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PUBLICATIONS

DE LA

SOCIETE VE L'OT^IE^QT LATIU^

SÉRIE HISTORIQUE

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GESTES T>ES CHITT{plS

XIIIe-XIVe SIÈCLES

LIBRAIRES DELA SOCIÉTÉ

paris : Ernefl Leroux, 28, rue Bonaparte. LEIPZIG: Otto Harafozvitz.

LES

GESTES DES CHIPROIS

Recueil de chroniques françaises

ÉCRITES EN ORIENT

AUX XII h & XIV- SIÈCLES (PHILIPPE DE NAVARRE & GÉRARD DE MONRÉAL)

publié pour la première fois pour la

SOCIÉTÉ VE VOliJE&ÇT LcATlP£

PAR

GASTON RAYNAUD

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GENEVE

Imprimerie Jules-Guillaume Fick

1887

Tiré à 500 exemplaires numérotés, dont 50 fur grand papier, 50 fur papier vélin, 400 fur papier ordinaire.

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SOCIETE T>E L'O^IEC^T LoATlNl

EXTRAIT DES STATUTS

cArt. 19. Les publications de la Société font faites fous la furveillance du Comité de direction, & la garantie du fecrétaire-tréforier & de l'un des commif- laires relponfables.

Vu V édition des Gefr.es des Chiprois par GASTON

Raynaud.

Le commiffaire refponfable,

Comte de MAS LATRIE.

Certifié.

Le fecrétaire-tréforier,

Comte RIANT.

Paris, 1er août 1887.

TABLE

*

Préface.

Pages, ix

LES GESTES DES CHIPROIS.

Chronique de Terre-Sainte (i 131 -1224).

20 Récit de Philippe de Navarre (12 12-1242).

Chronique du Templier de Tyr (i 242-1 309).

Table chronologique.

Gloiïaire.

Index.

Additions & corrections, notes complémentaires.

1

139

335 34-5 353 389

PRÉFACE

65

£ L el'i peu de documents auffi importants pour Phifloire de F Orient latin que les trois textes que nous publions aujourd'hui fous le titre général de «j Geftes des Chiprois. Cette compilation, faite au k commencement du XIVe ftècle, nous donne en effet de nombreux 13 'nouveaux renfeignements fur les événements qui, au cours des XIIe &XIllcfècles,fe font paff'es en Syrie & dans tout le baffin de la Méditerranée ; mais elle vaut furtout en ce qu elle offre, à côte de détails puifes à des fources multiples, deux récits perfonnels & originaux, dont l'un, compofe par le célèbre Philippe de Navarre, &déjà cité au XIIIe & au XlVeflècles, ne nous était connu que de nom, & dont F autre, fuite du précédent, a pour auteur un témoin oculaire de la plupart des faits qu'il raconte. Auffi devons-nous nous féliciter l de la bonne fortune, qui permet à la Société de l'Orient latin de publier un manuferit jufqu à pré- fent inédit.

Ce manuferit a été retrouvé en Piémont par un amateur érudit, M. Carlo Perrin 2, de Ver%uolo, près Saluées, qui put, il y a quelques années, le copier page pour page & ligne pour ligne; c efl cette copie 3, exécutée avec foin, qui a fervi de bafe à notre édition.

i. Voy. le Vile Rapport du fecr'etaire de la Société de POrient latin (28 mai 1883), P- 18-22. 2. M. Perrin devait, dans l'ori- gine, collaborer à la publication, mais il y a renoncé depuis. Voy.

les VIIc, Ville & IXe Rapports du fecr'etaire de la Société de F Orient latin, 1882-1885. 3. Elle appar- tient à M. le comte Riant, à qui M. Perrin en a fait préfent.

PRÉFACE.

Nous avons eu d'ailleurs quelque temps fous les yeux le ma- nufcrit original: ce qui nous permet de le d'écrire. Il e/l écrit fur papier d'orient lujlr'e Is poli. L'écriture groffùre & peu nette e/l du XlVefècle I. Le manufcrit devait contenir primitivement 28 cahiers de 8 feuillets chacun, plus un cahier de 10 feuillets (le à?) & un cahier de 4 feuillets (le 12''J. Malheur eufement le premier cahier (fol. \ à %) a été arraché, C3 le texte ne com- mence qu'au feuillet 9 de l'ancienne pagination. Le feuillet 94 e/l blanc. Le verfo du feuillet 1 44 a aujfi été laiffé en blanc. Dans le 25e cahier, le copi/le, chargé de la pagination, a fauté le numéro 1 98, ce qui fait que le feuillet 199 fuit fans inter- ruption le feuillet 197. On s'efl aperçu plus tard de cette erreur, & pour y obvier dans une certaine ?nefure, on a intercalé à la place voulue un feuillet blanc, auquel on adonné le numéro 198, & que le copifte a utilifé en y inferivant une mention, qu on retrouve à peu près dans les mêmes termes à la fin de la féconde partie du vif. (p. 138^/ %. Ajoutons qu'en reliant autrefois le mf., on a eu le tort de déplacer ce feuillet volant & de le viettre Jans raifon entre les feuillets 223 y 224. Le 30e & dernier cahier e/l très maltraité : le Ier feuillet (232°) manque, ainfi que le dernier (239'); le 238e n'ejl plus repréfentè que par quelques fragments informes.

La première partie du volume, que nous avons défignée par le nom de Chronique de Terre Sainte, commence en 1132 (avec le 9e feuillet), pour finir en 1224 (feuillet 24, fin du 3e cahier). Cette chronique, comme nous le voyons à la p. 20, comviençait à Adam, c'e/l-à-dire à la création du monde j mais tout le com- mencement, jufqu en 1132 était bien abrégé, puifqu il ne co?npre- nait qu'un cahier de % feuillets.

La deuxième partie ou deuxième livre, œuvre de Philippe de Navarre, /'Hiftoire de la guerre des Ibelin contre PVé- deric II, va du feuillet 25 au feuillet 93, & renferme la période de 12 18 à 1242.

1. Une note du copifte (p. 138 avons reproduit à la fin de notre & 334) nous apprend que le mf. a édition (p. 334) la mention du été écrit en Chypre. 2. Nous fol. 198.

PRÉFACE. xj

Le troifùme livre, dont l'auteur eji incertain l, eji de beau- coup plus long que les deux autres parties, 15 compte 18 cahiers (du 13e au 30e', du feuillet 95 au feuillet 23 S); le récit s'étend de 1242 a 130g.

Ces trois parties, bien que dijiincles entre elles, ont cependant un lien commun qu'il eji facile de remarquer. Certains pa/fages, qui renvoient (F une partie à F autre, montrent en effet qu un révi- feur général, autre qu'un copijle, a cherché à réunir en un tout ces trois parties diverfes, tff à leur donner une unité. Une chofe frappe aujfi, c 'eji que la troifùme partie a été évidemment rédi- gée pour faire immédiatement fuite au récit de Philippe de Navarre. Il n'y a en effet aucune interruption dans la chrono- logie des deux narrateurs. Remarquons de plus que Fauteur, qui avait une quinzaine d'années en 1269 (comme nous le ver- rons plus tard), ne devait guère raconter de vifu les événements antérieurs à cette date. Si donc il a pris la peine d' aller puifer à des four ce s étrangères les éléments de la pre?nière période de fon récit, qu'il commence en 1242, immédiatement à la fuite de /'Hiftoire de Philippe de Navarre, c eji qu'il avait l'intention de compofer une chronique faifant corps abfolu avec celle qui précède.

Le même raifonnement nous conduit à penfer que la Chro- nique de Terre Sainte, placée en tête du manuferit, a, elle aujfi, été rédigée par le même auteur, qui, après avoir écrit une longue Juite au récit de Philippe de Navarre, a voulu mettre en tête le commencement commun des chroniques univerf elles. Du rejle nous trouvons cité, I3 uniquement cité, dans la Chronique de Terre Sainte & dans la troifùme partie dite Chronique du Templier de Tyr, le Livre du Conqueft2, qui femble être la principale fource d' information de notre auteur. N'eji-ce pas encore une preuve de la commune origine de ces deux textes? Enfin la langue préfente des deux côtés les mêmes irrégularités & les mêmes italianifmes.

1. On verra plus loin qu'il y a Gérard de Monréal. 2. Voy. de très grandes probabilités pour p. 5, 6, 17 & 152. attribuer cette troifième partie à

MJ PREFACE.

Xnts pouvons donc conclure en dijant que notre compilation ejl l'œuvre d'un auteur, qui, au commencement du XIV'' fèclr, a compofe une Chronique de Terre Sainte, principalement d'après le Livre du Conqueft; il a joint à cette chronique le texte de Philippe de Navarre, auquel il a ne faire fubir que peu de changements (121^-124.2) ; puis il a fait fuivre ces deux dernières parties d'un nouveau récit dont les commencements (de 1242 à 1270 environ) font encore empruntes de préférence au Livre du Conqueft, mais dont toute la fin (1270-13OQ) ejl infpir'ee par des fouveuirs perfonnels. Enfin en 1 343, un copi/le nomme 'Jean le Miège, prijonnier en Chypre, a copie le manuf- crit menu que nous avons décrit plus haut.

Revenons maintenant fur chacun des trois livres qui co?npofent la compilation, & étudions-les f'epar'ement.

I. Chronique de Terre Sainte.

Après avoir dit plus haut que cette chronique & le troijieme livre des Geftes des Chiprois ont un feu l 13 même auteur, il nous rejîe peu de chofe à ajouter. Nous f avons déjà que le com- pilateur ne cache point les emprunts qu'il fait au Livre du Conqueft ou Hiftoire de l'empereur Eracle. Les paffages cites aux pages 5, g 13 17 fe retrouvent en effet dans Guillaume de Tyr & fes continuateurs l & appartiennent à la troifieme clajfè des manuferits de cette compilation'1. Mais /'Eracle n'ejl évidemment pas la feule fource à laquelle il ait put je. Quelles Jont les autres? Cette quejiion nous femble à peu près tnfoluble, car tous les textes, qui pourraient éclairer ce problème, font loin d'être publies encore. Nous devons cependant remarquer que les dates fournies par d'autres textes que /'Eracle font prefque toujours error

Dernièrement les Archives de l'Orient latin 3 publiaient

1. Voy. l'édition de l'Académie 2. Voy. Archives de l'Orient latin, des Inscriptions, t. I, p. 765-6, t. I (1 88 1), p. 350. 3. T. II 958-9 & t. II, p. 270 & fuiv. (1883), 2mc partie, p. +27-461.

PRÉFACE. Xllj

deux textes parallèles, les Annales de Terre Sainte, qui ont de nombreux points de rej/emb lance (jufquen I2\"j) avec les Geftes des Chiprois & en particulier avec notre Chronique de Terre Sainte. L'un des éditeurs de ces textes, M. le prof. R. Rohricht, qui avait pu prendre connaijfance du manuferit des G elles des Chiprois,/*' demande dans la préface qu'il a jointe à la publication, fi les Geftes n'ont pas été uttlifes par le rédacteur des Annales. En admettant, comme nous croyons l'avoir démontre, que notre chronique, première partie des Geftes, a été compofee en même temps que la troi firme, au commencement du XIV' 'fiecle, la réponfe à cette quejlion fera facile, car les deux textes des Annales, bien que l'un fait repréf enté par un mf. du XV( 'fiecle, ne peuvent être confidèr'cs, au point de vue de la langue, comme poflérieurs au XIIIe fiecle. Les Annales auraient donc bien plutôt été mifes à contribution par les Geftes des Chiprois, à moins que, ce qui ejl infiniment probable, les Annales ci? les Geftes n'aient eu de nombreufes fources communes, parmi lef quelles certainement il ne faut pas oublier /'Eracle, non plus que les Annales Terrae Sandlae l.

II. Histoire de la guerre qui fu entre l'empereur Frédéric & Johan d'Ibelin,

par Philippe de Navarre2.

Philippe de Navarre, l'auteur de la deuxième partie des Geftes des Chiprois, a joué durant fa vie un rôle confidérable en Chypre & en Syrie, &a été pendant près d'un demi-fiècle mêlé à tous les événements qui ont fuivi la ?nort du roi Hugues Ier.

i. Archives de l'Orient latin, tron & de la Chronique d'Amadi.

t. II (1883), 2e partie, p. 430, En réalité nous ignorons abfolu-

note 3. _ 2> Nous difons Na- ment à quelle localité correfpond

varre, en empruntant l'ortho- ce nom qui le trouve écrit Ne-

graphe fournie par le mf. fr. vaire dans notre mf. & Notaire

12581 de la Bibl. nat. (fol. 407) dans la plupart des m (T. du Livre

& repréfentée par la forme ita- de forme de plait. lienne Navarra de Florio Buf-

XIV PREFACE.

Soldat & homme politique, Philippe de Navarre fait manier la plume aujji bien que l'epee : tour à tour jurifconfulte, hi/lo- rien, poète, morali/le, il mérite fans contejle le nom d'homme univerfel, que lui décerne Florio Bujlron en tête de fa Chro- nique de Chypre l.

Deux de fes ouvrages font bien connus : le premier, le Livre de forme de plait a été apprécié is publié par le comte Beugnot7-. C ejl un manuel de la l'egiflation féodale ujit'ee en Chypre & dans le royaume de fèrufalem, oit l'auteur laijffe parfois s'égarer quelques détails fur lui-même.

Le deuxième ouvrage, inédit juf qu'ici 15 fgnalè à l'attention des érudits en I 841 3, fera bientôt publié pour la Société des anciens textes français, par M. Marcel de Fréville. C'efl un petit traité de morale, intitulé les Quatre tenz d'aage d'ome, ou Philippe de Navarre, empruntant fes exemples un peu de côté ?if d'autre, donne fon avis motivé fur la manière dont on doit fe conduire à toutes les phafes de la vie, enfa?it, jeune homme, homme fait 13 vieillard. Il ejl permis de juppofer que Philippe de Navarre a compojer ce traité, alors que déjà vieux, il avait renoncé à la vie active, pour fe confacrer à la méditation & à l'étude.

Nous trouvons mentionne te titre & le réfumé du troiflème ouvrage de Philippe de Navarre, à côté de fes autres œuvres, dans le mf.fr. 12581 de la Bibliothèque nationale (fol. 4-OjJ en ces termes : « le premier \_hvre~\ fijl de lui meefmes une partie, car ■■( la ejl dit dont il fu l3 commant ispor quoi il vint deçà la mer, « Is commant il fe contint Ï3 maintint longuemant par la grâce « Nojlre Seignor. Après i a ri?nes & chançons plufors que il meifnes fijl, les unes des granz folies dou fiecle que l'an apele amors. Et affez en i a qu'il fijl d'une grant guerre qu'il vit a fon tens antre l'anpereor Fredri & le feignor de Barut, mon

1. Chronique de Pile de Chypre, compofés pendant le XIIIe Ji'ecL

par Florio Burtron, p. p. René de dans les royaumes de "J'erufaletn

Mas Latrie (extrait des Mélanges & de Chypre, t. I (1841), p. 469-

hijîoriques, t. V), 18S4, P- 8- 57 '• 3- Bibliothèque de fécole

2. AJfifes de J'erufalem ou Recueil des chartes, t. II, p. 23-31 . des ouvrages ./< jurifprudence

PREFACE. XV

« feignor Jehan de Belin le Fie/. Et un moût biau compe i a il de « celé guerre meifmes dès le commancemant jufques a la fin, ou que « il font devij'è li dit 15 li fait Êff // grant confoil des batailles & « des Jieges auriez ordenéemant, car Phelipes fu a toux. Après « i a chancons ls rimes qu'il jift plufors en fa viellefce, de Nojlre « Seignor & de Noftre Dame i3 des fains 15 des faintes... Il eft facile de voir que le biau compe nejî autre chofe que la deuxième partie des Geftes des Chiprois, à laquelle il manque aujourd'hui le commencement, relatif à V arrivée de Philippe de Navarre en Orient, & toute une ferie de chanfons amoureufes & dévotes que le compilateur n a pas cru devoir comprendre dans fon œuvre. Ce qui nous rejle de l'ouvrage de Philippe de Navarre e/i, non pas un poème, corrune l'a fuppofe Beugnot, mais une fimple narration, que l' auteur a parfois entremêlée de vers.

Avant notre publication, /'Hiftoire de la guerre des Ibelin n'était cependant pas abfolument perdue, puifque le chroniqueur chyprois, auquel nous faifions allufion plus haut, Florio Buf- tron, dit l'avoir connue 13 utilifee dans fa Chronique de Chypre: « Ho pot trovato particolarmente i Gefti di Ciprioti2 « in francefe, fcritti da Filippo de Navara, huomo univer- « fale, Sff il quale intervenue in ?nolti fatti, & di guerra, & « di patti di pace 3. » Quelque pr'ecife que femble cette phrafe, il ejl néanmoins bien évident que Florio Bujlron n a pas connu Philippe de Navarre autrement que a" après notre compila- tion. Il ne relate en effet aucun des faits antérieurs à ceux dont parlent les Geftes des Chiprois, & n'a par confcquent pas eu fous les yeux les monoires perfonnels de Philippe de Navarre, perdus aujourd'hui, & que cite tout d'abord le mf. fr. 12581. De plus Florio Bujlron, comme nous le verrons plus tard, reproduit prefque mot à mot certains pafjages, qu'il em- prunte à la troihème partie des G eues, preuve manifejle qu'il s'ejî fervi de la compilation tout entière.

1. Ce texte a déjà été publié Buftron que nous avons emprunté

par le comte Beugnot (Bibl. de le titre général de la compilation.

l'ec. des c/i., t. II, p. 15-16). 3. Edition, p. 8. 2. Ceft à ce partage de Florio

XVJ PRÉFACE.

Le récit des Geftes ejî donc à peu près le même que celui de Florio Bu/lron; nous le réfumerons en peu de lignes.

Venant d'Europe, & appelé en Chypre par des affaires perfon- nelles, Philippe de Navarre arriva dans Vile ju/îe à point pour prendre le parti des Ibelin dans leur querelle contre F empereur Frédéric II. On Jait en effet qu à la mort du roi Hugues Ier, la reine Alix avait remis la tutelle de f on fils Henri à fon frère Jean (T Ibelin, feigneur de Béryte. "Jaloux de cette préférence, les barons de Chypre mirent dans leurs intérêts Frédéric II, alors que preffê par Grégoire IX, il fe décidait enfin en 1228 a partir pour la Terre Sainte. Frédéric débarque en Chypre, enlève le bailliage du royaume à "Jean d' Ibelin, qu'il remplace par cinq bails. De lutte & conflit entre les Ibelin d'une part & Frédéric & les cinq bails de F autre. Choifi une première fois co?nme intermédiaire, Philippe de Navarre n'échappe que par miracle à un guet-apens que lui tendent les cinq bails. Retiré avec quelques troupes raffem- bl'ees à la hâte dans la tour de V Hôpital de Nicofie, il ejl bientôt fecouru par le feigneur de Béryte, qui accourt d'Acre, livre & gagne la bataille de Nicofie. Les bails fe réfugient alors avec le jeune roi, leur pri fon nier, dans le château de Dieudamour, tandis que Philippe de Navarre négocie la reddition du château de Cérines.

Dieudamour ejl affiégé par les Ibelin] le fiège dure longtemps, £ff Philippe de Navarre efi ble/fé dans une efcarmouche, en 122g; [es compagnons, le croyant mort, s'écrient: «Mort « e/l notre chanteur ! tué efl ! »

Bientôt la prife de Dieudamour tff de Kantara détermine une trêve momentanée. Philippe de Navarre dut même à cette occafion, I3 c'e/l un fait que feuls nous relatent les Geftes, aller outremer en amba [fade, pour fe plaindre auprès du pape & des rois de France, d'Angleterre Ï3 d' Ef pagne, des agijfements de l' empereur Frédéric.

La guerre recommence bientôt. En 1230, l'amiral impérial, Richard Filangieri, débarque à Béryte & s'empare facilement du château. Le roi & fon armée, commandée par Jean d' Ibelin, quittent alors Chypre, malgré les avis de Philippe de Navarre, auquel efi laiffe le gouvernement de l'île. L'armée chypriote, força- d'abandonner le fiège de Béryte, fe replie fur Acre. Pendant ce

PREFACE. xvij

temps, Philippe de Navarre échoue, par la mauvaifefoide Richard Filangieri, dans la négociation qu'il tentait en vue de marier la Jœur du roi avec le fils de Boêmond, prince d'Antioche. De retour en Chypre, Philippe trouve prefque toutes les forterejfes tombées au pouvoir des bails. La conquête de Vile ejl à refaire.

Le roi iffjfean d' Ibelin réuniffent une nouvelle armée & repren- nent Famagoufte (l 23 1). Kantara, grâce à l'habileté diplotnatique de Philippe de Navarre, ejl aujfi recouvré. Enfin, après lavitloire de la Gride, l'Ile retourne définitivement aux Ibelin, fauf Cérines, qui tient encore jufqu au com?nence?nent de l'année 1233. Apres la prife de la ville, Philippe de Navarre, qui avait ajjijlé au fiege, ejl chargé de conclure la paix.

Ici s'arrêtent les renfeignements que nous donne fur Philippe de Navarre la chronique de Florio Bujlron. Les Geftes des Chiprois nous permettent de conduire un peu plus loin la vie de notre auteur. G ejl ainfi qu'en 1236 nous le voyons ajjijler à la mort du vieux Jean d' Ibelin l. En 1242, grâce à fa fubtilité de jurijle verfe dans la connaiffance du droit féodal, Philippe de Navarre parvient à décider le feigneur de Bêryte Cff le fei- gneur de Tyr, difpofés tout d'abord en faveur de Simon de Montfort7-, à reconnaître à la reine Alix la régence du royaume de Jêrujalem, jufqu à la venue de Conradin, qui vient d'être majeur 3. En rêcompenfe de fes fervices, Philippe de Navarre, comblé d'honneurs & de riche fes par la reine Alix, ejl fait fei- gneur d'un fief de foudée 4. C ejl encore lui qui un peu plus tard traite la paix avec Richard Filangieri.

A partir de cette époque, les Geftes ne nous apprennent plus rien fur Philippe de Navarre; ils mentionnent feulement fou fils Balian5, dont le nom ejl déjà cité, ?nais non identifié dans les Familles d'Outremer6.

1. Pages 11 7-1 18 de notre édi- Colonies franques de Syrie (1S83),

tion. 2. Voy. une charte du p. 23-24. -5. Pages 131 & 135.

7 juin 1241, dans les Archives de 6. Les Familles if Outremer de

TOrient Latin, t. I(i88i),p. 402- Du Gange, p. p. E.-G.Rey, clans la

403. 3. Pages 127-130. collection des Documents inédits

4. Pages 1 30-131. Voy. Rey, Les (1869), p. 606.

C

xviij PRÉFACE.

En comparant, comme nous F avons fait plus haut.) le texte de Philippe de Navarre au récit de Florio Bujlron, on voit que les Geftes des Chiprois ajoutent peu de chofe à ce que nous Javons de Philippe de Navarre; ils ne font guère que confirmer, pr'c- cifer & compléter partiellement des faits déjà connus. Mais ce que nous ignorions, ou plutôt ce que nous joupconnions à peine, c ejl le talent poétique Ï5 furtout latirique, que nous conjfatons dans les vers ajfe-z nombreux intercalés au ?nilieu de ce récit hif- torique. Les genres qu'aborde le poète font multiples', c ejl d'abord une lettre rimée, adrejfée de Nicojie à Balian d' Ibelin, pièce ajfez longue, en vers de 17. fyllabes, que F auteur fait rimer par groupes de 3, 4, 5, 6, 9, 10 & même 16 vers l. G ejl e/ fuite un ferventois ou chanfon fur la bataille de Nicofie, 01 1229 *>" <? efi encore une aubade infpirée par le fiège de Kantara 3 ; c'e/i enfin & furtout une parodie, pleine d'efprit & de fine/Je, du roman de Renart, ou Philippe, donnant à "Jean d 'Ibelin le fur nom d'Yfen- grin £ff aux cinq bails les noms des divers animaux de la com- pagnie Renart, raille de la façon la plus piquante le bail A n- ceau de Brie, dont la confejjion ejl mije en pendant de celle de Renart 4. Légèreté de Jlyle, ironie mordante, tournure alerte des phrafes, choix précis des mots, rythme f outillant du vers, l'imitation ejl parfaite', & on comprend quel puiffant avocat devait être cet homme « univerfel », qui pouvait Jt bien s'ajjimiler les chofes les plus diverfes &fe montrer à la J'ois férieux dans fes écrits juridiques, & fpirituellement badin, quand il ne s'occu- pait que de littérature légère.

Un peu plus loin, Philippe de Navarre fait une nouvelle allufion, en profe, cette fois 5, au rôle de Renart, fi popu- laire au moyen âge. Ici nous nous trouvons en préfence non plus d'un épifode du Roman de Renart, mais d'une fable èfopienne, dont la for?ne première, malgré quelques légers changements 6, nous a été confervée par La Fontaine, Jous le titre : Le lion, le loup h le renard (VIII, 3/ La verfion que préfente Phi-

1. Pages 55-57. 2. Pages 61- 5. Pages 1 14-1 15. 6. Voy. Ro- 62. 3. Pages 65-67. 4. Pages bert, Fables inédites..., (i 825), t. II, 69-75 ; voy. aufïi p. 64-65. p. 559-560.

PREFACE. XIX

lippe de Navarre a été augmentée de bonne heure de la partie relative au cœur du cerf. On rencontre pour la première fois cette addition, jour ce de notre texte ls des verfions alle?nandes ', dans la compilation de Fr'edegaire z 15 dans la chronique d ' Aimoin 3.

Philippe de Navarre ejl-il toujours original & ne reproduit- il pas quelquefois des récits empruntes à des four ces antérieures? Quand il s agit de po'ejies & de fouvenirs perfonnels, F originalité de Fauteur ne fait pas doute j lorfqu'au contraire il raconte des faits, dont il n'a pas été témoin, il en emprunte certainement les détails à d'autres narrateurs. Du re/le il nous fait /avoir que ce livre « fijl de lui jneejmes une partie 4 », voulant dire par que, n'ayant compofé de lui-même qu'une partie de ce livre, il a pui/é ailleurs les éléments de tout le rejle. C'e/i en effet la feule explication à donner des reffemblances qui exi/ient entre le texte de Philippe de Navarre & d'autres textes, qui, connue les Annales de Terre Sainte 5 , doivent remonter à des originaux communs.

Nous avons vu que le chroniqueur ehyprois du XVIe fiée le, Florio Bu/iron, s'e/i infpiré fouvent du récit de Philippe de Navarre, d'après la compilation des G erres des Chiprois 6. Un autre hijîorien de Chypre un peu antérieur, dont l' ouvrage, écrit de même en italien, ejl connu fous le nom de Chronique d'Amadi, a fait auffi de nombreux emprunts à notre texte, qu'il traduit parfois prefque littéralement. Dans quelle mefure ces emprunts ont-ils été pratiqués par fauteur de la Chronique

i. Voy. Rochholz, dans \a.Zeit- t. cxxxix, col. 647-648. 4. Bihl.

fchriftfûr deutfche Philologie, t. I rut. mf. fr. 125S1, fol. 407.

(1869), p. 181-198. 2. Etudes 5. Archives de l" Orient latin, t. II

critiques fur les fources de Vhif- (1883), 2e partie, p. 438-440.

toire mérovingienne, par G. Mo- 6. Le texte de Philippe de Na-

nod ; 2e partie : la Compilation varre correfpond aux pages 57-

dite de Frédegœire,(iS$5), p. 72- 106 de l'édition de Florio Buf-

73. 3. Aimoini, monachi Flo- tron, donnée par M. R. de Mas

riacenjis, hiftoria Francorum, dans Latrie, la Patrologie latine de Migne,

XX PREFACE.

d'Amadi, qui offre une rédaction à la fois plus & moins com- plète que la notre ? Nous ne l' 'examinons pas ici. Nous lai fions à M. de Mas Latrie, qui prépare une 'édition de cette chronique, le foin d'établir en détail la parente des Geftes & de la Chro- nique d'Amadi l.

III. Chronique du Templier de Tyr.

Cette chronique forme la troijième partie des Geftes des Chiprois, C5 nous avons dit quelle ejl V œuvre perfonnelle du compilateur des deux précédentes. Elle fait immédiatement fuite au texte de Philippe de Navarre & contient le récit des événe- ments de Syrie juf qu'a la prife d' Acre en 1291. Apres cette date, le chroniqueur pa Je en. revue les faits advenus en Chypre, juf- qu en l^O(),fans oublier les rivalités des Génois & des Véni- tiens, non plus que certains détails relatifs à la Chine & à l'extrême Orient.

Nous avons donné à cette relation le nom de Chronique du Templier de Tyr, parce que [on auteur fe rattache évidem- ment d'une façon quelconque à F ordre du Temple, & que d'autre part il a vécu à Tyr les premières années de fa vie. Eu égard a la pofition qu'il a occupée pendant a fez longtemps, il eût été plus rationnel de défigner fon texte fous le nom de Chronique du fecrétaire de Guillaume de Beaujeu : la longueur du titre nous a feule empêché de l'adopter.

La première me/ition que l'auteur faffe de fa propre perfonne, fe rapporte à l'année 1 269 ; il était alors, à Tyr, page de Marguerite, fenmie de "Jean de Montfort, & devait avoir une quinzaine d'années, ce qui lui donnait 55 ans en 1309, date extrême de la fin de fa chronique. Il nous dit lui-même qu'il ne rejla page qu'une feule année7-. Il vivait encore à Tyr, en 1270, quand eut lieu l' affafiinat de Philippe de Montfort, fur lequel il accumule les détails les plus précis & les plus circon/lanciês 3.

1. Comparer les pages 27-138 thèque nationale (copie moderne de notre édition aux pages 54-159 de la Chronique d'Amadi). du mf. italien 387 de la Biblio- z. Page 193. 3. Pages 195-196.

PRÉFACE. xxj

En 1273, nous le retrouvons à Acre, au moment ou Guillaume de Beaujeu ejî nomme grand-?naitre du Temple l. Dès lors jufquen 1291, il ejt établi a Acre : la connaiffance exacle qu'il montre de cette ville en divers endroits 2, fuffrait du rejle à prouver le fejour prolonge qu'il y fit. Cejlvers cette 'époque qu'il fut attache a Guillaume de Beaujeu en qualité de fecr'etaire. Nous le voyons en effet à plufieurs reprifes 3, de 1285 à 1290, tenir la plume, & même traduire en français certains documents arabes. Notre auteur devait donc remplir l'office de cet « efcri- « vain farrafinois », qui, a" après la Règle du Temple 4, appar- tenait à la maifon du grand-maitre. Il n'était certainement pas chevalier, car les faits qu'il raconte ne lui font jamais parvenus que par des on dit S. Du re/îe il nous fait comprendre qu'il était de la « mehn'ee », tout au plus de la haute domejlicitê, de Guil- laume de Beaujeu^] & comme nous le voyons combattre à cote du grand-maitre 7, nous devons en conclure qu il joignait à fa qualité de fecr'etaire, celle de frère écuyer: ce qui fufft à jujîi- fier le nom de Templier que nous lui avons attribue. En tout cas il n'était pas prêtre, car dans une violente fatire, il accufe tous les prêtres de fimonie^, & jette en même temps le blâme fur les Dominicains & les Francifcains.

En 1286, il nous décrit complaifamment les longues réjouif- fances qui eurent lieu a Acre à Foccafion du couronneinent du roi Henri II : tournois, travejlifje?7ients & « autres jeus biaus cff « delitables &plaifans9.» La f cène change après la prife de Tripoli (1288), 13 nous ajjijlons au fiege & 'bientôt au fac de la ville d? Acre par les Mufulmans (1291). Guillau?ne de Beaujeu, chargé de la dêfenfe, meurt blejfc d' une flèche fous les yeux de fon écuyer, qui nous répète f es dernières paroles.

Après la prife d' Acre, notre auteur femble avoir fuivi à Sidon le commandeur & les frères fur-vivants du Temple, qui,

1. Page 201.— 2. Pages 153,180- « celon fe que je peus entendre.»

182, 220, 244-256. 3. Pages 6. Page 250: « toute fa meh-

218, 229, 241-242. 4. Publiée néelefeguyrent. ..&adonsveyme

par Henri de Curzon, pour la nos. s 7. Pages 248-250.

Société de ï ' Hijïoire de France S. Page 270. 9. Page 220. (18S6), p. 75. 5. Page 239:

c*

XX ij

PREFACE.

réfugies dans cette ville, font forces bientôt de s'enfuir en Chypre.

Un nouveau grand-mdltre eft alors nomme, Thibaut Gaudin, auprès duquel le Templier ne trouva fans doute pas autant de bienveillance qu'auprès du précèdent, car il ne fe gène guère pour en parler librement, jufqu'à le traiter de lâche1. Il y a loin de ce reproche aux éloges qu'il a coutume de joindre au nom de fon feigneur défunt.

En Chypre il fe fent un peu d'epayfe en arrivant; & bien que vivant à la cour tff faifant peut-être partie de la maifon du roi ou de la reine'7; il n'a plus la même facilite pour s'informer de tout ce qui fe pajfe. Du rejle le champ de fa chronique s'étend, & s'il r'cufit à être encore un fidèle narrateur des événements acco?nplis dans l'ile, il doit fe contenter des récits des voyageurs & des marchands, quand il s'agit des invafons tartares ou des guerres maritimes de Gênes & de Venife. Malgré la connaiffance toute fpêciale qu'il femble avoir des noms & des affaires des républiques rivales, il n'a plus la même exaclitude dans fa chro- nologie, qui jufque n'était pas fouvent en faute, 1$ il avoue lui- même qu'il embrouille un peu les faits qu'il raconte 3 .

// ejl encore en Chypre en 1303, au moment d'un violent tremblement de terre qui épargne heureufement l'Ile. Il ejl alors témoin très fidèle de la lutte intejiine du roi & de fon frère J?naury de Lufignan. Prudent ou rêfignê, il ne prend parti ni pour l'un ni pour F autre, tout en plaignant le fort de Henri II, humilié $5* bientôt depoffèdê par A?naury. Les affaires des Tem- pliers femblent, dès cette époque, lui être à peu près indifférentes : il ferait plutôt attiré du côté de l' Hôpital. L'évolution ejl d'au- tant plus habile, que bientôt le fameux procès des Templiers fur- vient. L'ancien Templier, qui a fu trouver moyen d'échapper au fort de fes confrères, ejl ajfez dur pour "Jacques de Molay, qu'il qualifie d 'avare 4. Il ne parle pas des accufations qu'on portait contre les Templiers; en faifant allufion à leur jupplice, il dit : « S'ils ont mérité leur fort, ils ont été punis; mais quant « à moi, je les ai toujours connus bons chrétiens & dévots. » // ne

1. Page 257. 2. Pages 259 & 277. 3. Page 2 S 9. 4. Page 329.

PRÉFACE. xxiij

r'ejijh pas au plaifr de faire encore une fois l'éloge de fonfeigneur Guillaume de Beaujeu, dont il vante la largeffe 13 la gêner ojité.

Le manufcrit s'arrête incomplet en 130g, au moment ou Amaury va exiler en Arménie fon frère Henri IL La narration ne devait guère aller plus loin, car Un ejl pas fuppofable quelle fe prolongeât jufqu en 1343, époque à laquelle elle fut copiée par "Jean le Miêge. L' auteur aurait eu à cette date 89 ou go ans. Il ejt plus naturel d'admettre quelle finiffait en 13 13, comme la chronique de Marino Sanudo1, ou peut-être en 1324 (avec la mort du roi Henri II de Chypre), comme le deuxième livre de Florio Bujlron.

Dans J on récit pref que toujours original li ' puijé à des renjei- gnements perfonnels, le Templier n'en iitilije pas moins certaines Jources. Tout d'abord il ejl bien évident qu'il ne pouvait agir autrement pour toute la première partie de fa chronique, de 1242 à 1269, année à laquelle remontent fes premiers fouvenirs. Il cite le Livre du Conqueft ou Eracle 2; & la comparaifon entre fon texte £ff les Annales de Terre Sainte 3 , jufqu en 1247, prouve que les deux rédactions ont ici auf/ï^ des originaux com- muns. Plus tard, quand il eft en Chypre, notre auteur ne peut connaître un grand nombre de faits que par le rapport des voya- geurs, £3 très fouvent fous fa plume revient la mention des mar- chands qu'il a interrogés & dont il enregi/ire les récits S . De ?nê?ne la reffemb lance de fa narration & de celle de Marino Satiudo ejl facile a conjlater en plujieurs endroits, principa- lement dans les paffages relatifs aux mœurs & aux guerres des Tartares. Du Gange nous dit^ que Sanudo a le premier donné le fur nom de prince à Henri, fis de Boémond IV', il ejl à remarquer que le texte du Templier fe fert de la même appel- lation 7.

1. Bongars, GeflaDei per Fran- de I Orient latin, t. II, 2e partie,

cos (161 1), t. II, p. 243. 2. Page p. 440-442. 4. Voy. plus haut,

152. Allufion à un fait qui s'eft p. xij-xiij. 5. Pages 294, 301,

pafle en 1109; voy. Guillaume 315, 331. 6. Familles d'Outre-

deTyr, éd. de l'Acad. des Inicr., ?ner, p. 305. 7. Page 166. t. I, p. 467-469. 3. Arc/ii-ves

XXIV PRÉFACE.

Maigre tout, la Chronique du Templier de Tyr ejl une œuvre ou la perfonnalitè de V auteur je fait j our à chaque ligne. A côte de fouvenirs intimes comme ceux que nous avons rappelés plus haut, on y rencontre Fexpref)io?i de fentiments tout-à-fait individuels. C ejl ainfi que le diable (l'ennemi d'enfer) y joue un grand rôle 1 : placé en antagonifme avec Dieu, il ejl le promo- teur de toutes les « maies euvres » & V inspirateur de toutes les défaites. On peut rapprocher de ces idées un paffage de la Règle du Temple 2.

La langue & le flyle offrent aujji un caraclère tout particu- lier : les phrafes, pénibles & embarra/fées, fe rapprochent par leur conflruclion moins du français que de l'italien, langue alors fort ufttée en Syrie & dans l'île de Chypre. Le vocabulaire ejl parfemé de mots arabes ou turcs 3, furtout de mots italiens 4, dont la plupart J ont des tenues maritimes. Dans les rimes, l'influence étrangère, ou plutôt exotique, fe fait de même fentir : l'unique pièce en quatrains 5, ajfe% banale du rejle pour le fond, préfente des r'mies acceptables feulement dans certains dialecles italiens ou provençaux : changer = ner (noir); fever (favoir) = monter; aver (avoir) = rober. Ces runes qu'un poète français de la même époque n aurait certainement pas employées, ne devaient pas choquer les lecleurs chypriotes de nationalités fi diverjes, Vénitiens, Pifans, Génois, Provençaux, pour lefquels cette chronique a été co?npojée. La mention : « Saches, biau fei- « gnors », que nous relevons à la page 255, nous permet de fup- pofer que l'auteur, comme le fit plus tard Florio Bu/lron, avait Jans doute dédié Jon livre « alli illujlri fignori conti, cavaglieri « 15 nobili ciprii. »

£hiel ejl donc cet auteur? Pouvons-nous F identifier avec un per formage connu? Pouvons-nous feulement lui attribuer un nom? A ces que /lions il ejl difficile de répondre d'une façon abfolument

1. Pages 221,238,275,289,316. pan/Ie(p. 154); lumière (p. 154);

2. Ed. cit., § 67. 3. Voy. •velegier (p. 222),- ranpagour

entre autres izeq (p. 165) ;quhi- (p. 228) ;fu--urefeing}iiau (p. 249);

tar (p. 243) &c. 4. Goume trefeul (p. 274); poge (p. 280) &c.

(p. 28S); pare/calme (p. 154); 5. Pages 263-272.

PREFACE. XXV

affirmative ', cependant de très grandes probabilités concourent à nous prêt "enter un nom, dont nous reparlerons bientôt.

Tout d 'abord nous efp'erions avoir trouvé le nom du Tem- plier de Tyr dans la phrafe fuivante : « iy je Dieu le feit « lainjerot Je con je F ois quy e/lee la 1. » Faut-il lire dans ce pa/fage Lainjerot (— Lancelot), is regarder ce nom co?n?ne celui de l'auteur? Après mur examen, le contraire nous a paru préfé- rable, le feus & la con/lruclion grammaticale de la pbrafe exi- geant la correction que nous avons faite. D'ailleurs les Lance- rot, Lancelot, font nombreux à cette époque, furtout parmi les Génois, & la connaiffance d'un prénom ne nous jnettrait fur au- cune trace férieufe.

Nous renonçons aujji facilement a confondre notre Templier avec fon confrère provençal du même temps, dont Fauriel cite une fatire virulente'2-: ni le Jlyle, ni les idées, ni le mouvement vraiment poétique de cette pièce, qui refpire à la fois F enthou- fafme if? le défejpoir, la bravoure 15 la révolte, ne nous per- mettent de confondre fon auteur avec le compilateur des Geftes des Chiprois, fi projaïque dans [es vers Zfffi prudent aufji dans fes appréciations.

Une troifième hypothèfe eft également inadmijfible. Nous favons que les Geftes des Chiprois ont été copies en Chypre en 1343 par Jean le Miége , prijonnier d' Aimery de Mimars, lieute- nant du châtelain de Cérinesl. D' autre part la Chronique de Alacheras parle d'un « livre-» qui aurait été « écrit par fire « Jean de Mimars 4. » (Jean de Mimars était fénèchal de Chypre 5.J Du rapprochement de ces deux no?ns, Aimery de Mi- mars 6 isf Jean de Mimars, appartenant à la rnhne famille, ne peut-on conclure que notre texte e/l F œuvre de Jean de Mi- mars, copiée en fuite par Jean le Miége ? Non, certes, car

1. Edition, p. 277, note a. langues orientales), 1882, p. 317.

2. Hijloire de la po'ejie provençale, 5. Voy. la table de la Chronique

t. II (1846), p. 1 38-1 39. 3. Pages de Mâcheras. 6. Aimery de

188 & 334. 4. Chronique de Mimars eft connu d'ailleurs ; voy.

Chypre, par Léonce Mâcheras, p. 325 & 332, & Mas Latrie, Hif-

trad. fr. par E. Miller & C. Sathas toire de Chypre, t. II, p. 1 02 Si 1 14.

(dans les Publications de l'Ecole des

XXVJ PRÉFACE.

l'allufton faite par Mâcheras au livre de Jean de Mimars Je rapporte à un fait arrive en Van 13 73, date que n atteignent pas les Geftes, quand même on les ferait finir à la date ou ils ont été recopiés par "Jean le Miége, en 1343, & non plus tôt, com?ne nous le fuppofons. Remarquons d'ailleurs que la Chro- nique de Mâcheras commence (après une courte introduction) en 1309 : elle forme donc la fuite immédiate des Geftes des Chiprois.

Enfin une quatrième opinion, qui ferait de Gérard de Mon- r'eal P 'auteur de la Chronique, a été propofée par M. le comte Riant l ,' elle a beaucoup de chances pour être vraie. Dans la préface qu'il a placée en tête de fon hi /foire, Florio Bu/iron a énumérè en effet les écrivains qui lui ont Jervi pour fa rédacliou. Après avoir cité le nom de Philippe de Navarre"1, il ajoute ces mots : « Dopo di lui, Gerardo Monreal tenue memoria di înolte « cofe accadute infuo tempo 3 Nous con/iatons d" autre part que pour la partie correfpondante à la Chronique du Templier de Tyr (de 1242 à 1309^, Florio Bu/iron reproduit quelque- fois mot à ?not certains pu (figes de cette chronique ', il y a donc quelque vraifemb lance à dire que Gérard de Monréal eft l' 'auteur de la troifième partie des Geftes des Chiprois. Gérard de Monréal ejî bien connu comme jurifconfulte, quoique nous ne pof- fédions plus [es œuvres. D'après Beugnot, il faudrait ad?nettre qu'il a écrit feulement après 13694, mais cette affertion ne repofe que fur des conjeclures, & le texte même de Florio Buf- tron S nous montre que Gérard, en 13 10, fut chargé co?nme ambaffadeur, avec Guillaume de Mirabel, de négocier la déli- vrance du roi de Chypre.

Rien du re/le ne s ' oppoje dans tout ce que nous avons dit pré- céde?nment, à l'identification du Te?nplier avec Gérard de Mon- réal, qui, lui au[Ji, a habité Chypre, ou s'e/i établie fa réputation de juri/le. Les dates concordent de même', 13, d'après l'âge que nous avons attribué au Templier, Gérard de Monréal aurait eu

1. Voy. le VIIc Rapport du tion, p. 8. 4. AJ/ifes de Jèrufa-

fecrétaire Je la Société de l'Orient le»:, t. I, p. xxxvii-xxxvm &

latin (28 mai 1883), p. 15. lxvi-lxvii. 5. Edition, p. 207. 2. Voy. plus haut, p. xj. 3. Edi-

PRÉFACE. XXVÏj

56 ans en 13 10, lors de fon ambaffade, ce qui eji fort admijjible. Enfin le lieu de naiffance de notre auteur, Monréal en Pale/Une, tout près de la Mer Morte, nous donnerait l'explication des mots indigènes & du Jïyle quelque peu torture qu'on remarque dans la Chronique. fufqu'à preuve du contraire, nous regardons donc Gérard de Monréal comme V auteur de la Chronique du Templier de Tyr csf comme le compilateur des Geftes des Chiprois, qui je trouvent ainft rédigés dans leur entier par deux jurifcon/ultes 13 diplomates chypriotes, Philippe de Navarre iff Gérard de Monréal.

De même que Florio Bu/lron l , la Chronique d'Amadi 2 a utilife jouvent de très près le texte de Gérard de Monréal. Mais ici encore, comme nous l'avons déjà dit plus haut (p.xix-xx), il eji ajjez difficile de fixer bien exactement la part de Gérard de Monréal dans la rédaction des autres chroniques de Chypre, qui ne font peut-être que les verfions fucceffives d'une Je rie de Chro- niques royales, tenues au jour le jour, dans le genre de celles de St-Denis.

Le manuferit des Geftes des Chiprois eji fouvent fautif £ff incofnplet', nous n avons cependant jamais introduit dans notre texte que les corrections £ff additions abjolument nêceffaires, ref- peâîant les contradictions Êff les erreurs des auteurs, tant qu elles n'étaient pas iucompréhenfibles. La chronologie, bien fouvent dêfeftueuje dans la première partie, a été reclifiée dans la Table chronologique, que nous avons jointe à notre édition (p. 335- 343^. Nous avons relevé dans un G lo flaire toutes les formes linguijtiques inûreffantes ,' vient en fuite un Index des noms de perfonnes & de lieux, ou figurent un grand nombre de noms inconnus juf qu'ici; enfin dans quelques pages ('/'Additions & Cor- rections, nous avons propofe de nouvelles identifications, comblé certaines lacunes & corrigé aujfi plujieur s fautes typographiques,

1. Edition, pages 106 & lui- lien 3S7, page 159 & fuivantes. vantes. 2. Bibl. nat. Ml", ita-

XXV11J

PRÉFACE.

que nous aurions fans doute évitées, Ji nous avions pu revoir nos épreuves fur le manufcrit original.

En terminant cette publication, qui, nous V efpérons, rendra fervice aux travailleurs, & fera jugée digne des autres volumes de la Société de l'Orient latin, qu il nous f oit permis d'adrefler nos meilleurs remerciements à tous ceux qui nous ont aidé dans notre tâche, & tout particulièrement à notre commifaire refpon- fable, M. le cornte de Mas Latrie, auquel nous devons bien des indications utiles.

Paris, icr janvier 1887.

Gaston Raynaud.

CffUpPQQUE T>E TERRE SAINTE

I I 3 2- I 2 24

LES

GESTES DES CHIPROIS

*

LIVRE I

CHRONIQUE DE TERRE SAINTE 1132-1224

. jor meïïmes devant luy, s'il ne le connufïbit; s'il 1131-1136 ne demandai!: qu'il fuft, <5c lembloit à la gent qu'il le feïft d'orgueil, mais le li venoit par le que les mieges dient qui muet d'une maladie que il conulTent.

2. A. m.c.xxxii. A. Mil c. & xxxiii ans. A. M.C.XXXIIII, nient.

3. A. M. C. xxxv, morut Henry, roy d'Engleterre, & fu fait roy après luy Eftiene, Ion nevou, quy fu moût vaylant <5c prodome, & fift à Ion tens moût de biens.

4. A. M. C. XXXVI, morut Federic, l'empereur, quy del- truit la cité de Milan, & après pafïa pour aler en Jeru-

LES GESTES DES CHIPROIS.

h 36-1 147 falem, & avint que au pafler, qui pafToit par .j. flum moût petit, vers la terre d'Ermenie, & la belle fur quei il che- vauchoit de lus, afoupa, & il chai dedens le flum, & fu neé, & Ion cors fu porté en Antioche, & fu enterré dedens la mère vglile de Saint Piere. En cel an morut en France le roy Lois, & fu fait roy Lois, Ion fis.

y. A. M.C.XXXVII. A. M.C.XXXVIII. A. M.C.XXXIX. A. M.C.XL, nient.

6. A. M.C.XLI, morut le roy d'Engleterre Elliene,

quy fu nevou dou roy Henry, & fu fait fon fis roy après luy, le quel Effréné fu mort en fièvres.

7. A. M.C.XLII, fu pape Selefïin, quy fu .v. mois & .xiij. jors.

8. A. M.C.XLIII, fu pape Lufius, qui fu .xj. mois & .xiij. jors, & en lél an morut l'emperere Henry, qui fu fis de Federic, quy nea o flum.

9. En ce dit an de M.c.xliii de Crift, morut Fouque, le tiers roy de Jerulalem, & fu roy après luy Bauduyn, Ion fis, mais je vos diray la manière coument leftuy roy Fouque morut, quy fu par trop grant melchance : il fe leva .j. bieu matin, & ala chaiïer de hors au plain d'Acre, & .). lièvre ly laily devant, fi que le roy fe mift à courre après le lièvre, & chay le roy Fouque, & fe briza le col, <5c enfi morut.

10. [A.] M.C.xliiii. A. M.C.XLV, fu fait pape Heugenes pizans, de Pile, quy fu .viij. ans & .iiij. mois & .xx. jours, & le fiege lela .ij. jours.

1 1. [A.] M.C.XLVI, fu la fegonde meute des gens d'ou- tremer en Jerulalem, & paiTerent dou royaume de France pluzors contes & barons & d'autres pluzours terres, c'efl: afaver (que) le roy de France & l'empereor Conrat d'Alemaigne, après que les barons & contes furent pafifés en Jerulalem; l'autre ei\ après.

1 2. [A.] M.c.XLVll, l'empereor Conrat d'Alemaigne &

I. CHRONIQUE DE TERRE SAINTE. - 1224. j

le roy de France Lois afegerent Domas, & le combatircnt 1147-1154 avé les Sarazins, dont les Sarazins furent defconfis par .j. cop d'une efpée que l'empereor Conrat fi(l à .ij. mains, que il tailla un Sarazin de Feipale jufques au nonbril tout armé. Mais Doumas ne pryrent il mie, car elle ert moût forte cité de un(e) focé quy l'avirone plain d'aiguë, & de murs & de grant gent, & fi a moût de jardins & de bours & de batailles, & par de hors la cité, que les crel- tiens deftrurent & gaffèrent tout, & le partirent; & bien eiilTent priffe la cité, le ne fuft une layde achailon quy le parle au Livre dou conquefi, mais efcurement le dit.

13. [A.] M.C.XLVIII, morue Guillaume, conte de Nevers, en Jerufalem, quy fu moût laint home & moût predome & amohnier.

14. [A.] M.C.XLIX. A. M.C.L. A. M.C.LI. A. M.C.LII. A. M.C.LIH, fu fait pape Anaflaize, roumain. Seftuy fu pape .j. an & .iiij. mois & .xxij. jours, & iefa le fiege .xv. jors, & morut .j. haut baron à Jerufalem, quy ot non Lufien de Tibaut.

1 y . [A.] M.C.LIIII ans de l'incarnafion de Nortre Seignor Jhefu Crift, fu fait pape André, angles, & fu pape .iiij. ans & .vj. mois & .xx. jours, & fu vacant le f^Qge dou pape .ij. ans & .v. mois & .x. jours.

1 6. [E]n cel an, le roy de Jerufalem a cart quy ot nom] Bauduyn, fi prift Efcalone des Sarazins, quy ert un moût fort chaftiau fur mer & un grant bourc corne une cité; & ert près de* Jerufalem .ij. jornées, porce que l'on n'y peut aler que par terre, dont il y a montées & valées. Et en le meymes an morut Elliene, roy d'Engleterre, quy ot nom aufîi Compère, & fa feme fi élit nom Mehaut,

a. Ce commencement du para- ce mot, & précédant le mot Jaffe graphe 16 a déjà été écrit par barré: a aler par la riue de la mer erreur avant le paragraphe 15. . xij. lieus près.

b. On lit entre les lignes après

LES GESTES DES CHIPROIS.

1154-1168 Temperis, de la quel dame il eiic .j. fis, quy ot à nom Henry, qui fu roy d'Engleterre.

17. [A.] M.C.LV. A. M.C.LVI, nient.

18. [A. | M.C.LVII de Tincarnafion de Crift, morur le fuidit pape André, englès, & en fei an dona le roy Lois de France la fille à feftu jeune roy Henry d'Engleterre.

19. [A.] M.C.LViii. A. m.c.lix. A. m.c.lx, nient.

20. [A.] M.C.LXI de Tincarnaflîon de Crift, fu fait pape Alixandre de Toufcane. Sefhu ordena à fon tens .ij. (con) conleilles, l'un au Cos & l'autre à Rome, il i ot .xlviij. evefques lans les abés & autres perlas. Et feftu rapela à la concorde de fainte iglife Tenperour Federic, mais ne créés mie que le foit Federic le fegont, ains prime. Federic Tenpereor ceftuy avoit efté mau de Tiglize, por ce que il avoit maintenu les (ifmatiques ; & après que il fu rapelé, con vos entendes, il fift pais & acort entre Tenpereor Manuel de Coftantinople & le roy Rogier de Sezille. Ceftuy pape fufdit fu pape .xv. ans & .xj. mois & .xxv. jours.

21. [A.] M.C.LXIII de Tincarnafion de Crift, fu mort Bauduin, le grant roy de Jerufalem, & biffa .j. fis qui ot nom Aumaury.

22. [A.] M.C.LXIIII de Tincarnafion de Crift, fu enco- roné ceft Aumaury à roy de Jerufalem. Ceftuy roi Au- maury ala atout Ion hoft en Egipte, & prift Alifandre & Belbeis des Sarazins.

23. [A.] M.C.LXV, fu nés Phelipe, quy fu puis roy de France.

24. A. m.c.lxvi. A. M.C.lxvii, nient.

2y. A. M.C.LXVIII de Tincarnafion de Crift, le roy Aumaury, roy de Jerufalem quint, le conbaty à Saiahei- din, loudan de Babiloine, & le defconfy malement, & ofift moût des Sarazins, <5c puis ala le dit roy aleger Damiate par Taïe de une eftoire des gallées & gens

I. CHRONIQUE DE TERRE SAINTE.- 1224. 7

d'armes grifons, que l'enperour Manuel de Coftantinople 1168-1174 li manda, mais il ne la prift mie, & s'en party.

26. A. M.C.LXIX de l'incarnation de Crift, les Sarazins prirent Belinas des creftiens, & en Tel an fu fait l'ahaïe de Valmont.

27. A. M.C.LXX de l'incarnafion de Crift, fu un grant croie quy abati moût des cités : Sur, Acre, Triple, Va- lence & Antioche & autres cités de creftiens & des Sara- zins chaierent partie le jor de la telle de laine Piere & faint Pol.

28. A. M.C.LXXI de l'incarnafion de Crift, fu martires faint Thoumas d'Engleterre, quy morut vefque de Vin- ceftre.

29. A. M.C.LXXII de Crift. A. M.C.LXXIII, nient.

30. A. M.C.LXXIIII de fincarnafion de Crift, morut le roy Aumaury, roy de Jerufalem quint, & fu fait roy après luy Bauduyn, qui devint mezel; & de feftu Bauduyn vous diray cornent la maladie de la mezelerie ly aparut.

3 1 . Le roy Aumaury Ion père [le] fift aprendre letres à un chanoine de Sur, quy fu puis chanfelier dou royaume & après fu vefque de Saint Jorge de Rames, qui eft .j. grant evelchié & riche, & mift o l'enfant por compaignie autres enfans de frans homes; & quant les enfans biffèrent euvre & le jeuuent les uns as autres, le grafignéent & le pinféent les mains tant que le fane en ifoit, & les autres anfans à quy l'on grafignoit le plaignoient & plouroient, mais Bauduyn, le fis dou roy, nule fés que il fuft grafigné, il ne failoit nul fenblant, ni ne s'en plaignoit de rien, car il ne le fenteit. Et fi eftoit aucune fois fi grafinié que le lanc nyleit de l'es mains, & meymes quant li maiftre li fengleit les nages de l'efcourgée à la fiée corn as autres anfans, ledit Bauduin ne donoit cure, dont le mayftre s'en aper- celi, & ly demanda li li fait mal, quant les enfans le gra- fignoient, & il refpondy que il ne lentoit rien. Et adonc

LES GESTES DES CHIPROIS.

S

h 77 le maiftre le fift afaver au roy Aumaury, Ion père, qui manda querre & fift venir meges de Domas & fift veïr l'enfant, & y mirent lor curre, mais il ne le porent guarir dou tout, que après que il fu creeli & fu encorouné à(u) roy, la mezelerie fi crut tant que il ne poft chevaucher, & fe faiflet porter en hoft & en bataille dedens une litière à .ij. chevaus.

22. Ceftu roy Bauduyn, après que l'on père fu mort, fu encouroné à(u) roy de Jerulalem, & fu le cart roy qui ot nom Bauduyn, & par degré il fu le fifte roy de Jeru- lalem après Goudefroi de Boillon.

33. Quant vint en l'an de M.C.LXXVii de l'incarnafion de Jhelu Crilt, le dit roy Bauduin, mezel, fe conbaty en champ au lodan de Babiloine, Salahadin, à Mongizart, & par l'aie de Dieu & la fainte Crois qu'il portetent en l'oit, quy [eft] la crois Jhelu Crilt fu mis, (&) defconfirent le dit foudan & tout fen hoft, & furent mors moût des Sara- zins, & guaignerent les creltiens affés.

34. D[e fjeftuy foudan Salahdin vous veu je devizer d'où il vint & cornent il fu feignor de Babiloine, fe que Babiloine fi eftoit fans louldan, car le louldan quy avoit nom Noreldin i\ eftoit mort, & avoit laiffé .ij. fis dont l'aihné devoit élire foudan, quy eftoit encore petit; & le halife, c eft afaver le pape des Sarazins, fi gardoit les .ij. enfans en Babiloine. Ceftuy Salahdin vint de Perfe à grant hoft que le louldan de Perce ly (a) avoit doné, & dient aucuns que cel foudan de Perce fu l'on oncle, & autre dient que le dit Salaheldin fu l'on nory, mais co- rnent que le furt, Salahdin ru chef & feignor de ce grant hoft, que il amena de Perce, qui l'ont bone gent d'armes & plus adurés que fiaus de Babiloine, qui eftoient une lahche gent & poy ulés d'armes. Et quant il fu devant Babiloine, l'on ne le laiffa mie entrer dedens, & il demoura dehors en les tentes fans nul mal faire, & manda à halife

I. CHRONIQUE DE TERRE SAINTE.- 1224. 9

que il eftoit Sarazin, & n'en eftoit venu por nul mal faire, 1177-1179 & le manda priant quy li foufrift à venir devant luy veïr & prendre la beneïlTon; & halife, que nul mal n'i pen- loit, fi li otrea & le fill venir dedens Babiloine en la pre- zence, dedens le chafteau dou Caire. Salaheldin, quant il ala, il mena o luy en tour .ijc. homes, mais il furent à ehlite de tous les meillors que il eiill en tout l'on hoft; & quant il fu dedens le Caire, au palais de l'ahalife, le quel halife ce feoit à l'on fiege, & par devant luy avoit une cortine de fée, que quant il le voloit moflxer ou parler, Ten tiréent la cortine, & il aparifoit, fi que l'on tira adons la cortine, parce que Salaheldin le veïft, & après tant, Salaheldin fin: fenblant dealer vers luy por lui encliner; & quant il fu après de luy, fi mift main à s'efpée, & fery fahalife & l'ofift. Et les autres de fa gent mirent main as efpées, & tuèrent tous feaus de laiens, & prirent le chaftiau , & l'ofl de hors afaillirent la cité de Babiloine & la prirent, & en tel manière fu Salaheldin feignor de Babiloine, lequel (fu) en fon tens fu moût bon Sarazin, car il fu moût large & moût amohnier & pitous de cuer & bontey, & M en fon tens moût de fais, fi com il contient au Livre dou conquejl, que porée bien devizer une grant partye; mais il i avroit trop de riote félon la forme de livre, & pour ce je ne veus plus parler de cefte raifon, & torneray à ma matière.

3f. A. M.C.LXXVIII, fu .j. grant eferois en Jerufalem dou ciel vers terre, à oure de midy, le jour de la fefte de la Sainte Crois, en fetembre, qui ne fu onques oy fi grant, & fu cel an grant perfeeufion de langouftes.

36. A. m.c.lxxix de Tincarnafion de Jhefu Crin1, fe combaty le roy Bauduin, mezel, à Salaheldin, foudan de Babiloine, en .j. leuc quy s'apele Margelion, & fu le roy defeonfit & fa compaignie, s'eft à l'avoir frère Heude de Saint Amant, maiftre dou Temple, & Bauduyn d'Ey-

10 LES GESTES DES CHIPROIS.

1179-1186 belin, & pluiïors chevaliers, & crons que fe lor avint porce que il fe fièrent plus en lor force que en la vertu de la fainte Crois, que il avoient layffé à Tabarie.

37. A. m.c.lxxx, morut le roy de France, & fu fait en fon leuc roy Phelipe, fon fis.

38. A. M.C.LXXXI, le roy Bauduyn, mezel, fi fift en fa vie encoroner à(u) roy de Jeruialem .j. enfant, fori nevou quy avoit à nom Bauduinet, quy n'en eftoit que de .vij. ans d'aage, le quel dit enfant fu fis de marquis Guillaume Longue Efpée & de Sebille, feur dou dit Bauduyn, le roy meziau, la quele Sebille eftoit au jor efpouze d'un haut home de France, qui avoit nom Guy de Lezigniau, <5c avoit le roy Bauduyn, mezeau, doné à la fuer Sebille & au dit fon mary la contée de Jaffe, mais feftu franc home Guy de Lezegniau eftoit fi très orgueil- lous que le roy <3c tous les barons dou royaume fe tenoient mal apaié de iuy, & le haoient moût, & por ce en fa vie fift il encorouner Bauduin fon nevou à(u) roy de Jerufalem; & por ce que l'enfant fuft bien veiï de la gent, meAire Balian d'Eyblin, quy eftoit le plus grant chevalier, de perlone le porta fur fa efpaule le jor de fon corounement. Ceftuy meftire Balian fi avoit à feme la rayne vielle, mère dou roy Bauduyn, mezel.

39. A. M.C.LXXXII, fu fait papeUrban, lonbart, qui fu pape .x. mois & .xxviij. jors.

40. A. m.c.lxxxiii, fu pape Grégoire de Bonivent, qui fu pape .j. mois & .xxvij. jors, & morut en Pize.

41. A. M.C.LXXXI1II, fu pape Climens, quy fu pape .iij. ans, .xj. mes & .viij. jours, & fu nés de Rome.

42. A. M.C.LXXXV, morut Bauduyn, le roy mezel, & morut geune, mais la mezelerie l'ocift, quy fu fi chargé que les chars chaiéent par piefes.

43 . A. M.C.LXXXVI, morut Bauduyn, le petit roy, nevou dou roy Bauduyn, mezel, & morut à Acre, & le portèrent

I. CHRONIQUE DE TERRE SAINTE. - 1224. II

fur efpales d'Acre en Jerufalem, & fuenterés; &Sebille, 1186-1187 la mère, ce fill: encouroner, elle & Ion mary Guy de Lezegniau, & fu contre la volonté de tous les barons dou royaume, lelquels eftéent tous afemblés à la cité de Naples, près de Jerulalem au mains d'une jornée, lef- qués furent à conleil, & ordenerent de faire roy le mary de l'autre leur, qui ot nom Anfroy dou Thoron. Mais lelle nuit le dit Anfroy, après le que il ot otroé à barons d'eftre roy a, il s'en parti fans le leii des barons, & s'en ala en Jerulalem, & remeffc là. Et le matin que les barons le cuiderent trover, fi leiirent cornent il s'en eftoit parti : fi furent moût dejuglés & corolés, & lor couvint en la fin aler en Jerulalem faire homage au roy Guy de Lezigniau contre lo cuer. Et en Tonnage faire fu .j. des barons, quy ot nom Bauduyn dEyblin, leignor de Rames, quy li fill homage, dilTant au roy Guy, que en tel point ly faiiïeit il homage que avant que l'an fuft conply, que le royaume peiïll: eftre tout perdu. Et fu la cort troble, & ce ne fufl: le grant linage que il avoit, le roy li euft mis main de lus, & parmy tout fe, il requift dou roy condut & fiance & partir de la terre, & covint par elgart de court que le roy li douna conduire, dont il recomanda fon fié, & ce party, & ala en Antioche.

44. [A.] M.C.LXXXVII de Pincarnafion de Jheiu Crift, le roy Guy de Lezigniau, le premier jour de junet, & fu .iiij. mes qui fu encoroné, s'alembla Ion holl de gens à cheval & à pié, & ala encontre Salaheldin, loudan de Babiloine, & fe conbati à Salaheldin & Ion hoft en .j. leuc qui a nom Carnahtin ; & fu le roy Guy delconfit à .iiij. jors dou dit mois de junet, & ot perdus moût de creftiens à cheval & à pié, & fu pris le roy Guy & aucuns de fes barons o luy, & fu perdue la laint[e] veraie Crois

a. Le mf. répète ici felle nuit.

? 2 LES GESTES DES CHIPROIS.

"87 Jhelu Crift fu crufefié en fêle, la quele il avéenc porté en l'oft; ni de Tel jor en avant ne fu feii que la dite Crois devint, ni entre Sarazins, ni autre part, li que l'on doit croire que Dieu par l'a fainte vertu la ravy au fiel. Et la raylon & i'achaifon por coy fefte chevauchée fu enfi faite par le roy noviau, je le vos diray.

4) . Il avint en left an meïmes, le premier jor de may prochain, pa[r]ce que le maiftre de l'Olpitau de Saint Johan, frère Rogier de Molins, <Sc ion couvent & le marelchau dou Temple, qui ot nom frère Jaque de Malay, & plufors templiers fe combatirent à Sarazins, & furent les chreftiens defconfis malement devant .j. grant cauzau Robert, près de la cité de Nazerel, à une liue, & furent mors à la bataille le dit maiftre de POfpitau & le dit maref- chau dou Temple & plufors autres frères dou Temple & de l'Olpitau & autres creftiens; & por celle defcon- fiture vengier & por ce que Sarazins [avoient] heii [victoire] fur creftiens, fill le roy fefte bataille, il fu def confit, con vos avés oy; & le jour meymes de la bataille que creftiens furent defconfis, Acre fe rendy au loudan Salaheldin & as Sarazins. Et li vous diray que le dit Salaheldin fift entrant à Acre. Quant il fu à la maiftre porte de la vile, & il entroit une povre creftiene à quy l'on avet tolu fon fis, fe geta as pies dou foudan & s'en plains de fe que home d'armes li ot tolu fon fis, & que ele ne le conuffoit, ni ne favoit de qui plaindre. Le louldan Salaheldin s'arefta avé fon chevau, & entendi tout fa plainte, & puis milt la ganbe au col de la befte, & dift que de il ne partiroit ni en la cité d'Acre n'en enteroit tant que le fis de la povre feme fuft trové; & les amiraus qui li eftoient entor firent tant fercher que Fanfant fu trové & rendu à la mère devant le fouldan. Et entra adons dedens Acre & fe herberga au Temple, & fift condure fauvement tous les creftiens d'Acre as

I. CHRONIQUE DE TERRE SAINTE. - I 224. 1^

autres [cirés] des creftiens il voléent aler, & fifr. 1187-1190 mafoner une haute tour au caton dou Temple, & i mift dedens la cité d'Acre Sarazins abitans; & s'en parti d'Acre, & ala vers Jerulalem, & le car jor dou dit an de fetembre, ly fu rendue Efcalone & s'efcurfi le loulaill moût, &, le fegont jor de huitovre, fu rendue la lainte cité de Jerulalem as Sarazins, & tout le royaume fors Sur, & fu délivré le roy Guy de Lezigniau & les autres barons quy furent pris o luy, lefquels furent entre le roy de France & d'Engleterre, a. M.C.LXXXVIH.

46. A. M.C.LXXXIX, le roy Guy, quy eftoit à Sur o tant le plus des creftiens eftoient alémblés, vint aleger la cité d'Acre à ce que il port aver de gens & l'afega, mais il ne la poil prendre; & le roy Lois, roy de France, & le roy Richart, roy d'Engleterre, s'apaiiïerent de lor guerre.

47. A. M.C.XC, l'enperor Federic venoit au fecors de la lainte terre de Jerulalem, & quant il fu à .j. chafteau d'Ermenie, & fe mift à pacer .j. flum, qui le dit le flum de Salef, fa befte li trabucha delbus, & le dit enperor chay <3c fu neé; & Ion cors fu porté en Antioche & fu enterré, & fu fon fis encorounés par pape Seleftin, le fegont jour que il fu làcré. Se pape fu roumain & fu .xvj. ans & .ix. mois & .xj. jours. Seftuy enperor Federic a qui nea, ne fu mye leluy enperor Federic quy fu iy contre l'ifflite, ains fu ceftu moût iaint home, mais de l'autre vous parleray sa en avant.

48. En ce dit an l'an de M.C.XC de Crift, le roy Phelippe de France & le roy Richart d'Engleterre pafferent en Acre & alegerent Acre; & les .ij. rois ne pafferent mye enfembie, car le roy de France palTa y de poy de tens avant dou roy d'Engleterre, & le roy d'Engleterre en fon

a. Le mf. ajoute un membre de quy fu fy contre lyglife. phrafe qui fe retrouve plus loin :

14 LES GESTES DES CHIPROIS.

1190-1192 venir efpouza la fille dou roy de Cezille, & laiffa le roy d'Engleterre fa mère en Sezille, quy li mena l'a feme à Acre. Et felluy roy Richarc avoit proumis au roy Phelippe de France d'efpouzer fa leur, & li failly; & prill felle fille dou roy de Sezille, & ja foie le que le roy de France l'eut à grief, il ne li en fiit nul fenblant, ains il meymes le roy de France fon cors entra en mer & le moullia, & prill la dame efpouzée en l'es bras & la mill de la barche en terre, & fu dit que à pafer que fefte dame fill par Chipre & la mère dou roy d'Engleterre, & furent .j. jour devant Limefion, une ville de Chipre, que Oirfaquy tenoit*; fi fe mift en fay de prendre la dame, & li ne poil, car il par- tirent felle nuit, & por celle achaiilon le roy Richart d'Engleterre ala en Chipre & la prill. Et en fe dit an comenfa l'ordre des Alemans.

49. A. M.C.XCI, les devant només, le roy de France & d'Engleterre, recovrurent Acre [fur] les Sarazins, & fu à .xxij. jours de jugnet dou dit an, & fu veli le loulail la veoile de Saint Johan covert <3c vert.

^o. A. M.C.XCII de Crill, le marquis de Monferar, quy elloit venu à(s) Sur & avoit efpouzé la feme quy fu de Anfrey dou Thoron, quy elloit en vie en prilon des Sara- zins, le quel mariage le patriarche avoit confenti par la grant bezoigne que la cité de Sur avoit de fecors à fel ore, & avoit à nom la dame Yzabiau, fille dou roy Aumaury de Jerufalem, celluy dit marquis fu féru de HaffitTes, & morut. En fe dit an acheta le roy Guy de Lezegniau, quy elloit roy de Jerufalem, Chipre des Tem- pliers qui l'avéent achetée dou roy Richart. Et le dit an le conte Henry paiTa de sa mer & efpouza celle dame quy avoit elle feme de Anfrey dou Thoron & dou dit marquis, la quele fu fille dou roy Amaury de Jerufalem.

a. Le mf. ajoute-, chipre griffon.

I. CHRONIQUE DE TERRE SAINTE.- 1 224. If

y 1. A. M.C.XCIII, le roy de France fe torna en France 1193-1197 & le roy Richart demora en Acre & fin: la trive à Salah- din, foudan de Sarazins, & recovra Jaffe, Arfuf, Sezaire, Caïfas, & s'en ala outremer & nen oza pacer par France pour la maie volenté qui douta que le roy de France n'eiift à luy pour ce que il elpouza autre que la leur, con vous avés oy. Et por le ce mift à pacer par Alemaigne, dont le duc d'Oftriche, quy eftoit ion enemy, le prift & le tint en la prizon, & le fift racheter de trop grant aver & fu délivré de prizon.

)2. A. M.C.XCIHI, morut le roy Guy de Lezegniau, & Sébile s'efpouze a & fes enfans, fauf une fille; & fu roys après luy Ion frère, quy ot nom Hemerin; & en ce dit ané Livon quy eftoit roy d'Ermenie, priftBaymon, prince d'Antioche, à qui il devoit homage, & le mift en prifon; mais le conte Henry les acorda enlemble & fift maryage; &f ofta Baymont à Livon ion homage, & fu délivré Baymont.

fô. A. M.c.xcv, le conte Henry chaiTa hors d'Acre le[s] Pizans, borgeis & autres, & puis s'acorda as aus, & retornerent à Acre.

5"4. A. M.C.XCVI,. morut Salahdin, foudan des Sarazins de Babiloine, & Aiïarafeldin, fon frère, toly la feignorie as anfans de Salahdin, quy eftoient fes nevous, & ce fift il meïmes foudan. Et en ie dit an, morut le patriarche d'Antioche, qui ot nom Haimerin, & fu fait patriarche Piere d' Angoleme, quy fu vefque de Triple, & fu en France grant chareftié que l'eftiers dou fourment valut .iiij. livres de parifis.

f f. A. M.C.XCVII, manda le pape fecors en Jerufalem par croiflferie, & Sarazins rendirent as creftiens Giblet, &

a. Mf. fefpouza. b. Le mf. c. Le mf. ajoute: fu deliure

ajoute prift. baymont & qui.

LES GESTES DES CHIPROIS.

1197-1203 l'emperere Henry prift Poulie & Sezille, & chay le conte Henry d'une feneftre dou chaftiau d'Acre au focé, & morue Et à Tel an fu prife Jafe des creftiens, que Sara- zins le prirent.

c6. A. M.C.XCVIII, le roy de Chipre, Heimery deLeze- gniau, quy fu frère dou roy Guy, efpouza la rayne Ifabel, quy fu feme de conte Henry; & l'arcevefque de Maience coruna à(u) roy d'Ermenie Lyvon, & de en avant le ce corounerent les feignors dou royaume d'Ermenie. Et en dit an, morut l'empereor Henry en Palerme, & fu le fegont an que il prift Poulie & Sezille, con je vous ay dit avant.

C7. A. M.C.XCIX, fu ocis le roy Richart d'Engleterre, celuy qui fu à prendre Acre aveuc le roy de France, con vous avés oy, par .j. cariau de l'abaleftre quy le fery en une bataille, quy fu entre luy & les homes; & morut. Et fu fait roy après luy fon fis Johan; & en ce dit an, elpouza Loys, roy de France, fis quy ru de Phelippe, Blanche, fille dou roy Anfois de Caftele.

j8. A. M. CCI «, morut Baimont, prince d'Antioche, & après luy fu Ion fis, qui ot nom Baymont, quy eftoit conte de Triple; & en iel an lécha le flum de Egipte, dont il eiit en Babiloine grant chareftié.

yç. A. M.CC.II, fu .j. grant croie quy abati moût de maifons à Acre & à Sur & à Giblet & à Triple & à Arches, & moût d'autres maifons des creftiens* & des Sarazins. Et en iel an, mut le conte de Flandres à aler en Jerulalem.

60. A. M.CC.lii, prift le roy Livon d'Ermenie Antioche julques à la maifon dou Temple, & demora dedens la cité .iij. jours; & en cel an le roy Johan d'Engleterre prift Artu & les barons quy furent entre luy.

a. On lit dans le mf. m.ijc. & j; b. Le mf. porte cités.

de même plus bas m.ij c .ij. &c.

I. CHRONIQUE DE TERRE SAINTE. - I 224. 17

61. A. M.CC.IIII, ocift Morchufle le fis de Pempereour 1204-1209 Quirlaquy; donc le conte Bauduyn de Flandres & le duc

de Veneyfe prirent Coftantinople par force & firent faillir Morchufle d'un pielier aval, & morut; & firent empereour de Coftantinople le dit conte Bauduyn de Flandres, qui avoit laiiîé Ion pèlerinage, & avoir prize Jare, quy eftoit dou roy de Hongrie, & doné à Veneffiens contre la defence dou pape. Et puis vint en Coftatinnople, & fu deftorbé le fervize Dieu, & poy ly dura Coftantinople, & ce dit encores que par deniers que foudan defpendy, fu deftorné le pafage d'aler en Surie, fi com il eft efcrit cle- rement au Livre dou conquijl à quy furent mandés les deniers. Et en ce dit an manda le roy Heimery l'eftoire de Chipre & de Surie en Egipte, & la guafterent & def- trenerent, & firent grant guain. En ce dit an conquift le roy Phelippe de France Normandie.

62. A. M.CC.v de l'incarnafion de Crift, morut le roy Heimery de Jerufalem.

63. A. M.CC.vi, le prince Baimont prift Nefin & Gebelcar dou leignor de Nefin que révélés eftoit contre luy, & ot le prince crevé un eul d'un pilet.

64. A. M.CC.vii, fu coronés l'emperour Othepar pape Inofent, que puis le defpoza, quar il ne garda pas leauté vers l'iglife. Seftu pape fift decretales & farmons, & fu .x. ans pape, & .iiij. mes. Et en ce dit an, le roy Phelippe d'Alemaigne fu mort en bataille.

6f . A. M.CC.viil, defconfift le prince Baymont d'An- tioche les chevaliers & la coumune qu'il avéent faite, & prift le patriarche quy eftoit lor confentant, & le mift en fa prizon il morut, & vindrent les chevaliers à fa mercy.

66. A. M.CC.IX de l'incarnafion de Crift, fu fait Lois, roy de France, chevalier par la main de Hôte, l'emperor. Et cel an alerent contre Aubegos.

c ,

l8 LES GESTES DES CHIPROIS.

1210-1214 67. A. M.CC.X de l'incarnafion de Crift, les barons dou royaume de Jerufalem mandèrent preanc au roy de France qu'il lor mandaft aucun haut home, pour eipouzerlor dame rayne de Jeruialem, quy avoit nom Marie ; dont le roy de France lor manda .j. haut home, quy ot nom melîîre Johan de Braine, quy vint Tel an à Acre, & efpouza la dite raine, & le patriarche Abert les corouna en la cité de Sur.

68. A. M.CC.XI de Tincarnafion de Notre Seignor Jehfu Crift, le roy Hugue de Chipre efpouza la rayne Alis, de la quele vos orés parler cncores en ce livre, & en ce dit an, ala Gautier de Monbeliart en Damiate & fis[t] grant damage à Sarazins, & aporta grant guain; & en Te dit an entra Hôte Fempereor en Poille, & la prilt, & fu elcomenyé por ce.

6g. A. M.CC.xii de Fincarnafion de Notre Seignor Jehfu Crift, ala Gautier de Monbeliart en Romanie & [en] l'on chemin prift Satallye, & fu ofis d'un pylet quy le fery.

70. A. M.CC.XIII de Crift, fu gran bataille de Sara- zins d'Efpagnie as creftiens, & furent les Sarazins defconfis malement; & en ce dit an, Lafcre le conbaty au (oudan dou Coine, qui eft en Turquie, & fu le fouldan dou Coine (& fu) defconfit & mort en champ. Et en ce dit an, les HafTifes tuèrent Baimon, prince d'Antioche & conte de Triple, fi corn il chevauchoit par la ville de Triple.

7 1 . A. M.CC.XIIII de Crifl, le patriarche Abert de Jeru- falem fu offis, fi corn il eftoit en la precefion le dimanche à Saint Crus, mère yglife d'Acre, & le fery .j. frère de Saint Efprit que l'en dift quy li avoit doné .Ve. bezans por faire le maiftre de fel ordre, & puis le defpoza & mift .j. autre, & autre dient que il ne ly avoit doné rien; mais por ce qu'il le defpoza fouletement, (\ le tua, & le maufaitour fu pendu; & fu fait patriarche après luy Fevefque de Sayete.

I. CHRONIQUE DE TERRE SAINTE. - 1224. 10.

72. En ce dit an, le roy Phelippe de France defconfit i«4-i«9 l'empereor Hôte à Pont de Bovines, & Lois Ion fis del- confy le roy Johan dTn^leterre en Peitou a , & après devint

le roy Johan home de figlize de Rome, & dona treu au pape Engleterre.

73. A. M. CC. XV de Crill, Inocent tint confeil jeneral à Rome por le l'ecor de la Terre Sainte de Jerufalem, & furent au confeil .cccc.&.xxij. evefques* & .lxxij. maiftres politans; & adons ordena à foner une campanele devant Corpus domlny. Certu pape veiquy .ix. ans.

74. A. M.CC.xvi, morut le dit pape Ynofent, qui fu tiers Ynofent, & morut à Perouce; & en ce dit an, fu fait pape Henoire le tiers, & fu de Rome, quy fu pape .x. ans & .vj. mois & .xj. jours. Et en ce dit an, morut Fempe- reor Hôte, & Federic, quy le nomoit l'enfant de Poille, fu enco(co)rouné à enperor; & en fel an fu rendue Antioche à Rupin par le trait de Acairye, fenefchau d'An- tioche; & fel an morut le roy Johan d'Engleterre, & fu fait roy dTngleterre Ion fis Henry.

7f. A. M.CC.XVH de l'incarnafion de Chrift, fi vin- drent en la Terre Sainte le roy de Hongrie & le duc d'Oltericheàla grant cru liée des Hongres & des Alemans, lefquels alerent auhorer à Monte Tabor, & fermèrent le Chafteau Pèlerin à templiers; & le roy Johan de Breine & le patriarche firent fermer le chafteau de Sezaire.

76. A. M.cc.xviil, morut le roy Anfous de Cartel en Efpaigne, & le roy Hugue de Chipre morut à Triple, & ala le roy Johan de Brene en Damiate & Tafega.

77. A. M.CC.XIX, prirt le roy Johan de Brene c Damyate & le conbaty cors à cors à .j. farazin quy eftoit à pié & eftoit plus haut à pié que home à chevau de .j. bras,

a. Mf. peiton. b. Mf. Se vef- c. Les mots de brene font ajoutés

ques. d'une écriture de date pojlérieure.

20 LES GESTES DES CHIPROIS.

1219-1443 & le roy Johan li tailla la telle, & fu porté(e) à Acre .j. hos de Ton bras & fu pendu à fainte Crois, à veïr à la gent par merveilles. En dit an, le prince Baymont toly Antioche à Ion nevou Rupin par l'atrait de Guillem Farabel.

78. M.CC.XX, morut Phelippe, roy de France, <5c fu fait Lois, l'on fis, roy. En ce dit an, fu encoroné Federic, enfant de Poille & enperor, par pape Honore.

79. M.CC.XXI de Pincarnafion de Crift, perdirent les creiïiens Damiate, car le roy Johan chevaucha dehors par la terre, & les Sarazins firent aler l'aiguë dou flum entor fa herberge, & quant il le vy enclos, fi rendy Damyate, & s'en vint à Acre, luy & la gent. Et en ce dit an, le baili d'Ermenie prift Rupin, qui fu prince d'Antioche, & le my[t] en prizon, il morut.

80. [A.] M. CC. XXII de Crill:, retorna à Rome le léguât Pelage, & o luy le roy Johan de Jerufalem & le patriarche Raoul & le maiftre de l'Ofpitau, frère Guarin de Montagu, & fu otroé le mariage de la fille dou roy Johan à Federic l'emperor par pape Honoire. Et en ce dit an, Phelippe, fis dou prince d'Antioche, efpouza la fille quy fu de Livon, roy d'Ermenie, dont le baill le prift après & le mift dedens une mayfon plaine de mil, & nea. Et [en] ce dit an, vint une croie à Baphe, quy Pabaty toute.

8 1 . Or vos ay moftré les incarnafions des anées de Adan julques à Pempereor Federic quy le difoit anfant de Poille & dou dit enperor, en julques autres en que nos fomes;[fi] porrés oïr tout par devize des chozes quy font avenues tous les ans de celés quy à conter font.

82. Ce fu en l'an de lyncarnafion de Notre Seignor Jhefu Cnll, M. CC. XXIII : avoit au reaume de Jerufalem une haute damoifele quy avoit nom Yzabiau, laquele elloit fille dou roy Johan de Breine, & quy efhoit dreit heir & dame dou royaume de Jerulalem de par fa mère,

I. CHRONIQUE DE TERRE SAINTE. - I 224. 21

la raine Marie, quy fu fille dou roy Heimery, roy de 1**3 Jerulalem.

83. Cefte haute damoizelle, que je vos dis quy eftoit dreic heir dou royaume de Jerulalem, fi avoir, une leur quy elloit mariée au roy de Chipre, qui avoit nom Hugue de Lezegniau, la quele l'on la nomoit la rayne Alis.

84. En cel tens avoit de sa mer en Surie .j. haut home, quy avoit nom médire Johan d'Eyblin, & eftoit leignor deBaruth, lequel avoit au reaume de Chipre moût gra[n]t rentes de cazaus & d'autres choies. Ceftu leignor de Baruth fi fu vaillant & moût hardy & entreprenant & large & cortois & de bel acuell à toute gent, & por ce il efloit moût amé & moût renomé partout, & par my tout fie, il eftoit lage & conoifiant, & preudome & leau enver Dieu.

8 y. Le leignor fi ayoit .j. frère quy ce nomet Phelippe d'Eyblin, quy avoit aulfi aiïés de rentes & fiés, & qui fu meïmes vaillant & entreprenant. Ses .ij. leignors eftoient oncles de l'avant dite damoiléle rayne de Jerulalem & de l'a luer la raine Aalis de Chipre.

86. Or avint en cel an que Fedric, que l'on dizoit l'en- fant de Poulie, eltoit fait enperour par pape Onoire, le quel enperour regnoit à cel tens à grant poier & à grant renomée; & avint choie que à cel tens eftoit aie le roy Johan de Breine à la court de Rome au pape, qui avoit nom Onoire, dont il porchalla vers le dit pape, qui oclroya le mariage de la dite damoylelle Ylabiau, rayne de Jerulalem, la fille, au dit enperor Federic, fi con je vous ay dit.

87. Dedens ce, le dit enperor avoit mandé melages au roy Johan & à barons dou royaume de Jerulalem pour elpouzer la dite damoiléle, de la quele il en avoit oy parler ; mais les melages de l'empereor pacerent en Surie, & en ceaus jors palTa le roy Johan à court de Rome

22 LES GESTES DES CHIPROIS.

1223 que les uns ne forent novelles des autres, & porchafla le roy Johan la defpenfafion dou pape pour le dit mariage, con vous avés oy.

88. Le maryage fu otroé & parfait d'une part & d'autre, fi que l'empereor fift aparailler & armer .xx. gal- lé[e]s à aler en Surie por amener la dite damoifelle rayne de Jerufalem, & ordena femperor .j. predome & fage, fevelque de Padua, au quel vefque l'emperor dona ion anel, dou quel anel le dit eveique devoit eipouzer la dite damoifele pour l'empereor. Et enly fu la choie afcrmée par faint[e] jglize, & ordena l'empereor cheva- liers des fiens & valès pour aler fur les dictes guallées pour acompaigner la dite dame à l'on revenir, & manda l'emperour biau[s] prezens de biau[s] juaus à la dite dame & à les oncles & as autres fiens parens, & fe partirent les guallies & ariverent en la cité d'Acre. Et avint choze que en fiaus jours le noble baron, feignor de Baruth, fe trova à Acre, quy refut l'evefque de Padua'7 6c les autres cheva- liers de l'empereour moût henoré[e]ment, con fil quy efloient moût cortois feignor, & l'avoit ufé & lavoit bien faire, & les herberga, & fi fi fervir bien & largement, & s'afemblerent tous les barons quy à Acre fe troverent, & relurent les letres dou pape & de l'empereor & dou roy Johan, & les entendirent dilyguament & à grant reverenfe & à grant joie dou dit mariage.

89. Le feignor de Baruth & fon frère quy vint de Chipre, & tous les autres barons & chevaliers de la Surie & de Chipre & les comunes & borgés & autres s'apa- raillerent & tayller[ent] robes, envefiees & autres chofes quy fufl aferable à faire fefle de i\ haut mariage con feflu & de ii haut encoronement, <5c menèrent la dite damoifelle à Sur, & iquy fu elle mariée <5c encorounée par

a. Mf. paete.

I. CHRONIQUE DE TERRE SAINTE. - 1224. 2 3

Farfevefque de Sur, Simon; & dura la fefte .xv. jours en i«3-"*4 behorder & en danl'es & en femonces & de changer enviflures & doner robes & d'autres feftes de pluiïors manières.

90. Quant les feftes furent parfaites en la cité de Sur à moût grant henour, fi corn il couvenoit de faire pour fi haut mariage, corn eft de fi haut perfone de Fempe- reor & de C\ haut[e] rayne, com eft la rayne de Jerulalem, le feignor de Baruth & Ion oncle & Ion frère, mon- feignor Phelippe d'Eybelin, & les autres parens, ly orde- nerent aucunes perfones à mander avec la rayne jufques à Fempereor, & fi ordenerent lequel y ala; Farfevefque de Sur, Simon, & meffire Balian, feignor de Sayete, cou- zin germain de la dite rayne, & autres chevaliers & valès & dames & damoileles [y alerent], & Facompaignierent jufques à Fempereor Federic ; mais le feignor de Baruth, fon oncle, & aucuns des autres barons Facompagnerent jufques en Chipre.

91. Et quant vint à .viij. jours de jugnet, Fan de M.CC.XXIIII, la dite rayne le recully iur les .xx. guallies devant dites, que Fempereor ly avoit mandées-, au recullir la rayne Aallis, fa leur, rayne de Chipre, & les autres dames Facompaignerent en la maryne à lermes plourant, con fêles quy penféent bien que jamais ne la cuidéent veïr, fi com il ne firent; & au partir que la dite dame fift, ele regarda la terre, & dift: a A Dieu vos comans, v douce Surie, que jamais plus ne vous verray! » Et elle profetiza, car enly fu.

92. Les guallies ariverent fain[es] & fauves, & Fem- pereor Federic la refut à moût grant henour & à moût grant fefte, & fift faire grant bahors 6c grans luminayres & moût d'enviiïures & d'autre fefte, & le tint Fempereor moût à payé.

93. Cefte dame vefquy poy de tens en la compaignie

24 LES GESTES DES CHIPROIS.

1224 de l'empereor, dont il avint que la dite dame filla .j. fis, & à l'enfanter fu cy travaillé[e] que elle morut, & l'en- fant vefquy après fa mère, & fu nomé Corrat, quy fu droit heir dou royaume de Jerufalem, & fu en l'a gran- dece a apclé le roy Corrat ; & de cellu roy Corrat & de la fille dou duc de Hofteriche nefîi Corradin, fi con vous orés devizer en fe livre dou roy Corrat & de Coradin.

94. Celle dame quy fu maryée à l'empereor, fi avoit une leur quy ot nom rayne Aalis, fi con je vos ay avant dit, la quelle elloit mariée au roy Hugue de Chipre de Lezingniau, quy fu moût fage & de grant valour, le quel Noftre Seignor l'avoit pris à fa part, & demora la rayne Alis moût jeune dame, la quele avoit .iij. anfans, .j. fis & .ij filles, & avoit nom le fis Henry, lequel fu roy de Chipre, fi con vos orés parler de luy en ce livre.

9 f . Celte dam[e], fi com je vos ay dit, avet .ij. oncles, meAire Johan d'Eyblin [& Phelippe], quy furent frère de fa mère de par mère, Scelloient aulîi oncles de fefte dame, rayne de Jerufalem, quy fu mariée à l'empereor Federic, con vos avés oy.

96. Celle royne Aalis fi avoit les rentes dou reaume de Chipre à fa volenté & à Ion comandement, mais le baillage dou dit royaume f\ fu doné à meflïre Phelippe d'Eyblin, frère dou feignor de Baruth, quy governoit au reaume de Chipre, & le leignor de Baruth entendoit au fait d'Acre & de la Surie, & aloit & venoit fouvent à Acre & à Sur & à Baruth, & faifoit bezoign; & la rayne faizoit des rentes tout à fa volenté : car fefte royne Aalis fi elloit moût large & defpendoit les rentes moût large- ment, & en faifibit dou tout à l'on gré & à fa volenté.

a. Mf. grant dece.

•*ECI3fe-

Il

PHELIPPE DE NEVAIRE

ESTOIRE T>E LA GUERRE

qui fu entre l'empereor Frederie & Johan d'Ibelin

LIVRE II

PHELIPPE DE NEVAIRE

ESTO IRE DE LA GUERRE

QUI FU ENTRE i/EMPEREOR FREDERIC ET JOHAN D'iBELIN

* *

CI comence l'eftoire & le droit conte de la 1218 ï guerre qui fu entre (de) Fempereor Federic à§^|I, & meflîre Johan d'Eybelin, ieignor de Ba- kÊ^ ruth, & par quey Ton peuffe meaus en- tendre [cornent] mut & comenfa & fu celé

guerre, & cornent avint que partie des Chiprois fe tint vers l'empereur & la plus grant partie vers le Ieignor de Baruth, PHELIPPE de Nevaire, quy fu à tous les fais & les conieils, & quy mainte fois a elle amés des bons pour le voir dire, & hais des malvais, vous en dira la vérité aucy corne en touchant les homes & les grans fais.

98. Il avint enfi corne Noftre Seignor le confenty, que le bon roy Hugue de Chipre, quy fu moût vaillant, ala à Tortoufe en pèlerinage, & puis vint à Triple, & ileuc amalady & trepalfa de ceft fiecle en l'an de M.CC. & xvm, à .x. jors de jenvier, & fu entererré à l'ofpital de Saint Johan. La royne Aalis, la feme, demoura moût jeune &

28 LES GESTES DES CHIPROIS.

.ais-1219 avoit .iij. enfans de luy, .j. fys & .ij. filles. Le fys n'avoit que .ij. mois & avoit nom Henry, qui fu après fon père roy de Chipre & fu apelé le roy Henry Gras. La dite reyne Aalis ertoit nièce de monfeignor Johan, feignor de Barut, & de meflîre Phelippe d'Ybelin, fon frère. Tous home[s] liges dou roy firent homage corne de baiil à la dite reyne, & tous les homes liges prièrent & requiftrent à meflîre Phelippe de Ybelin que il fuft baill de Chipre por gouverner la terre & tenir la court, & coumander fus les homes. Le roy Hugue meïfme l'avoit avant prié & comandé à la mort. Monfeignor Phelippe reiïut le bail- lage; f\ ot moût de travail & noife, & la reyne ot les rentes que moût largement les defpendy. Meflîre Phelippe d'Ybelin gouverna moût bien la terre & en pais, & moût i fift de bien & de hennor & de loyauté & de largeffe; & monfeignor de Baruth eftoit tout le plus en Surie, & as tous les befoins metoit grant confeil & grant aye au fait de Chipre.

99. En cel(e) meïfme an, ala Loft de Surie par mer à Damiate, & la priftrent des Sarrazins, & adonc vint de Rome à Acre maiftre Pelage, evefque d'Albane, légat & prince des Romains.

100. En l'an de M.CC. &xix, le prince Bemont d'An- tioche toly Antioche à fon nevou Rupin par l'atrait de Guillaume Farabel.

1 o 1 . Et en cel meïfme an moruth Lyvon, roy d'Er- menie.

102. Et en cel an fu corouné à empereor de Rome Federic, roy de Sezile, en i'iglize de Saint Piere, de pape Honoire le tiers. Ceftuy Federic en fa juventute, avant qu'il fuft empereor, le moUroit' moût bon, 6c puis qu'il fu empereor, comenfa à entendre angoiiïouiement & à

a. Mf. meftroit.

IL PHELIPPE DE NEVAIRE. 29

l'abailTement de faint[e] yglize, & à la deftrucion des 1219-1222 nobles homes. Il effaufoit les l'ers & les vilains. Il effaufoit 6c il defendoit les larecins & les homecides as autres, les quels choies il foui faiioit plus que ly autre à quy il les defendoit ne peiïffent faire. !1 eftoit cruel outre me- fure, fi que il n'avoit en luy nulle pitié. Il fu deileaus <5c ort; 6c ne le pooit Fon fier en luy ne por fairement ne por promeffe qu'il feïft, 6c ja foit ce qu'il eftoit paourous, nequedent à coftreindre la révérence de la foy chato- lique il eiloit très herdy. Il, fans efpareigner à dignité d'orne d'yglize & à fexe 6c as viels & as juenes, tor- menta diverfement, en manières qu'onques mais ne fu oye, & veves & enfans 6c veillars 6c foibles, arcevefques & evefques, gens de religion, les defpoilla de lor vies 6c de tous lor biens. Au fait de luxure, il trefpaffa la boune nature, fi que en luxure ilfurmonta Noiron; fans nombre fifl: d'avoltires 6c de fornications, 6c ovec ce eiloit fodo- mites. Il enprifona fon fis Henry, roi(s) d'Alemaigne, dont il morut en priffon, fi com vous le troverés sa ariere. A la fin l'efcomenia le devant dit pape Honoire, 6c le guerroya moût, f\ com vous oirés dire ci après.

103. En l'an de M.CC.xxi, les Sarazins priftrent Da- miate des crefiiens, 6c en cel an le baill d'Ermenie prift le devant [dit] Rupin à Tarie 6c le miil en priiîbn, il moruth. Et en cel an moruth Coilance, empereris d'Ale- maigne.

1 04. En l'an de M.CC.XXII, le devant dit légat Pelage retorna à Rome, 6c o luy alerent le roy Johan de Jerufa- lem 6c le patriarche Raoul, 6c frère Garin de Montagu, maiftre de l'Olpital; 6c le dit roy Johan parla au pape dou mariage de fa fille à l'empereor par la diipenlation de pape Honoire le tiers.

10 y. Et en cel an, Phelippe, fis de Bemont, prince d'Antioche, elpouza la fille dou roy Livon d'Ermenie, 6c

LES GESTES DES CHIPROIS.

1222-1224 ot tout le royaume, dont le baill le prifl & le mift en priffon, il morut.

106. Et en cel an, fu le grant croie en Chipre, quy abaty Bafe.

107. En Tan de M.CC.XXIII, le patriarche Raoul de Jerufalem retorna de Rome à Acre.

108. Et en cel an, moruth Phelippe, roy de France, & Lois, ion fys, fu corouné à roy de France; & en cel a[n] prift la Rochele.

J09. En l'an de M.CC.XXIIII, vint à Acre fevefque de Padua, & aporta l'anel à Yzabeau, fille dou roy Johan de Jerufalem de par Tempereor Federic, & en cel an moruth le patriarche Raoul de Jerufalem. Après luy fu efleii à patriarche de Jerufalem Gyrolt.

1 10. Si toft corne le juene Henry, fis dou devant dit roy Hugue de Chipre, [fu] un poy grandet, l'es oncles & fes autres homes le courounerent à moût très grant fefte. L'arcevefque Eftorgue de Nicoffie en fift ce qu'à Tiglize en afTeroit à faire. A(u) fon corounement Tem- perere Federic le corrouffa moût de ces .ij. choies, quant il le lot, s'eft afaver dou baiilage & dou corounement, por ce que le roy Henry devoir élire fon home. Il diioit que le baiilage efloit fuens a & que il devoit par les us d'Alemaigne tenir le baiilage de Chipre, tant que le dit roy eùft .xxv. ans d'aage, & aucune fois manda l'empereur à la reyne Alis de Chipre qu'ele li laiffaft tenir le baiilage de grâce, tant com il li plairoit; mais dou corounement fe par coroufTa il trop, & difoit que le roy Henry ne devoit recevoir coroune que de luy, & toutes voies mandoit il moût amiables letres tous jors as .ij. frères de monfeignor de Baruth, & le bail lire Phelippe tout adès les apeloit oncles en fes letres,

a. Le mf. répète Se que le baiilage eftoit fuens.

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. }l

por ce que il eftoient à la reyne Yzaheau de Surie, quy !"4 eftoit fa feme.

111. En celuy tens avoit aucuns juenes homes en Chipre; l'un ot nom meflîre Aymery Barlais, l'autre fire Amauri de Bethfan; cil duy eftoient coufin d'un lignage. Le tiers ot nom (ire Gauvain, le quart fire Guillaume de Rivet; cil duy eftoient d'un lignage. Le quint ot nom fire Hue de Gibeleth ; celuy fu d'autre lignage, & apar- tenoit as enfans de monfeignor de Baruth par lor mère. Ceaus .v. s'acorderent & jurèrent encontre le lignage de Ybelin; & fi avoient efté moût bien d'eaus, & avoient reiïu moût de biens & d'amors d'eaus, efpeciaument de monfeignor de Baruth plus que de nul home, mais folie & orgueil quy fouvent muet de richefce & de repos, & que il y a moût de gens quy ne puent fouffrir Taife, les mena à ce que il firent, & que il oïrent, & toutes voies y ot achaifons; & fi les oirés ci après maintenant.

112. Il avint que monfeignor de Baruth fin1 fes .ij. fils aihnés chevaliers en Chipre ; l'un fu meflîre Balian, quy puis fu conellable de Chipre & feignor de Baruth, l'autre fu meflîre Bauduyn, quy fu cenefchal de Chipre. A celé chevalerie fu la plus grant fefte & la plus longue qui fuft onques desà mer que l'on fâche : moût i ot douné & delpendu & bouhordé & contrefait les aventures de Bretaigne & de la Table ronde, & moût de manières de jeus.

113. Un jour après la chevalerie, juoient à un jeu que l'on apelle barbadaye; fy avint que .j. chevalier toufcan, quy avoit nom Tor & eftoit de la maihnée de meflîre Phelippe le baill, & fery meflîre Heimery Barlais, fi corne l'on fiert à feluy jeu. Le dit fire Heimery le corouflfa & dift que il l'avoit feloneffement féru & trop fort. Atant s'en parti dou jeu; l'endemain il gaita le chevalier entre luy & fa force, & le laidirent malement, Ç\ que cil fu

3 2 LES GESTES DES CHIPROIS.

»«4 mahaignyé & en péril de more. Meffire Phelippe le baill s'en aïra moût, & ly voit corre lus. Tous ceaus de la jure le tindrent à meffire Heymery, mais riens ne montoit contre le pooir de meffire Phelippe le baill. Monfeignor de Barur, & Ion frère, le mift entre .ij. & les tint à force, & manda l'on fys meffire Balian quy condeufift meffire Heimery Barlais il vofyft aler.

1 14. Après ce ne demora gaires que meffire Heimery Barlais le party de Chipre & ala à Triple, & fu tout iver. Monfeignor de Barut paiïa de Chipre à Baruth, & manda querre lire Heimery Barlais au pafeour, & le mena en Chipre devant fon(t) a frère fi foudeinement que il ne fot mot, & dit! à Ion frère que il voloit en toutes manières & en toutes guifes que il pardonaft à fire Heimery, & le il nel faifoit, jamais à luy ne parleroit ni ne le verroit, & que il feroit au tel fin corne fire Heimery. Le baill dolent fift la volenté de l'on frère, & le chevalier mahanié fors palTa quy ne voit faire pais; fire Heimery s'avoit moût d'avenant, f\ fu ariere tout fire & moût ot grant compaignie & grant amour à meffire Ba- lian. En cel an un poi après, avint que la reyne Mis de Chipre le corroulTa àfes oncles & à fes autres homes, & fans lor gré & lor otroy s'en ala à Triple, & efpoufa Bemont, fys dou prince d'Antioche. Tous ceaus de Chipre & fire Heymery Barlais meïfme crièrent à une vois que le prince fuit baill en Chipre & que il eiiit pooir, que ce feroit la mort & la deltrucion de leur petit feignor.

1 1 y. Après ne demora gaires que le devant dit fire Phelippe d'Ybelyn lailTa le baillage maugré tous ceaus dou pais ; & la reyne Alis, quy eltoit à Triple, manda que meffire Heimery Barlais fuit baill tant qu'elle peiift venir en Chipre. Meffire Heimery l'otroya maintenant

a. Mot ajouté po/îérïeu) ement.

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 33

fans ce que il eiift otroy de nul home de Chipre, ains le 1224-1225 tindrent à grant defpit, & s'alemblerent à la court, & dift mefîîre Phelippe d'Ybelin que il tenoit à grant orgueil & à grant luperbe ce que fîre Heimeri s'eftoit offert & avoit otroié d'eftre cheveteyne fur luy & fur les autres bounes gens de Chipre, & que il n'eftoit mie home que il deiift ce faire, & que c'eftoit bien encontre ce que il meïfme avoit dit, quant la reyne Alis efpouza le prince. Sire Anceau de Bries le leva & dift que de tant corne médire Heymery Barlais en avoit fait & dit, avoit il fait que defloyal, & fe il fuft en my la place, plus l'en direit & le provereit. Celuy meffire Anceau de Bries fu fis d'un coufin germain de monfeignor de Baruth & de fon frère; fi eftoit juenes hom & fort & durs, membrus & oiïus, vigourous & pénibles, & entreprenans, & faifeour, amy & enemy, cortois, & large de quanque il pooit tenir, blans & blondes, & vayrs & camus à une chiere grefaignie, femblant au leupart. Les .ij. frères Tavoient moût cher(s) & il le defcernoit bien, & fâchés que de cefte guerre fu il le plus prifié à dreit après les .ij. frères & leur enfans, & le bon jeune feignor de Cezaire qui eftoit lor nevou. Si corne lire Heimery Barlais ot ce retraire ce que l'on avoit dit de luy en mal, il s'en party de Chipre & ala à Triple, & enprift que atendroit la venue de l'empereor que moût eftoit criée de jour en jour; & fon entendement eftoit que par l'aye de l'em- pereor, il porroit foufmetre le lignage de ceaus d'Ybelin.

116. En l'an de M.CC.XXV, Yfabeau, la fille dou roy Johan de Jerufalem, fu coroné[e] à Sur,& puis paiïa outre- mer pour eftre mariée à l'empereor Federic, & alerent ovec elle l'arcevefque Symon de Sur, 6c Balian, feignor de Saete.

117. Il avint [que] grant tens aveit que mefîîre Gau- vayn ot contens à .j. chevalier quy avoit nom mefîîre

c s

34 LES GESTES DES CHIPROIS.

1225-1227 Guillaume de la Tour. Le dit Guillaume fut nafTré de nuit entre iuy & .j. fuen coufin, & diloit l'on que ce avoit fait fire Gauvain & lbn lignage. Le chevalier gary de les plaies & vint à la court devant le baill, & apela lire Gauvain de traïfon, & il fe defendy, & furent ior gages dounés, & receiis, & la bataille fu férue, & pais en fu faite au champ. La pais fu grevoufe <5c vilaine à fire Gau- vain, & li fembla que il ne lofa avoir apelé, fe il n'eiifl le maintenent de ceaus de Ybelin, & fans tout ce n'eftoit il mie fi cler d'eaus corne il avoit efté devant, & en aucune achaifon i avoit [efté| tout avant; por la grant leauté que il favoit en eaus, ofa il bien entrer en champ & fe y combatre. Au partir dou champ dift que il n'avoit mie feu les covenances de la pais tant com il fu au champ, & que il fu au champ, & que il ne tendroit ja ce que fon lignage avoit covenancié. Tantoft s'en ala au Temple, & de à Acre, & d'Acre outremer à l'empereor, & fervy l'empereor .j. tens; & favoit moût d'oizeaus, & fi fu moût honoré à celé court. L'empereor eftoit fur fon venir, car l'iglyze le deftreignoit de tenir le covenant de pafcer en Surie, que lor avoit fait. Il vint au port; les galées furent arivées, & le paffage tout aprefté; l'empe- reor refpita fa venue jufque à l'autre paffage, fi com li plot, & manda partie de fes gens desà mer & de les galées.

118. En l'an de M. ce. & xvi, vint d'outremer le conte Thomas de par l'empereor Federic, & fu fait baill d'Acre.

119. Et en cel an fu comencié à fermer le chafteau de Monfort par les frères des Alemans, lequel chafteau eft [en | Surie au royaume de Jerul'alem. Et en cel an morut le roy Lois de France. Après luy fu corouné à roy Loys fon [fils, qui] laintement & en boune pais tint fon royaume toute fa vie.

1 20. En l'an de M.CC. & xxvil, morut le devant dit

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 2, )

pape Honoire le tiers, qui avoit tenu le fîege de Rome 1227 .x. ans & .vj. mois 6c .xxiij. jors.

121. Après luy tu pape Grégoire le novime, nés de Champaignie 6c de la cité de Anaigne, & fu efleli à Septen Soliver à l'huyteïme jor dou moys de mars, après la telle de laint Grégoire. Il canonila faint Francés & laint Antoine des frères menors 6c lainte Yzabel d'Ale- maigne, qui fil feme de landegrave. Il abreja diverfes copilations de décrétâtes <5c ajoutta tes etlabliiïemens par les queles plulors choies quy efloient doutoufes es pre- miers decretales lont elclarfies. Il efcomenia Tempereor Federic par .ij. fois, & Tempereor le guerroya moût longuement. Il tint le liège de Rome .xiiij. ans 6c .vj. mois & .iij. jors. En celuy me'iïme an vindrent de Rome en Acre le patriarche Gerolt de Jerufalem & légat gê- nerai, 6c le duc de Lanceborc, & l'evefque de Voinceftre, 6c l'evelque de Exettre; 6c fire Gauvain quy avoit lervy l'empereor .j. tens, fi com il eft dit devant, revint lors desà mer en Chipre.

122. En celé chaude novelle que l'on crioit que l'em- pereor venoit maintenant, ains que Ton ieiift que il avoit refpité fon paffage, fire Heimery Barlais, quy eftoit à Triple, le porpenla que il venroit en Chipre à la court, & ta leauté [fejreit de ce que fire Anceau de Bries avoit dit de luy, & penla que dedens les .xl. jors que il avroit de retpit au fait des batailles après le[s] cages douné(e)s, feroit venoit Fempereor, 6c fon fait prendroit bien. Le dit fire Heimery s'en vint tant tofl en Chipre & fu en la court 6c defmenty fire Anceau de ce qu'il avoit dit de luy, 6c s'en ofFri à défendre 6c tendy fon cage. Le roy reffut les gages; le jour de la bataille fu douné, 6c ordené par etgart de court à eaus .ij.; celé quaraintaine, le[s] galées de l'empereor vindrent i\ com vous [avés] oï. Et lot l'on que il ne devoit mie venir lors, le patriarche

^6 LES GESTES DES CHIPROIS.

12*7 Gerolt de Jerufalem, & moût d'autres gens fe travaillè- rent de faire pais de celé bataille, mais ne pot eftre faite, car (ire Anceau ne volt otroyer en nulle guife; la ba- taille fu férue. Sire Heimery ot le piour, car il avint à la première joufte que (ire Anceau brifa fa lance, & lire Heimery, quy moût eftoit vefiés, efpareigna la foue quy avoit .j. des meillors fers dou monde, & la prilt par my le mileuc & fery en dardant .iij. cos en la vi- fiere dou heaume de fire Anceau & tous jors feroit la vifiere, & le poygnoit en la chiere. Au tiers cop fire An- ceau lanfa la main à toute l'efpée que il tenoit dont il avoit féru grans cos defîus le heaume de fire Heymeri, & prifl la lance dever le fer à tout ce que il le pot a, & il avoit moût forte main : fi aracha la lance par force del poyn de (ire Heymeri, & fire Anceau fu fort, & tira (i durement que (ire Heimery perdy la lance que il avoit pris dou travers. Sire Anceau tira tant qu'il l'abaty, & il fu pefantement armés; Il fery grant cop à terre & fu moût blecié; toutevoies fe leva, (i corne il pot, 6c foy vers la lice tout droit à l'encontre dou leu eftoit mon- feignor de Baruth par de hors la lice. Il avoit moût bien afaitié (on cheval f\ qu'il corroit après par tout, & il meïfme coroit après luy; il traïft l'efpée & fe mift entre la lyce & le cheval. Sire Anceau redreiïa moût haflive- ment ("on heaume, & prift fa lance en dardant fi corne fire Heimery lanfoit, & travailloit luy meïfme, & dou monter eftoit neent, car il eftoit pefantement armés, & petit chevalier, & le cheval eftoit grant & haut & fier. Adonc fembla à monfeignor de Barut&à tous ceaus quy eftoient que (ire Heymeri ne pooit durer, & fire Anfeau

le haitoit moût, & s'on ne ly eùft defioé, il fuft

defcendy à pié, car il le cuidoit legierement ocirre. Mon

a. Mf. lefpee.

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 37

feignor de Baruth entra au champ entre luy & le feignor 1227-1229 de Cefaire, quy eftoit coneftable de Chipre, <5c ne voftrenr. plus foufrir; fi firent tenir as chevaliers lire Anceau à force par le frein & firent tenir le cheval de lire Heymery quy l'avoit ja fi lafïïé quy ne pooit plus. Il parlèrent de pais. A celuy jour meflire Phelippe de Ybelin, qui eftoit frère de mon feignor de Baruth, giioit malade dou mau de la mort; ion frère, le feignor de Baruth, li fift lavoir l'ellat des .ij. champions, & il, quy ja fentoit la mort, voffc en toutes guiies que pais fuft ; & tant manda pryant & con- jurant à fire Anceau ovec la force que mon feignor de Baruth ly fift, que la pais fu faite; & fachiés que la pais fu vileine à fire Heimery, car il y ot raenfon moitié & autres covenances griés & fors ; mais toutes voies li en fauva fa vie. Sire Heymeri s'en party dou champ entre luy & fire Gauvain & les autres des .v., s'eft afaver fire Amaury de Bethlan, & fire Guillaume de Rivet, & fire Hue de Gibelet; i\ mandèrent moût plaignant à l'empe- reor dou lignage de Ybelin, diiant moût de maus & de menfonges fur eaus.

123. En celuy meïfme an de M.CC. & XXVII, mefTrre Phelippe d'Ybelin, le bon preudome, quy eftoit frère de monleignor de Baruth, morut en Chipre de celé maladie qu'il avoit. Moût en fyft l'on grant duel & moût fu grant damage à tous l'es amis & à tout le pais moût pleint, & moût le dut bien eftre.

1 24. En cel an morut frère Garin de Montagu, maiftre de l'ofpital de Saint Johan.

12^. Et en cel an furent fermés le chafteau de Cezaire & celuy de Saete, & adonc morut Coreidin, foldan de Damas.

1 26. En l'an de M.CC. & XXIX, l'emperere Federic paiïa la mer pour venir en Surie, par le coumandement dou pape Greguoyre, 6c ariva premièrement en l'ifle de

38 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 Chipre en la cité de Lymeiïbn, & mena o luy .lxx. entre gualées & tarydes & autre navie ; mais grant partie de lbn oft & de la mahnce, & l'on marefchau, & les che- vaus eftoient devant arivé à Acre. Melîïre Heymeri & melîîre Gauvain & grant partie de lor amis & de lor fuite entrèrent o vaiïeaus armés, & alerent contre l'em- pereor jufques à parties de maryne, & ti toft com il le virent, il acuferent mon léignor de Baruth, quy ne l'avet defervy vers eaus, porchaferent le pis qu'il porent à luy & à les heirs & à tout lbn lignage, & firent entendant à l'empereor, lélonc ce que l'on retraïft, il prenoit Chipre, que de Chipre poroit fornir Surie de quanque bezoin feroit en l'on hoftel, & outre tout ce en poroit avoir & tenir mil chevaliers. L'emperere lor filt grant félîe & grant proumeiTe, & dift que il les creroit moût, & il en furent moût liés, & ariverent o luy en Chipre; toute voies l'empereres manda moût cortoiles letres à mon leignor de Baruth qui eftoit à Nicolîïe, preant & requérant corne à l'on cher oncle que il venill à luy parler & ly amenai! le jeune roy & l'es .iij. anfans & tout l'es amis, & ly manda .j. autre mot, quy lu prophétie par la grâce de Noftre Seignor, car il ly manda que il & lés amis & lés anfans l'eroient riches, & honorés de fa venue, & fi furent il, la Deu mercy; mais ce ne fu mie par lbn gré. Le mel- fage de l'empereor fu moût honoré à Nicolîie, & moût en fift l'on grant fefte de fa venue. Mon léignor de Ba- ruth afifembla lés amis & lor requift confeil por le jeune roy Henry & por luy meïïme. Tous à une vois crièrent que il ne fes enfans ne fe meïlTent au poier de l'empe- reor, ne menaflTent le roy lor léignor 5 car les maies euvres de l'empereor eftoient trop aparant, & mainte fois avoit dit bêles paroles & mandées que les fais eftoient oribles & pezans; par coy il ly loyent que il foingnaft en aucune manière, difant que il & tous fes amis & tout

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 39

le poier de Chipre s'apareilloyent haftivement & le 1229 fiveroient en Surie au iervife Deu, & le ferviroient en Surie corne feignor, & tout enfy l'avoit empris dou faire monfeignor Phelippe, noftre frère, quant il viveit, celuy bon confeil, car en Surie eftoit le Temple & l'Ofpitau, & autres bones gens quy voficent & bien & pais, & Tempereor ne peiïft mie fi faire Ion gré dou tout. Mon- feignor de Barut refpondy à ceft confeill, & dift que loyalment & amiablement confeilloyent, mais il voloit meaus eftre pris ou mort, & foufrir ce que Deu en avoit porveii, que conientir que l'on peiiiT: dire que par luy ne par fon lignage, ne par les gens desà mer fuft remés ne deftornés le fervize Deu, ne le conqueft dou reyaume de Jerufalem & de Chipre; car il ne voloit pas mesfaire à Noftre Seignor, ne que l'on peiift dire par le fiecle : n L'empereor de Rome ala outremer à grant esfors, & eiift tout conquis, mais le lire de Baruth & les autres def- loyaus d'outremer aiment plus les Sarrafins que les cref- tiens, & por ce le révélèrent à l'empereor, & ne voftrent que la Terre Sainte fuft recovrée. »

1 27. Pour ces choies devant dites, s'en ala le feignor de Baruth à l'empereor & fes enfans & tous les amis, & tout le pooir de Chipre, des chevaliers & des fergens, & menèrent le petit feignor le roy Henry à l'empereor, & fe miftrent del tout à fa manaie; & il les relut à moût grant fefle & à moût grant femblant de joie, & fembloit que lor enemy fuffent deljuglé. L'empereor lor requift tantoft un don, & ce fu qu'il oftalfent la noire robe que il avoyent encore vellue pour la mort de lire Phe- lippe d'Ybelin, lor frère, & dift que plus grant bien lor devoit eftre la joie de fa venue que le duel de lor amy, lor frère, qui eftoit trefpaiïe, ja fu ce que il eftoit moût preudome & vaillant. Il otroyerent moût volentiers fon comandement, & le mercierent moût volentiers & offri-

40 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 rent entérinement lor cors & lor cuers & lor avoirs à fon comandement, & l'empereor les en mercya moût liement, & dift que il les guerredoneroit largement & richement. Maintenant manda robes d'elcarlate à ceaus qui veftoient noir, & autres juaus, & lor pria de bouche que il manjaiïent tous lendemain o luy. 11 fiftrent lor robes hartivement, & lendemain matin vindrent tous veftus d'elcarlate devant l'empereor; & en celé meïfme nuit devant il firt ovrir celéement une porte au mur d'une chambre qui feroit en .j. jardin; ce fu en .j. beau maner il eftoit herbergié que monfeignor Phelippe avoit fait à Lymeffon. Par celé fauce pofternne fift [entrer] l'empereour de nuit privéement .iij. mil homes armés ou plus, entre fergens & arbaleftriers, & gent de marine, tant que près toute la garnifon de la navie y fu laens, & furent mis par les eftables, & par les chambres, les portes clofes fur eaus, tant que il fu hore de manger; les tables furent miles, & l'aiguë dounée. L'empereor lift afeïr delés luy le feignor de Baruth & le vieill feignor de Cezaire, qui eftoit le coneftable de Chipre; à une autre longue table fift aiïeïr le roy de Chipre au premier chef & le roy de Salonique (à), & puis le marquis Lance & autres barons d'Alemaigne & dou règne, & comanda que tous les chevaliers chiprois fucent en tele manière arts que monfeignor de Barut & les autres que il pétillent luy veïr & oïr, quant il parlereit, & devifla que les .ij. fis dou feignor de Baruth fervicent devant luy, l'un de la coupe & l'autre de l'efcuele ; & le juene leignor de Ce- zaire, & meffire Anceau de Brie tranchereent devant luy, & que il fucient tous .iiij. en cors & feins par deifus lor fecors, car il difoit que tels eftoit l'ufage 6c le dreit de l'empire; & il le fervirent moût volentiers & noblement, & moût y ot de mes & diverces viandes. Au derein mes iflîrent les gens armés de il eftoient report, & por-

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 41

priftrent le palais & les chambres & toute la grant court, 1229 & miftrent portes & à toutes les autres. Il eftoient bien armés au palais l'empereor eftoit, & en ot aiïes de- vanr luy que mit tenoient les mains as armes, les uns as poumeaus des efpées, les autres as couteaus. Les Chiprois s'en aparceiirent bien, mais il ne lounerent mot, ai[n]s s'esforcerent de faire biau lemblant. L'empereor torna la chère devers le feignor de Baruth & li dift en haut : « Meffire Johan, je vous requier .ij. chofes : faites les amiablement & pour bien; fi ferés que fage. » Et il ref- pondy : « Sire, dites voftre plaifir, & je en feray volen- tiers ce que je entenderay, que foit raifon ou que preudef- homes en efgarderont. » « L'une de .ij. choies, »j dift l'emperere, e fi eft que vous me rendes la cité de Baruth, car vous ne l'avés n'i tenés raifonablement. L'autre choie fi eft que vous me rendes tout ce que le baillage de Chipre a rendu & que la regale a valu & rendu puis la mort au roy Hugue, ce eft la rente de x. ans, car ce eft mon dreit, félon Pu fage d'Alemaigne. » Le feignor de Baruth refpondy : « Sire, je cuit que vous jués & gabés o mey, & bien pout eftre; aucunes maies gens ont ce loé à re- quere, quy me hayent, & por ce vous en eft fouvenu, mais, fe Deu plaift, vous eftes tels & fi bon feignor & fage que vous conoiffés que nous vous poons tant fervir, & volentiers le ferons que vous ne les encroirés ja.» L'empereor mift la main fur fa tefte, & dift : « Par ceft chef que mainte fois a couroune portée, je feray mon gré de .ij. chofes que j'ay demandé, ou vous eftes pris. » Adonc fe leva le feignor de Baruth & dift moût hautement à moût beau femblant : « Je ay & tien Baruth corne mon droit fié ; & ma dame la reyne Yzabeau, qui fu ma leur de par ma mère & fille dou roy Amaury, & droit heyr dou reyaume de Jerulalem, & fon feignor le roy Amaury enlemblement o ly me dounerent Baruth en change de

42 LES GESTES DES CHIPROIS.

12319 la coneftablie, quant la creftienté l'ot recovrée toute abatue, & tele que le [Temple] & LOfpital & tous les barons de Surie la réfutèrent, & l'ay fermée & maintenue des amones de la creftianté & de mon travaill, & tous jors y ay mis & conlumé quanque jai(s) de rente en Chipre & aillors; & fe vous entendes que je la tiens à tort, je vous en forniray raifon & droit en la court dou reyaume de Jerufalem; & de ce que vous me requerés les rentes dou baillage de Chipre & dou régal, je nen [eue] onques nule, & mon frère n'en fu baill que de la noile & dou travaill & de gouverner le royaume; mais la reyne Aalis, ma nièce, ot les rentes, & en fift l'on gré corne celé quy avoit droit au baillage felonc noffre ufage, & fe vous de ce me requerés, dont je vous en forniray raifon par les us & par la court dou royaume de Chipre ; & fe vous foies certains que pour doute de mort ou de prizon je ne feray plus, fe jugement de boune court & déloyale ne le me faifoit faire. » L'emperere fe corroulfa moût, & jura & menaffa, & en la fin d'ûl : <■<■ Je ay bien & entendu de la mer, grant tens a, que vos pa- roles font moût belles & polies, & que vous eftes moût fages & moût foutils de paroles, mais je vous moftrerai bien que voftre fens & voftre foutiiece & vos paroles ne vaudront riens contre ma force. » Le leignor de Ba- ruth refpondy en telle manière, que tous ceaus quy eftoient fe merveillerent, & tous les amis en doutèrent trop. Le refpons fu tel : c< Sire, vous avés pieiïa parler de mes paroles polies, & je ray bien oy parler fouvent & lonc tens de vos euvres, & quant je mui à venir sa, tout mon confeil me dift à une vois ce meïfme que vous me faites orres & pis, & je ne vos croire nuluy; & ce ne fu mie por ce que je bien ne doutace, mais j'ois fy à droit effient & en pris; vous vueill encores plus volentiers recevoir prifon ou mort que confentir que l'on peùft dire

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 43

ne noter de mal, ne ibufrir que la befoigne de Noftre 1229 Seignor & le conqueft de la Terre Sainte <5c le voftre fervife fuft mis ariere par mey ne par mon lignage, ne par ceaus de la terre je fuis, ne que novelles alaffent par la creftienté & deïft Ton : « Ne lavés, l'emperere de « Rome ala outre mer & eiïft tour conquis le ne fuiïent « ceaus d'Ybelin, les defleaus d'outremer qui plus aiment « les Sarazins que les creftiens, & le révélèrent & ne ce voilrent (ivre l'empereor, & por ce eft tout perdu. » Tout ce meïfme, Ci com je vous ai retrait, dis je à mon confeil, quant je party au venir à vous de Nicoffie, & vins tous apencés de loufrir quanque peiïft avenir proprement por amor de Noftre Seignor Jehfu Crift quy fouffry palcion & mort pour nous, qui nous en délivrera, le à luy plaid & le il veaut, & deigne Ibufrir que nous recevons mort ou prifon, je l'en mercie; & à luy me tien dou tout. » Atant le taift & s'afift.

1 28. L'emperere fu moût coroufeié & chanja fou- vent coulour, & les gens regardèrent moût le feignor de Baruth, & moût y ot de paroles & de menaces, & gens de religion & autres bones gens s'entremiftrent de concorder le, mais onques ne polirent remuer le feignor de Baruth de qu'il avoit dit que il feroit. L'emperere faifoit de moût effranges requeftes & perilloufes. En la fin fu concordé à ce que le feignor de Baruth avoit de- vant offert, & neent plus i ot de force, que tant que il ly dounaft à l'empereor .xx. vavaffors de plus aparans de Chipre qui le plegereent fur leur cors & lor avoyrs & eftages que le feignor de Baruth le fiveroit & iroit en la court dou reyaume de Jerufalem, <5c ly forniroit droit, & enfi toft con il vendrait en la court, les oftages dévoient effre quites & délivrés. L'emperere li demanda .ij. fis fuens, meffire Balian & l'autre, meffire Bauduyn, <5c diloit, ne valut riens, par force covint qu'il les euft:

44 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 & lors dift l'emperere au feignor de Baruth : « Je fay bien que Balian eft tout voftre cuer, & tant con j'avray luy, j'avray vous. » L'emperere le manda querre, & il vint droit à luy, & le père le livra chalcun d'eaus par le poin deftre à l'empereor, & dift : « Je les vous bail! & livre en Deu foy & en la voftre, par tel covenanc que enfi toft con je venderay en la court dou reyaume de Jerufalem apareillié de fournir dreit, il feroit quites & délivrés, & enfy vous les tenrés & garderés ennorement ne que vous ne lor ferés ni i'oufrirés à faire mau ne vylenie ne ou- trage. » « Et je enli les receis en Deu foy, & en la moie, » dift Tempereor, ce & par moy feront il riches & honorés, fe Deu plaift. » Atant s'en party l'emperere, & les fift mettre en traveriains grans & defmefurés, & avoient une cruis de fer à quoy il eftoient atachié, fi que il ne pooyent pioier ni bras ni jambes, & de nuit metoit les autres gens en fers ovec eaus.

1 29. Si toft com le feignor de Baruth fu party de laens, fes enemis vindrent à Tempereor, & li diftrent : « Sire, que avés vous fait? le feignor de Baruth s'en ira ja & garnyra les chafteaus encontre vous & révélera toute la terre, ja pour fes enfans ne laira, & le plus de gens l'aiment tant, que chafeun le fivra; mais faites bien : mandés le querre tantoft, & mandés li amiables lettres, que il porra bien tant faire que vous li rendes fes enfans. Si toft con il vendra, prenés le : quy a le vilain, fi a la proie. Enfi pores eftre feignor de Chipre, & non autrement. » L'em- perere qui moût faifoit maus volentiers par lei lans enor- tement, le manda querre. Le feignor de Baruth fu moût bien garry par tel quy bien en fuft à croire & quy avoit efté au confeil ; & il eftoient herbergié hors de la ville à tentes, luy & fes amys, & tous avoient lor chevaus & lor armes; & l'emperere n'avoit nul cheval en la ville, mais dedens la ville eftoit force loue. Pour la grant

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. ^

pietallie que il avoir, le feignor de Baruth ot confeil & 1229 dift que il s'en voloir aler garnir les chafteaus & garder la terre as drois heirs dou roy Hugue, que qu'il avenift dou roy, que l'emperere avoit tenu del tout & pris. Adonques le jeune feignor de Cezaire, qui eftoit nevou dou feignor de Baruth, & meflîre Anceau de Brie, ces .ij. qui moût eftoient preus & vigourous, li diftrent : c Sire, ne faites, mais aies à l'empereour, & menés nous ovec vous, & chafcun de nous avéra .j. couteau en fa chauce privéement-, fi toft corne nous ferons devant luy, nous l'ocirons, & nos gens feront fur lor chevaus devant la porte, tous armés. Ja puis que Pempereor fera mort, nul ne le movera, & fi relcovrons nos coufins. » Le fei- gnor de Baruth le corrouiïa trop & les menaiïa, à ferir & à tuer, le il en parloient jamais, & dift que enfi fe- roient honis à tous jors mais, & toute creftianté crieroit : a Li traïtour d'outremer ont ocis lor feignor Fempereor, & puis qu'il feroit mors, & nous vis & fains, noftre droit leroit tort & la vérité n'en poroit eftre crehue. Il ell mon feignor, que que il face, nous garderons nos fais & nos henors. a

130. Atant s'en party le feignor de Baruth ; toft corne il fu anuitié, le cry fu grant à la herberge au defpartir. L'empereor le cry; h ot moût de paour, & s'en party dou manoir il eftoit, & le mift en la tour de l'Ofpitau quy eftoit forte, & plus près de fa navie; & ens mift les hoftages en prifon. Le feignor de Barut s'en ala droit de Limeffon à Nicoftie, & tint entre luy & ceaus qui le voftrent livre. 11 fift moût richement garnyr .j. chafteau, quy a nom Deudamor, & envoya les femes & les en- fans d'eaus & de lor amis. Il & toutes fes gens d'armes demorerent en la ville de Nicoftîe : l'une partie manda en Surie & fift venir en Chipre fon oft & les chevaus, & moût de fodoiers <Sc le vieill prince d^Antioche <5c le fei-

46 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 gnor de Gibleth & le leignor de Saete & moût d'autres gens vindrent à Pempereor à LymefTofn], & tant con il fu, melfire Aymeri Barlais & la rote eftoient herbergiés par deiïus la mail on eiloient les oftages en prifon. L'en diloit que il faiioyent moût grant vilenies fur eaus, tele[s] qu'ele[s] venoient jufques à eaus.

13 1. Quant l'emperere Federic fu bien esforcé, il che- vaucha droit à Nicolfie, & le leignor de Baruth trova bien lor en Ion conleil que il le porroit bien combatre à luy, mais le preudome dift; que ce ne feroit ja, le Deu plaiiï, ni à Ion leignor ne le combateroit, n'i à lui ne voloit combatre tant con il le peiill elehiver, e[t] l'a couf- tume fu tous jors tele que il metoit le droit envers luy volentiers, & en prenoit la bel'oigne à envis, <Sc puis que il comenloit, il parfail'oir. Et Noftre Seignor ly douna plus de grâce, de l'ens & de valour & d'ennor, & plus li moftra s'amour qu'à nul home de Ion tens ne de fa richelfe. Il guerpi Nicolfie à i'empereor, & s'en ala au Deudamor que il avoit garni, & I'empereor n'ola aler après luy : h demora lonc tens à Nicolfie o moût grant gent.

132. L'iver aprocha, & l'emperere avoit novelles de fon païs que le pape Grégoire & le roy de Jerulalem Johan le guerroyent en Puille : li en douta moût, & fe haltoit moût d'aler en Surie por faire aucunes triues as Sarrazins, & retorner en Ion pais. Por ce avint que il filt tenir paroles de pais au leignor de Baruth haftivement, & tant fu la parole tenue par gens de religion & par autres, que il s'acorderent. La fin fu tele, que l'emperere & tous les barons jurèrent au leignor de Baruth que il li rendroit maintenant les .ij. enfans lains & laus de vie & de menbre, & que il li tenroit pa[i]s, & de rien ne li amer- meroit luy ne les fuens, le par efgart des .ij. cors ne le feïlfent, ne mau gerredon ne lor rendroit pour choie qui

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 47

eùft efté, & que il feroic recevoir les chafteaus, & le 1229 royaume au roy Henry meïfme, & fi enfant, con le roy eftoit, que il y metroic de les homes liges qui garderaient les fortereces & le royaume julques à l'âge le roy. Le feignor de Baruth & les luens jurèrent que il rendrait le chafteau de Deudamor au comandement dou devant dit roy de Chipre <5c que il venroyent o Fempereor & le fer- viroient tant com il ferait en Surie à lor court meïfme, & que il ne rendroi[en]t mau guerredon à luy n'i à la foue partie de ce qu'il avoient efté, & l'empereor lor requift moût que il le coneiiiTent que le baillage; & il li refpondirent que il ne li feroyent, por tant poroient perdre les telles, car dou baillage eftoient il homes de la reyne Aalis, mais fans faille il jureroient feauté à l'empe- reor por ce que il eftoit chef feignor de lor feignor le roy Henry, & ce meïfme jureroyent il par tel covenance, fe il le contenift au prevelige des covenans qui furent entre l'empire de l'empereor & le roy Henry, que les homes le roy deiïiïent faire la feauté que il foyent tenus dou fairement, & le n'eft au previlyge que il en foyent quites; de celé pais tenir fu plege le Temple & l'Ofpi- tau, & tou[s] les barons & les riches homes de l'une part; & de Tautre le chafteau de Deudamors & toutes les autres fortereces de Chipre rendy l'on au roy, & il par le comandement & par la doute de Fempereor les livra à ceaus de l'es homes qui eftoient de la partie de l'empereor.

133. L'emperere Federic & fa gent alerent tantoft à Famagoufte pour palîer; vint la navie de Lymeiïbn, & rendy il au feignor de Baruth fes .ij. enfans qui moût avoient enduré prilon en terre & fur mer as ga- lées : eftoyent tel atorné qu'il eftoyent grant pitié de veïr. Toutes voies refïut il meftire Balian de fa maifnie, & ly offry & li douna alfés, & celuy qui eftoit (&) plus

48 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 vaillant bacheler & vigourous & larges & avenant & plaifant à toutes gens fur tous ceaus de sa mer, le fervy volentiers & amiablement tant que l'emperere fe loet moût, & l'autre fis de mon Ieignor de Baruth qui eftoit valet & avoit nom Johan, retint il puis que il furent en Surie, & dift que il ly donreit Foges qui eft en Puiile, & por ce fu il apelés Johan de Foges.

1 24. L'emperere o toute fa navie mut de Famagoufte .j. foir à l'anuitier; celé nuit meïfme le guerpi le viel prince d'Antioche & s'enfuy en une galée & ariva à .j. fuen chaftel quy a nom Nefin. rendy grâces à Deu que il eftoit efchapé de l'empereor, car il eftoit venus en Chipre après que le ieignor de Baruth ot faite fa pais, que l'empereor avoit requis au prince que il comandaft à tous l'es homes liges d'Antioche & de Triple que il feïlfent feauté auci corne avoient fait ceaus de Chipre. Le prince fe tint à mort & dezerité; i\ contrefift le ma- lade & le muet, & crioit trop durement : crA ! a! a! a » & tant fe tint enfi que il s'en party, enfi con vous avés oï, mais fi toft corne il fu à Nefin, il fu gary.

13 y. En l'an de M.CC. & xxix, l'emperere vint en Surie o toute la navie; & le roy & tous fes Chiprois, o luy le Ieignor de Baruth, ala à Baruth, & il y fu moût volentiers veii, car nul ieignor ne fu onques plus ten- drement amé de fes homes. Il ne demora que .j. jor, & maintenant fuit l'empereor, & ala * à Sur. L'emperere fu moût beau receli en Surie, & tous li firent homage corne à bail, porce que il avoit .j. fis petit que l'on apela le roy Conrad, qui eftoit droit heir dou reyaume de Jerufalem de par fa mère, qui eftoit morte. L'emperere 6c fes gens & toutes les gens de Surie murent d'Acre por aler à Japhe, & maintenant tint paroles de triues au Quemel,

a. Le mf. répète trop durement. b. Mf. ala taint.

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 49

qui eftoit adonc foldan de Babiloyne & de Domas & i"9 tenoit Jerulalem & toute la terre, & lors fu rendue Jeru- falem & Nazereau & Lydde à l'empereor.

136. En celui meïfme an, entre ces faites, Tempereor manda le conte Eftiene de Gotron en Chipre, & autres longuebars aiïes, & fift faifir toutes les fortereces & toute la regale à fon eus, & dift que il eftoit bail, & que c'eftoit jfon droit. Les Chiprois fe doutèrent moût, & lor femes & lor enfans fi le miftrent en les religions à receit, il porent : partie s'en fuirent hors de Chipre, noméement mefllre Johan d'Ybelin, quy puis fu conte de Japhe, & qui au jourefloit enfant, & fa fuer, & autres gentils gens, s'en fuirent au cuer d'yver, & orent (\ mau tens qu'à poi qu'il ne noyèrent, & fi con Deu plot, il ariverent à Tor- toufe. L'emperere tint Chipre; les Chiprois, quy eftoient en l'oft, furent moût à mal aile, & le le leignor de Baruth le vofift confentir, il eùiïent emblé & fortrait le juene roy Henry, & s'en fuiïent party de l'empereour.

137. L'empereor fu maintenant mau de toute la gent d'Acre, efpefciaument dou Temple fu trop mau; & au jor avoit moût vaillans frères au Temple: frère Piere de Montagu, quy moût eftoit vaillant & noble, eftoit aucy le maiftre des Alemans, & ceaus de vau la terre n'eftoient mie bien de l'empereour. L'empereor fift moût de lais femblans & avoit tous jors galées, armes, rimes à fernel, en l'iver meïfmes, & moût de gens difoyent que il voloit prendre le feignor de Baruth & les enfans, & lire An- ceau de Bries, 6c autres de les amis, & le maiftre dou Temple & autres gens, & les voloit mander en Puille; & autre diloit l'on que il les voloit faire ocirre à .j. con- feil il les avoit mandés & femons ; & il s'en apar- furent, & il y alerent fi a esforcéement que il ne l'ofa

a. Le mf. répète esfor. c

^O LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 faire. Toutes voyes fift il fa triue as Sarafins tel con il voftrent, & ala en Jerufalem, puis vint à Acre le feignor de Baruth, ne le guerpi onques, & fi ly avoit Ton loé moût fbuvent que il s'en partift, mais il n'en voft.

138. A Accre affembla l'empereor fa gent, & y fift venir tout le peuple de la ville, & il y avoit moût bien de luy. Il lor iarmona & dift ce que il voft, & en l'on farmon le compleïnft moût dou Temple, [qu'il] le trova moût defgarnié, car le couvent eftoit tout de hors, mais tantoft joindrent, que par [mer] que par terre, tant de gens, ne lai quans jors dura le fiege, mais vileinement s'en party. L'empereor apareilla Ion paiïage privéement, & le premier jor(s) de may en ion l'aube, Tans faire afta- voir à nuluy, il le recuille en une galée devant la bou- cherie. Dont il avint que le[s] bouchers & le[s] vieilles de celé rue, quy moût font enuiouies, les convoyrent & l'arocherent de tripes & de froiffures moût vileinement. Le feignor de Baruth & melîïre Eude de Mobeliart l'oï- rent dire, fi corurent là, (\ chafcerent & laidirent ceaus & celés quy l'avoyent aroché(e) <3c à luy crièrent de terre il eftoit en la galée, que il le comandoyent à Deu. Et l'empereor lor reipondy moût bas, ne fai bien ou mau, & lor dift que il laiffoit en l'on leu baill le fei- gnor de Saete & meffire Garnier Faleman. Et l'empereor avoit moût bien garny le chafteau de Sur; fi le livra au feignor de Saete & comanda, & faifoit femblant que il fe fioit moût en luy, mais le roy Henry de Chipre en mena il o luy.

139. Enfi party d' Accre l'empereor, heïs & maudys & vileynis, & ariva en Chipre à Lymeiïbn, & mift il le devant dit roy Henry, & ly douna à feme une foue cou- fine, fille dou marquis de Monferar. fina il à les .v. baus que vous avés 01 nomer, qui eftoient de la foue partie, & lor vendy le baillage de Chipre 6c la terre por

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. f i

.x. mille mars, juique à l'âge dou dit roy de Chipre, <3c 12-9 lor fift jurer que il ne foufriroient que le feignor de Ba- ruth & les iuens entraifent en Chipre, & comanda que il les deferitaffent. Et eaus l'otroyerent volentiers à lem- pereor; & lor bailla iodoyers alemans & flamens & longuebars à lor deniers meïfme, & il quiftrent & por- chafcerent à Acre & par tout iodoyers <5c aucuns homes le roy, en [a]chaiion de ce que il avoyent a le roy Henry o eaus, & pour talant de retorner à lor hoftel, le tindrent à eaus, & furent à lor comandement, mais les chafteaus ne lor furent mie lyvrés juique à tant que il euiïent b la gent à pié. L'empereor Federic s'en ala outremer & laiffa en ion leu gens por recevoir lor gent & livrer lor les chafteaus.

140. Philippe de Nevaire eftoit adonc en Chipre por un[e] loue beioigne privée; le[s] .v. baus privée- ment le mandèrent querre de nuit & li prièrent & requièrent à moût beau femblant que il traitai!: pais entr'eaus & le feignor de Baruth, & diftrent que la fin que il avoient fait à Tempereor n'eftoit que por délivrer de les mains le roy <5c la terre, & fi toit corne il avroient les chafteaus, que il feroyent quanque le feignor de Ba- ruth vodra. Et Phelippe de Nevaire, qui conoiifoit fon feignor à fage & pitous, otroya à .v. baus que il ie tra- vailleroit volentiers, par fi que tous .v. ly jurereent iur fains évangiles, fe la pais ne pooit eftre, que il conduyroient luy & ia mailnée & toute la loue choie laine & fauve à Baruth ou à Acre. Phelippe de Nevaire ie travaila moût de la pais, & trova à ion feignor ce que il voit. Les .v. baus taillèrent & roberent les povres gens de Chipre tant que il payèrent la gent, & orent les chafteaus. Adonc fe

a. Le mf. répète le roy en achai- b. Le mf. répète atant que il

Ion de ce que il auoyent. enflent.

f2 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 troverent tant de gent & cuiderent eftre moût fort, mais pechié & folie les mena à ce que il s'en orgueillerent & cuiderent la terre tenir & défendre, & vencre mon leignor de Baruth & les fuens, & toutes voyes tenoient parole de pais. Et Phelippe pryvéement maintenant fift a(Temb[i]er tous les gens dou païs à la court dou roy. Un d'eaus meïïme ala querre Phelippe, & fi li mift le bras au col, & li proya que il venift chés le roy, car il voloyent confeiller à luy privéement. Il y ala volentiers, car il fenoit moût à ceur por le fairement qu'il ly avoyent fait. Quant Phelippe de Nevaire entra en la court le roy, il vit que les portes eftoyent moût durement gardé[e]s de gens armés de la maiinée as .v. baus, qui gardoient les portes moût fière- ment, que nul [n'jilîift. Phelippe douta & ne fift nul femblant. Quant tous furent aiïemblés, .j. des .v. baus le leva, qui eftoit moût bien parlant, & avoit nom mefiire Guillaume de Rivet, & dift moût o bêles paroles. Entre les autres dift que le leignor de Baruth avoit folement perdu le roy & la terre, & il avoyent fagement recovré l'un & l'autre, & avoyent acheté le baillage, & por ce requeroyent à tous les gens de laens que il juracent d'eaus fauver & garder & tenir à bail jufque à Page le roy, & dift: que il avoient bien decervy au roy & que le roy eftoit à lor poer. Et (que) moût eftoit doutis, & parla le roy moût bais, & regarda moût vers Phelippe. Si toft con ce fu fait, l'évangile fu aportée en la place, & meftîre Heimery Barlais dift à Phelippe de Nevaire : « Tout premier aies avant, fi jurés, car nous volons otroyement que vous foies le premier. » Phelippe le leva & dift : « Sire, parlés à moy, à une part, vous & vo(u)s .iiij. compaignons. » Et il refpondirent & crièrent tous .v. : « Si m'aides : ne ferons, car trop avriens à faire, le nous voliens con- feiller à tous ceaus qui jureront, & enfi ne feroit jamais fait mais jurés; & nous vous ferons plus de bien que

II. PHELIPPE DE NEVAIRE.

n'ont fait ceaus qu'avés tous fervy ; & le quel que vous 1229 volés de nous tous, vous donra fie à vous & à vos heirs, & paierons toutes vos dettes, a Phelippe relpondy : a Je fui moût liés que en audience de tant de gens m'offres à faire tant de bien, & vous me faites tant d'ennor, qu'anfi me proifiés. Et je vous en mercy moût, mais je ne pues faire ce que vous me querés, car je fui home de la reyne Aalis del baillage, & le je otroyafle & juraffe vous à tenir à baills, donc mentiroy[e] je ma foi. » Et il crièrent maintenant : « Por ce, ne laifles vous mie, mais porce que vous ne volés eftre contre le feignor de Ba- ruth ? » Et Phelippe dift que « encontre le feignor de Ba- ruth ne feroie je jamais, fe Deu plaift, car j'ains plus luy & fes enfans que nule gens dou monde. » a Adonques, » dift meffire Hue de Gibeleth, « avés oy qu'il a dift ? Je los que l'on le pende. » Phelippe li relpondy que il ne fe tenoit pas à la parole de meffire Hue, & que fon père meffire Betran avoit mainte fois parlé plus fagement. Lors s'ef crièrent tuit ; l'un dift : ce Prenés le ! » L'autre dift : « Muire adès ! >j Phelippe, s'aïra & fu auci corne deiefperé de la vie, & s'agenoila devant le roy, & reftraift en au- dience le covenant & le fairement que les .v. baus li avoyent fait, & tendy fon cage & offry à prover tout enfi con la court eigardereit de fon cors encontre le cors d'un d'eaus .v., qu'enfi eftoit. Moût de leur maifnée chevaliers tendirent leur gages contre Phelippe, & il les refufa tous par railon de parole, & tout adès le par oifry contre .j. d'eaus .v,, & diloit que il eftoit bien lor pareil, & que ce provereit il bien par bons garens de ion pais qui eftoient en Chipre & en Surie, & chaicun d'eaus le defmenty, mais nul d'eaus ne tendy lbn gage. Atant l'a- refterent & le firent garder en .j. caton dou palais as chevaliers qui tenoi|en]t les elpées nues es mains. Les gens fe merveillerent moût de ce que Phelippe ofa dire

j^ LES GESTES DES CHIPROIS.

1**9 & faire : il firent aporter .j. grant traverfain(s) & coman- derent que il fui! mis dedens & amené au chafteau de Deudamors. Au p[a]lais le gardèrent jufques à grant pièce de nuir, & toutes les autres gens jurèrent. Les .v. baus orent confeil à une part, & diflrent : « Ceft home a re- quis efgart de court, & le nous fur ce le prenons, il fera lait; mais requérons luy que il doint pièges de .m. mars d'argent, que il venra demain à la court en tel point corne il eft ores ; & difons li que le il jure, il fera mené par efgart ; & quant il fera party de faens, faiions le ocirre corne enemi mortel en celé nuit. » Enfi corne il orent porparlé, il li requièrent les pièges. Phelippe de Nevaire refpondy que il n'avoit nul plege, & corne lige ne devoit douner nul plege, car foy & fon fié le ple- geit, & il ly diflrent que il ly troveroyent bien pièges que par eaus meïfmes foufryrent à luy piéger.

141. Atant s'en party d'eaus Phelippe de Nevaire, & s'en ala à l'Ofpitau tout dreit, & porchaffa tant en celuy nuit meiïme que il ot bien .c. & .1. homes d'armes, & trova laens les femes & les enfans de ceaus quy eftoient en Surie ovec le feignor de Baruth; & fe Phelippe ne fuft entré, les .v. baus y fuflent entrés l'endemain, & l'eùffent pris. En celé nuit meiïme fu affailli & pris l'oftel 011 Phelippe eftoit devant herbergié, & troverent fon lit tout fait, & l'eiprevier deffus le lit fu paffé de plufors lances & de dars; & il y avoit .ij. fuens homes qui gar- doient l'oflel: l'un fu ocis & decopé; & l'autre nafré malement.

142. L'endemain faifirent les .v. baus tous les fiés de mon feignor de Baruth & de les amis. Phelippe fift faire une cifterne dedens la tour de l'Opitau, & fift faire affés de befcut, & moût garny & horda bien l'Ofpital, & quant les .v. baus forent que Phelippe fu laens, li l'affe- gerent, & firent moût durement garder de jour & de

II. PHELIPPE DE NEVAIRE.

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nuit qu'il n'en iflîft. Phelippe de Nevaire voit faire aiïaver 1229 ceft fait tout premièrement à mon leignor Balian d'Ybelin, (&) fon conpere, & puys qu'il ot comencié à efcrire les letres, li prift il talant de faire les en rime, & porce que fire Heimery Barlais eftoit plus malvais que tous les autres, il le vorra contrefaire à Renart, & por ce que au romans de Renart, Grimbert, le taifïon, eft Ion coufin germain, il apela meffire Amaury de Betfan Grinbert, & por ce que fire Hue de Giblet avoit la bouche torte, il faifoit femblant que il feïft tousjors la moe, Phelippe l'apela finge.

143. Cefte eft letre rimée que fire Phelippe de Nevaire, qui eftoit enclos à TOfpital Saint Johan à Nicoffie, manda à meffire Balian d'Ybelin, quy eftoit à Acre.

Salus plus de cent mille, beau fire & beau compère,

Vous mande ly hermire, qui or eft noveau frère !

Ce ne fuft la crois blanche, tant y eùft matière

Qu[e] il ne chantaft houres ouan ni meffe entierre.

Conpere, vofire terre contrefait or Efpaigne,

Car il y a .v. baus (tres)tous en une conpaigne :

zMout me moftrerent amour por jurer lor enfeigne,

cMais je le contredis ; fi orent tel engaigne,

Car fans efgart de court & fans autre bargaigne

cMe quemmanderent prendre & mètre en la longaigne ;

Durement contrefirent [celé] nuit cAlemaigne :

(Les) portes firent garder, n'i ot nul qui fe faigne.

Celuy les eftabli à la chiere grifaine,

Qu}' de fon cors meïfme mefura la Champaigne :

Je ne vy celé nuit nul e fi fier e befte

Cornue) celuy quy traïft en mi le champ fa tefte.

Se Dieu plaift, en fa vie avra il tel tempefte,

Car à tous les gr ans fains fait on chafcun anfefte!

Ency fui arefté en la court celé nuit :

f6 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 'Beau parler ne requerre efgar\deren\t nul fruit;

Et fi lor dy je tant qu'il m'efgard(er)ent (li traïtour) recuit,

Tuis me vofirent ocirre en traifon de nuit ;

{Mais je fui bien garny par tel, à qui qu'(il) ennuit,

Quy me douna confeil bon & leal, ce cuit.

^Maintenant afublai la chape (de) faim Johan ;

zMais j'ai fiance en Veu, que j(e)'en ifiray ouan,

Ce f avoir de voir que venu f oit 'Balian,

Et cAnceau le camus, je criajfe autre ban,

Celuy qu entre la lice fe mijl & le chevau

cM'a par force enbatu & mis à l'ofpitau ;

Veu f s'eùffent laijfer tuer le defieau,

(fa) ne fujfent avenu en Chipre ytant de mau !

S' on eùfi (laijfé) covenu3 à oAnceau le camus;

Quant dou chevau à terre fifi le grant fiatimus k}

De la meffe fufl dite \le\ benedicamus c ;

Tout le mont eùfi dit T)eu grâces dicamus d ,

Se benedicamus e fufl dit de fa chanfon.

'Balian, n'obliés les fers ne la (dure) prifon !

Volentiers le celace, mais par tout le fait Von;

Se Von vous arefla, n'i avés nule honte,

Car celui qui vous prifl a pris & roy & conte ;

zMais ce me fait crever que chafcun dit & conte

Que celuy le fifi faire qui de gens efl la honte :

Et il fe mofire bien qu'il a de vous grant doute.

Balian, ne fouffrés qu'à vofire tens aveigne

Que racheté dou champ au dejfus de vous veigne !

De monfeignor Thelippe de tHjiple (car) vous fouveigne

Et de vofire bon oncle, puis bien vous en coveigne !

Tar Veu ly dui Thelippe de C*(aple(s) & d'Tbelin,

Et l'oncle vofire père, mon feignor 'Bauduyn,

a. Mf. couenir. b. Mf. flati- d. Mf. dicamer. e. Mf. benedi- mer. c. Mf. benedica?ner. camer.

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 57

C^orent onq(ues) pour nul fait les chc's bas ni enclin\s\; 1229

Et fe vous recréés pour .v. cheiris farrin\s\ !

Celuy Veu qui de fruit & confondy Cayin,

Vous defruit & confond, fe ne vends à fin !

Tor Veu, vos amors d'cAcre metés à une part,

Et vous & dan Taijfel qui cuideÇs) efire leupart ;

Tour .'). chetif goupil, quy chei dou liart,

Qui par de fa s'avance, neïs li longuebarr,

Se vous aimés les femes, [i] ont eu lor part ;.

Car les levés dou fiege; & Trimbers & T{enart,

Qui devant VOfpital ont mis lor ejiendars,

Toute nuit font gaiter o lances & 0 dars

Ceaus qui tienent la terre & nous /'aillent d'efgart.

Les dames font dedens & ./'. tout foui Lombart !

Cornent le foufrés vous, recréant & couart?

De V endemain de pafque, fe T)amedeu me gart,

zMe fouvient quant {je) les voi, treftout le cuer m'en art,

Que chafcun fe fait rey, mais qu'il fe nuit foi quart ;

C'efi le jeu des enfans, fe T>c plaiji, que qui tart:

En ./'. foui jour font roy, V endemain font lor art.

5\V puis muer ne rire quant les voi au baillage :

Hue a la tor te bouche qui renée par âge,

Guillaume de 'Hivet, qui tant cuide efire f âge,

Quy de fon mal far mon trejîous les affouage,

Et %enart qui bien fait com Von dejl\i\e (des)gage ;

oAmaury & Gauvain ne font pas d'un lignage;

'Bien les conoijfés tous, n'i a nul fi fauvage :

Se d'eaus chante on rime, ce n'efl pas grant otrage.

Je fuy li rocignol, puis qu'il m'ont mis en cage ;

L'on ne me doit blafmer, s'il n'i a boune rime

5\V les vers ordenés, car c\e en\ ejl la prime ;

S'en la cage fui gaires, je fineray ma rime :

L'autre y ert équivoque au meins ou leonnime.

f8 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 144. Cefte rime fu receiie à Acre à moût grant joie, & tous crièrent : « Or toft à la refcoufe des dames <5c dou bon lait ! » Moût toft s'apareillerent & orent moût belle gent & belle navie, & le feignor de Baruth fift toutes les maifons de la navie & des fergens, & as chevaliers prefta & douna tant que il orent ce que befoing fu; la mer pafferent, & ariverent à la Caftrie. Les .v. baus miftrent grant defence au port prendre; toutevoies fu pris à force; les .v. baus fe retrayftrent & revindrent à Nicoflîe, il faifoient garder le roy. Le feignor de Baruth & les fuens mandèrent moût douces paroles au roy, & as .v. baus meïfme, difant que il venoyent dou fervize Deu, & que il voloyent venir à lor hoftel & en lor fiés, & eftoient apareillé au droit faire, & dou droit prendre; & les .v. baus ne deignerent onques refpondre.

14^. Le feignor de Baruth & les fuens chevauchèrent lacement & feréement, & vindrent devant Nicoffie. Les .v. baus iflirent de la ville & firent iflir le menu peuple de la ville à force, & orent tous les tricoples de la terre & des fodoyers, qui furent trop plus que ceaus de mon feignor de Baruth. Gens de religions fe miftrent entre .ij. pour faire pais, mais ne pot eflre : les cheveteines des efcheles fe regardèrent & conurent de Tune part & de l'autre; chafcun fe mift en droit ieluy que il plus hayoit, & lors aflemblerent. La bataille fu la plus maie & la plus peine que onques fufl de sa la mer; moût y ot chevaliers abatus & chevaus & gens morte; la bataille fu en .j. double gareth, & y ventoit .j. fort ponent. La poudre fu fi grant que l'on ni veoit goûte. En celle ba- taille fu ocis meffire Giraut de Montagu, qui fu nevou des .ij. maiftres dou Temple & de l'Ofpitau & de l'ar- cevefque de Chipre Eftorgue, car l'on chevau li gift grant pièce fur le cors. En celé bataille firent merveilles d'armes les enfans de mon feignor de Baruth, & fur tous i fill

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. £9

merveilles mefîire Balian. Les .v. baus avoient eftably 1229 .xxv. chevaliers les plus vigourous que il eiiiTent de maaignée, quy dévoient entendre à ocirre. Mon leignor de Baruth fery par mi la bouche .j. d'eaus, car il n'avoit pas heaume à vifiere, & de celuy cop le rua mort à terre. En celé joufte meïfme chey mon leignor de Baruth en une folTe; les .v. baus portoient grans mitres dJor- peau pour conoiffance, fur lor heaumes, & toutes voies furent il vencus &delconfis, fi corn Deu plot; <Sc tout .v. efchaperent. Tout premier s'en fuy fire Hue de Giblet, qui failoit Tarière garde. Quant la defconfiture & la fuie ot ja duré une pièce & la poudrière fu efclarcie, & fire Balian d'Ybeiin avoit ja chalcié moût avant, mon leignor de Baruth le trova foui au champ ovec luy, ne fai quans archiers à pié au champ le troverent des enemis julque à .xv. chevaliers les meiilors, qui elloient paiïe outre au joufter, & quant la poudrière chey, il le conurent, & il eaus; & quant le fire de Baruth vit qu'il eltoit fi foui, fi defcendy & entra par une petite porte en une court, il y avoit .j. petit moullier, <3c les fergens o luy : f\ le defendy au meaus qu'il pot, il & les fergens. Et il feroient de la lance ceaus qui venoient au mur dehors pour depecier & pour entrer laens. Si com Deu plot, mefîire Anceau de Bries i furvint fur .j. chevau grant & fort, & covert de fer & de groces covertures par deffus. Si le mehla à tous eaus, & tant firt: d'armes que tout brila, la lance & efpée, & neïs Ion couteau brifa il, & reiîut tant de cos que il ne le pot mais aider des mains. Si bouta fes .ij. bras dedens les .ij. renés, & quant ceaus venoyent au mur pour abatre, il feroit des elperons, & les areftoit del mur abatre, & tant fill que mon leignor de Baruth fu Ion coural amy toute fa vie, fi con Deu vot. Mefiîre Balian, fon fis, qui moût avoit grant fuite de chevaliers, quant il vit que fon père n'eftoit en la place, fi retorna au champ,

6o LES GESTES DES CHIPROIS.

z9 & fi toft con les encmis le virent & conurenc fes en- lignes, il le deconfirent & fuirent vers la ville de Nicoffie, & meffire Balian qui venoit devant tous les autres, les encontra moût afprement, & abaty le confanon fi dure- ment que il me'iïme vola à terre. Luy & le cheval cheyrent andui ; ot plufors pris & mors, & plufors efchaperent por la chaoite de meffire Balyan. Sire Heimery Barlais & lire Amaury de Bethfan , & (Ire Hue de Giblet le chaltelerent au Deudamors, & fire Gauvain & les loues gens alerent à la Candare. Phelippe de Nevaire qui eftoit iiïus de TOlpital faim Johan, & les foues gens o luy, lor firent moût de damages en la bataille à ceaus meïimes qui furent en la ville. Les .v. baus devant dis avoient mandé ains que la bataille comenfaft le juene roy Henry; par force le miftrent au chafteau de Deudamors. le tindrent & le gardèrent corne en prifon; celle bataille devant dite fu à .j. lamady, à .xiiij. jors dou meis de juingnet devant Nicoffie, Tan de M.CC. & XXIX.

146. L'endemain de la bataille, furent les chafieaus affis. Mon feignor de Baruth aiïeja Cherines, Ôc fes en- fans, meffire Balian & meffire Hue, affegerent le chafteau de Deudamors. Meffire Anceau de Bries aiTeja la Can- dare, & lire Gauvain eftoit dedens entré. Mon feignor de Baruth, qui avoit affegé Cherines, fina as longuebars quy tenoyent le dit chalteau, en tel manière que fe il navoyent fecors dedens .j. terme moty, que il ly ren- droyent le chalteau; & il lor paieroit quanque l'on lor devoit de fos de viel & de nouveau, & les conduyrok hors de Chipre eaus & lor choies, fains & faus. Phelippe de Neveire traita celé pais, & relut le chalteau au terme pour Ion feignor, & conduilt les longuebars hors de Chipre.

147. Adonc Phelippe de Nevaire fift une chanfon qui dit enfi & fu mandée à Acre au couneftable :

II. PHELIPPE DE NEVAIRE.

çA tout le mont vueil en chantant retraire 1229

Le grant orgueil & la grant ejlotie

Que onques fufl vehùe ne oïe

De nos .v. baus, qui a droit [font] contraire;

Car fans efgart de court & fans clanior,

Def "ai 'firent lor pers & lor feignor

De lor droit fiés, puis lor vojlrent défendre

Le revenir en Chipre & le dej "cendre.

Quant defaifi furent fans riens mej faire, Cil qui erent pèlerin en Surie, Tar mer vindrent d'cAcre en la Caft[e]rie : priflrent port, qui qu'en deufi defplaire, Et puis mandèrent au roy par grant doufour Que il vendent à luy par grant amour Trefl & garni de droit [&] faire & prendre ; cMais les .v. baus ne deignerent entendre.

Cher lor couffa, [& ce] ne targa gaire ;

Le famedi, au plein de CNjcojJie,

conquefferent à Tefpée forbie

C^Ços gens honour, lor fiés & lor repaire ;

Vencu furent li félon traitor;

Vers les chafieaus s'en fuirent plufour ;

zMeins en vit Von defordener & prendre.

Celuy qui dut ï ariere garde faire,

Ot de fuir prime la feignorie ;

Tantofi coma l'avant garde envoyé,

[Del] fouir tant corn deu more au pot traire;

Tarens, amis, autre terre & honour,

I perdy tout, le mu/art, en ./'. (foui) jour.

02 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 Fols & nuirais c'eft trové tout enfemble :

'Bien Je deùjl de honte moine rendre.

Cel jor vit Von abaijfer & de/faire

Lor grant orgueil & lor haute folie,

Qu'il s'en fuirent a[tout\ chiere fronde,

Et nieint autre dejleal deputaire

Enchaftelc s'en font au Deudamor.

Laens tienent en prifon lor feignor.

Jugement cil ont decervy bien prendre :

Si court l'ont pris, & autre fois fait prendre.

Les traïtors que Ion dev(e)roit detraire, Font entendant as fos chère a partie, Que mon feignor fait moût \ grant] félonie, Quant au jiege le roy pour luy mal faire

Lou{u)s enragié font devenu paflour.

V oncle le roy fufl gardé fans mefprendre,

Con ne tray del chaflel pour revendre.

Va,ferventoys, con quareau peut traire ; Si me portes noveles en Surie, oAu counefîable qui ne nous heit mie ; Si li diras qu'à droit vait nojlre afaire. La mercy Deu, le nojlre creatour

Si rift autant quant vit Lengaire prendre : éMam vous fa lengue & le ne~ faire fendre.

14S. Le feignor de Baruth ala au fiege dou chafteau de Deudamors & herberga à la fontaine dou dragon,

a. Mi", partie chère.

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 6^

& les enfans eftoient amont devant le chafteau. Le 1229 chafteau (\ eft en moût fier leuc & en moût fieres mon- taignes, & moût y covient de gent quy bien le veaut alléger, car de moût de leus n'en y peut Ton iiïîr que par la porte, & il y avoit dedens moût de garnilon de gens à cheval & à pié. Tout le plus de ceaus qui eftoient eichapé de la bataille s'en fuirent laens : Ci ot moût fait d'armes devant le bourc, & à la porte maintefoys. Toute voies orent il de moût grant meiaiie laens de fain tant qu'il mangèrent lor chevaus, & porce s'aleiirerent ceaus de hors, & aloient les chevaliers par la terre & venoient quant il voloient. Dont il avint que le feignor de Baruth fu aie à la Candare veïr .j. grant trabuc que fire Anceau de Brie faifoit faire. Ses .iij. fils deilus noumés eftoient elpandus par le païs, f\ que au fîege eftoient demoré trop poy de chevalier. Ceaus dedens s'en aparfurent & firent une ifïue (1 eiforféement que il delconfirent ceaus dou fiege & gaaignerent la herberge des chevaliers & les viandes; & fe ce ne fuft, il n'eiifïent mie tant duré corne il durèrent.

149. Meflîre Balian eftoit à Nicoflie à moût poy de chevaliers, car il eftoit yver; fi eftoyent les chevaliers en leur terres, il oyfeloyent & fe defduyoient. Médire Balian vint au cri & recovra la herberge, & fery des eipe- rons jufque à la porte dou bore, & brifa fa lance au fer de la porte dou bore, & à fi très poi de gent forni celé befoigne que merveille fu, & en toute la guerre ne fu il à fi grant mefehef corne il fu à celuy jour. Moût y ot fait d'armes d'une part & d'autre. Son père le feignor de Baruth, quy eftoit aie veïr un trabuc que l'on faiioit devant la Candare, vint au cri, & les frères de il eftoient, & toutes les gens dou païs vindrent haftivement. Adonc fu eftabli(rent) [que] meffire Balian y feroit .j. mois, & .c. chevaliers o luy [&] grant planté de gent à pié, &

64 LES GESTES DES CHIPROIS.

'"9 l'autre mois i feroit mcffirc Bauduyn (on frère à.c. cheva- liers auci, quy moût eftoit fages 6c vigourous; & le tiers mois y feroit meflîre Hues , quy eftoit des plus beaus cheva- liers & des plus fors & des [plus] avenans dou monde, & enfi com ly uns des frères y eftoit, l'autre s'en aloit il voloit, & chalcun i revenoit à Ion mois. Près d'un an dura le fiege enfi, & tousjors y ot fait d'armes. Phe- lippe de Nevaire fu .j. jor naffré devant la porte dou bore, & ot pluibrs playes perilloufes de lances & de careaus & de pieres. Il fu féru .j. jour en dardans d'une lance qui li faufa le bras tout outre, o toute la manche dou hauberc, & la char, tant que fur le codé brila la lance. Le troion demora o tout le fer au bras. Ceaus dou chafteau crièrent : o Mort eft noftre chanteor, tué eft! » Et le tenoient ja fi hennemi par le frein; mais fon leignor le fecorut, & le délivra moût vigouroufement. Le foir après fift il .ij. coubles de chanfons, & le fift porter devant le chafteau à la roche Se les chanta en haut & dift. Adonc forent il bien, cil dou chafteau, que il n'eftoit mie mors. 1 yo. C'eft la rime que fire Phelippe de Nevaire fift, quant il fu nafré devant le chafteau de Deudamors au

fiege

C^Qafre fui, mais encor ne puis taire T>e dan T^enarr & de fa(urre) compaignie, Qui pour luy eji afamc'e & honie, "Dedens cMaucrois, il maint & repaire. zMais Je T{enart a de fon cors paour, Qus ont meffait li autre vavaffour, Et ly fergent, por quei fe laiffent vendre ? Corne bricons leur fait aucuns atendre.

[Car] %enart fait plus de traïfon faire Que Guenelon dont France fu traie,

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 6f

oA fon eus a la tainere farfie. 1229

feus efl pour maiflrier la terre,

Et de la pais Vefchufle chafcun /or.

'Bien efl honis qui Jert tel traitor.

Tour luy Jervir le fait Von hors pendre,

Et il les fait dedens les faus prendre.

1 f 1 . Ceaus dou chafteau de Deudamour orent fi grant famine que le jor de pafques firent il grant fefte d'un maigre ahnon que il gaaignerent. De cel ahnon fait menfion Phe- lippe de Nevaire en la branche de Renart, & dift que (que) il beneirent l'aneau as grans oreilles & le mangèrent à pafques, fi com vous le trouvères. Meflîre Anceau, quy eftoit au fiege de la Candare, tint fi près le chafteau que merveilles feroit à croire ce que il fift, & le trabuc quy fu abaty prefque tous les murs, mais la roche eftoit i\ fort que l'on ne pooit monter, & ceaus dedens eftoient à f\ grant mefaife & mefchef, corne ceaus quy eftoyent defgarnis de robe & d'armes, & avoyent tout geté entre voyes, quant il partirent de la bataille ; & la bataille fu à .xv. groces liues loins dou chafteau. Une nuit avint que Phelippe de Nevaire ala oveques meflîre Anceau au gait. Si entroï paroles de ceaus qui eftoient en une petite tour depecie, qui eftoit demorée au dit chafteau, & lans tout ce favoit il leur covine; tantoft fift il une chanfon qui dit enfy :

Vautrier gaitay une nuit jufquÇesJau jour,

"Bien près des murs tout foui fans autre gent ;

S'oï pleindre fus en une tour

Les Candariers qui font mat & dolent;

Bacet dijl l'un à l'autre conpaignon :

« çAylas, jj fait il et feignors las I que fer on ?

Traï nous a 1{enart, que T>eu maudie,

c 9

66 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 Et la fauce charue de la Cafirie,

Que faens vint ains l'aube. >•>

Lors refpondy uns autres : « Granr doulor Et granr peine fouffrom, & grans tormens : La nuit veiller, matin ejlre au labour, Toy à manger, & povres vejlimens : cA la periere ejleut que nous tirons ; Tous les ennuis & tous les maus avons. Se longuement devons avoir tel vie, Je pry la mort quanuit tous nous ocie, cAvant que veigne F aube. »

« cAprès, » dijl ./., « en termes & en plours Seront pour nous & amis & parens ; Tous y merons, car leur trabucheour CN^pus fait nos fours \tout\ faens trabucher, Si de dens murs, & petreaus, & creneaus ; {Et maifons} s' on nous affaut, cornent nous défendrons, Car nojfre gent ejl d'armes def garnie ? Li mur ne nous garentiroi\en\t (<?r) mie : Fuions nous ent ains l'aube. »

<■< cAbatu ejl le molin & le four : D'atendre plus ne fer oit pas grantfens. Traï nous ont les baus de Deudamor, Et ont menti vers nous leur fairement. Toly nous ont le roy en traïfon : Et covenant fu que nous l'avrion! Tuis nous firent conbatre à C^QicoJte, Tour eaus fauver & nous tolir la vie! J a ne voient il l'aube ! »

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 67

ce Trop nous tarde le fecors de pafcor ; 1229

Fait eji de nous, fi corn je cuit & pens, zMal veïmes onques Vempereor : zMerci crier nous covendra par tens. Voire ! » dijl il, a je nous la trovions, iMais je cuit bien que nous y faudrions ; Torce vaut meaus le fuyr en Turquie, zMais cil dehors gaitent par eftablie. Toute nuit jufquà V aube. »

Quant Gauvain vit fa gent en tel error, zMout li chanja fon cuer & fon porpens : En foufpirant leur a dit : « 'Beau feignors, 5\V puis trover ./'. mejfage faens, Quy ofe aler nous vodrions.

Encor ejf tel en Chipre ou en Surie, Qu)' (en) penfera, Je nous perdions la vie ? » Et atant parut l'aube.

Quant enfi ois leur pleinte & leur clamour, Si me revins au g ait de nos fer gens. Et le contai à joie & [à] baudour, Qu'en la Candare avoit duel & contens. Si me pria ./. de nos conpaignons

Et je fis tel, la pleinte fu oye. Quant elle fu parfaite & aconplye, Tar tout efclarfi l'aube.

1 j 2. En celuy iïege avint que le jeune feignor de Cezaire, fis de feluy quy avoit efté ocis à la bataille des .v. baus devant Nicoffie, il ellabli & heberja les gens vers une roche ague qui eft moût près dou chafteau, & failbit

68 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 traire laens de jour & de nuit. Il avoit un moût foutil aubaleftier quy moût bien conoiiïoit meflîre Gauvain, quant il aloit par le chadeau. Tant le gaita qu'il le fery & l'ocift d'un careau, & Ion coufin médire Guillaume de Rivet eftoit aie en Hermenie pour fecours, & mo- ruth. Adonc fu cheveteine de la Candare Phelippe Che- nart, quy efioit frère de lire Gauvain de par la mère, & efloit juenes hom viftes & pénibles. Ceaus dedens celèrent la mort de fîre Gavain, & l'abaief trier difl: bien qu'il

l'avoit féru. Ceaus dou chafteau par aucun leuc &

mené en Puille. La fin fu tele, que ceaus dedens livrèrent le roy, quy eftoit l'on nevou, & les fuers, & les chafteaus au Ieignor de Baruth, & jurèrent que jamais encontre luy ni encontre les enfans n'encontre ceaus de la partie ne leroient; & il & Tes enfans pour toute lor partie lor jurèrent qu'il lor tendroient boune pais, & fu ordené que le lignage de fire Gauvayn devoit iflir hors de Chipre, porce que on difoit qu'il avoit ocis le coneftable, mais il dévoient avoir lor fiés & l'on les devoit conduyre lains & laus hors de la terre. Celé pais traita .). vaillant frère de l'Olpital, qui avoit nom frère Guillaume de Tineres, & eftoit moût privé de mon Ieignor de Baruth, & quant le roy iflî dou chafteau, moût y ot grant fefte & grant joie faite & grant dons. Meflîre Anceau & Phelippe de Nevaire & le chevalier quy fu laidy, quy avoit nom Toringuel, ne voftxent élire prefent à la pais, ne onques puis ne parlèrent à leur enemis delTus noumés, mais il le miflrent en pais pour faire le gré de leur Ieignor, & devant que l'on traitoit la pais, l'on manda querre Phe- lippe, & il eftoit à Lymeffon à une nave, il devoit aler meiTage outremer au pape & au roy de France, & au roy d'Engleterre, & as .v. roys d'Elpaigne pour conter & retraire & faire plainte des grans maus & otrages que l'em- pereor Federic, & [gens] en fa fuite, (&) avoyent fait en

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 69

Chipre & en Surie. Si toft corne la pais fu faite, Phelippe 1229 en vol! faire chanlon à rime, mais le feignor de Baruth ne le vofl foufrir; à quelque peine foufri qu'on feiït une branche de Renart, en quei il nouma belles plulors & afigura le feignor de Barut à Yzengrin, <3c les enfans à les louveaus, & lire ' Anceau de Bries à l'ours & loy meïïme à Chantecler, le coc, & fire Toringuel à Tinberr, le char. Toutes ces belles lont de la partie d'Yzengrin au romans de Renart, & fire Heimery afigura il à Renart, & fire Aumaury à Grinbert, le taiiTon, & fire Hue au linge, 6c autre fois les avoit il enfi apelés, fi com vous avés 01, & celés belles font de la partie de Renart au roumans meïimes; la branche dit enfy.

I y 3 . C'eft la rime de Renart corne Yzengrin le defconfilT: :

Tant a ejié T{enart en guerre, Qu'arce & deflruhe en ejl la terre ; zMout fu diverce s'aventure c4 toute fois & afpre & dure : oftfoutfu Renart près de fa fin, Quant de f confit lot Yzengrin, Et ajfegé {de)dens cMaupertuis, Un chajieau quot puis à fon eus : C^i ot que manger ne que boivre ; Trop malement fe dut defçoivre. Se ne fuji noble la bargaigne, éMort fujl Renart & fa compaignie, zMais T)eu qui tous les biens parfait, c4 valu otroyer & fait Tant que 'Renart a fa pais faite; cMais ne fu mie bien parfaite La pais, ains fu ./'. poi trop linge. Renart & Gimbert & le finge I font fans plus de celé part :

7<3 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 5\V font que troy 0 tout T{enart;

Et (tref^toutes les Joues ayes Soiît à (la) pais vilemenT faillies. Celuy peuT on de traïffon cApeler par droite rai [on, zMais %enart n'ot onqÇues^'q' une fois Celé menty plus de .c. fois, El les .U). que j'ay recordé ^Qe font pas à tous acordé, Car il nont pais qu'à T^engrin Et 0 fes louveaus autrecy ; Et fi vous dy que les louveaus ^Qorent pas bien tous leur aveaus, Quant il lor covint faire pais. T^enart n'ameront il jamais, Car dan T{enart, quant il fu miege, Et il l\es\ ot fait prendre au piège, Les conpiffa en la louviere. Tefera leur, s'il ne compère ; Drois efl s'il fen pleignent & clament, Et T>eu les heit, fe il les aiment. cMout efl encor à grant contens : tN^a mie pais à toutes gens. SMeffire l'ours, (&) Timbert, le chat, T)ient quil l'y donroit ./'. flat, Et mejjire Chantecler, le coc, Que de s'Çon) efquicher efl .). roc, Ly paffe en chantant par le fiege; Souvent retrait au loup le piège Et en chanfons & en fableaus, Con Von piffa fur les louveaus. Le coq refaite l'efperon, Et dit qu'il na fi haut baron En la court, s'il Foie envaïr,

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 71

7{enart, qu'à luy Vira ferir. 1229

cAranr efvous l^enart acourt,

Et fi veut bien qu'on le hennori.

zMout s'acofia près cTY^engrin;

Tar poi ne Je fait f on cousin :

Les louveaus racointe ./. à un,

Ses bras jet au col de chafcun;

oMout fait laens %enart \fa\ noife.

Encontre cuer rit & envoife,

Et dit bien fouvent en fon conte,

SMais de s'ennor & de fa honte

zMout parole de la bataille :

Tar my les fent, par my les taille.

Quant l'ours les voit, fi les rechigne,

Et dans Timbert, le chat, l'enguigne.

« Cil comande qu'il le fera, »

Fait Chant ecler , a or y parra,

Se dans T{enart nous tient pour chievre a . »

1{enart Ventent, prent le la fièvre :

zMoute dout l'ours, car de bien haut

Le fifi jadis prendre .j m au faut.

S il le doute, n'efl pas merveille;

cA Grimbert fon cou fin confeille,

Et dit quil a grant mal au cuer :

« cAylas f » fait il, « cousin, je muer ! »

Le pous li bat, change coulour ;

cAngouffous mal a en paour.

7{enart s'en voit en fa maifon;

0 luy vait Guinbert, le taifon,

Et le finge dans Cointreaus.

Et dans T{enars li me~eaus,

Et Tercehaye & zMalebr anche,

a. Mf. chiuere.

72 LES GESTES DES CHIPROIS.

i«9 Et dame Hermeline la franche ;

I font corus corne defve's.

« Sire, dires que vous avés.

cAle's, » dift il, o tojl pour le prejlre !

'Bien pois mit veïr mon eftre. »

Quant Vont oi, celé frap aille,

Si ont cuidé de voir fans faille

Qu H (oit de mort en grant paour,

Et com perdoit moût bon feignor ;

zMais tout ce efl engin & art.

Or a méfier que on fe g art,

Qu'à envis pert Von la couflume

Que Von tient tant que le loup a plume.

1{enart, le trechiere plumés,

De trecherie acouflumés ,

C'efl porpencés par lecherie

D'une moût fiere trecherie

Qu'en femblant de confeffwn

Tardonra & querra pardon

cA toute gent en p(e)ril de mort

qA meins de honte & atrui tort,

fT^eïs à lours quy le foula,

Envers qu\i\ il fe rechata,

qA Chantecler & à Tinbert,

Que f on mal queroy{en)t en apert.

"Bien fait que s'a yaus ne s'apaife,

II n'en afeur ni à aife, cMais moût délire leuc & tens Qu'il puijl recomencer par tens; Volentiers atifafl le feu,

S'il en eùf [&] hore & leu.

Toute fois le preflre T)é (y)mande,

a. Mf. toup.

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 72

(Et le) cors de U^ÇoJire Seignor demande. 1229

Et vous venir le Sauveour,

Et dans %enart, le rrecheour,

Se f air de .ij. pars foujienir,

Et dift qu'il vofi tout regehir :

« Sire, en voftre fainre prefence,

Ve qui tous biens vient & comence,

Vueil regehir que Y~engrin

Drainai ni n'ameray enfin.

Et quant je fis antan la jure,

San defus venift m'aventure,

Ja n'en eujfés autre merfis

Que j(eJos de fies autres amis.

Je hais moût [es louveaus & dout:

Si fai je leur lignage tout ;

Et je leur mojirai bien antan,

Sfais ne me Vos pas de cejl an.

Houny fuy & cheu en mal puis;

Si m'en repens, quant meaus ne puis.

Or eft T^engrin mon feignor .-

Enfemble en ai duel & paour.

t^Qpbles efi fors de (ma) feignorie :

Ci endroit faut ma trecherie ;

Ses louveaus regimbent 0 luy.

S il femble c'onques nels conuy :

Je ne l or puis ores plus faire.

Tour Veu le lais, quant nel puis faire ;

''Bon jeu par ai [je] d'une rien,

Car lor pais me tendront il bien,

Erfe j(e)3avqye Luc ne aife,

O eaus m'ardroye en la f ornai fe ;

Trop ai forfait à moût de gent,

Encor en ay moût bon talent.

zMais T>eu me puer tout pardener ,

74 LES GESTES DES CHIPROIS.

1229 Qui fait mon cuer & mon penfer.

Tar Veu, (ire Fours m'abaty, Et de mes reins tout me houny; Se je fis faire à Tinbert lait, II fi m'avoit moût bien me/fait. Tour Veu, Chantecler mandés querre, Car moût chevau\ce\ par ma terre: Je me vueil acorder 0 luy, Et fi m'a il moût fait d'ennuv. Se de ceft mal pooye efl ordre, ^Maintenant entrera)' en ordre : qA tous pardoin & pardonray, Quant je de ci me leveray. Je leur pardoin : or me pardon(er)ent ! Tar ces .ij. mayns qui y ci joignent, S' avant navoye autre pooir, 5\V leur puis mais guerre movoir; éMais Je je les pooye avoir, T)e cuer lor feroye aff avoir. » cAu coc mandent de grant randon Qu'il veigne courant au pardon. Le quoc refpont : <■< Tar Veu li dites Que, fe il muert, qu'il enfoitquites; éMais je fai que fa maladie Efl traïfon & félonie. Se mejfire T^engrin efl fage, Il m a intendra vers luy Vu fage Que tient le fauconier grifon : S'il ne fait paijlre par raifon, Il devenra encor hautein ; Eaffe le venir au reclain. iMout me poife qu(il) efl efchapcs T)e il fu atrapés. qA pafques fifl faire merveilles, Quant il l'aignel as grans oreilles

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 7f

O^a beneïr ne manger. 122,9

D^i avoir lors point de danger,

zMais quy or ne Je gardera,

Encor\e\ nous engignera. »

Li mejfage ni pot plus prendre;

cA T{enart vint fans plus atendre,

Et li conta outréement

Le refpons & le mandement.

Lors dift T{enart au chapelain :

a Je morray anuit ou demain,

Se de cefi mal pooye eft ordre ;

{Maintenant entreray en V ordre :

qA tous par doin & pardonray.

Quant je de ci me lever ay.

Tor T>eu, fire, car niafoillés,

Car j'ay fait tant d'autres pechiés,

Car je peïtffe .c. ans vivre,

U^eferoye je pas délivre. »

Le prejlre l'afot maintenant ;

{Mais ce fu par tel covenant,

S'il efchape qu'il veigne à luy :

« Oïl, » fait il, a & à autry,

c4 quy il devra moût pefer,

Iray je maintenant parler. »

Le prejlre ly donna celuy

Quy ne devroit entrer à luy ;

Et il les prent en fa maie houre.

Jhefu s'en part, T{enart demore,

Tlein de barat & de mal art,

"Diables ot en luy grant part :

{Moût ot de luy mal en fa peau;

Dejleal traïtour &feau

Ejl & fera tant coin il vive,

Jufque parte l'arme cheitive.

76 LES GESTES DES CHIPROIS.

1219 1 y4- Après la pais, le bon feignor de Baruth & les enfans firent grans biens & grans honors & grant révé- rence à leur enemy, & leur dounerent chevaus, robes & armes, <Sc autres prefens; & s'aconpaignerent à ceaus, & " s'en voifoyent d'une robe enfemble, & ne tenoyent rien au cuer qui eiift elle; mais leur enemis gardèrent & retindrent leur foies volentés, & bien le moitrerent fi tort corn il porent. Phelippe de Nevaire avoir bien deviné & devifé en la branche de Renart ce que il firent après. Meflîre Heymeri Barlais eftoit moût baut & s'esforfoit moût de faire compaignieôc fefte au feignor de Baruth & à les enfans, ôcTapeloit ion feignor & ion père; & meflîre Balian l'apeloit frère, & moût parloit louvent de la ba- taille quy avoit eité & dou fiege, tant que l'on tenoit à mal, car moût recorder l'a honte eft malvaiilié & malice. 1 CC. Un jour fu la court pleniere, & meffire Heimery Barlais ck toute fa route y furent. Au derein de tous entrèrent à la court enfemble mefïïre Anceau de Brie, Phelippe de Nevaire & Toringuel. Meflîre Anceau les efgarda moût & vit que il confeilleent enfemble : douta moût & diit qu'il eitoit mala[de] que il moroit. Atant s'en party de la court, luy & les fuens, & l'en hoflel; tantoit fe fiit confeiïer & comenier, & diit qu'il par- douneit à toutes gens & qu'il voleit crier mercis as .iij. de defus només, car il les doutoit moût, por ce que il ne lurent prêtent à la pais ni ne jurèrent. Il manda gens de religions, qui les prièrent qu'il venifTent à luy; & il ne vollrent aler, mais il ly refpondirent que il moreit, qu'il en fuit quite; & ce fu avant que la dite branche fuft faite, & por ce fait Phelippe mencion en la branche, if 6. Meflîre Heymeri & fa partie mandèrent à fem- pereour, li corn il fu dit, ce que avenu eiloit, & grans

a. Après ce mot le mf. ajoute : fe veftoient dune robe &.

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 77

excufations de la pais qui fu faite, & ly mandèrent que il 1229-1=31 eftoyent en leur fiés, & avoyent grant partie de la terre, & le il mandait .j. petit desfors, encores en vendroyent il bien à chef de ceaus quy eftoyentlés enemis, & d'eaus meïïmes, & plufours feis mandèrent, ce dit Ton, & en la fin troverent ce qu'il queroyent.

1 57. En Tan de .M.CC. & XXIX, le patriarche Gerolt de Jerulalem fill .ij. tours à Japhe devers Elcalone, & l'yglize dou lepulcre fu reconfiliée. Et le patriarche d'An- tioche vint en Accre, légat de la court de Rome,& après ly fu tolue la légation au patriarche par l'emperere Fe- deric, qui l'avoit aculé au pape, dont il ala à Rome, & ot ariere la légation en ion patriarche perpetuaument.

158. En l'an de .M.CC.XXXL, quant Tempereor Fe- deric ot fait pais à l'yglize & recovré tout quanque il avoit perdu en Puille, il avint que le devant dit emperere Federic, quy moût hayoit Chipre & Surie, manda en Chipre & en Surie grant oft de les barons de Puille & de Cezile, & tous ceaus qu'il hayoit plus, & le doutoit, & diloit Ton que il furent bien .vjc. chevaliers & c. vallès à chevaus covers & .vijc. homes à pié & bien .iijm. homes de marine armés o moût grant navie & belle, de naves & de lalandre[s] & .xxxij. galées. De cel ofl: fu cheveteine lire Richard Filanger, marelchal de l'empire. Mon feignor de Baruth qui eiloit à Acre, quant il lot la venue de ces gens par les gens d'une nave de l'Olpital des Alemans qui vint à Acre, il retint tantoft quanque il pot de gens, & mena o luy grant partie de la garnilon, dont il le dut repentyr. Après il vint en Chipre, & tantolt furent Ce- rnons toutes les gens à armes. Si alerent à Lymeiïbn, & melîïre Balian, Ion fils & la elchele, y vint tout premiers, & en l'oure qu'il vindrent, l'eltoire des Longuebar[s] ariva en Chipre au Gavata, qui eil près de Limeiîbn. Le juene roy, Henry de Chipre, & mon feignor de Barut eftoyent

78 LES GESTES DES CHIPROIS.

123 1 entre voyes; & quant il oïrent les novellcs, il Ce hafterent tant que il ot moût de chevaus recreiis. Toutes voyes vindrent il bien à tens, & quant il furent enfemble, fi ot moût bêle gent à cheval & à pié, & firent une moût bêle moflre, & fe troverent tous armés entre amis & enemis, entor . vc. chevaliers ; & moût y ot de valès à cheval & de tricoples. Les Longuebars les doutèrent & n'oferent delcendre encore, 6c le rivage fu bien défendu, que cil ne porent avoir terre ne de l'aiguë. Il envoyèrent mefTage en terre, & moût y ot de paroles dites d'une part & d'autre. Monfeignor de Baruth metoit tous jors le droit vers luy, & parloit fi humblement que les amis en efloyent courroufeiés. Les Longuebars & fire Heimery Barlais parloyent moût fouvent enfemble, & de nuit, & bien fu feiï; & en eiïffent eft(r)é repris, fe l'on vofift, mais le preudome ne le voft foufrir, & difoit que aucy bien pooit il parler de bien corne de mal, & fe il voloit mal faire, que il foufriroyent tant que il feroit aparant & que il feroient parjur, & que il avroyent brifé la pais, car fe il comenloit en euvre por chofe quy eftoit en dit, l'on poroit dire que il feroit parjur, car trop a grant conparifon en dit & fait, onques en autre nel pot l'on mètre, & fi ly dift. l'on verayement que l'on le devoit ocirre en fa tente de nuit en fon lit. Le feignor de Baruth le douta; (1 ala gezir dedens une maifon, & fe fift gaiter.

i)(). Les Longuebars conurent que il ne poroyent delcendre fauvement; fi gaiterent .j. bon tens & murent de nuit, & alerent droit à Barut de nuit, & priffrent la ville fur faut. L'evefque lor rendy corne préfixe paourous. Il allégèrent le chafteau & le tindrent moût près, & le troverent defgarny de gent, car le feignor de Barut, que de ce ne fe prenoit garde, en avoit tout le plus de la garni fon portée en Chipre, & ce meïlme avoyent les Longuebars bien feii, quant il furent en Chipre 56c de

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 79

orent il confcil d'aler à Baruth. Le chafleau efîoit bien ^i1 garny de viandes & de vins & darmeiïres, mais poy i avoir de gens. Les Longuebars avoyent planté de gens de marine & d'engineors, & de marein & fer & plomb & de ce que meftier lor eftoit as engins faire. Si en firent de grans & de petis, & combatirent fortement le chafleau des engins; & il avoyent ovec eaus .j. defleal, quy avoit nom Denilès, & avoit efté lenelchal dou lei- gnor de Baruth, & tout maiftre dou chafleau ; & favoit toute la covine de la gent. Celuy enfeignoit à geter des engins il faifoient greignor damage : en la fin, ot il tel guerredon que il fu pendu par la goule corne .j. traître. Le fiege aprocha moût le chafleau, car il avoit poy de defendeors; le focé dou chafleau fu pris quy eft .j. des beaus dou monde, & au fons dou folfé firent une rue coverte tout en tour de gros marain, & minèrent le chafleau en pluiors leus, ôcpar dehors le chafleau en une place que l'on apeloit le Chaufor, firent les Longuebars un chafleau de pieres, & de full fur luy, qui lurmontoit & defcouvroit tout le chafleau, & failoit trop grant damage à ceaus dedens. Ce meilme lor fu mandé de Chipre, conleillant que il deùfTent faire enfy, car les defleaus quy mandèrent, avoyent ce feu que le leignor de Baruth fe doutoit moût de celé haute place.

160. Les novelles vindrent en Chipre que en cel point eftoit le chafleau de Baruth aiïegié, & l'iver efloit ja entré moût fort; le leignor de Baruth vint en la court devant le juene roy Henry, Ion leignor & fon nevou. La court eftoit f\ pleniere que tous efloyent, amis & enemis. Il fe leva en eftant, & il avoit une couftume que il cruiloit l'es jambes, quant il demoroit en ellant; il le fift enfi corn il lot bien, & parla moût haut & à trait, & dift : c Sire, je ne reprochai onques le mien fervile & de tout mon lignage, à voltre père ni à vous; mais or le m'elleut

8o LES GESTES DES CHIPROIS.

,23« faire. Si contreferay Guillaume d'Avrenie; ja foit ce que je ne le vaille, quant il or meftier de fecorre fe[s] nevous, à Candie, il reprocha à Ion feignor le roy Loys tout le fervife que il avoit fait, & je pues bien dire, & affés en ai garentie, que par mey & par mon lignage, fu voftre père feignor & tint terre; & le nous ne fuffiens, il eiiit elle deferité ou mort; & quant Deu fift Ion comande- ment de luy, vous n'aviés que .ix. mois d'aage, & nous vous avons norry & gardé, vous & voftre terre, Deu mercy, julques au jour de huy; & le nous n'eùfîiens mis grant conroy, le duc d'Ofteriche vous elift dezerité; & .ij. fois avés efté en auci malvais point ou en piour; & fe nous voficiens guerpir vous & le royaume de Chipre & celuy de Surie, de legier nous eiïft foufert l'emperere à tenir Baruth en pais. Or eft enfi avenu que les Longue- bars ont prife ma ville & alTegé mon chafteau fi près que il eft en péril de perdre <Sc nous & toutes les bones gens luriens dezerité, dont je vous pri pour Deu & pour voftre henour & por nos grans lerviles, & porce que nous loumes d'un fane & d'une naïté norris, & eftes en- femble o nous, & pry au l'y à tous les autres quy laens font, corne mes frères ck mes chers amis, que vous venés en perfone à tout voftre pooir o moy fecorre mon chafteau. o A tant fe taift le feignor de Baruth, & s'age- noilla devant le roy & devant les autres, & fift femblant de baifer les pies dou roy. Le roy failly en pies & tous les autres, & s'agenoillerent; car il eltoit encores à ge- noils, & diltrent le roy & tous les autres que il s'acor- deroyent volentiers & meteroyent lor cors & lor avoyrs à bandon. Le feignor de Baruth les en mercia moût. Adonc fe leva il, & tous les autres en pié.

*

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 8

Corne le feigne?- de 'Baruth & les Chiprois o luy vindrent de t^ÇJcoffie à Famagoufte, pour pajfer en Surie.

161. Le viage fu enpris moue vigouroufemenr, & ce 123 1 fu enror les feftes de Noël. Toft vindrent au port de Famagoufte. Le tens eftoit fi mal & fi peme, que [à] peines porent palier par le plain de Famagoufte, & moût i ot choies perdues entre voies; lonc tens demorerent au port pour le mautens & en la fin murent au chef dou trou- blât, & au tour de la lune, & ne laiiïa en Chipre nul cheveteyne. Les gens en parlèrent moût; Phelippe de Nevaire le fift aiïaver au leignor de Baruth que Ton en parleit, & il relpondi, & dift : « Se je ne meuve adès, je lai bien que le chafteau fera perdu & tout le pais après, & le Deu me doint grâce de parler avant, tout fera refeous & fera honour grant, & le Noftre Seignor confent que je fâche la perte, poiffe eftre entre voies ! je ains meaus morir ains que je fâche la perte, que après. Ne ja, le Deu pleift, ne fera perdue la terre mon feignor en mon tens ne la moie, 6c de ce que Ton me blâme que je ne lais cheveteine en Chipre, je vous diray pourquei je porrai tel laiffer quy porroit tout gaaigner nous alons, & mainte fois eft avenu que par .j. preudome eft tout gaaigné & pour foufraite efl tout perdu, & nous alons en tel manière & en tel leu tout fera fur le tablier; & le nous foyons perdu, Chipre n'a meitier de cheveteine, & le nous perdons, nous ferons tuit quite, & le cheve- teine qui feroit en Chipre ne feroit que languir .j. poi de tens, & après periroit, car je ne l'ai en creftianté il trovaft receit; & por ce ne vueil que nus de mon lignage, qui ait iurnom d'Ybelin, demore. Se nous vencons, avra chafeun fa part en fennor & au profit, & le nous per- dons, fi morrons tuit enlemble de par Deu en noftre dreit

1 1

82 LES GESTES DES CHIPROIS.

123 1 héritage, tout le plus de mes parens ont efté nés & mors. » Phelippe de Nevaire entendy bien & volen- tiers cefte raifon ; de luy s'en parti & retraïft tout ce à tout le plus de gens quy hors l'atendoient; & chalcun dift & cria : « Bien dift le preudome ! alons de par Deu ! » Les cnemis deffus noumés qui eftoyent ovec eaus en co- verture de pais d'amour, goupillèrent moût de demorer, & le cuidoyent enchafteler à la Caftrie, qui ell dou Temple. Souvent fu retreit au feignor de Baruth, & ly loet Ton que l'on les feïft prendre, & il ne le voit onques faire, & tous jors difoit que il atendroit tant que lor méfiait ferait coneii & aparant, & Noftre Seignor aidereit au dreit.

Corne les Chiprois p afférent la mer fa in s & faits, & avivèrent au puy dou conejiable de Triple.

162. La nuit murent tous enfemble, amis & enemis, & orent moût mautens & grant pluyage, enfi con Deu plot. Le tens les geta au puy dou coneftable de Triple fains & faus, & prièrent port. De s'en fuyrent les enemis deftus noumés, & lor fuite furent bien .lxxx. che- valiers, & alerent de l'autre part à Baruth o les Longue- bars. Moût amerma Loft, moût en furent esbaï; mainte gent en orent grant doute. Mon feignor de Barut en fill grant fefte, & moût en fu liés par femblant, & dift que ores eftoit il afegur & que l'a gent y ert délivre & netée des traïtors, & dift qu'il les amoit meaus encontrer en la bataile & trover les devant luy que derieres, car tant corn il le fiveient, atendoit il adès que il le feriiïent par les efpaules, & puis qu'il eftoyent foy menti(e) à lor feignor, & qu'il l'avoient guerpi en champ, & parjur vers lui & vers les fuens, il n'eitoient pas gens quy les deiïft douter ;

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 8^

& de ce fait fe tenoit il amendé, & Pautre partie moût «31 enpirée. Maintenant le ieignor de Baruth & les gens murent par terre, & lor navie par mer; le premier jour vindrent par mi le Boutron; relurent il moût grant damage de lor navie, car le port eft malvais, & le mau- tens enforfa: prefque tous les vaiffeaus briferent, & le remanant ala en perdecion. Toutes voies les gens murent de là, & chevauchoient par pluie & par mautens & par grans flumaires, par fondes & delrivées, & par le Pas paien, & par le Pas dou chien, quy eft moût perillous à palcer; & tant firent que par force que par lens vindrent au flum de Baruth. Ceaus dou chafteau de Baruth firent merveilloule joie & grant luminaire, quant il les virent. Grant meftier avoient de fecors, car le chafteau eftoit fi miné que il cheoit par pièces, & les engins & le chafteau dou Chaufor les guerreoyent moût.

163. Les novelles elpandirent par toute Surie que le feignor de Baruth eftoit venus fecorre fon chaftel, & fi toft corn fon nevou, le juene feignor de Cezaire, Poy dire, que en cel termine fe trova en Surie, il proumift fiés <5c douna moût richement & aiïembla tant de gent corne il pot, [&] vigouroufement vint aider (on oncle & les coufins. Le patriarche de Jerufalem, les .ij. maiftres dou Temple & de TOlpital, le feignor de Saete, le couneftable dou royaume vindrent mètre pais. Au paffer devant Sur y ot beloiome dou feignor de Cezaire & de la garnifon de la ville, car le feignor de Saete avoit ja rendu Sur as Lon- guebars par le comandement de l'empereor. Le feignor de Cezaire les enchaffa julques dedens la porte de la cité. Moût fu volentiers veii en Loft & moût fu profi- table fa venue. Les .v. ieignors deffus noumés parlèrent de pais, mais ne pot eftre; le mautens dura moût lon- guement; fi avint grant chareftié en l'oft de viandes & d'orge, fi que près tous les chevaus ne manjoyent que

84 LES GESTES DES CHIPROIS.

i*3' foillcs de calemeles. Poy i avoit tentes, car toutes eftoient perdues en la navie qui perdi devant le Boutron. Les Longuebars eftoyent à aife, car il avoyent viandes à planté, & bounes maîfons & bien ailles en la ville.

164. Un jour bien matin, iflirent les Longuebars de la ville de Barut, & vindrent as eleheies faites jufque fur le flum, que trop eftoit grant. Lors s'il ne fuft fi grans, il ne ruilent ja venus : toute jour y furent en tele ma- nière tant que la nuit les chafla. Le tens abounafla puis, & le flum apetiiïa. Maintenant Pofl dou roy Henry & dou feignor de Baruth paiïa, & vint devant la ville de Baruth as efcheles faites, & ferirent des efperons jufques au folié. Une povre iflue firent ceaus dedens, mais vigou- roufement les rebouta l'on dedens la ville. Ceaus dedens fe tindrent en la ville affegé, & partirent les defences de la ville ceaus enemis qui eftoyent parti dou roy & de mon feignor de Baruth, & eftoyent aie de l'autre part. Ces devers les Longuebars furent eftably à .j. canton de la ville, avoit une grant tour, & pour eaus fu elle puis apelée la Tour des traîtres fouvent, félon la traïlon de ce que il avoient guerpy lor feignor en champ. Les Longue- bars faifoient garder moût eftroytement par terre & par mer, que l'on n'entraft au chafteau, & avoient arengié lor p-alées & liées à une grant chaene de fer & bien ormegées tout en tour le chafteau en la mer, & n'avoyent laiftié que une petite voie par il entroyent & ifïbient. Le feignor de Baruth mandoit chafeune nuit à noe ce que il pooit mander de gens d'armes au chafteau 5 tels y avoit qui plonjoyent defous les galées & venoyent tous nus. Laens au chafteau trovoyent robes & armeiires & viandes à planté, car laens n'avoyent foufraite que de gens à armes & cheveteines. Ceaus qui palToyent à noe n'eftoyent par tels qu'il peiifîent deffendre le chafteau. Si porchafta le feignor de Baruth tant qu'il ot une nuit

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. Sf

.). vaiiïeau, & mift dedens .j. fuen fis que l'on apele fire 1231 Johan de Foges pour l'achailon que vous avés autre fois oï. Celui fu puis feignor de Sur & coneftable dou royaume de Jerulalem & bail plulors feis, & lot & valu afles; ovec celui Johan de Foges ot au vaiiïeau .c. homes armés, entre chevaliers & fergens & valès, qui tous furent de la maihnée & de la noreture dou lignage dTbelin ; mefîîre Balian, l'ainfné des frères, le corrouiïa moût & tenfa Ion père, por ce que il ne iailToit entrer, & diloit que il eftoit heir; & greignor raiion eftoit que ilalaft que autre. Meflîre Bauduin & tous les autres le par offrirent moût & moût le corroulîerent de ce que il y entracent, & lors relpondy il que greignor beloing avoit il dehors que dedens, car il atendoyent la bataille de jour en jour; & enlî les apayla; & les autres vavaffors de l^oft, H toll corne il forent, y acorurent, qui meaus à meaus, & tant y entra que a poi le vaiiïeau ne noia tous ceaus as quels le feignor de Barut otroyoit l'aiée. Le merfierent moût les privés & les eflranges; & fi eftoit le péril de paffer les galées & d'entrer au chafteau & de poyer le défendre 5 & parut & aillors que nus hom fu onques tant amé de fa gent, car le vaiiïeau eftoit (1 chargié de gent que l'aiguë eftoit jufque au bort, & quant il vint à l'entrée de la voie eftroite par les Longuebars aloyent à lor galées, ceaus des galées s'en aparfurent ; le cris fu moût hidous & moût y ot lancié & trait. Par le piailler de Deu il paiïerent, & elchaperent des galées & ariverent à la roche deiïous le chafteau, ne lavoient rien de lor venue. Il lancèrent & traïftrent tant que moût fournirent; en la fin les conurent & les recuillirent [à] grant joie & grant luminaire leaus dou chafteau, mais au cri qui fu au paiïer des galées, le feignor de Baruth s'eftendy à terre en cruis vers orient & cria mercy à Noftre Seignor, & quant il vy le luminaire au chafteau & les entrefeignes de l'entrée,

86 LES GESTES DES CHIPROIS.

1231 humblement rendy grâces à Deu, & tous ceaus de l'oft aucy; & puis que le fis dou leignor dou Barurh & tant de bounes gens furent entré dedens le chafteau, moût le défendirent vigourouiement & minèrent à Fencontre des mineors, & ociftrent les mincors dehors & dedens la mine, & recovrirent les fofcés à force, & ardirent la rue coverte que les Longuebars avoient faite au focé, puis firent ceaus dou chafteau maintes belles iffues & gai- gnerent affés fur ceaus dehors, & ardirent plufors engins. i6f . Adonc vit bien & conut le feignor de Baruth que ion chafteau eftoit en bon point de defence, mais lever le fiege & vencre fes enemis quy eftoient pour .j. dis, ne pooit il mie par la gent que il avoit oluy là, mais la planté d'eaus ne doutoit il mie, car moût volentiers fe conbatift, mais il eftoyent dedens la ville qui eftoit bien fermée de bons murs & avoyent le poyer de la mer. Si penfa à Ion cuer qu'il yroit en Accre & porchaiîeroit grant pietallie & grant navie, dont il n'avoit point, & mandèrent l'on fis, lire Balian, à Triple, & le juene roy Henry,&(luy)ly dounerent plein poier de finer & parfaire le mariage de la fuer le roy au fis dou prince, & dou- ner[ent] li grant fié en Chipre en mariage par enfl que le prince lor aidaft de chevaliers <3c de navie & de gens d'armes : la parole dou mariage eftoit ja comencée. Grant tens avoit enfi corne il le penfa ; enfi le fift, mais toutes voyes le fift il affaver à ceaus dou chafteau que il ne s'eimayaffent pas, car s'alée eftoit por toft revenir à lor délivrance, & il relpondirent iéiirement alaiïent en nom de Deu, car il fe defenderoyent bien à l'aye de Noftre Seignor & à la foue, & eaus s'i firent.

166. Ouant que monfeignor de Baruth s'en partift dou fiege, mut meftîre Balian, Ion fis, por aler à Triple. Oluy ala (ire Guillaume Vefconte, quy eftoit fages hom dou privé conieil de mon leignor de Barut, & avoit comencié

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 87

la parole de ceft mariage, & fi eftoit de Triple. Phe- «3» lippe de Nevaire y ala, quy de luy ne le parteit, & plu- fors autres moue parlèrent de maus paffages, & par grans flums, & par devant Gyblet qui eftoit de l'autre partie; & les moftres le faiibient toute nuit par my la montaigne. Toutes voies, fi corn Deu plot, parlèrent & vindrent à Triple & herbergerent dehors en une mailbn dou Temple, qui a nom Moncoqu. Le prince l'es enf^ns l'ennor[er]ent moût au commencement, & traitoit on chafeun jor les paroles & les covenances dou mariage, & de l'aye que le feignor de Baruth demandeit.

167. Sur ce avint que l'on lot à Triple que l'oft de Chipre eftoit party de Baruth; fi ot mainte gent qui cui- derent que tout fuft perdu. Les paroles dou mariage re- froydirent moût, & toutes voyes le tenoyent. Un jour ala melîire Balian & la compaignie chevauchant vers Monpelerin pour trover ceaus quy menoyent les paroles dou mariage. Au revenir la porte de Montquocu lor fu clole à Fencontre, & diftrent ceaus de la mailbn que pour luy il ne voloyent eftre mau de la gent de l'empe- reor. A4e(îire Balian manda querre herberge à la mailbn de TOfpitau & à ceaus de Beauleu aucy, qui font moines de Cifteaus & à ceaus qui tenoyent Montpelerin, qui eft de l'evefque de Bethléem. Chafeun li refpondy corne le Temple avoit fait. Un chevalier eftoit à Triple au jour, quy eftoit à Triple vicaire de l'evefque de Triple. Celuy les herberja en une boverie dou dit evelque de Lyglize que l'on apelle l'aire de l'evefque de Lyglize, & fi eft devant la porte de Triple. Melîîre Balian fift delcor(d)er & netoyer & garnir celé mailbn au meaus que il pot de- dens. Si avint que le cheveteine des Longuebars qui bien favoit que meffire Balian eftoit devant Triple, (&) fift faire unes letres fauces de par l'empereor, & furent faites à Sur en parchemin farazinés, boulées d'une boule de l'em-

88 LES GESTES DES CHIPROIS.

1231 pereor que il avoir. En ces lettres fe contenoit, après moût grant falus, que il prioit le prince & fes enfans coumc les chers coufins & Tes feaus homes, que il ne recetaiïent l'es enemis, ne que il ne lor dounaiïent ni force ni aye. Le prince 6c l'es enfans mandèrent ces letres à Phelippe de Nevaire 6c en une autre remenbrance efcrite, en quei il avoit plufors paroles; & diioient enfi : « Bounes g-ens ne tenés à mau. » En la fin de la remen- brance, eftoit efcrite que il prioyent Phelippe que il moftraft ces letres à médire Balian & à fa gent, & les excufafl. Et devant eftoit avenu que le prince avoit douné fié au dit Phelippe, 6c de fon avoir meïfme ly avoit il douné que il ly faifoit volentiers à tous. Phelippe Pamoit & s'en loet moût, mais le fié ne volt il onque retenir ne decervir, & de ceftuy mandement li lot maugré, 6c toutes voyes il ly fift letres à fon feignor, & li conta tout le fait, & puis fift fans le feli de fon feignor une (impie rime, 6c la manda au prince :

cMalvaifes gens, failly de ceur, fe ne pues foufrir à nul fuer Que Von ne die que vous ejies.

168. En l'aire de Pevefque de Triple, mefîîre Balian & fa compaignie orent moût d'angoiiTes & de doulors & de defpis, & ne pooit partir, car la [ifTue] li eftoit défendue & par mer 6c par terre 6c bien gardée, dont il avint que il manda au foldan de Doumas que il ly dou- naft conduit 6c aye, fi que il peuft pafler par la paenime 6c aler à Acre. Le foldan ly otroia moût volentiers, mais choies avindrent après porquoi il ne fu beloing. Sire Betram Porcelet, qui eftoit parellre de fire Heimery 6c fa compaignie 6c les homes de fire Hue de Gibleth, qui efloient en la terre de Triple, tornerent moût fouvent

II. PHELIPPE DE NEVAIRE. 89

encor la herberge & moftroyent au doit par 011 il monte- 1231 royent, car il atendoient de jour en jour galées des Lon- guebars, & bien cuidoient prendre & ocirre médire Ba- lian & les fuens en celé herberge, & longuement foutïry celle angoilTe.

169. Il avint quant l'oft des Chiprois s'en party devant Baruth, que les Longuebars diloient que Ton1 de Chipre fuoyt; fi mandèrent fire Heimery Barlais & fire Aumaury de Bethfan & lire Hue de Gibeleth'Sc lor gent & le conte Richart qui eftoit longuebart. Ceaus prièrent toute la terre fors que le chafteau de Deudamour, les fuers dou roy & les gens dou païs s'enchaftelerent, & puis priflrent Cherines. Ains que Cherines fu prife, melîîre Balian d'Ybelyn porchafla tant privéement, que Jenevés qui eftoient venus à Triple [en] .ij. (ayties devindrent les homes, & lor douna fiés, & ly orent en covenant que il le porteroyent en Chipre, & il entendoyent bien, le il peiift venir, que il vendroit à chef de ceaus qui eftoient en Chipre. Le prince s'en aparfut; fi arefta à force les gens & les vaifieaus, & li toly fa muete.

170. Après orrés de mon feignor de Baruth, qui eftoit aie à Acre : il porchaffa & mollra tant de railons à les gens dou pais, qui doutoient la feignorie des Longuebars, qu'il eftoient lor deftrucion, que il le firent a maire de la comune d'Accre, & les Jenevés s'acompaignerent moût volentiers o luy, que pour l'amour de luy, que porce que l'empereor Federic avoit mandé en Surie que l'on le preïït en avoir & en perione. Tant fift le feignor de Baruth que il ot moût grant navie 6c grant planté de gent à pié & à cheval, que legierement pooit lever le fiege de Baruth. Les Longuebars Poïrent dire; fi ardirent lor engins, & guerpirent le fiege de Baruth & à grant honte s'en fuyrent.

a. Mf. feroient.

c 12

QO LES GESTES DES CHIPROIS.

I23i 171. Quant la novelle fu feue devant Triple, meffire Balian cTYbelin trova plus d'amis & de conduit; fi s'en party, & vint à Baruth, & trova le leu moût defgarochié; & moût ot grant pièce efté, & moût ly fift l'on grant joye, & atendy le comandement de mon ieignor de Baruth, ion père.

172. Le roy Henry & le ieignor de Baruth & tout l'oft des Chiprois eftoient ifîus d'Accre au Cazal Ymbert. forent la délivrance de Barut. Yqui fe logierent & atendirent pour avoir conieil qu'i feroient. L'endemain vint à eaus .). defleal patriarche d'Antioche, qui eftoit lombart & eftoit pafTé par Sur & avoit moût parlé à Longuebars. Il fift entendant au roy Henry & au ieignor de Baruth, que il avoit plein pooir de par les Longuebars de faire pais entr'eaus, & que il feroit tant que la pais ieroit à l'ennor & à la volenté le roy & dou ieignor de Baruth & de tous ceaus de Chipre & de Surie. Le preu- dome qui onques ne refuia pais covenable, & (quy) plus volentiers quant il eftoit au deiïus, ala après le patriarche à Acre; o luy mena de fon conieil & douna [dou]