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Vicomte Eugène-Melchior de Vogué.

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Les Morts qui

parlent

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Tar le Vte E.-M. de Vogiié

{de l'Académie française)

Introduction par 'Victor Giraud

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Taris V^elson^ Éditeurs

6l, rue des Saints-Pères

Londres, Edi7nbourg, et New-York

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COLLECTION ^ELSON

'Publiée sous la direction de CHARLES S A ROLE A,

Docteur es lettres : Directeur de la Section française à V Université d' Edimbourg.

INTRODUCTION

PAR VICTOR GIRAUD

Il y a dans le Roman russe quelques lignes qui ont dû, j'imagine, rendre parfois rêveurs les admirateurs et les amis de M. de Vogué quand, en 1893, on apprit qu'il allait se présenter à la députation : " On est tenté, écrivait-il de Tourguénef, on est tenté de s'inquiéter pour l'avenir du poète ; on entend derrière ces phrases comme un mauvais grondement de politique ; est-ce que la grande suborneuse va

* Ces pages étaient écrites quand la mort est venue brus- quement frapper M. de Vogué. Je n'ai pas cru devoir rien y changer. Mais on me permettra bien, ici, en note, d'exprimer d'un mot, en face de cette tombe si fraîchement ouverte, toute la douloureuse émotion que me fait éprouver la soudaine disparition d'un écrivain qui avait toujours été très bon, et plus qu'encourageant pour moi, et dont la perte sera très cruellement ressentie, en France et hors de France, par tous ceux qui aiment les lettres, et qui ont la noble religion du talent.

INTRODUCTION

le détourner de sa vraie voie?" Et il ajoutait: " Il n'en sera rien heureusement. Tourguénef était bien trop littéraire, trop contemplatif et trop détaché, pour se jeter dans cette mêlée l'on entre avec des convictions et d'où l'on sort avec des intérêts." Je ne puis m'empêcher d'appliquer ces paroles à M. de Vogué lui-même. Il a failli lui aussi, un instant, se jeter dans la mêlée, et de 1893 à 1898, on le vit au Palais- Bourbon représenter une circonscription de l'Ardèche. Mais on ne lui permit point de rendre à son pays les services effectifs qu'il avait rêvé de lui rendre. Nos démocraties contemporaines sont dures aux poètes qui, nés avec un grand nom, ont la noble ambition de les servir. Elles n'admettent plus que l'on veuille siéger " au plafond ; " elles sont réfractaires à l'indépendance ; elles sont rebelles à l'idéalisme. " Plus sévère que celle de Platon, notre république reconduit à la frontière ceux qui viennent lui parler d'art et de poésie, sans même les couronner de fleurs." Il est peut-être heureux que M. de Vogué ait vérifié sur lui-même ce mélancolique jugement de sa jeunesse, et qu'il se soit, lui aussi, laissé reconduire à la frontière : il en rapportait les " souvenirs et visions " qui, un an plus tard, allaient prendre corps, forme et vie dans les Morts qui parlent.

* * *

Ce n'est pas à dire d'ailleurs qu'il faille chercher

4

INTRODUCTION.

dans ce livre de véritables " portraits " de nos hommes politiques. Les Morts qui parlent ne sont à aucun titre un roman à clefs. M. de Vogué, et je l'en félicite, aurait considéré comme indigne de lui de transporter tout vifs dans une œuvre d'imagina- tion, sous un nom d'emprunt, les collègues qu'il avait coudoyés dans les couloirs de la Chambre ; il n'a pas voulu recourir à ce trop facile moyen de succès, ou de scandale. Il a fait infiniment mieux. Comme tous les grands artistes de tous les temps, comme Balzac, comme Molière, il a pris sans doute son bien partout il le trouvait ; il a ramassé dans la réalité vivante les traits épars et significatifs qu'elle lui fournissait ; mais, comme eux aussi, il a fait entrer ces données toutes matérielles dans des combinaisons inédites ; il en a composé des figures à la fois réelles et idéales, qui ont toute la vérité et la ressemblance du modèle directement observé et fidèlement copié, et, en même temps, toute la généralité de la création artistique. Ainsi transformée, la réalité contempo- raine a pris une valeur toute nouvelle : repensée et comme recréée par un cerveau de poète, elle dépasse et déborde les contingences de l'existence quotidienne, de l'observation transitoire ; elle s'élève jusqu'au symbole ; parfois même, elle touche à la prophétie. Elzéar Bayonne ressemble assurément moins à M. Jaurès qu'à Ferdinand Lassalle ; ou plutôt, il ne

5

INTRODUCTION

ressemble qu'à lui-même, cet orateur socialiste que tout le monde juge " ministrable : " quelques mois après la publication des Morts qui parlent, un socialiste siégeait pour la première fois au banc des ministres français.

Ce don d'utiliser et de généraliser tout à la fois l'expérience concrète, on le retrouve dans la descrip- tion du milieu vivent et s'agitent les personnages mis en scène par le romancier. Cette peinture du milieu parlementaire est vraiment admirable de vie grouillante et palpitante, et, en même temps, de largeur compréhensive, d'évocation synthétique. C'est une vaste fresque qui a tout le relief et la précision d'une miniature. M. Jules Lemaître déclarait, voilà déjà dix ans, que cette partie du livre " tient du chef-d'œuvre," et il n'est, je pense, aucun lecteur désintéressé qui, là-dessus, ne lui donne pleinement raison. Quand on a lu les descriptions de ces séances de la Chambre tant d'intérêts, de passions, de convoitises et d'égoïsmes sont aux prises, se nouent tant d'intrigues et se consomment tant de lâchetés, on ne les oublie plus. La chute d'un ministère, l'élection d'un président de la République, le tumulte soulevé par un orageux discours socialiste, l'enterrement du président Duputel sous la pluie et dans la boue de Paris, ce sont désormais des " choses vues," et qui se gravent pour toujours dans

INTRODUCTION.

l'imagination du lecteur. Saint-Simon aurait reconnu dans ce peintre d'histoire l'un de ses plus légitimes héritiers.

Mais M. de Vogué ne se contente pas de peindre ; il pense et il fait penser ; il formule et il explique. Il a étudié in anima vili la psychologie des foules ; il en a reconnu les lois ; il s'est rendu un compte exact, précis, de la mentalité spéciale qui, dès qu'ils sont assemblés, transforme en fanatiques aveugles et violents des hommes qui, pris individuellement, et hors de la salle des séances, ne manquent ni de bon sens, ni de savoir, ni de courtoisie, ni même de scepticisme. Pour exprimer la fatale et délétère influence du milieu sur les âmes, l'écrivain a trouvé une image saisissante, aussi suggestive que forte, et qui restera sans doute, en raison même de sa douloureuse justesse : " Chaque après-midi, fait-il dire à un député, cœur sincère et droit, il me semble que je me replonge dans un bain de haine.'''' Et n'est- ce pas là, en effet, puissamment traduite, l'impression que l'on emporte des séances les plus mouvementées du Palais-Bourbon ? Rappelons encore ces lignes étonnantes : " Ce fut pis encore quand le plafond lumineux s'éclaira : dans l'air épais, sur ces figures terreuses, fantomatiques, avec la clarté trouble et jaunâtre dont on ne voyait pas la source, il sembla qu'une pluie de fiel en dissolution s'épandît ; elle

.INTRODUCTION

tremblait dans l'atmosphère vibrante, elle faisait saillir les masques convulsés, plus terreux et plus jaunes, plus haineux sous le cerne de lumière bilieuse." Et à ceux qui demanderaient : Pourquoi ce singulier et triste phénomène? Pourquoi, dans cette enceinte empoisonnée, tant de colères et tant de haines ? M. de Vogué fournit une explication et une réponse. C'est en vain que tant d'honnêtes gens, qui se croient nés d'hier, prétendent recommencer l'histoire. Un long passé se survit en eux malgré eux et leur dicte leurs gestes quotidiens. A leur insu, ils recommen- cent, contre les mêmes adversaires, les combats qu'ont livrés leurs pères. Le légiste, le vilain, le procureur, le huguenot, le féodal de l'ancienne monarchie française revivent dans leurs petits-neveux et leur ont légué leurs querelles à vider. Toutes les passions qui agitaient nos ancêtres et qui les dressaient les uns contre les autres ne sont pas mortes avec eux ; elles se sont toutes donné rendez-vous dans cette salle de spectacle ; nous leur prêtons notre propre voix, mais nous ne leur prêtons que notre voix ; par notre bouche, ce sont les Morts qui parlent. Telle est en substance, exprimée par une formule retentissante, qui tout de suite a fait fortune et est passée en proverbe, la théorie philosophique dont le livre tout entier est comme l'illustration plastique. Il suffit de l'énoncer pouren voir toute la justesse et la profondeur.

INTRODUCTION.

Et M. de Vogué a poussé plus loin encore et plus avant la recherche des causes profondes qui expliquent les manifestations diverses de notre vie politique et sociale. Il a très bien vu et très fortement dit et montré que, au fond de toutes ces querelles, de toutes ces passions, de toutes ces haines, il n'y a qu'une seule question : l'éternelle question religieuse. Tan- tôt obscure et voilée, tantôt au contraire brusquement émergeante, elle est l'âme parfois invisible, mais toujours présente, de notre histoire contemporaine. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, les con- clusions de M. de Vogué rejoignent et confirment celles des observateurs les plus pénétrants, les plus lucides et les plus impartiaux des choses actuelles. On ne trouvera pas beaucoup de romans des pro- blèmes d'une telle ampleur et d'une telle portée soient posés et agités.

Et tout cela compose une œuvre puissante et grave, passionnée, et pourtant sereine, un peu tendue par endroits peut-être, et l'on sent circuler, sous l'éclat imagé et sous l'ironie ardente de la forme, comme un large courant intérieur d'acre amertume et d'altier pessimisme. Ce pessimisme est-il entier, absolu ? C'est ce qu'il n'est pas indifférent d'exa- miner d'un peu plus près. *

* *

Un de mes amis, esprit exact et précis, historien

9

INTRODUCTION.

de métier, et qui s'est fait une loi et une habitude de voir toutes choses sous l'aspect du relatif, me disait, il y a quelque temps, après une lecture des Morts qui parlent :

" Comme réquisitoire contre notre régime parle- mentaire, ce livre est admirable, et il n'est aucune des critiques qu'il formule à laquelle, pour ma part, je ne souscrive pleinement. Mais si tout ce qu'il dit est vrai, il ne dit peut-être pas tout. Comme Taine jadis dans ses Origines, il semble bien ne mettre en relief qu'un côté des choses. Si malfaisante que soit trop souvent l'œuvre de nos députés, il leur arrive ... de se tromper, de voter quelques bonnes lois, de réaliser d'utiles réformes, d'accomplir, dans leurs commissions surtout, de modestes et saines besognes. Si d'ailleurs il n'en était pas ainsi, il y a longtemps que le " peuple souverain " les eût cassés aux gages. Si médiocre, et imparfait, et vicieux même que soit un régime, il ne dure pas depuis quarante ans bientôt sans répondre à certains besoins généraux, sans rem- plir, tant bien que mal, certains offices indispensables. Corrigeons-le, réformons-le, adaptons-le à notre tem- pérament national, rien de mieux : mais gardons-nous de le condamner en bloc. D'autre part, jetons un coup d'oeil autour de nous. La France n'est pas le seul pays à essayer du régime parlementaire. Même chez les peuples qui l'ont adopté bien avant nous, et

INTRODUCTION.

chez lesquels il est pour ainsi dire issu d'une sorte de génération spontanée, ne pourrait-on pas signaler, même aujourd'hui, quelques-uns des vices les plus graves dont nous souffrons chez nous ? Tout est-il toujours parfait à la Chambre des Lords et à la Chambre des Communes ? Et les élections anglaises elles-mêmes, celles de 1910, ont-elles été partout un modèle d'urbanité ? Que si, toutes comparaisons faites, nous devons nous reconnaître politiquement inférieurs, ce qui n'est pas sûr, à nos heureux voisins, la raison en est assez simple. La France est le premier des grands Etats modernes à avoir tenté sur elle-même l'expérience démocratique. Cette ex- périence,— que tous les peuples tenteront à leur tour, et dont ils profiteront quand nous l'aurons nous-mêmes tentée, cette expérience ne se fait pas chez nous sans heurts, sans tâtonnements, sans fausses ma- nœuvres. Comment pourrait-il en être autrement ? Avant de nous jeter la première pierre, que les Italiens, les Allemands, les Russes, et même les Anglais, résolvent d'abord pour leur propre compte ce difficile problème. . . . J'avoue que j'aurais voulu trouver quelques considérations de cet ordre sous la plume de M. de Vogué, ou du député Jacques Andarran."

Je ne suis pas assez grand clerc dans ces sortes de questions pour décider si mon ami a raison ou tort.

INTRODUCTION.

Je crois bien que M. de Vogué pourrait revendiquer le droit qu'a tout écrivain d'imagination de choisir dans la réalité, de mettre en lumière et en saillie tel côté particulier des choses plutôt que tel autre. Mais ce dont je suis très sûr, c'est qu'il serait désolé que l'on vît dans son livre un jugement d'ensemble et de fond sur la France contemporaine. Mieux que per- sonne, il sait que la France n'est pas tout entière au Palais-Bourbon, et s'il a mis comme sous-titre aux Morts qui parlent " scènes de la vie parlementaire," c'était bien pour faire entendre que, en France sur- tout, la " vie parlementaire" ne se confond nullement avec la vie nationale. "Je t'ai retracé, fait-il dire quelque part à Jacques Andarran écrivant à son frère Pierre, je t'ai retracé, tel que je le vois ici, le tableau de la France : non, pas de la France : de ses maîtres occasionnels." La distinction est essen- tielle, et je sais, pour ma part, infiniment gré à M. de Vogué de l'avoir si nettement formulée.

En France, en effet, plus que partout ailleurs, le pays réel doit être soigneusement distingué, l'Anglais Courtenay Bodley l'a fort bien vu, du pays officiel ; l'un et l'autre ne communiquent qu'en de rares circonstances et ne se ressemblent guère. Les deux Frances dont on a si souvent parlé, la France rouge et la France noire, c'est surtout dans nos assemblées politiques qu'elles vivent et s'entre-déchirent. Mais

INTRODUCTION.

au-dessous et en marge de ces deux Frances, il y en a une troisième, qui n'est ni rouge, ni noire ; c'est celle qui travaille et qui épargne, et qui, sans se soucier de nos querelles métaphysiques ou politiques, refait constamment, patiemment la fortune matérielle et la santé morale du pays. Cette " troisième France," qui est la vraie France, M. de Vogué la connaît bien, et il lui a fait sa juste place dans les Morts qui parlent. C'est elle d'où sont sortis ces " Soudanais " dont l'écrivain nous décrit en termes vibrants l'œuvre utile, féconde, héroïque, et de si haute et si lointaine portée. C'est elle encore que symbolisent vaillam- ment, dans leur coin de province, ces deux femmes, si virilement actives, si nobles et si pures, la tante et la nièce, dont le remancier a vigoureusement peint les âmes harmonieuses et profondes. Et c'est elle enfin qui a produit ce Jacques Andarran, il me semble bien que M. de Vogué s'est un peu représenté lui- même, joignant ainsi son propre portrait à celui des vrais ouvriers d'avenir, et donnant, par son propre exemple, à ceux qui aiment le généreux et clair génie de la France de nouvelles raisons de croire à sa vitalité.

VICTOR GIRAUD.

Versailles, 25 février 1910.

13

LES MORTS QUI PARLENT

PREMIERE P.-s

Chapitre

I L'orateur

lRTIE

Page I

II. Au fumier de Job

23

III. L'ascension d'Elzéar

41

IV. A l'hôtel Sinda .

54

V. Daria Véraguine .

70

VI L'élection d'Eauze

84

VII L'initiation .

106

VIII Ceux d'autrefois .

127

IX. Rose Esther

147

X. En famille . . 0

165

XI Le bain de haine . ,

190

DEUXIEME PARTIE. XII. Un cœur irrésolu XIII La séance continue . , XIV. Les Soudanais

219 240 255

TABLE.

Chapitre

Page

XV. Le Panama

. 278

XVI. Les Bayonne agissent

3°9

XVII. A Versailles .

336

(.VIII. Renverse ....

. 362

XIX. Les chagrins de Jacques

. 382

XX. Marie ....

40I

XXI. Mors et vita .

416

LES MORTS QUI PARLENT

PREMIERE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

i/ORATEUR

LA parole est à M. Elzéar Bayonne. -/ Le président Duputel jeta ces mots de la petite voix malicieuse et nonchalante, alliacée par un léger accent du Midi, qui rappelait, au dire de ses flatteurs, l'organe de son compatriote Adolphe Thiers. Il articula chaque syllabe, comme un régis- seur de théâtre qui attend un effet certain du nom qu'il lance aux spectateurs.

L' effet voulu se produisit aussitôt. Le bourdon- nement des conversations particulières mourut sur les banquettes redevenues silencieuses. Les députés qui péroraient dans un groupe, au pied de la tribune, regagnèrent leurs sièges. L'injonction machinale : « A vos places, messieurs ! » prit dans la bouche des huissiers une intonation persuasive.

2 LES MORTS QUI PARLENT.

Par les deux tambours de droite et de gauche, le couloirs dégorgèrent dans l'hémicycle un flot de retardataires qui se hâtaient vers les sentiers mé- nagés entre les travées. Au banc du Gouvernement, les figures lasses des ministres se relevèrent au- dessus des dossiers, avec le mouvement instinctif de tauraux harcelés dans l'arène, col rentré, cornes tendues pour repousser un nouvel assaut. Des secrétaires, des attachés de cabinet, des sénateurs en maraude au Palais- Bourbon se massèrent des deux côtés de la tribune, debout, obstruant le passage. Tandis que les gradins se couronnaient de longs cordons de têtes attentives, un tassement précipité se faisait au-dessus, dans les galeries du premier étage, dans les tribunes du second. Des journalistes rentraient en coup de vent, des femmes se penchaient aux premiers rangs, le buste en of- frande. Dans le grand théâtre national subitement rempli, du parterre aux loges, des loges au poulail- ler, on vit passer sur toutes les physionomies l'air de recueillement voluptueux qu'elles prennent à l'Opéra, au moment le ténor entre en scène pour la romance attendue.

L'homme qui concentrait sur lui tous ces regards gravit lentement les marches de la tribune. Il pro- mena un coup d'oeil circulaire sur l'assemblée ; il s'installa dans sa forteresse d'acajou, sans se hâter, avec la tranquillité voulue de l'acrobate qui ras- semble ses muscles sur une plate-forme du cirque avant de se risquer sur la corde raide. Durant ces

L'ORATEUR. 3

quelques secondes de préparation muette, il laissa le circuit magnétique s'établir entre son auditoire et sa personne.

Vous aviez raison, ma chère, comme il est bien, cet affreux homme ! murmura une pro- vinciale à l'oreille de sa voisine. L,e sentiment traduit par cette remarque se peignait sur les vi- sages curieux de toutes les femmes qui achevaient l'examen rapide d'Elzéar Bayonne.

Il était très bien, en vérité, le jeune chef du parti socialiste ; grand et dégagé, la taille élégamment prise dans une redingote aux revers de soie, le front rejeté en arrière sous la couronne des cheveux noirs, négligemment bouclés ; un large front tout rayonnant de pensée, foyer l'on sentait couver la flamme qui jaillissait des beaux yeux, ardents et doux. Leur caresse atténuait ce qu'il y avait d'un peu dur dans la courbe du nez en bec d'aigle, dans la ligne mince des lèvres, retirées sous la moustache brune. Une tête de César, disait un des séides fervents de Bayonne, le vieux Caucuse, mulâtre des Antilles, ancien délégué de la Commune aux Beaux- Arts. De César asiatique, ajoutaient les envieux; et, en effet, le masque pâle qui s'en- levait sur le front obscur du bureau présidentiel rappelait les faces de marbre des empereurs syriens.

Dès les premiers mots, la voix de l'orateur con- somma la prise de possession physique qui lui livrait cette assemblée. Voix au timbre grave, mordante et chaude comme la vibration d'une corde de vio-

4 LES MORTS QUI PARLENT.

loncelle ; stridente d'ironie, quand sa colère fouail- lait un adversaire, elle redevenait, l'instant d'après, une musique de plainte profonde, alors que le dé- fenseur des misérables disait leurs peines sourdes, leur soif de justice et de pitié.

Le débat roulait sur une loi ouvrière. La commis- sion rapportait un projet déposé depuis sept ans. voté une première fois durant la précédente légis- lature, retenu ensuite au Sénat pendant quelques années, renvoyé par la haute assemblée avec des modifications destructives du principe même de la loi. La commission avait péniblement reprisé cette toile de Pénélope ; mais, après trois jours de dis- cussion, il ne restait plus rien du projet primitif, criblé d'amendements contradictoires. Les orateurs du centre avaient proposé et fait passer des restric- tions qui annhilaient toutes les garanties données aux associations syndicales ; puis, changeant de tactique, ce même centre avait voté deux articles additionnels introduits par l'extrême gauche, et si gros de conséquences dangereuses qu'ils eussent rendu la loi inapplicable. Ces articles, habilement rédigés, revêtaient le caractère d'une manifestation sentimentale dont on ne pouvait laisser le bénéfice à des adversaires : ils fournissaient un excellent trem- plin électoral. Au passage des urnes, le mot d'ordre accoutumé avait couru sur les bancs de la majorité :

Blanc ! blanc ! Votons blanc ! Le Sénat ne votera jamais cela, la loi est enterrée!

Et vingt voix s'étaient assitôt élevées :

L'ORATEUR. 5

Le renvoi de l'ensemble à la commission ! Le rapporteur demandait lui-même ce renvoi, du

ton vexé et avec le découragement sincère d'un au- teur dont la pièce est reçue à corrections. Le mi- nistre combattait mollement la demande, avec le découragement feint d'un homme d'État qu'on empêche d'aboutir. On savait le ministre hostile à la loi : nul ne prenait le change sur la manœuvre de l'adroit pilote, qui se plaignait de ramener le navire aux chantiers et se réjouissait en secret à l'idée de l'échouer dans les ensablements du port. Bayonne avait jugé la partie perdue, cette fois encore. Jetant par-dessus bord la loi mort-née, il revenait à son réquisitoire habituel contre 1' ordre social, à ses amplifications oratoires son talent se complaisait.

Oui, disait-il, nous ne regrettons pas de vous voir refuser aux prolétaires jusqu'à ces médiocres palliatifs, qui leur donneraient peut-être l'illusion menteuse d'un effort pour les libérer. Nous avons défendu la loi en essayant de l'améliorer, nous l'eus- sions votée, parce que nous ne sommes pas des théo- riciens intransigeants, parce que vous nous trouverez toujours prêts à faciliter l'éclosion de la plus humble fleur de justice sur le terreau décomposé de la société capitaliste. Vous venez l'arracher de vos propres mains, cette pâle fleur des ruines : faites, nous triompherons une fois de plus de votre aveu d'impuissance ; chacun de vos reculs marque pour nous un pas de plus vers l'avènement de l'ordre

6 LES MORTS QUI PARLENT.

nouveau, de l'ordre juste et rationnel. Ah ! Mes- sieurs, vous ne voulez même pas qu'il passe un peu d'air et de lumière sous l'énorme pyramide, chaque jour plus haute, chaque jour plus lourde, qui pèse sur les multitudes écrasées. Tant mieux ! Ce peuple éternellement abusé se redressera plus tôt pour la renverser de fond en comble ; il sait, dans son admi- rable patience, que, plus cruelles sont les souffran- ces d'aujourd'hui, plus prochaine et plus complète sera leur récompense, sa victoire de demain. Merci, vous qui ouvrez de force les yeux que nous n'aurions pas encore réussi à dessiller !

Les applaudissements et les « très bien » par- taient en fusées nourries des gradins de l'extrême gauche. Le centre écoutait silencieusement, comme on écoute du rivage le grondement des vagues irritées, avec un petit frisson de plaisir à les voir venir si hautes, avec la certitude tranquille qu'elles n'arriveront jamais jusqu'à la crête de la falaise l'on jouit de leur bruit.

Bayonne continuait : il refaisait pour la ving- tième fois le tableau de la féodalité financière, il la juxtaposait traits pour traits à la féodalité militaire de jadis ; et, dans un élan de facile hardiesse, l'ora- teur socialiste rendait justice à cette dernière, qu'il proclamait plus humaine, plus élastique, moins étroitement fermée aux évasions possibles du serf. Des bancs de l'extrême droite, quelques applaudis- sements timides s'élevèrent, répondirent à ceux de ]a gauche. Ils redoublèrent, après une phrase sur

L'ORATEUR. 7

le pouvoir modérateur de l'ancienne royauté. Ee petit vicomte Olivier de Félines battait frénéti- quement des mains, comme bat des ailes une alouette attirée au miroir.

Regardez qui vous applaudit ! interrompit une voix au centre.

Du regard et du geste, Bayonne fondit sur l'inter- rupteur.

M. Cornille-Ealouze m'invite à regarder qui m'applaudit. Cette interruption revient souvent ici : j'en admire toujours la beauté. En effet, M. le vicomte de Félines et ses amis m'applaudissent. Ils ne partagent pas mes espérances démocratiques, et ils savent comment je considère l'aimable puérilité de leurs regrets monarchiques. Ils m'applaudissent pourtant, dans le moment que je dénonce vos fautes. Et après ? Quand M. Cornille-Ealouze parle à cette tribune, quand il y vient consolider le pouvoir de l'argent et les privilèges de ses détenteurs. M. le vicomte de Félines et ses amis applaudissent l'op- portuniste, l'anticlérical qui rassure momentané- ment leurs intérêts. C'est le jeu naturel de la poli- tique ; et j'ai assez de philosophie pour ne jamais dire à l'honorable M. Cornille-Ealouze : Regardez qui vous applaudit ! »

Un rire étouffé courut sur tous les bancs. M. Cor- nille-Ealouze n'avait jamais proféré une parole à la tribune. Cet homme gras et déplaisant, enrichi dans la fabrication des bicyclettes, envoyé à la Chambre par une circonscription pauvre et sensible aux bien-

8 LES MORTS QUI PARLENT.

faits, était peu sympathique à ses collègues. Il venait précisément de les égayer à ses dépens, la semaine précédente, avec un billet de faire-part qui circulait dans les couloirs. Ce billet, le député et sa fa- mille notifiaient la mort d'une proche parente, portait la mention usuelle : décédée munie des sacre- ments de l'Eglise. Sur les exemplaires adressés aux frères et amis, ces mots étaient rayés à la plume; la rature énergique faisait croire à une inadvertance du lithographe ou à un changement de la dernière heures dans les dispositions de la famille. Le com- pétiteur de M. Cornille-Lalouze aux élections, un clérical, avait expédié à ses amis de la Chambre des liasses de billets des deux types, avec et sans la rature : en s'était fort diverti à la découverte de cette ingénieuse rouerie.

Tandis que la grosse face poilue de M. Cornille- Lalouze se contractait derrière son pupitre, avec les grimaces d'un matou qui a reçu un seau d'eau froide sur la tête, Bayonne s'échappait par une volte savante des applaudissements de la droite. A la majorité détendue, à demi conquise dans cet accès de gaieté, il adressait un chaleureux appel « au nom de la mère commune, la grande Révolution, au nom de ces principes, rénovateurs du vieux monde, qui demeurent le lien indissoluble de tous les cœurs républicains ; de ceux-là mêmes qu'une douloureuse torpeur arrête sur le chemin de la terre promise ! Car vous la désirez comme nous, vous qui ne la voyez pas, et, si nous devons succomber

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sur la route, j'ai la confiance que les plus jeunes d'entre vous y entreront un jour, qu'ils revendi- queront la noble mission d'y conduire un peuple libéré !

Saisis, quelques-uns des « plus jeunes » com- mencèrent d'applaudir sur les confins du centre. A mesure que l'éloquence de Bayonne se faisait plus câline, plus attendrie pour les frères retardataires. les applaudissements gagnaient des travées jusque- figées dans leur résistance. L'ouragan de bravos parti de l'extrême gauche secouait à cet instant tout l'hémicycle, faiblissait à peine au milieu, se renfor- çait à droite dans le groupe socialiste égaré de ce côté. On eût dit le crépitement d'une flamme d'in- cendie qui multipliait ses foyers, dévorait de proche en proche les îlots d'abord préservés, fondait dans un immense creuset toutes les matières réfractaires. Du haut en bas de cette salle bondée, il n'y avait plus qu'une créature aux centaines de têtes, pas- sive, possédée par l'homme qui l'enveloppait de ses effluves, vibrant à l'unisson sous la parole de cet homme ; il n'y avait plus qu'un faisceau de nerfs reliés par une même communication électrique, rattachés par une racine commune à ce front élargi, dominateur, qui émergeait seul lumière de la tribune. Le gaz venait de s'allumer au plafond, il versait sa clarté perpendiculaire sur le haut de ce visage dont les autres parties disparaissaient dans la pénombre, sur ce réflecteur vivant et mouvant s'hypnotisaient tous les regards.

8 LES MORTS QUI PARLENT.

faits, était peu sympathique à ses collègues. Il venait précisément de les égayer à ses dépens, la semaine précédente, avec un billet de faire-part qui circulait dans les couloirs. Ce billet, le député et sa fa- mille notifiaient la mort d'une proche parente, portait la mention usuelle : décédée munie des sacre- ments de l'Eglise. Sur les exemplaires adressés aux frères et amis, ces mots étaient rayés à la plume; la rature énergique faisait croire à une inadvertance du lithographe ou à un changement de la dernière heures dans les dispositions de la famille. I^e com- pétiteur de M. Cornille-Lalouze aux élections, un clérical, avait expédié à ses amis de la Chambre des liasses de billets des deux types, avec et sans la rature : on s'était fort diverti à la découverte de cette ingénieuse rouerie.

Tandis que la grosse face poilue de M. Cornille- Ivalouze se contractait derrière son pupitre, avec les grimaces d'un matou qui a reçu un seau d'eau froide sur la tête, Bayonne s'échappait par une volte savante des applaudissements de la droite. A la majorité détendue, à demi conquise dans cet accès de gaieté, il adressait un chaleureux appel « au nom de la mère commune, la grande Révolution, au nom de ces principes, rénovateurs du vieux monde, qui demeurent le lien indissoluble de tous les cœurs républicains ; de ceux-là mêmes qu'une douloureuse torpeur arrête sur le chemin de la terre promise ! Car vous la désirez comme nous, vous qui ne la voyez pas, et, si nous devons succomber

L'ORATEUR. g

sur la route, j'ai la confiance que les plus jeunes d'entre vous y entreront un jour, qu'ils revendi- queront la noble mission d'y conduire un peuple libéré !

Saisis, quelques-uns des « plus jeunes » com- mencèrent d'applaudir sur les confins du centre. A mesure que l'éloquence de Bayonne se faisait plus câline, plus attendrie pour les frères retardataires, les applaudissements gagnaient des travées jusque- figées dans leur résistance. L'ouragan de bravos parti de l'extrême gauche secouait à cet instant tout l'hémicycle, faiblissait à peine au milieu, se renfor- çait à droite dans le groupe socialiste égaré de ce côté. On eût dit le crépitement d'une flamme d'in- cendie qui multipliait ses foyers, dévorait de proche en proche les îlots d'abord préservés, fondait dans un immense creuset toutes les matières réfractaires. Du haut en bas de cette salle bondée, il n'y avait plus qu'une créature aux centaines de têtes, pas- sive, possédée par l'homme qui l'enveloppait de ses effluves, vibrant à l'unisson sous la parole de cet homme ; il n'y avait plus qu'un faisceau de nerfs reliés par une même communication électrique, rattachés par une racine commune à ce front élargi, dominateur, qui émergeait seul lumière de la tribune. Le gaz venait de s'allumer au plafond, il versait sa clarté perpendiculaire sur le haut de ce visage dont les autres parties disparaissaient dans la pénombre, sur ce réflecteur vivant et mouvant s'hypnotisaient tous les regards.

io LES MORTS QUI PARLENT.

Fascinés, les hommes du peuple qui garnissaient les galeries supérieures écoutaient, avec des crispa- tions dans leurs mains impatientes de battre. Deux lycéens firent le geste d'applaudir.

Que c'est beau, cette domination sur une assemblée ! dit à haute voix l'un d'eux.

C'est beau ! répéta comme un écho incons- cient, dans la tribune au-dessous, la dame de pro- vince ; et son corsage bondissait tumultueusement. Autour d'elle, des Parisiennes, muettes, dévisa- geaient l'orateur : les unes, un sourire heureux sur les lèvres ; d'autres, rigides, les yeux animés de courtes lueurs, sous les secousses réitérées dont elles recevaient la caresse intérieure. Au fond de la tribune du Conseil d'Etat, un jeune abbé s'agitait, rie se possédant plus ; il murmurait, de plus en plus haut :

Il a raison, il a pourtant raison !

L'abbé se tut, rougissant, sous le regard d'un vieux magistrat, bouche rasée et pincée, qui ré- pliqua :

C'est des inepties. Elles sont bien dites. Deux groupes paraissaient seuls en dehors de

l'universelle communion d'enthousiasme : les jour- nalistes, là-haut, figures ironiques, pressées dans une tribune, qui laissaient voir l'ennui professionnel des critiques à la représentation d'une pièce trop connue ; les huissiers, qui circulaient au fond de l'hémicycle de leur pas discret, avec leur air calme et correct de gardiens attentifs dans une maison

L'ORATEUR. il

de fous. I*e vieil huissier-chef regarda l'horloge, transmit à un collègue sa serviette bourrée de lettres:

Prends le service, j'ai affaire à la questure. H dit cela du ton d'un homme qui rentre chez

lui sous l'averse et passe son parapluie à un ami qui sort.

Bayonne affermissait sa conquête sur la totalité de l'auditoire par une revendication enflammée des fiertés nationales.

I/Europe se couvre de soldats, régiments embusqués derrière les vieilles haines, les vieux pré- jugés, les vieilles ambitions, comme les survivants d'une épidémie derrière les tombeaux d'un cime- tière où ils achèveraient de s'entre-détruire en se fusillant sur les morts de la veille. Partout un espoir de meurtre plane sur les villes laborieuses, paraly- sant l'essor pacifique du travail humain. Vous vous épuisez de sacrifices pour aligner une muraille de fer aussi large, aussi haute que celle de l'adversaire toujours attendu. Et vous laissez inutile l'incompa- rable armée des vraies forces françaises, l'immor- telle armée d'invasion qui ne connut jamais ni arrêt ni retraite, ni débâcle ; l'armée des idées incarnées dans ce peuple et qui l'a toujours fait conquérant du monde par le droit divin du progrès. Ah ! ne comprenez-vous pas votre erreur ? Vous désarmez la France plus sûrement, plus dangereusement que si vous aviez licencié tous nos bataillons, le jour vous retenez l'esprit français sur la route il marche, sonnant le ralliement aux idées nou-

12 LES MORTS OUI PARLENT.

velles. N'a-t-il pas troiomphé sans même combattre à toutes les étapes du siècle, réparé les fautes et les folies de nos dynasties, déjoué les plans concertés des hommes d'État qui nous guettaient comme une proie, et qui chancelaient soudain, menacés, inter- dits, sentant trembler sous leurs pieds le sol nos idées s'insinuaient pour dévorer et retourner contre eux leurs armées ? Permettez donc qu'il souffle encore, ce vent de la victoire qui ne coûte pas une goutte de sang, ce vent de la revanche certaine qui gonflera d'une joie longtemps désapprise les plis désolés de notre drapeau. Si nous étions persuadés, mes chers collègues, que le sacrifice de nos doc- trines peut seul procurer cette résurrection de la France, nous n'hésiterions pas, je vous le jure, à dire à la raison et au progrès : Attendez, souffrez, laissez passer la France ! Convaincus que le triom- phe national est inséparable de celui de la raison et du progrès, je voudrais faire pénétrer notre foi dans vos cœurs ; vous n'hésiteriez pas davantage, vous non plus, à sacrifier ces lourds intérêts qui abattent le ressort populaire ; vous attacheriez les premiers l'idée sociale à la hampe frémissante du drapeau, s'il vous était prouvé qu'à ce prix ses fières couleurs se relèveraient une fois de plus sur la terre, emblème de réparation pour nous, de libé- ration pour tous !

Ce fut un trépignement sur tous les bancs. Les plus sages, étreints à la gorge, s'abandonnaient au délire commun. M. Chasset de la Marne, le prébi-

L'ORATEUR. 13

dent du centre gauche, entrait à cet instant dans la salle. Dès qu'il aperçut Bayonne à la tribune, il eut un sourire narquois.

Quel air joue-t-il encore, ce flûtiste ?

Mais la phrase d'habitude, jetée à la cantonade, mourut aussitôt sur ses lèvres. Renseigné par un premier coup d'œil sur les physionomies, le vieux parlementaire comprit qu'il n'était pas au diapason : à la vue des gens de son groupe qui battaient des mains, M. Chasset de la Marne changea brusque- ment d'expression ; il s'arrêta au pied de la tribune, attentif et grave ; avec la docilité d'un mouton égaré qui rentre dans le mouvement du troupeau, il se mit à applaudir, d'un geste machinal, les derniers mots de la période qu'il n'avait pas en- tendue.

L'instinct de l'orateur avertit Bayonne qu'il était temps de conclure, l'assemblée lui ayant donné tout ce qu'elle pouvait rendre d'émotion et de soumis- sion momentanée. Il tourna court sur une tirade claironnante, qui s'adressait plus spécialement aux passions de ses amis et les soulevait pour l'ovation finale. Il descendit de la tribune. Des bancs infé- rieurs de l'extrême gauche, les socialistes se préci- pitèrent au-devant de leur chef ; d'autres l'atten- daient, debout sur les gradins supérieurs : toutes les mains cherchaient les siennes et recommen- çaient, après l'étreinte, à scander derrière lui la triple salve d'applaudissements ; les visages ironi- ques et provoquants défiaient les gros bataillons du

14 LES MORTS QUI PARLENT.

centre. Ceux-ci gardaient un silence gêné ; le sor- tilège dissipé, la Chambre se reprenait. Les députés dégringolèrent entre les travées, essaimèrent en masse, se répandirent dans les couloirs. Redevenus loquaces et bruyants, ils déambulaient en allumant les cigarettes à travers les vestibules, le salon des Conférences, la buvette. Des groupes bourdon- nants, où étaient confondus les gens de tout parti, se formaient, se dispersaient, se reformaient autour des couples d'interlocuteurs qui discutaient avec animation le discours de Bayonne.

Très bon, aujourd'hui, Bayonne !

Peuh ! toujours la même chanson, mieux chantée cette fois.

Il a pourtant dit quelques vérités incontes- tables !

C'était un opportuniste conservateur qui appuyait énergiquement sur cette affirmation.

Oui, reprenait un radical, mais on pourrait lui répondre que...

Et chacun de développer les arguments avec les- quels il se serait fait fort de répondre à l'orateur socialiste. Ses plus verbeux contradicteurs étaient ceux qui ne parlaient jamais à la tribune; ceux aussi qui venaient de se surprendre à l'applaudir et en gardaient un remords, un besoin de réagir con- tre la surprise du magicien. On eût dit les ébats d'une ménagerie, quand, après la sortie du dompteur qui les tenait couchés sous sa cravache, les fauves gambadent dans la cage et mordent les barreaux.

L'ORATEUR. 15

Ces discussions théoriques sur la harangue de Baronne ressemblaient d'ailleurs aux controverses des spectateurs, durant un entr'acte du théâtre, sur la pièce de Dumas ou d'Augier qui les a fait penser un moment. On venait d'entendre un exercice litté- raire, passionant par les idées qu'il suscitait, mais abstrait des réalités quotidiennes ; nul ne songeait à établir un rapport entre ce jeu de pur esprit et les exigences pratiques, positives, de la vie sociale et politique. Le vote en témoignait, ce vote que rendaient au même instant pour leurs collègues absents les gardiens des boîtes, et qui écartait à une énorme majorité l'ordre du jour de l'orateur ac- clamé. On avait applaudi l'artiste, on votait pour le ministère : c'étaient deux ordres d'idées entière- ment séparés.

Bah ! un joli discours de plus, et qui ne chan- gera rien au train nécessaire du monde !

Cette acclamation de Pourjard'hieu, l'ancien ministre, l'ami de Gambetta, résumait bien le sen- timent commun.

Ne vous y fiez pas trop, interrompit Asserme ; goutte à goutte, le vitriol socialiste ronge notre bloc de granit républicain.

Aristide Asserme, a le député bien parisien de la Nouvelle », suivant la formule consacrée des jour- naux où il écrivait, « le Canaque », comme l'appe- laient la Libre Parole et l'Autorité, avait la spécia- lité de représenter l'esprit français au Parlement. Il y représentait par surcroît la Nouvelle-Calédonie,

i6 LES MORTS QUI PARLENT.

depuis qu'un concurrent richissime l'avait évincé de sa circonscription des Alpes-Orientales. Créole de Bourbon, venu tout jeune à Paris pour y publier des vers sous le patronage de son compatriote Leconte de Lisle, il s'était fait ramasser un soir par Gambetta dans une loge d'actrice le tribun por- tait ses hommages. Aristide s'accrocha à la redingote flottante du grand homme, l'amusa par son bagout, reçut de lui l'investiture d'un fief électoral dans les Alpes. Dépouillé de son canonicat, il obtint d'un ministère ami le siège de Nouméa, nouvellement créé. Le député n'avait fait qu'une courte visite à l'île lointaine, sur un vaisseau de Etat qui l'y amena en conquérant. Ses électeurs, quelques fonc- tionnaires et quelques colons, le renommaient fidè- lement depuis cette époque ; les méchantes langues prétendaient qu'on allongeait la liste électorale avec des forçats libérés et des Canaques recrutés par le bâtonniste, comme dans l'Inde.

Des électeurs littéralement électrisés, di- sait Asserme, car il les mettait en mouvement par un coup du câble officiel, et vraiment libéraux puisqu'ils ne demandent qu'une chose, la liberté.

Sceptique et jouisseur, très avisé, sous ses airs de bouffon, rompu aux intrigues des couloirs il pro- menait depuis quinze ans sa calvitie précoce, sa jolie barbe crespelée et sa faconde aimable, popu- laire dans le salon de la Paix parmi ses confrères du journalisme, le créole retombait toujours sur ses pieds après les aventures fâcheuses l'entraînaient

L'ORATEUR. 17

de perpétuels besoins d'argent. Compromis dans le Panama, dans toutes les affaires suspectes, il passait chaque fois à travers les mailles du filet delà justice, reparaissait souriant et acquitté. Nul ne tenait ri- gueur à cet enfant gâté du Parlement, radical d'éti- quette, ministériel quand le cabinet avait besoin d'un renfort, et qui évoluait savamment dans l'or- bite du pouvoir, assez loin pour se faire payer ses services, assez près pour les offrir au bon moment. Asserme devait ses succès à une imagination ba- roque et fertile. Au temps il représentait les Alpes-Orientales, il avait un préfet peu maniable. Le cabinet d'alors hésitait à faire sauter cet admi- nistrateur. Une idée vint au député. Il alla chez un marchand de couronnes funéraires, il choisit un bel article, jais noir, avec l'inscription : Souvenirs et regrets, il fit emballer, adresser franco, sans nom d'expéditeur, à M. le Préfet des Alpes-Orientales. Le lendemain, même envoi d'un autre magasin ; et ainsi de suite chaque jour, pendant trois semaines, tous les marchands de couronnes parisiens y passè- rent. Au troisième arrivage, les employés de la pré- fecture j asèrent : les fonctionnaires et les journalistes du chef -Heu s'arrangèrent vite pour avoir affaire dans les bureaux, précisément à l'heure l'on dé- ballait chaque matin le fatal colis. Au bout de huit jours la ville était en liesse : pas d'autres conversa- tions dans les cafés, les deux feuilles locales exul- taient, le préfet n'osait plus se montrer sur le Mail. A la quinzième couronne, il était démonté. La plai-

iS LES MORTS QUI PARLENT.

santerie avait coûté vingt-cinq louis à Aristide, mais son homme dut demander lui-même un chan- gement.

Le « spirituel député de la Nouvelle » entrete- nait sa réputation par les discours amusants il réclamait un peu de la manne budgétaire pour son île, « pour ce paradis austral nous ne savons em- ployer que nos damnés, nous pourrions tous finir un jour, mes chers collègues, si la fortune inique faisait de nous des vaincus de la liberté. »

Tel était l'homme qui glosait le discours de Bayonne.

Eh ! oui, continuait-il, ils ont fêlé le bloc :

Toujours intact aux yeux du monde Il sent croître et pleurer tout bas Sa fêlure fine et profonde...

Mon Dieu ! je sais bien, on peut encore bou- cher la lézarde en y pilant du curé. Mais, si cet ingré- dient venait à nous manquer, elle apparaîtrait aux yeux du monde, inquiétante. Bayonne vous force à l'écouter, à l'applaudir ; il vous apprivoise à quel- ques-unes de ses idées ; son socialisme et, qui pis est, sa personnalité parlementaire deviennent peu à peu tolérables, possibles, combinables, passez-moi le mot, avec d'autres éléments, en un lendemain de crise. Se rendre possible, tout est en politique. Un beau jour, on se réveille étonné : le loup-garou avec lequel on effrayait les enfants fleure le maro- quin, tout comme un autre. Demandez plutôt à

L'ORATEUR, 19

Félussin, qui mijote là-bas une affaire avec le gou- verneur du Comptoir Général des colonies. Il fut de la Commune, jusqu'au bout, il a fait tuer du Ver- saiilais, c'est sûr ; nous nous servions même de ce prétexte, dans le temps, quand nous l'utilisions en cachette, pour ne pas lui payer les excellents articles qu'il faisait dans nos journaux contre l'ordre moral. Le voilà aujourd'hui sous-secrétaire d'Etat ; et il me marchande, parce qu'il me trouve trop avancé, une misérable subvention aux phares que je lui demande pour ma pauvre île, afin que mes bons forçats ne gagnent pas le large plus souvent qu'à leur tour ; il me répond, le cynique : « Ne faites pas aux autres ce que vous n'eussiez pas voulu qu'on vous fît ; comment me serais- je évadé, moi, si l'on avait vu clair à la Nouvelle !... » Qui sait si Bayonne ne nous chantera pas un jour la même antienne ? Mes bons amis, prenez garde à ce mélodieux stercoraire. Tandis qu'Aristide expliquait à quelques col- lègues mal informés la légitimité de cette épithète, on cherchait vainement dans les couloirs l'homme à qui il la décernait. Bayonne s'était promptement arraché aux étreintes de ses amis ; sorti de l'amphi- théâtre par une des portes discrètes ménagées à mi- hauteur du pourtour, au sommet des gradins, il avait franchi précipitamment les marches qui débouchent dans le corridor de ronde, au pied des escaliers par s'écoulait le public des tribunes réservées. Arrêté là, il entendait son nom bruire rlans toutes les conversations. Elles cessaient quand

20 LES MORTS QUI PARLENT.

on l'apercevait, chacun ralentissait le pas peur attarder sur l'orateur des regards curieux, admira- tifs. Bayonne paraissait indifférent à ces caresses de la gloire ; il attendait, les yeux fixés sur le haut de l'escalier. Soudain, il s'élança à la rencontre d'une jeune femme qui descendait, la dernière, de la tribune du président.

Finement moulée dans la souple jupe beige, sous la casaque de loutre frissonnaient des lueurs errantes, elle descendait les degrés d'un pas lent, ce pas de statue en mouvement la grâce harmo- nieuse de certaines femmes met une musique, faite des rythmes concordants de la gorge, des hanches, des genoux. Elle était de celles qu'à cette musique on entend venir, semble- t-il, en même temps qu'on les voit. La ligne sombre de sa beauté, accusée par le costume aux teintes sévères, s'égayait de deux points lumineux : une touffe de roses pourpre piquée au corsage, une torsade d'un blond fauve qui débordait la petite capote noire et moirait d'or le collet de loutre. Sous la voilette, dans le visage arrondi, presque trop rond, aux traits fins entre des joues pleines, les yeux brillaient de la légère fièvre emportée de cette séance. Ils arrêtèrent sur Bayonne un regard fier et distant, qui appelait de très haut, avec condescendance ; il semblait que ce regard ramassât cet homme à terre et l'élevât jus- qu'au visage qui lui souriait gravement. Le député s'approcha; sa voix, impérative et mordante à la tribune, se fit suppliante, trembla de cette même

L'ORATEUR. 21

chaleur de passion contenue qui avait ému la Chambre.

Êtes- vous contente?

Oui, dit la jeune femme, avec une légère cantilène d'accent étranger ; oui, puisque/s seront contents.

Qui, ils ?

Vous le demandez ? Ceux pour qui nons tra- vaillons ; ceux dont la peine fait votre force, ceux pour qui et en qui je vous...

Elle n'acheva pas. Une flamme qui passa dans ses yeux dit le mot qu'elle avait retenu.

Et pourtant, reprit Bayonne, vos lèvres viennent de me refuser la parole qui me payerait de tout. Dites qu'elle ressortira de ces lèvres, ce soir, chez la baronne.

Venez, et vous verrez.

Vous y serez de bonne heure ?

J'y dîne. Et vous ?

Ue temps de jeter un coup d'œil sur mes épreuves, et j'y cours. Vous serez dans la rotonde des palmiers, n'est-ce pas, sous le grand Ruysdaël il y a des blés de soleil, comme vos cheveux ? Vous ne regarderez personne autre, Daria ? Gardez- moi d'ici toute votre âme, que je la prenne toute dans votre premier regard, ce soir.

En échangeant ces quelques mots, ils étaient arrivés à l'extrémité du corridor, dans le vestibule dévalait le public des galeries supérieures.

Adieu, dit en souriant la jeune femme. Voyez

22 LES MORTS OUI PARLENT.

comme tout le monde vous regarde, vous ! C'est intimidant, je me sauve.

Elle s'éloigna par le trottoir de la petite cour, vers la grille ouverte sur le quai. Immobile sur le seuil, Bayonne suivait des yeux la svelte casaque de loutre qui serpentait entre les gardiens de la paix et les camelots. Du flot d'allants et venants répandus sur le perron central, à côté de lui, des appels, des saluts familiers arrivaient par bordées.

Voilà le triomphateur ! Bravo, Bayonne! Superbe ! Incomparable !

Il ne semblait pas entendre. Plus rien du Parle- ment, de ses fièvres et de son absorption tyrannique, n'existait à cette minute pour celui qu'Aristide venait d'appeler « le mélodieux stercoraire ».

Ce mot nécessite quelques explications.

CHAPITRE n

AU FUMIER DE JOB

Sur les terrains qui portent aujourd'hui les élé- gants hôtels de la plaine Monceau, les vieux Pari- siens ont vu des enclos de plate-bande maraî- chères, des vacheries, des étables attenantes à de sordides cahutes, tout un quartier mi-urbain, mi- rural, les travaux des champs se mêlaient aux industries de la ville. La noble et paisible culture de la terre venait mourir là, déjà défigurée et empoi- sonnée par l'haleine de Paris, comme meurent sur un fond de tourbières les dernières lames du large, à la limite indécise la grande mer se change en un petit marais, stagnant, chargé d'impuretés. Quelques maisons de pierre ou de brique alternaient avec des masures de bois à un seul étage, dissimulées derrière les murs de clôture. Ces logis donnaient sur des jardinets, sur des cours vaguaient les poules et les veaux ; ils abritaient une population chétive : nourrisseurs, fruitiers, laitiers, éleveurs de volaille, petits commissionnaires en denrées.

Le plus misérable de ces établissements était sans conteste celui du père Bayonne. Il occupait

24 LES MORTS QUI PARLENT.

une cour irrégulière de quelques mètres carrés enclavée entre un chantier de bois et la haute muraille latérale d'une distillerie, au point la rue d'Héliopolis débouche actuellement dans la rue Guillaume-Tell. Au fond de cette cour, dans l'angle de gauche, une cage de vieilles planches, coiffée d'un toit en auvent, faisait saillie sur un rez-de-chaussée, elle s'appuyait par quatre étan- çons. Une cloison divisait la cage en deux chambres ; de l'unique pièce du rez-de-chaussée, qui formait une assez vaste cuisine, on accédait à ce galetas par une échelle de meunier. Dans l'angle opposé de la cour, une autre cabane de lattes, aménagée en étable, hébergeait deux vaches et un cheval. Une étrange muraille, maçonnée avec des matériaux de toute provenance, fragments de pierres meu- lières, tessons de poteries, tuiles et ardoises noyées dans le mortier, montait assez haut pour dérober aux passants la vue de la maison ratatinée et de l'étable; cette fortification, en alignement sur une ruelle, était percée d'une espèce de porte charretiè e qui donnait un lointain air de ferme à la « pro- priété ». Sur le linteau de la porte, un cadre de bois formant enseigne se balançait au vent. La peinture, quoique d'un goût romantique, ne devait évidemment rien au pinceau d'Eugène Delacroix : on y distinguait vaguement un vieillard respectable, nu et barbu, couché sur un monceau de choses indéfinissables, devisant avec trois personnages en costumes bibliques. Au-dessous de ce groupe, un

AU FUMIER DE JOB. 25

calligraphe inexpérimenté avait tracé, en gros caractères rouges, ces mots :

AU FUMIÉ DE JOB

L'enseigne parlante était expliquée aux passants de la ruelle par le large tas de fumier qu'ils aperce- vaient dans la cour, à travers les vantaux déjetés de la porte charretière.

s'approvisionnèrent d'engrais, pendant plus de quarante ans, les petits maraîchers de la plaine Monceau et des alentours. Le fondateur de cette industrie, le père Bayonne, était arrivé en France à la suite des alliés, en 1814. Nous disons « arrivé» pour nous conformer à la tradition du quartier ; mais le mot n'est pas exact, appliqué à un émigré qui rentrait sur le sol il avait connu des jours plus prospères. Descendant de Siméon Lévy, l'un de ces marranes espagnols qui vinrent de Tolède à Bayonne après l'édit de tolérance d'Henri II, vers l'an 1550, Rodrigues Lévy, dit Bayonne, était frère cadet d'Abel, le munitionnaire des armées de la République et de l'Empire. Associé à son aîné dans les opérations de courtage sur les blés, quand la Révolution éclata, Rodrigues fut victime des guerres qui ouvraient à Abel Bayonne une source de pro- fits. Tandis que celui-ci accompagnait en Suisse le commissaire Rapinat et imitait cet illustre modèle en prélevant une grosse dîme sur les dépouilles des Bernois, la course maritime paralvsait les affaires

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Rodrigues s'obstinait, à Bordeaux d'abord, puis à Marseille. Le blocus continental ayant complè- tement arrêté les transactions avec l'Angleterre, le courtier s'embarqua pour Odessa. Il y végéta misé- rablement, jusqu'au jour le reflux de l'Europe nous ramena cette épave avec tant d'autres. En voyant partir la sotnia de Cosaques à laquelle il fournissait del'eau-de-vie, Rodrigues Bayonne avait chargé sur sa petite charrette de cantinier la jeune femme qu'il venait d'épouser, Séphora Minskaïa, et son enfant nouveau-né. Roulée par le torrent des convoyeurs russes jusqu'à Paris, la pauvre famille s'était échouée dans la masure abandonnée de la plaine Monceau. On radouba la cage avariée ; une palissade d'abord, et ensuite la muraille composite élevée par les mains du nouvel occupant, assurèrent aux Bayonne la possession du terrain vague atte- nant à la maison. L'étable y surgit, deux vaches y rejoignirent le petit cheval qui avait traîné les no- mades d'Odessa à Paris. Un jardinier voisin s'étant proposé pour acheter chaque semaine au nourris- seur la litière de ces animaux, Bayonne comprit qu'il y avait une lacune dans la vie industrielle du quartier.

Il fit cette découverte sur la fin de la Restaura- tion, déjà trop vieux et trop recru de misère pour en tirer tout le parti qu'elle eût offert à un inven- teur plus actif. Néanmoins, on vit dès lors le père Bayonne sortir chaque jour, à l'aube, avec la char- rette remisée depuis l'exode de Russie ; il la rame-

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naît le soir, emplie des fumiers et des détritus ramassés sur les routes ou achetés à bas prix dans la banlieue pour être revendus aux maraîchers du voisinage. Ceux-ci prirent l'habitude de se fournir au tas qui se reformait tous les matins dans la cour du père Bayonne. Prévenant et ponctuel en affaires, il s'attachait les clients, il les apitoyait sur ses longues tribulations. Le « vieux Cosaque », comme l'appelaient les bonnes femmes, bénéficiait de l'in- clination naturelle aux citadins pour les types ori- ginaux de leur quartier. Les enfants s'amusaient de sa lévite jaune fourrée de renard et du haut bonnet de même poil d'où s'échappaient des tire- bouchons de boucles blanches; ils faisaient cercle pour entendre conter au père Bayonne les histoires de Bautzen et de Lutzen, ils regardaient avec res- pect le maigre roussin qui avait trotté sous le feu du canon. « C'est un homme au-dessus de son état », disaient les fruitières. État peu relevé ; mais le père Bayonne avait frappé un coup habile sur les imaginations en tirant de la sienne l'enseigne peinte au-dessus de sa porte. L'évocation de Job ennoblissait la marchandise amoncelée dans la cour, un rapprochement involontaire se faisait dans les esprits entre le malheureux patriarche et ce petit vieillard biblique, si éprouvé, si digne devant son tas de paille pourrie : on en concevait de la considération pour le revendeur d'engrais.

Quand il mourut, en 1840, rien ne changea au train de vie accoutumé. Ferdinand Bayonne rem-

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plaça le père dans la petite charrette, son berceau ambulant de 1814. La clientèle lui resta fidèle ; sous la direction de sa mère Séphora, il continua d'administrer le tas renouvelé chaque jour par ce travail de fourmi. Ferdinand n'avait qu'un génie régulier, dépourvu de ressort et d'invention. Un quart de siècle passa sur sa tête ; il devint à son tour le père Bayonne. A deux pas du Paris boule- versé par M. Haussmann, cour et masure gardaient leur physionomie de la Restauration, leur air de misère vieillotte, leurs pratiques commerciales sans horizon. La première femme du second Bayonne, Anna Lion-Meyer, ne lui donna pas cette impulsion conjugale qui réveille parfois une industrie som- meillante : créature malingre et d'échiné plo3'ée sous la malechance, Anna traîna son étisie dans le galetas sans y laisser d'enfants. La secousse exci- tatrice allait venir au Fumier de Job de la deuxième femme du patron, Rachel Heymann, des Heymann de Mayence.

Cette personne de tête doit être considérée comme la véritable créatrice de la grande maison d'engrais chimiques Bayonne et Cie. Ferdinand convola sur le tard, en 1862. A peine installée dans le fief des Bayonne, et nonobstant l'arrivée rapide de deux marmots, Elzéar et Nathalie, Rachel y manifesta un puissant esprit d'innovation et de métamorphose. Le nombre des vaches s'accrut dans l'étable agran- die ; les marchés passés avec quelques usines qui donnaient des déchets industriels firent affluer dans

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la cour des charretées de détritus bizarres, soumis aussitôt à de savants triages, classés eu catégories tarinées selon de nouvelles échelles de prix. Ce n'était pourtant qu'un prélude aux grands projets que méditait Rachel. A défaut d'une instruction absente, un sûr instinct commercial lui fit deviner l'importance de la révolution agricole qui s'accom- plissait à ce moment, l'avenir des nouvelles mé- thodes qui saturaient la terre d'engrais exotiques ou artificiels. Chacun rêve à hauteur de son horizon : devant la litière de ses vaches, Rachel rêvait aux gisements de guano du Pérou. Elle s'assura le con- cours d'un jeune chimiste polonais, qui mourait de faim dans une mansarde de la rue d' Héliopolis ; il lui prêta sa science en échange d'un morceau de pain. Le même" instinct infaillible révéla à Mme Bayonne l'expansion imminente de Paris sur la plaine Monceau, et la plus-value prochaine des terrains environnants. Elle acquit alors, par de bons contrats, les meilleurs lots de ces terrains, qui valaient de vingt à trente sous le mètre, qui attei- gnirent, cinq ou six ans plus tard, lorsqu'elle les revendit, cinquante, soixante francs et plus. Avait-elle trouvé quelques épargnes de son beau- père dans l'armoire du galetas ? Sut-elle intéresser à sod entreprise un bailleur de fonds ? On le pré- suma, quand on lui vit entre les mains du papier de la maison Nathan et Salcedo, inféodée aux Bayonne de la branche aînée et fortunée. Cette branche est assez connue pour qu'il suffise

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d'en rappeler ici l'existence. Abel Bayonne, le muni- tionnaire des armées du Directoire, le bras droit du fameux Rapinat, avait laissé deux enfants : une fille, Elisabeth, mariée en 1826 à Luis Salcedo, l'un des fondateurs de la puissante maison de banque Nathan et Salcedo ; un fils, l'éminent philo- logue David Bayonne, entré en 1830 dans l'Uni- versité, signalé de bonne heure aux orientalistes par ses travaux sur la grammaire comparée des langues sémitiques, appelé en 1872 à l'Académie des Inscriptions, qui le nomma secrétaire perpétuel peu de temps avant de le perdre. La femme de David, Eudoxie Mùller, des Minier de Colmar, les riches manufacturiers, lui donna trois fils. Alphonse, en 1848, et qui dut son prénom à l'enthousiasme du savant pour M. de Lamartine, a suivi la carrière paternelle : proviseur au lycée de Montauban, sa compétence dans les questions d'enseignement l'a désigné pour une inspection générale. Louis-Napo- léon, venu au monde quelques mois après le Prince impérial et ainsi nommé en témoignage de l'atta- chement de sa famille à la dynastie régnante, a été placé par la protection de sa tante Elisabeth dans la banque Nathan et Salcedo ; d'employé, il y est devenu rapidement associé, avec la signature. Joseph, le dernier des trois frères, mérita tout jeune la confiance de Gambetta ; préfet de la Basse- Gironde, il compte parmi nos administrateurs les plus appréciés.

Ces hommes considérables auraient toujours

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ignoré leurs humbles cousins du Fumier de Job, si l'on eût écouté la vieille Séphora ; aux heures les plus critiques, la veuve de Rodrigues s'était refusée à toute sollicitation, à toute tentative de rapproche- ment avec les fils et les petits-fils de son beau-frère Abel, moitié par timidité de parente pauvre et par crainte des rebuffades, moitié par aversion pour ces renégats, ces marranes, comme elle les appelait, oublieux de la foi des ancêtres. Grâce à l'indifférence du philologue David, Eudoxie Muller avait élevé ses fils dans les idées et les pratiques de son milieu luthérien de Colmar ; on les disait protestants, ils l'étaient peut-être ou l'avaient été; l'inspecteur et le préfet se laissaient volontiers classer dans cette confession. Rachel, personne positive et dépour- vue de préjugés, passa-t-elle outre aux scrupules de la mère Séphora ? En ce cas, les acquisitions de ter- rains semblaient prouver qu'une Bayonne, même indigente et inconnue, ne frappait pas en vain à la porte de la maison Nathan et Salcedo.

La crue d'un fleuve ravage ou emporte les terres sans consistance ; elle fertilise les parties solides qui ont résisté. Ainsi fait la crue d'une grande cité. Quand Paris descendit sur la plaine Monceau, avec ses rues régulières et ses constructions cossues, la Ville refoula hors barrières le menu fretin des nour- risseurs, maraîchers, étalagistes. Quelques indus- tries plus vivaces tinrent bon en se transformant. Le Fumier de Job fut de celles-là. Un beau jour, au lendemain de la guerre, les échafaudages des

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maçons se dressèrent dans la cour du père Bayonne. L'année suivante, sur l'emplacement qu'avait si longtemps occupé le désordre pittoresque et sordide de la cour, de la masure, de l'étable, une grande maison froide, décente, s'élevait dans l'alignement de ses riches voisines. Une de ces maisons au visage muet, aux yeux ternes, dont la physionomie discrète tient de la banque et du couvent ; on devine des bureaux dans leurs entrailles, derrière les fenêtres grillées du rez-de-chaussée, un luxe bourgeois derrière les tentures rigides du premier étage, un cerveau exact et minutieux au sommet, derrière les rideaux blancs des chambres d'habitation. Cette maison avait une annexe suburbaine à Levallois- Perret, vaste cour entourée de hangars et de maga- sins, où des camions chargeaient les guanos, les phosphates, les nitrates. Mais dans les bureaux proprets de la rue d'Héliopolis, rien ne décelait la nature des opéraitons traitées par ces employés corrects, qui recevaient les clients et tenaient les écritures sous le regard sévère de la patronne ; une administration quelconque, eût dit le passant inattentif à la plaque de marbre noir encastrée dans un des montants de la porte.

Cette plaque avait suscité des scènes orageuses dans la famille Bayonne. La vieille Séphora et son fils Ferdinand gardaient un attachement supers- titieux à la vénérable enseigne qui mettait leur com- merce sous la protection du patriarche. Rachel leur avait fait comprendre à grand' peine que cette ima-

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gerie ne convenait plus. On s'était arrêté à une transaction. Au sommet de la plaque de marbre, une ligne en lettres gothiques, peu lisibles, conser- vait la raison sociale chère aux vieilles gens :

AU FUMIER DE JOB

Sous cet en-tête accordé à la fantaisie, des romaines dorées, sérieuses et pratiques, disaient :

Maison d'engrais chimiques Bayonne et Cle

Guanos, Phosphates, Nitrates,

Kaïnite moulue, Scories de déphosphoration.

Commission pour la Province et pour tous Pays.

Ainsi, obéissant à la loi commune qui régit toutes les transformations de notre temps, le tas de paille et de bouse du père Bayonne, naturel, naïf, pauvre, étalé cyniquement et honnêtement au plein jour, s'était métamorphosé en produits similaires, artifi- ciels et concentrés, puissants et riches, reculés loin des regards, masqués derrière une façade austère et sous des mots savants, représentés par des chè- ques et des traites ; reconnaissables néanmoins, pour qui cherche le permanent sous les apparences changeantes ; plus fétides, d'ailleurs, et d'une pes- tilence plus subtile que le bon vieux tas qui fumait au soleil, égayait les yeux qu'il choquait, dispensait la santé aux enfants grandis dans ses émanations salubres.

On pardonnera ces détails rétrospectifs, utiles

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peut-être pour éclairer les antécédents héréditaires d'un de ces enfants, et justifiés par le rôle brillant qu'il joua un moment dans notre pays. en 1864, un an avant sa sœur Nathalie, le petit Elzéar avait connu l'ancien Fumier de Job. Ses plus lointains sou- venirs lui remontraient les maigres vaches au poil roux dans la cour pentueuse, les retours de son père, le soir, sur la charrette aux essieux criards, la haute meule de paille souillée autour de laquelle les deux marmots jouaient à cache-cache et gla- naient les fleurettes hâtives qu'ils portaient à la grand'maman Séphora. La vieille aïeule avait été la première éducatrice du bambin. Restée fidèle aux observances minutieuses de sa communauté lithua- nienne, elle lui en expliquait le sens ; dès qu'Elzéar put épeler ses lettres, elle lui apprit à lire dans la Bible.

L'imagination ardente de l'enfant s'éveilla sur le Livre qui racontait le prodigieux roman de sa race. Du seuil de la masure il dévorait les pages relues cent fois, il voyait, derrière la meule d'immondices qui fermait son horizon, se lever l'armée des puis- sants et des forts, misérables d'abord, puis maîtres du monde, dans tous les empires, dans tous les siè- cles : l'esclave Joseph, devenu le vizir du Pharaon et le dispensateur des richesses de l'Egypte ; le berger Moïse, conduisant son peuple dans la Terre Promise ; le pieux Daniel, prince des satrapes de Darius ; le mendiant Mardochée, enrichi des dé- pouilles d'Aman et comblé d'honneurs par Assuérus

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Les récits merveilleux se succédaient, confirmant la promesse divine, illustrant la parole du Livre qui consolait de tous les exodes : « Les fils d'Israël crûrent, et ils se multiplièrent comme les grains qui germent ; ils devinrent très forts et emplirent la terre... Plus on les opprimait, plus ils se multi- pliaient. »

Séphora achevait les enseignements du Livre ; à la veillée, tout en brûlant les herbes amères comme il est prescrit par le rituel, elle racontait à son petit- fils l'histoire des élus dans les temps douloureux, elle montrait la continuation de la promesse jusqu'à nos jours. Fille d'un pauvre et savant talmudiste de Minsk, elle avait entendu toute jeune les entre- tiens des hassidim dans la maison paternelle, elle y avait recueilli les leçons du fameux Nachman Krochmal, le hakkam de Tarnopol, qui venait faire aux frères de Minsk l'aumône de son vaste savoir. De quelles oreilles avides les enfants écoutaient l'aïeule, quand elle disait les prodiges accomplis par tant d'hommes mémorables !

C'était David Reubeni, le mystérieux envoyé des tribus d'Orient, frère et ambassadeur du Sultan juif d'Arabie, accueilli avec des honneurs princiers par le pape Clément VII, le roi de Portugal, l'em- pereur d'Autriche, parcourant l'Europe sur son destrier blanc, entraînant sous sa bannière de soie brodée les misérables qu'il venait délivrer, semant l'or à pleines mains sur le peuple qui l'acclamait, dans Rome et dans Lisbonne. C'était le beau Salo-

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mon Molcho, le prophète dont les prédictions véri- fiées intimidaient les rois et les papes, dont l'élo- quence transportait les foules accourues pour l'en- tendre, de Cadix à Constantinople ; invulnérable, protégés d'en haut, il passait comme les jeunes gens de Babylone à travers les flammes ; le lendemain du jour le Saint-Office l'avait fait brûler publi- quement, on le rencontra dans les salles du Vatican, aux côtés du pape Clément, qui lui avait substitué secrètement une autre victime ; la seconde fois qu'il fut conduit au bûcher, dans Mantoue, on avait le bâillonner, tant on craignait l'effet magique de sa parole sur la foule ; et cette fois encore il avait vaincu le feu, assuraient les fidèles qui le virent plus tard près de sa fiancée, à Saphed en Palestine. Séphorar rappelait encore la haute fortune de Joseph Nassi, duc de Naxos, favori du sultan Soliman, l'égal des vizirs en pouvoir et en richesse, qui avait rebâti de ses deniers Tibériade de Galilée. Elle proposait en exemple Baruch Spinoza, le glorieux page auquel les infidèles eux- mêmes dressaient des statues. Elle disait enfin le plus prodigieux de tous, Sabbataï Cevi, le Messie proclamé à Smyrne au son des trompettes, l'inspiré qui faisait délirer d'enthousiasme tous les dispersés du peuple élu ; au bruit lointain de ce nom, le véné- rable Manoël Texeira dansait de joie dans la syna- gogue d'Amsterdam en serrant sur son cœur le rou- leau de la Loi ; des caravanes se formaient à Londres, à Hambourg, à Avignon, pour suivre à Jérusalem

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le nouveau roi qu'on allait y sacrer : Sabbataï l'oint du Seigneur, qui refusa de connaître la femme et répudia ses épouses jusqu'au jour une vision lui révéla, au Caire, l'apparition en Polo- gne de sa fiancée prédestinée, l'orpheline inconnue trouvée en chemise dans un cimetière, l'enchan- teresse Sarah dont les poètes d'Egypte célé- brèrent la beauté ; Sabbataï, si puissant à Symrne et dans Alep que des millions de piastres lui arri- vaient en offrande, au château des Dardanelles la jalousie du Khalife l'avait enfermé, il tenait une cour princière, entouré de ses partisans, révéré par les disciples qui continuèrent de prier en son nom, longtemps après sa mort, dans toutes les communautés d'Europe et d'Asie.

Le petit Elzéar s'absorbait dans ces histoires attrayantes. Elles avaient pour lui le prix d'un trésor intime, personnel, bien préférable à l'his- toire vulgaire qu'on enseignait dans l'école du quartier, avec les héros de tout le monde, Charle- magne, Bayard, Turenne, Napoléon. Elles conti- nuaient, dans une sphère supérieure à celle des grands hommes scolaires, la tradition auguste des personnages bibliques. Ces royaumes étrangers, ce fabuleux Orient, qui n'étaient pour ses voisins de classe que d'obscures expressions géographiques, Elzéar les sentait siens, au même titre que l'enclos de la plaine Monceau ; fils d'une famille universelle, citoyen du monde son imagination volait d'un mouvement aisé, il en concevait un secret orgueil,

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et quelque mépris pour ces gamins attachés au pavé de la rue, astreints à un pénible effort d'atten- tion lorsqu'il leur fallait suivre la leçon de l'ins- titeur en Afrique ou en Asie. L'enfant gran- dissait dans ce rêve d'une élection miraculeuse, tou- jours possible, toujours renouvelée ; il sentait confusément en lui toutes les âmes de ceux qui sont sortis de la cuisse de Jacob ; dans l'attente vague et magnifique qui berçait sa sensibilité, il bandait sa volonté naissante pour toutes les am- bitions.

A l'école primaire du quartier, sa mère l'en- voya de bonne heure, l'élève Bayonne distança facilement ses camarades. Boursier au lycée Louis- le- Grand, la bourse était due sans doute à quelque sollicitation discrète de Rachel auprès du vieux cousin David, le dignitaire de l'Université, membre de l'Institut, Elzéar y retrouva les mêmes succès. Son entrée dans cet établissement coïncida avec la transformation du Fumier de Job. Une vie nouvelle commençait pour l'écolier avec les études et les fréquentations plus relevées du lycée Louis-le- Grand, avec l'installation aisée et décente dans la maison bourgeoise. La mort de la grand'mère Séphora brisa le dernier anneau de la chaîne qui le rattachait à son passé de misère et de rêves. La meule et la soupente des jeux enfantins, le monde merveilleux de la Bible et des récits de l'aïeule, toute cette formation première descendit lentement dans les profondeurs du souvenir ; mais

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le jeune esprit en gardait une empreinte indélébile : à son insu, il continua de recevoir son principe d'action des choses dont il ne vivait plus.

Qui l'eût reconnu, le petit vagabond de la cour du père Bayonne, dans ce rhétoricien brillant, ou- vert à toutes les idées, épris des littératures à la mode, promenant déjà sur Paris ce regard d'âpre conquête qu'ils ont de si bonne heure aujourd'hui ? I^e collégien philosophe, frotté de positivisme, vite imprégné de l'incrédulité ambiante, eût plaisanté de bien haut ceux qui lui auraient rappelé les pres- criptions de la Thora. Ces vieilleries méritaient le même sourire indulgent que le catéchisme oublie des camarades. Nulle différence entre eux et lui, esprits également émancipés, également modernes. S'il rouvrait parfois la Bible massive il avait appris à lire, c'était pour y vérifier les explications fournies par l'exigèse contemporaine, les interpré- tations ingénieuses rencontrées dans un volume de Renan. Pure satisfaction de curiosité intellectuelle, croyait-il ; cependant, le livre fermé, il se surpre- nait à songer aux fortunes inopinées de l'ânier Saùl, du berger David. Mythes ou réalités, ces hommes subtils et volontaires, qui avaient conquis pouvoir et richesse, lui apparaissaient comme d'excellents maîtres de conduite ; leur séduction rajeunissait, aussi proche, aussi tentante pour lui que celle du lieutenant Bonaparte, l'idole et le modèle de ses camarades à l'âge heureux chacun se dit : Il faut être Napoléon-

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Dès qu'Elzéar eut obtenu son diplôme de bache- lier, Rachel le mit en apprentissage dans les bureaux de la rue d'Héliopolis, avec promesse de l'associer prochainement à la direction de la maison. Après quelques mois de cette épreuve, le jeune homme ne put surmonter son dégoût pour un emploi de ses facultés trop inférieur à ce qu'il attendait de lui- même et de la vie. Tous ses rêves s'insurgeaient contre la médiocrité de cet horizon commercial, contre la nature même de l'industrie paternelle, qui lui avait déjà valu au collège les allusions humi- liantes des camarades informés. Il déclara à sa mère qu'il se sentait invinciblement sollicité vers une carrière libérale ; il apandonnerait de grand cœur au mari qu'on cherchait alors pour sa sœur Nathalie les fructueuses perspectives ouvertes par la prospé- rité croissante du Fumier de Job. Rachel le fouilla dans les yeux, de son clair regard de femme pra- tique, et dit simplement :

Es-tu sûr de ta volonté, quoi que tu entre- prennes ?

Je suis sûr de l'irrésolution des autres. J'y ai regardé : ils ne tiennent jamais le coup qu'on leur propose hardiment.

Satisfaite d'une réponse elle reconnaissait le fils de ses entrailles, la veuve Bayonne lui assigna une pension honorable et le laissa s'envoler vers l'École de Droit.

ni

i/ascension d'elzéar

Il étudia la législation, l'économie politique, l'histoire. Assidu aux parlotes se forment les orateurs, il y acquit une réputation d'éloquence. Elle l'avait précédé au Palais, lorsqu'il se fit inscrire au barreau. Cependant des années passèrent sans justifier les espérances que ses camarades avaient fondées sur son talent précoce. L'ambition échauffée qu'ils lui avaient connue au sortir du collège parut amortie par la vie de plaisir. Elzéar s'y était jeté avec un emportement il y avait de la fougue naturelle et de l'ostentation. Il ne s'attarda guère aux aven- tures banales du quartier Latin : quelques bonnes fortunes bruyantes dans le monde du théâtre lui eurent vite révélé le pouvoir qu'exerçaient sur les femmes sa beauté grave et sa conversation pas- sionnée. Elles lui ouvrirent l'un après l'autre ces mondes aux frontières imprécises qui voisinent et se pénètrent de plus en plus à Paris : échelle de Jacob un jeune homme spirituel et avantageux, porté par le succès, grimpe si facilement de salons en salons, d'alcôves en alcôves, de la pianiste sé- duite à la femme de lettres divorcée, de celle-ci à

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l'étrangère curieuse, à la coquette de finance, à la baronne légère, à la marquise authentique.

Bayonne sut plaire par ses dons naturels et par le ragoût de scandale que ses idées apportaient dans les salons élégants il eut accès. Il y déve- loppait audacieusement des thèses socialistes ; on écoutait avec une indulgence amusée ces propos incendiaires, qui eussent fait jeter à la porte un homme moins correct, moins bien habillé, moins soumis pour tout le reste au code des bienséances mondaines. Elzéar avait traversé les milieux d'étu- diants durant ces années un vent de socialisme soufflait sur le quartier des Écoles. Il épousa d'abord les doctrines à la mode par esprit d'imitation, il s'y affermit par un sincère entraînement du coeur et par un calcul réfléchi de la volonté. Cette orienta- tion de son intelligence avait des causes complexes ; il les définissait souvent dans ses lougues cau- series avec le plus cher de ses amis de collège, ce Jacques Andarran qu'il devait retrouver sur les bancs de la Chambre. Les deux jeunes gens diffé- raient de complexion et d'idées. Jacques était méditatif, indécis et flottant dans son besoin de compréhension universelle ; Elzéar épanchait sur lui ses périodes familières et grandiloquentes, avec cette tyrannie de l' orateur-né pour qui tout homme est un public.

Quelle mouche te pique ? disait Andarran. Toi, socialiste ! Toi, l'aristocrate jusqu'aux moelles, toi qui ne rêves que raffinements de luxe, haute fortune

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et bonnes fortunes ! Mais c'est idiot ! Et tu trahis :oute ta race, tu vas te la mettre tout entière à dos. Elle est par définition du côté de la richesse, elle prend sa force. Tu me fais l'effet d'un officier d'état- major qui passerait l'émeute à au moment d'une promotion en grade^

Laisse-moi donc tranquille avec ma race ! Toujours cette sottise, comme s'il y avait encore des races, en un pays et en un temps il n'y a que des individus. Tu n'as pas honte de ramasser ce vieux cliché d'école et de sacristie, forgé par des pions, exploité par les curés ? Mais je veux bien me placer pour un instant à ton point de vue : s'il y a vraiment des survivances de race, quelle pauvre idée te fais-tu de celle tu me classes ? prends- tu le droit de la ramener à cette unité factice ? toute son histoire te montre deux courants opposés, l'un d'âpres convoitises terrestres et de satisfactions ma- térielles, l'autre de protestation idéaliste, révolu- tionnaire. Nos vieux prophètes ne sont-ils pas les premiers socialistes ? Quel compagnon de réunions publiques égalera jamais leur idéalisme, leurs vio- lences ? La vieille plainte humaine du misérable et de l'opprimé, dans quels coeurs est-elle héréditaire ? Oui la dira mieux que nous, avec les mots elle gémit et menace depuis les premiers jours de l'his- toire, avec les imprécations rituelles apprises au berceau ? Suis les grands procès politiques en Eu- rope : partout tu trouveras quelques fils des pro- phètes au banc des révoltés sociaux, à l' avant-garde

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de la protestation révolutionnaire, socialiste, anar- chiste, nihiliste. Je t'accorde si tu y tiens et c'est peut-être vrai que l'âme de ces anciens bonshommes, l'âme juste et rageuse d'un Amos ou d'un Michée est pour quelque chose dans le dégoût que m'inspire votre stupide société, dans le désir que je ressens de la culbuter, ne fût-ce que pour déplacer le poids de misère et de souffrance. Si, comme je le crains, on ne peut réussir à diminuer ce poids, il faut au moins changer de temps à autre les épaules qui le portent. La justice, vois-tu, ce n'est peut-être qu'un roulement mieux ordonné de l'inextirpable souffrance. Tâchons de l'établir dans une société meilleure. Cette conviction, je l'ai au fond du cœur, qu'elle me vienne de la réflexion personnelle ou de l'atavisme que tu me lances à la tête et dont tu n'aperçois que le vilain côté.

C'est pourtant vrai : avant d'avoir des barons, vous aviez des prophètes ; et tu en es un. Mais, in- sistait Andarran, comment concilies-tu ton dégoût pour cette société avec l'intention je te vois de déguster ce qu'elle a de plus exquis ?

Parbleu ! faisait Elzéar en s'animant, je compte bien en jouir ; comme on jouit d'une catin qu'on jettera dans l'escalier un quart d'heure après ; comme un conquérant savoure le bon souper qu'il a trouvé tout servi dans la maison conquise, avant de renverser la table dans la salle à manger il fera camper ses soldats. Et pour être ce conquérant, que faut-il ? Laissons mes prétendus ancêtres les

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prophètes ; revenons sur le terrain des réalités, à Paris. Quoi que tu en dises, je ne suis qu'un Pari- sien de Paris, comme toi, comme les camarades, et pas autre chose. Me vois-tu, moi, pauvre hère in- connu, sans relations, avec les origines que tu sais, avec un saint-frusquin acceptable, sans doute, mais très insuffisant pour éblouir les populations, me vois-tu trimant quinze ou vingt ans sur les marches des escaliers de service s'écrasent nos grim- peurs ? Tu me voudrais peut-être fleuri d'œillets bien pensants, arrivant benoîtement par les cercles cléricaux et monarchiques, après un long stage dans les bureaux d' œuvres et les salles de confé- rences, tout cet ennui pour être enfin toléré aux tra- lalas de quelques douairières, sous un nom allongé par de ridicules additions, au milieu de gens qui ten- draient à peine une main dédaigneuse au fils du mar- chand de guano ! Sans parler de ces ineptes préjugés de race qui recommencent à empoisonner l'air, qui me barreraient la route de ce côté et me rendront toutes les autres doublement difficiles. Me préfère- rais-tu à la queue de la grande armée opportuniste, petit jeune bien correct de l'Association générale d'abord, puis attaché dans quelque cabinet de po- liticien, me faisant décrasser par les belles madames ministérielles, afin de les lâcher un jour et de par- venir jusqu'aux autres, aux vraies, aux savoureuses, quand j'aurai des cheveux gris ?

Allons donc ! Il veut être attaqué de front, emporté de haute lutte, ce Paris gobeur et poltron,

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dur aux timides, tendre aux violents. Pour un homme de ma condition, le socialisme est un trem- plin indiqué : le seul élastique, neuf, riche d'avenir. Tous les autres partis sont de vieux citrons exprimés. Socialiste ! Il y a beau temps que cette étiquette a cessé d'être un épouvantail, une marque flétrissante sur l'épaule d'un paria. Tiens, l'autre jour, à la der- nière réception de l'Académie, notre camarade Evayren m'avait gratifié d'une carte de tribune : tu sais, Nordomus Evayren, le petit poète du Midi fédéral qui va toujours frétiller chez les habits verts. Qui crois-tu qu'il me montre, en belle place, dans la corbeille ? Un des grands orateurs socialistes, entre trois tabourets de duchesses qui lui compri- maient les genoux. Elles n'avaient d'yeux que pour lui, on devinait qu'elles se seraient pâmées de joie si quelqu'un leur eût présenté le monstre ; et l'une d'elles l'aurait invité à déjeuner le lendemain pour faire crever de dépit les deux autres ! Je te dis qu'elle est là, et seulement, la grande route d'avenir, facile, rapide. A la condition, bien en- tendu, de n'y pas traîner comme un loqueteux, de ne pas se confiner au cabaret, comme tous ces imbé- ciles, avec la dégaine, le langage et la barbe d'un vieux chemineau de 1848. Étonner, subjuguer cette fille qu'est Paris, simple jeu, mon cher, pour le socialiste qui saura allier toutes les élégances à toutes les audaces, mener avec la même désin- volture un cotillon et une émeute, passer avec aisance des faubourgs populaires se fait le sou-

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verain aux faubourgs mondains on le sacre. Il lui suffira d'imiter le Maître : son évangile n'est-il pas écrit ?

Et Bayonne montrait à Andarran une pile de volumes allemands, français, écroulée sur le bureau : Ferdinand Lassalle's Reden und Schriften, le Journal de Ferdinand Lassalle, Une page d'amour de F. Las- salle. Il feuilletait d'une main caressante les nom- breux biographes de son héros, Brandès, Max Kegel, Seillière...

Ah ! je l'ai pioché, l'incomparable modèle ! Retardent-ils assez, nos jeunes bourgeois qui en sont encore à copier leur puant Julien Sorel ? Fer- dinand Lassalle, voilà le guide qui enseigne la vraie voie à ses frères. Dis que tu l'admires, le petit Juif de Breslau, le fils du marchand d'indiennes, évincé par sa naissance de tous les emplois, et qui fonde le socialisme allemand, qui devient l'idole des foules, le don Juan des salons, le protégé de la comtesse Hatzfeld, l'ami de Bismarck, l'arbitre des élégances, le plus fin gourmet et le dandy le mieux mis de Berlin, ce qui n'est peut-être pas beau- coup dire ! Te rappelles-tu cette soirée il enleva Hélène de Dônniges, la fille de l'ambassadeur, une heure après la première présentation, et comme il emportait la belle proie sur ses bras, dans l'escalier, sous les yeux de tous ces philistins ahuris qui l'en admiraient davantage ? Dame, il n'a pas été fort jusqu'au bout, il s'est laissé rouler par son Hélène, il s'est fait tuer dans un accès de rage. Ne jamais

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se laisser rouler par une femme, tout est là. Le reste est facile ; combien plus facile dans notre so- ciété démantelée que dans la raide forteresse prus- sienne du vieux Berlin ! Elle capitula pourtant devant le magicien. Paris ! Quel bouillon de cul- ture pour un Uassalle ! Écoute, vil libéral, écoute les conseils du Maître :

« Si j'étais prince souverain, j'aurais été aris- tocrate de corps et d'âme, mais comme je ne suis qu'un simple fils de bourgeois, je serai démocrate à mon heure... Je m'habillerai toujours dans l'avenir avec le plus grand soin : l'habit fait l'homme, c'est l'opinion de notre siècle... Es-tu ambitieuse ? Que dirait ma blonde enfant, si je l'amenais un jour à Berlin, traînée par six cheveux blancs, devenue la première femme de l'Allemagne ?... Ferdinand, l'élu du Peuple, n'est-ce pas un nom imposant ?... »

Quand il était lancé sur ce thème, Bayonne ne s'arrêtait plus. Il déclamait à son ami les pages qui le grisaient, il s'appropriait avec une égale sincérité les tirades enflammées du tribun sur la rédemption des masses populaires, les effusions intimes l'am- bitieux confessait sa passion de vanité, de plaisir, de pouvoir. Et cet homme qui venait de mettre en doute sa dépendance de la race accusait fortement le caractère ethnique : une sagacité d'argentier dans le choix de la meilleure monnaie de change, un sûr discernement de la valeur qui ferait prime sur le marché politique.

Elzéar s'était organisé une existence conforme à

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son programme, partagée entre les heures studieuses et les heures dissipées. Ce double aspect se reflétait fidèlement dans la physionomie de l'appartement qu'il occupait, avenue Bosquet. Un cabinet sévère, encombré de livres et de documents statistiques, attestait les matinées laborieuses ; cette pièce s'ou- vrait libéralement à l'artisan, au petit commerçant du quartier, en quête d'un conseil gratuit chez le jeune avocat. Dans le salon pimpant, dans la cham- bre coquette, tout était médité pour l'agrément des visites galantes, tout quémandait l'approbation des hommes de club et de sport qui venaient fumer un cigare chez l'aimable causeur. Cette vie assez large, grevée par les recherches de toilette, par les dîners offerts à d'utiles parasites, nécessitait des appels réitérés aux capitaux de Rachel. Les années fuyaient sans que la veuve entendît parler d'une plaidoirie fructueuse, d'un succès pratique et rassurant pour l'avenir de son fils. Elle se reprochait sa faiblesse maternelle, elle menaçait sérieusement d'y mettre un terme, quand éclata l'affaire Evayren.

On se souvient du procès retentissant qui pas- sionna Paris pendant toute une semaine. Nordomus Evayren, le poète incompris, avait évolué du sym- bolisme à l'anarchisme : fasciné par la tentation du beau geste, il y était allé de sa bombe, dans la salle d'un limonadier universitaire l'engin avait grillé les redingotes de quelques répétiteurs. Le criminel réclama l'assistance de son ancien cama- rade Bayonne. Elzéar accepta : arrivé à l'audience

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inconnu, il en sortit célèbre. Nous l'avons tous présent à la mémoire, ce plaidoyer fameux : la défense habile d'un malheureux, exaspéré contre ses maîtres, créancier qui demandait compte à Y Aima Mater de toutes les promesses illusoires, de la faillite morale elle l'avait jeté, déclassé, sans pain, sans âme, sans foi ; l'attaque véhémente contre une société responsable du trouble cérébral de la jeunesse, le tableau sobre et précis des effondre- ments successifs qui avaient désolé une génération sacrifiée ; enfin la péroraison saisissante, la peinture modernisée de la danse macabre, les masques ar- rachés aux personnages sociaux, leur néant décou- vert avec une ironie aiguë, et le salut ému au jeune ressuscité, au peuple qui allait surgir dans une lumière d'aube, hors du sépulcre tous ces morts l'écrasaient sous leurs mensonges.

Le procès Baudin ! Un nouveau Gambetta ! Ce fut le cri spontané du Palais. La presse avancée exaltait le redoutable tribun qui venait de se révéler. Quelques semaines plus tard, le quartier du Gros- Caillou l'envoyait au Conseil municipal ; les comités électoraux l'adjuraient d'accepter, aux prochaines élections législatives, le siège d'un vieux médecin usé dans l'arrondissement. Réveillé par le succès, porté par ce grand vent de popularité, Bayonne multipliait les réunions, sa parole soulevait les audi- toires. Au début, l'habit à revers de soie et les bottes vernies avaient provoqué des grognements, des lazzi.

Citoyens, s'était-il écrié, les serviteurs du

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peuple laisseront-ils toujours à ses maîtres les dehors décents que notre civilisation égalitaire doit donner à tous ? Le temps est venu d'effacer les distinctions humiliantes, ignorées dans cette libre Amérique la démocratie n'est pas un vain mot ; et puisqu'on juge les hommes sur l'habit, c'est à nous, c'est aux vôtres de rendre visible aux yeux du monde ce que vous êtes en réalité, la conscience profonde et l'émanation méconnue de notre France artiste ; c'est à vous de faire désormais la loi du goût, comme vous ferez toutes les autres.

Les ménagères, flattées, avaient donné raison à ce bel homme si bien mis ; elles avaient vite dissipé les défiances de leurs maris. Aux élections générales, une majorité écrasante avait fait d'Elzéar, à trente ans, un député de Paris.

A la Chambre, il s'était institué dès le premier jour, du droit de l'éloquence, le porte-parole autorisé des groupes socialistes. La majorité se laissait entraîner insensiblement à applaudir une lyre qui la charmait sans la convaincre. Au dehors, dans les salons qui s'entr'ouvraient naguère à l'esprit et à la bonne grâce du jeune inconnu, l'orateur acclamé était maintenant accueilli comme une glorieuse création de la maison, une parure qu'il fallait dis- puter aux rivales prêtes à l'accaparer. On lui faisait parfois une petite moue de commande, quand il avait par trop scandalisé les conservateurs ; il l'es- suyait avec un sourire amusé, en homme sûr de son pouvoir ; il désarmait les plus effarouchés avec ce

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scepticisme de la soirée parisienne, chaque acteur plaisante le personnage qu'il a joué dans la bataille du jour. Autour de la table à thé, le tribun rentrait ses griffes, et l'on feignait de les croire inoffensives ; la maîtresse de maison présentait en minaudant son socialiste-amateur, un ambitieux pressé qui avait pris par le plus court : il se rangerait en arrivant au pouvoir, «il serait bientôt des nôtres » , comme il convenait à un fils de bonne famille, au riche héritier d'un grand commanditaire de produits chimiques.

Effet habituel de ces brusques mises en lumière : elles reculent à mille lieues, dans une nuit épaisse, les origines du grand homme ; sources incertaines du Nil que nul n'a le temps ni le souci de vérifier. Elzéar se sentait chaque jour plus loin de la rue d'Héliopolis et de tout ce qu'elle rappelait : sa race, son culte nominal, la provenance de sa fortune, gênes vagues et lointaines, ignorées du gros de ses admirateurs, soupçonnées seulement par quelques furets professionnels comme Asserme. Le triom- phateur les oubliait volontiers lui-même.

Si quelque naïf eût insisté pour savoir qui il était, le soir du jour commence ce récit, tandis qu'il sortait du Palais- Bourbon après une rapide correc- tion d'épreuves et se dirigeait vers le parc Monceau, Bayonne aurait enchéri avec une magnifique sécu- rité sur sa réponse de jadis à Jacques Andarran : Un Parisien comme les autres, plus en vedette que les autres. Déclaration d'état civil, religieux et

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social bien suffisante, quand elle tombe des cimes escaladées. Serait-il assez lourdaud, assez de sa pro- vince, le questionneur indiscret qui ne s'en conten- terait pas ?

CHAPITRE IV

A I/HOTEI, SINDA

Elzéar se fit déposer rue de Vigny, à la porte d'un des grands hôtels dont les façades se développent en bordure sur le parc Monceau. I,a baronne Sinda donnait à dîner le jeudi et recevait ensuite l'univers. Gédéon Sinda, le banquier de Trieste, avait épousé la belle Brésilienne au cours d'un voyage d'affaires qu'il faisait à Rio. Établi à Paris depuis une dizaine d'années, le Triestin manœuvrait à la Bourse avec des hauts et des bas, heureux souvent, audacieux toujours. Sa femme entendait la mise en scène de la richesse ; agréable encore dans sa maturité un peu grasse, elle savait se prodiguer aux insignifiants pour retenir et grossir le courant qui apporte des hôtes utiles. Gédéon tenait par diverses attaches beaucoup de gens, et il offrait son luxe à tous. Aussi voyait-on chez lui ce défilé de cinématographe que les jour- naux à sa dévotion proclamaient « une réunion très sélect » : des étrangers, des diplomates, des Pari- siens, mondains, artistes, hommes politiques. I,es compatriotes du Sud-Amérique avaient d'abord prédominé dans le cercle de la baronne Dolorès ;

A L'HOTEL SINDA. 55

ils étaient progressivement refoulés par le personnel politique, depuis que le banquier s'occupait de grosses affaires qui intéressaient directement l'État français. Les jeunes attachés du quai d'Orsay, venus chez les Sinda à la poursuite d'un flirt ou d'une dot, avaient baptisé leur salon : le Contesté franco-bré- silien.

Bayonne aimait cette maison, l'une des premières il s'était fait paraître. Débutant inexpérimenté, il y avait tâté le monde et appris à connaître ce mobile kaléidoscope de vanités, d'intrigues, de galanteries, de riches ennuis et d'ambitions besogneuses. Il y rentrait toujours avec l'alacrité joyeuse de l'alpiniste qui se retourne sur le sommet atteint et regarde en bas le point de départ. Il aimait ce quartier, ces demeures fastueuses étagées sur les pentes de l'an- cienne plaine Monceau ; il aimait en elles les solides monuments de la conquête, érigés triomphalement par ses pareils sur les lieux sa chétive enfance avait peiné, d'où plus d'un peut-être s'était élancé comme lui ; il se sentait en famille dans ce camp des vainqueurs, dressé au-dessus de Paris à l'endroit même leur colonne avait fait brèche. Son esprit d'observation s'amusait à l'étude de cette société composite, au travail de fusion qui faisait de tous ces disparates une agglomération chaque jour plus cohérente : faune nouvelle en harmonie avec la flore du jardin qu'on apercevait sous les fenêtres, avec ces massifs d'arbustes indigènes et d'essences exotiques l'oeil accoutumé ne distingue plus les

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espèces acclimatées des aborigènes. Le cadre même se mouvaient ces cosmopolites semblait reculer leur cosmopolitisme jusque dans le passé ; au milieu du luxueux pêle-mêle des salons, chacun se retrou- vait chez soi et reconnaissait ses ancêtres dans quelque bibelot, vieux meubles français, étoffes orientales, japonaiseries, argenteries anglaises, figu- rines grecques, bouddhas laqués en contemplation devant une Vierge préraphaélite ou une icône russe. Les dépouilles de toutes les Égyptes, songeait fièrement Bayonne.

Ce soir-là, pourtant, les impressions coutumières sous le porche de l'hôtel Sinda n'avaient plus de prise sur lui. Absorbé dans une pensée unique, il se hâtait vers le but elle le tirait. A peine s'il s'en laissa distraire un instant par la caresse, toujours si douce, de cette attention curieuse qui se peignait sur les figures et suspendait les propos à son passage au travers des groupes. Le baron Gédéon vint à lui, avec son air somnolent de grand fauve repu ; le banquier tendit la main au député, de ce lent mou- vement de balance qui semblait soupeser la valeur intrinsèque de chaque main serrée.

Ce cher Bayonne! On dit qu'aujourd'hui en- core vous avez été admirable à nos dépens. Com- bien de jours de grâce accorderez- vous à vos pau- vres amis capitalistes ?

Eh ! mon cher hôte, que cela importe peu à ceux qui ont comme vous le sens des transforma- tions nécessaires ! Quelles que soient les évolutions

A L'HOTEL SINDA. 57

sociales, n'y retrouveront-ils pas toujours leur place, la première ?

Ah ! votre damnée politique ! Quand com- prendrez-vous qu'elle tue le travail fécond, la vraie force de ce pays ?

Bah ! la politique a des revenants-bons pour les travailleurs intelligents. Vous la parlons, vous la faites. Et puis, n'est-il pas convenu qu'on doit l'oublier ici, entre toutes ces belles épaules, la vilaine maîtresse de nos matinées ? Concentration devant la beauté, n'est-ce pas la formule qui nous met tous d'accord, mon vieil ami ?

Dans ce « mon vieil ami », il y avait de jolies nuances de familiarité, presque de protection, et de revanche pour les « mon jeune ami » si sou- vent entendus naguère. Les deux hommes se quit- tèrent avec un sourire d'intelligence.

Elzéar s'approcha de la baronne. Il craignait d'être accaparé par l'amabilité complimenteuse de Dolorès ; cette contrariété lui fut épargnée. La maî- tresse de la maison faisait adminer au nonce une crosse épiscopale de travail italien ; toute fondue en grâces devant le prélat, elle laissa échapper le député. Tandis qu'il la saluait, ses yeux rencon- trèrent le regard romain : ce regard patient l'enve- loppait comme le fer tranquille d'un vieux maître d: armes, qui tâte le jeu de l'adversaire, cherche la place mal couverte, marque d'avance l'infaillible coup de bouton. Bayonne traversa deux pièces eu esquivant les fâcheux ; il se déroba aux appels près-

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sants qu'une vieille dame lui envoyait de son face-à- main ; il évita par d'habiles manœuvres la traîne d'une de ses maîtresses de l'autre année qui évo- luait pour lui barrer la route, l'embûche d'un ministre qui guettait visiblement l'occasion d'un de ces entretiens conciliants « l'on remet les choses au point ». Il aperçut dans l'embrasure d'une fe- nêtre le petit crâne blanc et pointu du président Duputel, en conférence avec le fondé de pouvoirs de la Société des chemins de fer balkaniques. Duputel provoqua le « cher collègue » d'un signe de main amical ; ce geste sous-entendait une gentille menace de rappel à l'ordre pour l'enfant gâté, tan- dis que la mine futée du Méridional exprimait la satisfaction d'un entrepreneur de ménagerie, au moment il exhibe son pensionnaire dangereux, favori du public. Elzéar s'arrangea de façon à cerner dans la fenêtre un membre de l'Institut ; le pré- sident briguait un fauteuil aux Sciences morales : il lâcha son tribun pour s'emparer du savant. Quel- ques rapides poignées de main, quelques sauts de tête aux collègues rencontrés çà et là, Pélussin, Asserme, le vicomte de Félines, et Bayonne allait franchir le seuil du cabinet vers lequel il se diri- geait, au fond de l'enfilade, quand une lourde poigne s'abattit sur son bras.

C'était le gouverneur provisoire et honoraire de la Crète, le colonel Van den Poker. De beaux états de service dans la guerre d'Atchiii avaient désigné le brave Hollandais au choix du concert européen ;

A L'HOTEL SINDA. 59

nommé à titre provisoire, depuis dix-huit mois, sauf ratification ultérieure d'une puissance hési- tante, le colonel Van den Poker attendait sur l'as- phalte parisien une entrée en fonctions qu'on lui promettait chaque semaine. Il promenait dans les cafés du boulevard sa bonne face émerillonnée sous une tignasse en buisson, sa chaîne de breloques voyantes et bruyantes comme un chapelet de cale- basses. On le trouvait d'ordinaire à la terrasse du Café Colonial, répartissant aux habitués les con- cessions et les entreprises de travaux qu'il accorde- rait dans son île. Le soir, il ornait les tables hospi- talières, dans les maisons l'on prisait l'honneur d'entendre annoncer : Son Excellence, le Gouver- neur de la Crète. Le meilleur garçon du monde, au demeurant, n'abusant pas du crédit que lui faisaient des fournisseurs éblouis, ni du goût vif et respec- tueux qu'il inspirait aux filles chez lesquelles il s'oubliait volontiers ; mais raseur funeste, lorsqu'il entamait le récit de ses campagnes à Sumatra.

Monsieur le député, un mot, de grâce. Vous savez que la dernière note des puissances fixe au sultan un délai de quinze jours pour mon installa- tion à la Canée. Vous qui avez à cœur les intérêts de la France, vous comprenez l'urgence d'une solu- tion... Ma situation devient intolérable, elle affaiblit le prestige si nécessaire au mandataire de l'Europe...

Je ne sais, colonel... j'ignorais, monsieur le gouverneur. Nous ne sommes pas dans le secret des dieux, nous autres

60 LES MORTS QUI PARLENT.

Oh ! le cabinet n'a rien à vous refuser ! Le renseignement me vient de la meilleure source : je le tiens d'un Portugais qui a dîné hier chez le ministre.

Je ne sais, en vérité, je ne sais...

Bayonne jetait sur les groupes voisins des re- gards anxieux, en quête d'un sauveur. Il aperçut Mme Pélussin, forte personne qui promenait des appas hardis dans une toilette tapageuse. Le sous- taire d'État devait de légitimer avec elle une liaison anténuptiale, il la remorquait d'un air ennuyé dans les salons elle cherchait de belles relations.

Ah ! voici justement M. le sous-secrétaire d'État Pélussin et sa femme : adressez- vous à eux, colonel, ils ont les informations de première main. Vous les connaissez ?

Vaguement ; je serais enchanté de leur être représenté. Son Excellence comprendra comme vous combien les intérêts de la France... Ma situa- tion devient intolérable, dangereuse pour le pres- tige que...

Bayonne obliqua, poussa le Hollandais dans les jambes de Pélussin. Le visage de la femme s'éclaira, lorsqu'elle entendit nommer un personnage aussi décoratif que le gouverneur de la Crète ; l'homme dissimula mal une grimace, tandis que son collègue s'éclipsait après une brusque présentation.

Libre enfin, Elzéar descendit les quelques degrés qui donnaient accès à un cabinet en rotonde : cette pièce prolongeait dans le rez-de-chaussée de

A L'HOTEU SINDA. 61

l'hôtel une serre aménagée sous la véranda vitrée du perron. I^a véranda ouvrait sur le parc Mon- ceau ; on apercevait les noirs massifs et les pelouses pâles sous les réverbères, à travers les dattiers du jardin d'hiver, qui projetaient leurs longues palmes retombantes dans la rotonde. I,e petit cabinet était à peu près désert, les visiteurs y passaient sans s'arrêter ; c'était le salon qu'un accord tacite réserve, dans toutes les réceptions bien agencées, aux couples en quête de solitude et d'intimité. Un divan régnait au fond du réduit, sous un grand paysage de Ruysdaël. Une lampe électrique, invisible, mas- quée par une saillie de boiserie formant réflecteur, envoyait de bas en haut sa clarté au tableau : elle faisait valoir ce coup de lumière orageuse sur un champ de blé que le maître de Haarlem aimait à reproduire.

Deux femmes causaient, assises sur le divan. L/une d'elles était la personne qui avait échangé avec Bayonne, au Palais-Bourbon, les quelques paroles rapportées plus haut. Fleur de vie triom- phante, demi-close tantôt dans sa sombre toilette du jour, épanouie ce soir en son plein éclat. Cet éclat rayonnait de tout l'être : du jeune corps sculpté dans la blancheur d'un fourreau de moire ivoire ; des lignes harmonieuses du buste, cambré sur une taille mince et flexible comme le stipe du palmier voisin ; de cette gorge et de ces épaules la blanche étoffe semblait continuée en chair vivante. Il rayonnait

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du visage aux tons rosés, nimbé par la clarté élec- trique dont le foyer se cachait derrière la nuque. Le retroussis des épais cheveux blonds, pris en dessous par cette lumière, s'avivait des teintes claires de safran qu'on voit parfois aux flocons de nuées, dans le ciel du couchant, après la chute du soleil sous l'horizon ; et, comme les crêtes de ces nuées gagnées par l'ombre, la masse fauve des che- veux s'assombrissait en haut, ramenée sur le front. Ce petit front volontaire, le pli impérieux de la lèvre supérieure et l'arc relevé des cils noirs don- naient au gracieux visage une fierté souveraine, un peu dure par moments, quand la tête se redressait d'un geste familier sur la longue attache du col ; quand des flammes courtes passaient dans ces yeux d'aigue-marine, qui erraient d'habitude, distraits, perdus, comme s'ils regardaient des choses à eux et dédaignaient de se poser sur les choses de tous. L'autre personne, insignifiante, quelque amie retenue en manière de contenance, se leva discrètement, s'éloigna sans affectation, dès que Bayonne eut salué et se fut assis sur le divan.

Enfin ! dit-il, en se penchant sur sa voisine une ardeur de joie désireuse aux yeux et aux lèvres, enfin ! j'ai pu me débarrasser de tous ces impor- tuns ! Que me veulent-ils, et qu'ai- je à faire d'eux, tous ces êtres qui ne sont pas l'aimée ? Dites que vous m'attendiez, Daria.

Vous le voyez bien. Et votre discours ? Corrigé ?

A L'HOTEL SINDA. 63

Oh ! revu par acquit de conscience. Après l'excitation momentanée de la bataille, je ne suis plus capable d'aucun travail. J'essaye inutilement de fixer ma pensée sur les papiers : je ne vois que vous qui passez sans cesse, obsédante, entre ma pensée et moi.

Vous avez tort. C'est ma volonté qu'il fau- drait voir. Elle attend de vous toujours plus, pour notre cause. Votre discours était bien. Il leur ména- geait encore trop les vérités, à mon gré. A votre place, je ferais claquer le fouet sur leurs épaules jusqu'au sang. Ce sang retomberait en rosée libé- ratrice sur les humiliés et les offensés. A pro- pos, vous avez lu le livre que je vous ai donné sous ce titre ?

Oui, et je l'ai trouvé beau parce que vous l'aimez. Vous rêvez l'absolu, Daria; cela vous sied,

vous qui êtes l'absolu.

Ami, je veux faire rêver mes rêves par tous les hommes. Aidez- moi.

Rien ne me sera difficile, si je puis vous faire rêver le mien. Aidez-moi, vous aussi. Donnez-moi un peu de bonheur, et je vous jure de le rendre à tous en votre nom.

Le bonheur ! c'est le grand absent dont cha- cun parle comme s'il le connaissait de vue !

Elle se tut. Son regard errant, chercheur, s'en alla vers les fonds de ténèbres du parc.

Daria, pourquoi vos yeux cherchent-ils si loin ce qui est près de vous ?

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Elzéar s'empara de la petite main abandonnée qui mettait sa tiédeur sur le coussin du divan, appelait les lèvres toutes proches.

Prenez garde, fit la jeune femme d'une voix rieuse, soudain changée, prenez garde : voilà les gendarmes !

Un couple entrait dans la rotonde. C'était Mrs Ormond, la jolie Américaine, au bras du sémil- lant vicomte de Félines, son attentif de cette saison. Quand il vit le réduit occupé, Olivier réprima un geste de contrariété ; il salua et entraîna Mrs Or- mond dans la serre.

On s'est levé plus matin, murmura-t-il. Ne dérangeons pas Bayonne et son Egérie : les voici en train de confectionner une humanité meilleure !

Taisez-vous, mauvaise langue !

Oh ! honni soit qui mal y pense. Ils n'en sont peut-être encore qu'à amalgamer leurs théories. La pratique viendra ensuite.

Comment ? Le socialiste et la princesse Véra- guine ?

Faites donc celle qui ne sait pas la grande nour- velle : la dernière conquête du bel Elzéar, le dernier caprice de cette fantasque Daria...

Mais non. Je ne sais rien, je vous jure. Mar- chez, allez-y de votre petit potin. Un de plus !...

J'y vais de mon récit véridique. J'en puis parler savamment, j'ai été témoin de la conjonction de ces astres. C'était il y a quinze jours, à Nice.

A L'HOTEL SIXDA. 65

Bayonne y passait le congé de carnaval. Oh ! notre socialiste ne néglige rien, il soigne sa Corniche. Une après-midi, il arrive chez Rumpelmayer, s'asseoit à une table. La princesse Véraguine trônait à la table voisine, entourée de ses adorateurs, et d'un des vôtres, le soussigné Olivier. Elle attendait le retour de sa vieille folle de mère, qui s'attardait à Monte- Carlo, naturellement.

Cette toquée de comtesse Louriefî ? Est-ce qu'elle traîne toujours au casino sa smala, ses trois terriers écossais, son jeune médecin polonais, sa bande de spirites ?

Toujours. Le médecin garde les chiens à la porte, les spirites placent sur la roulette les écus de la comtesse, et elle se visse à la table de trente et quarante, avec son vieux sac à ouvrage d'où sortent des liasses de billets chiffonnés...

Oui, je me rappelle la comédie qu'elle nous donna, l'an dernier. Elle s'était mis en tête d'essayer le fluide de ses médiums sur une des tables de rou- lette, avec la persuasion que leurs passes magné- tiques feraient tourner la bille. Elle se démena tout un matin comme une enragée, pour qu'on leur per- mît d'entrer dans la salle et de tenter l'expérience avant l'ouverture des jeux. Les croupiers eurent toutes les peines du monde à défendre leur sanc- tuaire, avec les égards qu'ils devaient à une aussi bonne cliente.

Soyez certaine qu'elle avait ce jour-là le spiri- très rosse. La Lourieff comptait sûrement que

66 LES MORTS QUI PARLENT.

les esprits lui désigneraient ainsi des numéros de tout repos. Mais revenons à sa fille et à mon Bayonne. Donc, il s'installe à la terrasse du gla- cier, remarque la belle Daria : ses yeux s'écarquil- lent, hypnose, coup de foudre. Après un quart d'heure de contemplation extatique, nous le voyons qui appelle les petites bouquetières en ballade par là, deux, trois, quatre ; il leur donne une indication, des poignées de monnaie ; et voilà ces gamines qui viennent toutes ensemble vider leurs corbeilles sur la table de Daria, une avalanche de roses, de camé- lias, d'oeillets... La princesse nous regarde, ne sa- chant si elle doit rire ou se fâcher ; nous prenons des airs de matamores, prêts à châtier l'insolent ; un grand diable de Russe, un chevalier-garde, je crois, se dresse déjà à demi, comme un coq en co- lère qui va foncer. Daria lui fait signe de se rasseoir et prend décidément le parti d'éclater de rire. Alors Bayonne se lève, s'approche ; très grave, très fatal, avec l'aplomb d'enfer que vous lui connaissez, il s'incline profondément ; et de sa voix de tribune, sa voix de tristesse passionnée :

Daignez me pardonner, madame. Vous savez qui je suis. Je suis celui qui doit arracher les fleurs du vieux monde pour en replanter de nouvelles. Ces fleurs condamnées, j'ai voulu en déposer une gerbe à vos pieds ; parce que le monde nouveau mettra longtemps, hélas ! avant de produire une merveille comme celle que je vois devant moi.

Un peu interloquée d'abord, Daria se remet à

A L'HOTEL SINDA. 67

rire de plus belle, avec sa mine de déesse mépri- sante :

Eh ! que savez- vous, monsieur, si d'autres ne les ont pas arrachées de leur cœur bien avant vous ? Enchantée de cette présentation sommaire ! Faites- moi le plaisir de vous asseoir là, et développez- nous votre petit socialisme, bien timide, bien bourgeois, autant que j'en ai pu juger. Cela m'amusera tou- jours autant que le golf voulaient m'entraîner ces messieurs !

Ce fut au tour de Bayonne d'être démonté un instant. Mais cet animal retrouverait son équilibre et son bagout sur la pointe de l'Obélisque. Moitié sérieux, moitié enjoué, il se mit à causer commu- nisme, marxisme, tous leurs attrape-nigauds, enfin. La princesse lui renvoyait la balle, le collait ; si vous l'aviez entendue, une vraie petite anarchiste ! Vous savez qu'elle est effroyablement avancée ; je crois même qu'on l'a priée de ne pas revenir dans son pays ; elle y fondait des écoles, paraît-il, elle faisait une propagande incendiaire. Nous nous défilions l'un après l'autre : c'était l'heure de la partie au cercle Masséna. Nous n'existions plus pour Daria, je dois l'avouer. Elle resta sur la terrasse à argumenter avec le Bayonne, en tête à tête. Le lendemain, on les retrouvait en conférence sur la Promenade des Anglais. Le surlendemain, retour à Paris dans le même rapide. Et, depuis huit jours, on les rencontre partout, inséparables : au Louvre, dans les allées du Bois, le matin ; le soir à

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l'Opéra, ou ici, dans la boîte Sinda. Bayonne se fait rare à la Chambre, il n'y est venu aujourd'hui que pour parler. Regardez-le, il est chauffé à blanc. Elle, très intéressée, c'est visible, en attendant mieux, ou pis...

Alors, votre pronostic ? fit Mrs Ormond. Flirt, ou entreprise conjugale du politicien ?

L'un et l'autre, au petit bonheur. Mon cher collègue ne doute de rien, il est bien capable de rê- ver ce coup de fortune abracadabrant : Mme Bayonne la fière princesse ! Mais, à défaut du définitif, il n'est pas homme à dédaigner le momentané. Quant à elle, trop courtes pour ces mers-là, nos sondes ! Je ne serais pas étonné, vous ne le seriez pas plus que moi, convenez-en, si l'on nous disait qu'on a trouvé ce matin la princesse sous les courtines de Bayonne ; et nous ne nous étonnerions pas davantage si l'on nous garantissait qu'elle ne lui a jamais abandonné et ne lui abandonnera jamais le bout du petit doigt. Qui peut savoir, avec cette énigmatique Daria ?

Oh ! énigmatique ! Vous voilà bien, avec vos emballements sur ces femmes du Nord ! Des blocs de neige, cher ; un rouge rayon de soleil les colore, vous croyez que tout flambe, et ce n'est toujours qu'un bloc de neige, sous ce mirage d'incendie.

Celle-ci a fait ses preuves, pourtant. Veuve à vingt ans d'un mari qu'elle avait expédié en dix- huit mois dans l'autre monde...

Félines, il faut rentrer ce renseignement-là. Des Russes très informés du ménage m'ont dit tout

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le contraire. Quand le Véraguine s'est abattu sur la jolie fille et sur l'immense fortune des I,ourieff, il n'était déjà plus qu'un cadavre décomposé par l'ivrognerie et... le reste. Depuis qu'elle est débar- rassée de lui, des coquetteries, les apparences et la hardiesse d'un oiseau de proie, mais pas ça de prouvé. On m'a même affirmé, et je le parierais.. Comment vous dire ?... Si Bayonue entreprend l'éducation de la jeune veuve, il devra tout ensei- gner à la très rouée et très innocente enfant.

Allons, tant mieux pour lui ! En attendant, ils ne démarrent pas. Pauvre moi ! gémit Olivier d'une voix contrite.

Et ma sœur Dolly qui m'attend pour aller à ce bal ! Ramenez-moi au salon, s'il vous plaît, et même s'il ne vous plaît pas.

Ils retraversèrent la rotonde. Bayonne et Daria Véraguine restèrent seuls.

CHAPITRE V

DARIA VERAGUINÉ

Leur conversation continuait, hachée et difficile; chacun d'eux la ramenait à sa préoccupation domi- nante. L'homme, après une dure journée de pensée et d'action, s'abandonnait tout entier aux senti- ments qui le transportaient à cette heure. La femme, poursuivie depuis le matin par les futiles exigences et les fades galanteries de la vie mon- daine, revenait obstinément aux idées qui passion- naient son esprit. L'impatience d'Elzéar eût été moins vive devant une résistance à vaincre ; rien de tel : on ne repoussait pas son amour, on l'éludait. Daria semblait dire par toute sa manière d'être : c'est entendu, je suis vôtre, cela est de peu de conséquence ; venons-en vite aux intérêts supérieurs de notre association sentimentale. Elle se donnait du cerveau, voulait être prise ainsi. Cependant, à l'instant même sa force de persuasion paraissait concentrée dans ce cerveau, un geste négligent des doigts à l'échancrure du corsage, un battement du petit pied contre les valenciennes de la jupe, une molle détente sous la robe des lignes sinueuses de ce beau corps, toutes les secrètes séductions en mou-

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vement attisaient le désir. Était-ce coquetterie calculée, ou fonction mécanique, inconsciente, de l'être féminin, exerçant son pouvoir de volupté comme la tubéreuse exhale son parfum ? Elzéar se le demandait, incertain, mordu par des soupçons qu'il se reprochait aussitôt, irrité surtout par la fuite perpétuelle de ce regard, toujours perdu loin de lui, alors même qu'une parole plus tendre ou une main abandonnée lui livraient la demi- absente.

Daria, disait-il avec un enjouement feint tremblait l'amertume de la passion insatisfaite, Daria, pourquoi pensé-je toujours près de vous à ce trait d'observation que j'ai lui quelque part : « Lors- qu'un chat vous caresse, il ne vous regarde jamais ; son cœur semble être dans son dos et dans ses pattes, non dans ses yeux ? »

La jeune femme le regarda, bien en face, cette fois ; et pourtant de si haut, semblait-il, qu'elle mettait une distance infinie entre elle et le visage ce regard se posait.

De quoi vous plaignez- vous, si je vous vois ailleurs, en avant de mon rêve, marchant et triom- phant dans l'œuvre pour laquelle je vous ai élu ? Si je vous associe à ce que j'ai toujours regardé ? N'accusez pas mes yeux, vagues et troubles, peut- être, parce qu'ils sont faits à l'image de l'eau si long- temps contemplée, faits des images recueillies dans l'eau dormante de l'étang ; vous savez, je vous l'ai peint déjà en vous contant mon enfance, là-bas, à Brirnsk, au fond des bois, l'étang qui est comme

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l'âme triste de nos maisons russes, glauque sous les roseaux et les saules ; notre proud, mot intradui- sible avec vos mots ; le pâle coin de ciel renversé d'où sortent et se transfigurent les songes de l'en- fant. La vie m'est apparue là, elle a pris forme je l'ai vue dans ce miroir autrement que ne la voyaient ceux d'avant moi ; et il me semble parfois qu'elle coule au plus intime de mon être, cette eau natale, l'eau du rodnoï proud... Ah ! tenez, je la sais, votre langue, mais elle me manque pour les mots du profond du cœur, pour ceux qui expriment les choses de l'enfance. Etonnez-vous donc, si mes yeux reflètent les visions ils retournent sans cesse... Mais si je vous aime, malheureux, c'est avec les forces et les folies que j'ai amassées !

Et elle lui prit les deux mains, elle les tordit jusqu'à lui donner une sensation de douleur physi- que, dans la joie d'amour il se sentit soudain baigner.

Oh ! parlez encore ! s'écria-t-il, avec un besoin furieux d'étreindre l'insaisissable, le passé de la femme aimée, cet irrévocable passé qu'on se désole de ne pouvoir posséder, alors qu'elle donne le présent et promet l'avenir. Parlez-moi de cet autrefois d'où vous êtes sortie pour mon bonheur !

Ne vous ai-je pas dit déjà tout ce qui peut expliquer ma vocation, mes idées, les contradic- tions apparentes de ma vie ? Vous savez qui je suis, une herbe sauvage poussée dans la solitude, sans autre règle que ma volonté. J'ai été élevée par ceux

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de la vieille génération, dans le luxe et la satisfac- tion immédiate de toutes les fantaisies, avec l'idée que tout devait plier sous le caprice seigneurial. Vous autres, dans vos pays le luxe a du prix par- ce qu'il faut le gagner, vous ne pouvez pas imaginer combien cette large façon de vivre m'est natu- relle, indifférente comme l'air que je respire. Voyez ma pauvre maman : elle croit sincèrement que la terre et les hommes qui la travaillent ont été créés uniquement pour produire des cas de roubles au service de ses lubies. Moi, je suis venue au moment des vents nouveaux soufflaient, au lendemain de l'émancipation. J'ai lu de bonne heure, avec une curiosité jamais assouvie, les livres, les jour- naux qui nous parlaient alors de l'âge d'or com- mençant, du paradis de justice l'on allait entrer. Ceux et celles de mon âge furent ivres d'idéalisme, durant ces années. Je regardais, et je voyais autour de moi les bêtes de somme, les serfs de la veille, nominalement libres, encore accablés sous leur poids de misère matérielle et morale. Oh ! la Siclé- tia, la vieille servante estropiée de coups, recueillie chez mes parents au temps du servage, après sa fuite de chez un de nos voisins ! Elle me contait comment on l'avait forcée à manger ses nattes de cheveux, coupées dans sa soupe de citrouilles pour- ries, et vingt supplices pareils inventés par le maî- tre dont elle ne faisait pas assez docilement les vo- lontés. Elle contait cela avec résignation, comme un accident fatal dans la vie de l'esclave ; et ce qui

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m'épouvantait le plus, ce n'étaient point les his- toires de la Siclétia, c'était de sentir en moi un ins- tinct qui ne s'indignait pas avec ma raison, une pro- pension naturelle à agir comme ce tyran, dans une heure d'emportement, si un inférieur m'eût résisté. Monstruosités du passé, me disais- je ; tout va renaître à l'espérance. Je guettais les changements attendus : des lois, des papiers, des mots; les habi- tudes invétérées étaient plus fortes, rien ne chan- geait dans la condition des opprimés ; ignorance et crainte servile en bas, exactions et arbitraire en haut ; pour les intelligences vigoureuses qui se hâtaient trop de penser et d'agir, des répressions sourdes, féroces ; notre pauvre peuple sans défense, grugé par des fonctionnaires pires que les anciens seigneurs, grugé par les juifs qui suçaient sa moelle...

Mais, interrompit vivement Bayonne, ceux-ci du moins apportaient des idées, un peu de lumière et de mouvement humain dans ces ténèbres dont vous parlez...

La princesse Véraguine le regarda avec une expression d'étonnement sincère :

Des juifs, je vous dis. Que voulez-vous qu'ils apportent de bon ?

Elzéar se tut. Son cœur, glacé d'un froid subit, se contracta comme si une lame aiguë l'eût touché. Tandis que Daria revenait sur son enfance, des lueurs anciennes remontaient dans l'esprit du jeune homme, lui donnaient la divination des choses en-

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tendues, des lieux même qu'il ignorait : les récits de la grand'mère Séphora, quand elle parlait aux petits, elle aussi, d'un triste pays de marais, de neige, de nuit ; quand elle racontait la vie vaga- bonde des pauvres frères, les colporteurs lithua- niens qui traînaient leur balle dans ces villages, aux portes de ces maisons seigneuriales de belles jeunes filles, comme Daria, les appelaient sur la chaussée de l'étang. Il semblait à Elzéar qu'il eût déjà vu, par les yeux de ceux d'en bas, l'envers grossier de la toile étrangère on lui montrait maintenant, de haut, des peintures somptueuses et sombres. Après l'exclamation de la princesse, il refoula au plus profond de son âme ces souvenirs de Séphora ; avec terreur, comme une difformité que son amie aurait pu deviner.

Je comparais, continua Daria, les promesses des livres et des paroles aux navrantes réalités que j'avais sous les yeux. Désenchantement, pitié, as- pirations généreuses, tous les sentiments qui ont exalté et désespéré ma génération me travaillaient le cœur. Je voulais savoir et agir. J'ai failli m'échap- per de la maison, à seize ans, pour aller me faire inscrire parmi les étudiantes en médecine. Da chaîne de l'habitude m'a retenue. On me mena dans le monde, j'y fus courtisée, je n'étais pas insensible aux hommages. Un jour, on me présenta un offi- cier pâle, distingué, bien pris dans son uniforme, qui me convenait tout à fait, disait-on. De prince Véraguine fit le siège de mon ignorance, et toute

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ma famille le fit avec lui. Je me laissai marier, in- différente ; puisque c'était l'usage, et l'inévitable.. Comprenez si vous pouvez : nos volontés violentes, qui soulèveraient les montagnes à certaines heures, se laissent surprendre l'instant d'après, et conduire par un enfant. On va à l'abattoir en pensant à autre chose. Je n'aurais pas cédé sur une de mes idées, au prix de ma vie ; je cédai ma personne comme on donne une vieille robe. Ah ! ce fut com- plet ! Quand je dis complet...

Daria éclata d'un rire nerveux, mauvais.

L'oppression qui m'avait apitoyée sur les pauvres moujiks, je l'ai connue alors sur mon mi- sérable moi ; l'oppression physique, ignoble, en- tendez-vous ? Plus torturée que la Siclétia, je me suis vue ravalée au-dessous de la serve. Pouah ! je sens encore l'odeur du vin qu'il cuvait sur ma poi- trine. Il m'apportait en présent de noces tous ses vices. Heureusement, cette jolie compagnie l'a vite emmené. Que Dieu ait son âme, si celui-là en avait une !... Assez. Ne me faites donc pas parler de ça !

Ses mots tombaient précipités, âpres, adoucis pourtant par la cantilène étrangère. Elle se tut un instant, les dents serrées, la bouche contractée par le pli amer qui ensauvageait parfois le gracieux visage.

Après cette expérience, poursuivit-elle, bon- soir la tendre pitié! Je n'étais plus que révolte. J'en avais mon compte de ce qu'ils appellent l'amour. Justice, liberté, pour moi, pour tous : j'étais jetée

DARIA VÉRAGUINE. 77

tout entière à ce rêve farouche. Un moment, je voulais aller dans le peuple, propager les idées dans les usines, dans les campagnes, comme tant d'autres, mes pareilles. Puis, j'ai réfléchi ; ayant en main les grands moyens, l'argent, le pouvoir d'agir au sommet, c'était trop bête de ramper ave les vers, sous terre, le travail n'avance pas. Je le pris de haut, j'ouvris des écoles dans mon district, j'y amenai des professeurs qui firent scandale. Aus- sitôt, des mains lourdes, silencieuses, s'abattirent sur mon œuvre et sur moi. On me signifia que toutes mes fantaisies étaient charmantes, excepté celle-là. Rien à faire chez nous, je le compris ; pour remuer le monde, il fallait aller chercher au dehors un champ de travail plus libre. Je suivis maman à l'étranger, partout elle promenait son ennui. En Angleterre, en Suisse, ici, vous auriez pu me ren- contrer le matin dans le bouges, dans les réunions populaires j'allais étudier l'éveil, la marche des idées ; et le soir dans les casinos, dans les salons, vivant ma vie lasse et automatique de riche prin- cesse adulée. Mais je ne fais rien, je n'arrive à rien. Dans le joli monde que vous avez fabriqué, une mi- sérable femme ne peut rien, toute seule ; il lui faut, je le vois bien, un associé, un instrument, l'homme, qui peut tout. Je l'ai cherché. Il n'y avait pas d'hommes. Il n'y a pas d'hommes !...

Elle se leva, comme mue par un ressort. Elle fit quelques pas, son regard rencontra une glace. Elle éleva les bras, ramena des mèches folles sur ses

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tempes. Le geste des beaux bras nus, dégageant le buste élégant, semblait soulever les désirs autour d'elle. Revenue au divan, debout, en face et tout près d'Elzéar, encore assis, elle reprit :

Votre nom, votre rôle public attirèrent mon attention. Je vous ai suivi, écouté. Je vous jugeais trop timide ; mais vous l'êtes tous. Du moins, j'ai cru voir en vous une conviction, des idées actives, quelque chose de vrai et de fort qui vous distinguait de la tourbe des politiciens. Et ceci me plaisait, que vous eussiez compris la nécessité de vous faire une vie sociale supérieure pour servir votre œuvre révolutionnaire. On peut labourer la terre avec des mains soignées. On ne frappe fort que de très haut. Les imbéciles sourient quand ils nous entendent parler d'émancipation du peuple sous les lustres d'une salle de bal. C'est pourtant ainsi que l'on com- mença d'ébranler le vieux monde, il y a cent ans. Inconséquence, disent ces nigauds ! Pas plus cho- quante que toutes celles dont notre existence est tissue. L'autre jour, vous vous êtes présenté à moi hardiment, insolemment ; et ceci aussi m'a plu. Vous l'avez bien vu, que vous me plaisiez, vous, le premier. Qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? Peu m'importe. Je sais que vous venez du peuple, que vous vous êtes fait seul votre destin, avec vigueur et audace. Bien, cela. Je n'en demande pas davan- tage. J'ai vite pris mon parti, avouez-le. Je me suis dit : Voici peut-être l'associé, le coopérateur pour une grande idée commune. Ne froncez pas le

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sourcil ; il vous faut autre chose, pauvres hommes ! Je me donne... Je me donnerai sans marchander. Mais il y a des coins de votre âme que j'ignore en- core. Je suis défiante, payée pour l'être. Je veux des preuves, des certitudes...

Elzéar écoutait; ses regards ravis montaient, len- tement, des genoux au visage de la jeune femme, droite devant lui ; grisé, il sentait venir à ses lèvres le goût délicieux de l'étoffe toute proche, animée sur les membres qu'elle révélait. Ses mains saisi- rent les mains de Daria, rampèrent, suppliantes, le long des bras :

Vous aurez tout. Je lutterai, je ferai... nous ferons tout. Tout ce que vous voulez. Mais ne me dites pas que je ne suis qu'un instrument de combat pour vos idées... pour nos idées. Je veux ma part intime de vous. Je vous veux. Je veux vous récon- cilier avec l'amour, chère blessée !

Daria sourit, détendue. Elle redevint en une se- conde l'enfant moqueuse :

Ce sera difficile. Qui sait ? Vous me réconci- lierez peut-être avec cette vilaine connaissance. Mais il ne faut pas donner trop d'importance à ces arrangements personnels dans une existence vouée à l'intérêt général. Travaillons. Nous reparlerons de ce détail... bientôt... oui bientôt.

Ses yeux indulgents disaient plus et mieux que ses

paroles. Elzéar se leva ; gardant sous son bras la

main qu'il tenait, il entraîna Daria dans la serre,

jusqu'à la porte vitrée qui donnait sur les massifs du

4

80 LES MORTS QUI PARLENT.

parc. L'air du dehors entrait par un carreau ouvert. Dans la fraîche nuit de mars, des souffles apportaient l'arôme des bourgeons prêts à partir. C'était un de ces soirs d'hiver finissant passent des pressenti- ments phj'siques de l'avril prochain, bouffées tièdes, insolites, voyageuses en avance, qui semblent ar- river de très loin, du Sud, d'îles heureuses déjà printanières.

Regardez, sentez, murmura Elzéar très bas, avec un grave tremblement dans la voix. N'y a-t-il donc sur cette terre qu'hiver, douleur et travail ? La terre va aimer. La vie veut aussi qu'on l'écoute. Elle vient. Elle est : en nous, en vous...

Sa parole finit sur l'épaule nue sa bouche se posa, dans un long baiser avide. Daria ne se déroba pas. Immobile, les yeux perdus dans le noir, elle as- pirait les souffles. Un frisson la secoua tout entière. Elle se retourna lentement, sans quitter le bras passé sous le sien.

Rentrons. J'ai froid, il est tard.

Ils revinrent vers les salons, déjà presque vides.

Daria ! Daria ! glapit une voix au seuil de la rotonde, je te cherche partout !

La comtesse Lourieff dévalait dans la petite pièce. Une marche rapide imprimait un mouvement de roulis à tout le gréement de sa courte et replète personne, au faux toupet, aux trois mentons, à la gorge exubérante qui arborait fièrement ses vastes étendues, aux chaînes d'énormes cabochons, rubis

DARIA VÉRAGUINE. 81

et saphirs, vrais câbles de pierreries qui tressau- taient sur cette gorge.

Chérie, il est donc affreusement tard ! Je ne sais que devenir. Des gens qui reçoivent et n'ont pas même l'idée de mettre une table de whist ou de bésigue ! Tout le monde s'en va. N'oublie pas que nous devons aller demain matin rue Daru, au ser- vice pour la pauvre défunte Apollonia Nikipho- rovna ; puis au lunch de la grande-duchesse, et ensuite à la conférence. N'est-ce pas que ce sera intéressant, monsieur Bayonne ? Elle vous a mon- tré le programme ? Conférence de M. Homo, ancien professeur de mathématiques, sur la vie universelle et éternelle, prouvée de quatre manières par la doctrine de Jean- Baptiste de Tourreil. Cher monsieur Bayonne, soyez bon, demandez donc nos gens.

Daria enveloppa Elzéar d'un regard le sourire se faisait compatissant et le faisait complice. Il accompagna la princesse dans l'antichambre, lui mit sur les épaules la blanche toison de chèvre du Thibet ; elle y disparut comme un grand cygne blotti sons ses ailes. Il la conduisit au bas des degrés, attendit près d'elle l'arrivée de la voiture, entre les groupes d'invités qui épiaient du coin de l'œil son manège. Insensible à ces œillades sardo- doniques des mondains, il ne les voyait pas ; dans l'ivresse de cette minute, rien n'existait autour de lui, rien que la soyeuse vision blanche qui s'en- gouffra dans le coupé, s'éloigna, éclaira un moment

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encore les ténèbres du dehors, s'évanouit. Alors seulement il s'éveilla du rêve, surprit les regards curieux, se hâta sous le porche en allumant un cigare.

Sous les claires étoiles, de ce pas ferme et léger qui porte un bonheur, Elzéar fit à pied le trajet du parc Monceau à l'avenue Bosquet. Avait-il jamais caressé, s'était-il jamais avoué à lui-même l'espoir d'une union triomphante avec la princesse ! Peut- être. Mais à cette heure son imagination ravie ne précisait pas tout ce qu'il pouvait attendre de Daria. Lui plaire davantage, achever sa conquête, posséder cette beauté dont le parfum enivrait encore ses lèvres, il n'aspirait à rien de plus. Pas une fois, durant ce trajet, il ne pensa à tout un côté habituel de ses préoccupations : succès, ambition, échelons gravis, vanité satisfaite ; maintes fois, avec la sin- cérité retrouvée de ses premiers élans d'adolescent, il pensa à l'œuvre libératrice que Daria voulait accomplir, qu'il accomplirait avec elle. Ses regards errèrent sur le grand Paris nocturne veillent dou- leurs et misères ; il voulut et crut pouvoir les guérir. L'idée socialiste n'était plus pour lui la doctrine accoutumée, fille de la théorie abstaite ; elle rede- venait, dans son cœur gonflé de passion, un senti- ment incorporé au sentiment qui emplissait ce cœur. Son désir égoïste avait des prolongements de bonté universelle. Il ferait le bonheur de tous les misé- rables, puisqu'il était heureux, puisqu'elle l'aimait et le lui prouverait bientôt, puisqu'il n'y aurait évi-

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demment plus de place pour la souffrance dans un monde Elzéar Bayonue serait dieu par l'amour de Daria.

CHAPITRE VI

L ÉLECTION D EAUZE

Quelques jours après la soirée des Sinda, Bayonne reçut une dépêche de son ami de jeunesse, Jacques Andarran, nommé député dans une élection par- tielle, le dimanche précédent. Jacques annonçait son arrivée, demandait au vieux camarade de piloter ses premiers pas dans l'enceinte législative, lui don- nait rendez- vous au Palais- Bourbon pour la matinée du lendemain. Elzéar se rendit à la Chambre de bonne heure, avant la séance.

La veille encore, il avait eu avec Daria une longue conversation, toujours la même : de sa part à lui, supplications, effort perpétuel pour ramener l'entretien aux exigences impatientes de son amour ; chez elle, effort pareil en sens contraire pour revenir aux idées, aux intérêts généraux dont elle était occupée. « H était vraiment trop enfant : on l'aimait, on était toute à lui d'avance, on le lui di- sait ; son impatience avait quelque chose d'incom- préhensible, dans la sécurité son cœur aurait se reposer. » Cette sécurité, Elzéar ne la ressentait qu'à demi, quand son souvenir s'attar- dait sur chaque détail de leurs entrevues, à la froide

L'ÉLECTION D'EAUZE. 85

clarté de la réflexion. Il se travaillait, il se torturait ; c'était tantôt une rage sourde, devant un petit mur très bas, qu'il ne savait comment franchir ; tantôt la crainte angoissée d'un danger obscur, inévitable, qu'il n'aurait pas sur dire, et qu'il sentait peser sur ses plus chères espérances. Aux premiers jours d'une passion si facilement accueillie, il se surprenait parfois à regarder son amour tristement, comme on regarde une eau de septembre l'on croit voir déjà la glace qui la figera en janvier. Mais ces mau- vais pressentiments se dissipaient vite dans l'en- chantement de la présence aimée ; Daria avait toujours en le quittant quelques mots si bons, si réparateurs ; et, dans les yeux, dans l'accent de la voix, une promesse sous-entendue qui semblait dire : « Aujourd'hui encore, j'ai voulu vous éprou- ver ; la prochaine fois... vous ferez de moi ce que vous voudrez. »

Tout entier aux douces pensées sur lesquelles il s'était endormi la veille, Elzéar passa le seuil du Palais- Bourbon à contre-cœur, avec un geste de lassitude. Il éprouvait l'hésitation lâche de l'homme qui va sortir d'un bain tiède pour se remettre en marche, dan la rue, au froid. Il traversa les salles, des collègues l'interpellèrent, des obligations ur- gentes revinrent solliciter son attention : les passions et les intérêts laissés entre ces murs le ressaisirent peu à peu ; l'acre atmosphère du Heu l'avait repris, quand un huissier vint lui dire que le député d'Eauze le cherchait.

86 LES MORTS QUI PARLENT.

Ces Andarran sont originaires du Bigorre. Vieille souche de cultivateurs et de soldats, enracinés au sol provincial. Quelques charges locales remplies avec distinction les tirèrent du pair au siècle passé. Marcel Andarran du Fayard, intendant du bailliage de Vie, député de l'Assemblée législative en 1791, a particulièrement marqué. Il était l'auteur de la branche aînée, qui s'éteint de nos jours avec ses deux derniers représentants : le père Joachim, des Pères de Bétharram, l'un des premiers et plus zélés promoteurs de Notre-Dame de Lourdes ; sa sœur Agathe, en religion sœur Marie des Anges, cloîtrée aux Carmélites de Toulouse. Jacques descend des Andarran de Luz, branche cadette fixée dans l'Eauzan depuis la troisième génération; depuis le grand-père, Henri Andarran, volontaire à seize ans, en 1797, dans les armées de la République, lieute- tenant-colonel de la Garde impériale à Waterloo, retraité en demi-solde après 1815. Ce héros oublié végétait dans la misère, quand il épousa Dorothée Deshayes, fille d'un officier de la bouche du comte d'Artois. Elle lui apporta en dot la petite terre de la Bourdette, distraite des anciens domaines de l'évêché d'Eauze. Le vieux soldat s'établit sur cette terre, cultiva le vignoble comme il avait vu faire en Italie, y trouva à la longue de quoi rebâtir le manoir ruiné de la Bourdette. Il le laissa en assez bon état à son fils, le capitaine de chasseurs Régis Andarran.

Blessé grièvement sous Sébastopol, Régis dut

L'ÉLECTION D'EAUZE. 87

quitter le service au retour de Crimée. La culture des champs paternels absorba depuis lors toute son énergie. Un ressentiment de sa blessure l'ayant con- duit aux eaux d'Amélie-les-Bains, il y rencontra cette douce et frêle Marguerite de Sénauvert, la femme qui lui donna quelques années de bonheur. Jacques ne se rappelait de sa mère qu'une figure de tendresse effrayée, toujours penchée sur son petit lit, et un cercueil qu'on emportait, en même temps que l'on plaçait dans la chambre des enfants un second berceau vagissait son frère Pierre. Il se rappelait, quatre ans plus tard, un lugubre voyage au Mans, pour chercher les restes de son père au couvent des Jésuites de Sainte-Croix. Aussitôt la guerre déclarée, l'ex-capitaine de chasseurs avait réclamé sa place à la tête d'un des bataillons de mobiles du Gers. Dirigés sur l'armée de la Loire, ces bataillons coopérèrent à la défense du Mans. Le 11 janvier 1871, la division Paris évacuait en dé- sordre le plateau d'Auvours ; Régis s'entendit héler par un officier qu'il connaissait, le commandant de Kermaheuc, des mobiles bretons : on demandait du monde à la colonne du général Gougeard, disait cet envoyé, pour appuyer le mouvement des volon- taires de l'ouest et des zouaves pontificaux lancés à la reprise du plateau. Andarran rallia la colonne Gougeard avec ses compagnies reformées : ces bra- ves gens firent volte-face, escaladèrent dans la neige les pentes abruptes d'Auvours, réoccupèrent les crêtes, y tinrent jusqu'à la nuit aux côtés des

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zouaves. Action honorable, qui sauva l'armée de Chanzy. Elle coûta cher ; huit officiers des mobiles du Gers étaient couchés sur le lit de neige sanglante, et parmi eux le commandant Andarran.

Dieu sait ce qui fût advenu des deux orphelins et de leur maigre patrimoine, si la tante Sophie ne s'était pas trouvée là. Le vieux colonel de la Garde disait souvent de sa fille aînée qu'il l'eût volontiers nommée premier sergent de son régiment. Ah ! si j'avais dans ma compagnie un fourrier comme la sœur ! ajoutait le capitaine Régis. Et l'on tombait d'accord que Mgr d'Eauze n'eût jamais cédé à l'ar- mée celle qu'il appelait son grand vicaire en jupons. La vaillante fille avait le génie du gouvernement; quoique vieille fille, elle avait plus encore le génie de la maternité. Jacques prétendait que tante Sophie ne s'était pas mariée pour avoir plus d'enfants. La vraie raison était moins plaisante : une grande passion trahie, disaient les personnes d'imagination romanesque ; simplement dédaignée, peut-être, pas un homme qui n'avait pas su découvrir les trésorr cachés au fond de ces gros yeux de brave chien, la beauté intime qui rayonnait sur ces traits irréguliers, lorsqu'une flamme de dévouement les transfigurait. La souffrance avait fait un bon labour dans ce cœur ; sur un sol stérilisé pour le bonheur égoïste, il ne croissait que des fleurs de sacrifice, de tendresse et de pitié. On ne les eût pas discernées à la première inspection : rien de l'héroïne sentimentale, chez tante Sophie ; une robuste gaieté, qui éclatait dans

L'ELECTION D'EAUZE. 89

une langue assez verte, un esprit pratique, autori- taire quand il le fallait. La vieille demoiselle logeait la judiciaire d'un avoué dans l'âme d'une sœur de charité, elle tenait tête au vigneron, et roulait au besoin le notaire. Elle eût tondu sur un oeuf et fait pousser du blé sur le rocher, non pour elle, mais pour donner davantage à ceux qu'elle aimait.

Du vivant de son frère, alors que ses instincts de protectrice étaient encore sans emploi plus proche, elle se faisait la main en adoptant les enfants pau- vres, les infirmes, tous les misérables à deux lieues à la ronde ; elle apprenait l'art du gouvernement aux dépens des chanoines ; le chapitre accusait tout bas la faiblesse de Monseigneur, qui confiait les affaires épiscopales à ce coadjuteur envahissant. Mais, à partir du jour l'ordonnance de Régis apporta du Mans ces quelques mots, péniblement tracés au crayon sur une feuille de calepin : « Je lègue mes fils à Sophie... Elle les élèvera pour servir la France... en soldats... » à partir de ce jour, tante Sophie rassembla sur les deux petits et sur leur héritage ses capacités de mère et de gouvernante. Il faut croire pourtant qu'il lui en restait des réserves inem- ployées : quelques années plus tard, elle s'offrit le luxe d'une fille ; une nièce de sa défunte belle-sœur, pauvre enfant à demi abandonnée par un père dissipateur, et qui végétait seulette, livrée aux do- mestiques, dans cette morose maison dont la façade glaciale attriste l'avenue Gornon. Tante Sophie entreprit la tâche herculéenne de remettre un peu

go LES MORTS QUI PARLENT.

d'ordre dans les affaires de cet étourneau de Sénau- vert; elle attira la petite Marie à la Bourdette. Nip- pée, éduquée par sa bienfaitrice, choyée par les grands cousins dont elle partageait les jeux, la fillette s'épanouit au foyer on lui rendait une famille.

Jacques Andarran était tout du côté de sa mère, tout imagination et sensibilité, avec de précoces curiosités d'intelligence. Il acheva ses études à Pa- ris, grâce aux miracles d'économie de tante Sophie. Elle éprouva un cruel désappointement, quand le jeune homme déclara qu'il ne se reconnaissait ni aptitude ni goût pour le métier militaire. Il désirait suivre les cours de l'École des Chartes : Sophie lui en fournit les moyens, sans comprendre, d'ailleurs, ce qu'allait faire, dans cette mystérieuse école, son rêveur de neveu. Ce fut le temps l'étudiant se lia avec Bayonne et prit pied dans les cercles de la jeu- nesse intellectuelle. Il voulut voyager; on vécut de privations à la Bourdette, afin que Jacques pût voir Venise et Athènes, l'Egypte et la Syrie. Tante So- phie ne rappela le vagabond qu'au moment il fallut faire feu des quatre pieds pour pousser son frère cadet à Saint- Cyr. Celui-là était bien de la lignée des soldats : volontaire, appliqué, taciturne, le portrait vivant de ces montagnards bruns et ner- veux qui avaient mis tant de fois le nom d' Andarran à l'ordre du jour des armées. Sorti de Saint-Cyr en bon rang, Pierre choisit l'infanterie de marine, partit pour le Soudan. Fières de leur beau sous-

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lieutenant, tante Sophie et cousine Marie firent bonne contenance en prenant congé de lui sur l'ap- pontement de Pauillac : les grosses larmes qu'elles mêlèrent ensuite disaient assez que les deux femmes perdaient leur Benjamin.

Jacques s'établit près d'elles à la Bourdette et reçut docilement les leçons agricoles de la tante. Était-ce la vie des champs qui lui plaisait, ou l'inti- mité quotidienne avec cette exquise cousine Marie ? Sous les cheveux cendrés de la gamine à laquelle il faisait jadis la courte échelle aux cerisiers, Andarran retrouvait une sérieuse jeune fille de dix-huit ans, au regard limpide et clair comme les eaux printanières de la Gélise ; un de ces regards de droiture et de bonté sous lesquels le cœur de l'homme s'ouvre spontanément, tant paraît sûre la promesse de gué- rison qu'ils apportent aux plus secrètes plaies. Mais, depuis le départ de Pierre, il s'obscurcissait souvent dans les yeux de Marie, le bleu pâle de la fleur de lin mouillée. Jacques ne pouvait se méprendre aux indices qu'il constatait avec mélancolie, avec rési- gnation, car il aimait tendrement le petit frère, lui aussi. Camarade affectueuse auprès de l'aîné, Marie ne montrait d'intérêt passionné que pour ces rares et laconiques lettres du Soudan, qui racontaient les explorations, les aventures, les hauts faits du cher absent. La jeune fille, d'habitnde si calme et si égale d'humeur, devenait nerveuse quand le journal signa- lait l'entrée d'un paquebot en Gironde; elle comptait lesheures jusqu'à l'arrivéedu courrier deSaint-Louis.

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Quelques années tranquilles passèrent sur les habi- tants de la Bourdette, sans autres événements que deux congés du lieutenant. Pendant ces courtes apparitions de Pierre, Marie de Sénauvert semblait vivre double ; on eût dit sur elle la lumière heureuse qui égaie les champs de genêts, lorsque les grappes fleurissantes dorent les têtes des sombres buissons. Tante Sophie échangeait avec l'aîné des regards d'intelligence :

Cette fois encore, laissons-le retourner chez ses nègres ; mais, au prochain congé, s'il a gagné sa deuxième épaulette, nous les mènerons à l'église, ou ils diront pourquoi !

Jacques, Jacques le Fataliste, comme il s'ap- pelait lui-même, avec une ccnscience avisée de sa soumission dolente aux duretés de la vie, sou- riait courageusement, tristement. Puisqu'il n'y avait de place à la Bourdette que pour un seul bonheur, il installerait son stoïcisme à côté de ce bonheur, il doublerait Tom, le gros dogue des Pyrénées qui gardait la maison ; comme cet humble ami, il sub- sisterait des miettes ramassées.

Le philosophe organisait ainsi son existence, quand une secousse inat tendue vint la boule- verser.

Le député d'Eauze s'était laissé mourir. Un matin, à l'ouverture de la période électorale, on vit entrer dans la cour de la Bourdette une délégation, petits boutiquiers de la ville et vieux paysans des paroisses avoisinantes ; habits endimanchés, mines solen-

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nelles, contractées par un effort peu habituel sur des problèmes de l'ordre abstrait.

Monsieur Jacques, dit en substance l'orateur de la troupe, nous venons vous trouver rapport à l'élection. Vous connaissez la situation : on va être mangé par le loup. Ils disent à la ville que l'avocat de Toulouse, ce charlatan qui tourne depuis deux ans dans nos cantons, passera pour sûr s'il n'y a pas un bon candidat. Tous les mauvais sujets font pour lui ; les braves gens ont peur, on a souffert tant d'injustices de ceux qui sont les maîtres ! Nous n'avons trouvé personne ; tous ces messieurs refu- sent. Alors nous avons pensé à vous, monsieur Jacques. Vous avez étudié, vous savez les lois, et toutes leurs manigances, à Paris. Vous avez le bras long. Votre digne père nous a conduits contre les Prussiens, dans le temps ; c'est donc bien votre af- faire de marcher maintenant à notre tête conrre leséhontés qui ont causé tant de misères au pauvre monde. Bien sûr que vous n'êtes pas ambitieux, monsieur Jacques, mais vous ne nous refuserez pas. Comme disait le commandant, on sait qu'il y a de la bonne moelle dans les os des Andarran, depuis le temps qu'ils se les font casser pour le pays.

L'assaut surprit Jacques et l'épouvanta. Il avait emporté de sa vie parisienne un grand fonds de scepticisme politique : ses habitudes d'esprit le ren- daient fort indifférent sur ce chapitre, il se connais- sait impropre à l'action violente et aux passions rectilignes qui la suscitent. Les querelles locales dont

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ses oreilles étaient chaque jour rebattues n'éveil- laient chez lui que dégoût ; prendrait-il le cou- rage de vaincre cette aversion ? trouverait-il ce qui lui manquait, la dose d'optimisme et de cré- dulité requise par l' effort qu'on lui demandait, l'incessant et stérile effort du politique pour éter- niser des choses qui n'ont pas de durée ?

Il se défendit pied à pied. La ténacité paysanne ne lâcha point prise; elle l'ébranla sans le convaincre. Après une semaine de résistance, sa conscience troublée devint un champ de bataille s'entre- choquaient des mobiles antagonistes : impératif du devoir social et de la tradition paternelle, claire vue du service que seul il pouvait rendre à ces pauvres gens, amour du repos, défiance de soi-même, horreur de tout ce qu'il entrevoyait dans le bas métier de politicien. Et sous ces arguments avoua- bles, pour ou contre l'acceptation du mandat, de furtives suggestions du cœur qu'il osait à peine s'avouer : un lâche désir de ne pas quitter la maison vivait Marie, de ne pas s'éloigner du foyer allumé pour un autre, mais qui réchauffait par sur- croît l'hôte assis près de la flamme ; une envie con- tradictoire de s'échapper, de chercher dans un changement d'existence une diversion énergique au rêve sans espoir. Avant de rendre une réponse défi- nitive, Jacques tint un grand conseil avec tante Sophie. La vieille demoiselle fourragea son bonnet de dentelles noires, d'un geste de main coutumier qui semblait tirer de ces coques la résolution de

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toutes les difficultés graves ; elle prononça, de ce ton qui n'admettait guère de réplique :

Tu dois accepter, mon Jacquot. Rappelle- toi les dernières volontés de Régis : « Pour servir... en soldats... » Tu n'as pas voulu être soldat : tant pis pour toi, tu le seras d'une autre façon, moins propre, et plus dure, à ce qu'on dit. Ton père n'au- rait pas reculé ; tu ne reculeras pas, puisque c'est encore une bataille, ici contre nos garnements, l'on t'envoie contre de vilaines bêtes, s'il faut croire tout ce qu'on lit dans le journal. Allons, le vin est tiré, avale. Il ne sera pas dit qu'un Andarran ait manqué à nos hommes, quand ils ont demandé assistance à la Bourdette.

J'ai d'autres devoirs près de vous, sur le domaine. Qui soignera nos champs, nos vignes, celles de Pierre et de Marie ?

Voyez l'impertinent ! La vieille tante n'est pas sous terre, que je sache. Est-ce que la vigne a dépéri entre ses mains, quand tu ne te mouchais pas encore tout seul ?

Mais il faut de l'argent pour une élection. le prendrai- je ?

Et le bois de la Gélise ? Il n'est pas fait uni- quement pour les pies, j'imagine. C'était notre poire pour la soif : j'ai déjà refusé dix mille francs de la coupe à un marchand d'Auch.S'il faut davan- tage, on fera souscrire nos richards, ces fainéants ; puisqu'ils veulent acheter leur repos aux dépens de mon neveu, ils me le paieront le prix qu'il vaut.

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Puis, j'écrirai à notre cousin, le Père Joachim : ils ont trop d'argent qui dort, à Lourdes, ils peuvent bien le faire travailler une fois pour la bonne cause.

Le bois de la Gélise était le dernier lopin qui appartînt en propre à tante Sophie. Elle se révéla chef d'état-major éminent, agent électoral incom- parable. Ce fut elle qui mit en mouvement les grands ressorts : l'évêché, le tribunal, la chambre de commerce ; elle encore, l'organisatrice et la véri- table présidente des réunions, dans cette salle à manger de l'hôtel Soubiran une Jeanne d'Arc de bon augure brandissait son oriflamme sur la tête du candidat. Assistée de Marie, son aide de camp, la tante passait des nuits à libeller les adresses sur les convocations, les paquets de bulletins, les ballots de circulaires; pour un peu, elle aurait collé les affiches aux murailles de ses propres mains.

Elle avait affaire à forte partie. Le clan adverse était composé d'agitateurs alertes, bien entraînés, organises de vieille date, embusqués dans les loges se distribuent les places et d'où part le mot d'ordre aux petits fonctionnaires. Comme la plupart de nos districts ruraux, l'Eauzan appartenait à cette minorité active qui courbe sous le joug, par les faveurs et par la terreur, une majorité mouton- nière. Jacques, ancien chartiste, goûtait parfois une volupté d'historien devant cette transformation moderne de la féodalité : elle lui rendait intelligibles et présentes les époques une poignée de gens de

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main, bien soldée, habilement manœuvrée par un baron rapace, asservissait facilement tout un pays.

Il se rappelait un exemple qui avait éclairé pour lui cette loi de survivance. Au temps il rédigeait sa thèse sur le vicomte Bernard Aton, seigneur de Carcassonne au xne siècle, ses recherches l'avaient retenu quelques jours dans la pittoresque cité. Au sommet de la colline qui porte la relique restaurée par Viollet-le-Duc, entre les clochetons et les cour- tines du merveilleux décor d'opéra, tout le moyen âge apparaît aux yeux en grandes lignes simples. Deux édifices pour les deux puissances : une belle maison pour Dieu, l'église; une forte maison pour le seigneur, le château ; une enceinte de remparts qui abrite les masures du petit monde, réfugié sous la protection de ces deux puissances, leur payant dîme et tribut afin de vivre en sûreté. Tandis que Jacques admirait cette synthèse de pierre, son guide lui avait montré dans la rue de la Barbacane, sous un figuier, une modeste maison blanche pen- daient des panonceaux ; et, sur le pas de la porte, un homme au profil sarrazin, nez en bec d'aigle, moustache grise, cheveux en brosse, vieille tête d'oiseau de proie camarguais. C'était le notaire Duputel ; ce même Duputel devenu depuis lors ministre, président du Conseil, une des colonnes de la République ; ce Duputel que Jacques allait retrouver sur le fauteuil de la présidence au Palais- Bourbon.

A l'époque le jeune homme l'avait aperçu, le

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notaire de Carcassonne n'était encore que l'agent principal de l'ancien député opportuniste ; il était déjà le seigneur de la cité. Fort de la protection de son patron, il tenait tout le petit monde d'alentour par le prêt hypothécaire et par le Code. Lui aussi, il s'appuyait sur une église, sur un clergé : sur l'école laïque, ouverte là-haut par ses soins ; sur les instituteurs, qui façonnaient les âmes aux idées les plus propres à maintenir le peuple en son pou- voir. Quand l'opinion eut glissé sur la pente radicale il la conduisait insensiblement, Duputel subti- lisa le mandat de son protecteur, asservit à son am- bition la clientèle électorale qu'il avait formée pour un autre. Sous des masques nouveaux, avec moins d'étalage et de brutalité, Andarran avait reconnu le vieil équilibre féodal, persistant dans la cité du passé. Duputel faisait dans cette enceinte de remparts ce qu'avait fait au moyen âge le vicomte Bernard Aton ; il y dressait à son service des vas- saux qu'il protégeait contre les exigences de l'État central, moyennant tribut et parfaite soumission. La machine moderne fonctionnait moins durement que l'ancienne, sans batailles ni sièges, sans morts d'hommes ni pillages violents, avec des souffrances muettes chez les porteurs du joug ; mais c'était la même machine à comprimer les faibles, au profit du plus fort, du plus adroit.

Ce souvenir revint à Andarran, au cours de la campagne il recevait sous les coups une nouvelle leçon d'histoire. Les comités qui tenaient à fief la

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circonscription d'Eauze l'avaient d'abord confiée à un opportuniste tranquille. Le défunt s'était révélé médiocre serviteur de leurs intérêts ; depuis deux ans, depuis que le législateur diabétique donnait des espérances certaines, les comités avaient déféré sa succession à un avocat de Toulouse, un certain Piollard, qui s'étiquetait radical-socialiste. Ce Piol- lard, évincé naguère d'un collège du Roussillon, était un compétiteur redoutable : professionnel rompu au métier, fort en gueule, magnifique en pro- messes. Il possédait quelque argent, les économies d'une chasublière du quartier Saint- Cernin, qui s'était laissé séduire par cet homme éloquent et venait de convoler avec lui. Il employait judicieuse- ment les deniers de la veuve. On le voyait souvent flâner dans les champs, au déclin du jour ; il accos- tait un paysan :

Encore au travail, à cette heure ! Quelle heure croyez-vous qu'il est, mon brave ?

Je ne sais pas, répondait le journalier, je n'ai pas de montre.

Est-ce possible ? Pas de montre ! Si ça ne fend pas le coeur, à une époque notre civilisation devrait répandre ses bienfaits sur tous ! Faites-moi le plaisir d'accepter la mienne, mon ami. Elle n'a aucun prix, je m'en sers depuis longtemps ; vous la garderez en souvenir de moi. Pas de montre, un honnête travailleur, à notre époque !

C'était toujours sa montre que le candidat don- nait au paysan flatté. Est-il besoin d'ajouter qu'il

ioo LES MORTS QUI PARLENT.

faisait venir de Besançon, à très bon compte, un solde de rossignols pour ces largesses ?

Le Toulousain avait promis un chemin de fer. Sur divers points du tracé imaginaire qu'il assignait à sa ligne, on vit apparaître des équipes de géomè- tres, ils dressaient les instruments d'arpentage, visaient les mires, relevaient les cotes. Aux interro- gations des paysans, ils faisaient des réponses éva- sives et mystérieuses : les premières études de la future ligne, évidemment ! Il ne s'agissait, en réa- lité, que d'une rectification de la route voiturière la profitable équivoque était entretenue par le con- ducteur des ponts et chaussées, affilié à la loge de l'avocat.

Des tours de cette force, Piollard en avait par douzaines dans son sac, Il avait surtout ce dont Jacques manquait le plus, l'incalculable puissance accumulée dans un homme par la tension constante de tous les désirs, pendant des années, vers un seul objet ardemment convoité. Et il n'avait à aucun degré ce qui empêtrait Jacques à chaque pas, les scrupules, les délicatesses. Du premier coup, Piol- lard s'était montré supérieur dans le choix de la calomnie qui mord sur les imaginations populaires, de l'amorce elles se prennent. Il fouillait la vie de tous les ascendants de son rival, il en exhumait des noirceurs insoupçonnées. Les services mêmes de ces soldats lui fournissaient le plus accablant des griefs ; fils et petit-fils de prétoriens, M. Andarran n'avait nécessairement qu'une idée : déchaîner le fléau de la guerre sur nos paisibles populations.

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Voter pour M. Andarran, c'était voter pour la guerre à courte échéance. Accusation meur- trière entre toutes ! Bref, répétons-le, ce venimeux personnage était un rude compétiteur ; et comme on le jugeait facile à domestiquer, une fois pourvu, l'administration s'employait pour lui.

Jacques avait commencé la campagne noncha- lamment. Bientôt, la lutte l'excita, le prit tout entier. Chasseur passionné, il retrouvait son plaisir favori dans cette poursuite hasardeuse des suffrages. Il avait le sentiment de partir chaque matin pour sa tournée avec une carnassière, et de la rapporter le soir vide ou pleine, après une journée de quête dans l'inconnu ; parfois bredouille, lorsqu'un village avait résisté à sa parole ; parfois heureux, lorsqu'il sentait la gibecière lourde des voix conquises dans une commune douteuse. Chasse plus émouvante, plus dangereuse que l'autre. Fouetté par les outrages des adversaires, exalté par les dévouements qu'il suscitait chez ses fidèles, le candidat novice s'aguer- rit, se mit à aimer cette vie de surmenage physique et mental. Il se découvrit des facultés ignorées, une aisance d'élocution et un don de repartie qui firent merveille aux réunions contradictoires, sur le foi- rail d'Eauze, dans les auberges des bourgades. Les granges des hameaux furent moins propices à son éloquence : perchés dans le râtelier, les gamins éparpillaient sur la tête de l'orateur des bottes de foin qui coupaient ses plus belles périodes. Certains villages du haut pays, il dut parler sur la place

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publique, faute de local assez vaste pour contenir les électeurs, lui laissèrent des souvenirs radieux : le soleil se levait en face sur les chaînes neigeuses des Pyrénées, enflammant la parole qu'il jetait à ces vastes horizons, réchauffant les cœurs des bra- ves gens qui agitaient leurs bérets, qui l'accla- maient sur la borne il montrait du geste cette aube pure des cimes, présage du renouveau qu'il voulait pour la patrie.

Jacques se persuadait lui-même en développant son idéal, une République purifiée, réformée, tolé- rante, respectueuse de tous les droits et de toutes les consciences, maternelle à tous ses fils au dedans, fière au dehors et formidable à tous ses ennemis. Il se persuadait lui-même plus qu'il ne persuadait ses auditeurs, il en eut vite l'intuition. Au début, Andarran s'était demandé consciencieusement sur quelles idées générales, sur quelles solutions des problèmes politiques il convenait d'appuyer. La vanité de ces recherches lui fut bientôt démontrée. C'était l'accent, et non le sens du discours, qui agissait sur les paysans. Ils applaudissaient de con- fiance ; après la réunion, ils s'approchaient de l'ora- teur, dans le café l'on trinquait :

Vous avez raison, monsieur Andarran, ça irait mieux comme vous dites ; vous êtes le can- didat qu'il nous faut. Mais vous ne permettrez pas qu'on nous empêche de brûler notre marc, n'est-ce pas ? Vous défendrez les bouilleurs de cru ?

Ce fut la seule exigence qu'il rencontra, précise,

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obstinée, chez ceux qui lui faisaient crédit pour toutes les questions de haute métaphysique sociale. Ce point bien éclairci, on lui présentait les timides suppliques individuelles ; chacun sollicitait une petite place, le redressement d'un arrêt de justice, la levée d'une amende infligée par la Régie, l'exemp- tion ou le rappel d'un fils pris par le service. Jacques évitait de s'engager, il inscrivait les demandes sur un carnet qui devenait déjà son remords, son épou- vante, à mesure qu'il sentait mieux la disproportion entre cette mendicité universelle et son pouvoir pro- chain de la satisfaire.

Ses premiers contacts avec le peuple souverain l'avaient renseigné : la rhétorique des ournalistes, les classifications arbitraires ils rangeaient des partis nominaux, les prétendus courants d'opinion, toutes ces inventions des citadins n'avaient aucune application réelle aux masses rurales, en dehors de quelques meneurs. Conservatrices d'instinct, avec une déférence passive pour le gouvernement quel qu'il fût, attachées par tradition à des habitudes religieuses qu'il ne fallait ni troubler ni imposer, en garde, d'autre part, contre l'immixtion du curé dans leurs affaires, ces masses étaient surtout avides de satisfactions réalistes, et toujours en quête d'un défenseur contre leurs ennemis naturels, contre le fisc, le recrutement, les gens de loi ; capables néan- moins d'entraînements idéalistes, à la voix de l'homme dont elles subissaient le magnétisme momentané.

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Jacques aperçut clairement la naïveté ou l'hypo- crisie de ceux qui feignaient de demander des direc- tions politiques à ces éternels dirigés. Il reconnut l'âme gauloise, prête à tous les dévouements et à tous les sacrifices sur un signe du chef qui savait capter sa confiance, n'exigeant en retour de ce chef qu'une garantie de sécurité et de protection après la lutte, quand les combattants licenciés retomberaient dans leur apathie, dans leur impuis- sance à vouloir, à se concerter, à se défendre eux- mêmes. Avec quel sourire désabusé il lisait main- tenant les feuilles l'on attribuait tel succès élec- toral à l'excellence de telle ligne politique ! L'expé- rience quotidienne lui apprenait que le coefficient personnel était tout, dans les élections rurales : le troupeau ne choisissait pas entre deux doctrines, mais entre deux bergers.

Durant la dernière semaine, Andarran se multi- plia, volant de l'un à l'autre bout de sa circonscrip- tion, parlant cinq et six fois par jour, passant les nuits à écrire de vigoureux articles pour le Réveil d'Eauze. Il réagissait contre les paniques de ses amis, mobiles dans leurs pronostics comme les on- dit vrais ou faux qui circulaient dans chaque esta- minet, certains du succès un matin, consternés le lendemain. Le soir du scrutin, tandis que les bicy- clistes apportaient au quartier général de l'hôtel Soubiran les résultats divergents des cantons, il passa en quelques heures par toutes les émotions du chasseur, du joueur, de l'amoureux ; et ce fut

L'ÉLECTION D'EAUZE. 105

enfin l'allégresse triomphante de l'hallali, quand arrivèrent les derniers messages des communes lointaines, perdues sur la rive droite de la Baïse : elles assuraient une majorité respectable au candi- dat indépendant, Jacques Andarran.

Étourdi par les acclamations de ses partisans et par les huées furieuses des vaincus, porté à bras d'hommes sur ce chemin de la Bourdette on le reconduisait aux flambeaux, ébloui par le feu de joie que tante Sophie allumait dans la cour, grisé de bruit, de Champagne, de fatigue nerveuse, Jacques fut vraiment heureux, cette nuit-là. Jacques le Fata- liste crut un instant qu'il allait jouer un grand rôle dans une France sauvée par son génie ; l'onction populaire venait de le sacrer pour relever la fortune nationale, pour conjurer les fatalités accumulées sur la patrie, sur son pauvre cœur d'homme... Marie paraissait si enchantée en applaudissant de ses petites mains le vainqueur !

CHAPITRE VII

1/ INITIATION

Ces fumées n'étaient pas entièrement dissipées, quelques jours après l'élection, quand le député d'Eauze descendit de son wagon dans ce Paris qu'il revenait conquérir. Un ami lui avait retenu un logement tranquille au faîte de la vieille maison, aujourd'hui démolie, qui s'élevait à l'angle la petite place Saint-Thomas-d'Aquin, en face de l'église. Andarran connaissait cet appartement, occupé pendant de longues années par Xavier Mar- inier ; introduit autrefois chez l'aimable conteur, il avait souvent gravi le raide escalier et trouvé bon accueil sous les toits, dans ce magasin de bouqui- niste amoureusement empli de livres rares. Le vieil homme et ses vieux livres avaient disparu ; mais, de la pensée éteinte et de la bibliothèque dispersée il restait dans ces deux chambres une atmosphère de recueillement. Elle serait propice, pensait Jac- ques, à la méditation des hauts problèmes politiques il allait s'absorber.

Du logis reconnu, il ne fit qu'un saut au Palais- Bourbon. Ce ne fut pas sans un léger battement de cœur qu'il entra dans la froide cour d'honneur,

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qu'il franchit pour la première fois ce seuil derrière lequel il pressentait tant de graves devoirs, tant de lourdes responsabilités. On lui délivra à la caisse une médaille d'argent : sur l'avers, une vierge au profil auguste, coiffée du bonnet phrygien, se dénommait République Française ; au revers, entre les branches de chêne, le nom de Jacques Andarran s'inscrivait dans un cartouche, protégé et glorifié par la banderolle on lisait : Suffrage universel. L/employé respectueux lui remit en outre les insi- gnes, le « baromètre » et Técharpe tricolore à glands d'or : Jacques se rappela dans la suite, avec une ironie un peu honteuse, le sourire de plaisir que sa glace lui avait renvoyé, tandis qu'il essayait cette écharpe en imaginant la prochaine occasion de l'arborer dans les rues d'Eauze, à l'enterrement ou au mariage d'un notable électeur. Il fut gratifié d'une carte de circulation sur tout le réseau ferré de la République ; et le caissier lui compta sept cent trente-cinq francs, son indemnité du premer mois, défalcation faite d'une retenue pour la buvette : la somme reluisait en billets neufs, en pièces étince- lantes du dernier coin et de la dernière frappe.

Ainsi comblé, salué très bas par les garçons de salle qui le guidaient, dans le dédale de l'intérieur, jusqu'à la questure, Jacques se sentait devenir sou- verain : un de ces potentats à la mine solennelle et affairée qui se hâtaient, une grosse serviette de maro- quin sous le bras, vers les bureaux des commissions. Comme il donnait une signature dans le cabinet

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des questeurs, un de ses co-souverains lut le nom, s'approcha :

Mon cher collègue, heureux de souhaiter la bienvenue à un compatriote ; permettez-moi à ce titre de vous recommander ma candidature : Sacca- laïs, d'Aire-sur-1'Adour. On doit élire demain un titulaire pour la place vacante de troisième ques- teur : je suis sur les rangs. Je n'ai pas à rougir de mon humble situation de fortune. Sept enfants, une vie de labeur au service de la République. Nous sommes logés si à l'étroit que mon travail s'en res- sent : je ne sais vraiment pas ce que j'ai griffonné ce matin sur mon rapport à la commission des douanes ; pendant que j'écrivais, mon petit dernier battait du tambour dans mes oreilles. Aussi n'ai- je pas le droit de refuser un logement au Palais- Bour- bon, puisque mes collègues ont pensé à moi. Tous ceux de votre département me sont acquis. Vous m'en auriez voulu de ne pas vous prévenir, en bons voisins de circonscription que nous sommes. Sept enfants ! Je compte sur vous demain, n'est-ce pas ?

Peste ! on me demande déjà quelque chose, pensa Andarran.

Surpris, mais flatté, il s'efforça d'oublier sa nou- velle importance et de reprendre un air dégagé, à l'appel de Bayonne, qui l'attendait dans le salon de la Paix. Son camarade le félicita d'une voix rail- leuse.

Toi aussi, mon pauvre vieux ! Compliments. Mais que diable viens-tu faire dans cette galère ?

L'INITIATION. 109

Je viens essayer d'y faire un peu de bien, répondit sérieusement Andarran.

Tu as drôlement choisi l'endroit. Je vais t'in- troduire dans le cirque nous te dévorerons.

Les deux députés traversèrent la longue salle des Pas-Perdus, presque vide à cette heure. Quelques reporters vaguaient devant le Laocoon ; ils toisèrent curieusement le « nouveau », s'empressèrent au- tour de Bayonne comme des mouches sur un mor- ceau de sucre. Le chef socialiste leur énùetta de menus renseignements et poussa la porte interdite aux profanes. Jacques pénétra dans le sanctuaire avec le sentiment d'aise glorieuse que donne l'initia- tion à un privilège. Devant lui s'étendait la perspec- tive des « Couloirs » ; nom générique et fort impro- pre de ces grands vestibules sévères dont les trois principaux prennent jour sur la cour d'honneur par de larges baies vitrées. Cinq ou six promeneurs en avance arpentaient les dalles.

Ici tu feras, bon an mal an, des centaines de kilomètres, dit Elzéar. C'est hygiénique et abru- tissant.

Il mena son compagnon à la bibliothèque. Jac- ques admira les plafonds de Delacroix et quelques beaux vieux livres sur les rayons. Ils avaient cet air exilé, commun aux livres et aux femmes que per- sonne n'aime ni ne caresse.

Je te recommande cette retraite paisible, c'est la seule dans tout le bâtiment. On n'y vient que pour arranger tranquillement un duel, ou pour

no LES MORTS QUI PARLENT.

écrire à cœur reposé des lettres d'amour, les jeunes ; pour y sommeiller mieux qu'en séance, les vieux. En voici précisément un qui digère, les }reux clos sur un rapport, au fond de ce fauteuil confortable : M. Chasset de la Marne, président du centre gauche, originaire de la Champagne, qu'il représente, et de 1830, qu'il continue. Tu le cultiveras. C'est un homme de bon conseil ; il te donnera toujours celui de ne pas te compromettre. C'est surtout un homme de conseils d'administration. Il les collectionne avec l'adresse des chimpanzés, dont il a conservé le faciès. Beaucoup de talent, d'ailleurs : parle très bien, pour ne rien dire ; économiste, juriste, utile à feuilleter. Je ne te présente pas : un passeport de ma main le préviendrait à jamais contre toi. Il estime que je veux le dépouiller du capital qu'il n'a pas et de ce qui lui en tient lieu, les quatre-vingt mille livres de rente que lui font les Sociétés indus- trielles véreuses auxquelles il loue sa respectabilité. Penses-tu qu'il ait raison de défendre un état social aussi nourrissant ?

Mène-moi à la salle des séances, interrompit Andarran ; il faut que j'y marque ma place.

Oh ! crois-tu que ce soit bien nécessaire ? Tu y entreras si rarement ! Allons plutôt à la buvette.

Ne plaisante pas. Je viens ici pour faire mon devoir, tout mon devoir.

En ce cas, ton devoir est dans ces couloirs : on y décide les destinées du pays. La tribune, c'est bon pour nous autres, les bavards, les partis qui

L'INITIATION. ni

préparent l'avenir ; ceux qui gouvernent le présent opèrent sur ce grand marché d'hommes. Là-bas on ne déplace jamais un bulletin de vote ; ici, on les maquignonne. Et il n'y a que les votes qui comptent. Les discours s'envolent, les votes de- meurent. Là-bas, c'est le théâtre, la parade ; ici, dans la coulisse, c'est la réalité des choses. Notre régime de libre discussion tu t'en convaincras chaque jour davantage assure le pouvoir effec- tif à quelques silencieux, aux puissances occultes qui chuchotent le mot d'ordre derrière un de ces piliers. Ah ! mon conscrit, crois-en un orateur renseigné sur la vanité de ses succès ; et regarde la salle nous entrons : à cette heure, dans son abandon matinal, ce violon au repos ne te rappelle-t-il pas un vers fameux de Mallarmé ?

Insolite vaisseau d'inanité sonore...

Dans le grand hémicycle désert suintait cette tristesse particulière aux salles de théâtre, le matin, quand le vide et le silence y paraissent lourds, pres- que inquiétants, par comparaison avec la foule, le bruit, les lumières qu'on a coutume d'y retrouver. Andarran jeta un regard circulaire sur les parois massives de l'amphithéâtre ; une exclamation invo- lontaire lui échappa :

Tiens, il n'y a pas de fenêtres !

Pas de fenêtres, pas de jours sur l'extérieur, au. cune communication avec l'air libre et le pays am- biant. Un four hermétiquement clos, une machine 5

lia LES MORTS QUI PARLENT.

à air comprimé qui devait favoriser la formation d'une atmosphère peu renouvelable. Pour y voir plus clair, pensait Jacques, pour aérer, pour rece- voir les bruits du dehors et y répondre, il faudrait bri- ser les vitres de ce plafond, avare de la clarté qu'il tamise. L'absence d'ouvertures dans ces murailles de prison, les mœurs et les conventions théâtrales imposées aux acteurs par la configuration d'un théâtre, telles furent les impressions dominantes que cette première inspection laissa au néophyte.

On lui avait donné à la questure le numéro d'un pupitre sans propriétaire. Il alla marquer sa case, sur les gradins du centre qui confinent à l'aile droite de l'hémicycle. Jacques avait choisi cette place dans la travée se groupaient quelques députés de sa région, ceux dont le programme se rapprochait du sien, Ses voisins immédiats étaient Louis Couilleau, du Rouergue, et Julien Rousseblaigue, de l'Arma- gnac.

Du fond de l'hémicycle, Bayonne l'interpella ironiquement :

Au fait, c'est vrai : tu dois siéger par ; tu es un rallié !

Elzéar ! tu n'as pas honte ? répliqua Andarran d'un ton piqué C'est toi qui ramasses cette mé- diocre plaisanterie, bonne tout au plus pour mes adversaires du chef-lieu ! Tu sais mon âge et mes sentiments ; tu as lu en moi depuis l'enfance : indifférent en politique jusqu'à ces dernières semai- nes, je n'ai connu d'autre gouvernement que la

L'INITIATION. 113

République, je n'en ai pas servi d'autre, je n'en vois pas d'autre possible N'ayant jamais été l'allié de personne, comment serais-je un rallié ? Je viens dans la maison commune au même titre que vous tous, pour essayer d'y faire triompher mes idées.

Voyez- vous ce monsieur, qui voudrait qu'on lui inventât une petite étiquette pour lui tout seul ! Apprends qu'ici, bon gré mal gré, chacun doit rentrer dans une de nos classifications officielles. Rallié tu es, rallié tu resteras.

Allons donc ! C'est idiot! s'écria Jacques avec humeur. Tu connais bien mes pensées intimes...

Qui te parle de pensées ? S'il fallait s'enquérir de la pensée des gens pour les classer ! On a le nez fait d'une certaine façon, on a certaine provenance, certaines amitiés ; on est étiqueté d'après ces signes extérieurs. C'est bien plus commode, et plus vrai- ment philosophique, tu le reconnaîtras un jour : la pensée change, le nez reste. En attendant, vil rallié, compte sur nous tous, sur moi tout le premier, pour te paralyser en te clouant au front cette épithète infamante.

Mais c'est de la canaillerie !

Non, c'est de la politique. Tu te rattraperas, d'ailleurs, en injuriant le socialiste que je suis.

Tu ne crois pas ce que tu dis, Elzéar. Je com- battrai l'ensemble de tes doctrines, je les tiens pour chimériques et dangereuses; mais je goûte quelques- unes de tes idées, je te soutiendrai loyalement quand tu tâcheras de les faire accepter.

ii4 IvES MORTS QUI PARLENT.

Mon pauvre ami ! Avant que la cloche de Du- putel ait sonné trois fois, tu me renieras ; tu hurle- ras avec ceux qui t'entourent, de confiance, dès que j'ouvrirai la bouche, sans savoir ce que je vais dire.

Jamais !

Dès demain. Sur la porte de l'enfer tu viens de pénétrer , il est écrit : Vous qui entrez, laissez ici toute justice, et même toute votre personna- lité. — Maintenant, en route pour la buvette : on y ment un peu moins que sur ces tréteaux, on s'y invective avec plus de bonhomie et de sincérité.

Dans la chambre carrée qui donne sur le jardin en terrasse, devant un long comptoir tout pareil à celui des estaminets, une douzaine de députés absorbaient diverses boissons. D'autres fumaient sur le divan, au-dessous du tableau les Conscrits de Dagnan-Bouveret emboîtent le pas au porte-dra- peau. Tous socialistes, ces clients matineux de la buvette : Jacques en fut averti par l'accueil familier qu'ils firent à Bayonne, par quelque chose d'intran- sigeant dans l'air des visages, la coupe des vête- ments, le ton des paroles. Elzéar eut un regard de fierté satisfaite, l'éclair aux yeux du général qui passe en revue de bons soldats. Il prit à part son ami :

Salue et tremble. Ce sont mes troupes. Tu sur- prends ici une des raisons de leur force. A cette heure, il n'y a guère que des socialistes dans ce palais d'où ils sortiront les derniers. Les imbéciles te diront que nos gens accourent dès le matin pour

L'INITIATION. 115

déjeuner gratuitement d'un bouillon et d'une sand- wich. Sottise! Les socialistes savent ce qu'ils font. Vos bons bourgeois du centre et de la droite s'at- tardent à leur repas, à leurs affaires, à leurs plaisirs ; ils viennent ensuite aux séances comme à une corvée pour quelques instants ; ils ne sont députés qu'à cer- taines heures. Les socialist^p le sont toujours et ne sont que cela. Ils ne viennent pas à la Chambre, ils y vivent. C'est leur cercle, leur maison, leur foyer. Ils font corps avec le bâtiment, ils se sentent chez eux et à l'aise dans l'auberge les autres sont de passage. Être de la maison, en être avec joie et con- tinuité, voilà une des forces qui compensent notre infériorité numérique et nous constituent les maîtres de céans. Tu apercevras plus tard les autres causes de cette maîtrise. Détaille-moi ces gaillards, observe leurs mâchoires, leurs mains préhensiles, le feu de la résolution dans leurs yeux, la combativité de tous leurs muscles. Quelle physiologie d'attaque ! Hein ! ils sont beaux, mes loups maigres, et bons à lancer sur le troupeau des moutons gras ?

D'accord , dit Andarran. Mais ne se méfient-ils pas, ces loups, du compagnon qui fréqueute dans les bergeries élégantes ?

Ils me subissent et me j alousent. Quelques-uns m'exècrent. Au fond, ils ne me pardonnent pas mes redingotes, mes goûts, mes amis et mes dîners de l'hôtel Sinda. J'en vois qui ruminent déjà l'exé- cution du traître, du renégat. Bah ! le gros du parti me subira jusqu'au bout, ils sont trop pauvres en

n6 LES MORTS QUI PARLENT.

hommes. Deux heures, bientôt : allons voir l'arrivée des moutons gras.

Elzéar et Jacques repassèrent dans le salon des Conférences. A l'une des extrémités de la longue pièce, un Henri IV de marbre, cuirassé, goguenard, se dresse en pied dans un faisceau de drapeaux espa- gnols ; il domine la table s'amoncellent les jour- naux.

Les drapeaux modernes, s'écria Bayonne ; ceux qui mènent à la victoire et qu'il faut con- quérir... ou acheter. Vois comme on se les arrache, ces loques déchirées, froissées par des mains fié- vreuses ; vois comme nos collègues brandissent les hampes de bois elles pendent. Regarde, ils arrivent : ils vont droit à la boussole, à la table des journaux ; officiers et passagers du navire consultent en montant sur le pont la rose des vents, pour reconnaître la route du jour. Les chefs de groupe interrogent les grands organes de la presse ; les provinciaux scrutent anxieusement les feuilles de leur région. L'électeur est-il satisfait ? Comment pense-t-il ? Quelle palinodie exige- t-il encore ? Chacun rectifie ses positions, ses votes, d'après les indica- tions capricieuses de la boussole. Est-ce pour calmei leurs consciences qu'on a gravé sur le socle de la statue ces paroles du roi Henri : « La violente amour que j'apporte à mes sujets m'a fait trouver tout aisé et honorable Electeurs, au lieu de sujets, lisent nos honorables ; et ils trouvent aisées toutes les capitulations.

L'INITIATION. 117

Il me paraît qu'on s'empresse surtout là, observa Jacques.

Il montrait l'immense table de fer à cheval, cou- verte d'écritoires et de papiers aux majestueux en- têtes, qui remplit jusqu'à la cheminée monumentale tout le reste du salon. Les arrivants s'installaient aux rares places libres, déchargeaient sur le drap vert leurs serviettes bourrées de paperasses.

Oui. Tu vois ici le réfectoire du grand Ordre mendiant. De tous les noms qui pourraient définir le Parlement, c'est encore celui qui convient le mieux : l'Ordre mendiant du xixe siècle. Fouille cha- cune de ces serviettes, chacun de ces dossiers formés durant de longues stations matinales dans les anti- chambres ministérielles ; penche-toi sur ces forçats de la correspondance : d'un bout du fer à cheval à l'autre, tu retrouveras quatre type de lettres, tou- jours les mêmes. Lettre de l'électeur ou du petit fonctionnaire, qui sollicite une place, un passe-droit, un avancement. Lettre du député au ministre, pour recommander instamment la demande désorgani- satrice des services publics. Réponse du ministre, câline et dilatoire : bonne note prise, examen sérieux, promesse de faire droit à la première occa- sion favorable... Réponse du député à l'électeur : une amplification de la vague promesse ministérielle, un mensonge servile qui va enflammer les espé- rances, là-bas, au village, et y propager la conta- gion chez les- quémandeurs. Nous tournons ainsi dans le cercle vicieux de la mendicité parlemen-

n8 LES MORTS QUI PARLENT.

taire : l'électeur mendie des faveurs chez le dépu- té, qui les mendie chez le ministre, lequel mendie les votes du député, qui mendie les suffrages de l'électeur. Comment cette table ne croule-t-eîle pas sous le poids des millions de mensonges qu'elle a portés ?

Tu en parles à ton aise, risqua Jacques. Vous ne mendiez pas, vous autres socialistes; vous exigez, l'escopette au poing, et vous obtenez davantage.

Bon, fit en riant Bayonne, je vois que tu te formeras vite. Mais j'aperçois Aristide Asserme : il achèvera ton éducation. Tu l'as connu au café d'Harcourt, au temps il ne faisait que de mau- vais vers ? Renoue avec lui, il n'y a pas de meilleur pilote. Moi, je suis trop compromettant, je te laisse; il ne faut pas qu'on te voie débuter à mes trousses, on soupçonnerait quelque noir complot.

Elzéar ne disait pas toute la vérité. La princesse Véraguine lui avait donné rendez-vous à l'exposi- tion des aquarelles. Rejoindre Daria, reprendre avec elle et pousser plus loin la conversation de la veille, ce désir impatient ne lui permettait pas de tenir en place.

Andarran renouvela connaissance avec Asserme. Aristide nommait les députés notoires. Instruit et amusé par les remarques malicieuses du « Ca- naque », Jacques observait.

La ruche s'emplissait d'un bourdonnement carac- téristique, colloques discrets, éclats de voix, fusées de rires ou d'indignations bruyantes dans les

L'INITIATION. 119

groupes un orateur pérorait. Ces groupes se for- maient un peu partout, au salon des Conférences, à la buvette, dans les trois vestibules. Un meneur en vue y disait les nouvelles, les pronostics de la journée, il rétorquait les arguments d'un contradic- teur. Les auditeurs de toute nuance venaient aux écoutes, l'oreille tendue, avec une curiosité inquiète dans les yeux, et, sur leurs figures badaudes ou fu- tées, les perplexités d'une irrésolution qui cherche à s'orienter. Des couples faisaient les cent pas ; un des deux interlocuteurs prenait l'autre sous le bras ou lui jetait familièrement la main sur l'épaule : il insinuait un avis, parlait bas, visiblement en train de convaincre un esprit récalcitrant. On arrêtait au passage, on entourait les vétérans, les anciens mi- nistres, les « amis de Gambetta » ; ces derniers pa- raissaient investis d'une autorité particulière, nim- bés de l'auréole des apôtres qui survivent au dieu et gardent sa doctrine. D'autres constellations se formaient autour des jeunes astres, les députés ministrables de la nouvelle génération : ceux-ci semblaient protester par toutes leurs façons contre l'exubérance et le débraillé des « amis de Gam- betta ». Soignés de leur personne, gourmés, auto- ritaires, boutonnés dans leur gravité précoce, de l'air du fossoyeur qui prend mesure d'un vieillard, ces jeunes gens regardaient blanchir, incultes et démodées, les barbes opportunistes. Dans les coins, à des places accoutumées, par paquets de trois ou quatre, des augures conspiraient. D'autres, vautrés

120 LES MORTS QUI PARLENT.

sur les rares banquettes de ces salles démeublées, fumaient, bâillaient ; ils avaient sur le visage le désœuvrement des habitués, dans un café l'on aurait méchamment enlevé cartes et dominos.

Ce désœuvrement était plus sensible dans la pièce de droite, le salon Pujol. La correction des physio- nomies et des vêtements y révélait l'opinion domi- nante. Les membres de la droite erraient de ce côté : on eût dit des voyageurs étrangers, perdus dans le va-et-vient d'une gare ils attendent un train qui ne part jamais. A gauche, dans le salon Delacroix, affairés et gesticulants, les radicaux se communi- quaient des renseignements, des articles de jour- naux, des projets de loi. Émissaires et flâneurs de ces deux camps extrêmes venaient confluer dans le grand courant central ; il tournait sur lui-même, avec des remous, des stagnations et des rapides, entre les murs de la salle Casimir-Périer, plus vaste et plus fréquentée que ses deux annexes latérales. Les péripatéticiens déambulaient sous le geste du Mirabeau de Dalou, qui dit son fait à M. de Brézé. Un promenoir de prison, ce fut l'image suggérée à Jacques par le long manège aux murailles nues, les mêmes hommes arpentaient perpétuellement les mêmes dalles de ce même pas qui ne conduit nulle part.

Un trait significatif le frappa. Assis ou ambulants, couplés pour un entretien intime ou groupés dans une conversation générale, la plupart de ces hommes écoutaient distraitement celui qui leur parlait ; une

L'INITIATION. 121

moitié de leur attention était visiblement aux aguets, tendues vers quelque autre objet. lueurs regards dé- visageaient les allants et venants, s'épiaient mutuel- lement dans la défiance universelle. Chacun parais- sait tiraillé par une ou plusieurs préoccupations, recherche d'un renseignement, choix du vote qu'il faudra émettre, attente d'un collègue à consulter, affût du ministre qui va passer. Un membre du ca- binet traversait-il les salles, des solliciteurs de toute opinion fondaient aussitôt sur lui, une grappe s'at- tachait à ses pas : les mendiants mendiaient. Le plus diligent prenait affectueusement sous le bras l'Excellence, il exposait longuement son affaire, tandis que les autres guettaient, étudiaient les papiers qu'ils tiraient de leurs poches, suivaient la piste comme des chacals. Le ministre louvoyait, gagnait une issue, se débarrassait par d'habiles ma- nœuvres d'une partie des assaillants. Quelques-uns le quittaient en se frottant les mains.

Enfin ! j'ai mon juge de paix... j'ai mon per- cepteur... Enfin ! j'ai fait sauter mon substitut... soufflaient joyeusement à leurs amis les gagnants de la tombola des fonctionnaires. Et ils couraient au bureau du télégraphe, talonnés par la crainte d'être devancés dans l'envoi de la nouvelle qui attesterait leur influence, satisferait les rancunes de leurs partisans, consternerait leurs adversaires.

Enfin ! je tiens les palmes de mon dentiste ! dit Rousseblaigue, qui venait fusionner avec son futur voisin de stalle. Un de mes agents les plus

122 LES MORTS QUI PARLENT.

dévoués ! Figurez-vous qu'il était proposé depuis cinq ans pour les palmes académiques, et toujours différé, parce qu'une note du dossier l'accusait d'ar- racher des dents au couvent des Ursulines... des dents cariées de cléricalisme ! Trois ministres de l'Instruction publique m'ont lanterné, ils se lé- guaient le dossier, aucun d'eux n'osait passer outre à la note marginale du préfet. Cela ne s'invente pas : j'ai vu le dossier, et la note.

Les solliciteurs éconduits par le ministre s'éloi- gnaient la menace aux lèvres.

Les misérables ! grogna M. Cornille-Lalouze en serrant la main d'Asserme, ils se suicident; ils ne veulent pas me débarrasser de mon sous- préfet, qui nous trahit !

Aristide tira Jacques par la manche.

Fuyons, ce serait trop long. Chacun raconte ici l'histoire de son sous-préfet aux collègues, qui n'écoutent pas et pensent au leur. Tas de mala- droits ! On doit apprendre à extirper soi-même ces parasites Bonjour, Caqueville !

Ancien greffier, Normand de pur sang, reprit Asserme derrière l'homme maigre qui venait de passer, avec une dignité réfléchie dans la démarche. Tous les hivers, le ménage Caqueville donne deux ou trois petits bals aux familles des collègues, aux connaissances parisiennes Le lendemain, chaque invité reçoit une lettre de quête des demoiselles Ca- queville : le généreux député fait passer les fonds qu'il recueille à une œuvre de sa circonscription,

L'INITIATION. 123

comme don personnel. Tenez-vous pour averti, si vous êtes prié

Fi ! quelle indélicatesse !

Non ; c'est de la politique Ah ! ce bon Paulin Renard ,dit « la Terreur des poupons ! » Le plus jovial des commis voyageurs II représente un de ces départements voisins de Paris l'une des grosses industries est le nourrissage des enfants assistés de la Seine. Chaque paysan s'y fait des rentes sur la Ville en élevant nos bâtards Un électeur vote-t-il mal , envoie-t-il son petit parisien à l'école des frères ? Renard menace aussitôt le délinquant du retrait de l'enfant, et l'on sait que ses accoin- tances avec la municipalité parisienne lui permet- tent de réaliser sa menace. Il tient par tout son arrondissement.

Mais c'est une infamie ! s'écria Jacques.

Non ; c'est de la politique, fit Asserme, avec une nuance de considération involontaire pour un collègue aussi avisé. Voilà le gros Mirevault, qui revient de présider la comnùssion des douanes. Sur celui-là, rien à dire. Le type de ces grands bour- geois, honneur de la République qu'ils ont fondée. Un homme d'oeuvres, hautement estimé dans le protestantisme français. Une jolie fortune, claire- ment gagnée dans la fabrication des tissus. Un déco- rum parfait dans une belle vie républicaine, toujours à l'avant-garde du parti, et conduite pourtant avec une prudence qui n'abandonne rien au hasard. Mire- vault n'a pas dit son dernier mot. D'autres brillent

124 LES MORTS QUI PARLENT.

plus et passent vite. Il attend en magasin, terne et solide comme le drap noir qu'il fabrique. C'est une des réserves de notre personnel politique.

Un bruit de crosses de fusil qui retombaient sur le pavé interrompit Aristide. Majestueux, entre deux haies de soldats, le président s'avançait vers la salle des séances. Jacques revit Duputel, son profil sar- rasin, sa tête blanche d'oiseau de proie ; l'ancien notaire n'était guère changé, depuis le jour loin- tain où le jeune homme l'avait aperçu, au seuil de l'étude, dans la rue de la Barbacane, à Carcassonne.

Singulier bonhomme, murmura Asserme ; et subtil mystérieux, il met toute son adresse à glisser sur les hauteurs en dérobant ses voies, sans laisser de traces ni de prises. Un lièvre alpestre. Quand il quitta la présidence du Conseil, une affaire m'amena un jour chez lui, dans le petit hôtel gri- sâtre qu'il occupe au fond d'un quartier retiré, aux Ternes. I,a froide nudité de son cabinet de travail me frappa : un bureau impersonnel d'ingénieur départemental, des cartonniers, des dossiers; pas un bibelot d'art, pas une fantaisie. Sur la table il écrivait, un seul objet : un gros peloton de ficelle dans une soucoupe. Ce peloton de ficelle, c'est tout Duputel. Durant ces sottes histoires du Panama, personne ne songeait à le mêler, j'eus occasion de repasser devant l'hôtel : les soupiraux des caves étaient bouchés de frais, comme si le propriétaire eût voulu rompre toutes communications avec l'air extérieur, pendant la tourmente.

L'INITIATION. 125

Jacques entra dans l'hémicycle. Seul de son espèce, il vit les sténographes, les secrétaires et le président en face des banquettes vides. Derrière le fauteuil présidentiel, contre un mur tout machiné d'appareils, de téléphones, de tubes d'appel, le secrétaire général et ses employés se tenaient sur la plate-forme de cet autel à plusieurs étages qui constituait le bureau. Duputel se détachait là-haut sur un bas-relief de style Louis-Philippe. Jacques s'étonna du symbolisme des sujets : la France tendait une couronne de palmes à ce Dieu mal famé, Mercure ; un jeune guerrier en bonnet phry- gien repoussait les Sciences et les Arts, femmes qui laissaient tomber leurs luths. Le président, debout, marmonnait à voix basse des projets de loi : on eût dit un prêtre qui récitait machinalement les oraisons rituelles dans une église déserte.

Un par un, quelques députés entrèrent, ga- gnèrent leurs places. Ils causaient ou faisaient leur correspondance. Quand ils furent une cinquantaine, l'un d'eux monta à la tribune. L'orateur, un Méri- dional chevelu et grasseyant, entama sa harangue :

Messieurs, les raisins secs sont l'épée de Damoclès suspendue sur la viticulture française...

Andarran s'informa près de son voisin Couilleau. Celui-ci haussa les épaules.

Laissez dire. C'est la loi sur la réforme des boissons, sur la surtaxe de l'alcool. Elle revient depuis dix ans, quand on n'a pas autre chose à faire. On n'aboutira pas encore cette fois. Vous défendez

125 LES MORTS QUI PARLENT.

comme nous les bouilleurs de cru, n'est-ce pas ? Eh. bien ! nous sommes les plus nombreux. Lorsque la loi sera à peu près sur pied, nous la culbuterons à un tournant. Use ta salive, mon bonhomme ! Venez, allons fumer une cigarette et savoir ce qu'on raconte dans les couloirs.

La plupart des députés présents s'évadaient de la salle. Jacques se laissa entraîner par les déser- teurs. Il se sentait déjà devenir une goutte amorphe, involontaire, dans les remous capricieux de cette masse fluide en mouvement.

CHAPITRE VIII

CEUX D AUTREFOIS.

Sur les degrés qui raccordent le parquet exhaussé de l'amphithéâtre au plain-pied des couloirs, il se heurta contre Bayonne. Le socialiste revenait du dehors, le chapeau sur la tête, l'air soucieux. Après quelques instants d'entretien dans le vesti- bule de l'Exposition, Daria l'avait renvoyé, avec des reproches sur son peu d'assiduité à la Chambre. Sa tâche était là, lui avait redit énergiquement la belle passionnée de cerveau, et le champ de bataille elle voulait être conquise. Ce n'était point par une cour mondaine, mais par des actes pour la cause, qu'il devait prouver son amour. Elle s'inquiétait des mauvais bruits, flottement dans les troupes socialistes, suspicion naissante contre un chef qui oubliait d'être actif. Il fallait veiller : chaque jour n'amenait-il pas une occasion ? Har- diment saisie, l'une d'elles pouvait hâter le triomphe.

Allez me mieux aimer en aimant ce que je veux, lui avait-elle répété en le congédiant, avec cette caresse tranquille d'un regard distant qui l'enchantait et l'exaspérait, qui donnait tout d'avance à la condition que l'on ne demandât rien.

128 LES MORTS QUI PARLENT.

Elzéar rentrait, tenaillé par son désir, enfiévré par cette beauté tentatrice qu'il avait tenue, là, si proche en imagination, presque possédée, toujours fuyante.

Tu rentres ? dit Jacques. Il n'y a personne. On n'écoute pas. On ne fait rien.

Oui, nous ne faisons rien. Nous ne savons plus vouloir, agir, vaincre vite. Moi tout le premier. C'est peut-être que nous ne savons plus aimer vrai- ment : comme on aime, en s'emparant par force d'amour de l'objet subjugué.

Le jeune homme se parlait à lui-même, répondait à une pensée intime.

Ah ! si, reprit-il, et son visage s'éclaira d'un sourire ; il y a pourtant celui-là. Celui-là n'a jamais vu, ne verra jamais ce qu'il aime, mais il l'aime bien !

Il montrait un personnage étrange qui venait à lui. Ce haut et puissant vieillard portait fièrement une tête aux traits accentués, surmontée d'un feutre tyrolien très clair, très large, très bossue, couvre- chef crânement campé de côté sur les longues boucles blanches qui bâtaient le col de l'habit. Egalement ;blanche comme neige, une barbe de fleuve, divisée en deux branches, descendait sur le gilet de velours noir à fleurs grenat. Aux gous- sets pendaient deux chaînes, chargées de breloques et de tiges de corail, tintinnabulantes sur le ventre. Le grand corps était enveloppé dans les pans flot- tants d'un paletot noisette, avec des revers et des parements de manche en astrakan noir ; un panta-

CEUX D'AUTREFOIS. 129

Ion à la hussarde, de même nuance que le paletot, bouffait sur les bottes. Dans le costume et la mine, dans la démarche victorieuse encore sous l'alour- dissement de l'âge, il y avait du capitan, du poète romantique, du marchand d'orviétan. Et Jacques n'eut cependant pas envie de rire, quand cet anté- diluvien solennel dit à Bayonne avec emphase :

Citoyen, je n'ai pas eu l'occasion de te féli- citer sur ton dernier discours. Bravo ! J'ai cru réen- tendre le grand Lassalle. Courage, jeune homme ! Penché depuis soixante ans sur le berceau de la Liberté, je ne la verrai pas triomphante ; mais je m'en irai plein d'espoir, si je laisse l'auguste enfant dans des mains comme les tiennes.

L'homme alla se commander un grog à la bu- vette. Un petit abbé l'arrêta, lui demanda sa signa- ture pour un projet de loi ouvrière ; le vieillard s'inclina poliment, il engagea une discussion cor- diale avec le collègue en soutane.

Cantador, murmura Bayonne redevenu gai ; Cantador, démocrate, comme il mettait jadis sur ses cartes.

Eh ! quoi ? fit Andarran. Cantador, le Can- tador de 48, le chef des gardes nationales à Diïssel- dorf ?

Lui-même : l'insurgé de Dusseldorf, de Venise, de partout, le compagnon de Garibaldi dans l'expédition des Mille et dans la campagne de France, le colonel de la Commune qui eut les plus flamboyants uniformes. Il raconte volontiers, ila

130 LES MORTS QUI PARLENT.

fini par croire lui-même, et c'est peut-être vrai, qu'il a conspiré avec Mazzini, fraternisé avec Pie IX, assassiné avec Orsini, enlevé la princesse Beligo- joso. Ce n'est pas un révolutionnaire, c'est la Révo- lution faite homme ; universelle et éternelle, car nous ignorons tous son âge, à ce Joseph Balsamo de la Révolution. Nul n'a jamais su de quel pays était Cantador, de quelle Allemagne ou de quelle Italie. Possible même qu'il soit Français, puisque le voilà député. Après la Commune, il est allé se terrer dans une crique de la côte niçoise, il y a vécu quinze ans de sardines et d'olives. Un beau jour, les comités radicaux l'on exhumé, pour faire une niche au grand homme local qui avait cessé de plaire ; sa truculence a séduit des électeurs méridio- naux, fleuristes paisibles, mais épris de vibrations et de couleurs. Cet ancêtre n'entend goutte à nos doctrines : quand on lui parle collectivisme et marxisme, il répond par des tirades d'Hugo ou de Quinet. Ah ! si j'en avais quelques douzaines comme lui ! La foi et l'amour brûlent ce vieux cœur. Seul, il m'est dévoué. Les autres me subissent, je te l'ai dit ; Cantador est le seul qui m'aime, qui se ferait tuer pour moi.

Ragaillardi par cet effluve de vie chaude, Elzéar alla prendre langue dans quelques groupes, con- férer avec les journalistes du salon de la Paix. L'âme du Heu se ranima en lui ; un autre feu enflamma son esprit, acharné à ses poursuites chan- geantes, perpétuellement ballotté entre ses deux

CEUX D'AUTREFOIS. 131

passions : la possession d'une femme, la domina- tion sur ces hommes.

Andarran poussa une pointe dans le salon Pujol. A peine entré, il se retourna à l'appel de son nom par une voix connue. Bien connue aussi, gravée dans les ineffaçables souvenirs, la figure de l'homme qui avait recueilli le dernier soupir de son père. Quoiqu'il eût passé la soixantaine, le marquis de Kermaheuc restait vert et svelte dans ses vêtements de coupe surannée, tels qu'en portaient les élégants du second Empire ; le visage hautain gardait entre les favoris grisonnants ses belles arêtes fermes ; le bleu de France était encore vif dans l'oeil clair, sous un rude buisson de sourcils.

Bonjour, Jacques ! Heureux de vous revoir à Paris, sinon ici, dit posément le vieux gentilhomme en lui tendant avec dignité trois doigts de la main. Mais qu'avez- vous donc fait ? Je vous croyais un honnête homme ?

Plaît-il ? balbutia Andarran, ahuri de l'ac- cueil.

Dame ! Vous avez volé. Vous avez volé le siège qui appartenait naturellement à un coquin. Il n'y a céans que deux catégories : les coquins et les gens indélicats, dont nous sommes, puisque nous détenons les places dévolues dans ce temps-ci aux coquins. Et par-dessus le marché, vous voilà rallié, mon pauvre garçon !

Vous aussi, monsieur, vous me jetez ce sobri- quet immérité ! Je vois que vous conservez votre

132 LES MORTS OUI PARLENT.

belle intransigeance. Elle sied à votre nom, à toute votre vie ; vous savez si je respecte cette noble fidé- lité. Mais moi, ce n'est pas la même chose ; je suis jeune, libre, je n'ai jamais appartenu à ceux que vous servez...

Je ne sers personne. Je ne sers que les morts.

Souffrez que je travaille pour les vivants, pour l'avenir de notre cher pays ; comme vous faisiez vous-même quand vous vous battiez pour ce pays.

Oh! je me battais... je me battais... comme je chasse dans ma lande, par routine, bien qu'il n'y ait plus de gibier. Leur régime a tout détruit, jusqu'au gibier !

Je sais que je gagnerai votre estime, monsieur, bi je me fais une place honorable dans notre Répu- blique. Après les catastrophes que vous n'avez pas pu conjurer, elle est née spontanément, nécessaire- ment...

Oui, comme la gangrène naît d'une plaie. Faites, mon jeune ami : je m'amuserai à voir tom- ber vos illusions

N'est-ce pas vous qui m'avea transmis les dernières volontés de mon père : « Servir i& France... » ?

Vous allez voir de près ce qu'ils en ont fait, de la France. Nous ne pensions pas de même, votre père et moi ; mais nous défendions contre l'étran- ger un fonds commun de traditions, d'espérances, de vieil honneur. Mieux que l'étranger, ils l'ont

CEUX D'AUTREFOIS. 133

détruite, cette France pour laquelle le pauvre Régis s'est fait trouer la poitrine, au plateau d'Auvours... Suffit. Je ne veux pas attrister votre lune de miel parlementaire. La rousse viendra assez vite. Et vous savez, mon cher enfant, qu'en tout état de cause vous pouvez compter sur votre vieil ami. Va donc pour votre ralliement. J'ai bien failli moi- même me faire républicain, en revenant de Goritz, après la mort du roi. Elle n'a pas pu prendre, la greffe ; ils m'ont trop dégoûté. Après tout, vous pourriez faire pis, vous pourriez être orléaniste ! Ça, c'est encore au-dessous du rallié.

Le marquis Alain de Kermaheuc, de la branche des Kermaheuc de Morlaix, était cousin de l'amiral. Seul du nom, depuis la mort du marin ; dernier représentant de cette rude lignée de gens de mer. Elle est ancienne au pays de Léon. Un des ascen- dants du marquis, impliqué dans la conspiration du comte de Chalais, eut la tête tranchée sur le même billot que son seigneur. Des Kermaheuc furent tués aux côtés de Simon de Montfort... Le premier qu'on remémore passa en Angleterre à la suite du roi Jean, se rebella avec les barons de la Grande Charte, mourut insoumis. Le père d'Alain, appelé à la Chambre haute par Charles X, résigna la prairie en 1830 ; le jeune homme avait grandi en s'entendant menacer de la malédiction paternelle s'il servait jamais un d'Orléans ou un Bonaparte II ne sortit de sa lande qu'en 1870, avec son bataillon de mobiles, pour faire tête à l'invasion. Aux élections

134 LES MORTS QUI PARLENT.

de février 1871, les Bretons qu'il avait conduits au feu l'envoyèrent à l'Assemblée nationale.

M. de Kermaheuc se signala parmi les plus ardents des chevau-légers ; il s'employa à la restau- ration du trône, refusa tout compromis sur la ques- tion du drapeau, ulcéré contre ses collègues orléa- nistes, auxquels il imputait l'échec de la monarchie, il s'opposa jusqu'à la mort du roi à toutes les tenta- tives de fusion. Le 3 septembre 1883, au couvent des Franciscains de Goritz, ce fut lui qui ensevelit dans le caveau l'étendard fleurdelisé de Vendée. Et toutes ses espérances se flétrirent avec le rameau de lierre, rapporté de Goritz, qui encadrait le portrait du comte de Chambord au chevet de son lit, dans son modeste appartement de la rue de Monsieur. Depuis ce jour, M. de Kermaheuc s'était désinté- ressé de la politique active. Du bord de la fosse royale il avait laissé son cœur, il contemplait les événements avec un scepticisme hostile, également irrité contre ce qui essayait de naître et ce qui ache- vait de mourir.

Il continuait de représenter sa circonscription, comme il faisait garder son clos, uniquement pour qu'un maraudeur n'y vint pas braconner. Le renou- vellement de son mandat n'était d'ailleurs qu'une simple formalité. Jamais une visite électorale, jamais une réunion ; huit jours avant le scrutin, les anciens des paroisses se rendaient au manoir ; on buvait quelques pots de cidre, le marquis Alain disait :

CEUX D'AUTREFOIS. 135

Tout va mal, et demain sera pire qu'aujour- d'hui : défendons-nous jusqu'à la fin.

Ses fidèles électeurs approuvaient, ils remettaient dans l'urne le bulletin traditionnel. Aux dernières législatures sa majorité avait décru; la sape patiente des fonctionnaires entamait le granit breton. Un excès de zèle leur fit reperdre le terrain gagné. Le sous-préfet s'avisa de venir en personne laïciser l'école de Kermaheuc : campé en travers de la porte, le marquis Alain esquissa un geste signifi- cacif de sa botte et traita l'administrateur de fieffé imbécile. Au ministre qui montait à la tribune pour saisir la Chambre d'une demande de poursuites, le député répondit de sa place :

Eh quoi ! monsieur le ministre, votre sous- préfet vous a rapporté ce propos ? Il doit être à jamais disqualifié pour son manque de discrétion. Je lui ai dit qu'il était un imbécile, c'est vrai ; mais je le lui avais dit confidentiellement.

Et le geste, monsieur ?

Le geste aussi était confidentiel.

Le rire désarma la Chambre ; l'acte énergique et impuni ramena les transfuges : l'année suivante, M. de Kermaheuc retrouva ses voix accoutumées.

Au Palais- Bourbon, il siégeait isolé, tout au haut de la travée d'extrême droite. De relations cour- toises, cordiales même avec les hommes de son monde, il ne se mêlait pas à leurs conciliabules politiques et restait muré dans son intransigeance. Jadis, à la tribune de Versailles, il avait fait applau-

136 LES MORTS QUI PARLENT.

dir une parole facile, originale. Retenue depuis dix ans, cette parole ne s'échappait plus qu'en inter- ruptions cinglantes ; elles allaient fouailler le centre et la gauche. On en riait, on les redoutait. On res- pectait le marquis. Les jeunes de la gauche l'appe- laient « le vieux toqué » ; mais, quand il daignait se laisser aborder, ces adversaires recouraient à lui de préférence à tout autre pour arbitrer leurs affaires d'honneur. Il ne cachait pas son faible pour les socialistes : « Vivant avec les morts, je ne hais pas les fossoyeurs », disait-il.

M. de Kermaheuc était pauvre. Il menait une vie simple et méthodique. Assidu aux séances, comme un habitué du Cirque qui ne se pardonnerait pas d'être absent le jour 'e dompteur sera dévoré, il ne sortait du Palais- Bourbon que pour se rendre au cercle de V Union. Son couvert était mis, et sa bou- teille de vin d'Anjou l'attendait à une petite table, la même depuis quinze ans, dans l'angle de la salle à manger. Au temps du Septennat, il y dînait habi- tuellement avec son neveu d'Agrève, l'aide de camp du Maréchal ; depuis la disparition tragique du malheureux officier, il mangeait seul, en parcourant la Gazette. Il s'emportait contre « la feuille renégate, tombée dans l'orléanisme », lisait avec plus de com- plaisance V Intransigeant ; puis, adossé à la cheminée du grand salon, il faisait avec amertume, avec de singuliers bonheurs d'expression, la satire des choses et des hommes qu'il avait vus le matin dans « la cage aux écureuils ». C'était sa façon de désigner le

CEUX D'AUTREFOIS. 137

Parlement. A neuf heures sonnantes, un