savoir qui l'écoutait. J'en gé- missais comme d'une faute politique, car ces discours étaient interprétés et commentés au détriment de son pa- triotisme ; mais j'honorais davantage sa probité, sa fran- chise et son cœur, et j'admirais ce patriotisme que l'on mé- connaissait tant. A peu d'exceptions près il n'y avait guère dans l'Algérie d'autres colons que les fonctionnaires , les agioteurs et les cabaretiers.

Les mœurs étaient déplorables. C'était /a France sans police et sans hypocrisie. On imagine assez quel pouvait être le côté moral d'une population de militaires mêlée d'à-

INTRODUCTION. 9

vcnturiers , gouvernée par des généraux déjà si préoccupés de la guerre et des affaires. Nous faisions rougir , je ne dirai pas la vertu musulmane , je n'y crois guère , mais la pudeur et la dignité des Maures et des Arabes , qui en ont beau- coup. Ils nous reprochaient, comme je l'ai déjà dit, qu'on ne nous voyait jamais prier; ils parlaient de nos soldats ivres dans les rues, de cette prostitution qui s'étalait au grand jour , et que les Turcs réprimaient sévèrement. Nous ne leur reprochions pas leurs débauches secrètes, et, loin delà, nous les imitions. On racontait tous les jours , en riant, des infamies qui semblaient avoir été apprises à l'école de Ti- bère et d'Iïéliogabale. C'était le mal qu'on s'occupait le moins de réprimer , et à peine souvent y voyait-on un mal.

On continuait d'écrire en France des merveilles de l'Al- gérie; mais chacun cependant, même parmi ceux qui te- naient la plume, j'en excepte à peine quelques misérables fournisseurs de journaux trop slupides pour rien com- prendre et rien voir, chacun s'avouait que les choses ne pouvaient marcher ainsi, que c'était une tromperie infâme, que ces mensonges ne remédieraient point au péril , et qu'enfin , tout enchantant victoire, il faudrait bientôt, si l'on ne changeait de voie, lever le pied et s'en aller hon- teusement. Là-dessus on était d'accord. Pour éviter un tel malheur , une telle honte , que faire ?

Les systèmes les plus divers , les plus contradictoires , les plus absurdes, sur la guerre, sur l'administration , sur la colonisation, étaient proposés, proposés sérieusement, et, chose lamentable, appuyés par des hommes compétents , par des savants, par des fonctionnaires anciens dans l'Al- gérie , par des officiers qui avaient fait la guerre longtemps et avec succès. Les uns voulaient borner l'occupation, les autres l'étendre ; les uns ne tenir nul compte des indigènes , les autres s'occuper d'eux exclusivement. Chacun démon- trait parfaitement que les autres demandaient l'inutile cl l'impossiltle , et les autres, à leur tour , n'avaient pas de

10 INTRODUCTION,

peine à lui prouver que son plan péchait par les mêmes torts. Ajoutez-y le bruit des journaux, qui ne parlaient que de la trahison du gouverneur; les directions de deux ou trois commisqui , de leurs bureaux au ministère de la guerre à Paris, prétendaient tout régler et tout faire, et qui en- voyaient pour raison sans réplique , la signature du minis- tre ; ajoutez-y les discussions des chambres, l'avis le mieux développé, le mieux écouté n'est pas toujours le plus sage, des orateurs se croyaient et étaient crus bien au courant des matières d'Alger pour avoir fait une courte ap- parition sur la côte, questionné un interprète ou un juif, reçu quelques lettres, ceux-ci d'un enthousiaste, ceux-là d'un mécontent ; ajoutez-y cette horreur que nous inspirent en général les dépenses opportunes, et qui, clans une grande affaire , nous porte à lésiner sur un détail important , vous n'aurez encore qu'une faible idée des obstacles qui se présentaient, qui s'accumulaient de toutes parts (4). Certes , pour arriver si vite nous en sommes maintenant , il a fallu déployer de rares talents , et les déployer avec une rare énergie; mais il a fallu plus visiblement encore que Dieu l'ait voulu. Nous ne voyons pas toute la grandeur de l'œuvre , il est déjà temps de louer Dieu.

C'est durant l'époque malheureuse que je viens d'esquis- ser que j'ai visité une partie de l'Algérie. Un séjour de six mois au centre même des affaires , deux courses , dont une assez longue , à la suite de l'armée, des informations prises

(1 ) Je transcris une noie jetée à la haie 5ur le papier, après avoir lu et écoulé beaucoup de discussions sur les moyens de pacifier l'Aliène. Chaque moyen est indiqué pa;- un homme en position de faire valoir son avis, et présenté comme infaillible. Je ne nomme que les auteurs qui ont fait connaître leur panacée par la voie de l'impression, mais j'affirme que je n'invente rien :

M. Gcnty de Bussy, ancien employé supérieur en Afrique, conseiller d État, auteur d'un livre qui a eu de la réputation , propose neuf moyens de pacifica- tion, dont les deux principaux et plus pratiques sont: d'organiser les tribus partout; de les vacciner. Le conseiller d'État oublie tout à fait qu'avant de vacciner la tribu il faut l'organiser, et qu'avant de l'organiser il faut la vaincre; mais il est intendant civil, et lu victoire n'est pas de son ressort comme l'or- ganisation et le vaccin.

INTRODUCTION. 11

à bonne source , des notes recueillies dans les documents officiels , un désintéressement parlait , un ardent désir d'être utile, m'avaient permis de croire que je pourrais , à mon retour, publier un livre assez intéressant après tous ceux qu'on a publiés. Je ne me proposais pas de présenter un système, comme c'est assez la mode , mais de rendre de- vant Dieu et devant les hommes un témoignage sincère de ce que j'avais appris et de ce que j'avais vu. Les événements se pressèrent; nos affaires, conduites par une main habile et vigoureuse . changèrent rapidement de face et firent chan- ger l'opinion ; mon livre devint inutile avant que je l'eusse commencé. Je m'en félicitai plus que personne , et je ne songeais plus à mes notes, lorsque MM. Marne , dont l'ex- cellente librairie est un moyen de propagande si puissant, me les demandèrent pour cette masse de lecteurs, la plupart jeunes , qu'ils ont su trouver, et en quelque sorte créer.

Je conçus alors un ouvrage tout différent de celui que j'avais compté faire , beaucoup plus modeste sans doute , mais plus agréable à lire. Laissant de côté les vues d'en- semble et des conseils qui ne sont plus nécessaires , je me borne à un choix de tableaux et de récits sur ce qui est désormais le passé, le mauvais passé de l'Algérie. On ne sera pas fâché , maintenant que les omnibus vont à Médéah , de voir comment y allait naguère une armée: de suivre nos

M. Baude, conseiller d'Elat , ayant vu l'Afrique, propose de forcer les Arabes à ne plus élever de chevaux, mais seulement des botes à cornes et des moulons.

Un fonctionnaire établi en Algérie depuis la conquête, parlant arabe dans la perfection, croit tout gagné si l'on habitue les indigènes à boire de l'eau- de-vie.

Un officier supérieur d'état-major demande qu'on leur coupe le cou ;

M. le général D*"% qu'on leur donne 20 sous par jour ;

Un autre général et son école , que les Français se fassent musulmans ,

M. le colonel '", de chasser de l'Algérie tous les honnêtes gens;

Le maréi-hal minisire de la guerre , d'attirer les tribus autour de nos places et de lesprolégor;

Le génie militaire, de faire une muraille aulour de la Mitidja ;

Un commis influent, de donner aux chi-fs anibes et aux personnages impor- tants beaucoup de cadeaux, tels que montres, pendules, lapis, etc., que son bureau sera chargé de fournir.

il INTRODUCTION.

soldats dans ces marches toujours pénibles , mais qui ne sont plus meurtrières , dans ces garnisons qui deviennent de véritables villes , et qui n'étaient que d'infects cachots. Il me semble aussi que certains détails , certains contrastes entre la civilisation française, telle qu'elle se montre en Algérie, et la civilisation des Maures et des Arabes , n'ayant pas été saisis par des yeux chrétiens , courent risque de n'être point notés , et que c'est un document qu'il faut laisser à la philosophie et à l'histoire ; je sais des anecdotes qui , si je ne m'abuse , et si je puis les conter, offrent, indépen- damment du pittoresque dont s'égaye l'esprit , quelque chose qui peut attacher la raison et toucher le cœur; enfin , les choses religieuses de l'Algérie n'ont qu'une bien étroite place dans presque tous les livres qu'on a faits; elles en méritent une meilleure que je voudrais leur donner. Suis-je téméraire d'avoir pensé que ce spectacle varié ne serait pas sans inté- rêt pour de jeunes lecteurs, ne serait pas sans utilité pour des lecteurs plus réfléchis et plus difficiles ?

Si j'en ai de cette dernière et rare catégorie , je les prie de ne point se laisser rebuter dès les premières pages par la simplicité des sujets et par le laisser-aller de tout le livre. Qu'ils y pénètrent un peu plus loin, j'ai la confiance qu'ils trouveront dans ma déposition de quoi les intéresser, et peut-être en tireront-ils des conclusions que parfois je ne formule pas. Le meilleur architecte accepte des mains d'un manœuvre des matériaux dont celui-ci ne connaît pas tou- jours le prix.

Quant à mes jeunes lecteurs , ils sauront , dans la plupart des asiles ce livre ira les trouver , des choses que je souhaite qu'ils n'oublient pas , et que la plupart des sages et des savants ignorent : c'est que l'homme ne fait rien de bon si Dieu ne l'aide, et s'il ne demande à Dieu de l'aider. Cette première condition du succès a manqué à notre éta- blissement en Afrique et lui manque encore; les yeux chré- tiens s'en aperçoivent. Malgré tout ce que nous avons fondé ,

INTRODUCTION. 15

nous avons perdu des âmes que nous pouvions sauver, nous n'avons pas fait à la croix le même honneur qu'à nos drapeaux. Dieu nous en a punis, moins qu'il ne pouvait le faire , car sa clémence est grande ; moins qu'il ne le fera peut-être , car sa justice est terrible. Qu'ils prient donc pour cette grande œuvre de l'Algérie, en bonnevoie aujourd'hui, mais non encore terminée ; qu'ils prient pour que la France, ayant accru son territoire, accroisse aussi le royaume de Dieu ; qu'Us prient comme chrétiens , qu'ils prient comme Français.

Un dernier mot.

M. le maréchal Bugeaud a glorieusement servi son pays ; on commence à le reconnaître , mais les passions politiques lui contestent encore cette gloire (1) ; et comme j'aurai sou- vent à lui rendre justice, peut-être me reprochera-t-on de n'avoir voulu faire que l'apologie d'un homme assez puis- sant pour bien récompenser mes faibles services. Il faut s'attendre à tout dans un temps comme le nôtre, la presse, instrument ordinaire des passions les plus basses et des entreprises les plus viles , fournit chaque matin mille exem- ples qui autorisent tous les soupçons. Ma réponse sera courte : je loue M. le maréchal Bugeaud de sa bravoure, de son bon sens , de sa probité , de son patriotisme ; il possède au plus haut degré ces qualités glorieuses. Je regrette que son gouvernement, d'ailleurs bienveillant pour la religion , ne s'inspire pas plus largement des lumières catholiques , et ne diffère que bien peu, à cet égard, de celui de nos préfets. Du reste, mon langage n'est et ne peulpas être celui d'un obligé envers un bienfaiteur, encore moins celui d'un ambitieux envers un patron. Je ne dois rien à l'illustre ma- réchal , que beaucoup de gratitude pour l'affection qu'il m'a longtemps témoignée. Si j'avais aie blâmer, ce souvenir

(i) On voit que ceci était écrit avant la bataille de i'Jsly, si courageusement et si habilement gagnée.

INTRODUCTION.

pourrait me conseiller le silence. Je n'ai qu'à le louer, et ma conscience me dit que ces éloges sont légitimes. Pour m'en convaincre, il suffirait d'un regard jeté sur ma situation actuelle: c'est déjà frappé par un jugement politique, et m'exposant tous les jours à en subir un second , que je me plais à rendre justice, sur un terrain neutre, au plus zélé partisan d'un pouvoir qui devient l'irréconciliable adversaire de la cause àlaquelle j'ai dévoué ma vie. Il n'est pas possible d'être placé dans une condition d'impartialité plus sûre. Je ne saurais être suspect de trop de zèle pour un homme dont la haute influence ne s'emploiera vraisemblablement jamais on faveur des catholiques , et je ne me sens pas pressé de me ménager des grâces dont je ne pourrais jouir qu'au prix d'une apostasie.

LES FRANÇAIS

EN ALGÉRIE

I*E PARIS A MARSEILLE. l'N SAUVAGE. LA RELIGIEUSE D'ORGON.

C'est une grande joie de courir vers le soleil : j'avais laissé le brouillard et la Loue à Taris , je trouvai le lendemain la neige en Champagne ; mais nous ôtàmes nos manteaux à Moulins , nous baissâmes les stores de la voiture sur les bords du Rhône, entre Orange et Avignon, et nous trouvâmes la poussière entre Avignon et Mar- seille. Du reste nulle aventure de voyage. Jusqu'à Mou- lins nous étions quatre dans la malle : un marchand , un commis -voyageur, et un gros homme qui vivait pour son plaisir. Le marchand était niais, le commis-voyageur était stupide ; le gros homme , à qui son costume sévère , ses moustaches rabattues donnaient l'air d'un officier, n'était qu'un viveur bel esprit. Tous trois affectaient un c\ nisme immonde , et par occasion une impiété de la- quais , même ce nigaud de marchand , à qui je fis avouer

10 LES FRANÇAIS

qu'il avait une femme et des filles, et qui en rougit. Après le premier repas, qui eut lieu assez tard, la con- versation viut à rouler sur le progrès. ISous avions fait connaissance , quoique je n'eusse parlé que fort peu. J'opinai comme les autres, et je soulageai mon cœur. Je pris la liberté de dire à mes compagnons que tous les progrès ne me réjouissaient pas, et que j'en connaissais de déplorables. « Vous ne nierez pas, me dit le commis- voyageur, l'amélioration des malles-postes. ÎNous faisons en ce moment quatre lieues à l'heure; nous allons plus vite, et nous payons moins clier qu'autrefois. 11 en résulte, lui dis-je, que tout le monde prend les voi- tures, et l'on se trouve exposé ù de fâcheux compagnons; la route est encore fort longue, lorsqu'il faut la faire avec des gens mal élevés. » Tout le monde en convint, surtout le commis-voyageur , et l'on se remit aux propos anacréontiques. Je nie tus jusqu'à Moulins , le com- mis-voyageur et le marchand nous quittèrent. Resté seul avec moi, le gros homme voulut continuer; je lui dis doucement que j'étais chrétien, et que je causerais vo- lontiers avec lui , mais qu'il fallait parler d'autre chose. Je pensais qu'il allait me bouder; tout au contraire, il se montra fort gracieux et chercha même à s'excuser , disant qu'il était garçon et qu'il parlait librement, mais que dans le fond il ne manquait pas de religion ; qu'il n'avait jamais cherché à vexer les prêtres, et que toutes les fois qu'il rencontrait un mort, il le saluait. Je le louai de ces bonnes dispositions, et je lui demandai s'il faisait ses prières. 11 me répondit qu'il n'en savait point. « Pourquoi donc, lui dis-je, saluez-vous les morts? C'est, me répondit-il, une coutume d'enfance. Cela m'est resté , mais en vérité je n'en sais pas plus long. »

EN ALGÉRIE. 17

Cet homme, déjà sur les frontières de la cinquantaine, assez instruit, ainsi que je pus voir, et assez riche, puisqu'il voyageait uniquement en vue de se distraire, ne savait véritablement pas un mot , pas un seul mot de la religion catholique , au sein de laquelle il était , et avait vécu un demi-siècle. 11 me fit des questions qu'aurait pu me faire un sauvage , et encore un sauvage aurait-il eu son Manitou. « Quoi! m'écriai-je, vous n'avez jamais été curieux de savoir ce que signifiaient ces églises , ce que faisaient ces prêtres , quel était ce culte qui a si souvent frappé vos yeux? Que voulez- vous ? dit-il , on ne m'a jamais parlé de cela, et je me suis toujours occupé d'autre chose. »

Il était vraiment bon homme. Je poussai plus loin mes questions. Je lui demandai ce qu'il avait fait depuis qu'il était au monde. « J'ai fait mes classes, dit-il, qui m'ont ennuyé; et ensuite j'ai cherché à m'amuser. J'y ai réussi quelquefois, pas toujours. »

En somme , il allait à Marseille pour manger des clo- visses ; il comptait de se rendre en Italie pour y passer le printemps, revenir en Suisse pour l'été, à Paris pour l'hiver. Il faisait un peu de littérature , un peu de mu- sique, beaucoup de cuisine, et cherchait les meilleurs moyens d'être bien logé , bien couché , bien vêtu , bien nourri. Il ne voulait point se marier, par crainte des embarras de la famille ; il avait mis en rentes toute sa fortune , pour éviter les embarras de la propriété. « Je suis, me dit-il à la fin en souriant, un vrai pourceau d'Épicure. »

Je l'avais déjà pensé.

Nous étions partis d'Avignon depuis longtemps. La nuit était venue. Un vent assez piquant soufflait du nord, cl

2

18 LES FRANÇAIS

venait tracasser mon gros homme à travers les portières de la malle. Il s'enveloppa très-art istement de son man- teau , remarquant que c'était un bon temps pour dormir dans une chambre bien close. « Écoutez , lui dis-je, nous allons passer à Orgon. s'est établie, il y a vingt ans , une pauvre femme qui , sans un sou clans sa poche et sans un ami dans le monde , avait résolu d'élever à ses frais un bel hôpital pour les pauvres du pavs. Elle se construisit sur le bord de la route une hutte misérable , et se mit à demander l'aumône aux passants. Depuis lors il n'a pas passé une voiture , publique ou particulière , dont elle ne se soit approchée. N'importe à quelle heure du jour ou de la nuit , dans toutes les saisons , par tous les temps , elle a toujours été là, elle y est toujours. Son hôpital est bâti, les pauvres y sont reçus et soignés par des religieuses dans la compagnie desquelles elle est en- trée; mais elle veut perfectionner son ouvrage , ajouter de nouveaux bâtiments, faire place pour de nouveaux lits, laisser des rentes à ses chers pauvres. J'espère qu'elle viendra quêter auprès de nous , et j'espère bien aussi que vous lui donnerez quelque chose. Certainement, me dit-il avec un empressement dont je fus ravi, certaine- ment je lui donnerai. Que je meure si je ne lui donne pas quarante sous ! » Sur cette assurance , je le laissai dormir. J'attendais impatiemment ce relais d'Orgon. Je n'avais jamais vu la sainte fille dont je venais de parler, et je regrettais de l'avoir refusée une fois, à une autre époque, par paresse , ne sachant pas alors cette histoire , qui ar- rache des largesses même aux incrédules , même aux impies systématiques. Un protestant l'avait racontée tout récemment devant moi , au milieu d'une compagnie nom- breuse ; et chacun , émerveillé d'une si courageuse et si

EN ALGÉRIE. 19

persévérante vertu , avait formé le vœu de traverser Orgon pour verser son offrande à l'escarcelle de l'hospitalière. >ous arrivâmes , la malle s'arrêta , et bientôt une lan- terne s'approcha de la portière , une voix douce nous demanda pour les pauvres. J'aperçus une guimpe, un visage calme et souriant. « Voici la religieuse , » dis-jeà mon compagnon. Il ouvrit courageusement son manteau et me remit son aumône. J'y joignis ce que je croyais pouvoir donner. La religieuse reçut le tout dans une tirelire de fer-blanc , nous remercia, me promit de prier pour nous et rejoignit sa petite hutte. « Pauvre femme, murmura mon compagnon ; elle fait un métier très- fatigant ; « et il se renveloppa dans son manteau , car la nuit continuait d'être bonne pour dormir.

Les chrétiens qui auront lu cette page n'oublieront cer- tainement pas la religieuse d'Orgon , ni son hôpital su- blime. Ils ne demanderont point ce que ce récit vient faire dans un livre sur l'Algérie. J'aurai tout à l'heure a parler du dévouement militaire , du courage de l'am- bition , du génie de la guerre : au frontispice de mon livre , je place cette esquisse du dévouement , du cou- rage et du génie de la charité.

k ï\Jrat N^\j\LL01.

A TOILOX. ON OFFICIER D'AFRIQUE. LE COURAGE.

Cher frère, tu lis dans les journaux qu'il y a eu de grandes tempêtes sur la Méditerranée , et je me trouve dans la ridicule nécessité de te rassurer. Nous jouissons du plus beau temps que tu puisses rêver ; aux portes de Toulon , présentement , les amandiers sont en fleurs , les orangers en fruits, les champs en herbe , et il fait très- chaud sur le port. Notre traversée sera de deux jours. C'est le capitaine Laederic, un des meilleurs vaporiers (je ne sais si le mot est français, il faut qu'il le devienne) de la marine royale, qui nous mène sur son bâtiment renommé. Cette marine à vapeur est un véritable pont jeté entre Toulon et Alger. Lorsque l'on songe qu'il suffit de deux jours pour aborder de France en Afrique , il faut conclure que les derniers jours de l'islamisme sont

LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 21

venus, du moins sur tout le littoral de la Méditerranée, que les chrétiens appelleront à leur tour mare noslrum. Voilà comment Fulton , qui probablement ne s'en doutait guère , a plus efficacement servi l'Évangile que son com- patriote Richard Cœur-de-Lion. Je ne sais quelle fut la croyance de cet inventeur. J'espère pour lui qu'il était bon chrétien , mais il aurait été hérétique ou athée, que cela n'empêcherait pas le bon Dieu d'utiliser sa machine. Elle est au service des catholiques , et bien que ceux-ci ne se pressent pas d'en user pour la foi , tu verras que ce sera le résultat final. Rien ne me console et ne me réjouit autant que ce spectacle de toutes les entreprises et de toutes les puissances humaines , toujours forcées de contribuer à l'avancement de l'Évangile et à la gloire de Dieu. Quand notre vue sera nette ; quand , délivrés de ce corps de mort qui nous attache maintenant à la terre par tant et de si déplorables liens , nous contemplerons les plans divins dans toute leur étendue , ce que nous sa- vons actuellement par la foi , nous le saurons par l'évi- dence , et nous admirerons comment le monde, en dépit de ses criminels desseins , n'a jamais pu sortir de l'ordre sans y rentrer aussitôt. Quel beau prologue aux merveilles de l'éternité !

Je nage ici dans un océan de satisfaction pure , et ce- pendant tout m'y rappelle une époque malheureuse. Je visitai ces pays il y a trois ans , et je les parcourus ayant sur les yeux ce que l'on appelle le prisme enchanteur de la première jeunesse ; mais je ne songeais point à Dieu , et que de folies dans mon esprit ! que de folies dans mon cœur ! Pour quelques éclairs de je ne sais quelle joie furibonde , qui bientôt me faisaient honte , combien de noirs ennuis qu'il fallait traîner toujours ! Doutes sur

22 LES FRANÇAIS

ma destinée en ce monde et dans l'autre , doutes sur les principes les plus sacrés de la morale, mépris des hommes, mépris de moi-même, ténèbres de toutes parts. Je com- battrai toute ma vie les incrédules , mais je ne leur ren- drai jamais ce qu'ils m'ont fait souffrir de dix- huit à vingt-trois ans. Ma raison, sans boussole et sans point d'appui , était le jouet des moindres accidents. Je ne connaissais plus ni le vrai, ni le faux; ballotté en tous sens , et ne sachant à quoi me prendre , ne trouvant de repos que dans un sommeil lâche , cherchant à dessein la nuit pour m'y plonger , le suprême effort de ma sagesse était de haïr brutalement le monde et de blasphémer contre le Ciel. A présent il me semble que je vogue à pleines voiles dans la lumière, et je m'y sens bien. Tout s'est ouvert à mon esprit. Je connais ma route, et je sais ce que je verrai quand j'aurai atteint les limites de l'ho- rizon. Les hommes sont vraiment mes frères; je les aime et je les plains , et il ne me viendrait jamais à la pensée d'en accuser un seul , si je n'espérais par servir tous les autres et le servir lui-même. Les objets ont d'autres couleurs: ce qui était morne est animé; je voyais le caprice du hasard , je vois un clair témoin de l'exis- tence et de la puissance de Dieu ; il y a dans la nature une voix que j'entends ; je sens au fond de mon âme d'inépuisables flots d'amour. Ah ! ce prisme de la jeu- nesse que je redoutais de voir briser, et dont je calculais avec angoisse le graduel affaiblissement, quel triste voile, quand je le compare à ce beau jour de la foi qui d'heure en heure et d'instant en instant éclaircit l'espace immense il m'a conduit ! Je vois se dissiper en vaine fumée les plus ardus problèmes de mon ancienne ignorance. Les portes d'airain , partout fermées sur moi , s'ouvrent

EN ALGÉRIE. 23

d'elles-mêmes et disparaissent. J'ai le mot magique qui renverse les murailles du monde invisible et triomphe des monstres de l'esprit. Cette mer que je regarde m'offrit la stérile peinture de mon inquiétude éternelle, aujour- d'hui elle est le beau miroir , la sereine image de ma profonde paix ; mon àme peut, comme elle, porter sans efforts les pesants fardeaux de la vie , et les regarder passer avec cette indifférence qui ne s'émeut ni d'envie lorsqu'ils sont riches, ni de colère lorqu'ils sont inju- rieux ; une ombre légère peut la traverser un instant , mais cette ombre ne sera jamais qu'une tache dans son immensité qui réfléchit le ciel ; elle sera troublée par l'orage , mais elle retrouvera la paix , et il ne restera nulle trace de l'orage.

Je t'avoue que, depuis que je suis chrétien, je ne sais plus ce que c'est que craindre un événement quelconque , pourvu que je n'aie pas sur la conscience de trop gros péchés. Je ne me défends pas d'éprouver, en quelques cir- constances extraordinaires et périlleuses, une certaine inquiétude, naturelle à toute créature; mais cette in- quiétude elle-même ne résiste pas à deux minutes de ré- flexion. Le Dieu que j'adore et qui me protège règne sur la mer aussi bien que sur la terre , parmi les champs de bataille aussi bien que dans nos rues et dans nos maisons. 11 peut toujours nous laisser la vie ou nous la prendre , il est tout-puissant toujours et partout , et la mort n'est pas plus à craindre en un lieu qu'en un autre ; elle n'est inévitable qu'en vertu de ses lois, elle ne frappe pas avant qu'il l'ait voulu. Il suffit de penser à la fragilité de l'exis- tence pour acquérir la certitude qu'on ne l'a conservée jusqu'au moment l'on est parvenu, que grâce à une succession de miracles qui peut durer encore longtemps.

24 LES FRANÇAIS

Un officier à qui je parlais ainsi prétendit que j'étais fataliste. Un mot est bientôt prononcé , et l'accusation de fatalisme est volontiers portée contre les chrétiens par des gens de bien , qui du reste sont pleins de sympathies pour les dogmes mahométans. Je répondis à mon officier que nous ne nous soumettions pas à l'arrêt d'un stupide et irrévocable destin , mais à l'arrêt d'un Dieu souve- rainement bon et sage. « J'ai connu, poursuivit-il, des musulmans qui l'entendent ainsi. Eh bien! repris-je, ces musulmans ont raison. Faut-il que nous nous abste- nions de prier Dieu parce qu'ils le prient? Vous trouverez chez eux beaucoup de choses qui sont chez nous, puisque Mahomet a pillé l'Évangile. —Cependant, continua l'of- ficier , l'on vous voit tout comme d'autres prendre soin d'éviter le danger et de préserver votre vie ; pourquoi , si vous pensez que Dieu se charge d'y pourvoir? Nous croyons aussi, lui dis-je , que Dieu sera fidèle à la pro- messe qu'il a faite de nous nourrir , et cependant tous les ans , avec beaucoup de peine , nous labourons et nous ensemençons la terre ; pourquoi ? C'est que nous avons une intelligence et des forces dont nous devons user. Dieu nous a donné la vie , donc elle est bonne ; nous l'avons reçue pour l'user aux emplois auxquels il l'a destinée ; il veut que nous la défendions , comme il veut que nous cultivions notre champ ; cependant c'est lui qui fertilise les champs et qui conserve la vie, et nous savons d'avance qu'il ne l'éteindra qu'à l'heure marquée par sa miséri- corde ; sur ce point il juge souvent autrement que nous , mais toujours mieux que nous. »

Cette petite difficulté éclaircie, je demandai à mon tour à l'officier de me définir le courage. Il réfléchit un peu, prétendant que cette définition n'était pas l'affaire

EN ALGÉRIE. 2o

d'un mot ni d'une phrase , quoiqu'il eût vu dans sa vie beaucoup d'hommes courageux et beaucoup d'exemples de courage. « Le courage , me dit-il enfin , c'est la force, c'est l'ambition , c'est la colère , c'est la brutalité , c'est l'eau-de-vie , c'est la vanité , c'est le délire , c'est la peur, c'est même le courage. Un homme, poursuivis-je , qui n'affronterait pas le danger par goût naturel , mais qui ne le fuirait pas parce qu'il aurait la confiance que Dieu saura bien le défendre , et qui n'aurait besoin d'ailleurs ni de vanité , ni d'ambition , ni de colère , ni d'eau-de-vie , le jugerez-vous courageux? Oui, dit-il. Et si cet homme , qui se contentait de ne pas fuir le danger, venait aie chercher par obéissance et pour remplir son devoir? Très-courageux. Et si, son devoir étant rempli, cet homme savait se consoler dans la défaite, supporter paisiblement son affront , son malheur, dire que Dieu l'a voulu ainsi et que Dieu est juste , et par conséquent bénir Dieu? Courage de premier choix , courage admirable, vrai courage! Connaissez-vous beaucoup d'hommes, lieutenant, qui aient ce courage-là? Franchement, non! Eh bien! mon officier, je vous affirme que sur dix chrétiens , hommes ou femmes , vous en trouverez au moins neuf capables de faire preuve de cette dernière espèce de courage ; mais il faut choisir parmi ceux qui sont exacts à dire leurs patenôtres. -

11 me déclara qu'aussitôt notre arrivée en Algérie, il me proclamerait brave sur toute la ligne , et nous al- lâmes nous promener du côté de la mer en causant de nos futurs exploits, c'est-à-dire des siens, car il se promet de faire mille prouesses je ne prétends en aucune ma- nière. Ces militaires sont en général d'excellents cœurs. Ils ne paraissent guère meilleurs chrétiens que nos bour-

26 LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE.

geois , et c'est dommage , car ils ont l'esprit plus droit , plus simple, et l'àme incomparablement plus généreuse. Ils mènent la vie rude et sobre des moines; dévoués comme eux, ils obéissent comme eux jusqu'au mépris de la vie; pourquoi n'ont-ils pas la même foi? Un militaire chrétien , cela me parait une des formes idéales de la ma- jesté humaine; aussi suis-je bien du goût de l'Église , qui a toujours eu une affection particulière, une sorte de tendresse maternelle pour les soldats. Ce n'est pas en vain qu'elle glorifie le Dieu des armées.

Nous partons , sois exact à m'écrire. Fais-moi de ces lettres trop longues qu'on adresse aux voyageurs et aux exilés, qui prennent intérêt à tout. Songe que mon cœur est en vedette sur le bord de la mer africaine , et que tout ce qu'il verra de vous lui fera plaisir.

k £\JG^£ N^YjYLLO'W

LA PREMIÈRE GARNISON DE MILIANA.

Notre départ est retardé d'un jour; j'en profite pour t'envoyer un petit tableau de genre africain qui m'a été présenté à Marseille.

Tu sais que nous occupons dans l'intérieur des premiers gradins de l'Atlas, une ville nommée Miliana. C'est une conquête de l'an dernier. Déjà deux garnisons , relevées l'une et l'autre dans l'espace des six ou huit premiers mois , s'y sont succédé ; une troisième y séjourne en ce moment , dont on a peu de nouvelles. Les communica- tions sont loin d'être libres entre Miliana et Alger, ces deux possessions étant séparées par une distance de quinze à dix-huit lieues. Des bruits sinistres se sont ré- pandus : on n'y a pas pris garde : qu'importe à nos con- quérants de France, et même à quelques-uns de nos conquérants d'Alger, la situation d'une petite troupe en- fermée dansées murailles, que d'ailleurs elle garde fort

28 LES FRANÇAIS

bien? Voici, mon frère, ce que c'est que la garnison de Miliana. Je tiens ce que je vais te dire d'un homme que j'ai vu il y a trois jours , encore tout jaune et tout faible de la fièvre qu'il eu a rapportée, et cet homme n'est autre que le commandant supérieur de Miliana, le lieu- tenant - colonel d'Illens , un vieil oflicier de l'armée d'Espagne , un petit homme à l'air doux et bénin , que son costume et toute sa mine m'ont fait prendre pen- dant un quart d'heure pour un bon négociant de Mar- seille , de ceux qui n'attendent que d'avoir ramassé un peu de rentes et marié leur fille , pour se retirer dans une bastide, et là, jardiner jusqu'au dernier soupir. Tu vas voir quel bourgeois c'était.

« Je faisais , me dit-il , partie de l'expédition qui chassa de Miliana Mohammed-ben-sidi-Embarrak , kaliffa (lieu- tenant) d'Abd-el-Kader. L'armée ne savait pas si l'on occuperait cette petite ville, dont la situation est agréable, mais que les Arabes avaient saccagée avant de se retirer, et qui n'était qu'un monceau de ruines. On m'y laissa avec douze cents hommes. Je ne m'y attendais point , je n'avais pu faire aucune disposition, et l'armée , qui par- tit aussitôt, n'en avait pris aucune. Des vivres entassés à la hâte, quelques munitions, quelques outils, et c'était tout. J'avoue que je ne pus voir sans un certain serrement de cœur nos camarades s'éloigner et disparaître derrière les collines qui entourent Miliana. Le sentiment de ma responsabilité pesa douloureusement sur mon âme. Heu- reusement que je ne pus mesurer d'un coup ni toute notre faiblesse , ni tous nos dangers. Si j'avais connu le sort qui attendait mes malheureux soldats , je crois que j'aurais perdu la tète.

«Je me mis sur-le-champ à examiner notre séjour, je

EN ALGÉRIE. 29

puis bien dire notre prison, ear nous étions cernés de toutes parts, et l'armée n'était pas à quatre lieues, qu'on nous tirait déjà des coups de fusil. Je voulais savoir quelles ressources le lieu pouvait offrir. Le mobilier des Arabes est léger: lorsqu'ils s'en vont, il leur est facile de tout emporter avec eux ; ils n'y avaient pas manqué. Ce qu'ils s'étaient vus forcés de laisser était brisé; toutes les maisons offraient des traces récentes de l'incendie. Nous ne trouvâmes rien que trois petites jarres de mauvaise huile , qui furent partagées entre l'hôpital et les compa- gnies pour l'entretien des armes , et deux sacs contenant quelques centaines de pommes de terre. On découvrit aussi, dans un silo(l), des boulets et des obus. Du reste, pas un lit , pas une natte , pas une table , pas une écuelle. Abandonnés au milieu du désert , nous n'aurions pas été plus dépourvus. Chaque pas que je faisais à travers ces funestes masures, chaque instant qui s'écoulait me révé- lait les périls de notre situation . Une odeur infecte régnait dans la ville; de toutes parts elle offrait des brèches ou- vertes à l'ennemi. L'on vint me dire que les spiritueux manquaient pour corriger la crudité de l'eau, que les vivres étaient avariés , et que l'on doutait qu'il y en eût assez pour suffire au besoin de la garnison , mais cette dernière circonstance m'inquiétait peu. Déjà je ne pouvais que trop sûrement compter sur la mort pour diminuer le nombre des bouches. Plusieurs des soldats que l'on m'avait laissés étaient déjà souffrants. Je les voyais silen- cieux , tristes , promener autour d'eux un œil abattu. Je n'ignorais pas ce que m'annonçaient cette attitude et ces regards.

(t) Les silos sont des Irons l'on cache lo blé.

50 LES FRANÇAIS

« On était au milieu de juin. Sous un soleil qui mar- quait 30 degrés Réaumur, il fallait assainir la ville, ré- parer la muraille, faire faction, se battre, garder le troupeau , notre unique ressource et le perpétuel objet de la convoitise des Arabes, qui tentaient sans cesse de l'enlever. La masure que nous appelions l'hôpital fut bientôt remplie de fiévreux, la plupart couchés sur la terre, les plus malades sur des matelas formés de quel- ques débris de laine ramassée dans les égoûts, les Arabes l'avaient noyée avant de s'enfuir, et que nous avions tant bien que mal lavée. Cependant, tout alla pas- sablement jusqu'aux premiers jours de juillet. Le moral et la santé se soutinrent; nous pûmes à peu près suffire aux fatigues excessives qu'exigeaient les travaux les plus ur- gents. Mais le mois de juillet nous amena une tempéra- ture de feu ; le thermomètre monta au soleil jusqu'à 58 de- grés centigrades , le vent du désert souffla et dura sans relâche vingt-cinq jours; les maladies éclatèrent avec une violence formidable ; la diarrhée, la fièvre pernicieuse, la fièvre intermittente , enlevèrent beaucoup de monde et n'épargnèrent personne. Plus ou moins, chacun en res- sentit quelque chose : tous les officiers , excepté un capi- taine du génie (1), tous les officiers de santé, tous les administrateurs et employés, tous les sous -officiers et soldats anciens et nouveaux en Afrique ont payé leur tri- but. A peine aurais-je pu trouver, en certains moments , cent cinquante hommes capables d'un bon service actif. Il fallait, en les menant à leur poste , donner le bras aux hommes que l'on mettait en faction. Ces pauvres soldats, dont le visage maigre et défait s'inondait à chaque in-

(i) Le capitaine Bonafoux.

EN ALGÉRIE. 51

stant de sueur , pouvaient à peine se soutenir sur leurs jambes tremblantes; n'ayant plus même la force de par- ler, ils disaient péniblement à leur officier, avec un regard qui demandait grâce : «Mon lieutenant, je ne peux plus aller, je ne peux plus me tenir. Allons , mon ami , ré- pondait tristement l'officier, qui souvent n'était guère en meilleur état , un peu de cœur ; c'est pour le salut de tous. Place-toi là, assieds-toi. Eh bien ! oui, répondait le malheureux content de cette permission , je vais m'as- seoir. » On l'aidait à défaire son sac, il s'asseyait dessus, son fusil entre ses jambes, contemplant l'espace avec ce morne regard qui déjà ne voit plus. Ses camarades s'éloi- gnaient la tête baissée. Bientôt le sergent arrivait, et de la voix sombre qu'ils avaient tous : « Mon lieutenant , il faut un homme. Mais il n'y en a plus. Que le pauvre un tel reste encore une heure. Un tel a monté sa der- nière garde! » 11 fallait conduire, porter presque, un mourant à la place du mort.

Et ils obéissaient? dis-je au colonel, qui avait les yeux remplis de larmes.

Je n'ai pas eu, reprit-il, à punir un acte d'indisci- pline. Mais je ne pouvais leur ordonner de vivre. Quel- ques-uns devinrent fous. Ceux que la nostalgie avait at- taqués, ceux dont le cœur était plus sensible, les jeunes soldats qui avaient laissé en France une fiancée qu'ils aimaient encore , furent atteints les premiers et ne gué- rirent pas. Après eux, je perdis tous les fumeurs. Le manque absolu de tabac était sans contredit, pour ces derniers, la plus cruelle des privations. J'avais décidé un Kabyle qui venait rôder autour de nous à nous en vendre, et il m'en avait même apporté trois ou quatre livres, qui, distribuées aux plus nécessiteux, prolongèrent vérita-

1

m

32 LES FRANÇAIS

blement leur vie; mais, pris sans doute parles Arabes, cet homme ne reparut plus. Alors , profitant de quelques connaissances ou de quelques souvenirs qui me venaient je ne sais d'où, je fis faire, comme je pus, avec des feuilles de vigne et d'une autre plante, une espèce de tabac qui fut reçu par ces infortunés comme un présent du ciel. Malheureusement mon invention vint trop tard.

«J'étais forcé de m'ingénier de toutes manières pour combattre mille dangers , pour tromper mille besoins im- possibles à prévoir. Afin de lutter contre les désastreux effets de la nostalgie, j'avais organisé une section de chanteurs qui deux fois par semaine essayaient de récréer leurs camarades , en leur faisant entendre les airs et les chansons de la patrie. Les uns riaient , les autres pleu- raient. Quand les chanteurs, qu'on écoutait avec un dou- loureux plaisir, avaient fini , beaucoup regrettaient plus amèrement la patrie absente. Ce mal du pays est terrible! Je ne savais pas , en définitive, si cette distraction , tou- jours impatiemment attendue, produisait un résultat favorable ou contraire. Mais je n'eus pas à délibérer là- dessus bien longtemps ! La maladie attaqua les chanteurs ; presque tous moururent comme ceux que leurs chants n'avaient pu sauver.

« On nous avait abandonnés si vite et avec une si cruelle imprévoyance, que, dès les premiers jours, les souliers manquèrent h un grand nombre d'hommes. Je me souvins heureusement des chaussures espagnoles. Les peaux fraîches de nos bœufs et de nos moutons , distri- buées aux compagnies , leur servirent à faire des espar- dilles Beaucoup aussi manquaient de linge et d'habille- ments. La mort n'y pourvut que trop ! . . . Quel lamentable spectacle offrait cette pauvre troupe , mal en ordre ,

EN ALGÉRIE. 53

déguenillée, mourante! Parmi tant de misères, c'était encore une souffrance pour le soldat de ne pouvoir quel- quefois se mettre en grande tenue.

« Je vous ai dit qu'une partie des vivres étaient avariés. La farine surtout ne produisait qu'un pain détestable , et encore vîmes-nous le moment ce mauvais pain nous manquerait, non pas faute de farine, mais faute de boulan- gers. Comme nos chanteurs, comme nos jardiniers, qui n'avaient point vu germer leurs semailles, nos boulan- gers étaient morts ou malades, et j'eus, à plusieurs reprises , une peine infinie a me procurer le pain néces- saire au peu d'hommes qui pouvaient manger. Que vous dirai-je? les bataillons se sont trouvés souvent presque sans officiers , l'hôpital presque sans chirurgiens et sans infirmiers. Ceux qui travaillaient le plus , ceux qui tra- vaillaient le moins , les forts , les faibles, ceux qui avaient pu guérir déjà une ou deux fois , ceux qui semblaient devoir résister à tout, venaient successivement encom- brer cet hôpital, d'où j'avais fait emporter tant de ca- davres.

« Les Arabes soupçonnaient notre détresse sans la connaître entièrement. Mes pauvres soldats faisaient bonne contenance devant l'ennemi , qui ne nous laissait point de repos. Il fallait presque tous les jours combattre, et les balles venaient mordre à ceux que la maladie n'avait point entamés. Nos fiévreux enviaient le sort de leurs frères, qui mouraient d'une blessure. Ils se faisaient conter les traits de courage qui tenaient en respect les Bédouins. Un jour, un brave garçon, un carabinier nommé Georgi, se précipita seul au milieu de trente Kabyles qui attaquaient un de nos avant-postes ; il en perça plusieurs de sa baïonnette , mit les autres en fuite

3

32 LES FRANÇAIS

blement leur vie ; mais , pris sans doute par les Arabes , cet homme ne reparut plus. Alors , profitant de quelques connaissances ou de quelques souvenirs qui me venaient je ne sais d'où, je fis faire, comme je pus, avec des feuilles de vigne el d'une autre plante, une espèce de tabac qui fut reçu par ces infortunés comme un présent du ciel. Malheureusement mon invention vint trop tard.

«J'étais forcé de m'ingénier de toutes manières pour combattre mille dangers , pour tromper mille besoins im- possibles à prévoir. Afin de lutter contre les désastreux effets de la nostalgie, j'avais organisé une section de chanteurs qui deux fois par semaine essayaient de récréer leurs camarades , en leur faisant entendre les airs et les chansons de la patrie. Les uns riaient , les autres pleu- raient. Quand les chanteurs, qu'on écoutait avec un dou- loureux plaisir, avaient fini, beaucoup regrettaient plus amèrement la patrie absente. Ce mal du pays est terrible! Je ne savais pas , en définitive , si cette distraction , tou- jours impatiemment attendue, produisait un résultat favorable ou contraire. Mais je n'eus pas à délibérer là- dessus bien longtemps ! La maladie attaqua les chanteurs ; presque tous moururent comme ceux que leurs chants n'avaient pu sauver.

« On nous avait abandonnés si vite et avec une si cruelle imprévoyance, que, dès les premiers jours, les souliers manquèrent à un grand nombre d'hommes. Je me souvins heureusement des chaussures espaguoles. Les peaux fraîches de nos bœufs et de nos moutons , distri- buées aux compagnies , leur servirent à faire des espar- dilles Beaucoup aussi manquaient de linge et d'habille- ments. La mort n'y pourvut que trop ! . . . Quel lamentable spectacle offrait cette pauvre troupe , mal en ordre ,

EN ALGÉRIE. 33

déguenillée , mourante ! Parmi tant de misères , c'était encore une souffrance pour le soldat de ne pouvoir quel- quefois se mettre en grande tenue.

« Je vous ai dit qu'une partie des vivres étaient avariés. La farine surtout ne produisait qu'un pain détestable , et encore vimes-nous le moment ce mauvais pain nous manquerait, non pas faute de farine, maisfaute de boulan- gers. Comme nos chanteurs, comme nos jardiniers, qui n'avaient point vu germer leurs semailles, nos boulan- gers étaient morts ou malades, et j'eus, à plusieurs reprises , une peine infinie a me procurer le pain néces- saire au peu d'hommes qui pouvaient manger. Que vous dirai-je? les bataillons se sont trouvés souvent presque sans officiers, l'hôpital presque sans chirurgiens et sans infirmiers. Ceux qui travaillaient le plus, ceux qui tra- vaillaient le moins , les forts , les faibles , ceux qui avaient pu guérir déjà une ou deux fois, ceux qui semblaient devoir résister à tout, venaient successivement encom- brer cet hôpital, d'où j'avais fait emporter tant de ca- davres.

« Les Arabes soupçonnaient notre détresse sans la connaître entièrement. Mes pauvres soldats faisaient bonne contenance devant l'ennemi, qui ne nous laissait point de repos. Il fallait presque tous les jours combattre, et les balles venaient mordre à ceux que la maladie n'avait point entamés. Nos fiévreux enviaient le sort de leurs frères, qui mouraient d'une blessure. Us se faisaient conter les traits de courage qui tenaient en respect les Bédouins, Un jour, un brave garçon, un carabinier nommé Georgi, se précipita seul au milieu de trente Kabyles qui attaquaient un de nos avant-postes ; il en perça plusieurs de sa baïonnette , mit les autres en fuite

3

5-i LES FRANÇAIS

et les obligea d'abandonner leurs blessés, dont il se ren- dit maître. Ce fut une fête dans la ville et dans l'hôpital ; cette action de Georgi fit plus que tous les médicaments. Mais nous n'avions pas souvent de ces prouesses. Pour poursuivre l'ennemi, il fallait plus de jambes qu'il ne nous en restait. C'était beaucoup de n'être pas absolu- ment bloqués dans nos murs. Au bout de trois mois, vers la fin de septembre, n'ayant que très-peu d'hommes à opposer aux attaques réitérées des Arabes, le ravitaille- ment des postes avancés devenait très-difficile. Officiers, médecins , gens d'administration , tout le monde prit le fusil; je le pris moi-même, et je dus aller à l'ennemi, suivi d'une quarantaine d'hommes, dont quelques-uns étaient à peine convalescents.

« Tout se tournait contre nous. Les fruits que nous offraient les arbres étaient dangereux et se changeaient en poison. L'approche de l'automne n'adoucissait pas cette température qui nous avait dévorés. La mortalité allait croissant. Je remarquai que les Arabes, voulant s'assurer de nos pertes , venaient la nuit compter les fosses dont nous entourions les murs de la ville ; et nous en creusions de nouvelles tous les jours! J'ordonnai qu'en les fit plus profondes et qu'on mit dans chacune plusieurs cadavres à la fois. Les soldats obéirent, mais leur force épuisée ne leur permit pas de creuser bien avant. Un matin , ceux qui devaient remplir à leur tour ce lugubre office, vinrent tout effarés me dire que les morts sortaient de terre. La terre, en effet, n'avait pas gardé son dépôt. Elle était inhospitalière aux morts comme aux vivants. La fermentation de ces cadavres l'avait soulevée ; elle rendait à nos regards les restes décomposés de nos compagnons et de nos amis. Je ne puis vous dire l'effet de ce spec-

EN ALGÉRIE. 55

tacle sur des imaginations déjà si frappées. Malade moi- même et me traînant à peine , j'allai présider au travail qu'il fallut faire pour enterrer nos morts une seconde fois j et , afin que mes intentions fussent à l'avenir mieux remplies, je continuai de conduire désormais ces convois chaque jour plus nombreux et plus lamentables. J'avais beau m' armer de toute ma force, je ne pouvais m'y faire. Je m'étais attaché à ces soldats si bons , si malheureux , si résignés, si braves. Des enfants n'auraient pas mieux obéi à leur père , un père n'aurait pas davantage regretté ses enfants. Je ne me suis pas un seul instant endurci à cette douleur, je sens que je ne m'endurcirai jamais à ce souvenir ! . . .

Colonel , lui dis-je , quel était donc le chiffre de vos morts?

Lorsqu'on vint , reprit-il , nous relever, le 4 octobre, nous en avions enterré huit cents.

Huit cents! m'écriai-je.

Au moins huit cents, reprit-il; les autres, ceux qu'on emmena ou qu'on emporta, étaient malades, et l'on a jalonné le chemin de leurs sépultures. Ni l'art des médecins, ni la joie de leur délivrance ne les purent remettre. Ceux qui parvinrent jusqu'aux hôpitaux de Blidah ou d'Alger y succombèrent victimes d'un mal in- curable. Au sortir de Miliana, il ne s'en était pas trouvé cent qui fussent en état de marcher durant quelques heures ; il ne s'en trouva pas un qui put porter son sac et son fusil. Lorsque, plusieurs mois après , je quittai l'Al- gérie pour venir me rétablir en France, il y en avait encore, à ma connaissance, une trentaine de vivants. Qui sait s'ils vivent aujourd'hui? Je fus un des moins maltrai- tés, et vous me voyez... Eh bien ! nous n'avons pas cessé

30 LES FRANÇAIS

Retravailler; nous avons exécuté des travaux considé- rables ; nous avons mis la place en état de défense ; nous avons établi un bel hôpital; tout le monde, jusqu'au der- nier moment, a rempli son devoir. Toujours l'ennemi nous a respectés et nous a craints. La discipline a été jus- qu'au bout parfaite ; l'uuion , la concorde , le dévouement n'ont pas cessé de régner entre nous. Au milieu de tant de fatigues, de tant de privations , de tant de misères que je ne puis raconter, il n'y a eu que vingt-cinq déserteurs, et ils appartenaient à la légion étrangère ; pas un n'était Français !

Mais , dis-je , colonel , comment se fait-il que ces détails n'aient pas été connus en France? Je n'avais pas la moindre idée de tout ce que vous m'apprenez , et cepen- dant je me tiens au courant des nouvelles d'Alger.

Les rapports officiels ont gardé le silence , reprit-il; cela était trop désastreux. On s'est borné à dire que la garnison de Miliana, éprouvée par le climat, avait été relevée. Cette phrase est devenue célèbre dans notre armée d'Afrique.

Quoi ! m'écriai-je , pas un mot d'éloge pour cette garnison intrépide ! rien pour honorer les morts , rien pour consoler les survivants prêts à mourir !

Rien , répondit le colonel ; ces événements ne ve- naient pas à l'appui du système qu'on voulait suivre, et pouvaient compromettre des réputations plus importantes que les nôtres. Ils furent passés sous silence. »

J'étais confondu.

« Je reçus pourtant un témoignage d'estime , continua le colonel , on témoigna le désir de me voir conserver le commandement supérieur de la nouvelle garnison, et j'acceptai , quoique je fusse bien malade : le devoir parlait,

EN ALGERIE. 37

je suis un vieux soldat, je n'ai pas plus de raisons qu'un autre pour tenir à la vie. Ce qui me creva le cœur, ce fut de voir le peu de précautions que l'on prit pour éviter aux nouveaux venus le sort de ceux qu'ils remplaçaient.

Et perdites-vous encore beaucoup de monde? lui demandai-je.

Moins que la première fois , me répondit-il ; mais nous n'obtînmes pas beaucoup plus de remerciements..., et je suis encore lieutenant-colonel comme je l'étais alors. Avez- vous déjà vu la guerre, Monsieur?

Non, colonel.

Eh bien! poursuivit le vieil officier avec un pénible sourire, regardez-la de près. Vous saurez que tout n'est pas roses et lauriers dans le métier des héros. >>

Il se retira, je restai seul avec un jeune capitaine qui avait assisté à notre entretien.

« Que pensez-vous de ceci? lui demandai-je.

C'est comme il le dit, me répondit-il avec une gaieté un peu sombre. Je connaissais toute cette histoire, et j'aime à l'entendre répéter, pour enseigner la patience à l'ambition du fils de ma mère. 11 est sûr que ce digne co- lonel d'Illens a été indignement oublié. Tout le monde n'a pas les bons postes , et les bons postes ne sont pas toujours ceux l'on court le plus de dangers. La graine d'épinards est sujette à pousser lentement , même lors- qu'on est diligent à la faire arroser de balles. Ce vieux brave retourne en Afrique pour y faire dorer ses épau- lettes. Il n'attrapera peut-être qu'un dernier coup de fusil ou une dernière fièvre (l)... c'est le métier qui veut ça. Tout soldat doit regarder sa vie de l'œil dont le regarde

(i) Voyez la note 2.

38 LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE.

lui-même un maréchal de France. Les morts rangés au- tour de Miliana ne sortiront plus de leur fosse pour réclamer contre l'incurie de personne , et quand ils en sortiraient , qu'importe ! C'est peu de chose que la voix d'un mort; c'est peu de chose aussi que la voix d'un vivant, lorsqu'il n'est qu'un petit vivant. De pareilles importunités ne peuvent rien contre l'éclat de la gloire ou contre l'éclat du grade. En somme, Miliana est con- quise. Je ne sais comment on s'y comporte aujourd'hui ; je soupçonne que les jeux et les ris n'y tiennent pas encore leur cour, et que d'Illens , après trois ou quatre mois d'absence , n'y verrait pas grand changement ; mais Mi- liana n'en est pas moins conquise. On finira peut-être par en faire un séjour supportable, et ce sera un nom tout aussi sonnant que beaucoup d'autres à graver sur la pierre tumulaire, dans une couronne de laurier. Si cela peut faire plaisir à celui qui dormira sous la couronne , quel mal et quelle peine voulez-vous que cela fasse aux autres? Il y a deux sortes d'insensés dans le monde : ceux qui s'obstinent à vouloir que les hommes soient justes, et ceux qui pensent que Dieu ne l'est pas. »

IV

LA BENEDICTION DU NOUVEAU SOLDAT.

Je te parlais l'autre jour de la tendresse que l'Église témoigne aux hommes de guerre. Je trouve dans le ponti- fical romain, publié par ordre du pape Clément VIII, un monument de cette tendresse : c'est la cérémonie de la bénédiction du nouveau soldat. Écoutes-en le détail : il ne te plaira pas moins qu'il ne m'a plu à moi-même ; tu te sentiras pénétré d'admiration pour tant de sagesse et d'amour, et tu regretteras, comme moi, que nous ne puissions plus contempler ces spectacles qui charmaient et qui fortifiaient les nobles cœurs de nos pères. Mais pourquoi ne le pouvons-nous plus , puisqu'il y a toujours des hommes d'église et des hommes d'armes? C'est qu'il y a aussi des hommes de palais, des avocats, des journa- listes, des voteurs de toute espèce, qui ne veulent pas que la religion bénisse le courage et que le courage protège la religion. Ils aiment mieux que le soldat haïsse le prêtre , et que le prêtre craigne le soldat. La triste condition de leur pouvoir est de redouter l'union de tout ce qui est grand et généreux. La lâche et incertaine doctrine du philosophe , et la misérable épée du sbire, voilà les objets de leurs sympathies.

Au temps donc l'on bénissait les hommes d'armes ,

40 LLS FRANÇAIS

cette cérémonie pouvait se faire , n'importe à quel jour de l'année, n'importe en quel lieu, n'importe à quelle heure, le jour, la nuit, sur le vaisseau qui cinglait vers la Palestine , ou sur le champ de bataille , avant le com- bat ou pendant le combat. On ne voulait point remettre au lendemain de bénir celui qui allait peut-être mourir tout à l'heure. D'ordinaire on choisissait le matin. Après la messe, le pontife se plaçait devant l'autel, debout ou assis sur le falstidorium (1), et revêtu des mêmes habits qu'il portait pour célébrer le saint sacrifice ou pour y assister. On lui présentait d'abord à bénir l'épée nue , que l'on tenait à genoux. Il se levait , la tête découverte , disant : Notre aide est dans le nom du Seigneur , et les assistants, comme pour confirmer sa parole et achever sa pensée, ajoutaient : Quia fait le ciel et la terre. Sei- gneur, poursuivait le pontife, exaucez ma prière. Et que mes cris, reprenaient les assistants, arrivent jusqu à vous. Que le Seigneur soit avec vous , leur disait alors le pontife en se tournant vers eux. Ils lui rendaient son souhait par les paroles touchantes et profondes qui asso- cient le fidèle à l'œuvre du prêtre : Que le Seigneur soit avec votre esprit !

Après cette sorte de profession de foi faite en commun et ce doux et cordial échange de vœux chrétiens , le pon- tife disait : Prions ! Et tout de suite , s'adressant à Dieu : « Exaucez nos prières , nous vous en supplions , Seigneur ; « et que la droite de votre majesté daigne bénir l'épée « dont votre serviteur désire être ceint , aussi longtemps « qu'il pourra défendre les églises, les orphelins, les « veuves, et tous ceux qui servent Dieu , contre la cruauté

(ij Siège de bois à bras, sans dossier.

EN ALGÉRIE. il

« des païens et des hérétiques; qu'elle soit la terreur de " quiconque lui tendra des embûches ; Par Jésus-Christ notre Seigneur. »

Amen! disait l'assistance.

Prions ! » reprenait le pontife ; et il adressait au souverain maître des supplications plus pressantes et plus tendres : « Seigneur très-saint, Père tout-puissant , Dieu « éternel , par l'invocation de votre saint nom , par la « venue de Jésus-Christ votre Fils notre Seigneur , et « par le don du Saint-Esprit , bénissez cette épée , afin « que votre serviteur, qui doit à votre amour d'en être « ceint aujourd'hui , victorieux partout, foule aux pieds « les ennemis invisibles et demeure sans blessure. »

Les assistants répondaient Amen , et le pontife , tou- jours debout, disait alors ce psaume:

« Béni soit l'Éternel , mon appui , qui forme mon bras à la guerre et dresse mes mains au combat.

» Il est mon bienfaiteur et mon rempart , mon soutien et mon libérateur,

«Le protecteur en qui j'espère et qui soumet mon peuple à mes lois.

« Gloire au Père , au Fils , au Saint-Esprit ;

Dès le commencement, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Seigneur, sauvez votre serviteur,

Qui espère en vous , ô mon Dieu .

Soyez pour lui , Seigneur, une tour inexpugnable

En présence de l'ennemi.

Seigneur, exaucez ma prière ,

Et que mes cris arrivent jusqu'à vous.

Que le Seigneur soit avec vous

Et avec votre esprit. »

42 LES FRANÇAIS

Le pontife, s'adressant de nouveau à Dieu, faisait alors connaître dans quel dessein il allait, lui, prince du royaume de la paix , bénir un instrument de guerre :

«Seigneur très-saint, Père tout-puissant, Dieu éter- « nel, qui seul ordonnez toutes choses et les disposez « parfaitement; qui, pour réprimer la malice des mé- « chants et protéger la justice, avez permis aux hommes « sur cette terre l'usage du glaive, et voulu l'institution « de l'ordre militaire pour la protection du peuple; vous « qui, par la bouche de saint Jean, avez dit aux soldats « qui venaient à lui dans le désert, de ne frapper per- « sonne et de se contenter de leur pave : nous vous sup- « plions , Seigneur, écoutez-nous ! De mt-me que vous avez « accordé a David, votre enfant, de renverser Goliath, « et à Judas Machabée de triompher de la férocité des « peuples qui n'invoquaient pas votre nom, daigne aussi « votre céleste bonté accorder à votre serviteur ici pré- « sent, qui prend le joug de la milice , des forces et de la « hardiesse pour la défense de la justice et de la reli- « gion ; augmentez en lui la foi , l'espérance et la charité ; « donnez-lui votre crainte et votre amour; qu'il soit « humble et persévérant ; qu'il ait l'obéissance et la bonne « patience; que, par votre grâce, il ne blesse injuste- « ment personne avec ce glaive , ni avec un autre , el « qu'il s'en serve pour défendre toutes choses justes et « bonnes. Et comme il est promu d'un degré inférieur à l'honneur, pour lui, de la milice , que de même il dé- « pouille le vieil homme et revête l'homme nouveau , « afin qu'il vous craigne et vous honore, Seigneur; afin « qu'il évite la société des méchants , étende sa charité « sur le prochain, obéisse à son chef, et remplisse par- « tout lovalement son devoir. Ainsi soit-il! »

EN ALGERIE. 43

Cette oraison achevée, le pontife aspergeait l'épée d'eau bénite , et s'asseyant , la mitre en tète, il remettait l'arme nue dans la main droite du nouveau soldat agenouillé devant lui.

« Recevez , lui disait-il , cette épée , au nom du Père , « et du Fils, et du Saint-Esprit; servez- vous-en pour « votre défense, pour la défense de la sainte Eglise de « Dieu , pour la confusion des ennemis de la croix de « Jésus-Christ et de la foi chrétienne ; et , autant que la « fragilité humaine le permettra, n'en frappez injuste- ce ment personne. Que celui qui vit et règne comme Dieu , « avec le Père et le Saint-Esprit , dans les siècles des « siècles, vous accorde cette grâce. »

L'épée était remise dans le fourreau , et le pontife , ceignant le nouveau soldat , disait :

« Que l'épée batte sur votre cuisse, homme vaillant(l), « et souvenez-vous que les saints ont vaincu le monde , « non par le glaive, mais par la foi. »

Ici se passait une de ces scènes fortes et naïves qui peignentle moyen âge. Le nouveau soldat, ceint del'épée, se relevait , sortait sa lame , la brandissait trois fois en homme (viriliter), puis, après avoir fait le geste de l'es- suyer sur son bras gauche, la remettait au fourreau. Le pontife alors lui donnait le baiser de paix , en prononçant la douce parole des évêques : La paix soit avec vous.

Quel symbolisme charmant et profond! Une fois armé de cette épée bénite, le nouveau soldat devait s'en servir en brave , virilement , non pas une fois , mais toujours , et quand cette brave épée dormait au fourreau , quand la tâche était finie , quand l'âge avait glacé le bras vigoureux

(0 Accingere gladium luum , super fémur tuum , potentissime. (Ps.)

U LES FRANÇAIS

qui avait chrétiennement accompli l'œuvre de guerre , il pouvait, sans remords des coups portés, goûter en paix son noble repos. Toutefois l'Église avait encore des con- seils à lui donner : il s'agenouillait donc de nouveau devant le pontife , qui , reprenant une dernière fois l'épée nue , l'en frappait trois fois légèrement sur les épaules , disant :

« Soyez un soldat pacifique ,

« Un soldat courageux et fidèle ,

« Un soldat dévoué à Dieu. »

L'arme ensuite était remise dans le fourreau, et le pon- tife , touchant légèrement à la joue le nouveau soldat , reprenait :

« Éveillez- vous du sommeil de la malice , soyez vigi- (( lant dans la foi de Jésus-Christ , cherchez une louable « renommée. »

En ce moment l'on attachait au nouveau soldat les épe- rons, qu'il avait fallu si vaillamment gagner. Le pontife, assis , disait l'antienne :

« Distingué par la beauté sur tous les fils des hommes, h que l'épée batte sur votre cuisse , ô vaillant ! »

Puis il se levait, la tète découverte, et tourné vers le nouveau soldat , il disait encore :

« Que le Seigneur soit avec vous. »

Les assistants répondaient :

« Qu'il soit avec votre esprit.

Prions!» continuait le pontife, et résumant dans une dernière prière tous les vœux de sa sagesse et de son amour :

« Dieu tout-puissant, Dieu éternel, répandez vos bé- er nédictions sur votre serviteur que voici , et qui a été « ceint de ce noble glaive : et faites qu'appuyé sur la

EN ALGÉRIE. 45

« vertu de votre droite , il soit armé des secours célestes « contre tous les obstacles, afin que ne puisse le renver- « ser aucune tempête des guerres de ce monde. Amen. »

C'était la fin, et que pouvait-on ajouter? Le nouveau soldat baisait , en signe de reconnaissance , la main véné- rable qui venait de l'armer et de le bénir; il déposait les éperons et l'épée , et se retirait en paix.

Est-ce que tout cela ne te fait pas mieux comprendre quelques-unes de ces nobles figures qui brillent si loin de nous dans l'histoire de la chevalerie : Boucicaut , Du Guesclin , Bavard, et tant d'autres? Imagines-toi que le nouveau soldat c'est Bayard , et le pontife , ce bon évt que de Grenoble, son oncle «qui oncques en sa vie ne fust las de faire plaisir (1), » lequel voulant que le jouvencel devint prud'homme, le conduisit à treize ans au duc de Savoie, « après lavoir très-bien miz en ordre, et garny « d'ung petit roussin. » Les oraisons que tu viens de lire, pourraient-elles être plus paternelles, plus tendres? La mère du gentil Pierre , elle-même , n'aurait pas mieux dit. Écoute-la parler, et vois comme ces nobles et doux préceptes de l'Église avaient pénétré dans tous les esprits :

Bayard , à treize ans « esveillé comme un esmerillon , » va partir avec son oncle. A cheval sur le petit roussin que l'évèque lui a donné , il vient de recevoir la bénédiction de son vieux père. « La povre dame et mère estoit eu une « tour du chasteau qui tendrement ploroit , car combien « que elle feust joyeuse dont son filz estoit en voye de « parvenir, amour de mère l'admonestoit de larmoyer. - Elle sortit par le derrière de la tour , et fist venir son « fils vers elle , auquel elle dist ces parolles : Pierre, mon

(i) Voyez le Loyal serviteur.

m LES FRANÇAIS

« amy, vous allez au servize d'ung gentil prince. D'aul- « tant que mère peult commander à son enfant, je vous « commande trois choses :

« La première, c'est que vousaymiez, craigniez et ser- « viez Dieu sans aucunement l'offenser, s'il vous est pos- ée sible ; car c'est celluy qui tous nous a créez, c'est luy « qui nous fait vivre , c'est celluy qui nous saulvera , et (f sans luy et sa grâce ne saurions faire une seule bonne « œuvre en ce monde. Tous les matins recommandez- « vous à luy , et il vous aidera.

« La seconde , c'est que vous soyez doulx et courtoys « à tous gentilz hommes , et ostant de vous tout orgueil ; « soyez humble et serviable à toutes gens ; ne soyez mal- ce disant ne menteur ; maintenez-vous sobrement quant « au boire et au manger. Fuyez envie, car c'est un vil- ce lain vice ; ne soyez flatteur ne rapporteur, car telles ce manières de gens ne viennent voulontiers à grande « perfection. Soyez loyal en faietz et dietz , tenez vostre ce parolle , soyez secourable à povres veufves et orphe- ce lins , et Dieu vous le guerdonnera.

« La tierce , que vous soyez charitable aux povres né- ce cessiteux, car donner pour l'honneur de Dieu n'apovrit ce oneques homme ; tenez tant de moy, mon enfant, que ce telle aulmosne pourrez faire, qui grandement vous e< prou luttera au corps et à l'àme. Voilà tout ce que je ce vous en charge. Je crois que vostre père et moi ne vi- ce vrons plus guères. Dieu nous face la grâce, à tout le « moins tant que nous serons en vie, que tousjours puis- ce sions avoir bon rapport de vous.

ce Alors l'enfant luy respondit :

ce Madame ma mère , de vostre bon enseignement tant te humblement qu'il m'est possible vous remercie , et es-

EN ALGÉRIE. 47

« père si bien l'ensuivre que , moyennant la grâce de « celluy en la garde duquel me mectez , en aurez eon- « tentement ; et après m'estre recommandé à vostre grâce, « je voys prendre congié de vous. »

Cette mère parle comme l'Église et l'Église aime comme cette mère , et cette sagesse et cet amour formaient le type de courage, de bonté , de candeur , qu'on appelait un vrai et digne chevalier.

Sais-tu ce que je pense? Je pense que Don Quichotte est un chef-d'œuvre, mais c'est un chef-d'œuvre que n'aurait jamais écrit un cœur vraiment généreux, et j'ai- merais mieux avoir dit la dernière parole de Bavard , que fait tous les livres de Michel Cervantes.

LA TRAVERSÉE.

Celui qui s'embarque à Toulon, au jour naissant, voit assurément un des plus magiques tableaux que puisse contempler l'œil de l'homme. Cette vaste rade, toujours animée ; ces collines dont les brouillards légers du matin et les premiers feux du soleil déguisent l'aridité ; ces bâti- ments énormes , si solidement et si légèrement établis sur le mobile cristal de l'eau ; ces chaloupes de toute dimen- sion > qui courent d'un navire à l'autre; ce regret enfin de quitter le doux pays de France , et cette joie daller voir de nouveaux pays , tout donne au départ de Toulon une physionomie particulière. Joignez -y la solennité des adieux que vous font à bord les derniers amis. 11 y a des gens qui versent de vraies larmes , car ceux qui se quittent , se quittent pour longtemps , et savent-ils s'ils se reverront jamais? Pour moi, j'étais parti de Paris; Toulon n'avait été qu'un relais, et je n'avais ni une main a serrer, ni une larme à répandre ; mais je savais un en- droit en ce monde , une pauvre maison dans une ville ignorée, une humble et solitaire chapelle deux cœurs innocents , ne pouvant s'empêcher de frémir à la pensée que j'étais en mer, récitaient avec ferveur et larmes Y Ave

EN ALGÉRIE. 49

maris Stella. On a tant oui parler de cette mer formi- dable ! il en court de si sombres histoires ! Comment son- ger sans terreur qu'on a un frère sur les flots? Oh! que, malgré la distance, j'entendis bien l'expression de ces terreurs naïves ! et taudis que les puissantes ailes du ba- teau commençaient à battre la mer, je dis à mon tour Y Ave maris Slella. Heureux qui peut, à ces passages sérieux de la vie , reprendre tout son cœur dans une prière ! Heureux qui peut, en s'éloignant, placer sous la tutelle de Marie les êtres chers , près desquels ne veillera plus que de loin sou amour! Oui, quoi que l'on puisse faire, c'est toujours un déchirement de partir; mais ceux qui aiment Dieu ne se séparent point comme les autres : en dépit de la dis- tance, leurs âmes s'embrassent tous les jours dans le saint rendez -vous de la prière.

On nous avait promis que nous irions vite , et nous allions plus vite encore qu'on ne l'avait promis. Par un calme qui , en certains moments , n'aurait pas enflé la voile d'un pêcheur , cette noire machine fendait l'onde et tendait au terme de sa course avec la rapidité de la flèche. J'aimais à me rappeler les vieilles divinités à qui la fable donnait le royaume des mers , et je me figurais l'étonnement de Neptune, aux choses étranges que l'homme lui fait voir depuis quelque temps.

C'est une chose à dire au profit des sciences : en face d'elles, il n'y a vraiment de Dieu que Dieu. Voyez la figure que ferait aujourd'hui devant la chimie et la phy- sique , tout le vieil empyrée , si Jésus-Christ ne l'avait pas réduit en poudre il y a dix-huit cents ans? Je désire que les savants finissent par se prouver à eux-mêmes ce qu'ils prouvent si bien aux autres , quelquefois sans le vouloir. Il est pénible de voir des gens qui construisent

50 LES FRANÇAIS

de si belles machines , combinent si habilement les gaz, et nous révèlent chaque jour si bien les merveilles de la création , conduire , au milieu de leurs travaux , si mala- droitement leur esprit et leur âme , qu'ils courent grand risque de se trouver, au dernier jour, dans l'ignorance et dans la triste situation de ces païens dont leur cornue et leur alambic ne cessent de rendre le culte plus ridicule et plus grossier.

Car il n'y a pas à s'y refuser : les noms seuls sont chan- gés ; les hommes , les passions , les idées sont restés les mêmes. Aujourd'hui, comme au temps de Pierre et de Paul qui traversèrent ces mers , faisant plus de miracles encore que nos savants; comme au temps de Jérôme, de Tertullien et d'Augustin , que ces mêmes flots virent aussi passer , il faut croire à Jupiter ou confesser Jésus-Christ, ou descendre lâchement à l'abjection de nier Dieu pour nier la vertu et trahir le devoir. Quiconque n'est pas chrétien aujourd'hui, est païen comme Symmaque ou comme Épicure.

Mais, au moment je pensais ainsi, mon regard parcourut le vaisseau. Jupiter me parut plus puissant que je ne l'avais d'abord pensé. « Quel Dieu, me deman- dai-je, adore-t-on ici? Parmi ces vaillants hommes, lequel se dit qu'il va combattre les infidèles et demande à Jésus-Christ la grâce de combattre dignement?... »

La Méditerranée est la mer des idées , de la civilisation et des arts, la mer épique. L'Océan, sans les mission- naires saints qui parfois le traversent , ne serait que le chemin des ballots, la mer marchande. Sur la Méditer- ranée passèrent la Grèce, l'Italie et l'Évangile ; le coran y fut nové. Les flots delà Méditerranée furent les pre miers qui virent la croix et qui la portèrent de rivage en

EN ALGERIE. 51

rivage ; cent fois , les plus grands hommes que la terre ait connus leur confièrent le destin du monde ; ils ont vu , ils ont bercé tous ces athlètes qui , par la parole ou par le glaive , ouvrirent la voie de l'avenir, et tracèrent les routes vinrent s'engager les siècles et les générations : Annibal , César , saint Paul , saint Louis , Ximenès , Pie V , Bonaparte ! Quels combats ont été rêvés sur vos cimes murmurantes , ô flots riches de gloire ! Vous étiez alors terribles et redoutés , on ne se livrait qu'avec crainte à vos caprices: vous ajourniez les desseins du génie jus- qu'à désespérer les plus indomptables. 11 a fallu que Dieu retirât de l'abîme, vous l'aviez enseveli, saint Paul , le seul vainqueur de Rome -, vous avez retardé de trois siècles la civilisation d'un monde en détruisant la (lotte de Charles-Quint... Que dites-vous des hommes d'à présent qui vous ont vaincus? Ont-ils une idée, ont- ils un Dieu? Vous ne le savez pas, nul ne le sait. Un vent inutile déroule des pavillons qui ne portent plus ni le croissant ni la croix.

La France, la patrie de Godefroy de Bouillon, de Pierre l'Ermite , de saint Bernard et de saint Louis , mul- tiplie les prodiges de son ancien courage pour conquérir un royaume infidèle -, mais elle ne songe qu'à le gagner à ses comptoirs, et ne veut point le gagner à son Dieu.

Et c'est pourquoi ceux qui vivront verront d'éclatants désastres, carie trésor des colères divines n'est pas épuisé.

VI

« Voici le triangle d'Alger , » nous dit le capitaine , en nous montrant un point blanc que son œil exercé avait , bien avant les nôtres , reconnu sur les côtes qui surgis- saient au loin. Je me mis à regarder avec une sorte d'avi- dité. Ainsi j'avais jadis fixé mes veux sur l'espace pour la première fois m'apparut Saint-Pierre de Eome. Alger ! naguère l'un des remparts de la terre infidèle, mainte- nant couronné par la croix ! Je ne songeai pas aux an- ciennes épouvantes dont ce lieu fut plein si longtemps , mais à la merveille de cette conquête, par tant de mains , qui ne s'en doutent pas , ouvrent un nouveau monde à la bonne nouvelle de Dieu. Une prière encore naquit au fond de mon cœur. « Seigneur, pensai-je, vous avez repris votre bien; ce sol est deux fois à vous; vous l'avez créé, et vos martyrs l'ont arrosé de leur sang. Que de saints, dont les noms ne seront connus qu'au dernier jour, ont souffert et sont morts pour vous dans l'enceinte de ces murailles qui dessinent comme un immense Cal- vaire ! Les ariens, les donatistes , les Vandales , les Arabes, les Turcs ont tour à tour immolé vos serviteurs fidèles ; mais votre jour est venu ; les bourreaux de vos saints dis-

LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 53

paraissent , même lorsqu'ils forment des peuples et des multitudes ; et voici que les derniers d'entre eux , refou- lés par les armes chrétiennes , s'engloutissent dans le dé- sert béant qui les a vomis ! Donnez le triomphe et la gloire à ceux qui servent votre cause; faites-leur, en dépit de leur ignorance, un mérite du sang qu'ils versent pour reconquérir la tombe de leurs aînés! » J'aurais voulu, dans ce moment , porter l'habit de nos soldats et sentir battre sur ma cuisse une de ces épées qui sont les épées de Dieu tournées contre ses plus féroces ennemis. Le Gouverneur général était à bord , en grand uniforme ; il regardait comme nous cette terre il allait prendre un comman- dement qui donne presque une autorité royale. Nous avancions rapidement , et déjà nous pouvions voir en dé- tail la colossale pyramide que forme Alger, ses minarets , ses maisons blanches et carrées , terminées en terrasses et s'élevant les unes au-dessus des autres. Tout était inondé des flots d'un soleil nouveau pour mes yeux eu- ropéens. Bientôt le palmier, cet accessoire de tout pay- sage oriental , cet arbre que nous ne connaissons qu'en peinture , apparut et compléta le charme étrange du ta- bleau. Je reconnaissais des choses que je n'avais jamais vues. Notre pavillon annonçait le haut personnage que nous avions à bord , et déjà nous pouvions voir le mou- vement que ce signal produisait dans la ville. Des barques chargées d'uniformes brillants se détachaient du port, plein de vaisseaux. Les marins montaient sur les vergues, tout se garnissait de spectateurs; on en- tendait le tambour, le canon se mita retentir, puissant comme la voix de quatre-vingt mille guerriers qui sa- luaient leur chef; et le cri de Vive le roi ! éclata de tous côtés; car c'est ainsi que l'armée témoigne encore sa joie :

54 LES FRANÇAIS

et je trouve cette coutume belle et touchante , le roi étant l'autorité au nom de laquelle et par laquelle se font les actions de guerre. Le Gouverneur regardait gravement et paisiblement ; je m'approchai de lui : « Quel beau spec- tacle! luidis-je, et quel beau jour ! » Outre ma pleine confiance en son mérite , je ne pouvais oublier que je l'avais vu quelques semaines auparavant, simple par- ticulier, mal logé dans une auberge, et ayant quelque peine à se faire servir le modeste déjeuner qu'il m'offrait en lisant les impertinences que lui prodiguait un très- médiocre journal. »Oui, me répondit-il en souriant; le coup d'oeil est joli pour un homme de lettres; mais voyez-vous là-bas, à gauche, dans les terres, ces murs blancs? c'est la Maison-Carrée, et il s'en faut de peu que la France n'y soit prisonnière. Si le gouverneur d'Al- ger voulait aller sans escorte , on le mènerait coucher chez les Hadjoutes (1), et il suffirait d'un mot d'Abd-el- Kader pour faire tomber sa tête. »

Je compris quelle responsabilité pesait sur cet homme investi d'un si grand pouvoir , quels soucis l'occupaient , quel problème ardu il avait à résoudre ; j'admirai davan- tage le calme qu'il nous montrait, voyant que ce n'était pas seulement le calme de la raison qui dédaigne de vains hommages , mais le calme de la force et du cœur , qui considère froidement de grands devoirs et de grands pé- rils. Non, ce n'est pas un petit rôle à remplir que celui décommandera quatre-vingt mille hommes, et ce n'est pas une royauté facile que la royauté d'Alger ! Il faut tout à la fois gouverner le royaume et le conquérir. Abd- el-Kader est un compétiteur redoutable, les bureaux mi-

d) Tribu alors fort redoulable de la Mitidja.

EN ALGERIE. 55

nistériels de Paris sont des auxiliaires gênants, l'opinion est un maître difficile. Il n'y a pas longtemps qu'un homme assez mesquinement escorté descendait de la ville a ce port nous débarquons. Il montait sans fanfares et sans honneurs, à bord d'un bâtiment qui faisait route pour la France , l'attendaient des critiques plus dures à subir que ne le sont parfois les punitions des tribunaux politiques ; il laissait aux mains d'un autre une œuvre qu'on l'accusait aux yeux de l'armée , de la France et du monde , de n'avoir pu mener à bien ; et cet homme , maître absolu , la veille , dans les lieux qu'il quittait , était le vainqueur de Constantine , celui qui jusque alors avait tenu le plus longtemps le sceptre dans Alger , et avec le plus d'éloges , sinon avec le plus de succès ; il avait passé les Bibans , il était rentré dans sa capitale sous des arcs de triomphe. . . Sic transit gloria mundi ! Voila com- ment arrive un gouverneur d'Alger, voilà comment il part. S'il tient du roi , il tient aussi du pacha : il exerce le pouvoir souverain... jusqu'à l'arrivée du cordon. Mais qui n'en est parmi ceux qui régnent sur les hommes ? qui monte sur le trône pour n'en pas descendre? qui s'y assied le matin avec la certitude d'y être le soir? Per- sonne n'a vécu dans un coin , assez obscur , n'a vécu as- sez peu , n'a pu assez se dérober aux choses de la vie , pour éviter le spectacle de ces vicissitudes qui précipi- tent et chassent soudain loin de leurs domaines , loin de leurs grandeurs , loin de leur empire , les riches , les forts et les puissants. Et personne n'a puisé dans ces leçons so- lennelles assez de sagesse pour mépriser ces auréoles qu'un souffle fait évanouir. Personne? Je me trompe! Ceux-là mêmes qui sont le mieux faits pour les hautes fonctions sociales les envient moins. Tantôt la supério-

56 LES FRANÇAIS

rite de leur intelligence , en leur montrant les difficultés du pouvoir, refroidit leur désir de le posséder; tantôt une modestie sainte les fait douter d'une capacité qui épouvante leurs rivaux. Ils s'éloignent des brigues ; quand les autres promettent monts et merveilles, ils ne font entendre que des vérités austères, et, bien que la nécessité les appelle au premier rang, il semble toujours que ce soit un hasard qui les y a portés , tant ils savent peu complaire aux misérables instruments qu'emploie ordinairement la fortune,... mais que la Providence emploie aussi ! Oui , l'on voit dans les grandeurs des sages qui ne les ont pas souhaitées; c'est une merveille. Il en est une plus rare : c'est d'y vivre sans orgueil et d'en sortir sans regret. Les saints le savent faire ; j'ignore comment y réussissent les sages.

Tandis que le nouveau gouverneur d'Alger répondait aux félicitations officielles par des conseils dont la sévère franchise n'était pas de nature à charmer tous ceux qui les entendaient, je mis pied à terre , le cœur toujours ému de cette pensée singulièrement caressante, que j'étais chrétien et maître dans ces murs funestes les chré- tiens furent si longtemps insultés, humiliés et martyrisés. J'avais lu , enfant, quelques-unes de ces relations que les Pères de la Merci publiaient pour exciter la charité des fidèles , au retour de leurs missions dans les pays barba- resques; et je me rappelai ces frémissements, ces ter- reurs que m'inspiraient les corsaires de Tunis , de Salé , de Tripoli; ceux d'Alger, les plus féroces de tous; je voyais les chrétiens entassés dans ces bagnes avait gémi Cervantes , saint Vincent de Paul avait prié ; les uns contraints d'abjurer, les autres martyrs de leur foi, tous réduits au plus dégradant esclavage ; je me rappelais

EN ALGERIE. 57

aussi l'insolence trop longtemps supportée des deys, dont toutes les nations européennes , et la France en particu- lier, malgré les vengeances de Louis XIV, eurent tant à souffrir. Je ne pouvais me défendre d'une certaine fierté française qui , se mêlant à ma joie catholique et au bien- être de sentir au commencement de mars les douces ar- deurs d'un soleil de mai , fit de moi , durant quelques instants, un personnage assez content de son sort. Ces situations de l'esprit et de l'àme peuvent s'appeler la joie de vivre; elles sont peu fréquentes quand la folle fleur de la jeunesse est passée ; il n'en est que plus agréable de s'y abandonner, et je le fis sans façon. J'avais d'ail- leurs sous les yeux le spectacle le plus plaisant du monde : la population actuelle d'Alger est un mélange de tous les grotesques imaginables, la guenille sans doute abonde, mais , grâce à la chaleur du climat, elle n'a point cet air lamentable qui nous serre le cœur dans nos pays froids, j'allais presque dire dans nos pays glacés. Hélas ! un homme qui a vu les pauvres de Paris , de Rouen et de Lille, peut-il plaindre les pauvres d'Alger qui ont tant d'air et tant de soleil? Il semble que ce soit par divertis- sement que ceux-ci s'accoutrent comme ils font. Une cohue de Maltais , de Majorcains, de Juifs, d'Algériens, de Nègres aux jambes grêles et nues, s'agitait et grouillait sur le débarcadère , se disputant le bagage des voyageurs avec force cris, couns de poing, interpellations, vocifé- rations et requêtes articulées dans un langage qui est comme le détritus de toutes les langues que l'on parle sur les bords de la Méditerranée. Au milieu de ces physiono- mies basanées , relevées de moustaches en croc , et dont l'aspect, dans les foules, fait que l'on craint pour sa montre et pour son mouchoir, j'en cherchais une à la-

58 LES FRANÇAIS

quelle il me parût moins imprudent de confier nia malle, mon carton à chapeau et mon parapluie, meuble de France dont je commençais à rougir. Je fus tiré de peine par un vieillard à barbe blanche, à manteau blanc, à face véné- rable , une de ces figures et presque un de ces costumes dont nos peintres font à présent des Abrahams ou des Melchisédechs , qui , sans autre avertissement et à ma grande surprise, dissipa le groupe au sein duquel j'étais prisonnier , en distribuant à droite et h gauche de très- sérieux coups de nerf de bœuf. Cet effet de couleur locale me charma, je dois l'avouer, autant par sa singularité que par la liberté de respirer qu'il me rendit Le chaouch (c'en était un ; je l'avais pris pour un cadi à la façon dont il exerçait l'autorité; mais le cadi est le magistrat, et le chaouch n'est que l'huissier, faisant fonctions de sergent de ville) , le chaouch m'indiqua ensuite gracieusement un vigoureux gaillard , jaune comme un bloc de cire vierge et nu h peu près comme un ver, qui se chargea lestement de mon bagage et se mit a courir devant moi , m'invitant à le suivre par un sourire qui me montrait des dents de requin. Je m'abandonnai à la fortune et je marchai der- rière mon homme , après l'avoir invité par signes ci mo- dérer son pas. Nous entrâmes dans la rue de la Marine, bâtie par les Français , car les Algériens ne faisaient point de rues et se contentaient de ruelles , n'ayant point de voitures, mais aussi n'ayant point de poussière, point de soleil et point de boue. Quel pèle-mèle! quel mouvement ! que de contrastes ! Qu'on cherche dans ïélémaque la description de Salente à demi construite, les grues qui gémissent dans l'air, les hommes qui portent des far- deaux, les troupeaux mugissants qu'on fait entrer ou sortir, les guerriers dont les chevaux hennissent, les

KN ALGÉRIE. S9

entants à demi nus, les femmes voilées, les vieillards majestueux ; ajoutez-y vingt uniformes divers , la sévérité du costume militaire français , l'ampleur du vêtement oriental, des voitures pesamment chargées, des pièces d'artillerie de campagne qui sonnent en roulant , le bruit du tambour, des Juifs crasseux, des Juives en sarreau, des Parisiennes pimpantes , des femmes de Malte parfois jolies sous le mouchoir flottant qui couvre leurs cheveux noirs , des zoaves , des spahis , et des bourgeois comme vous , voilà la rue de la Marine , dont l'architecture en arcades est celle de la rue de Rivoli. Nous débouchâmes sur une place plantée d'orangers , la même agitation , les mêmes ruines , les mêmes bigarrures se reproduisaient plus à l'aise que dans cette rue de la Marine, toujours trop étroite. Mon Goliath jaune s'arrêta pour savoir il devait me conduire. Je lui dis à tout hasard d'aller chez le gouverneur; il me comprit, s'enfonça sous un passage étroit et sombre , gagna une rue beaucoup moins euro- péenne que celle d'où nous sortions , s'arrêta devant un vestibule rempli de soldats, et je me trouvai bientôt in- stallé dans le palais de marbre blanc et de porcelaine qu'on appelle la maison du dey. C'est que les gouver- neurs d'Alger habitent ou plutôt campent, gênés au milieu d'un luxe qui , n'étant pas en harmonie avec nos mœurs, annonce bien plus la conquête que la possession. Du reste, comme habitation mauresque, ce palais est délicieux. Un escalier de marbre , dont les murailles, re- vêtues de carreaux de porcelaine à fleurs bleues , sont or- nées çà et de niches élégantes , conduit à une cour inté Heure entourée d'arcades, sur les quatre pans de laquelle s'ouvrent des chambres maintenant occupées par les bu- reaux des interprètes et du secrétaire général. Cette cour

60 LES FRANÇAIS

est le lieu d'attente des petits solliciteurs européens et in- digènes , qui abondent chez le gouverneur : on y voit sur- tout des Juifs, qui ont toujours à demander, et qui de- mandent tout avec acharnement. Les sous-officiers de planton s'y tiennent aussi ; leurs éperons sonnent sur ce pavé de marbre , qui devait n'être foulé que par les ba- bouches du maître et les pieds nus des esclaves: la molle maison musulmane leur doit en grande partie ce cachet très - prononcé de bivouac, dont n'avait guère songé à la marquer Sidi-Hassan-Pacha , le riche Maure qui la fit construire avec tant de recherches, du fruit de ses rapines et par la main d'ouvriers et de captifs chré- tiens.

La même disposition se reproduit au premier étage , mais avec plus de luxe et d'éclat. Quatre salons , dont deux sont fort vastes, et quelques petites chambres s'ou- vrent sur la galerie, que soutiennent d'élégantes colon - nettes cannelées en spirale et surmontées de jolis chapi- teaux sculptés et dorés. Dans les appartements , le revêtement de porcelaine imite une tapisserie pleine de fraîcheur, de grâce et de goût. Les encadrements des portes sont en marbre ; les portes sont sculptées ; les pan- neaux des fenêtres sont sculptés et dorés ; sur les plafonds, la sculpture, la peinture , les dorures se mêlent et s'unis- sentavec une grâce parfaite. L'emblème religieux, le crois- sant , se reproduit partout, comme jadis dans les maisons chrétiennes on voyait partout la croix. Dans l'un de ces appartements, qui est aujourd'hui le cabinet de travail du gouverneur, s'offre une singularité bien digne de remarque: aux quatre coins du plafond, sont repré- sentés des tentes, des cimeterres, des turbans, des crois- sants, des étendards, l'artiste, Italien probablement, a

EN ALGERIE. 61

largement dessiné quatre belles Heurs de lis , qui semblent tenir en captivité tous les trophées musulmans (1).

La maison est terminée par une terrasse de plain-pied avec un second étage , plus étroit et plus humble que le premier, mais encore fort joli , d'où l'on jouit dune vue magnifique sur la ville, sur la côte et sur la mer. J'y trouvai un sopha dans une chambre vide ; la nuit était venue , je m'installai , et je m'y endormis de bon cœur, louant Jésus-Christ.

(j) Mohammed-Ben-Schâ, homme distingué de la tribu de3 Douairs, jadis kodja (secrétaire) du dernier bey d'Oran, aujourd'hui iman et quelque peu marabout , étant venu à Alger et m'ayant rendu visite à titre d'ancien confrère , je lui fis voir ces fleurs de lis. en lui expliquant que celait l'emblème de la France. Il leva les yeux et les mains au ciel , et s'écria : « C'était écrit! » Je lui montrai aussi un papier sur lequel était le cachet de son ancien maître. « Ah ! dit-il avec une expression de regret beaucoup plus vive, le voilà, ce cachet avec lequel j'ai gagné tant d'argent! »

*w

VII

LE MERCREDI DES CENDRES. L'EGLISE DE SAINT-PHILIPPE.

Je m'éveillai avec le regret de n'avoir pas encore visité l'église ; je descendais pour m'enquérir de la maison de Dieu , mais je ne sais quelle circonstance m'empêcha de quitter le palais , et m'obligea de retarder de quelques instants cette douce et sérieuse visite. J'étais dans un ca- binet, occupé à lire une narration des Pères de la Merci que j'avais apportée de France, lorsque tout à coup les sons dune cloche et des chants que je crois reconnaître frappent mes oreilles. J'ouvre une fenêtre, et que vois-je à quelques pas de moi? la croix, la sainte croix de Jésus, surmontant un petit dôme, d'où sortaient les chants sa- crés. C'était l'église, la cathédrale d'Alger, près de la- quelle j'étais. Je sors en toute hâte. De l'escalier, les chants s'entendent mieux encore; sur le pallier, une porte est entr'ouverte , je la pousse, je monte quelques marches, et je me vois sous une galerie intérieure, d'où mes yeux parcourent une vaste salle au plafond semé de coupoles, aux murs chargés d'inscriptions en caractères arabes ; c'est une mosquée ; mais dans cette mosquée s'élève un autel , à l'autel est un prêtre vêtu des ornements sacerdotaux, sur le parvis les fidèles sont à genoux: c'est

LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 65

une église on célèbre la sainte messe. Je ne puis dire ce qui se passa dans mon cœur. Si j'étais arrivé à l'église en passant parla rue, j'y serais certes entré avecuneémo- tion profonde; mais m'y trouver ainsi tout à coup, sans m'y attendre, sans quitter cette maison musulmane de toutes parts s'étale l'emblème de la foi de ses anciens maîtres , et à la splendeur de laquelle ont peut-être travaillé de pauvres esclaves chrétiens, voilà ce qui renouvelait plus vivement dans mon cœur les profondes émotions de la veille. Je tirai de ma poche un livre précieux , et par les trésors qu'il renferme , et par la main de qui je l'ai reçu ; un humble paroissien à l'usage de Paris et de Rome, tré- sor d'une jeune vierge qui mourut sous le voile et que je n'ai pas connue, mais dont celle qui lui ferma les yeux m'a raconté la mort courageuse et sainte, en me donnant le livre ce chaste cœur avait puisé la sève de l'éternelle vie. Je l'ouvris au jour que célébrait l'Église : c'était le Mercredi des Cendres; et je me tins prêt à écouter les pa- roles sublimes qu'il allait me répéter. Mon Dieu, com- ment se fait-il que les hommes ignorent ces graves con- seils suivis de promesses si magnifiques, ou que, les recevant , ils les pratiquent si peu ! « Vous avez pitié de « toutes vos créatures, Seigneur, et vous ne haïssez rien « de tout ce que vous avez fait ; vous dissimulez les péchés « des hommes , aiin de leur donner le temps de faire pé- « nitence ; et vous leur pardonnez , parce que vous êtes le « Seigneur notre Dieu. » Telles sont les premières paroles de la messe ; voici les dernières : « Sachez que le Seigneur exaucera vos demandes, si vous persévérez dans le « jeune et dans la prière devant le Seigneur. - Ces bons religieux de la Rédemption des captifs , qui célébraient le saint sacrifice dans Alger infidèle , ont prononcé ces mots

G4 LES FRANÇAIS

consolateurs avec une coniiance entière, et voici que l'es- pérance est remplie. Les esclaves les ont répétés , ils se sont sentis plus torts , ils ont l'ait pénitence, et Dieu leur a pardonné. A tout moment, le cœur qui s'élève vers Dieu rencontre ici des choses qui le bercent dans la sereine lumière des miracles. On donna les cendres ; quelques pieux soldats vinrent les recevoir ; Turenne , s'il était ici, les recevrait comme eux ; mais nos généraux ont lu bra- voure de Turenne, et n'ont plus sa toi. Ils sont toujours français , ils ne sont plus chrétiens. Eh bien ! n'est-ce pas un miracle que Dieu les choisisse pour leur faire accom- plir une œuvre dont il refusa la gloire aux capitaines du roi catholique et aux armes du roi très-chrétien? 11 me semble qu'en tout ceci Dieu se plait surtout a réjouir et à fortifier ses humbles enfants par l'éclatant spectacle des jeux de sa puissance. Ce n'est pas en effet la moindre con- solation ni le moindre secours des fidèles , au milieu des obscurités de la vie , de voir comme Dieu sait tout arran- ger et ne commit point d'instruments rebelles , et fait ce qu'il veut, à l'heure qu'il le veut, par les mains des hommes qui ne le veulent pas. Ah ! que je les plains , ces hommes dont Dieu se sert ainsi , et qui l'ignorent ! Que je les plains de toute la gloire et de tout le bonheur qu'ils perdent ! Mais Dieu leur fera miséricorde , parce qu'il aime toutes ses créatures, et un jour ils viendront, ces liers possesseurs du glaive , ils s'agenouilleront , ils s'hu- milieront là s'agenouillent et s'humilient les enfants et les femmes ; et sur ce sol formé d'une poussière d'em- pires, ils seront heureux de comprendre dans la bouche pacifique du prêtre la parole que les balles et les épées leur ont dite si souvent sur les champs de bataille sans éclairer leur esprit : ils sauront qu'ils ne sont que cendre

EN ALGERIE. 65

vaine , et que sortis de la poudre , ils y retourneront ; et le sachant ils béniront Dieu avec plus d'allégresse que ne leur en inspirent les fanfares de la victoire, parce que connaissant leur néant ils connaîtront aussi leur gran- deur, et qu'abjurant l'inquiète vie delà chair, ils gagne- ront la vie immortelle de l'àme.

Nous n'en sommes pas , malheureusement ; mais il faudra bien y arriver, lorsque ayant conquis le pays nous voudrons y fonder un peuple ; et le retour général vers Dieu sera le symptôme à quoi je reconnaîtrai que la France gardera l'Algérie. Un coup d'oeil sur l'histoire de cette contrée nous prouvera bientôt, mieux que tous les raisonnements, ce que j'avance ici. Les Arabes ne seront à la France que lorsqu'ils seront Français ; ils ne seront Français que lorsqu'ils seront chrétiens; ils ne seront pas chrétiens tant que nous ne saurons pas l'être nous- mêmes. Or nous ne savons pas l'être encore.

Presque tous les habitants européens d'Alger appar- tiennent à la religion catholique ; leur nombre s'élève au- jourd'hui (mars 1841) à douze ou quinze mille sans compter l'armée , et s'accroît tous les jours. Ces catho- liques ne sont pas , comme nos bourgeois et électeurs de Paris, des esprits forts , indigérés de mauvaises lectures, ne tenant à vrai dire à l'Église que par leur baptême dont ils ne se souviennent plus , leur première communion ou- bliée et leur mariage souillé. Ils forment une population d'exilés dont les moeurs sont en général mauvaises, mais la foi abonde , et qui vivent assez misérablement pour sentir qu'ils ont besoin de Dieu. Eh bien! pour cette foule, à qui la parole de Dieu serait un pain véritable, il n'y a encore qu'une église , desservie par un clergé dont le zèle est admirable, mais dont l'insuffisance effraye. Je

60 LES FRANÇAIS

reviendrai sur ce triste chapitre ; en attendant , quelques détails sur l'église cathédrale d'Alger seront lus avec intérêt.

Cette église, a qui notre saint-père le pape Grégoire XVI a donné pour patron l'apôtre saint Philippe, était, il y a quelques années, la mosquée des femmes. Comme mos- quée , elle était très-élégante ; comme église , elle a besoin d'être appropriée à sa nouvelle destination, et c'est ce que l'on ne se hâte pas de faire, malgré les prières incessantes de l'évèque. Sa forme est a peu près celle du Panthéon de Home, ou mieux encore celle de l'église de l'Assomption à Paris, qu'elle dépasse un peu en éteudue. La coupole principale , entourée de dix-neuf autres plus petites , re- pose sur seize colonnes de marbre blanc, d'un seul bloc. On y lit de nombreuses inscriptions du Coran, autour desquelles Mgr Dupuch a eu l'heureuse et sainte inspi- ration de faire écrire en lettres d'or les admirables pa- roles de l'Apôtre : Jcsus Christus heri, hodiè et in secula (1).

Dans chaque mosquée existe une espèce de grande niche où, tous les vendredis, l'iman vient chanter les prières solennelles; l'évèque profita de cet enfoncement pour y établir l'autel de la Sainte-Vierge , sur lequel il fit élever une statue de Marie , trouvée dans le port d'Alger lois de la conquête , sans qu'on ait jamais su d'où elle venait , ni à qui elle était adressée. Cela fait, on s'avisa de lire l'inscription arabe qui ornait l'intérieur de la niche , et voici ce que l'on trouva : Dieu envoya un ange à Marie pour lui annoncer qu elle serait la mère de Jésus.

(1) Ji'sus-Chrlst était dans le passé, il est dans le présent, il sera toujours. Voyez la lettre de Mgr l'évoque d'Alger dans les Annales de la Propagation de la Foi, novembre 1840.

EN ALGÉRIE. G7

Marie lui répondit : Comment cela se fcra-t-il? Et lange : Par la toute-puissance de Dieu. Certes, jamais verset du Coran ne se trouva mieux appliqué dans une église chré- tienne. Cette circonstance était de nature à frapper singu- lièrement les Maures, si l'on avait permis au clergé d'es- sayer de les instruire. On ne le lui permet donc pas? Eh ! non. Les commis du ministère de la guerre pensent qu'il y aurait les inconvénients politiques les plus graves. On ne voit rien que de légitime à brûler les maisons des Arabes ; on permet aux Maures de dire publiquement dans leur mosquée la krolba au nom de l'empereur du Maroc et même au nom d'Abd-el-Kader (1 ) , mais on inter- dit aux prêtres catholiques toute démarche qui aurait

il El krolba. C'est la prière publique, prescrite par le Coran que les mu- sulmans doivent dire dans les mosquées pour le chef de l'autorité temporelle. Du temps des Turcs, la krolba était dite dans toute la Régence au nom du Grand-Seigneur. Aujourd'hui , mt me dans les villes qui nous appartiennent , la krolba est dite, soit au nom du seul souverain qui prenne encore le titre de calife, l'empereur de Maroc; soit au nom d'Abd-el-Kader. Voici la krolba usitée chez les Sonnites. On remarquera les protestations indirectes qu'elle renferme contre les vérités travesties du christianisme.

« Grâces au Très-Haut , à cet Être suprême et immortel qui n'a ni dimen- sions ni limites, qui n'a ni femmes ni cnfanls, qui n'a rien d'égal à lui ni sur la terre ni dans les cieux , qui agrée les actes de componction de ses serviteurs et pardonne leurs iniquités. Nous croyons, nous confessons, nous attestons qu'il n'y a de Dieu que Dieu seul, Dieu unique, lequel n'admet point d'asso- ciation en lui. Croyance heureuse à laquelle est attachée la béatitude céleste. Nous croyons aussi en notre seigneur, notre appui, notre maître Mohammed , son serviteur, son ami, son prophète, qui a été dirigé dans la vraie voie, favorisé d'oracles divins, et distingué par des actes merveilleux : que la béné- diction divine soit sur lui! 0 mon Dieu, bénis Mohammed , l'émir des émirs, le coryphée des prophètes, qui est parfait, accompli, doué de qualités émi- nentes; la gloire du genre humain, notre seigneur et le seigneur des deux mondes, de la vie temporelle et de la vie éternelle. 0 mon Dieu, bénis Mohammed et la postérité de Mohammed , comme tu as béni Abraham et sa postérité. Certes, tu es adorable, tu es grand, ô mon Dieu ; fais miséricorde aux califes orthodoxes, distingués par la doctrine, la vertu et les dons célestes dont lu les as comblés, ceux qui ont jugé et agi selon la vérité et la justice; ô mon Dieu, soutiens, assiste, défends ton serviteur le sultan A'... , perpétue- son empire et sa puissance.

« O mon Dieu, exalte ceux qui exaltent la religion , avilis ceux qui l'avilissent ; protège les soldats musulmans, les armées orthodoxes, et accorde-nous salut, tranquillité, prospérité, à nous, aux pèlerins, aux militaires, aux citoyens en

G8 LES FRANÇAIS

pour but d'amener un musulman à se faire chrétien , et la raison, c'est qu'il ne faut pas exciter leur fanatisme. Le Journal des Débats dit aussi que, si les musulmans se convertissaient, la couleur locale disparaîtrait, et que ce serait grand dommage. 11 est sur que nous y perdrions ces pittoresques coups de fusil qui accidentent la marche de nos troupes dans les gorges de l'Atlas. .

L'église de Saint-Philippe a pour trésor une relique précieuse de son illustre patron. Ce fut saint Philippe qui baptisa l'eunuque de la reine d'Ethiopie; dans l'é- glise qui lui est consacrée , la piscine en marbre les musulmans faisaient leurs ablutions sert aujourd'hui de fonts baptismaux. Les ornements sacerdotaux ont été donnés par la reine; ils sont magnifiques et seraient plus nombreux s'il n'avait fallu couvrir la nudité des autres églises, indigentes cabanes de planches le nécessaire manque souvent. J'ai entendu dire que, l'évèque avant demandé quelques tableaux pour sa cathédrale, on lui répondit d'abord du ministère de la guerre, qu'il n'était pas sage; que les musulmans regardant comme une ido- lâtrie le culte des images, il fallait ménager leurs préju- gés , etc., etc. Tout à coup des jeunes gens, protégés par le ministère ou par des membres des deux Chambres, se sentirent du goût pour la peinture , et une cargaison de

demeure comme aux voyageurs sur terre et sur mer, enfin à tout le peuple musulman. Salut à tous les prophètes et à tous les envoyés célestes ! Louanges éternelles à ce Dieu créateur et maiire de l'univers. Certes. Dieu ordonne l'équité et la bienfaisance ; il ordonne et recommande le soin des proches ; il défend les choses illicites , les péchés, les prévarications; il nous conseille d'obéir à ses préceptes et de les garder religieusement dans la mémoire. »

La krolba. la sekka, ou le droit de faire battre monnaie, la gada , c'est-à- dire le cheval conduit devant quelqu'un en signe de vasselage , sont les préro- gatives par lesquelles la souveraineté est reconnue dans un pays musulman.

[De la domination turque dans l'ancienne Régence d'Alger, par le capitaine Walsin Esteuhazy )

EN ALGÉHIE. 69

prétendus tableaux d'église arriva chez l'évèque, qui ne sut les loger (1).

Il y a dans Alger une autre mosquée, plus grande que celle de Saint-Philippe, qui serait admirablement appro- priée au culte catholique. Elle est bâtie en forme de croix et tout à fait comme un temple chrétien. Cette disposi- tion étrange vient, dit-on, de ce qu'elle fut construite par des captifs européens qui en cimentèrent les pierres de leurs larmes et de leur sang. « Ils avaient voulu con- « sacrer tout ensemble les souvenirs de la foi et de la « patrie et les prophétiques espérances de l'avenir ; car , « nous a-t-on maintes fois raconté, elle devait, selon eux, « servir d'église chrétienne quand reviendrait sur ce ri- « vage la religion de Jésus-Christ. Aussi , et toujours « suivant la même tradition , le généreux architecte en « paya-t-il le plan de sa tète (2) •> Ce beau et pieux mo- nument a été refusé aux prières de Mpr Dupuch. Il n'a obtenu , pour en faire une seconde église , que l'ancienne mosquée extérieure de la Casbah , bénite et consacrée à la sainte Croix le 3 mai 1839 ; mais c'est plutôt une cha- pelle qu'une église.

Le plus charmant sanctuaire qui se soit ouvert à Alger, c'est la chapelle du palais épiscopal. Ce palais, moins éblouissant que celui réside le gouverneur, est peut-

(i) Le gouvernement , tout à fait revenu de son respect pour les préjugés reli- gieux des Arabes, se propose aujourd'hui d'éleversur la principale place d'Alger une statue de bronze à l'illustre et malheureux duc d'Orléans. Espérons que la rr'ifiinn profilera de celle circonstance, et que si les chrétiens de France el d'Alger veulent un jour élever une statue à saint Augustin, l'Administration ne s'y opposera pas. Ce n'est point en nous Taisant musulmans que nous gagne- rons l'affection des indigènes , mais en nous montrant chrétiens et en leur faisant du bien comme chrétiens. Quel est celui d'entre eux qui ne s'estimerait heureux d'être soigné par nos Sœurs de la charité , dans un hôpital placé sous l'invocation et orné de la stalue de saint Vincent de Paul?

(2) Lettre de Mgr l'évèque d'Alger au Conseil de la Propagation de la Foi. Annales, cahier de novembre i8io.

70 LES FRANÇAIS

être plus véritablement beau sous le rapport de l'art. C'é tait que demeuraient les beys de Constantine lorsqu'ils venaient paver le tribut. A l'extérieur il offre l'aspect mi- sérable d'une grande masure ; à l'intérieur il est assez spacieux, ricbe de marbres et d'élégantes sculptures. La longue pièce dont Monseigneur a fait son salon a pour tenture une dentelle de pierre d'une grâce et d'une légè- reté parfaites ; mais l'habileté des ouvriers s'est surpassée pour orner le vestibule. De ce vestibule, l'ingénieuse piété de l'évêque a su faire la cbapelle gothique la plus élégante et la plus recueillie que j'aie jamais vue. En voici la des- cription tracée par le pieux prélat lui-même, avec la vive éloquence qui lui est naturelle : « Tout est marbre ou «• dentelle de pierre . Sept portes de différentes grandeurs y -< sont sulptées d'une manière admirable ; vingt colonnes « torses en marbre blanc , ornées de chapiteaux d'une « délicatesse infinie, soutiennent la voûte et la partagent « en douze niches , dédiées à la mémoire de douze des « plus illustres de nos saints prédécesseurs. Un ange de « forme antique y repose sur un monument de marbre « blanc de Carrare, tiré des ruines sacrées d'Hippone; « l'inscription, admirablement conservée, rappelle qu'il « fut élevé à la mémoire d'un enfant couché à ses pieds, « avant la fin de son premier printemps. Au milieu du sanctuaire et sous la lampe de bronze, une grande ro- « sace en mosaïques arrachées aux mêmes ruines repré- « sente , par ses deux anneaux entrelacés , l'union des « deux Églises. Dans l'autel a été déposé le corps entier « de saint Modestin, jeune martyr de douze ans, dont « nous apportâmes les reliques insignes des lointaines « catacombes de Rome. Au-dessus est un beau tableau « de l'Assomption donné par la reine Marie -Amélie ; aux

EN ALGERIE. 71

deux côtés deux anges adorateurs, les mêmes que ceux « dumaitre-autelde Saint-Sulpiceà Paris. A droite, dans « un enfoncement, le confessionnal, au-dessus duquel « sont écrites en lettres d'or ces paroles plus précieuses « que l'or le plus pur. Vemte ad me , omnes qui labo- « ralis et onerati estis, etc. En face est appendue une « madone d'un grand prix ; capturée au temps des pi- « rates par un corsaire algérien, elle est retombée provi- « dentiellement entre nos mains ; enfin, en forme de table « de communion, deux magnifiques rampes en balustres « de marbre blanc, incrustées de fleurs de marbre antique « du plus précieux travail, restes de la chaire de Maho- < met. L'autel est surmonté d'une coupole par descend « un jour religieux ; à la porte et dans son turban creusé « à cet effet, le tombeau d'un dey garde l'eau bénite. « Sanctuaire béni mille fois ! mille fois plus précieux par « le trésor des grâces qu'il renferme déjà, par ceux qui « s'y multiplient tous les jours, que par le marbre et « l'airain, par les prodiges de la toile et du ciseau ! »

C'est en effet qu'ont été consommées de grandes merveilles de la grâce. des hérétiques, des juifs, des infidèles sont devenus enfants du vrai Dieu. Jadis des esclaves tremblants y attendaient leur maître, aujourd'hui le Dieu de la terre et du ciel y attend les esclaves devenus libres et s'y donne à eux. -

VIII

COUP D'OEIL HISTORIQUE.

La première chose qu'on aime à connaître dans un pays nouveau, c'est l'ensemble des événements qu'il a vus s'accomplir; on se fait ainsi, du sol même, une vieille connaissance, avec qui l'on peut, à défaut des amis absents, s'entretenir du passé , du présent, de l'avenir.

Lorsque l'on jette un regard sur l'histoire de l'Afrique, le sentiment qui tout d'abord s'empare de l'âme et qui ne la quitte plus est celui d'une profonde tristesse. Terre de malédiction donnée en héritage au dernier du mau- vais fils , elle n'a pu se relever de l'anathème qui semble l'avoir frappée. Sur d'immenses espaces, elle se refuse à nourrir l'homme; et l'homme, le sol est habitable, se montre presque partout déshérité d'intelligence et de bonheur ; la bête féroce, moins misérable que lui, ne fuit pas sa présence et son voisinage ; il est contraint de dis- puter aux monstres, dont il se rapproche par ses mœurs et dont il est souvent la proie, ce recoin aride s'écoule, au milieu des angoisses, sa vie incessamment menacée. Là, point de société, point de liberté, point de famille, point de Dieu. Sous un ciel inclément, sous des maîtres abo- minables, sous des coutumes immondes, l'être humain sans lois, sans art, sans industrie, n'est supérieur à

LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE. 73

l'animal que pour être plus vil et plus dégradé. Il adore de grossiers et d'impurs fétiches ; le mariage lui est in- connu; il n'a ni l'instinct de la générosité, ni celui du courage. La femme ignore la pudeur, le sentiment mater- nel n'émeut pas ses entrailles; le père vend le fils, et s'il ne le vend pas, c'est le fils lui-même qui vend son père, ou qui l'égorgé et parfois le dévore. Telle est l'Afrique intérieure, l'Afrique des noirs enfants de Cham le Mau- dit; et quelque chose de leur sort funeste échoit à qui- conque vient toucher cette contrée des esclaves. Les fils de Sem et de Japhet n'y ont séjourné tour à tour que comme dans une prison fermée aux lumières de la terre et du ciel. Toutes les civilisations l'ont côtoyée, aucune n'y a pu vivre. Après un éclat passager, le flamheau s'en est éteint dans les guerres, dans le sang, dans la barbarie. A quelque page qu'on ouvre les sinistres annales de l'Afrique, une lueur de feu les éclaire, ou c'est une nuit profonde, du sein de laquelle sortent par intervalles d'effroyables clameurs de mort et d'inconsolables gé- missements.

L'histoire de Carthage est pleine de meurtres, de sou- lèvements, de rapines et de guerres. Guerre contre les Grecs delà Cyrénaïque, guerre contre Rome, guerre contre les indigènes , de la soumission desquels les enva- hisseurs phéniciens n'ont jamais été sûrs. Les Libyens étaient ce que sont aujourd'hui les Berbers ou Kabyles, habitants de leurs montagnes, héritiers de leur sauvage indépendance. Ce fonds barbare a vu passer les hôtes étrangers, il les a servis, il les a combattus, et n'a point changé.

Cependant Carthage fut pour tout le littoral de la Mé- diterranée un puissant a^ent de civilisation ; mais qu'était

74 LES FRAiNÇAlS

cette civilisation antique? Une soif de l'or et des voluptés plus savante que celle des barbares. La florissante Car- thage adorait Saturne , et lui sacrifiait des enfants nou- veau-nés ; la mère , présente au sacrifice , devait le con- templer sans gémir.

Rome, après son triomphe, n'entreprit pas de se substituer immédiatement au pouvoir qu'elle venait d'a- battre. Massinissa travaillait pour la République. Sage, puissant , énergique, habile , ce roi , qui n'avait reçu que des terres et des espaces, créa véritablement un royaume : il fonda des villes , fit fleurir l'agriculture et les arts ; par ses soins et ceux de son fils Micipsa , les Numides devin- rent un peuple policé. Dans un vaste rayon , les alentours de Cirta , augmentée et embellie , se couvrirent, de riches moissons. Métellus, pendant la guerre de Jugurtha, y trouva de quoi nourrir son armée, et il est plus facile, nous l'avons appris à nos dépens , de soumettre un grand peuple qui possède des champs et des villes, qu'un petit nombre de guerriers qui n'ont que leurs armes , leur cheval et leur tente.

Cependant cette guerre de Jugurtha mit pendant dix ans toute la Numidie en sang et en flammes. Salluste nous a raconté par quelles ruses, par quelles effronteries, par quelles ressources d'habileté, de corruption et aussi de courage, ce hardi barbare sut longtemps déjouer les plans de la République. Ardent, mobile, cruel, souvent décou- ragé, jamais abattu, savant à relever par le mensonge l'ar- deur épuisée des siens, prompt à fuir, plus prompt à repa- raître, Jugurtha offre le type du caractère numide; rien n'est plus intéressant pour nous que son histoire. Abd- el- Ivader semble avoir lu Salluste, et je crois que le général Bugeaud l'a médité.

EN ALGÉRIE. 75

Après la chute de Jugiirtha , Borne se contenta d'ajou- ter à ce qu'elle possédait sous le nom de province Pro- consulaire, c'est-à-dire à l'ancien territoire de Carthage, quelques cantons limitrophes appartenants à la Numidie. Le royaume entier ne fut réuni à la province romaine que par César, lorsqu'il vint en Afrique combattre les restes du parti républicain, commandés par Scipion et fortifiés par Juba.

Les portions de pays qu'on a depuis nommées Mauri- tanie-Césarienne (l'Algérie actuelle) et Mauritanie-Tin- gitane (le Maroc) furent léguées à l'empire par les rois Bocchus et Bogud. Auguste en fit un nouveau royaume pour Juba IT, prince sage, éclairé , mais surtout soumis par l'éducation romaine. Juba H fonda une ville qu'il nomma Césarée (Cherchell)en mémoire des bienfaits de l'empereur. Elle devint la capitale de la province ; ses ruines témoignent encore aujourd'hui de son importance et de sa splendeur. Sous Claude (an 43) le royaume de Juba fut définitivement annexé à l'empire et divisé en deux provinces qui reçurent leurs noms des deux capi- tales, Césarée et Tingis (Tanger). Cette réunion eut lieu cent quatre-vingt-neuf ans après la prise de Carthage : ce n'est pas le moins bel exemple de la persévérance ro- maine. Les envahissements de la civilisation furent alors si rapides, qu'au commencement du règne de Vespasien la seule Mauritanie-Césarienne comptait treize colonies romaines, trois municipes libres, deux colonies en pos- session du droit latin, et une colonie jouissant du droit italique; au temps de Pline, la Numidie avait douze colo- nies romaines ou italiques, cinq municipes et trente villes libres. Ces deux provinces renfermaient en outre un cer- tain nombre de villes tributaires.

7G LES FRANÇAIS

Néanmoins, même alors, le pouvoir de Rome n'était pas partout également fort et incontesté. Une savante notice publiée par M. le capitaine du génie E. Carette, établit, par les témoignages historiques consultés avec soin et par la configuration même du pays , que la conquête romaine , complète dans la province d'Afrique proprement dite (territoire de Cartilage), et dans la partie orientale de l'ancienne régence d'Alger comprenant la Numidie et la Mauritanie-Sitifienne (notre province actuelle de Con- stantine), avait seulement entamé par le littoral les deux autres Mauritanies, Césarienne et Tin gitane , et ne com- porta jamais que des lignes stratégiques dans l'intérieur de ces dernières provinces, et une ceinture de ports fortifiés.

Nous lisons en effet dans la Vie de saint Cy prien, évèque de Carthage, qu'il fit, vers l'an 250, une quête dans son diocèse pour racheter un grand nombre de chrétiens emmenés en captivité par les Barbares, qui avaient pillé plusieurs villes de la Numidie. Saint Cyprien, en en- voyant la somme considérable recueillie parmi les fidèles de Carthage , mande aux évêques de s'adresser toujours à lui dans de semblables occasions.

Une inscription , relevée à Chercliell , mentionne une expédition qui eut pour résultat le pillage d'une tribu au delà du lac (du lac de Titteri sans doute). Ainsi on en était encore au régime des razias dans une contrée gou- vernée provincialement depuis cent cinquante ans. Cela se passait sous Dioclétien.

« Vers la même époque, Maximien Galère ordonna une nouvelle délimitation des provinces. La Bizacène, paisible et fertile, fut formée d'un démembrement de la province Proconsulaire-^a Mauritanie-Sitifienne fut composée d'une

EN ALGÉRIE. 77

portion de la Mauritanie-Césarienne. Il existait entre les deux extrémités de cette province des oppositions dont il fallait tenir compte. D'un côté, les districts réfrac- taires de l'ouest , sans cesse menacés par les incursions des tribus voisines, languissaient sous le régime double- ment désastreux de la possession inquiète et de la pro- tection armée; de l'autre, Sétif voyait le vaste plateau qu'il domine se couvrir d'établissements actifs , de cités florissantes , et partageait avec la Numidie , sa voisine , les fruits d'une paix franche et vivace. Maximien recon- nut le contraste; il consacra, par une nouvelle division territoriale, le partage que les mœurs , les événements et la nature elle-même, avec sa barrière de montagnes, avaient déjà fait. 11 sépara l'occupation stérile de la pos- session productive, et forma sous le nom de Mauritanie- Sitifienne une nouvelle province, qui eut Sétif pour capi- tale, et pour frontière la ligne brisée formée par le cours du ÎNabar (Oued-el-Adous), depuis Saldé (Bougie) jus- qu'au Biban d'une part, et de l'autre , depuis les Biban jusqu'à Zabi (Msilah) *. » Nous n'avons pas retrouvé les richesses et la prospérité qui couvraient autrefois la Mau- ritanie-Sitifienne ; mais, comparativement du moins, nous y avons retrouvé la paix .

« En 311, Maxence , proclamé empereur en Italie , eut à combattre en Afrique un Pannonien nommé Alexandre, auquel les légions avaient offert la pourpre. La victoire fut facile. Au premier choc les soldats d'Alexandre s'en- fuirent. L'armée impériale désola Carthage et ruina Cirta, déjà si souvent ruinée. La ville des Numides ne sortit

" Voyez, dans le Tableau de la situation des établissements français en Algérie (1840 , la notice de M. le capitaine Carelte.

78 LES FRANÇAIS EN ALGERIE.

plus de ses décombres que par la main du vainqueur de Maxence, et sous le nom de Constantine. » A l'occasion de la révolte d'Alexandre, le capitaine Carette remarque que le désordre qui régnait dans l'Afrique prenait un carac- tère différent suivant le génie des populations ; les pro- vinces de l'est pouvaient disputer sur le choix d'un maître ; les provinces de l'ouest ne voulaient pas de maître.

« L'esprit d'indépendance qui s'y était manifesté depuis les premiers jours de la conquête, poursuit-il, semblait n'avoir rien perdu de son activité et de son énergie. Il lutta jusqu'à la fin contre la domination romaine, et le comte Boni face, entre les mains de qui elle s'éteignit, avait encore à réprimer les incursions des Maures, lors- que tout fut submergé sous le flot des Vandales. »

Au milieu de ces guerres continuelles, jetons un re- gard sur d'autres combats , non moins sanglants , mais plus intéressants pour nous.

iX

SUITE DU COUP D'OEIL HISTORIQUE. LES CHRÉTIENS.

L'an 200 del'ère chrétienne, la huitième année du règne de Sévère, le 16 juillet, sept hommes et cinq femmes, nés à Scillite, ville de la province Proconsulaire, furent amenés au tribunal du proconsul Saturnin. Ils se nommaient Spérat, Narzal, Cittin, Yéturius, Félix, Acyllin, Lœtan- tius, Januaria, Générose, Vestine, Donate et Seconde. On leur reprochait de n'avoir pas voulu sacrifier aux dieux de Rome. Spérat lit entendre des paroles qui, depuis près de deux siècles, avaient déjà bien souvent retenti dans l'empire, mais que les tribunaux de Carthage entendaient peut-être pour la première fois , et qui allaient consacrer un genre de courage encore inconnu sur cette terre, de tout temps les hommes , acharnés à la poursuite de l'or , du pouvoir et des voluptés, semblaient s'être fait un jeu de la mort : « Nous n'avons commis aucun crime , dit Spérat ; nous n'avons insulté personne ; au contraire , lorsqu'on nous a maltraités, nous en avons remercié le Seigneur. Sachez que nousn'adorons que le seul vrai Dieu, qui est le maître et l'arbitre de toutes choses. j\ous con- formant à sa loi , nous prions pour ceux qui nous persé- cutent injustement. » Le proconsul les pressa de jurer par le génie de l'empereur. <• Je ne connais point, ré-

80 LES FRANÇAIS

pondit Spérat, le génie de l'empereur de ce monde,- mais je sers par la foi, l'espérance et la charité, le Dieu du ciel, que nul homme n'a vu ni ne peut voir. Je n'ai fait aucune action punissable par les lois publiques et divines. Si j'achète quelque chose, j'en paye les droits aux rece- veurs. Je reconnais et j'adore mon Seigneur et mon Dieu, le Roi des rois et l'Empereur de toutes les nations. » Sa- turnin , injuriant Spérat , se tourna vers les autres chré- tiens et les pressa d'obéir. « 0 proconsul, dit Cittin, ce que notre compagnon Spérat a confessé , nous le con- fessons, et vous n'entendrez point de nous d'autres paroles. Nous n'avons à craindre personne que notre Dieu et Seigneur qui est au ciel. » Saturnin les renvoya en prison , ordonnant qu'on les mit au cep ( I ). Le lende- main il se les fit présenter, pâles et meurtris. Il s'adressa aux femmes : « Honorez noire souverain et sacrifiez aux dieux, •• leur dit- il. Donate répondit: « Nous rendons l'honneur à César ; mais la crainte ou le culte , nous le réservons au Christ. Ce que méditera toujours mon cœur, dit Vestine, ce que prononceront toujours mes lèvres, c'est que je suis chrétienne. Je suis aussi chré- tienne, ajouta Seconde, je veux l'être; nous le serons et nous n'adorerons point vos dieux. >• Le proconsul com- manda de les séparer, et fit approcher les hommes; puis adressant la parole à Spérat : « Persévères-tu ? lui dit-il ; es-tu toujours chrétien? Je persévère, répondit Spérat, et j'ai la confiance d'avoir cette persévérance chrétienne, non par mes propres forces, mais par la grâce de Dieu. Si donc vous voulez savoir la pensée de mon cœur, je suis

(i) Le cep, nervus, était une machine de bois, percée de plusieurs trous de distance en distance. On y attachait les pieds des martyrs, et on leur écartait quelquefois les jambes jusqu'au quatrième ou cinquième trou.

EN ALGÉRIE. 81

chrétien ! Écoutez tous : Je suis chrétien ! » Tous ceux qu'on avait arrêtés en même temps que lui s'écrièrent , à son exemple, qu'ils étaient chrétiens. « Réfléchissez, leur dit Saturnin , délibérez sur le parti que vous avez à prendre. Il ne nous faut point de seconde délibéra- tion , répondit Spérat ; lorsque, régénérés par la grâce du baptême, nous avons renoncé au diable et suivi les pas du Christ, nous avons alors délibéré de ne l'abandonner jamais. Faites ce qu'il vous plaira, nous mourrons avec joie pour le Christ. Quels sont les livres que vous lisez, demanda encore le proconsul, et qui contiennent la doc- trine de votre religion? » Spérat dit : > Les quatre évan- giles de notre Seigneur Jésus-Christ , les épitres de saint Paul apôtre, et toute l'Ecriture inspirée de Dieu (1). »

Saturnin , dans l'espoir de vaincre la résistance de ces étranges criminels , leur dit qu'il leur donnait un délai de trois jours pour rétracter leur confession et revenir aux sacrées cérémonies des dieux. « Ce délai, répondit Spérat, nous est inutile; délibérez plutôt vous-même, abandonnez le culte si honteux des idoles , embrassez la religion du vrai Dieu. Que si vous n'en êtes pas digne , ne différez pas davantage, prononcez la sentence. Tels vous nous voyez aujourd'hui, tels nous serons, n'en doutez pas, à l'expiration du délai. Je suis chrétien, et tous ceux qui sont avec moi sont chrétiens ; nous ne quitte- rons pas la foi de notre Seigneur Jésus-Christ. »

Saturnin , les voyant inébranlables, rendit la sentence, que le greffier écrivit en ces termes : « Spérat, ÎNarzal, « Cittin , Veturius, Félix , Acyllin , Lœtantius, Januaria,

vi) Qui sunt libri quosadoratis legentes? Speratus respondil : Quatuor evan- gclia nomini nosiri Jeut Christi , et epistolas sancti Pauli apostoli , et omnem diviniths inspiralam Scripturam. Actaap. Ritinarl, p. 78, eiBaron, ad an. 202.

6

LES FRANÇAIS

« Générose , Vestine , Donate et Seconde , s'étant avoués « chrétiens et ayant refusé l'honneur et le respect à l'em- « pereur, j'ordonne qu'ils aient la tète tranchée. » On lut la sentence aux condamnés, et aussitôt, d'une voix una- nime, ils hénirent Dieu. Conduits au lieu du supplice, ils se mirent à genoux et renouvelèrent leurs actions de grâces. Les bourreaux leur tranchèrent la tète pendant qu'ils priaient.

Les fidèles qui transcrivirent sur les registres du greffe le récit authentique dont on vient de lire la traduction , le terminent ainsi : « Les martyrs du Christ consom- « mèrent leur sacrifice au mois de juillet, et ils inter- .. cèdent pour nous auprès de notre Seigneur Jésus-Christ, auquel soient honneur et gloire avec le Père et le Saint- - Esprit, dans les siècles des siècles (I). » Il n'y avait pas longtemps qu'ils avaient souffert, lorsque Tertullien, leur compatriote , alors âgé d'environ quarante ans , adressa son Apologie de la religion chrétienne aux gouverneurs des provinces de l'empire (2).

Ainsi l'Église d'Afrique donnait presque au même in- stant au ciel douze martyrs , et à la terre l'un des plus puissants apologistes de la vérité; double et durable triomphe de cette force nouvelle qui , sans armes , sans défense, par la vertu , par la prière, par la parole, allait vaincre le inonde et le changer.

Si l'on trouve que je m'arrête trop au fait peu impor-

(i) Consummali sunt Chrisli martyres même Julio, et intercedunt pro nobis ad Dominant nostrum Jesum Chris tum , cui honor et gloria cum Pâtre et Spi- ritu sanclo in secula seculorum Acla ap., Baron , ad an. 20.'.

Les actes des marlyrs scillilains ont été copiés sur les registres publics par trois différents chréliens , qui y ont ajouté de courtes notes. Baronius les a publiés sous l'an 202; Ruinait, p. 75; Mabillon, 2, m.

(2) !1 rapporte , dans son livre à Scapula , que Saturnin , qui , le premier eu Afrique, tira le glaive contre les disciples de Jésus Christ, en fut puni peu de

EN ALGÉK1E. 83

tant de la confession el de la mort des douze chrétiens de Scillite, c'est qu'il a pour moi quelque chose de plus qu'une valeur historique : il est à mes yeux, et je l'ose dire , le premier titre de la France chrétienne à la posses- sion de l'Afrique infidèle. Si celui qui plante le premier le drapeau de la civilisation sur une terre sauvage en de- vient le possesseur au nom des hiens véritables qu'il lui promet, quels ne sont pas les droits de la famille chré- tienne sur le sol ses aînés ont répandu leur sang afin d'y féconder toutes les idées de justice et d'humanité , d'y enraciner le principe de toute vertu , la science de tout bonheur durable, afin de le conquérir, en un mot, à l'amour de Jésus-Christ? Oui, les martyrs scillitains ont acquis et légué à la croix cette terre, où, tandis qu'ils mouraient, l'idolâtrie pratiquait encore les cérémonies barbares de religions usitées chez les Scythes (1); et quel- ques lecteurs comprendront le sentiment pieux qui m'a fait tressaillir, lorsque, feuilletant la Vie des Saints, ce livre trop peu lu dans la famille catholique, dont il re- trace les annales glorieuses, j'ai appris que les reliques de saint Spérat, apportées d'Afrique en France par des ambassadeurs de Charlemagne , furent placées avec res- pect dans l'église de Saint-Jean-Baptiste à Lyon.

A dater de ce grand jour, le 16 juillet de l'an 200 , les martyrs se multiplièrent en Afrique, et Dieu seul en connaît le nombre. Ce fut trois ans après, le 7 mars 203, sous le proconsul Minucius Timinicn, que souffrirent, encore à Garthage, les deux illustres saintes, Vivia Per-

lemps après par la perle de la vue. Srapula était proconsul d'Afrique. Ter- lullien l'exhorte a mettre fin à la persécution. « Un chrétien, lui dit-il, n'est ennemi d'aucun homme- à plus torte raison ne l'esl-il pas de l'empereur. >>

(1) Terlul., Apol., C. ».

82 LES FRANÇAIS

« Générose , Vestine , Donate et Seconde , s'étant avoués « chrétiens et ayant refusé l'honneur et le respect à l'em- •< pereur, j'ordonne qu'ils aient la tète tranchée. » On lut la sentence aux condamnés, et aussitôt , d'une voix una- nime, ils bénirent Dieu. Conduits au lieu du supplice, ils se mirent à genoux et renouvelèrent leurs actions de grâces. Les bourreaux leur tranchèrent la tète pendant qu'ils priaient.

Les fidèles qui transcrivirent sur les registres du greffe le récit authentique dont on vient de lire la traduction , le terminent ainsi : « Les martyrs du Christ consom- « mèrent leur sacrifice au mois de juillet, et ils inter- cèdent pour nous auprès de notre Seigneur Jésus-Christ, « auquel soient honneur et gloire avec le Père et le Saiut- - Esprit , dans les siècles des siècles ( 1 ). » Il n'y avait pas longtemps qu'ils avaient souffert, lorsque Tertullien, leur compatriote , alors âgé d'environ quarante ans , adressa son Apologie de la religion chrétienne aux gouverneurs des provinces de l'empire (2).

Ainsi l'Église d'Afrique donnait presque au même in- stant au ciel douze martyrs, et à la terre l'un des plus puissants apologistes de la vérité; double et durable triomphe de cette force nouvelle qui , sans armes , sans défense , par la vertu , par la prière , par la parole , allait vaincre le monde et le changer.

Si l'on trouve que je m'arrête trop au fait peu impor-

(0 Consummati sunt Christi martyres mense Julio, et intercédant pro twbis ad Dominum noslrum Jesum Christian , cui iionor et gloria cum Pâtre et Spi- ritu sancto in secula secnlorum Acta ap., Baron , ad an. 20.'.

Les acles des martyrs soillilains ont élè copiés sur les registres publies par trois différents chrétiens , qui y ont ajouté de courtes noies. Baronius les a publiés sous l'an 202; Ruiuart, p. 75; Mabillon, 2, m.

(2) M rapporte, dans son livre à Scapula , que Saturnin , qui , le premier en Afrique, tira le glaive contre les disciples de Jésus Christ, en fut puni peu de

EN ALGÉRIE.

83

tant de la confession et de la mort des douze chrétiens de Scillite, c'est qu'il a pour moi quelque chose de plus qu'une valeur historique : il est à mes yeux, et je l'ose dire , le premier titre de la France chrétienne à la posses- sion de l'Afrique infidèle. Si celui qui plante le premier le drapeau de la civilisation sur une terre sauvage en de- vient le possesseur au nom des biens véritables qu'il lui promet, quels ne sont pas les droits de la famille chré- tienne sur le sol ses aînés ont répandu leur sang afin d'y féconder toutes les idées de justice et d'humanité , d'y enraciner le principe de toute vertu , la science de tout bonheur durable, afin de le conquérir, en un mot, à l'amour de Jésus-Christ? Oui, les martyrs scillitains ont acquis et légué à la croix cette terre, où, tandis qu'ils mouraient , l'idolâtrie pratiquait encore les cérémonies barbares de religions usitées chez les Scythes (1); et quel- ques lecteurs comprendront le sentiment pieux qui m'a fait tressaillir, lorsque, feuilletant la Yie des Saints, ce livre trop peu lu dans la famille catholique , dont il re- trace les annales glorieuses, j'ai appris que les reliques de saint Spérat, apportées d'Afrique en France par des ambassadeurs de Charlemagne , furent placées avec res- pect dans l'église de Saint-Jean-Baptiste à Lyon.

A dater de ce grand jour, le 16 juillet de l'an 200 , les martyrs se multiplièrent en Afrique, et Dieu seul en connaît le nombre. Ce fut trois ans après, le 7 mars 203, sous le proconsul Minucius Timinien , que souffrirent , encore à Carthage, les deux illustres saintes, Vivia Per-

lemps après par la perle de ia vue. Scapula élail proconsul d'Afrique. Ter- tullien l'exhorte à meure fin à la persécution. « l'n chrétien, lui dit-il , n'est ennemi d'aucun homme- à plus furie raison ne l'est-i) pas de l'empereur. »

(1) T.;

„Apol.,

84 [.ES FRANÇAIS

pétue et Félicité, et leurs compagnons Révocat, Satur et Secundulus ; tous les cinq jeunes et simples catéchu- mènes. Perpétue, d'une famille considérable, avait épousé un homme de qualité; Félicité et Révocat étaient esclaves. Satur , qui les avait instruits, se livra pour leur être réuni. Félicité était enceinte; Perpétue, âgée d'environ vingt-deux ans , avait un enfant à la mamelle. Son père, encore païen , la conjurait avec larmes de revenir au culte des dieux ; sa mère et ses frères appartenaient à Jésus-Christ. Le christianisme s'était introduit dans toutes les familles et dans toutes les conditions; nul doute qu'il n'eût fait de grands progrès depuis quelques années. Le martyre de sainte Perpétue, dont elle nous a elle-même laissé le récit, terminé par quelque témoin oculaire, est si célèbre et si connu dans l'Église, que je n'ai point à en retracer ici les détails, car j'écris pour des chrétiens. Rien de plus beau n'a été légué par l'homme à l'admiration des hommes, jamais plus sublime courage ne lutta contre une plus lâche férocité. La civilisation romaine livrait aux huées de la multitude, aux fouets des gladiateurs, à la dent des bêtes, des enfants, des jeunes femmes qui chantaient paisiblement les louanges de Dieu au milieu de ces supplices, et qui, se tenant parla main, se donnaient le baiser de paix avant de mourir. Lorsque les spectateurs virent Perpétue si délicate, et Félicité, nouvellement mère, dont les mamelles dégouttaient en- core de lait, exposées dans un filet aux cornes d'une vache furieuse qui les traînait sur l'arène, leur pitié alla jusqu'à ordonner que ces jeunes femmes et leurs compa- gnons ne mourussent pas ainsi , mais seulement par le glaive; néanmoins ils voulurent avoir le plaisir de leur mort. Les martyrs se rendirent d'eux-mêmes au milieu

EN ALGÉRIE. 85

de l'amphithéâtre , et reçurent le dernier coup , immo- biles et en silence. Le gladiateur qui frappa Perpétue fut obligé de s'y reprendre à plusieurs fois : elle conduisit elle-même la main tremblante de son bourreau- Satur fut égorgé à part, au Spoliarium, l'on achevait ceux à qui les bêtes n'avaient pas entièrement arraché la vie. était le soldat Pudens , qui les avait gardés dans la prison et qui était déjà croyant. « Adieu , lui dit Satur, souvenez- vous de ma foi ! Que ceci ne vous trouble point , mais vous confirme ! » Puis il lui demanda l'anneau qu'il avait au doigt , le trempa dans sa blessure , et le lui rendit comme un gage de son amitié et du zèle avec lequel il allait prier pour lui. On a de fortes raisons de penser que ce Pudens est celui que l'on honore comme avant subi le martyre en Afrique peu de temps après. Ainsi prê- chaient, ainsi mouraient les chrétiens, ainsi s,e propa- geait leur foi sainte. Les noms de Perpétue et de Félicité ont été insérés dans le canon de la messe , tant le combat de ces deux femmes admirables parut glorieux et leur palme éclatante; et depuis seize siècles l'adorable sacrifice des autels n'a pas été célébré une fois dans le monde, que le prêtre et les fidèles n'aient solennellement prié Dieu de leur donner part et société avec Félicité et Perpétue. Les précieuses dépouilles des martyrs étaient, au ve siècle, dans la grande église de Carthage. Leur fête, au rapport de saint Augustin, attirait plus de monde pour les hono- rer, que la férocité païenne n'avait jadis attiré de specta- teurs et d'insulteurs à leurs supplices.

Dans cette foule qui blasphémait au cirque, outrageant à la mort des serviteurs de Dieu, se trouvait sans doute, enfant du temps de Félicité et de Perpétue, et plus tard jeune homme, et plus tard encore homme fait (car. mal-

86 LES FRANÇAIS

gré quelques intervalles de repos , la persécution ne ces- sait guère), le fils d'un des principaux sénateurs de Car- thage, Thascius Gyprianus, aimable et plein de vices, il l'a dit lui-même, comme tous les heureux de cette époque pompeuse et flétrie. Déjà avancé en âge, professeur cé- lèbre et considéré, il honorait peu les dieux de l'empire et méprisait la superstition des chrétiens, lorsqu'il se lia d'amitié avec Cécilius, cet Africain de Cirta qu'Octavius et Minucius Félix convertirent à Ostie. Le brillant incré- dule ouvrit les yeux , reçut le baptême, et tout aussitôt abandonna sa profession , vendit ses biens , en distribua le prix aux pauvres, et fit admirer enfin de telles vertus , que le peuple demanda qu'il fût ordonné prêtre. Depuis un an il servait en cette qualité l'Église de Carthage, quand l'évêque Donat mourut. Thascius Cyprianus, malgré ses prières et ses larmes, fut élu pour remplacer le pasteur défunt. 11 reçut la consécration épiscopale (248), et c'est lui que nous honorons comme Père de l'Église, évèque et martyr, sous le nom de saint Cyprien. L'Église jouissait alors d'une paix qui ne dura pas longtemps. Décius monta sur le trône et recommença la persécution (250). La con- version et le zèle de Cyprien l'avaient rendu odieux aux idolâtres : qui s'est jamais mis du parti de Dieu sans s'at- tirer l'aveugle haine du monde? Ils s'ameutèrent dans les rues et les places, criant : « Cyprien aux bêtes ! » Cyprien désirait le martyre, et sa fin l'a montré; toutefois, obéis- sant aux inspirations de Dieu , qui voulait le conserver quelque temps encore au monde et à son troupeau, il se déroba pour cette fois aux recherches des tyrans, ne ces- sant, dans son exil, de pourvoir aux besoins des âmes avec la même tendresse et le même zèle que par le passé. La mobilité africaine se révéla dans le cours de cette per-

EN ALGÉRIE. 87

sédition, et le saint put prévoir les malheurs réservés à son Église. Déjà le relâchement s'y était introduit; le schisme ne tarda pas à y apparaître . de des apostasies douloureuses. Les vrais fidèles mouraient héroïquement, les chrétiens faibles , ceux qui avaient embrassé le chris- tianisme par désir de changement et par goût pourla nou- veauté plutôt que par amour sincère de la vertu , cou- raient d'eux-mêmes et s'empressaient autour des idoles. Décius périt en 25 1 : une trahison l'avait élevésurle trône, une trahison l'en fit descendre; les fidèles respirèrent. Cyprien profita du calme pour rétablir l'ordre et la dis- cipline. Deux conciles nombreux s'assemblèrent à Car- tilage ; le second prit des mesures pour préparer les fidèles à la persécution dont l'avènement de Gallus annonçait le retour. Ce fut à cette époque que saint Cyprien quêta pour racheter les chrétiens de Numidie, emmenés en cap- tivité chez les Barbares. Un autre fléau sollicitait sa cha- rité et faisait couler ses larmes. Une peste horrible, née en Ethiopie, avait gagné l'Afrique et la dépeuplait. On voyait tous les jours succomber des familles entières. Chacun, ne pensant qu'à soi, cherchait à se garantir de la contagion par la fuite. Les païens abandonnaient les malades, les mettaient hors de leurs maisons, comme s'ils eussent pu par chasser la mort. Les rues regor- geaient de moribonds qui imploraient le secours des pas- sants. Les passants s'éloignaient en toute hâte ; quelques- uns s'arrêtaient, mais pour piller leurs frères. Saint Cyprien assembla les fidèles ; il leur représenta qu'ils de- vaient non-seulement s'assister entre eux , mais encore secourir leurs ennemis et leurs persécuteurs. 11 fut obéi : les riches donnèrent de l'argent, les pauvres offrirent leur travail, l'évèque se donna et se prodigua tout entier.

88 LES FRANÇAIS

Quinze siècles plus tard , de l'autre côté de la mer , en face de Carthage anéantie , Cyprien revivait à Marseille dans l'àme sainte de l'évèque Belzunce. La peste d'Ethio- pie dura depuis l'an 250 jusqu'à l'an 262. En 257 éclata la cruelle persécution de Valérien, successeur de Gallus et d'Émilien massacrés. Elle ne s'éteignit qu'au bout de trois ans et demi , quand le persécuteur tomba au pou- voir des Perses. Les révolutions punissaient les tyrans et donnaient quelque relâche à l'Église. Saint Cyprien avait relevé le courage des fidèles , et Dieu , multipliant les épreuves, les aidait à faire moins de cas de la vie. Le saint évêque décrit dans ses lettres la constance admi- rable qu'ils faisaient paraître au milieu des supplices. On les frappait avec des verges et des bâtons ; on les étendait sur des chevalets et on les faisait rôtir; on leur déchirait le corps avec des tenailles brûlantes ; on cou- pait la tête aux uns, on perçait les autres avec des lances. Souvent on employait, pour tourmenter le même homme, plus d'instruments de supplice qu'il n'avait de membres en son corps. On les chargeait de fers dans les prisons , et on les en tirait ensuite pour les exposer aux bêtes ou pour les livrer aux flammes; les bourreaux fatigués se relayaient les uns les autres; quand ils avaient épuisé les tortures ordinaires, ils en inventaient de nouvelles et de plus raffinées ; c'était un art d'accroître les tortures en prolongeant la vie. Il y avait des chrétiens qu'on gardait étendus sur le chevalet pour qu'ils mourussent comme par degrés, et que la durée des douleurs les ren- dit plus atroces. N'ayant pas une place sur le corps qui ne fut déjà déchirée, ils voyaient encore, selon le mot énergique de Tertullien, tourmenter non plus leurs membres, mais leurs plaies. Cependant ils lassaient les

EN ALGÉRIE. 89

tortionnaires par une patience, par un courage invincible à tout le génie de la cruauté: sur ces visages saignants et déformés éclataient la douceur et la paix d'un sourire céleste; de ces troncs qui gisaient dans une boue san- glante , mutilés par le fer et par le feu , les proconsuls , les bourreaux, la populace païenne s'épouvantaient d'en- tendre sortir des cantiques de joie, des paroles qui les menaçaient de la mort éternelle , des prières même qui invoquaient , en leur faveur , la clémence du Dieu tout- puissant, de ce Dieu qui avait de tels adorateurs! Sou- vent aussi des voix s'élevaient du sein de la foule : c'é- taient des chrétiens, c'étaient des païens même qui , à la vue des martyrs, confessaient Jésus-Christ et demandaient à mourir. Ces choses ne se passaient pas seulement à Carthage , mais dans toutes les villes de la Numidie et de la Mauritanie il y avait des fidèles , et il y en avait partout. Cyprien ne cessait d'exhorter son peuple aux combats généreux de la foi , indomptable et désarmée , contre la fureur sanguinaire des impies: il fut le père d'un immense nombre de pénitents et de martyrs. On l'arrêta enfin lui-même. Ce fut une joie pour lui, et un deuil pour la ville. Le proconsul , suivant l'usage , lui offrit la vie et la richesse s'il voulait abjurer, car on ne demandait autre chose à ces chrétiens , qu'on accusait de tous les crimes les plus infâmes, sinon de dire qu'ils n'étaient plus chrétiens. Cyprien refusa. Le proconsul ordonna qu'il aurait la tête tranchée. Cyprien loua Dieu. Les chrétiens qui étaient présents s'écrièrent qu'ils vou- laient être décapités avec lui.

Le saint sortit du prétoire , accompagné d'une troupe de soldats; les centurions et les tribuns marchaient à ses côtés. On le conduisit dans un lieu uni et couvert d'arbres,

00 LES FRANÇAIS

sur lesquels, à cause de la foule, plusieurs montèrent pour mieux voir. Il ôta son manteau, se mit à genoux et pria. Tl se dépouilla ensuite de sa dalmatique, qu'il donna aux diacres. Quand le bourreau s'approcha, il lui fit faire un cadeau de vingt-cinq pièces d'or, se banda lui-même les yeux et demanda à un diacre de lui lier les mains. Les chrétiens mirent autour de lui des linges pour recevoir son sang (l), et on lui trancha la tète, le 14 septembre 258. Il était évêque depuis dix ans, chrétien depuis onze ou douze ans; il avait, durant cet espace, conquis plus d'àmes h la religion, par conséquent plus de fidèles su- jets à l'empire, que les armes de Rome ne s'en étaient soumis en un siècle. Les chrétiens portèrent son corps dans un champ voisin , et l'enterrèrent pendant la nuit avec beaucoup de solennité, sur le chemin de Mappale. On bâtit, depuis, deux églises en son honneur; l'une sur son tombeau, qui fut appelée Mappalia; l'autre à l'endroit il avait souffert, et qui fut appelée Mensa Cypriana (table de Gyprien), parce que le saint s'y était offert a Dieu en sacrifice. Les mêmes ambassadeurs de Charlemagne qui rapportèrent en France les reliques de saint Spérat, y rapportèrent aussi celles du grand évêque: elles furent successivement déposées à Arles, puis a Lyon (2) , puis enfin , sous Charles le Chauve , à Com- piègne, dans la célèbre abbaye de Saint-Corneille. Elles sont aujourd'hui perdues.

(1) Presque toujours les païens tolérèrent ces hommages rendus par les chrétiens à ceux qui avaient souffert pour la religion. Je ne puis . à cette occa- sion , m'empôcher de remarquer qu'ayant, dans un écrit public, témoigné mon estime et ma vénération pour un pieux prêtre condamne par le jury, j'ai été accusé d'avoir fait son apologie et condamné moi-même à l'amende et à la prison.

(2) Cette translation inspira à Leidrard. archevêque de Lyon, unpoéraeque nous avons encore.

EN ALGÉRIE. 91

Les martyrs qui, selon le langage admirable de la foi , reçurent leur couronne durant la persécution de Valc- rien , furent plus nombreux peut-être en Numidie que partout ailleurs. Il y avait parmi eux des évêques, des clercs, et une telle multitude de laïques, hommes, femmes, enfants môme, que le gouverneur qui les fit exécuter avant les ecclésiastiques y employa plusieurs jours. Les clercs furent égorgés dans un vallon, entre Lambese et Cirta, sur le bord du fleuve. On les mit en ligne, afin que l'exécuteur n'eût qu'à passer de l'un à l'autre en coupant les têtes; autrement le massacre eût duré trop longtemps , et il y aurait eu trop de corps en un monceau. Quand ils eurent les yeux bandés, Marien , qui était lecteur, prédit que la vengeance du sang in- nocent était proche, que le monde serait affligé de peste, de captivité, de famine, de tremblements de terre, d'in- sectes; ce qui marquait la prise de l'empereur Valérien et les guerres qui suivirent sous les trente tyrans. La mère de saint Marien était présente, et l'encourageait à faire généreusement le sacrifice de sa vie. Le voyant mort , elle embrassa son corps , baisa son cou sanglant et rendit grâces à Dieu de lui avoir donné un tel fils.

Vers la fin de ce nie siècle, si glorieux pour l'église d'Afrique, naît dans la Libye-Cyrénaïque , un homme dont les doctrines rempliront de sang le monde entier, mettront à deux doigts de sa perte la foi catholique , et feront égorger en Afrique à peu près tout ce que les Van- dales y trouveront de chrétiens fidèles: c'est Arius. Tan - dis qu'il commence à répandre dans Alexandrie le poison de ses blasphèmes, la persécution de Dioclétien, qui or- donnait aux chrétiens de livrer les saintes Écritures pour êtres brûlées , occasionne le crime des traditeurs , et

9-2 LES FRANÇAIS

donne naissance au schisme des donatistes. Les artisans de ce schisme furent sans doute des misérables dont les uns voulaient se venger , les autres s'emparer des digni- tés de l'Église, et les autres piller ses richesses. « Ceux qui troublent la paix de l'Église, dit saint Augustin, ou sont aveuglés par l'orgueil et entraînés par l'envie , ou sont séduits par l'amour des biens du monde , ou enfin se laissent dominer par des passions honteuses. » Mais on peut reconnaître dans le rapide accroissement de la secte cet emportement de caractère , ce goût pour la dispute et pour les subtilités, cette mobilité et tout en- semble cet entêtement qui firent tomber ïertullien et condamnèrent saint Cyprien à tant de travaux et de luttes. Tel est le génie africain : il fit de l'Afrique le pays du monde le plus fertile en rhéteurs, et Ju vénal, dès le Ier siècle , l'appelait une pépinière d'avocats. Le prin- cipe du schisme fut une sévérité outrée contre les tra- diteurs , que le pieux évèque Cécilien de Carthage avait cru devoir traiter avec miséricorde; plusieurs prêtres et évèques, traditeurs eux-mêmes, s'y jetèrent pour faire oublier leur apostasie et ne s'en montrèrent que plus emportés. Du schisme à l'hérésie le pas est aisé à fran- chir. Bientôt il y eut dans chaque siège épiscopal un évèque donatiste ; on en comptait près de cinq cents au temps de saint Augustin , et le peuple , embrassant ce parti, lui donna en beaucoup de lieux la force brutale du nombre. Divisés en sectes qu'eux-mêmes ne pouvaient plus compter, les donatistes s'unissaient dans une haine commune contre les catholiques et les persécutaient par- tout. En vain le triomphe de Constantin '312) donna la paix à l'Eglise dans le reste du monde; l'infortunée Eglise d'Afrique vit, sous le règne de ce prince, com-

EN ALGÉRIE. 93

mettre des horreurs dont les païens ne l'avaient pas épouvantée. L'illustre évèque de jVlilève, saint Optât, qui s'est placé au nombre des Pères de l'Eglise par son beau livre contre les donatistes, leur reproche d'avoir violenté les vierges , renversé les autels, brisé les tables sacrées, fondu et vendu les vases saints , et enfin , ô crime ! ô impiété inouïe! jeté l'eucharistie aux chiens! Les pro- testants n'ont rien inventé. On vit les populations dona- tistes retourner à la barbarie : ce fut dans leur sein que naquit (346) la secte immonde des circoneellions , comme plus tard , du sein des populations corrompues parles doctrines de Jean Huset de Luther, surgirent les taborites , les anabaptistes et tant d'autres sectaires ou fous ou impurs.

L'hérésie des donatistes dura environ cent ans. A demi ruinée par le zèle et le talent de saint Optât, dont l'ad- mirable livre est devenu , dans la suite des siècles , une arme puissante contre tant d'autres hérésies , elle suc- comba sous les coups de saint Augustin. Saint Optai existait encore en 384. A cette époque Augustin vivait dans l'erreur et dans le péché; mais le jour béni du Ciel et du monde n'était pas éloigné , le jour ce noble cœur, embrassant la foi qu'il avait tant combattue, allait com- mencer de gagner les âmes et les intelligences par l'hé- roïsme de ses vertus et la sublimité de ses lumières. Le vieil évèque de Milève a pu vivre assez pour saluer (386) ce grand jour , et pour voir entrer dans la carrière l'athlète qui terminerait son ouvrage.

Je dirais volontiers de saint Augustin ce que Salluste dit de Carthage : J'aime mieux n'en point parler que d'en parler peu. Prêtre saint, moine humble et mortifié, missionnaire infatigable, docteur très-illustre, fondateur

94 LES FRANÇATS

d'oeuvres sans nombre, modèle de charité, maître en toute science de salut, le plus aimable des hommes, le plus tendre et le plus zélé des pasteurs, « on voit en lui , « dit Erasme, comme dans un miroir, le modèle de cet « évèque parfait dont saint Paul trace le caractère. » Évè- qued'Hippone, mais en réalité patriarche de l'Afrique par l'influence de ses vertus et de son génie, il servit pendant près de quarante ans Dieu et ses frères avec une ardeur qui s'accrut jusqu'au dernier jour et que Dieu couronna. Déjà religieux avant d'être prêtre , il établit à Hippone, lorsqu'il eut reçu le sacerdoce, une nouvelle communauté d'où sortirent un grand nombre d'évêques qui , par leur savoir et par la sainteté de leur vie, devinrent l'ornement de l'Église d'Afrique: tels furent entre autres Alipius de Tagaste, Évode d'Izale, Possidius de Calame, Profuturus et Fortunat de Constantine, Sévère de Milève, Urbain de Sicca, Boniface et Pèregrin; ces hommes formés par lui combattirent avec lui. Les restes des tertullianistes disparurent , les donatistes rentrèrent en foule dans le giron, les mœurs que tant d'hérésies avaient ruinées se relevèrent, du moins en partie. Hélas! dernière lueur de vertu et de gloire destinée à s'éteindre bientôt dans le sang ! d'immenses crimes avaient été commis et se com- mettaient encore ; Dieu regardait l'Afrique avec un œil de colère, et semblait n'y avoir envoyé tant de saints que pour se préparer une dernière moisson de martyrs. En 430, les Vandales, maîtres de tout le pays, n'étaient plus arrêtés que par les murailles d'Hippone, à l'abri des- quelles saint Augustin, âgé de soixante-seize ans, rendait le dernier soupir (28 août 4 30) . On peut dire que la domi- nation des Romains expira avec lui en Afrique, en même temps que la civilisation chrétienne , dont l'existence ne

EN ALGERIE. 95

fut plus qu'une longue agonie jusqu'à l'invasion des mu- sulmans, sous laquelle elle disparut pour ne plus renaître que quatorze siècles après, en 1830, sur ces points mêmes du territoire , Alger et Bône, qu'illustrèrent plus spé- cialement la vie et la mort de saint Augustin.

Tous les auteurs chrétiens du temps s'accordent à regarder cette terrible invasion des Vandales comme un châtiment de la colère divine. L'Afrique, en effet, était alors une sentine de tous les vices. Parmi les nations bar- bares chacune avait son vice particulier, les Africains surpassaient chacune de ces nations ; mais quant à l'im- pudicité, ils se surpassaient eux-mêmes. Plusieurs, quoi- que chrétiens à l'extérieur, étaient païens dans l'âme, adoraient la déesse céleste ou l'ancienne Astarté, se dé- vouaient à elle, et, au sortir des sacrifices idolâtres, allaient à l'église et s'approchaient de la sainte table. Les grands et les puissants , principalement , commettaient ces impiétés; mais tout le peuple avait un mépris et une aversion extrêmes pour les moines, quelque saints qu'ils fussent. Dans toutes les villes d'Afrique , quand ils voyaient un homme pale, les cheveux coupés jusqu'à la racine, vêtu du manteau monacal, ils ne pouvaient rete- nir les injures et les malédictions. Si un moine d'Egypte ou de Jérusalem venait à Carthage pour quelque œuvre de piété , sitôt qu'il paraissait en public , on le chargeait de reproches et de huées. Le courage n'y était pas une vertu moins rare que les autres , et le bon sens même semblait avoir abandonné ces hommes perdus. Durant le siège de Carthage , tandis qu'une partie des habitants étaient égorgés par l'ennemi au pied des murs, les autres s'occupaient au théâtre à siffler les acteurs et à pousser des cris de joie. 11 fallut que les Vandales les réduisissent

. maître en di liommi i . le

'il voit CD lui .

» «lit i miroir, le modi Le <l< cel

l \. i\ que par

1 I I l tl U ,1 Si I Mt |M 11(1. llll

une ardeur

jour et qui Dieu couronna.

i Hippone,

i nmmunauté

d'év< |uea qui , par U ur

evinn ni l'ornement

irenl entre autres Alipius di

if d< l i Profuturus

:', iin . Mil» ve, i rbain

u ; ces lion lui corn bat tirenl i tullianistes

dispiii un n .«u fouk dam l<

-u. .u . h - ml tvaient mil

III. I'. hn II!

de \,i utot dans i<

..,,,- ' tient été con mU et . om-

iiiettaieiit i - ■■ ■• t*«* un œil

,lc coi, \ a\oir envové tant de saints que

pour s,- pn 1 1 m. u moisson de martyrs. I n

,.!(). u- Vamlal ma 1res de tout Le pays, n'étaient p\m

air. t.s que pares

murailles d'Hippone, à

L'ab

.pu

II.

ami \i si i n, ;\ue do soixante-seize ans

le dernier sonni î.Saoùt 130 . On peut direqi

nation i

les \U

expira avec

lui en Vlrii

temps que la

ition chrétienne, iloi

/

I \ AM.I RU

lut plus qu'une >

sulmans, wua laqui lie « l i dispai

que quatoi

du territoire, Ug< r et I no, qu'illustn

cialement la rieel la mort

i om - mti : i , _ ,m|. r i ■' lit- terrible invasion des \ an ch ttimeot de la colère diti alors nne sentinc d< L< us h barea chai n rit surpassait ut chaouuc d< rcs nations . nui podicité, ili 1 1 » nt eux n

que chrétiens à l'exU i i< ur, i taii ni adoraient la i oa Pane

vouaient à elle . et . au &oi tii allaient à l'église et s'approchaient d( la i«s

grands et la puissants, principalemei ftttaienl

ces impiétés; mais tout le peuple avail >s el une

aversion extori mes pour les moim s, qu |s qu'ils

fussent. Dans toute- les villes <l Vfi nid ils

voyaient un homme pâle, les cheveux racine, vêtu du manteau monacal, ils n< 1 1 1 1- Les injures et les malédictions. Si un ou do Jérusalem venait a Cai lUgaa^, de piété , sit"t qu'il paraissai de reproches et de huées vertu moins rare sembli

nt pa i ci nue

96 LES FRANÇAIS

en esclavage pour réformer leurs mœurs. Ces Barbares étaient chastes. Ils défendirent, sous peine de mort, les débauches que les Romains autorisaient. Ainsi, ajoute Salvien , prêtre de Marseille et contemporain de ces évé- nements, Dieu employa les Barbares non-seulement pour punir les Romains de leur perversité , mais aussi pour rendre quelque moralité au genre humain.

L'Église , cependant , fut elle-même cruellement dé- solée. Les Barbares étaient ariens, et leur férocité natu- relle s'accrut de la haine qu'ils portaient aux catho- liques. Plus de chants dans les églises; les églises mêmes étaient pour la plupart réduites en cendres. On ne voyait plusqu'évèqués, prêtres, vierges consacrées à Dieu, les uns privés d'une partie de leurs membres, les autres chargés de chaînes ou exténués de faim. L'Afrique en- tière fut ainsi ravagée par le fer, par le feu, par la fa- mine, avec une fureur impitoyable. Les Vandales avaient conscience de leur mission. Ils disaient que ce n'était pas d'eux-mêmes qu'ils usaient de tant de rigueur, mais qu'ils sentaient une force qui les y poussait comme mal- gré eux. Leur roi Genséric avait en lui-même une con- fiance sans bornes ; il se sentait conduit par une main toute-puissante: un jour qu'il mettait à la voile, son pilote lui demanda quelle route il fallait prendre. « Suis le vent, répondit Genséric, il nous conduira vers ceux que Dieu veut punir » Ce souffle terrible qui ne manqua jamais à ses vaisseaux les fit aborder (455) sur les ri- vages de Rome. L'impératrice Eudoxie l'y appelait pour se venger de l'usurpateur Maxime, qui l'avait contrainte à l'épouser après avoir fait assassiner Valentinien III son premier mari. Étrange rencontre dans la destinée de ce Vandale, qui devait déjà la possession d'un royaume

EN ALGÉRIE. 97

aux intrigues de la cour impériale, et qui s'emparait de Rome, sur l'invitation d'Eudoxie, commeil s'était emparé de l'Afrique, sur l'imitation de Boniface. Home ne se défendit même pas; elle fut pillée pendant quatre jours. A la prière du pape saint Léon , le même devant qui Attila s'était trouvé miséricordieux, Genséric s'abstint des incendies, des meurtres et des supplices. Carthage le vit revenir . apportant avec lui les immenses dépouilles et l'immense déshonneur de la ville de Caton. Au nombre de ces dépouilles étaient les vases sacrés autrefois pris à Jérusalem par Titus. L'impératrice Eudoxie, ses deux fdles, plusieurs milliers de captifs, réservés à l'esclavage sur la terre que les Scipions avaient conquise, chargeaient la flotte du vainqueur. Ces infortunés furent rachetés par la charité de Deogratias, saint vieillard, ordonné évèque à Carthage en 454, à la prière de Valentinien, après une longue vacance. L'homme de Dieu vendit, pour cette œuvre de miséricorde , ce qui restait de vases d'or et d'argent dans les temples appauvris. Ayant donné la li- berté aux esclaves, il leur procura encore un asile en les recueillant dans deux grandes églises qu'il avait fait gar- nir de lits et de paille. Jour et nuit il les visitait, faisait soigner les malades, les servait lui-même malgré sa grande faiblesse et son âge avancé. Au milieu des hor- reurs dont ces temps sont remplis, de tels exemples reposent rame. Les ariens, envieux delà vertu de Deo- gratias, voulurent le faire périr par des embûches aux- quelles il échappa; mais il mourut peu de temps après, n'ayant tenu le siège de Carthage que trois ans. Genséric défendit alors d'ordonner des évèques dans la province Proconsulaire et dans la Zeugitane , il y en avait soixante-quatre, qui, manquant peu à peu, se trouvèrent

7

i)8 LES FRANÇAIS

réduits à trois au bout de trente ans, lorsque Victor, évèque de Vite, écrivit l'histoire de cette persécution. Il y eut plusieurs confesseurs et plusieurs martyrs. On vit même alors un exemple de la facilité avec laquelle les Maures païens pouvaient recevoir l'Évangile. Quatre frères, qui avaient refusé d'embrasser l'arianisme, ayant été donnés comme esclaves à un roi, nommé Caphar, dont tout le peuple était païen, surent, par leurs discours et la sainteté de leur vie, attirer les Barbares à la connaissance de Dieu. Désirant établir la religion, ils députèrent à lévèque de la ville la plus voisine , le priant d'envoyer des prêtres et des ministres à ce peuple converti. L'évèque le fit avec joie, et l'on baptisa une multitude de Barbares. Genséric, furieux, fit attacher les serviteurs de Dieu par les pieds derrière des chariots qui, courant dans des lieux pleins de ronces et de bois , les mirent en pièces. Les Maures se lamentaient; mais les martyrs se regardaient l'un l'autre en passant, et disaient: « Mon frère, priez pour moi; Dieu a rempli notre désir; c'est ainsi que l'on arrive au royaume des cieux. » 11 se fit de grands miracles à leurs tombeaux.

Après la mort de Genséric, son fils Hunéric permit aux catholiques de Carlhage d'élire un évèque. Depuis vingt- quatre ans cette Église était sans pasteur. Eugène, homme singulièrement estimé pour son savoir, sa piété, son zèle et sa prudence, fut élu d'une voix unanime. Sans revenus, il faisait d'immenses aumônes , trouvant dans le cœur des fidèles une ressource assurée contre la misère des indi- gents ; d'ailleurs il se refusait presque tout à lui-même, et disait cette belle parole, lorsqu'on lui conseillait de son- ger aussi à ses propres besoins : < Le bon pasteur doit donner sa vie pour son troupeau; puis-jedonc m'inquié- terdc ce qui concerne mon corps? »

EN ALGÉRIE. 99

La bienveillance que lui avaient d'abord témoignée les ariens fit bientôt place à des sentiments de haine et de ja- lousie; cette vertu les offusquait. Le roi lui défendit de s'asseoir sur le trône épiscopal , de prêcher le peuple , et d'admettre dans l'église ceux des Vandales qui étaient ca- tholiques. Saint Eugène fit la réponse d'un évêque : il dit que la maison de Dieu resterait ouverte à quiconque vou- drait y venir prier. Hunéric, furieux, mit aux portes des temples des bourreaux qui jetaient sur la tète de tous ceux qu'ils y voyaient entrer avec l'habit vandale, un bâton dentelé dont ils leur entortillaient les cheveux , et qu'ils tiraient ensuite avec force , de façon à arracher la cheve- lure et la peau de la tête. Quelques-uns en perdirent les yeux , d'autres la vie , plusieurs survécurent longtemps. On menait par la ville des femmes avec la tète ainsi écor- chée , précédées d'un crieur pour les montrer à tout le peuple. La foi des catholiques brava cette cruauté, aucun n'abjura. Hunéric priva de leurs charges les orthodoxes qui servaient à la cour et les condamna aux travaux de la campagne; il défendit d'admettre aux fonctions publiques quiconque ne serait pas arien, et s'irritant de plus en plus contre les Vandales qui résistaient à ses ordres, il les chassa de leurs maisons , les dépouilla de leurs biens , et en exila plusieurs en Sicile. Ce fut le commencement de ses persécutions. Un grand nombre de vierges consacrées à Dieu furent cruellement tourmentées : les bourreaux espéraient les contraindre à déposer contre les mœurs des évèques et des clercs . On les suspendait avec de grands poids aux pieds ; on leur appliquait des lames de fer rouge sur le dos , sur le ventre , sur le sein ; on fit craquer sur le chevalet leurs membres rompus. Beaucoup d'entre elles moururent , aucune ne donna prétexte à la calomnie. Des

100 LES FRANÇAIS

évoques, des prêtres, des diacres, des laïques distingués, furent bannis au nombre de cinq mille, et menés dans le désert par les Maures ; ils chantaient en marchant cette parole du psaume : <■ Telle est la gloire de tous les saints.» Le peuple accourait de tous côtés pour saluer les confes- seurs. Les chemins étaient trop étroits , et les fidèles cou- vraient les vallées et les montagnes, portant des cierges à la main et mêlant leurs plaintes aux cantiques des ser- viteurs de Dieu; les mères poussaient leurs enfants aux pieds des saints : « A qui nous laissez- vous en courant au martyre? Qui baptisera ces enfants? Qui nous donnera la pénitence et la réconciliation? Qui nous enterrera quand nous serons morts? Qui offrira le divin sacrifice avec les cérémonies ordinaires? Que ne nous est-il permis d'aller avec vous Je ne puis me défendre de transcrire un dé- tail touchant et naïf, rapporté par Victor, évêque de Vite : « Un jour que nous marchions ainsi avec l'armée de Dieu , nous vîmes une vieille femme portant un sac, et tenant par la main un petit enfant qu'elle encourageait par ces mots : « Courez, mon seigneur ! voyez tous les saints , comme ils se pressent avec joie d'aller recevoir la cou- ronne! » Nous la grondions de ce qu'étant femme elle voulait aller avec tant d'hommes et se joindre à l'armée du Christ. Elle répondit : « Bénissez-moi, seigneurs, et priez pour moi , ainsi que pour cet enfant qui est mon petit-fils, car, quoique pécheresse, je suis fille du défunt évèque de Zurite. Mais, lui dîmes-nous, pourquoi mar- cher dans un si chétif accoutrement et venir de si loin ? » Elle répondit : « Je vais en exil avec ce petit, votre ser- viteur, de peur que l'ennemi ne le trouve seul et ne l'en- traîne de la voie de la vérité à la mort. » A ces mots nous fondîmes en larmes et ne pûmes dire autre chose, sinon :

EN ALGÉRIE. 101

« Que la volonté de Dieu soit faite ! » Pendant la marche , quand les vieillards ou les jeunes gens les plus faibles étaient harassés , on les piquait avec des dards, ou on leur jetait des pierres pour les faire avancer. On commanda aux Maures, moins cruels que les ariens, de lier par les pieds ceux qui ne pouvaient marcher , et de les traîner comme des bètes mortes à travers les pierres et les ronces, ils furent déchirés. ïl en mourut un grand nombre , que leurs frères enterrèrent comme ils purent sur ce che- min d'agonie. Les plus valides arrivèrent seuls au désert; ils furent abandonnés à la faim. Les scorpions et les autres bêtes venimeuses dont ce lieu était rempli ne leur faisaient point de mal. Dieu semblait donneraux animaux la compassion qui n'était plus dans le cœur des hommes. » Le jour de l'Ascension 483 , le persécuteur fit publier dans toute l'Afrique un écrit conçu en ces termes : « Hu- néric, roi des Vandales et des Alains , aux évèques catho- liques. Il vous a souvent été défendu de tenir des assem- blées dans le partage des Vandales, de peur que vous ne séduisiez les âmes chrétiennes. On a trouvé que plusieurs, au mépris de cette défense , y ont célébré des messes, sou- tenant qu'ils conservaient l'intégrité de la foi chrétienne. C'est pourquoi, ne voulant point souffrir de scandale dans les provinces que Dieu nous a données , sachez que, du consentement de nos saints évèques, nous avons ordonné que vous veniez tous à Cartilage , le jour des calendes de février prochain, pour disputer de la foi avec nos évèques, et prouver par les Écritures la croyance que vous tenez , afin que l'on puisse connaître si vous avez l'intégrité de la foi. » On croirait lire une ordonnance d'Elisabeth d'Angleterre, ou un ukase de Nicolas de Russie. Les évè- ques furent consternés ; ils virent que Hunéric avait juré

102 LES FRANÇAIS

la perte des catholiques. Néanmoins ils obéirent coura- geusement, et se rendirent à l'assemblée, non-seulement de toute l'Afrique , mais encore des îles sujettes aux Van- dales. Hunéric, dans l'espoir de les intimider, fit d'abord subir divers tourments aux plus renommés et aux plus habiles. Il brûla Létus, célèbre par sa science, et en retint d'autres en prison. Enfin la conférence s'ouvrit. Les ariens trouvèrent les catholiques mieux disposés au com- bat qu'ils ne l'avaient cru. Ils leur dirent des injures et rompirent brusquement les discussions. Les catholiques présentèrent une confession de foi rédigée par saint Eu- gène , et se tinrent prêts à souffrir les violences qu'ils avaient prévues. La persécution devint horrible ; mais jamais l'Eglise d'Afrique ne se montra plus sainte devant le Seigneur. La terre fut, à la lettre, arrosée du sang des martyrs. Le 25 février 484, toutes les églises avaient été fermées en même temps , tous les ecclésiastiques chassés des villes, tous les catholiques, vandales ou romains, dé- clarés inhabiles à hériter ou à disposer de leurs biens, de quelque nature qu'ils fussent. Partout, dans les villes et dans les campagnes, il se trouva en grand nombre des âmes généreuses qui préférèrent à l'apostasie, la ruine, l'humiliation , l'exil , la mort et les plus épouvantables tourments. Le persécuteur descendait au-dessous de la brute, mais les persécutés s'élevaient au-dessus del'homme; ils savaient souffrir et mourir en priant pour leurs bour- reaux, commel'Homme-Dieu qu'ils adoraient. Une femme, nommée Denise , demandait au milieu des tortures qu'on lui épargnât seulement la honte de la nudité. Tandis qu'on la battait de verges et que les ruisseaux de sang coulaient de son corps , elle exhortait les autres au martyre , et par son exemple elle procura le salut à presque toute sa patrie.

EN ALGÉRIE. 103

Elle avait un fils unique, encore jeune; le voyant trem- bler à l'aspect des tourments qu'il allait endurer : « Sou- viens-toi, lui dit -elle, que nous avons été baptisés au nom de la Trinité, dans le sein de l'Église catholique notre mère. La peine qui est à craindre, c'est celle qui ne finit jamais; la vie qui est à désirer, c'est celle qui dure tou- jours. » Le jeune homme, relevé parla vertu de sa mère, souffrit avec constance et reçut saintement la mort. Pour Denise elle avait lassé les bourreaux. Ayant embrassé tendrement le corps de son fils, et rendu publiquement grâces à Dieu , elle voulut enterrer dans sa propre maison le généreux enfant qu'elle avait donné deux fois au Ciel , afin de pouvoir offrir tous les jours sur son tombeau des prières à la sainte Trinité, et de se fortifier dans l'espérance de lui être réunie au dernier jour ( 1 ).

A Cucuse, les martyrs furent innombrables; à Car- thage, Victorien, gouverneur de la ville, préféra les che- valets et la dent des bètes aux immenses richesses qu'il possédait déjà, et aux faveurs que lui offrait Hunéric ; une foule de chrétiens imitèrent son exemple et moururent ou furent mutilés ; à Typase, ville de la Mauritanie-Césa- rienne, située entre Cherchell et Alger, les habitants, dé- testant la présence d'un évèque arien, quittèrent la ville et s'enfuirent en Espagne, à l'exception d'un petit nombre qui ne purent passer la mer. L'évèque arien essaya inu- tilement d'effrayer ou de séduire ces derniers. Us s'as- semblaient dans une maison et y célébraient, sans se ca- cher, les divins mystères. Hunéric leur fit couper la main droite et la langue, et néanmoins ils parlèrent comme au-

to Sainte D'nise, sainl Majoric, son fils, sainte Dative, sa sœur, saint Émilien, son parent, saint Léonce, sainl Terlius et sainl Boniface , ses com- pagnons , sont honorés le 6 décembre.

104 LES FRANÇAIS

paravant. Ce miracle fut public; mais Dieu, qui consolait ainsi les fidèles, endurcit le cœur d'Hunéric comme il avait endurci celui de Pharaon (1). Saint Eugène et les autres évèques , frappés , injuriés , dépouillés de tout , même de vêtements , ayant vu expirer dans les tortures quatre-vingt-huit d'entre eux , furent enfin condamnés à l'exil. Saint Eugène écrivit à son troupeau une lettre ad- mirable, que Grégoire de Tours nous a conservée. 11 les conjure, par le redoutable jour du jugement et par la lu- mière formidable de l'avènement de Jésus-Christ, de res- ter fermes dans la foi de la Trinité et d'un seul baptême , sans souffrir d'être rebaptisés; car les ariens d'Afrique, semblables aux donatistes , rebaptisaient ceux qui em- brassaient leur secte. Il proteste qu'il sera innocent de la perte de ceux qui succomberont, et que sa lettre sera lue contre eux au tribunal de Jésus-Christ; il leur recom- mande le jeune , la prière et l'aumône, qui ont toujours fléchi la miséricorde de Dieu, et de ne point craindre ceux qui ne peuvent tuer que le corps. On a le catalogue des évèques de toutes les provinces d'Afrique qui étaient venus à la conférence , et qui furent martyrisés ou en-

(i) Victor de Vite, témoin oculaire du fait, dit à ceux qui en douteraient, qu'ils pouvaient s'en assurer eux-mêmes en allant à Constantinople, ils trouveraient un sous-diacre nommé Réparât, du nombre de ceux à qui on avait coupé la langue jusqu'à la racine, qui parlait nettement, sans aucune peine, et qui, pour cette raison, était singulièrement honoré de l'empereur Zenon et de l'impératrice. Énée de Gaze, philosophe platonicien, qui était alors à Cons- tantinople, dit, dans un dialogue écrit avant l'an 533, qu'il avait vu lui-même des personnes qui avaient eu la langue coupée , qu'il les avait entendues parler distinctement, et que, ne pouvant s'en rapporter à ses oreilles, il leur avait fait ouvrir la bouche, et vit toute leur langue arrachée jusqu'à la racine; qu'il était étonné, non de ce qu'ils parlaient, mais de ce qu'ils vivaient encore. Procope , qui écrivait quelque temps après , dit qu'il en avait vu se promener à Constantinople, parlant librement, sans se sentir de ce supplice; mais que deux d'entre eux ayant péché contre la pureté perdirent l'usage de la parole. Le comte Marcellin, dans sa Chronique, l'empereur Justinien , dans une con- stitution pour l'Afrique , attestent également avoir vu ce miracle.

(Hisl. univers, de l'Église catholique, par l'abbé Rohrbacher, t. vin.)

EN ALGÉRIE. 105

voyés en exil; 54 de la province Proconsulaire , 125 de Numidie, 107 de la Byzacène, 120 des deux Mauritanies i Césarienne et Tingitane), 44 delà Mauritanie-Sitifienne, 5 de la Tripolitaine , 10 de la Sardaigne et des îles voi- sines ; 88 moururent comme nous l'avons dit ; il y en eut 46 relégués en Corse , 302 ailleurs; 28 s'enfuirent (1). Un de ces évoques bannis , nommé Fauste , alla s'établir dans la Byzacène, près de Telepte. 11 y fonda le monastère saint Fulgence, alors âgé de vingt-deux ans, voua sa vie au service de Dieu. Après saint Eugène, Hunéric bannit tout le clergé de Carthage, composé de plus de cinq cents personnes, non sans leur avoir fait souffrir la faim et toutes sortes de tourments. Les enfants de chœur marnes n'ob- tinrent pas grâce. Cependant un apostat, nommé Theucé- rius, qui avait été lecteur, conseilla d'en rappeler douze, à cause de leurs belles voix. Ces enfants ne voulaient pas quitter les saints et s'attachaient à leurs genoux en pleu- rant. 11 fallut les ramener l'épée à la main. On essaya de les gagner par des caresses , on les tourmenta ensuite à plusieurs reprises: ils demeurèrent inébranlables. La per- sécution étant passée, la ville de Carthage les respectait

(l) Voici la nomenclature la plus complète des évechés d'Afrique ; elle a été relevée par M. Carette :

Province Proconsulaire 132

Numidie 152

Byzacène n5

Mauritanie-Silifîenne 46

Mauritanie-Césarienne et Tingitane. . . 133

11 faut remarquer, dit M. Carette, que les quatre premières provinces occu- paient ensemble deux cent trente-six lieues de côtes, et ies deux dernières quatre cents CepenJant le nombre des évèchés de celles-ci est à peine le quart de celui des autres. Les premières n'offrent pas un seul de ces noms qui expriment l'étal de guerre : dans les deux Mauritanies, au contraire, un en trouve huit, tels que Castelli-SIediuni , Ca^tellum-Ripense, ele , etc. , et ce ne sont pas ceux que uous avons signalés dans l'itinéraire d'Antonin. Tout ce qui se rattache à cette partie de l'Afrique porte l'empreinte de la résistance et de la lutte.

MMNHOL 1

.

1ÉR1E.

"

m I "• d re cruauté qui >engeait Dieu rat aussi le dernier crime d"Hunérie : il mourut lui- même 484 dane maladie de corruption, le corps mangé

- - •- .: . Gon- tauaond, laissa respirer l'Église, rappela saint Eu_

jvrit les temples en 194 et mourut en 490, lais- sant le brime rère 1 ras Ce dernier, moins Tioleot qu'Honérie . fut pins dangerem peut-étr la serti ces, de; disnit-

lin de l'exil . et vint mourir, l'an 505. a AJbi. dan^ S genee, alors

caprices despotiques du roi vandale: il fut déporté en Bardaigne, ainsi que r . qui ernpor-

_ u-tin . Il f-t. doux de penser que les sa:- consolés

dans leurs misères par la r choses

qoi *e passaient non loin d'eux, aa pays des I Cette date <: bre Ja persécution en

Afrique, est célèbre dans l'Église. 1 tôt ait partout abandonnée I '< -m-

:.-.-•.: -'.C--.Ï- ::•■_•. ' .-- <-u*. <■ ..•'.-: ïhéodorie,

:•:'.-.• Oc. •• : f '■-. ■'.',,' .:. : r : d<:; Vân- :*.*--. :. - '- - ■■'. -•■:. . ■.'.-.:.:■ .<■ <.<-.:-<-u'\hu\ tout <'i coup

catholique tressail 1 1 I :. ï ':.'.--'-.•'•.'.-.-.:-'::.-:• v- >•-.•;- ;>■ ..-■• ,'",<•:.* ;---;;'n«: .i ' bataille sur les rives d rbares,

Tenait de reeeToir le baptême a nen :1e monde a

106 LES FRANÇAIS

comme des apôtres. Victor de Vite les connut: ils habi- taient la même maison et chantaient ensemble les louanges de Dieu. Mais Hunéric et ses Vandales étaient moins fé- roces que leur clergé. Les évêques ariens marchaient par- tout l'épée au côté, suivis de la troupe brutale de leurs clercs,- ils pénétraient chez les catholiques à toute heure du jour et de la nuit, les aspergeaient d'eau, puis criaient qu'ils les avaient baptisés. Ils en usaient de même envers ceux qu'ils trouvaient sur les chemins, renouvelant les scènes de folie et d'impiété des circoncellions. Un grand nombre de fidèles, simples et ignorants, se croyant souil - lés par ces violences, ne pouvaient contenir leur douleur : ils allaient devant les tribunaux, se proclamaient catho- liques, passaient par les supplices et recevaient la mort. Dieu , cependant , sévissait contre ces aveugles persécu- teurs. Toute l'Afrique fut frappée d'une effroyable séche- resse qui causa d'abord la famine et ensuite la peste. Bientôt il n'y eut plus de commerce, plus d'industrie, plus de famille; chacun s'en allait il pouvait, cherchant vainement à fuir un air empoisonné qu'ils trouvaient par- tout, et une faim qui les suivait partout. Les montagnes, les collines , les routes , les places des villes étaient jon- chées de cadavres; beaucoup d'endroits, auparavant très- peuplés, demeurèrent entièrement déserts. Les Vandales, habitués à l'abondance, et ceux qu'ils avaient séduits, ressentirent plus particulièrement l'atteinte du fléau. On avait promis aux apostats qu'ils ne manqueraient de rien. Ne trouvant plus de quoi vivre dans les provinces, ils arrivèrent en foule à Carthage , comme pour sommer le roi de tenir sa promesse. Hunéric, les voyant expirer l'un sur l'autre , les fit expulser tout d'un coup , craignant qu'ils ne fissent de la ville un tombeau. Ils allèrent mou-

EN ALGERIE. 107

rir sur les chemins. Cette dernière cruauté qui vengeait Dieu fut aussi le dernier crime d'Huuéric: il mourut lui- même (484) d'une maladie de corruption, le corps mangé des vers et tombant par lambeaux. Son successeur, Gon- tamond , laissa respirer l'Église, rappela saint Eugène en 487, rouvrit les temples en 494 et mourut en 496, lais- sant le trône à son frère Trasimond. Ce dernier, moins violent qu'Hunéric, fut plus dangereux peut-être pour la vertu des fidèles. Il leur promettait des charges, des dignités, de l'argent, ou l'impunité des crimes. Toutefois saint Eugène reprit le chemin de l'exil, et vint mourir, l'an 505, à Albi, dans les Gaules. Saint Fulgence, alors évêque de Ruspe, eut également à souffrir des caprices despotiques du roi vandale ; il fut déporté en Sardaigne , ainsi que plus de deux cents autres évêques , qui empor- tèrent avec eux les reliques de saint Augustin. Il est doux de penser que les saints pontifes furent consolés dans leurs misères par la nouvelle des grandes choses qui se passaient non loin d'eux, au pays des Francs. Cette date de 496, qui vit renaître la persécution en Afrique, est célèbre daus l'Église. La foi orthodoxe se voyait partout abandonnée, trahie, persécutée: l'em- pereur Anastase protégeait les eut) chiens; Théodoric, roi des Ostrogoths, en Italie; Alaric, roi des Visigoths, dans l'Espagne et dans l'Aquitaine; Gondebaud, roi des Burgondes, dans les Gaules; Trasimond, roi des Van- dales, professaient l'arianisme. Cependant tout à coup l'Église catholique tressaillit de joie: le roi d'une nation barbare, encore petite, ayant miraculeusement gagné une bataille sur les rives du Rhin contre d'autres barbares , venait de recevoir le baptême avec l'élite de ses guer- riers : le monde armé et conquérant appartenait à l'héré-

IS H;\\< US

n,m" connut: ils babi-

,'1" "l 'a '" ""i nt ensemble les Louanges

d< Dii u Mai* Mm n es Vandale* étaient moins fé-

na marchaienl par- tout l e la troupe brutale de leur»

ith i iqu< - toute heure

«lu jour 1 1 i itd'< : i. pui cri lient

qu'ilf , envera

ceux qu îIh trou1 - . renouvelant les

rconcel lions l u grand nombre de lideli rants, seci ovant souil lés par a - \ iol( n contenir leur douleur: Ha allaient devan iix, bc proclamaient catho- liques, passaient par - et recevaient la mort. Dieu . cependant ontn ces aveugles persécu- teurs. Ponte l'Afrique frappée d'une effroyable -<■. be- resse qi : causa d'aboi la famine et ensuite la peste. Bientôt il n'\ eut plu e commerce, plus d'industrie, plus de famille; cl liait «m il pouvait, cherchant vainement a fuir un au | oisonné qu'ils trouvaient par- tout, et une faim qui li uivait partout. Les monl les collines, lc> n ces des villes étaient jon- ebées de cadavres l'endroits, auparavant tir-- peuplés, deiueun léserts. Les Vandales, habitués à l'abondauei I ceux qu'ils avaient séduits, ressentirent plus partit èrement l'atteinte du tléau. On avait promis aux apost; ju'ils ne manqueraient de riei Pie trouvant plus de < i vivre dans les provin arrivèrent en foule a comme roi de tenir sa promess lunéric, les voyan sur l'autre, les lit e\ji er tout d'un qu'ils ne lissent de la vi un tombeau,

*****

**

^>

«w»a» ••■

» •• t Mil» n<»m». m

-V » I

i

HH

I \ UXI KIK

i m sur Ici ehfrin* Cette denrii i

Dieu fut aussi le damier crime d H

même is I d'une maladie decorruptioi

l< - fcn «t tombant par lambeau) 3

tamond . laiM i n spii er l'Eglis

|$7, rouvi it les t< pi

mil 1<' trône i son frèn I rasimond < i

riolenl qu'Hunéric, tut plus dan?

I,i rertu des fidèles. Il leur promet! lit d

dignités, de l'argent, ou l'impuu I

saint Eugène repi il le chemin d<

l'an 505, à Min . dans les Gauli

évêque de Ruspe, eut < _• il- m< ni

despotiques du roi \ mdale; il fut «1- poi

ainsi que plus de deui cent? mti

tèrent •,▼©€ eu* lee reli |u<

doui de penser que les maints |M>ntif<

dam leurs misères p ir la nouvelle des _■

qui m' passaient non loin d'eux, au p i

« ctte date de 196, qui N|t " naitrr la

Afrique, e-t célèbre dans I I -I I

vov» 'mit altandiiiuii'i' . traliii . : em-

tase protégeait !••«. «nt> rln<

oproths, imi HaJi^Alari'-.

1 1 1 ; (loi f)i (1rs

rasimon

i coup saillit de joie : ; : , avant miraeuli i s du lUiin contre d'.i

vc. .... .. ,

ijy^Ai

w

■Pille.

«

I

* m

108 LES FKAKÇA1S

sie ou au paganisme , mais le chef qui venait de se con- vertir était Clovis , et la nation qui suivait son exemple était celle des Francs! Au milieu des douleurs, des ruines et des larmes, l'Église enfantait sa fille aînée; saint Rémi versait l'eau sainte sur le front du royaume naissant qui devait donner à la religion du Christ cette forte et magna- nime épée qu'on vit aux mains de Charles Martel, de Charlemagne et de saint Louis, et qui, vengeresse encore lorsqu'elle fut infidèle, n'a cessé jusqu'à nos jours de conquérir ou de punir pour le compte de Dieu.

Hildéric, fils de Trasimond, lui succéda (523) ; il avait été élevé à la cour de Justinien et penchait secrètement pour les catholiques ; mais c'était un Barbare demi- lettré, qui flottait sans courage entre sa conscience et les fausses nécessités d'une politique craintive. 11 servit peu les ca- tholiques et s'attira la haine des Vandales. Gélimer, héri- tier présomptif du trône, illustre aux yeux de sa nation pour avoir remporté quelques avantages sur les Maures, s'empara de la couronne. Justinien vint au secours de son allié; il envoya en Afrique une Hotte bénite par le patriarche de Byzance et commandée par Bélisaire, qui débarqua sur les confins de la Byzacène et de la Tripo- litaine avec une armée peu nombreuse, mais bien com- posée et fière de son général. 11 ne rencontra presque point de résistance. Le jour de la fête de saint Cyprien , 14 septembre 533, Carthage, démantelée, fut prise sans coup férir. Les habitants avaient illuminé toutes les rues pour célébrer leur délivrance, tandis que les Vandales se réfugiaient dans les églises, où, pales de frayeur, ils te- naient les autels embrassés. Gélimer, pour se défendre, n'avait guère su qu'égorger Hildéric Le général romain marcha au palais de l'usurpateur et s'assit sur son trône.

EN ALGÉRIE. 109

Le commerce ne fut point interrompu ; les boutiques res- tèrent ouvertes; les magistrats distribuèrent tranquille- ment aux soldats des billets de logement , et les soldats payèrent les vivres qu'ils voulurent acheter. Deux jours auparavant , Gélimer, comptant sur la victoire que les prêtres ariens lui promettaient, avait fait faire les apprêts d'ungrandfestinparoù il voulait couronner son triomphe. Bélisaire se mit à table avec ses principaux capitaines, et se fit servir ce repas par les officiers du roi vandale. C'était la quatre vingt-quinzième année depuis l'entrée de Genséric à Carthage. Mahomet naissait à la Mecque.

Un concile se réunit bientôt à Carthage , il n'y en avait pas eu depuis cent ans. Deux cent dix-sept évêques s'assemblèrent dans la basilique de Fauste, riche des re- liques de plusieurs martyrs. Ils rendirent à Dieu de so- lennelles actions de grâces, pleurant de joie d'être enfin rendus à leurs peuples , et de voir un grand nombre d'hérétiques embrasser la vraie foi. On examina comment il fallait recevoir les évêques ariens qui rentraient dans le sein de l'Église catholique, s'ils conserveraient leur rang d'honneur, ou s'ils seraient seulement admis à la com- munion laïque. Les Pères ne voulurent rien régler à cet égard sans consulter Rome. Le pape saint Agapit ordonna que les évêques ariens convertis ne demeureraient point dans les dignités du sacerdoce, mais qu'on leur ferait part des revenus de l'Église établis pour la subsistance des clercs. Telle fut la vengeance des confesseurs de Jésus- Christ.

Cependant la conquête des empereurs de Constan- tinople avait été rapide, leur pouvoir fut précaire et de courte durée. Les tribus indigènes se montraient chaque jour moins soumises. Bientôt des révoltes écla-

■Ml

MMi

.»-;

*

A jt

-. •:. Inpn pj t àmmÊ

arrrt» <ui. drvai :v-, .1. .'

fe

»

I Su Bfl .l'.'.i .i- V A »-

- - :ae i : vw>irtt des déserte hal- le» rafaats de Malwaaft. m'tUit riwi d>u\ qae >oa> U émo«atb« mena** (toctr ée Maghreb, mom-

aMautraàséèaaekha-

ik. eam\*a par le désert ajaeafae» part» de client qui 4a b«tu U eaaqoete du Bacfcre» fat aftar» «ko*

<irirm— âr ■<!!»■ «empara de Boateir H > idçi jasqa a

^aàraVriMaàn grée, ma»a^t«4CarThawfcteamportoe d"aw— t par Hassaai le fta*i«aawte. et le reste de la pro- vbkv saànt le sait aV la capitale. L*i

* -"- l * Uecmqwte «'était d'j

-.- - «

les BMaaaaSy ai^ le» EerDcre»eaakaassexcBt 1 1*

110 LES FRANÇAIS EN ALGÉRIE.

tèrent dans le sein de l'armée, et les nomades multi- plièrent toujours leurs entreprises. Un désordre affreux régnait partout ; les mœurs, souillées par l'hérésie, étaient devenues abominables ; l'autorité se voyait méprisée ou haïe; tout préparait l'Afrique à la plus dure et à la plus cruelle conquête qu'elle eût eu encore à subir, et qui de- vait , pour des siècles entiers , la plonger dans une irré- médiable barbarie: les Arabes musulmans se précipi- tèrent sur elle avec cette fougue qui fit tout plier durant un siècle, et qui ne s'arrêta que devant l'épée de Charles Martel, dans les plaines de Poitiers.

■<§ië>

IX

SUITE DU COUP D'OEIL HISTORIQUE.— LES MUSULMANS.

Le vaste pays situé à l'occident des déserts habités par les enfants de Mahomet, n'était connu d'eux que sous la dénomination générique et vague de Maghreb, ou cou- chant. L'an 27 de l'hégire (647), Othman, troisième kha- life, envoya par le désert quelques partis de cavalerie qui s'avancèrent dans ces terres lointaines et en rapportèrent du butin. La conquête du Maghreb fut alors décidée. La Tripolitaine et la Byzaeène furent bientôt soumises. Une seconde invasion s'empara de Bougie et s'avança jusqu'à Tanger. Le littoral resta encore quelque temps au pou- voir de l'empire grec, mais bientôt Carthage fut emportée d'assaut par Hassan le Gassanide , et le reste de la pro- vince suivit le sort de la capitale. L'empire ne posséda plus que la seule ville d'Hippone.

La conquête s'était d'abord dirigée le long du revers mé- ridional de l'Atlas, à travers les tribus agrestes voisines du désert, ennemies des villes et de leurs habitants , alliées naturelles des Arabes, auxquels les rattachaient de nom- breuses affinités de mœurs et d'origine. Non-seulement les nomades, mais les Berbères embrassèrent l'islamisme. Une religion qui semblait imposer la guerre et qui cou-

il 2 LES FRANÇAIS

sacrait la volupté, qui s'étayait de fables monstrueuses et qui résumait dans son immense erreur toutes les er- reurs que l'esprit de secte avait vomies sur le monde, de- vait plaire à ces sauvages populations. La profession en était d'ailleurs facile : il ne s'agissait que de prononcer la formule pour être aussi bon musulman que les doc- teurs. Néanmoins, quoique convertis, les Berbères ne re- noncèrent pas aisément à l'indépendance; mais leur résistance, quelque temps dirigée par une femme, El- Kahinah (laprophétesse), ne put délivrer leur pays de la puissance arabe. El-Kahinah, après quelques triomphes, périt les armes à la main. Les Berbères, au nombre de douze mille, recrutèrent l'armée d'Hassan, déjà vain- queur de Carthage, qui s'empara alors de Constantine. Soixante ans après la première invasion , sous le khalifat d'Abd-el-Melik (708), la conquête et la conversion du Maghreb , depuis Sous jusqu'à Tanger, est complétée par Moussa -ben-Nosaïr ; et déjà les Arabes débordant sur l'Espagne (710) y remportent la victoire de Guada lète et s'y établissent.

11 faudrait compter par millions les hommes que l'is- lamisme fit mourir. Nulle part il n'en a égorgé autant qu'en Afrique. Au bout de cent cinquante ans, les en- fants de Mahomet, divisés en une infinité de sectes, re- connaissaient cinq khalifes, dont deux résidaient et se combattaient sur cette terre sanglante, l'un à Kaïroan, l'autre à Fez. Le génie particulier des Berbères et leur haine de tout pouvoir étranger les poussaient, en outre, constamment à embrasser de nouveaux schismes. A chaque page de leurs annales surgissent, du fond des déserts, des marabouts qui convient ces peuples à l'indé- pendance politique et religieuse. 11 faut renoncer à rap-

EN ALGÉRIE. 113

porter les noms de ces chefs qui se succèdent sans relâche, à raconter les batailles qui se livrent partout et de tous côtés , à compter les empires qui s'élèvent et s'écroulent rapidement dans le sang. Chaque contrée s'agite à son tour. Ce sont des irruptions soudaines et constantes de l'orient sur le couchant, du couchant sur l'orient; des incursions sans cesse renouvelées de l'Espagne sur l'A- frique, et de l'Afrique sur l'Espagne La guerre civile et l'anarchie semblent l'état normal de ces pays désolés.

Les khalifes omniades chassent du Maghreb occidental les khalifes fatimites. Du fond des déserts un Berbère, fils d'un pauvre potier de la tribu Lantounah , Jousef-ben- Tachefin , envahit Fez, s'empare de Tlemcen et de toute la province jusqu'à la ville des Beni-Mezegrenna (Alger); il bâtit la ville de Maroc, qui devintla capitale de son nou- vel empire. Sa puissance ne s'étendit pas seulement sur l' Afrique, il passa en Espagne pour combattre Alphonse IV, déjà maître de la Castille, de la Galice et de Léon. 11 rem- porta sur les chrétiens la mémorable bataille de Zalaka (1087), et s'empara bientôt (1095) des États des rois mu- sulmans qu'il était venu secourir. 11 mourut (1 107) pai- sible possesseur de l'Espagne musulmane et de toute l'Afrique depuis Tanger jusqu'aux déserts de Barca.

Cette brillante puissance des Almoravides (1), dont la gloire et le renom durent encore , et que Jousef-ben-Ta- chefin venait de fonder avec tant d'éclat