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Dl'C de la SALLE de ROCHEMACRE

Majorai du Félibrige

Les Troubadours Cantaliens

i

IMPRIMERIE MODERNE AURILLAC

1910

0 los poulidos ûooudotos d'Ourlhat

0 los brabos Couaros del Poïs Nal

En grond morcès

de m'obeire oploudi tôt omistousomen

loti tretchie de Noubembré

dozonaou cent det

24557

Aux gracieuses citadines d'Aurillac

Aux aimables dames du Haut-Pays

En remerciement

de leurs sympathiques applaudissements

du treize Novembre

dix ueui cent dix

Conférence

en. dialecte Cantalien

DONNÉE AU THÉÂTRE D'AURILLAC

le /? novembre içio

Al PROFIT DE L'ÉHECTION DU MONUMENT VERMENOUZE

Monsieur U Président (1), Je reste confus et vous .suis bien reconnaissant des termes flatteurs et trop bienveillants dans lesquels vous m'nii : m// Vhonm ur <l< me présenter, à lilri1 <h conférencier, à nos compatriotes, de votre indul- gente honni grâce à rapp( 1er mes casais en dialecte cantalien. Veuilles, en agréer mon merci respectueux et cordial.

Mesdames, Messieurs,

Le Comité Vermenouze m'a fait l'honneur de demander à mou admirative amitié pour le poète que nous venons <!<■ perdre, <l< risquer une tentative bien téméraire de mu pari : vous dire dans l'idiome local

1 M. Charles Delzons, président honoraire du Tribunal civil d'Aurillac, Chevalier de la Légion d'honneur, Président du Comité Yermenouze, fils de l'ancien Représentant du peuple d'Aurillac en 1818. arrière-neveu du généra] baron Délions.

ce que fut l'œuvre Cantalienne de Vermenouze. Je

sollicite toute cotre indulgence pour un compatriote </ui se sert pour la première fois en public de notre dialecte, va feuler d'esquisser, à grands traits, l'his- toire poétique du Haut-Pays d'Auvergne du dou- zième au vingtième siècle, de Pierre de Vie à Ver- menouze.

LES TROCBAIRES

DEL

Poïs ZZetl d'Oubernho

d'i) Pierre d'ù Bit à Bennenouso

LES TROUBADOURS

DU

Haut IPa^rs d'Auvergne

de Pierre de Vie h Verni enouze

Modamos e Mouosurs,

Ound'qu'onossias sur terro, quittoineii de laï 1 jn.ir. li troubores deïs Oubernhats, ço nous dis Bei menouso :

Deis Oubernhats, pertout lou boun Dieou n'en semeno

(i

Es <1<" fel que, debos Rounio tôt plot que per toute les caires d'Esponho, ô l'orlé del Pourtugal, din ma «l'uno bilo de Belgico é de Honlando, méniomen dii lo Robiéro é lou Tyrol, sons porla d'ô Poris, Lyoun Bourdeou, Marseille é, sonsiprou, de cap ô Faoutr de lo Fronço, ;ii oousi lou nostre potaï d'Ourlhat.

Lou poueto d'Itrat, que n'obio fa l'esprobo, non o dit :

(i) BeniKiiouso : « Jous la Cluchado ». Lo Terro, P. 7-

Mesdames, Messieurs,

que vous alliez de par le monde, voire même au delà des mers, vous y trouverez des Auver- gnats, affirme Vermenouze:

La terre, d'Auvergnats le bon Dieu l'ensemence (i).

Il est certain qu'a Rome aussi bien que dans toutes les provinces d'Espagne, aux frontières du Portugal, dans maintes villes de Belgique et de Hollande, jusqu'en Bavière et en Tyrol, sans par- ler de Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille, et quasi, d'un bout à l'antre de la France, j'ai entendu parler notre dialecte d'Aurillac.

Le poète d'Ytrac a beau nous dire avec son expérience personnelle :

(i) Vermenouze : « Sous le Chaume ». La Terre, P. 72.

32

X3

li LES TROIBADOVR* CANTALIENS

Soubenet-bous que tal pouot pas demoura en uno E bo courre lou mounde, é d'omoun é d'obal, Que tchia guel, omb'de lo conduito é del trobal Ourio troubado 1" Fourtuno (i).

Li foro pas rès! J » " « n ; i fa recurun fouoro poïs, naoutres z'obons din 1<>u song; plongions pas nostro peino ni mai refoulons pas ozarda un picossel d'ocouo nostre per ottrapa un inoudio d'ocouo deis .-loutres. Pus long sons, naoutres, dol Ploumb del Contaou, del courtieou ound'obons fodekhia en d'estre efons, ma! nous corons de gorda, entre naoutres, lou porlat de lo momo, lo lengo del bret. Lo porlons S"US H fa fi. Peinions sons nous entrot-

(i) Bermenouso : <•<■ Jous la Chuchado ». Ois Escouliès d'o Mau.

LES TROUBADOURS CANTALIENS

Souvenez-vous que tel ne peut rester en place

Et, d'amont et d'aval, s'en va courir le monde,

Oui, chez lui, travaillant et se conduisant bien

Aurait rencontré la Fortune (i).

Il prêchera dans le désert! Il nous est instinctif, à nous autres Cantaliens, d'aller butiner au delà de nos montagnes; nous ne sommes pas avares de notre peine, consentons volontiers à risquer une minime partie de notre pécule pour tenter de recueillir d'énormes profits! (2)

Plus nous nous sentons éloignés de notre Plomb du Cantal, de l'enclos natal témoin de nos ébats enfantins, plus nous goûtons le charme d'user entre nous de la langue maternelle, du dialecte de notre berceau. Nous l'employons d'instinct, l'aimons pro-

(i) Vermenouse : « Sous le Chaume ». Aux Ecoliers de Maurs, P. 329-330.

(2) L'Auvergnat émigré un peu partout, jusqu'en Amérique. C'est vers l'Espagne que se dirige, depuis des siècles, le plus fort contingent de Cantaliens qui sortent de France. La Hollande, la Belgique, la Flandre Française en reçoivent bon nombre. Bor- deaux, Lyon, Marseille comptent des Sociétés Amicales prospères d'Emigrants Auvergnats ; mais l'émigration à Paris reste, de beau- coup, la plus importante. On l'a beaucoup exagérée en supposant son chiffre supérieur à cent mille. Louis Bonnet (Auvergnat ds Paris, août iqio) le ramène à trente-deux mille d'après les plus, récentes statistiques officielles

16 LES TROlBADOl RS CANTAI.IKNS

chia que l'opostelons un bouci mai cado jiour en i'i ojusta petas sur petas molebats ô so cotetto : lou Froncés! Se l'i caou pas fcronmpa, en effet ; 1<> nostro lengo d'Oubernho os l'einado; guello ero fillo four- mado, oniistousoiueu ogotchiado de toutes, bestido, alero, de sedo e de bélous, lo preiuiero plaço li oppor- tenio tôt plot o lo gleisio que peis costels. Ebesques e copelots, noples e bourchiets, Jutchis, oboucats e merchlona counessiou que guello, del temps que lou porlat d'ô Poris sourtio en prou fa del bret. Lo lengo Fronceso n'ero enquerro qu'un mesclodis de l'oncien porlat d'ô l'oris é d'oquel de délai lou Rhin, que lo nostro, crano coumo l'einado d'un couarou, s'espon- dissio, eimado deis sobens, soro del Loti que li obio oppourtat odutchio desenipiei que leis souldats d'ô Roumo erou dintrats, pel Liouron, din lo nostre pibieîro de Cero, mill'ons dobon que cat de fournel d'Ourlhat funiesso!

LES TKOLBADOURS CANTALIENS 17

fondement, sans nous apercevoir que nous le défi- gurons un peu plus chaque jour en lui imposant ajout sur ajout empruntés à sa sœur cadette Fran- çaise ! Ne nous y trompons pas, en effet, notre langue d'Auvergne a pour elle le droit d'aînesse. Elle était déjà en pleine adolescence, complètement formée, courtisée de tous, somptueuse, alors, dans ses soyeux atours; elle tenait le premier rang, aussi bien dans les salons des manoirs que dans la chaire des églises. Prêtres et évêques, nobles et bourgeois, magistrats, avocats, marchands ne con- naissaient qu'elle, alors que le français vagissait, à peine, au berceau. La langue en usage à Paris n'était encore qu'un informe mélange des anciens dialectes Lutéciens et de ceux d'outre-Rhin que la nôtre, déjà riche comme une héritière de grande race, se répandait, appréciée des savants, sœur du Latin dont elle avait tiré grand réconfort aux temps les Romains avaient débouché dans notre vallée de Cère par le col du Lioran, mille ans avant que, sur l'emplacement de la future ville d'Aurillac, aucun foyer n'envoyât vers le ciel les spirales de sa fumée.

18 lt^ mOUBADOURS cantalibns

E lou pouople Rouman, oléro, obio l'ompire (i)

nous fo entrotchia Bermenouso, toun nou fa soubeni que :

Naoutres que sons lou Naou-Mietjiour Contaou, Obeiroun c Louzéro l'orlons tobe lo lengo fiéro De Los <>nticcs Cours d'omour. Lo lengo d'Oc, lo lengo maire (2)

Brutalo c groussièro un bouci

( )quele lengo ispro é ruffo

Connu 1 les mascles del pois (3).

Orribo, mai d*un couot, dins leis oustaous, qu'un cotèl pus odret, que /.'<> Bal miel penre de biaï, passo "1 dobon de Peinât, se f<» donna Ion quart é, de fieuu «*n blesto, cesso soun fraire en rié. Otaou <> fa lou

porla d'o Poris omb'lo nostro lengo meiralo.

Paouco ô paouco, couguet quitta lo sallo deis osteûs, los codieros de leis gleisios, dobola ô lo cou-

(1) Bermenouso : " Flour de Brousso ». Un biel Nodau, P. 224.

(2) Bermenouso : " Flour de Brousso », P. 198.

(3) Bermenouso : « Flour de Brousso ». Porlicado del Copiscol ol desporti d'o Bit, P. 326.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 19

Le peuple Romain avait alors l'Empire (i). nous rappelle Vermenouze en nous affirmanl (|iie :

Nous autres, qui sommes le Haut Midi,

Cantal, Aveyron et Lozère,

Nous parlons aussi la langue fière

Des antiques Cours d'Amour.

La langue d'Oc, la langue-mère (2)

Hrutale et grossière quelque peu

... Cette langue âpre et rude Comme les mâles du pays (3).

Il n\ si pas rare de voir dans les familles un cadet mieux doué, plus prévenant que son aîné, damer le pion à celui-ci, se faire avantager et, de fil en aiguille, le ravaler au rang secondaire. Ainsi en usa le dialecte parisien vis-à-vis de notre langue maternelle.

Peu à peu elle dut se résigner à lui céder le pas au château et à l'église, descendre aux cuisines, se

(1) Vermenouze : « Fleur de Bruyère ». Un vieux Noël, P. 224.

(2) Ibid. Un air de Cabrette, P. 198.

(3) Vermenouze : « Fleur de Bruyère ». Causerie du Capis- col an banquet de Vie, P. 27&-

20 LES TKOl HADOIRS CANTAL1ENS

sino, s'oruea ol eontou dois peisons é deis brossiès. Mai d'un couop se li es eoniegiado ol croumal, lo lensro d'Oubernho !

Beslo, enqnerre, si l'obiou deissado en uno, jious lo cloujiado; mes 1<> poustetchierou de per l'oustaou, 1<> paoubro drollo; en prou t'a si l'efon,

<*n tourna d'en class.>. Lo counessio! Li eouguet ona domonda lo retirado <>* pastres, peis estaples, ois botcliiès c boutiîKès pitehions, peis mozuts de moutonhos! 0 comaessè q^oqueickiès mascles uaïre roffinats, s'es désonado é cxpillonsado ô fa bregoungio! Guello qu'ero, oneien temps, uno démeisello lecodoto e minimouso, que counessio toutes leis tours é reis-de-tours, s'es offonado, sons clon é l'ouet court. Repapio, pécaïre! counio leis momettos que sabou pas qu'uno consou e disou tou- jours lo mémo! Treto, lo paoubr'armo, oqueleis fennos bouliargos e maou-cotchiados que s'en boou moleba ô lo bisino l'espletchio que lour monco ; otaou fo guello omb'lou Fronces. Couosset lo poou Tottapo,

LES TROUBADOURS CAXTALIKNS 21

réfugier au foyer du paysan et de l'ouvrier. Maintes fois elle y salit sa pauvre robe à la uoire erémail- lère de Pâtre, la langue d'Auvergne !

Heureuse eut-elle été encore si on l'avait laissé vivre en paix sous le chaume! On l'y pourchassa, la pauvrette, l'obligeant à quitter la chaumière les enfants la reconnaissaient à peine au retour de l'école. Elle dut aller demander refuge aux pâtres dans les étables, aux vachers et à leurs aides dans les burons de nos montagnes. A fréquenter ces êtres primitifs, elle a pris une désinvolture, un laisser- aller à faire honte! Elle, qui ressemblait jadis à une noble damoiselle délicate et précieuse, experte de toutes les finesses du langage, elle a abdiqué toute coquetterie, désormais sans élan et vite à bout de souffle. Elle radote, la pauvre délaissée, sem- blable à ces aïeules qui ne se souviennent plus que d'une unique chanson et ressassent toujours la même! Elle fait songer, la malheureuse, à ces ménagères désordonnées et imprévoyantes, sempi- ternellement condamnées à emprunter à leur voisine quelque ustensile de ménage qui leur manque! Elle en est réduite vis-à-vis de la langue française à ce rôle humiliant de quémandeuse! Elle prend peur,

oa

- SOUBADOUBS OANTALIENS

deinouoro bregoungiouso e muto si li caon quitta los poraoulos occoustuinados * 1 « * cado jiour, <"> 1<> bouorio per l'a coumplimen o] mounde grond! Es de boun i.rii-c que, li»u louraïre que seî ieou n'es gaïre bolion, maou odrel < | m- caou sut per eurega, l'olaïre qu'aï empougnal es masso esquissai son gaïre de tolion per embentra l<m rostoul !

N'es pas mouorto, <;<> que de laï, nostro lengo offourtil Bermenouso :

Lengi i, destrounado bêle» >u ;

1 Use pas noun, mes lengo en bidi i

]". que, jious pès que l'aou trupido

Torno quilha lou frount lx>l ciéou (i).

s»- sein qui li fo peino <lc z'o dire; ço que de l'aï, nostr'ome z'o coufesso :

Nostre pois n'es plus lou pois deïs troubaïres

Z'es estât, din lou temps proqouo; mes huei s'enduer

Fo coumo lo mormouoto c Tour, en plen hiber,

(i) Flour de Brousso : Un cr de cobreto.

LES TKOUBADOURS CANTALÎKNS 23

devient confuse et muette aussitôt qu'il lui faut chercher d'autres mots que ceux dout elle fait usage quotidien à la ferme, De sait plus tourner un com- pliment aux gens du graud monde!

Il est facile de voir que si le laboureur que je suis est malhabile à tracer son sillon, la charrue dont je nie sers est, aussi, il faut le reconnaître, primitive et fatiguée; son soc n'a plus guère de mordant pour soulever le guéret.

Elle n'est pourtant pas entièrement morte, notre langue, affirme Verînènouze :

Langue détrônée peut-être; Je ne dis pas non, mais langue vivante, Et qui sous les pieds qui l'ont foulée, Relève le front vers le ciel (i).

On sent bien que notre homme ne l'avoue qu'à grand'peine :

Notre pays n'es!: pas le pays des Troubadours

Il l'a été, jadis, pourtant; mais il s'endort aujourd'hui

Il fait comme la marmotte et l'ours en plein hiver

(i) Vermenouze : « Fleur de Bruyère ». Un air de Cabrette, P. 200.

2 t LES TROUBADOL'KS CAXTALIENS

E, per lou ribilha courriot des troumpetaïres (i).

Broyât, d'ô Bouisset, Beire d'ô Sont Semoun se li essotehierou leis premièfi,

Ocoumencerou l<>u biaou que Bonchorel, lou paire, l'Obbat Courchinoux, toutes maïtes, olorgiguerou un picossel. J-ou 1- caou senti gra de nous obeire fat entrotchia que lo oostre « Morianno » d'Oubernho ero, enquerro, brobounello que eaou sa omb-soun coutillou de combolot, soun boborel courdurat de belou, soun moutchiodou bergoliat so coueiffo-longo de dontello d'Ourlnat, (»1 ribon espondit, mai siasco plus encodenado d'or, bestido de sedo coum'onton. Demourado, ço de Laï comegiado lo « Marianno » d'Oubernho jusqu'o tréton que Bermenouso lo pren- guesso ô bello brossado, ço nous dis guel, dins un eouonte que, son fa tort eis aoutres, es be un deis pus crânes qu'asco escrit :

O LO MORIANNO D'OUBERNHO

I.o bouole, lo Morianno ; Lo bouole, mai l'ouraï.

Coumo un forrat de couire esquissât un bouci,

(i i Fleur de Brousso : Oi Felibres, P. 286.

LES TROUBADOUKS CANTALIENS 25

Et pour l'éveiller il faudrait des sonneurs de trompes

(I). Brayat, de Boisset, Veyre, de Saint-Simon l'ont tenté les premiers. Ils ont commencé à curer le fossé que Bancharel père, l'abbé Courchinoux, nombre d'autres encore ont élargi un tantinet. Nous leur devons réelle gratitude pour nous avoir découvert notre « Marianne » d'Auvergne, gracieuse encore, sous sa robe de futaine, son corselet à bavette, ourlé de velours, son fichu multicolore, sa coiffe-longut en point d'Aurillac au triomphant nœud de ruban, bien qu'elle n'ait plus sa lourde chaîne d'or, ses atours somptueux d'antan. Elle gardait néanmoins encore trace de ses anciennes souillures, la « Ma- rianne )) d'Auvergne, jusqu'au jour Vermenouze la prît à pleins bras, nous dit-il, dans une de ses poé- sies qui, sans faire tort aux autres, est bien une des plus jolies du recueil :

A LA MARIANNE D'AUVERGNE

Je veux la Marianne ; Je la veux, je l'aurai !

De même qu'un (( ferrât )) (2) au cuivre usé s'altère

(1) Vermenouze : Ibid. Aux Félibres, P. 286.

(2) Seau en cuivre poli d'usage général en Haute-Au- vergne pour conserver l'eau.

26 LES TROl'BADOUHS CANTALIENS

E que perd tout soun lustre ol found d'uno soulhardo. Tu, mo lengo obioi bel èstre gionto e golhardo, Te colio plo quauqu'un per te sterlusi.

Ieu t'ai fretàdo : jious \o pousco é los rontielos, Toun couire tôt poulit que se besio pas plus, Torni) lusi, coumo lusis clin lou ciéou blus, O boucàdo de nuet, l'or clàr de los estiélos.

Semblabès, per te miel coumparat Cenrossou : Kàubo de combolot, mourrolhàdo, pè-nudo, Quàu diantre que t'ourio cl oquel temps, counégudo, Pouot dire qu'obios pas un er d'estrofouissou?

Mes un bel moti, ieu, coumo uno nobio eimado, Te menere pel brat, ô la fouon jioui gorrits, Ound lo brousso, lou tim e les ginets flourits Porfumou Ter de lour soubatgio rebouimàdo.

Dins'aigo condo é que toco res de bernous

Car regisclo del rot é sul sàple s'olondo,

E soûl, lou roussinhou li béu, dins l'aigo condo,

Lobere tous piéus d'or, ma migo, é tous penous.

LES TROUBADOURS CANTALIENS

Et perd tout son éclat dans le fond d'un souillard, O toi, ma langue, en vain étais-tu belle et drue, Il te fallait quelqu'un pour te faire briller.

Je t'ai frottée et, sous les toiles d'araignées,

Sous la poussière, ainsi qu'un voit dans le ciel bleu,

A l'entrée de la nuit, luire l'or des étoiles,

J'ai vu luire à nouveau ton cuivre si joli.

Tu semblais, pour te mieux comparer, Cendrillon : Figure barbouillée, robe pauvre, pieds nus ; Oui diantre peut, t'ayant connue en ce temps-là, Dire que t'on aspect n'était pas d'un souillon ?

Mais, par un beau matin, comme une fiancée, Là-bas, je t'ai conduite à la source sous bois, le thym, la bruyère et les genêts en fleurs Répandent dans les airs leurs sauvages parfums.

Dans l'eau pure que rien de venimeux n'approche, Elle jaillit du roc, s'épanche sur le sable Et seul, le rossignol y boit, dans cette eau pure, J'ai lavé tes cheveux, mie, et tes pieds mignons.

28 LES nOUBADODBS i AM.U.II \<

Lobere tous pesons, to càro é tos monotos E, qu'ouro te béguére al copieu d'un toarrel Prenguère tous ptéus d'or per dels rsâs de soulel, E per un fres pore! de mojouflos tos pouotos.

I culiguère olèro une guerbo de flours, NToun pas de leis flours d'ort, mes de leis flours de

[londo, 01 boborel t'en estoquere uno guirlondo E beguere tous uels tont blus confies de plours;

ufles de plours de jioyo oquoi lo bertat, digo? I" quond t'es mirolhàdo al mirai de lo fouont

Lo roso dd bounur o flou rit sus toun trou E toun cur o botut per ieu, mo douço migo.

Aro omb tuun polhouguet pie de ribons, sul cap, Tou< escloupous que tràulh'o peno lo coudeno, E les quatre tours d'or de lo longo codeno Que pindolo dins toun boborel flouricat,

Omb oquo, n'as pas plus l'er d'uno postouresso, E lou mounde porpon, qu'àro te counei pas, De te beire à nooun brat, sourei c dis tout bas; Ouô's un nobi que passo obal omb' so mestresso

i.i S MKH BADCH l;s < WTaI.IK.ns 2!)

Oui, j'ai lavé tes pieds, tes mains et ton visage,

Et lorsque je t'ai vue après, sur la colline,

J'ai pris tes cheveux d'or pour des raies de soleil,

Et tes lèvres, ma mie, pour une double fraise.

Alors, je t'ai cueilli des rieurs en quantité.

Non des fleurs de jardin, mais des fleurs de bruyère,

Pour ton corsage j'en ai fait une guirlande,

Et j'ai vu que tes yeux étaient gonflés de pleurs.

Gonflés de pleurs de joie et, n'est-ce pas vrai, dis ? Lorsque tu t'es mirée au miroir de la source, la rose La rose du bonheur a fleuri sur ton front Cependant que ton cœur battait pour moi, ma mie.

Et maintenant, avec ta coiffe enrubannée. Tes deux petits sabots qui foulent l'herbe à peine, Et tes quatre tours d'or de cette longue chaîne Oui pend sur ton corsage agrémenté de fleurs,

Avec cela, tu n'as pas l'air d'une bergère, Et le public jaseur qui ne te connaît plus, De te voir à mon bras, sourit en chuchotant : C'est un fiancé qui passe au bras de son aimée,

.'kj LES TR0UBAD01 BS I tNTALIENS

Migo, qu'au z'ouri.p dit, quond toutchis ô l'oustàu Te contabou : Bai. Bai te Loba, comeisado! Tu lo Morianno bàulho, è gourlo, è mourrolhado, Quàu z'ourio dit qu'un jiour serios combiàdo otàu?

Lo Comeisado ohuèi n'es pas plus to bourrèio : Quoi 1" Morianno, quoi lo bouole mai l'ourai! Que d'àros en obon, migo, te contorai, O Morianno d'Oubernln», <> tu, nostre Mireio!

ir lo fouon oun toun fron rose s'es otintât, Toun fron roso coumo lo flour de 1" pobio, Oquelo fouon oquoi lo fouon de Pouesio, Quoi 1" fouon de [ioubenço è d'Immourtolitât (i).

D'oquel jiour, lou portai d'Ourlhal <>l>io soun robiscouaire 1<> nostro Morianno << baoulho e gourd»» e mourolhado », que disio guel, n'ero plus come- giado, tournabo penre :

Les quatre tours d'or de lo longo codeno

Que pindolo din soun boborel flouricat. (2)

(1) Jous la Quchado : O la Morianno <l'Oubernho.

(2) j"\\- la Cluchado : O la Morianno d'Oubernho.

LES TROUBADOURS CANTALIKKS !îl

Amie, qui l'aurait dit, quand tous à la maison. Te chantaient: Va, va donc te laver, barbouillée! Toi, Marianne, laide et sale, et mal peignée, Oui l'aurait dit, qu'un jour tu deviendrais si belle ?

La « Barbouillée », oh! non, ce n'est plus ta bourrée: C'est << Marianne ». c'est (( je la veux, je l'aurai » ! Qu'à partir de ce jour, mie, je te chanterai, Marianne d'Auvergne, ô toi, notre Mireille !

Car la source ton front rose s'est incliné Ton beau front rose s'est incliné ainsi que la fleur du

[pêcher, Cette source, c'est la source de Poésie, La source de Jouvence et d'Immortalité (i).

De ce jour, le dialecte d'Aurillac avait trouvé sou « restaurateur », notre Marianne « laide, sale et mal peignée », suivant ses propres expressions, redevenait nette et propre; elle suspendait, de nou- veau, à son cou :

Les quatre tours d'or de cette longue chaîne

Oui pend sur son corsage agrémenté de rieurs (2).

(1) Vermenouze : « Sous le Chaume ». A la Marianne d'Auvergne, P. 369-373.

(2) Vermenouze : A la Marianne d'Auvergne, P. 371.

LES TROl'BADOl'RS I &NXJUENS

De 1" beire crano é fiero, ol bras de Bermenouso,

CadUO ><• «iisio :

Qu'os un nobi qm- passo, i>bal. omb'so mestresso (i).

Entrotchias bous, 8e bous plai, que, deis Berme- nouso, n'iu pas û bel tal! N'es pas de boun Bégrè omb'lo Dostro Aforianno <>1 bras! Lou pouëto d'en Biéouo, per fa Beis « Berbes », espigabo leis mouots. lcis beutetabo <>1 pus ti bentodou, escompabo 1<» curaillo per gorda que 1<>u pus raonfS semen. Ona ]i fa omb'guel! l»'«»u que counesse l<> uostro lengo inei- ralode l'obeire opreso, en souri il deî bret, tmin fodet- chia, ombleis pastres, per lus prados dol Dont (2), counesse que lou porla simple e rul'tV deis couarous de eomponho «• deis I poboliairea de lo terro. Tôt niaou pinginado que siasco \o mi<> lengo, m'en bouole serai, <;•> que de laï, son <at <!«• mesclodie de Froncés, per

otchia <1<* bous dire de qu'ero, ol temps n'omit, lou aostre porlal d'Ourlhat, bous fa soubeni deis Trou- baïres d'oncien temps qu'oou deissat marco en lou porla.

(i) Jous la Cluchado : O la Morianno d'Oubernhn.

(2) Lou co-tcl d'ol Dout, poroquio d'ô Biouet ol ras d'Ourlhat.

LES ntOUBlDOUKS ( '.wr.U.IKNS 'X]

A la voir passer tien» et pimpante au bras de Vermenouze, on se disait :

C'est un fiancé qui va là-bas au bras de son aimée (i).

Remarquez, je vous prie, que les Vermenouze

sont rares! II est malaisé à suivre notre .Marianne au bras! Tour les enchâsser dans ses vers, le poète de Vielles choisissait soigneusemenl ses mots, en faisait un tri minutieux, les tamisait au crible le plus tin, rejetant, tous ceux qui lui paraissaient douteux pour ne garder (pie les expressions de pre- mier choix. Qui pourrait rivaliser avec lui! .Moi qui ue possède notre langue maternelle que pour l'avoir apprise, au sortir du berceau, en jouant avec les pâtres, dans les prairies du Doux (2), je ne connais que l'idiome simple et rude des paysans et des labou- reurs. Tout hirsute que soit mon langage, je veux tenter néanmoins de m'en servir sans aucun mé- lange français pour vous dire ce qu'était jadis le dialecte d'Aurillac, vous rappeler les noms de nos anciens troubadours qui ont conquis leur réputa- tion à s'en servir.

(i) Vermenouze : A la Marianne d'Auvergne, P. 371. (2) Le château du Doux, commune d'Yolet, près Aurillac, le duc de la Salle a été élevé.

LES TROl BADOURS i ANTALIEN'S

Beirès tout clar, opresso, que Lou aostre Beruie-

DOUSO, D08CU1 Bel relis ons opi'ès guetcltiès, es de

mémo pieou, tiro rei de Dit'iim bouco, <> l'ouet tôt long que cal d< îs onciena Troubaîres. Ombe mai de cIod que lou pus raouffi, miel conto, miel que cat de mascles z'o t;it dobonço, !•> terro meiralo, oquel Pois N'ai <!'< tbernhe qu'uno consou <I<'1 temps de] rey Sent Louis opello « lou oougal de lobenco e de rots for- raous, terro de los poulidos drollos é deis mascles liollioiis ii.

Xiu brabes quatre motis que lo probo n'es fatchio; l'orne, e lo fenno enquerro mai, aimoU que leis fo reire e quittomen ploura. Quetchies qu'ensétaboâ if i<> du us mil'ons, leis trobers del Contaou que dolia- liou los prados de Cero é de Jiourdono obiou gaou, tôt plot que naoutrès d'entendre uno consou d'omour

LES TROUBADOURS I ANTALÎKXS .').">

Vous en conclurez, sans hésitation possible, que notre Vermenouze, apparu sept siècles plus tard, appartient bien à la même race, a, vrai ment, com- mune origine avec nos anciens troubadours et que son souffle est aussi puissant que le leur. Avec autant d'énergie que le plus lyrique d'entre eux, il «liante, mieux qu'aucun de ses prédécesseurs, la terre natale, ce liant pays d'Auvergne qu'une <( tenzon )> »lu temps du roi saint Louis appelle: (( Le noyau de schiste et de basalte, patrie <lrs jolies << filles et »lcs mâles vaillants ».

On l'a reconnu depuis bien longtemps, l'homme et, plus encore, la femme, aiment qui provoque leur rire, voire même leurs larmes. Le laboureur qui ensemençait, il y a deux mille ans, les pentes des monts Cantaliens, qui fauchait les prairies rive- raines de la Cère et de la Jordanne s'ébaudissait autant que nous à un chant d'amour, frémissait au

36 LES TROUBADOURS CANTALEENS

d'eatrémégi end'escouta un couonte <lc trebos. J » oousi brngi lo cobreto loin- escoufàbo lou song. D'oquetchies pus anciens reia-de-bélets de Berme- nouao, deis preraiès Troubaïres e1 Cobretaïres d'Ou- bernho t<>ui (-s ogonit lîcni < »u t «>. ben nègre e beii ploujiaïre oou dempourtal Jouis consous! S'ès dis que, del temps (Ici aostre Papo Gerbert, <>1 d'obon dcl pourtaou de] Moustié d'Ourlkat, se dounabo deis pris, per Ben Guiral, ois Troubaïres qu'obiou coûta 1m pua poulido consou, jiouat, omb'lo cobretto, lo pus crano bourreio, lou regret, lou pus pietodou. D'oquet- chies, otopaou, n'en sobons pas mai siuouu que liards, ordits, bloncs, déniés é soouos ifflabou lou foussel deis i»us odrets.

() pigour de moudilla leis biels pergons, de tuni peis groniès, de fa lo cerco pois founds d'ormaris, s'es troubado lo rescouoto ound'erou escoundudos leis bielhos cousons <lcis Troubaïres dcl Poïs-Nal

LES TROUBADOURS CANTALTK.VS

récii d'une histoire de revenants. Le son de la « ca- brette » l'exaltait comme nous.

De ces plus lointains aïeux de Vennenonze, des premiers troubadours et joueurs de « cabrette » d'Auvergne, aucun souvenir n'a survécu. Vent du Nord, vent d'Ouest, veut de neige ont emporté leurs chansons! On raconte qu'au temps de notre Tape Gerbert, au-devant du portail du Monastère d'Aurïllac, on distribuait des récompenses Le jour de la fête do Saint-Géraud, aux troubadours qui avaient déclamé les plus belles poésies, joué sur la <( cabrette » la plus entraînante « bourrée » il), le plus émonvMiit « regret >> (2), I >e ces artistes d'an- tan on ne sait rien de plus, sinon que « liards, ardits, blancs, deniers >> (3) et sons gonflaient la poelie des plus adroits.

A force d'inventorier les vieux parchemins, de fureter dans les greniers, de fouiller les fonds d'ar- moires, on a fini par découvrir la cachette dor- maient les œuvres poétiques des anciens trouba-

(i) La bourrée, danse spéciale à l'Auvergne, qui comporte une série de pas et de figures assez complexes.

(2) Le « regret » est une mélopée aux accents tristes que le joueur de « Cabrette » compose ou interprète avec un réel senti- ment musical.

(3) Menue monnaie divisionnaire du sou, jadis usuelle en Haute- Auvergne.

38 I.I.s TR0UBAD0UR8 CANTALIENS

d'Oubernho, sourtits mai < | u * mai d'olontour d'Our- lliat. Es, <'ii prout fat, <l<i creire l<> tenio qu'obio lou mounde pès couontes e per los consous, penden bou- nobel, dous cens mis, d'ô L100 <> L300. Oun es robis de beiro 1<> f< sto que fosio l«>u pouople ois Troubaires -• Cobrétaircs; otobe a'en sourtio de toutes l<is caires, des costels toi plot que des cusous! D'oquel temps, un'ome coumo Bermenouso, rès qu'on so i > 1 < >t ï 1 1 < > e » un tolon, oui'io gognat mai <in«' *<> bendon los esti- bados d'en <'<>li;it, d'ol Dont, d'ô Coumblal <'t d'ô Croupeiros, ensemble! Tôt leou que se disio qu'un Troubaire porlorio «lins ano bilo on un costel, toutes, brossiès é couarous, bourtchiès e Binhours, les quittes Moungis e Coppelota l"i goloupabon omasso.

Lou pus oncien beuio d'ô Bit cotet del sinhour que Lebabo lo rento e prendio Ion deime sus oquello hiloitn tont brobounello del Corlodez, Pierre d'ô lïit. lou Moungi d'o Mountoudoun, coumo l'oppella- bou <1<- soiiu caïre-noum. L'i nosquet o l'ontour de 1150. Coum'ero d'usatchi, d'oquel temps, pès cotets

LES TB01 BADOl RS CASTALIESS 39

dours de Haute-Auvergne, originaires, la plupart, des environs d'Aurillac. La vogue universelle qu'ont eue pendant près de deux siècles, de 1100 à 1300, contes et chansons esl vraiment incroyable! On reste stupéfait de l'engouement populaire pour les troubadours el les jongleurs. Aussi étaient-ils légion, surgissant de partout, aussi bien des châ- teaux que des chaumières! Alors, un homme «le la taille de Vermenouze, à la parole si ardente, au talent si réel, eût reçu en récompense de ses poé- sies plus que ne rapportent « l'est ivade » (1) des vacheries de Caillac, dn Doux, de Comblât et de Cropières! Dès que la nouvelle se répandait de l'ar- rivée d'un troubadour dans une ville ou dans un château, chacun y courait, artisans et paysans. bourgeois et gentilshommes, les moines eux-mêmes et les prêtres se mettaient de la partie!

Le premier en date des troubadours du Haut- Pays était à Vie, fils puîné du seigneur féodal de la jolie capitale Carladézienne : Pierre de Vie, « le Moine de Montaudon », surnom sous lequel il est îe plus connu. Sa naissance remonte à 1150 environ.

(i) « L'estivade » se dit de la quantité de fromage qui se fait l'été à la « Montagne ». Dan? une grande ferme Cantalienne, 1' « estivade » peut valoir de 4 à 8.000 francs.

10 LES TROUBADOURS CANTALIEXS

de couarous, l«»u foguerou Moungi ol Moustié d'Our- that. De fa pregariofl e coma bespros cado jiour, ensonrdet leou l<»u juen'ome que n'ero gaire debou- tious! <> rigour de pretchia è de roundina, décide! l'Obbal -i Ion nounma Prion d'o Moutoundouii, uno crano porroquio, <;<> nous dis guel, ound lou mounde, de toi déboutions qu'erou, demplissiouo lo cominado de présens, de lo cabo «>l gronié.

Smi rès fa <le maou, ço que <lr laï, nostre Priou deissabo seis Moungis bottetchia è confessa ô lonr aise; uu<'l estîmabo miel goloupa les costels per li fa trontusso. Coubidal de toutes, nostr'ome obio toujiours, o ti de repas, nno consou noubello, un couonte bertodîé ou noun, quaouqu'o couyounado per fa reire lou mounde. Lo tengo plo pendtrdo, ber- qouso «iik* qu'aou sat; qu'ond n'obio omb'quaou- qu'un, li deissabo rès ô dire! T.ou mounde, d'oquel temps, n'ero pas minimou coumo sous naoutres ohuey! S'eglotchiabou pas tôt biste! Otobe, toun secca paouco sur paouco, nostre Pierre se gienabo gaire per n'en dire de frescos que toutos serioun pas de boun tourna répéta! Mes, lou guzordas (Dobon

L£a TROUBADOURS CANTALIEHS 41

Selon L'usage, coutumier à cette époque pour les cadets de grande race, od l'envoya comme moine au monastère d'Aurillac. Prier et chanter vêpres chaque jour fatigua vite le jeune homme qui n'était guère dévot. A force de quémander et de revenir à la clia rue, il décida l'Abbé à le nommer Prieur de Montaudon, une magnifique paroisse, nous dit-il, les gens remplissaient la maison de cadeaux de la cave au grenier, tant était grande leur dévotion.

Sans manquer, pourtant, à ses vœux monastiques, notre Prieur laissait ses .Moines baptiser et confesser tout à leur aise. Pour lui, il préférait courir les châ- teaux des environs, y mener joyeuse vie. Accablé d'invitations, notre homme avait toujours, au des- sert, une chanson nouvelle, un récit ou un conte attrayant, quelques gauloiseries qui déridaient les convives. Fin diseur, il était abominablement caustique! Avait-il pris quelqu'un en grippe, il l'accablait de ses sarcasmes! La société de cette époque était moins collet-monté que la nôtre; elle s'effarouchait moins aisément! Aussi en vidant fla- cons sur flacons, notre Pierre de Yic poussait le sans-gène jusqu'à une crudité d'expressions qui rend certaines de ses œuvres difficiles à citer. Le coquin

I i . LD01 RS I VNTALIENS

Dieou siasco, <-<. que de laï!) obio lou biai per z'o dire! Se coumprend que lou rey d'Orogoun, que lo sio beletto ero l'einado e l'héritiéro de! costel <1Y> Corlat, l'asco monda béni e li asco douna ui-;iss<> proubendo per lou gorda omb'guel. Mai pourtesso soutono, Pierre <V<» Bil n'ero pas Coppelol e l'oine ii'i» d'obis, desiston, que 1<>s poraoulos pudou j>as ! Me forio gaou, bous catchi pas, <l<- bous dire qu'aou- que douu rès de uiit-1 : mes, l<»u sieou porlal es trop soben. Per bous lou t'a entendre me lou courio rebira <»1 potai d'ohuey. Li perdrio ^<» fouorço; <■. <mi plaço de l»i biel goustous, Ihiiis forio t<>st;i qu'uno trasso de binagre !

Pierre d'ô lîougiers, noscul <>1 costei d'oquel bourg qu'oppelons liuey Rouzier®, <»| dejious d'ô Maou, debol Caoussè, es un <l<as pus dolicats Troubaïres que Sr siasco bit. Si m'ozordabe o bons counta cossi guel fosio l'omour oinb'lo Coumtesso d'ô Norbouno, l«>s poulidos consous que coutabo ô

LES TROUBADOURS < ANTALIENS

(I>icu ait néanmoins son âme) avait manière à lui de dire les pires énormités! On s'explique que le roi d'Aragon, dont L'aïeule était l'héritière de la Vicomte de Cariât il), l'ait mandé à sa cour et lui ait donné une grosse prébende pour l'y retenir. En dépit «le l'habit ecclésiastique qu'il portait, Pierre de Vie n'était pas prêtre; notre lioninie estimai! sans doute

< [lie les mots les plus épicés lùuil pas d'odeUT ! Je

résiste à la tentation de citer quelques passages. Sa langue savante s'esl beaucoup modifiée depuis lors. Pour la rendre facilement intelligible, il faudrait la traduire eu notre dialecte. L'œuvre y perdrait toute saveur; au lieu d'un vin capiteux, je ne vous offri- rais qu'un aigre breuvage!

Pierre de Rougiers qui vit le jour dans le châ- teau de ce nom, situé au chef-lien de la commune <pie nous appelons aujourd'hui Kouziers, entre Maurs et Le Quercy, est nu (\cs poètes les plus déli- cats de son époque. Si je me risquais a vous raconter comment il faisait sa cour à la Vicomtesse de Nar- bonne, à vous citer les délicieuses chansons qu'il

(i) Douce de Millau-Carlat-Provence, héritière de la Vicomte Carladézienne, épousa en un Raymond-Bérenger-le-Grand, Comte de Barcelone. Alphonse II, roi d'Aragon, qui appela à sa Cour Pierre de Vie était son petit-fils.

ii les TRornv ma cantalbens

su mestresso, leia molburs que li orriberou, serions enquerre eicî démo Bouel lébon, mai sciasco pas obourious d'ôquesto bosou !

Porlossions pas de Guillaoume Mouissel sourtil d'un des pus ritchiès oustaous d'Ourlhat, mestre de lo bouorrio de 1<> Moussetio entre lou Boueï e Limo- gno, o Lo pouorto de 1<> l>il<>. S'es res gorda de guel; se Bal sou'lomen qu'ero cousit de Pierre dï> Bit; oqueste parlo de guel e de Lo suo barbo esporfollado

as obeire L'er <!<• gaïre presa bouii t<>l<»n.

D'un aoutre Troubaïre de mémo temps : Eplès d'o Sognoe B'ès counserba gaïre maï. Sinhour d'oquello biloto d'o Sognos, debos Mouriat, nostr'ome obio, çq dis. »u, lou biai per i-< » i » î Lou mouude <iU(' l'ourio ousi, sons s'oflossa, d'aoubo <> souel trescound, que coun- tesso leis guerros qu'obio fatchios <>n porlesso d'omour.

N'ai ]»;is besoun, désistou, de bous openré oquello bertal bertodiero que, qu'on n'en biro e qu'o lou cur prêt, lo fenno s;ii miel eima que l'orne! Si lou Bonn Dieou oproufito d'oquel omour, guello se fo Sur e

sobes. toutes, de qu'es copaplo uno fenno debouado

l.l S i ROUBADOI EtS CAKTAL1 45

composait en l'honneur de sa belle, à vous narrer ses malheurs, je nous retiendrai jusqu'à demain, à l'aube, si tardive qu'elle soit en cette saison!

Passons sous silence Guillaume Moisset, issu d'une des plus riches familles d'Aurillac, possesseur du domaine de la Moissetie, entre Le Puis et Lima- gne, dans la banlieue de notre \ i 1 le. Ses œuvres sont entièrement perdues; on sait seulement qu'il était cousin de Pierre de Vie qui parle sans bienveillance de lui et de sa longue barbe, en l'ait médiocre éloge.

Des œuvres de son contemporain, le troubadour Ebles de Saignes, rien, autant dire, a'est venu jusqu'à nous. Seigneur de la petite ville de Saignes, au voisinage «le .Mauriac, notre chevalier avait un talent tout particulier de séduction, au dire des chroniqueurs. Son auditoire ne se lassait pas de l'écouter de l'aube au crépuscule, soit qu'il narrât ses exploits ou modulai un chant d'amour.

Je n'ai pas besoin, je crois, de vous apprendre cette vérité maintes fois vérifiée que, quand elle le veut, la femme sait mieux aimer que l'homme. Si elle prend Dieu pour objectif de son amour, elle entre en Peligion et l'on sait à quel degré d'abnégation peut atteindre le dévouement féminin dans sa charité

un i boi sa rsa imtalu ns

ol pèfi deia molaoudès peis houspitaous, en temps de guerro, per ossista leis blossata ! Bouole be creire que lo Bfodamo de! Costel d'Aouzo eimabo lou Boun Dieou, mes bons pouode offourtit qu'eimabo, mai que niai, lou sirnii golon, é que /."<» li sol>i<» escrioure de biai !

Sourtido de per lo Costoniaou, de] costel d'Aouzo, •lin i«» porroquio il"" Sénezergo, Qostro Modamo s'ero moridado debos Brioudo, omb'lou signour de Mey- ronno. Pores qu'oqueste o'ero pas des pus raouffis omb'so bourro griso. D'obeiré l'a lo guerro un briou, debos Jerusolen, li obio cuel e recuel lo pel e mémo- men obio deissal obal bral ou combo. Suffit que oostre fennoto prisabo gaïre lou sieou orne. Ebetchio d'orgin c coubetat, mai qu'omour, Ion li obiou fat esp -usa, lou cap dins un sat, que se dis:

Lou siuhour d'ô Mordougno, ol ras d'ô Nussargo, tchibolié de grondo inino, fotchura ol mouollé, li foguel lo cour. N'en couguet pas mai, n'i ouguei

LES 1 R0UBADO1 RS CANTALIENS M

auprès des malades de nos hôpitaux, son héroïsme Bur les champs de bataille. Je veux bien croire que la dame de Castel d'Oze ili aimait Dieu; je peux vous affirmer, toul au moins, que son amour allait surtout à son amant et qu'elle avait une façon bien personnelle de le lui exprimer.

Née dans la Châtaigneraie, au château d'Oze, dans la paroisse de Sènezergues, mure châtelaine s'étail mariée aux environs de Brioude, au seigneur de Meyronne. On prétend que celui-ci n'était plus séduisant cavalier avec sa barbe grise. Il avait guerroyé de Longues années dans le royaume de Jérusalem; le soleil lui avait basané la peau; il avait même laissé, dit-on, là-bas, bras ou jambe. Pour une raison ou pour une antre, La Dame n'aimait guère son mari. Tentation de fortune et cupidité, beaucoup plus (pie l'attirance l'avaient aveuglément décidée à cette union.

Le seigneur de Mardogne (2), au voisinage de Neussargues, chevalier de haute mine, fait au tour, lui conta fleurette. Il n'en fallut pas davantage; ce

(i) La Dame de Castel d'Oze, dont les chroniques médiévales ont fait « Casteldoza » était née au château d*Oze, aujourd'hui ci nimune de Senezergues, cant. de Montsalvy, arr. d'Aurillac.

(2) Mardogme. près Xeussargues, arrondissement de Murât.

48 LES TROUBADOURS CWTMUNS

prou que de resto, pécaïre! 0 estât «lit pès cou- iifsMirs, les pus dolicats, mai //<> pondes creire, que, desempiei doua mil'ons, se counessio rèa de tôt opposiounat, de toi omistoue é douçorel que leia .< Berbes a <I<' 1" damo de] costel d'Aouso. E Ion pua i ; escouta oquesto, se bons plai, es que lou aieoii ome n'en bolet pas de min e n'ouguet jiomaï cat de reprochi <> l'i faire'. Baato toutes Leia fennos, desem- piei, nVn j»<»umifss(»u «lin- iivimi!

Ea i»1i»i de creire qu'erb sourtil d'Ourlhat, noacut ol Pourtaou d'Ourenquos <m pel Bari deis Tonura, oquel couquinossou de < >i »;i i n-, porpondejiaire é gueine que qu'aoo Bal '. End lou beire se penre de

lengo ombe aoun comborado Bounofouos, oun sat pas Ion qu'ogne deis dous merito mai uno jueirado! Leis fennos d'Ourlhat n'oou jiomai estai gaire d'on- duro omb'leia ensoulens que leis bouolou espessuga. Prenguerou dobon Bounofouos, lou coutîllounaire o couopa de barro, e d'oti ou d'en ticouon niai Cobaïiv n'en demouret gorrel !

Deissons lou courre debos Roumo, ound foguet

LES TROUBADOURS CANTALIEN? 49

fut même plus qu'il n'en fallait pour la pauvrette! Les plus tins connaisseurs estiment, et on ne peut que se ranger à leur avis, que depuis deux mille ans, aucun cri aussi passionné, aucun gémissement aussi amoureusement plaintif ne s'était fait entendre comparable aux poésies enflammées de la Dame de Casteldoze. Le plus singulier, retenez bien l'histoire, est (pie l'honneur de son mari n'en souffrit pas et que celui-ci n'eut jamais le moindre reproche à formuler. Fasse le ciel (pie, depuis notre énamourée, toutes les femmes puissent en dire autant!

Tout porte a croire qu'il était enfant d'Aurillac, à la Porte d'Aurinques ou au Faubourg «les Tan- neurs, ce freluquet de Cavaire, fieffé bavard et vraie langue de vipère! A la lecture de sa dispute fameuse avec son collègue Bonafos, on se demande auquel des deux donner les étrivières! Les femmes d'Au- rillac n'ont jamais été d'humeur à tolérer les fami- liarités déplacées. Elles chassèrent à coups de bâton le coureur de jupes qu'était Bonafos; de l'af- faire ou pour tout autre raison qu'on ignore, Cavaire lui-même en demeura boiteux.

Laissons-le aller chercher refuge en .Italie il

l.l - iif-i BADOI KS « ANTALIENS

fourtuno, ço disou, per porla de Pierre d'ô Oouols qu'hobitabo oquel costelel <»1 pus ras d'ô Bit, de raidit d'ol Bellestat, uoscul <>1 ras d'ô Sent'Ollire, «r< >stor d'o Segret, aourti de lo ribiero de] Booumiès, deboa Bolers, <lc Bernai Omouroux, dobolat d'ô Sonl Flour, que fouguerou toutes deis Troubaires de marco, odrets de lo premiero e mascles berturious. bei qu'oquetchiès drollès Q'obiou cal de pessomen, nue 1.^ trocossesso; quond Lnfuscabou pas lou mounde per 1rs décida ona en Ofrico ou en Jeru- solem, esponsa leis Sorrozis, bilhabou pas que de l'a l'omour, de n'en counta leis joins !

in aoutre, pas inifforel ottopaou, noscul beleou 6 Rondes, mes t|iie lo suo fomillo croumpet lou Costel <IY> Bissouso, porroquio d'ô Pouminiat, Huguet d'A lîrunet, es de plongi, per mo fe! Fouissat per l'Oniour, uostre Tchibolié, repopiabo d'uno Modarno l'Ourlhat qu'oppelabou lo Golliouno. Tôt plot lo fenno l'ourio ogotchia de boun uel si lou Couomté

LKS TROUBADOURS CANTALIENS 51

fit, dit-on, fortune; parlons plutôt de Pierre de Cols, possesseur du petit château de ce nom ; aux portes de Vie, de Faydit de Bellestat, sur la paroisse de Saint-Illide, d'Astorg de Segret, originaire de la vallée du Vaulmiers, voisine de Salers, de Bernard Amouroux, descendu des hauteurs Sanfloraines. Tous furent Troubadours en renom, de valeur réelle et de belle allure. Ces joyeux drilles paraissent avoir ignoré les soucis, avoir toujours été exempts de préoccupations. Lorsqu'ils ne poussaient pas, par leurs brûlantes tirades, leurs contemporains à partir pour l'Afrique ou la Palestine y massacrer les Sar- razins, leur unique objectif était de célébrer l'amour, d'en décrire les délices.

Un antre poète, non moins apprécié, venu peut- être de Rodez, mais dont la famille avait acquis le château de Yixouzes, paroisse de Polminhac, Hugues de Bruneinc, eut un sort vraiment digne de pitié. Blessé par Cupidon, notre chevalier avait conçu la passion la plus folle pour une dame d'Aurillac, du nom de G ai liane. Il est à croire que celle-ci n'eut pas vu d'un mauvais œil cette recherche, si le comte de

52 !.!> ] ROI BADOI R8 I \s l"\l [ENS

1Y» Rondes '", pas beDÎ Ourlhal per Sont'Urbo. Toun fa fiero, roncountrel I" Grolliouno, <•, de toi poulido qu'ero guello, n'en beiiguet fouol d'oinour. Decidado 0 fa Pascos dobon Rompans, l«> Goulliono estimel 1 1 1 i - 1 s'ozorda omb'lou Couomte. Nostre paoubre Tronbaire, de toi mouque qu'ero, se foguel Moungi!

Si »l». »!i> que '< cad' oussel trobo soun i i i< » n< 1 bel » que t'ebetchio •><'. en porla, de tira lo cuberto debos Obio be proul temo, tira, d'omossa pillos é pil- lons, bouole, ieu, dire, d'ottroupelo imites Iris Trou- baires aoscuts, <;«» disiou, <>1 Poïs-Nal. Toun respeta oquetchiès que z'offourtissou, m'es gaïre eisal « 1 « - creire '|ii<' Buguel <lï> Peyrols n'en si;isc<>; oqueste tire» i-<-i, de boun sigur, «!•• lo biloto <1<- Roquofouort- Bioutonhos, ol Poïs-Bas.

8ei enborossal enquerre <1<- pire per Reyniound

LES TROUBADOURS CANTALIENS ôi!

Kodez n'était venu à Aurillac à la Saint-Urbain (1). Dans ses promenai les à travers la foire, le comte rencontre dame (lai liane dont la radieuse beauté le frappe si fort qu'il en devient éperdûment amoureux. Décidée a faire a Pâques avant Rameaux » (2), Gaillane donne, pour ce taire, la préférence au comte. Notre pauvre Troubadour «ai fut si marri que de chagrin il se tit Chartreux!

C'esl vérité incontestée que « chaque oiseau trouve son nid beau >> el qu'à faire l'historique de sa patrie, on « tire, d'instinct, la couverture à soi »> ! J'étais tout disposé à recueillir ses plus minces illustra- tions, à n'omettre le nom d'aucun Troubadour du ILiut l'ays. Malgré ma déférence pour les historiens qui ont émis cette assertion (3), il m'est vraiment difficile d'admettre qu'Hugues de Peyrols (4) soit originaire du Cantal. Il est sûrement dans la ville de Bochefort-M on laines, en Basse-Auvergne.

Je suis plus perplexe encore en ce qui

(i) La plus grande foire d'Aurillac, le 25 mai, elle a motivé, de toute ancienneté, grande affluence de jongleurs.

(2) Expression classique appliquée à toute jeune femme qui n'a pas attendu les délais réglementaires pour devenir mère.

(3) Diction. Stat. du Cantal.

(4) On suppose gratuitement ce Troubadour originaire de la tour de Pevrols, commune de Trizac.

.")i LES IAD0UR6 CANTALIKNS

liidal d'ô Bezoudu que, beleou, n'es pas maï de] eostel <l"o Bezoudui) porroquio <lï> Tournomiro que de 1<> l>il<> d'ô Bezoudun eD Proubenço. Li ouriouo estroupial soun iiouin que serio Bezalu, un poïs de ('otolougno. I ><• que faire oti; n'en pouode pas maï! Eu prou fat, si aouse porla de Goboudon lou Biel, Troubaïre <!<■ grondo reputotiou. T<»t plot, l>eleou, <is uoscui <»1 Poï-Nal; zro bouole be creire, mes n'en tuettrio pas !<• mo ol li<»i , per mo fe! que n'ai < 1 1 1" n 1 1 « > !

N'ourio, enquerro, un pieu sat lions dire si <>l>i<> pas poou <lc bous ensourda. .M<i caou penre 1<» cour- siero, toun regreta de bira tôt soute. iVfe pouode pas tene <lr m'orresta un picossel, <;<» que <l<* laï, <>l nostre < >stour <IV> < Jounros, Austau <1'< >urlha1 counio l'oppe- lou l(»s histoueros '!«• soun temps. Lou boroun d'o Counros ero portil omb'lou rey Sent Louis <-n Egypto; ottoperou ornasse l<»u tuste (1<* 1<> Monsou- iali; ensemble fouguerou fai presouniës, talomeu que nVn coulel Ostour uno crano bouorio omb'so boccado e l<»n quitte seguen, que li couguet bendre, per que loi* Sorrozis l'i dounessou lou bon. De beire s'ogonî en fun <1<- robocaou oquelle Crousado, de

LES i 1101 mi«'i i:s CAKÏALIENS

concerne Raymond Vidal de Bezaudun qui n'es! peut-être pas plus natif «lu château de Bezaudun, paroisse de Tournemire, que de la ville de Bezaudun, en Provence. Son nom véritable, massacré par les copistes, sérail Bézalu qui «-si celui «l'un Comté de Catalogne. Malgré l'ennui que j'en éprouve, je n'en peux mais! A peine si j'ose parler de G-avaudan-le- Vieux, Troubadour de grande marque. Il n'est pas impossible qu'il soil Cantalien, je ne demande qu'à en découvrir la preuve; mais Dieu me garde d'en mettre la main au l'eu !

J'aurais grand désir d'en dire plus long sur ce sujet, si je ne craignais d'abuser de votre indulgence. de coupe ci uni, au regret de tourner bride! Il con- vient pourtant de nous attarder une minute a notre Astorg de Conros, que les chroniques médiévales dénomment Astorg d'Aurillac. Le baron de Conros avait t'ait voile pour l'Egypte avec le roi Saint Louis. Auprès de ce monarque il essuya le désastre de la Mansourah, fut fait prisonnier avec lui. Il dut même vendre un de ses plus beaux domaines, vacherie et jeunes bêtes comprises, pour obtenir des Sarrazins sa liberté. A la vue de cette superbe armée de la Croisade s'évanouissant en fumée, en voyant mou-

56 LES TKOUBADOURS CANTALIENS

coumpta loin »- tout de mouorts d'oquetcMes qu'erou portis fpès e golhiards d'Aïgos-Mouortos, li foguet talomen doou ol cur que nostre Boroun se pougel pas ii-iic n'en fa ono conson ]>iotodouso e doulento Hic caon s;it. Quond 1<> contabo peis costels d'Ou- bernhe, 1<» cobretto jiouabo douçomenol un er que, desempiei, «.»> disou s'es oppelal << Lou Regrel >>. D'obeire attopaf oquello fretado lou gordel pas <l<- li tourna e de deissa obal seis osses.

Tôt iiiolen e ozordious fouguel l<>u sieou einal que s'oppelabo, tobe, Ostour, talomen que maï d'un o i';it mesclodis de! paire omb'lou fil. Nostre juen'ome, t.ii Chibobié de los mo mémo de] rey Seul Louis. occoumpognel oquesté «mi Ofrico <' ossistet. o so mouort dobon Tunis. Scsi counserbal de guel ou del Bieou paire, uno consou, ound s'en prend quittomen

Nostre Signe »l<'is molhurs qu'ossuquerou, d'oquel temps, les paoubres Chrestios! il i

(i) Se di-. desempiei un porrel d'ons f|uc- qu'ouo n'es pas guel mes lou sieou paire qu'o fat oquetchies berbes oprès lou tuste qu'ottopet Sent Louis ô Monsourah e noun pas per lo suo mouort ô Tunis.

LES TR01 BADOURS ( ANT tLTENS

rir de maladie tant de braves chevaliers qui s'étaient embarqués, naguère, pleins d'espoir et de santé, à Algues-Mortes, notre Troubadour eut le cœur si sevré qu'il ne put B'empêcher de traduire son navre- ment en une poésie poignante de désespoir au delà de toute expression. Lorsqu'il la déclamait dans les châteaux d'Auvergne, la << cabrette » l'accompa- gnai! en sourdine d'une plainte triste à laquelle on a donné, depuis lors, le nom <le « Regrel ». Le sou- venir de sa défaite ne le tit pas reculer devant une nouvelle expédition qui lui fui fatale. Ses ossements sont restés en terre Africaine.

Son héritier eut même vaillance, même intrépidité; il portait même nom, cause de confusion fréquente, chez les chroniqueurs, entre le père et le fils. Ce jeune homme armé chevalier de la main même de saint Louis, accompagna ce monarque en Afrique et assista à sa mort devant Tunis. Il nous reste de lui ou de son père une chanson. Dans son navrement, il s'en prend à Notre-Seigneur lui-même des malheurs qui accablaient alors les pauvres chrétiens (1).

(i) On prétend, depuis peu, que ce n'est pas lui, mais son père qui serait l'auteur de cette poésie qui se rapporterait au désastre de la Mansourah et non à la mort de Saint Louis.

S LtOl liADOl US < \M\1.I1 \v

lu centenat «Tons, bounobel, pus tard un clou d'Ourlhat, Guillaoume Bourzat, essatchio be d'ifla l'ouïre <!<• lo cobretto, uns Ion clon li es plus! Mai ottape doua ]»ris ol councoura dï> Toulouso, sus consous souii bufforelloa que caou sat. N'o plus mémo biaï, se senl que l'ome mai lo leiigo soun offonats.

Oprès guel, lou Dostre potaï dobalo o lo cousino, s'orruco pei8 estaples, que bous ai dit ieou. En prou fa si < 'unis .• < !oppelota lou parlou en codiero per lo f'ostoniaou e deboa Solera. Creirias qu'escouorgo los [xiuotos de] mounde grond quond s'en serl omb'bour riarès <• messatckis! Très cens ons se paasou sona <|iit" daisse, censa, traço «lin cal de libre ni de jiour- naou, eaaetal qu'aouques aoun-rès, de çai de laï, qu'aouqu'os cousons counserbados de meinouorio e niio consounello fino •• lecodoto d'un soben noseut ô l'.it : i.onis d'ô Boissy, qu'ero, si lions plaï un des < îrontos o Ocodomiciens », ô Poris, ô lo bespro de lo Reboulut ion.

ol temps «le l'Enipérur, un Médécî d'ô lîouisset, i|u<- poutignabo pas mai que Pierre d'ô Iîit, <;o m'o estai <lii, o estuni uno paouco, s'ozardo, toun courre per lo Oostoniaou o lo pisto <l<-is molaondes, o

u S 'l KOUBADOUHS » VN t ILIKKS •"•'■'

Moins «l'un siècle plus tard, un enfant d'Aurillac, Guillaume Bourzat, tente encore d'entier loutre de sa « cabrette », mais il manque de souffle. En dépit des deux récompenses qu'il obtient au concours litté- raire de Toulouse, L'énergie lui fait défaut. 11 n'a pins le lyrisme de ses prédécesseurs; on s.-nt que !e poète et la Langue elle-même sont à boni !

Après lui, notre idiome deseeud aux cuisines, va se cacher aux étables, ainsi (pie je l'ai observé déjà. A peine si curés et chapelains en usent encore en chaire clans la Châtaigneraie ou dans les montagnes de Salers. Il semble vraiment qu'il déchire les lèvres des grands seigneurs qui L'utilisent avec leurs fer- miers et leurs serviteurs : Trois sièeles s'écoulent sans (pi'il laisse, pour ainsi dire, trace dans aucun livre ou recueil périodique. A peine recueille-t-on, d'ici de la, quelques pièces fugitives, de rares chan- sonnettes, dont une vraiment fine et délicate, œuvre d'un Vicois, Louis de Boissy, un des Quarante de l'Académie Française, à la veille de la Révolution.

Sous Napoléon Ier, un médecin de Boisset qui n'éprouvait, m'a-t-on dit, pas plus d'embarras que Pierre de Vie à vider un flacon, se risque, tout en faisant ses visites de malades, à rimailler quelque

00 Lh!j TROUBADOURS l ITALIENS

i [ouïe qu'aouques noun rès en potaï. Del Curât Bouquièr é de Frédérit d'ô Grondbal, qu'érou, censa. <I<-1 temps de Broyât, <'ii prou fa, si obous ticouou. in picossel oprès, Beyré dounet ses « Pioulats d'un rei- petit », an crané librou, qu'oquel que 1*<> escrit îi'o pas ponat l'ounour que li bouolon faire 1 1 1. Bon- chorel, l<»u paire, toun founda soun jiournaou,

po seis ■• Bilhados d'Oubernho o ound's'orru-

niii un Mut de coousottos brobounellos que caon sut. D'oquetchiès que soun en l>i<lo, leis Greraud, Boncho- rel lou fil, nu troupelou maisse, bouole rès dire <|U<' lour jitta Ion copel toun possa e fa uno copeissado »> despari "I mieou I î i * ; 1 1- ï d'Ayrens d'oncien temps. Toun fa lo classe eis efons, ù Pleou e Ourlhat, oquel Coppelot qu'obio boun cap, s'es ensignal guel tobe. L'Obbai Reymoun Four es bengul soben «pic caou sat per escrioure l<»u aostre potaï e si lou dorrie libre <!<■ Bermenouso o i<>t boun biaï omb'soun our- ougrafo sobento, l'hounour nVn rebel on'oquel Cop- pelot. Serio pus juste, otopaou <lc pas cita lou Cura Faou, <!'<> Sognos, dobon «le porla <le l'Obbat Cour-

Ci) Se trobailho, d'oiuest'houro ô quilha un mounumen o Beire, Semoun, ol ras <1'< hirlhat.

LES I R0UBAD01 RS I ITALIENS 61

peu en aotre dialecte. I>e ses deux contemporains, le curé Bouquier et Frédéric de Ghrandval, nous ne pos- sédons autanl dire rien. Peu après, Veyre donna ses H Pépiements d'un roitelel », livre délicieux dont l'auteur mérite pleinement l'hommage qu'on lui pré- pare 1 1 i. Bancharel, le père, trouva le temps, malgré la fondation de son journal, de publier ses << Veillées Auvergnates »>. toutes remplies de récits plus inté- ressants les uns que les autres. Des écrivains Canta- liens, encore en vie grâce ;i Dieu: les Géraud, Ban- charel, le tils, toute une pléiade encore, je lie veux lien dire que les saluer au passage. •!<• tiens à adres- ser un salut particulier à mon ancien Vicaire d'Ay- rens. Tout en professant à Pleaux et a Aurillac, ce Prêtre, à l'intelligence vive, a accru son érudition. L'abbé Raymond Four a acquis une réelle compé- tence de linguiste, écrit rationnellement notre dia- lecte; si le dernier livre de Vermenouze se présente si bien avec sa graphie savante, l'honneur en revient à ce Prêtre.

Il serait injuste d'oublier le nom du curé Fan, doyen de Saignes, avant d'évoquer celui de l'abbé

(i) Un comité s*e.?t constitué pour élever un monument au poète Veyre, à Saint-Simon, près Aurillac.

LES 1 ROI BAIJOI RS > VNTALIENS

chinoux. Oqueste, que se pouol nonnma Loti mestré de Bermenouso, prend clon, escolnpillo peis jiour- naous un moudioou «le couontes, <le ûoubellos finos et dolicatos, fo pstompa en L884 seifl fuels de .1 P0U8CO 'l'or >>.

Per bonta Courehinoux, coumo li omerito, li o car de besonn d'ona courre; suffit de cita oquesto Bouetto :

Lou cur es les très quarts de l'orne.

Iyon brah Oourcliinoux dounei )>;is soun cur os très quarts mes tout entier ol poueto d'en Bieouo; otaou, gracios on'oquel Coppelot, coumo n'en qu'ou- i-i.ti tretchiès lo doutchiéno, s'oloncel Ion Trou- bairé de « Flora de brousso », Ion mascle qu'oronco lou sal o l'endobon de toutes, Ion pus opposiounal e lou milliour contaïre <lel aostre Poïs-Nal: Orseno Bermenouso.

Del pus long que me soubene, ieou, dobon d'obeire

LES TR0UBAD01 «S I ITALIENS 63

Courchinoux. Ce poète, qu'on peut vraiment appeler le maître de Vermenouze, débute en éparpillant dans les journaux quantité de nouvelles et contes aussi tins que délicats et publie en 1884 ses feuilles impré- gnées de (( Poussière d'or ».

Ce livre renferme le meilleur éloge qu'on en puisse faire; il suffit d'en détacher ce vers :

Le cœur est les trois quarts de l'homme. I. 'excellent Courchinoux u'avaii pas donné aux trois quarts, mais bien toul eut ier sou cœur au poète de Vielle. C'est grâce a ce prêtre éminent, qui reste un modèle, que l'auteur «le << Fleur de Bruyère ■> entra dans la lire et que l'Auvergne put se glorifier de l'écrivain qui s'est plue*' en tête de tous les autres. le plus lyrique et le plus grand des poètes du Haut Pays : Arsène Yernienouze.

Je vois encore, dans mes plus lointains souvenirs, bien antérieurs à ma première communion, Garrie,

' ! LES TK- M BAD01 RS CANTALIENS

fat l«> Cuminiou, bésè Gorrit, lou couarou d'en Bieouo, essigaire renounmat, béni <> Clobiero omb'- soun pitchiou lil Orséno Bermenouso, un droullas de doso-huetcn'ons que portio per Esponho. Tout que lou sicnii belel eepiabo lo boccado (1), mettio d'ocouordi leifl «Ions bouriarès, dintroo é sourton (2), lou juen'ome bisitabo lou costel. Counessès baoutres, 1-» aostro mouodo debos [trat, Eyrens è Crondellos, Icis mascles jioubee li grattou gaire l«'is cenros ol contou : Fris de couaros <>u d<- brossiès, dobon <iU(> l<» premiero bourro lour pousse jioul nas, prendou lniii fouoro poïsj otaou foguet Bermenouso.

L'obiou replegal diii soun premié pillou en Biéouo d'Itrat, lou binl de Settembre L850; pel l'estiou de L868 bendio detchia estoffos e espiços ô Illescas, debo Modrid. <> ta] deis quinz'ons i|ii<' demourel guel Esponbo, s'oposturet, ço nous dit Fargio (3), deis

' ' > ( ado bouorio o d'ocoustu-iado un cobaou de 30 ô 100 baccos.

(2) O cado mudado de bourriare, caou fa un « essit » per z'o mettre juste entre lou dintron é lou sourton.

(3) Fargio " Consul Général de France à Bâle » noscut Ourlhat qu'o présentai ol mounde 0 Jous la Cluchado » de Bermenouso.

Il s l ROI BADOl l:s I ANTALI1 \s 65

le riche propriétaire de Vielle-d'Ytrac, Expert agri- cole en grand renom, venir à Clavières avec son petit-fils, Arsène Vermenonze, jeune garçon de dix- huit ans, qui était à la veille de son départ pour l'Espagne. Tandis que son aïeul examinait la vache- rie (li. faisait l'accord entre les deux fermiers entrant et sortant (2), le jeune homme visita le château. On connaît la coutume de la région d'Ytrac, d'Ayrens, de Crandelles; les jeunes hommes ne s'y attardent guère au foyer paternel. Fils de riches propriétaires ou d'ouvriers émigrenl avant que le premier poil follet ne leur ait poussé à la lèvre. Ainsi tit Vermenouze.

On l'avait enveloppé dans son premier lange, à Vielle-d'Ytrac, le 20 septembre 1850; an cours de l'été L868, il vendait déjà étoffes et épiées à Illescas, au delà de Madrid. An cours des quinze années qu'il passe en Espagne, il nourrit son esprit, nous dit Farges (3), des auteurs français, principalement de

(i) Chaque domaine de Haute-Auvergne possède un troupeau de trente à cent vaches laitières qui constitue la vacherie attachée au domaine.

(2) A tout changement de fermier une estimation des cheptels vifs et morts est nécessaire, pour régler la situation respective du fermier entrant et du fermier sortant.

(3) M. Farges, Consul Général de France à Bâle, originaire d'Aurillac, préfacier de « Sous le chaume », de Vermenouze.

(ifi : ROI BADOl KS i \M VLIEXS

libres Fronces, mai «pic mai »l«'is pouetos <!■' renoum, B'essotchiel inemomen <> t'a deis « berbes ». Cossi li proufitet, guel, <1<- qu'es soun obro Fronceso, poude- rouso i- superbo, d'aoutres z'o diroon finonien ; qu'on iv ol délai do l<» uiio bougo.

Baoutres d'Ourlhal qu'obès ougul 1<» premiero tasto «!«• seis « berbes >> en potaï, sobès que, toun fa coumberce ô 1<» corriero d'Ourenco, Bermenouso fugio 1<» l»il«» tont que ]><»ii(lin per espossetchia puets i- plonos, treba i»«-is bouos, »!<>n j »;« Lssai'ts et brous- sics. courre ô trobers mouutonhos «' per lo Costo- iiiaon tosta sur plaço Ion l»i d'Ontraïgos, leis moro- n os d'ô Maou, leis porobels d'ô Solers.

Cossaïre opossiounat, ô courre, de souel lebon ô i<»i<'lii;nl<> <!<■ uuet, l'oine demplissio pas que l'habro- s;m ! BounomeE guel nous offourtil qu'o fa maïtes de «« berbes »» ô trober pois qu'ossitat, ni contou, sus lu codeiro de lo saou! N'obio detchia un moudioou per los pouotchios quond li dounerou, en 18ï»r>, Ion titré, que li omeritabo tôt i >1 « *, de « Copiscol <1<' l'Escolo Oubernhato ». Lou jiournolet <|ne prenguet bon, olero, o Do Cobretto » n'oproufitet. L'on d'oprès

] ES TR01 H\l>"l i;s i \\ i \i.ii.\s

nos grands poètes, se risque même à « commettre » quelques vers. Avec < 1 1 1 < * 1 1 « - prodigieuse facilité il s'assimila notre prosodie, combien magnifique et sin- cère esl son œuvre poétique française, d'autres le diront avec autorité; cette étude dépasse lés limites que je me suis tracées.

Vous autres, citadins d'Aurillac, qui avez eu les prémices <le ses poésies Cantaliennes, n'ignorez pas que tout en gérant son uégoce de la rue d'Au- rinques, Vermenouze fuyait la ville aussi souvent qu'il lui était permis, allait arpenter monts et val- lées, errer scus bois, courir à travers landes et champs, escalader nos sommets, parcourait la châ- taigneraie, allait goûter sur place le lion vin d'En- traygues, savourer les marrons de Maurs, les déli- cats fromages de Salers.

Chasseur intrépide, a courir de l'aube à la nuit tombante, notre poète n'emplissait pas que sa gibe- cière! Lui-même avoue franchement avoir assemblé plus de vers au cours de ses randonnées qu'au coin de Pâtre, sur le siège familial. Ses poches en étaient déjà gonflées lorsqu'il reçut, en 1805, le titre, si justifié, de « Chef de l'Ecole Auvergnate ». La petite Revue Littéraire, « La Cabrette », qu'il lança

i SOI BAD01 RS ( A* IAI.1I.n-

nosquel boue premiès libre: « Flour de Brousso ». N'obio pas tor! Ajalberl de dire d'oquel'obro : « Tou- i" l'Oubernho dins oquel libre. Lou ] m >t :i ï. Ion Dostre potaï, lou cresions cofournitj ii L'obes que se qnilho golhard e berturious, toi bourru e, ço que <1<- lai, toi li. isprc < j u ( caou s:ii e douçore] pourtont. »

Mistral e 1 « i >• Felibres del Mietcbour n'en diguerou tréton e aoummerou Bermenouso Mojouraou. Lo fouon ero olondado aro; quittel plus de tira. X'i ■» doua ««il-, en prou fa, dounabo boue segound libre en potaï, «< -l<»us la Cluchado ». dorrié-noscul é catcbio- uioud, que c'en loi" pasd'aoutre, pécaïré.

Flour «le Brousso >> «» sentour de flourettos omossados, toun cossa, trober puets é camps, " Jous la Cluchad i »j es blal uiodur, IV- bulit <> lo feniou <!<• lo grongio. L'orne s'es omodurat", guel lobe.

l.i S TR01 BADOURS CANTALIENS 69

alors, bénéficia de ses productions. L'année suivante parut son premier livre, << Fleur de Bruyère ». Ajalbert (1) avait pleinemenl raison de dire de ce volume : « L'auteur sut y l'aire tenir L'Auvergne tout entière. Le dialecte Cantalien, noire dialecte, que nous croyons mort, s'\ révèle énergique el vigoureux, nule au possible e1 pourtanl plein de finesse, âpre au delà de toute expression, et, néanmoins, infini- ment doux. )>

Mistral et les félibres du Midi partagèrent cette appréciation et élurent Vermenouze .Majorai. La source poétique avait, des lors, pris cours, elle ne cessa plus, désormais, de couler abondamment. Jl j a deux ans, à peine, il publiait un nouveau recueil de poésies Cantaliennes, son dernier qui ne sera suivi, hélas! d'aucun autre.

Si << Fleur de Bruyère .> fleure l'arôme capiteux du bouquet sauvage cueilli au cours de ses chasses, à travers landes et montagnes, « Sous le Chaume » es! moisson mûrie, foiu délicat qui a concentré son par- fum dans la meule soigneusement tassée. L'auteur

(1) Conservateur du Musée de La Malmaison, originaire de Pierrefort, connu par de nombreuses publications littéraires fort appréciées. Son livre « Mon Auvergne » prime toutes ses autres œuvres, aux yeux de ses compatriotes reconnaissants.

KOI lt\i "i «g i AXTALIEXS

in plouresi, otopal desiston ô lo casso, lou tet, aro, l'estiou pel courtieou, orucat, Phiber, <>l contou. Z'o prend pins tout dobon, met pins siil popié ioutos los ideios <p"' li passou pel cap, tôt frescos, brobou- aellos é fodétchiairos que li tretou. Los espigo, uno per uno, los passo «»| cril é <>1 bentodou. Se pouot offourti, kordi, que dina seis <l«»ns libres, de] premié fuel «»1 dorrié, Bermenouso n'o qu'uno temo, mai lou tel soute: conta l<» terro meiralo, glourifia l'Ouber- oho, nVii l'a aima los quittes borruios, "pic <lisi<> raoutre! Que que disco, «pic que uoun, toujiours li torno ô lo mestresso eimado; escouta cossi n'en parlo :

Lou cur, en béni biel, s'otenresis; ohuéi

sente <l:n lou micou naisse e creisse uno ici Que m'estaco toujiours, pus fouorto é pus soulido <> nostro Oubernho benesido (i).

(il Flour de Brousso: Oundoun c cossi fo sous bers lou Copiscol, P. 12.

I.i v i !,,,( BADOURS I ^N l U.TKN'S 71

s'est mûri, lui aussi. Une pleurésie, prise, sans doute, ;i la chasse u<- lui permel ]>lus. maintenant, de dépasser, de tout l'été, l'enclos de sa demeure, le rive, toul L'hiver, devant l'âtre. Il n'a ]>lus même fougue, ne recueille plus sans discernement toutes les idées de premier jet, si fraîches, jolies et gaies qu'elles lui paraissent. 11 en fait un tri méticuleux, les passe et repasse au crible h au van. On peut affirmer hardiment que, dans ces deux volumes, de la première page à la dernière, Vermenouze n'a qu'un objectif pleinemenl exclusif chez lui : chanter la terre natale, magnifier l'Auvergne, eu faire aimer, selon le dicton, jusqu'à ses verrues!

Quel que soit le sujet qu'il traite, il revient tou- jours à l'aimée; écoutez-le parler d'elle:

Le cœur en devenant vieux s'attendrit ; aujourd'hui Je sens dans le mien naître et croître une racine Oui m'attache, toujours plus forte et plus solide, A notre Auvergne bénie (i).

(i) Fleur de Bruyère. et comment fait ses vers le « Lapis- col », ,P. 13.

72 II S I ROI BADOUBS CANTALIENS

Oquel poïs que bei sous fils, grands é pitchious J. .mu..- i !, coumo s'entornou boi bourgnous

L'obilho trobolhairo omb'so cargo de bresco (i).

Lou caou entendre bonta :

Lou couol de Cabra é 1<>u rude Liouron roujiours embirounat de brumos é d'ouratchis

. Ploumb, rei del Contaou, (juillio soun largi froun

(2)

Per dire de qu'es oquel lion qu'estaco l'Oubernhat ol terrodou, cal de mascle n*<» trouba 1<> poriero I oquesto :

umo dins un crot se counserbo un nmigal L'omour dc-1 poïs din moun cur se counserbabo (3).

Oousissea lou pourta lo sontat de l'Oubernho, bioure <> lo terro meiralo, 0 lo glorio :

De lo terra d'Oubernho ound'Diéou nous o plontat Omb'deis soulideis reis coum'oquellois deis aoubres,

(1) Flour de Brousso : « Ois Oubernhats d'o Poris », P. 182.

(2) Flour de Brousso : « Ois Felibres », P. 288.

(3) Jous la Cluchado : « Lo Terro », P. 68.

A. VERMENOUZE

1850-1910

il - N.-"i BAD01 RS I ANTALIENS ~i'A

Ce pays qui voit ses fils, grands et petits, Revenir comme s'en retourne vers les ruches

L'abeille laborieuse avec sa charge de miel (i).

Il faut l'entendre vanter :

Le Col de Cabre et le rude Lioran

Toujours environné de brumes et d'orages

Et, plus haut, an dessus de ces puys sauvages,

Le Plomb, roi du Cantal, dresse son large front (2).

Nul n'a trouvé expression plus imagée pour dépeindre la force du lien qui attache l'Auvergnat à son terroir :

Comme, sous l'écale, un noyau se conserve,

L'amour de mon pays subsistait dans mon cœur (3).

Il faut l'entendre porter la santé de son Auvergne, boire à la terre natale, à la gloire :

De la terre d'Auvergne Dieu nous a plantés Enracinés solidement comme ses arbres,

(1) Fleur de Bruyère : « Aux Auvergnats de Paris », P. 183.

(2) Fleur de Bruyère : « Aux Félibres », P. 68.

(3) Sous le Chaume : « La Terre », P. 68.

74 LKS 1K"I BADODRS CANTALIENS

De lo terro ound, jiomaï, si boulons serens paoubres.

;,et é glorin ol soou que, per n'aoutres, se duer Coum'un liet omistous, quond lo tnouort nous enduer ( )1 soou que nous nouiris, nous bailo e nous proudigo Lou lat de! troupel, l'or nourricié de l'espigo

, terro d'Oubernho, o tu tout moun omour ur de fil, omour de nobi, omour de fraïre . tout ensemble, é mo sorre é mo maire 1 bio glouriouso, o terro oun soui noscut (i).

Oquello terro meïralo, n'eu counei l'histouero de! pus long; lou caou beire, intehiprou, lo cilho escuro, porla deis estrongiès que l'offrobérou :

L'ECLE ET LOU GAL

Orribet eu Oubernho, un moti César, lou counquistaïre Loti In moti

(i) Jous la Cluchado : « Lo Terro », P. 86-87.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 7.".

De la terre jamais personne n'a pâti. Respect et gloire au sol, qui pour nous autres, s'ouvre Comme un lit amical, quand la mort nous endort, Au sol qui nous nourrit, nous donne et nous prodigue Le lait du troupeau, l'or nourricier de l'épi.

A toi terre d'Auvergne, à toi tout mon amour, Amour de rils, amour d'époux, amour de frère, Car tu es, tout ensemble, et ma sœur et ma mère, Et mon épouse fiere, ô terre je suis (i).

1 ><• sa terre natale il connaît la plus lointaine histoire; il faut le voir, hargneux, le sourcil froncé. maudire l'étranger qui Ta dévastée:

L'AIGLE ET LE COQ

Il arriva en Auvergne un matin César, le conquérant Latin Un matin

(i) Ibid : « La Terre », P. 86-87.

LES TBOUBADOI i:s « àNTALZEKS

En plen cur de l'Oubernho Orribet lou Loti.

Tout plego dobon guel ; tout fusis Quand so terriplo espaso lusis

Tout fusis

Quond cl i n so rudo pmigno

L'espaso esterlusis

oumo un senglar qu'o prêt bon soun traou, lou mourre en obon

1 l'un fier bond L'immourtaJ conquistaïre Lompo é crido: En obon!

En obonl En obon! O trober Toute lo terro e tout l'uniber O trober

Lei.s nocious eglosiados

De l'immense uniber!

Soun tchiobal om del song jusqu'ol couol Orniquo en plen pois mountognol Jusqu'ol couol

LES THOl'BMiol BS CANTALIEN8

En plein cœur de l'Auvergne Arriva le Latin

Tout plie devant lui, tout fuit Quand sa terrible épée étincelle

Tout fuit Quand dans sa rude poigne Etincelle l'épée

Il passe comme un sanglier qui a pris élan Il fait son trou, la hure en avant D'un fier élan L'immortel conquérant Passe rapide et crie : en avant

En avant ! en avant ! à travers Toute la terre et tout l'univers

A travers Les nations glacées d'épouvante De l'immense Univers

Son cheval a du sang jusqu'au col Il hennit en plein pays montagnard Jusqu'au cou

78 1 1 - TROl BADOl RS « WT \i.ii \v

Soun tchiobal ornicaire

i > de] s< mij; mountognol

Quau lou pouot orrestal Quogni gai Pouot dire ô l'ecle : Soui toun égal .'

j . I ; .'

N 'en lui rcs un tout ar< i < hn ser< i -' »un égal

i r es en ( >ubernho. rrupis I i car bibi i e 1* >u mg de! p< >ïs

Nous trupis Mes l< »u i ur d'un grond pou< »ple Bat din nostn poïs

Un ome din lou cieou estiolat U lo cimo des puets s'es quilhat

Estiolat Lou cieou courouno d'astres I ,'( ime qu< s'es quilhat.

Mespresso l'ormoduro; uno pel

D'our fouretchi li sert de montel Uno pel

l.l.s TBOl BADOURS ( INTALIENS 79

Si»n cheval qui hennit A du sang montagnard.

Qui le peut arrêter.' Quel coq

Peut dire à l'aigle : je suis ton égal

Quel coq .' Vous en verrez un, tout à l'heure Qui sera son < g

César est en Auvergne ; il foule la chair La chair vive et le sang du pays

Il nous foule Hais le cœur d'un grand peuple Bat dans notre pa) 5.

Dans le ciel étoile, un homme A la cime des Puys, s'est dressé Etoile

Le ciel couronne d'astres L'homme qui s'est dressé.

Il méprise l'armure : une peau D'ours sauvage lui sert de manteau. Une pi

BAD01 RS CANTi

50 cueisso bourrudo lego en monte!

u de lioun rousse e dur Semblo uno guerbo de blat modur,

Buflu dins une bono de braou I retuni t>n\t lou Contaou

O los armos! So boues din Lot nuet O rebilhat lo coumbo e lou puet Din lo nuet

O rebilhat K i- mascles

Di lo coumbo è des puets.

Cal de Tronbaires d'oncien temps n'o ouet pus clar, clon pus fouretchi, foufo pus oposiounado que n'en met Bermenouso <> nous fa heire Bercengétoris e seis Oubernhate qu'oppostelou leis Lotis. Lou caou entendre broma so joio del trioumphé deis nostres :

LES IKULHADOIKS CASTALIEKS 81

Sur sa cuisse velue

Se déploie en manteau.

Et sa chevelure de lion rousse et dure Ressemble à une gerbe de Me mûr

Il souffle dans une corne de taureau Et fait retentir tout le Cantal

Aux armes ! sa voix dans la nuit A réveillé le vallon et le puy Dans la nuit

Elle a réveillé les mâles

Du vallon et des puys.

Aucun de nos anciens Troubadours n'a souffle plus lyrique, élan plus sauvage, fougue plus entraînante, que n'en met Verni enouze à dépeindre Vercingétorix et ses Arvernes écrasant les Latins! Il faut l'en- tendre crier sa joie du triomphe des nôtres :

LES TB01 BADO! S8 » LNTALDÏNS

( )1 deis rots gigonts, lou Loti desplego ol souel de] moti

aguo obaJ soun brat, lou César Bol puet que semblo un niou de gusar

Et l'autre, lou fier mascle Oubergnat Se te dut. omoun, coumo un bergnat

<_>ti"i lou ser ; lou soûle] tout sonnons rrescound ol found d'un cièu ourotchious

Deis Lotis ofrobats, mouorts ou bious i lou sui n its e pei ri( »us.

1 I !esa r breg< iungi< >us l< »mpi i obal

E ( ml, son ormado

Plouro sur soun tchiobal ','. leis mountognols fiers e bourruts Tornou mounta l><>- puets é boi suts

As plo fat toun deber, moun pois. Glorio o toun fil Bercengétoris (i).

(i) Flour de Brousso " L'Ecle e lou Gai ».. P. 352 et suiv.

il S l ROI BADOURS < 1NTALIEXS

Au pied des rochers géants, le Latin

Se déploie au soleil du matin.

II allonge, là-bas, son bras, le César

Vers le puy qui ressemble à un nid de busard

Et l'autre, le lier mâle Auvergnat

Se tient droit, là-haut, comme un vergne

C'est le soir : le soleil tout sanglant Disparaît, au fond d'un ciel orageux

Des latins balafrés, morts ou vifs, S'amoncellent sur les rochers et dans les ruisseaux

Et César, honteux, détale là-bas

César, seul, sans armée Pleure sur son cheval

Et les montagnards, tiers et velus, Remontent vers les puys et vers les sommets.

fu as bien fait ton devoir, mon pays Gloire à ton Mis Vercingétorix (i).

i i > Fleur de Bruyère : L'Aigle et le Coq », P. 353-365.

LES TROUBAPo! lis i \MAI.ll \s

Deeempiei que lei nostree bolcans se souu escou- tite, deeempiei que 1<> ooetro terro efregido li fo broulha Ion blat, cal «le mascle d'Oubernho n'o contai otaou! Caou creiro «nie lou nostre potaï deso- n;it. oostro lengo miet-mouorto pouol enqnerro porla toi plo! Quond Bermenouso L'empougno, lo brondis coum'un'eepaso •• li fo jitta fioc! Bscoutons lou nous dire de que besio, guel, «lins un paibe, possa dobon seie aela cucats, «>! roi de] Lut, de Laroquobielho. « [eu Bei tôt biel coumo lo creociou ». li dit lou

POt : ai bit :

... Mci^ unies blounds, " leis Longos moustachu >> Bestits (li- pels dt Loups, ormats de grondos atchios <_»uc trojious d'un pougnet odret e pouderous I l'ai iutr< -. deis ornes bruns, différents de longatchi .Miel bistits, miel ormats, mes omb'min de couratchi Serou poustats obal. Et qu'où es obal, l'efon Que de tous fiers belets " regiscla lou song!

Belcouop pus tard, ai bit tourna de los Crousados Leis débris glou rions de noumbrousos ormados Deis omes qu'erou pas toujiours toutes entiès Om de lei gnafros per dobon, noun per dorguiès Obiou, moougrès oquouo lo grondo e noplo mino

LES TROUBADOURS CANTALIENS 85

Depuis que nos volcans se sont éteints, depuis que notre terre refroidie fait germer les moissons dans son sein, aucun barde arverne n'avait poussé d'aussi mâles clameurs! Qui aurait cru que notre dialecte appauvri, que notre langue agonisante était encore capable de tels accents! Quand Vermenouze la prend corps à corps, il la brandit comme un glaive, en fait jaillir des étincelles! Entendons-le nous raconter son rêve lyrique, les yeux mi-clos, au pied du « Rocher de lait » de Laroquevieille :

(( Je suis aussi vieux que la création », lui dit le roc; j'ai vu:

... Des hommes blonds à la longue moustache, Vêtus de peaux de loup, armés de grandes haches Qu'ils lançaient d'un poignet adroit et puissant. D'autres, des hommes bruns, différents de langage Mieux vêtus, mieux armés, mais avec moins de courage, S'étaient dressés là-bas, et c'est là-bas, enfant Que de tes fiers aïeux le sang a jailli.

Beaucoup plus tard, j'ai vu revenir des Croisades Les débris glorieux de nombreuses armées Des hommes qui n'étaient pas toujours tout entiers Avec des blessures béantes par devant, non par derrière Ils avaient malgré cela la grande et bonne mine

S6 i.i a i ROI BAD01 RS I ITALIENS

Del souldat qu'o toujiours pourtat nal soun dropeou m lour qou'ero oque] de lo Fronço e de Die lou doun qu'en neissent te foguet uno feio,

Fronço, oquoi d'eima miel luta per uno ideio

per un i ut

Pus tard,enquerro,ai bit,qou'ero en quatrebint-doutche, Deis mourbous de bint'ons, coueifats A'uw bounet routchi

ti per lo frountiéro omb'deis (.-tint- os pès. I.eis Prussiens s'en risiou. Mai d'aoutres; mes oprès S'en estre pl<> trufat, n'obeire pl<> fa festo,

nd rOllemand bouguet lour tusta sus lo besto Lou e combiet en grimaço de poou,

I. leis Prussiens, d'obon des catchio-niou, fusioouo (i).

o din l'obro de Bermenouso,cinquonto8 tolhous, é mai, pus ogrodibous, pus grocious qu'oquesto; n'i o pus un ound'lou poueto de nostre temps se Biasco mai ottural fronc-o-fronc deis pus fomus Troubaires <lel temps n'onat. « !aoa que Biasco p<>u<>r peure toutos

- consens, toutos lus obn s deis Oubernhats les pus odrets que hons ai <it:ii : pas un mouonto à lo cenjio de Bermenouao!

i I Flour de Brousso : « Lou rot del Lat », P. 74-76.

I I S TROUBADOURS CANTALIKNS 87

Du soldat qui a porté toujours haut son drapeau Et le leur, c'était celui de la France et de Dieu Car le don, qu'en naissant, te fit une fée Francéj c'est de mieux aimer lutter pour une idée One pour un intérêt.

Plus tard, encore, j'ai vu (c'était eu quatre-vingt-douze) Des morveux de vingt ans coiffés d'un bonnet rouge, Partir pour la frontière chaussés de sabots. Les Prussiens s'en moquaient; et bien d'autres aussi,

[mais après S'en être bien amusés, en avoir fait gorges chaudes, Quand l'Allemand voulut leur taper sur la veste Les railleries se changèrent en grimace de peur Et les Prussiens devant des blanc-becs prenaient la

[fuite! (i)

L'œuvre de Yermenouze est faite de cinquante poésies plus séduisantes que celles-ci; il n'en est pas une le poète du vingtième siècle ait égalé mieux le plus fameux Troubadour Médiéval. Qu'on prenne toutes les « tenzons », tous les « sirventés » des plus fameux Ecrivains Auvergnats que j'ai cités, pas un seul n'atteint la hauteur de Vermenouze.

(i) Fleur de Bruyère : « Le Rocher du Lait », P. 75-77.

B8 II- I ROI BADOUBS I ANTA1 11 KS

Bous ai dit que leis onciens Troubairea n'oou gaïre conta que lo guerro é L'omour; mai es raie, qu'en porla d'oqueste, darcou j»as lo bougo <!•' mai d'uno combado. Lou reprotcbi «» estai t'ai <\ Bermenouso d'obeire, ni mai un Copelol on un Moungi, bouloun [omen ignoura l'omour. S'ès caou entendre sus <>ti.

Bermenouso, Ion pouëto, n'ero pas un coutillou- oaire e «lin touto Bonn obro, trouborès pas uno poraonlo que pndio, que fasco escurcî lo cilho ô digus. Mes, dises-me si n'o pas l<>u respel omistous de 1" fenno, si gai pas Ion biai de Lo penre e de culi, quond bouro, lou poutou, renie qu'o escril :

E, qu'os oti qu'un jiour Seguere fouissat per l'omour. Uno droulloto jioubénélo Que s'opelabo Lisounelo Me jiouguet oquel meisson tour.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 89

J'ai «lit que les anciens Troubadours n'ont guère chanté que la guerre et l'amour; il est même bien rare qu'en parlant de celui-ci ils ne franchissent pas très largement les bornes de la bienséance! On a fait a Vermenouze 1«- reproche d'avoir, tel un Prêtre ou un .Moine, volontairement [gnoré l'amour (1). Il faut s'entendre sur cette allégation. Notre poète n'a pas été un « coureur de jupon ». Son œuvre ne contient pas un mot malsonnant, une expression choquante. Convenez avec moi qu'il avait un tendre respect de la femme, savait le lui témoigner, était eu bonne posture pour obtenir la récompense d'un baiser, celui qui a écrit :

Et c'est qu'un jour

Je fus piqué par l'amour.

Une fillette, une jouvencelle

Oui s'appelait Lisette

Me joua ce mauvais tour!

(i) Au lendemain de la mort de Vermenouze, H. Bonnet écrivait dans l'Indépendant du Cantal : « L'amour source de vie, ne l'a jamais possédé. Cette corde a manqué à son luth. Il semble que:

» Nulle robe n'ait passé dans sa vie ».

» Tant pis ! nous le regrettons, car nous y perdons sûrement quelques enchantements ».

- i INT.VLIKN8

(linim rg ndo

Remorquabe soua uels bious, so pel fino é condo

i»;it. moti m'ogotchiet ; <)"ii(> seguet ocobat! ( i )

si ii'd bougul eH)xMiKa « .ii. <|u'i»iii> n'es pas <|iir leis

mespivsRwmo los Oulx^riihatos, <i loutos nu lillos

de a >ii;ir. ni

V sti Oubernho «> de giontoï l'ilh;-

1 1< (li ( de pieou roussel

itou (lin l"ii boborel 1 s ourilhos (2)

Mes surtout, quoml beires nostroi drolios golhardos () t>r;it tendut, corga leis gronds carris de te, Pou fa de- min que de dire ombe te :

ni rude pougnel n'c»ou pas leis mountagnartlos I (3)

Nostr'ome n'es pas de mémo bourro que 1<ui

in FIout de Brous; 1 >n Sobal ". P. jj.

1 _■ 1 Flour de Brou Lo Consou del IV] », P, 378. 1 li Felibi es », P j<u.

l.i S l ROI BADOI BS i WUH 1)1

I c I dimanche à la grand'mess

Je remarquais ses yeux vifs au fine et nette

Et son !> i\ olet bombé.

L'n matin elle me regarda, ce fut fini! (i)

s'il ne s'rsi pas marié, ce nVsi pas par mépris des Auvergnates, jennes citadines d'Aurillac on filles de riches propriétaires ruraux :

\«»tre Auvergne a de belles jeunes filles De teint clair et de cheveux blonds Sans coton dans le corsage. Et qui n'ont pas froid aux yeux (2).

Mais surtout quand vous verrez nos gaillardes jeunes

[filles A liras tendus charger les grands chars de foin Vous ne pourrez pas taire moins que de dire avec

[conviction : Quel rude poignet ont Je- montagnardes! (3)

Notre poète ignore le libertinage du .Moine de

(1) Fleur de Bruyère : « Le Sabbat \ P. 22. 2) Heur de Bruyère : « La chanson du vin de Fel », P. 378 (3) Pleur de Bruyère : « Aux Félibres », P. 292.

- Ilot BAI

Bfoungi <iv. Bdountoudoun, oquel rei-de-belet del Curai <r<> Meudon; es pus « i i « ; 1 1 en omour, iriu'l ro doua dire cosai :

Se foou lo cour

b* de lei> boues de tourtoui Lo postourelo e [ou postour

'ii- que sentou l'omour l< tu counessou pas enquerro ! ( i )

I.ou oostre potai a'ero jiomai offronquit, toi omis- toua «• douçorel, per porla <r m- coumo dins :

/ 7 nado d * /' /'/" / \ aou », uno <1<' los obros 1<>s pas li« hi-ti ■! i-< ■- de Bermenouso. Cal <1»' Troubaïre Oubernhal n'<» conta i«>i sutilomen l<> beltal <lr s<> migo, d'o trouba reis-de-toura pus golonts per fa counesse l<>s «nialiiuts de lo si., mestresso, sons'uno poraonlo de i i«>i» :

So caro jionto e poulido

l'un tin plus blonc que lou lat. Es fresco coum'un ginouflat.

1 1 | Flour de Brousso : « Un er de cobretto », P. 204.

LES TKOL'BADOLKS i \ MALIENS

Montaudon, ce lointain ancêtre du joyeux Curé de Meudon; il laisse à d'autres les grivoiseries, préfère nous dire comment :

Se font la cour

Avec des voix de tourterelles La pastourelle et le pastoureau Deux enfants qui n— entent l'amour Mais ne le connaissent pas encore (i).

Notre dialecte n'avait jamais connu pareille sou- plesse, tenu langage si galant, parlé d'amour avec l'enthousiasme de 1' « Aînée du Haut Puech », une des œuvres les plus savoureuses de Vermenouze. Aucun poète d'Auvergne n'a célébré plus délica- tement les charmes de sa mie, n'a trouvé périphrases plus énamourées pour magnifier les qualités rares de sa maîtresse, sans pourtant dépasser jamais les limites du bon goût :

Son visage gracieux

Et d'un teint plus blanc que le lait Est frais comme une giroflée.

(i) Fleur de Bruyère : <• Un air de Cabrette », P. 205.

ROI B LDOUBS CANTALIKNfl

Qu'aou !" l>i-t<>. jiomai l'ouplido uel o lo coulour del cieou bouco qu'os uno ciriegio.

Lou pieou fi de mo mig< i ;'or Lusen e pur

Ou lou fromen modur.

un cur Lou pieou de mo mij Qui : o soun uel blus

pas ô res plus ! ^el noum de moun eimado

fumado !oumo uno flour d'Obricnii I '. gard< i un g< ml de mie< »u

que d'obeire noummado i _, e moun eimado

Quond mo mi^.> es omb'iéou lin lou ci cou ! ( I )

< Huit dire, oppresso, si oousai, que loi' pouëto d'en

hado: L'Einado d'en Puet-Nau. P. 33, 49. 50-

I i - i KOI BADOI US i AN l \l.li NS

Qui l'a vue, jamais ne l'oublie Son œil a la couleur du ciel Sa bouche est une cerise.

Les cheveux de ma mie Sont d'or luisant et pur Plus blond que n'est le seigle ( )ue n'est le froment pur. C'est d'or comme son cœur, Que sont -es fins cheveux. Songeant à sou œil bleu Je ne songe a rien plus. Du nom de mon aimée Ma bouche est parfumée Comme une fleur d'avril Et garde un goût de miel Rien que d'avoir nommé Ma mie et mon aimée. Quand elle est avec moi Je me crois dans le cie1 (i).

Osera-t-OD dire encore que le poète de Vielle igno-

(i) Sous le Chaume. « L'aiuée du Haut Puech ». P. 33- 49, 50.

LES TROURAIV.I RS < AKTALBENS

Bieouo sat pas porla de 1'oinour! D'entendre bonta otaou ]«» Lisounello d'en Puet-Naou, donno ebetchio, permouito, de fa hounestouien un poutou on'oquello drollo !

Opposiounal de l'Oubernao, coum'es guel, poudès lions omogina si /.*«> sat penre 'le biai per bouta Los duos capusos que nous donnou lou mai gaou: cobretto <'t bourreio! Oquello eobretto que:

Sat d'une crano moniero

Esprima lou plosé, lou pessomen, l'omour (i).

Serio cranomen lebat lou donsaire qu'end'enten- dre « Paroo] loup Bélotto >>. a Lo bouole lo Morian- no », « Per los camps d'en Douno », « Ieou n'ai cinq sos. nu» migo d'o <iue quatre », s'osordorio de premié bond ô lo nostro bourreio!

Fillo de boun oustaou, sat pas Trépégia ni fa de grimaço E soûl, un donsaire de raço Orribo ô counesse soun pas

(i) Flour de Brousso : Os cobretaires, P. 300.

LES TROUBADOURS CANTALÏENS !)T

mit le langage de l'amour! A lire le portrait de la Lisette du Haut-Puech, on a, ma foi, envie de dépose i un honnête baiser sur la joue de cette jolie fille!

Admirateur passionné de l'Auvergne, on imagine les trésors d'ingéniosité que prodigue Vermenouze pour chanter nos deux joies les meilleures : la Courette et la Bourrée. Cette Cabrette qui

Sait de crâne façon

Exprimer le plaisir, le chagrin, l'amour (i).

Il s'exposerait à une déception quasi-certaine, le danseur qui, au chant de nos bourrées fameuses : « Prends garde au loup, la belle; Je la veux, la Marianne, je la veux et je l'aurai; Dans les landes de Doue; J'ai cinq sous, ma mie n'en a que quatre », se risquerait, de prime-saut, à vouloir danser notre « Bourrée » :

Fille de bonne maison elle ne sait pas Trépigner ni faire de grimace Et seul un danseur de race Arrive à connaître son pas.

(i) Fleur de Bruyère : « Aux Museteurs », P. 301. N.

"JS lis TROUBADOURS CANTALIENS

Tout oqueJ qu'è fouort e qu'è leste Jioube, nerbous e dégourdit Crei plo donsa; mes n'es pas dit Qu'o guel lo bourreio se preste.

Nostro mountagnardo

Deperdicio pas soun omour Se daisse lountemps fa lo cour E peis Oubernhats &ouls se gardw.

Per i'Oubernhe, Diou te foguet Gionto donso deis nostres paires Et q'ouo fouguet un cobretaïre < )(|uel que, premié, te jiouguet. ( )mai tu, cobretto, pécaire Per l'Oubernho, Dieou te foguet.

E lo bourreio é lo cobretto Tenroou toujiours lou mémo rong Car soun fillos d'un mémo song E, coumo din lo mémo onetto Duermou dous bessous, tronc o tronc Otaou foou bourreio e cobretto (i).

^i) Flour de Brousso : Os cobretaires. P. 306-308.

LES THOUBADOUIiS CANTALIENS 99

Quiconque est fort et leste

Jeune, nerveux et dégourdi

Croit bien danser; mais il n'est pas démontré

Qu'à lui la bourrée se prête.

Notre Montagnarde

Ne gaspille pas son amour

Elle se laisse faire la cour longtemps

Et pour les seuls Auvergnats se réserve.

Pour l'Auvergne Dieu te fit Gente danse de nos pères Et ce fut un museteur

Celui qui le premier te joua. Toi aussi, Cabrette. pauvre Pour l'Auvergne Dieu te fit.

Et la (( Bourrée )) et la (( Cabrette >> Tiendront toujours le même rang Car elles sont filles d'un même sang Et, comme dans les mêmes langes, Dorment deux jumeaux côte à côte, Ainsi font (( Bourrée )> et (( Cabrette )) (i).

(i) Fleur de Bruyère « Aux Museteurs ». P. 307-309.

I»1" LES TROI BADOl US CANTALIENS

Si, per conta leis guerros d'onton, porla d'oniour, garda eu memouorio coustumos e usatchis del pois, Bermenouso n'en crigno cat, es, mai que mai bouié- grond e Lou mestre de toutes, digus li passo ol dobon, quond nmis fo bisita, caire per caire, tout lou Poïs- Nal, d'ô Solers <*> Ontraiguos, d'Orgintat ol Liouron. Puets nais, ribieros oumbrousos, los quittos camps piouados, mouodos onciennos, quolitats e défaous de nosti'o raço, mascles escorbilliats é flllouuos bregoun- giousos, leis bestios, memomen, que guel fo porla couiiio ciirestios : Boccados ol pargue e bedels escompillats per los cstoullos, braous berturious e bioous odoundats ol jioug, ouillos douçottos otroupe- Lados o l'orle d'un couminaou, cabros obrocados peis termes, lébrea e perdigals eglotchias pel cossaire, les quittes tessous, sous bouostro gracio, tout li passo, de tout fo recurun !

Ogotchias, se bous plai, lou fiéraou deis pouors gras, ol Pourtaou d'Ourenco, un jiour de Sent Morti:

Jious lo neplo pesado é fregio del moti

Un moudiou pouors gras bufou, roundinou, gisclou,

E s'estorissou ol miet deis goouliats que regisclou.

LES TROUBADOURS OANTALIENS 101

Pour chanter nos luttes d'antan, parler le langage de l'amour, faire revivre antiques coutumes et vieux usages du Haut Pays, Vermenouze ne craint, certes, aucun rival. Mais il est, surtout, passé maître, excelle à nous entraîner, à sa suite, dans tous les coins et recoins de notre province, de Salers à Entraygues, d'Argentat au Lioran. Hautes cimes, vallées ombreuses, jusqu'aux landes stériles; habi- tudes ancestrales, qualités et défauts de la race, gars hardis et timides jouvencelles, animaux, eux-mêmes, qu'il fait parler comme Chrétiens; vacheries au parc et jeunes veaux éparpillés au pacage, fiers taureaux et placides bœufs sous le joug, tendres agnelles tassées à l'angle d'une prairie communale, chèvres grimpant aux haies, lièvres et perdreaux fuyant épouvantés devant le chasseur, les « cochons » eux- mêmes, ne vous en déplaise, défilent dans ses vers, lui sont thèmes à poétiques récits.

Etudions avec lui, si vous le voulez bien, le marché aux « cochons gras », à la porte d'Aurinques, un jour de foire de la Saint-Martin :

Sous le brouillard intense et glacé du matin Nombre de cochons gras soufflent, grognent, criaillent Et se vautrent dans les flaques éclaboussantes.

102 LES TROUBADOURS CANTALIENS

Rousino. Lou fieraou n'es qu'un largi fongat. Eici, qou'ès un Tounki de mourre rebregat Redoun coum'un pounçou, court de combos et d'oou-

[rilhos Que mou fi o lou jxibat greissou e lou moudillo. < )Iki1, un biel tessou nègre coum'un songlar, Bourrut, p belcouop mai de bourro que de lard, Espingo de soun miel, penno coum'uno bacco I. cerco o fa pela lo beto que l'estaco. Deis Rouquets (i). mourré-prin, trigissou en paou pus

[long Quaouques pougnats de bren mesclats omb'de l'oglori E pel miel del fieraou, tout'uno pourcelado Této uno truéjio morrelado (2).

Oounei toutos lei roundinos del nostre poïs, lou Copiscol, n'o fui'ga toutes leis gospolias. Lou courrio poueire segrè, troouqua omb guel, (( Ol souel lebon », « Per lo Costoniaou », ona mongia omb'guel « Lou Combojiou », escouta (( Un er de cobreto » ou a Un l)iel Nodaou », fa uno paouso ol rot d'o Corlat :

Ou'o pourtat sons flotchi tout lou pès d'uno bilo.

(1) Pouorcs d'o Loroco qu'appelons deis « Rouquets ».

(2) .Tous la Chichado. « Lo Fiero », P. 24-25.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 10(5

Il bruine. Le foirail n'est qu'un large bourbier Ici c'est un « Tonkin )) au museau retroussé, Aussi rond qu'un tonneau, court de jambe et d'oreille Oui flaire le pavé graisseux et le fouit. Là-bas, c'est un vieux porc, noir comme un sanglier, Bourru, il a bien plus de bourre que de lard, Oui se démène, joue du pied comme une vache Et cherche à rompre ainsi le cordeau qui l'attache. Des (( Roquets )) (i), nez pointus, mangent un peu plus

[loin Quelques poignées de son mêlées avec des glands. Au centre du forail, tout une cochonnée Tête une truie noire de boue. (2).

Notre « capisool » connaît tous les dictons, cent fois rabâchés, du pays, en a fouillé tous les halliers. Il serait délicieux de le suivre, de courir avec lui, Au Soleil levant, A tmvers la châtaigneraie; d'aller manger, en tête à tête avec lui, Le jambon; écouter lli air de musette ou Un vieux Noël; faire halte au rocher fameux de Cariât : Qui a porté, sans fléchir, tout le poids d'une ville.

(1) Porcs de Laroquebrou (Cantal) dits « Roquets ».

(2) Sous le Chaume : « La Foire », P. 25.

104 LES TROUBADOURS CAXTALTENS

Li escouta « Un biol do lo bielho », uno de sos obros los pus eranos, « Lo Tota », oquel couonte tôt goustous qu'eseaouffo lu cur pire qu'un beire de bi bielj fa roncouontre de « L'Efon dTtrat », de « Leis dueis Menettos », del « Segaire Guiuot », del « Bourrut » et de « Pont in '1 ». Segons lou un briou «lin lo Costoniaou ound' :

Tais que deis souldat- en guerro

En bothollous corrats, poumats coumo des caous Beiren leis costoniès golhards sourti de terro ]'. poussa quittomen ol miet deis rots foraous. Bers, d'un ber lusen de fo)-onço bernissado Ocatou tout lou soou : trobers, coumbo et tourrel. Desplegou largiomen lour cimo esporfolhado E quilhats sus lour rei, dur e soulidè ortel Les costoniès orciats s'obeurou de soulel (i).

Basto, en tourna o l'oustaou, li pougossions la t<jutes <( Lou raibe del belet » qu'espero f^on pes- somen :

... Ouond l'houro del grond mysteri Tout d'un couop sounoro per guel

(i) Jous la Cluchado. « Lou Pois-Bas », P. 364-365-

I.l.s TROUBADOURS CANTALIENS 105

l'écouter nous déclamer : « Un vieux de la vieille », une de ses plus jolies poésies; « La Tante », cette nouvelle si délicate, qui donne aussi chaud au cœur qu'un verre de vin vieux; faire la rencontre de « L'Enfant d'Ytrac », des « Deux Menettes », du (( Faucheur Ouinot », du « Bourrut » et de « Pan- tuel ». Suivons-le dans cette châtaigneraie :

Tels que des soldats en guerre

En bataillons carres, pommés comme des choux,

Vous verrez s'élever les châtaigners vivaces;

Vous les verrez poussant sur les rocs les plus durs

Verts, d'un vert éclatant de faïence émaillée

Ils couvrent tout le sol, pentes, buttes et combes

Ils déploient largement leur tête ébouriffée

Et, droits sur leurs racines, orteils solides et durs,

Cependant qu'à leur pied la terre est assoupie

Ces arbres altérés s'abreuvent de soleil (i).

Puissions-nous, de retour à notre foyer, y faire tous : « Le rêve de V aïeul », qui attend sans crainte :

Quand l'heure du grand mystère

Tout à coup sonnera pour lui

(i) Sous le Chaume : « Le Bas-Pays », P. 36s.

106 LES TROUBADOURS GAUTALIENS

N'ouro pas poou del cemeteri Tout plet de flours e de souel

S'endurmiro jioul terme berd Din lo bouno terro de Fronço Omb'lo fe bibo e l'esperonço Del Chrestio qu'o fa soun deber (i).

Otaou o fa Bernieuouso que, Chrestio, z'ero coumo n'i o gaire! Imlulgen e serbiaple «» toutes, serio pos- tât pel fiot per rondre serbice ou fa plose. Intcki- prous, inquiet coum'un cordaire, cucabo lo cilho e z'o prendrio ô lo reber omb'oquetcliiès que li coun- tcsiabou so religion e li fosiou couontre. « Souei Chrestio », ço disio guel :

(( Souei Chrestio )),

... Peccodou mes Chestio. Tout lou mounde Sat que dobon leis jioporels qu'obons huei, Quond s'ogis d'opora l'Ebongilo é so lei Qou'ès pas ieou que cale e que m'escounde !

(i) Flour de Brousso. « Lou raibe del belet ». P. 400.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 107

Il n'aura pas peur du cimetière Tout plein de fleurs et de soleil

Il s'endormira sous le tertre vert

Dans la bonne terre de France

Avec la foi vive et l'espérance

Du Chrétien qui a fait son devoir (i).

Vermenouze a pleinement fait sien ce Chrétien exemple et ;> mis dans son accomplissement une fidé- lité peu commune. Indulgent à tous, d'une servia- bilité que rien ne lassait, il ne prenait de l'humeur et ne se révélait combatif que contre les adversaires de ses convictions religieuses. « Je suis Chrétien ». affirmait-il :

Pécheur, mais Chrétien, tout le monde

Sait que, devant les aboyeurs des temps présents Quand il s'agit de l'Evangile et de sa loi Je ne me tais ni ne me cache.

(i) Fleur de Bruyère. « Le Rêve de l'aïeul ». P.

108 LES TROUBADOURS CANTALIENS

E, qou'ès pas lou Chrestio souet, qou'ès l'orne libre Qou'ès l'Oubernhat, qou'ès lou Fronces que parlo

[eici (i).

< )1 jiour d'ohuei, cadun o sos idéios e lo Poulitico, lo robestio, nous dibiso que trop ! Toun deissa lou culte libre, respecta lou biai de cadun, toutes, ço me pense, disons omb'Bermenouso :

Boulons d'estré d'un poïs libre E qou'ès sus un puet Oubernhat Que berrias lou dorrié Felibre Se quilha per lo Libertat (2).

Se pouot dire sons oboiondado que, dobon Berme- nouso, cat de mascle n'obio porlat otaou de l'Oubcr-

(1) Jous la Cluchado. « Ois Escouliès d'o Mau », P. 324-325.

(2) Flour de Brousse Porlicado del Copiscol ol desporti d'o Bit. P. 332.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 109

Et ce n'est pas le Chrétien seul, c'est l'homme libre C'est l'Auvergnat, c'est le Français qui parle ici ( i ) .

A notre époque, chacun est ancré dans ses convic- tions et l'affreuse politique ne sème que trop la divi- sion parmi nous. Avec un profond respect pour les idées d'autrui et sans chercher, en rien, à faire du prosélytisme inopportun, nous pouvons dire tous avec notre poète :

Nous voulons être d'un pays libre Et c'est sur une cime Auvergnate Que vous verriez le dernier Félibre Se dresser pour la liberté (2).

On peut l'affirmer, sans craindre aucune exa- gération, aucun poète avant Vermenouze n'avait trouvé de tels accents pour chanter l'Auvergne.

(1) Sous le chaume : « Aux écoliers de Maurs », P. 325. (2) Fleur de Bruyère : « Causerie du Capiscol au Banquet de Vie ». P. 333.

1 10 I ES TROUBADOl RS CAS! U.ll'.Ns

nho! Digus, toi de Laï-long que se serque, s'es serbi d'uno lengo tôt raoufi, tôt pinginado, tôt lecodoto, sons mesclodis de Froncés, sons cat de pieou de robo- nello deis porlats estrongiès, «lin 1<>u pur froumen del noste potaï. Gtorletchio p;is 1.» suo lengo, n'es pas gooudotto, topaon, porlat noturel e fronc de coua- rous e de bouriaïrès, de bouié e de brossié, lengo des troboliairee de Lo terro, deis mascles que laourou, ensettou, dailhou, e, dimmergues on per festos, birou uno bourreio donnou l<>u couop de togon, soute, ô t'a fcrombla lo poustado, porlat de fennos d'oustaous que sabou mena lou bure, empresura lois encolats, borga lo combi, presti un sedat, fa bourriouos e pescojious.

D'oquello lengo qu'o offronquido, fa crano coum'- uno nobio, nirbouso couffi'un niascle de bint'ons, Bermenouso s'en sert que per glourifia lo terro niei- ralo, n'en porla omb'eime, sossicat é oniour. Jiomaï

LES TROUBADOURS CANTALIENS III

Personne, aussi loin qu'on remonte, ne s'était servi

d'une langue aussi belle, aussi châtiée, aussi cares- sante, sans ombre d'importation française, sans mêler jamais l'ivraie des langues étrangères au pur froment de notre dialecte. Elle n'est ni boiteuse ni surchargée d'expressions citadines, la langue de Ver- menouze; pur et naturel idiome du paysan et du fermier, du bouvier et de l'ouvrier, vrai langage des travailleurs de la terre, des rudes gars qui labourent, sèment, fauchent, et, dimanches ou jours de fêtes, (( virent » une « Bourrée », la martellent de l'éner- gique coup de talon à faire trembler les travées, langue usuelle des ménagères expertes à la fabri- cation du beurre, bain' les à la confection du fro- mage blanc, excellentes à rouir le chanvre, à pétrir une fine miche, à préparer crêpes et « bouriols » (1 1.

De cette langue qu'il a assouplie, rendue sédui- sante comme une jolie mariée, musclée comme un mâle de vingt ans, Vermenouze se sert merveilleu- sement, pour glorifier la terre natale, parler d'elle avec science, expérience et amour. Jamais, il est bon

(i) Mince-; galette? de sarrazin très appréciées des agriculteur; Cantahens.

112 LES TROUBADOURS CAXTALIENS

n'o escrit uno liguo que fasco fasti, dit uno poraoulo bernouso. Digus n'<> mai fat que guel per empotcbia leis nostres drouplida, de lai long, lou terrodou, de perdre ebetchio de li tourna per estira lou prat de dobon 1«> pouorto, obouna lo bouigo de dorrié l'ous- taou. Escompillats o toutes les caires del mounde, aegats «lin Poris, trescounduts ol pus found d'Es- ponho, leis nostres émigrons seriou leou, coumo tontes maites, deis dérocinats, demourorio isoulats coumo cobonels per an cosaou, si n'obiou ]>as lou lion del porla meiral. Pertoul se pouot dire, d'ô Poris ô Modrid, ound'leis Qostres parlou potaï, Bermenouso es counegut, so « Flour de Brousso » flourit, e mai d'un, o tal de bilhado, s'orucoro ombe gaou jious lo cloujiado del Mestre Oubernhat.

Ti o cossi soun obro, tont estimado deis sobens Mietjouraous, oploudido toutes, n'es pas soulo- ïiim obro glouriouso de Troubaire, pus sutilo qu'oquellos d'oncien temps, mes obro sonitouso, gine- rouso è fouorto de fil omistous de l'Oubernho.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 113

de le redire, il n'a écrit une ligne qui puisse faire loucher le lecteur, prononcé une parole caustique. Personne n'a plus puissamment contribué que lui à empêcher nos émigrants épars sous toutes les lati- tudes, d'oublier la terre natale ; à accroître chez eux le désir d'y revenir jouir de leur labeur, à grandir la prairie qui s'étend devant la porte de la maison ancestrale, amender le champ qui la borde. Epar- pillés à tous les coins du monde, noyés dans l'im- mense Paris, perdus au tin fond de l'Espagne, nos émigrants deviendraient vite des déracinés, comme tant d'autres, se sentiraient isolés comme chats- huants dans une ruine, s'ils n'avaient pas entre eux le lien puissant de la langue maternelle. Partout, peut-on dire, de Paris jusqu'à Madrid, partout nos compatriotes parlent notre idiome, Vermenouze est goûté, sa « Fleur de Bruyère » répand son acre parfum et plus d'un Auvergnat, au cours des longues veillées d'hiver, se blottit avec délices « Sous Je chaume » de notre poète.

C'est par que ses poèmes, hautement appréciés de ses confrères du Midi, trouvent partout chaleu- reux accueil, que son œuvre n'est pas seulement celle d'un Troubadour supérieur à tous ses devanciers, mais surtout l'œuvre saine, généreuse et forte d'un

114 LES rROI B IDOl US CAN ILIESS

Lou mounumeB que li boulons quilha aaoutres i'i omerito; Bero <> si» plaço ol pès de! nostre l'apo Gerbert, <>1 ras de! Ginéral Delzouii. Fil de paoubres brossiès dï> Belliat, Gerbert mountet ô lo pus ciiho ô rigour de trobal, on'un temps oun ringnourenço ero toi espesso que l»-is funs sus leis mountonhos un sci- de plejio. Sourt it d'une bielho rare» d'Ourlhat, ound'leis ornes de tolon se couomptou per dout- chiéno, lou Ginéral Delzoun, mascle fier et bertu- rious, foguel esterlusi soun espaso <> tpober cent botalhos jious aelsde Nopouleoun. 01 ras d'oquelleis çlorios moundiales, lous nostre liermenouso diro ol possonl que si guel fougue! min soben (jue Gerbert, si û'ouguel pas oueosiou de donna so bido per lo Fronço coumo Delzoun, o t'a. ci» que de laï, ticouon d'un aoutre biai. De toutes los caousos onciennos qu'ocobabou de s'ogoni, n'<> omossa les trots escom- pillats, lour o donna lo retirado din dous libres ound'o omoga< e bressa l'Oubernho tout entière.

D'oti, so memouorio demouroro en ounour ol Poïs- Nal. Tout que lo neou ocotoro, cad'hiber, leis ciinos del Contaou, que bromoro l'eeir, ol eontou deis

LtS TKOUBADOUUS CANTALIENS 115

fils passionné de l'Auvergne. Vermenouze mérite pleinement l'hommage que nous voulons lui rendre; le monument que nous désirons lui dresser sera bien à sa place ;ih voisinage de la statue du notre Pape Gerbert et de celle du général Delzons. Fils de pauvres mercenaires du village de Belliac, Gerbert atteignit, par la science, aux plus hautes cimes en un temps l'ignorance était aussi opaque que les brumes de nos montagnes par une soirée pluvieuse. Issu d'une vieille race d'Aurillac, chez laquelle les hommes de mérite sont légion, le général Delzons, soldat intrépide, brandit son épée dans cent batailles, sous les yeux de Napoléon. Auprès de ces gloires mondiales, Vermenouze dira au passant que, s'il fut moins savant que Gerbert, si l'occasion lui manqua de s'immoler pour la France, comme Del- zons, il a réalisé, néanmoins, sous une autre forme, oeuvre de patriote. Il a réuni les débris épars de notre patrimoine ancestral, les a empêchés de s'abolir, en les recueillant dans deux livres il a su faire passer l'âme même de l'Auvergne.

C'est à ce titre que sa mémoire restera en honneur au Haut Pays. Aussi longtemps que la neige jettera chaque hiver son linceul sur le Cantal et que la

110 LES TROUBADOURS CANTALTENS

Qostres oustaous, leis efons deis nostres efons ligi- pouo Jous I" Cluchado de! ]\Iesti*e d'eu Bieouo. Tont que, per primo, berdejioroou les puets d'o Solers, que lo brousso de leis nostros camps flou- pirooiij Flour de Brousso ne se froustiro.

Ensignal pel rei-de-belei <> l'efontou, lou noum de Bermenouso possoro, de generociou en generociou, ourgul e ounour de POubernho recounessento ol pus grond <1<- ses Troubaires, on'oquel que lo tont eimado e toi plo contado.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 117

tempête hivernale fera rage, au coin de l'âtre de nos demeures, les enfants de nos petits-enfants liront « Sous le ('Juin me », du maître de Vielle.

Aussi longtemps que la saison printanière fera reverdir les pacages de Salers et fleurir nos landes, la « Fleur de Bruyère » ne se fanera pas.

Répété par l'aïeul à l'enfantelet, le nom de Vernie- nouze se répercutera, de génération en génération, conservé avec orgueil par l'Auvergne reconnaissante au plus grand de ses poètes, de tout l'amour qu'il lui a porté, du génie qu'il a exclusivement consacré à la chanter.

La Presse Cantalienne, qui avait prêté son concours avec cordiale unanimité au Comité Ver- înenouze, organisateur de cette conférence, en a rendu cunpte en termes infiniment bienveillants pour le conférencier. Plusieurs journalistes ont voulu employer, eux aussi, le dialecte d'Aurillac et ont prouvé qu'ils le maniaient avec un rare bonheur d'expressions :

15 novembre 11140 Jj6 Journal du Cantal, républicain quotidien : LA SOIREE VERMENOUZE

Il ne faut pas abuser des mots, mais je crois que la qualification de petit triomphe, est la seule qui convienne à la soirée d'hier.

D'abord une salle superbe, de grande première. La ville avait donné, la province aussi. Les forains, ces

120 LES TROUBADOURS CANTALIENS

forains que la mercuriale des fromages est seule capable en hiver d'arracher à leur gentilhommière, avaient envahi l'orchestre et le balcon. Le parterre lui-même était au complet, résultat un peu inespéré pour un conférencier qui annonce au programme une Etude sur les Troubadours depuis Pierre de Vie.

Pourtant il n'aurait pas fallu croire que le théâtre ne fut rempli que d'auditeurs enthousiastes et délirants, décidés à étouffer l'étoile sous les rappels et les fleurs. Certes le souvenir de Vermenouze planait dans la salle et prédisposait à la bienveillance d'une façon générale, ce qui n'empêche pas que M. le duc de la Salle était attendu comme au coin d'un bois par deux sortes de gens, aussi terribles les uns que les autres : les Félibres et les Patoisants.

Les Félibres, c'est-à-dire les lettrés, les mandarins de langue d'oc, se demandaient comment M. de la Salle, avec un vocabulaire aussi réduit, avec une langue si desséchée par le malheur des temps et l'hostilité des siècles, qu'on lui voit les os, pourrait, pendant une heure, longueur ordinaire d'une conférence, parler sans faiblir, d'art, d'histoire et de poésie.

Les Patoisants étaient, peut-être, plus sceptiques

LES TfiOUBADOURS CANTALIENS 121

encore. Malgré le renom de l'orateur, son titre de Majorai, c'étaient tous des Saints Thomas.

Voyons, il parle patois, le vrai patois?

Mieux que vous.

Mais le patois de Piarrou de Yolet, de Juon d'Ytrac!

Mais oui, mon ami, mais oui !

Ta, ta, ta, ça doit être quelque langue de savant, ou du français patoisé, quelques mots de patois surnageront de ci de là, comme des yeux sur du potage maigre.

Et il n'y avait pas moyen d'en tirer autre chose.

Aussi, quand M. le Président Delzons ouvrit la séance par une allocution d'une sobriété élégante, ou chaque mot évoquait une idée, le silence s'établit instantanément, mais il semblait venir d'un peu partout un murmure assourdi, celui de la critique fourbissant ses armes.

M. de la Salle ne parlait pas depuis deux minutes que le murmure oh ! un bruissement de cigales s'était évanoui et cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un tumulte véritable éclatait dans la salle, un tumulte d'applaudissements.

Nous ne donnerons pas ici, malgré l'envie que nous

122 LES THOl B IDOl BS I INTALIKN8

en avons, l'analyse de cette conférence, de tous points remarquable dans le fond et dans la forme, mais le Journal du ( antal va taire mieux : il va la donner en feuilleton.

La seconde partie de la soirée a continué l'enchan- tement. M Monteil, accompagne brillamment par le maestro Permann, a chanté avec la magnifique voix que tous lui connaissent et une émotion et une âme de cir- constance, un petit morceau délicieux. Les Pièus de Mo Migo, paroles de Vermenouze et musique du compo- siteur Versepuy, puis le Quai Mouri, de Jasmin. .M. Gandilhon Gens-d'Armes, venu tout exprès de Paris pour apporter à Vermenouze un témoignage d'admiration qui chez lui est un culte, a dit avec une conviction, une fougue, un talent qui ont électrisé la salle Un Biel de ïo Bièlho. Quand il a dit le vers : << En obon, en obon ! », vraiment on entendait déboucher la Vieille Garde elle-même.

Que dirons-nous de M. Establie? C'est qu'il a dit Les Peux MenetteSj cette pièce populaire, comme il a été rarement donné de l'entendre à Aurillac. C'est une pièce dans la première manière de Vermenouze, un peu haute en couleur, qui ne redoute pas un peu de trucu- lence dans le geste et dans la voix. M. Establie nous a

lis TR0UBAD01 Us ( ANT.U.IENS 12.'!

donné au contraire le paysan madré, finaud et un peu craintif de la châtaigneraie, qui raconte avec une grande joie intérieure le mauvais tour qu'il a joué à ces Dunettes, qu'il n'aime pas au fond, mais sans oser trop s'en vanter, comme n'aurait pas manqué de le faire le paysan le plus indépendant et le plus exubérant dc> environs d'Aurillac.

Un trait donnera une idée de la joie ressentie par l'auditoire. M. le duc de la Salle était en train d'en raconter une bien bonne sur Pierre de Vie et une gente grande dame d'Aurillac. Et il y avait dans un coin du parterre un brave homme qui écoutait oreilles et bouche bées. Le récit fait dans sa langue par ce beau Monsieur sur la scène l'avait tellement étonné qu'il en pleurait d'un œil et en riait de l'autre. Oui, parfaitement. Et, se tapant sur la cuisse, il ne trouvait, en regardant l'ora- teur, que ces mots pour exprimer l'admiration qui débordait en lui... Mais au fait, ce n'est pas très conve- nable. Tant pis, ce l'est encore plus que le Mot du Vieux de la Vieille et c'est aussi éloquent.

Quogni bougre, quogni foutu bougre!

Armand DELMAS.

1 li t LES 1 BOl H\ tS ( \M \! il NS

Lu Liberté du Cantal, journal quotidien indé- pendant :

►NFER] NCE DU DUC DE LA SALLE DK R.OCHEMAURE

La soirée littéraire organisée par le Comité du monument Vermenouze et cjui a été donnée hier au théâtre, a obtenu le pins vif succès. Un public aussi nombreux que distingué emplissait la salle. Parents, amis, admirateurs de notre poète s'étaient donné rendez- vous pour rendre encore hommage à son talent et pour iter le conférencier.

Rarement, même aux plus grandes soirées théâtrales, on vit public aussi élégant. Les dames s'étaient pan de leurs plus beaux atours. L'éclat des diamants et des ors, joint à celui des robes, produisait le plus gracieux effet.

Le rideau se lève à 8 h. 30. Sur la scène avaient pris place les membres du Comité : MM. Delzons, président honoraire du tribunal, président du Comité; Delmas, avocat; Delteil, notaire; Appert, avocat; Gandilhon Gens-d'Armes, secrétaire de la Veillée d'Auvergne ; de Parieu ; Bouygues de Lamartinie, maire d'Ytrac; Dr Cazals, conseiller général ; Volmerange, inspecteur

LES TROUBADOURS OANTALIENS \1T>

des eaux et forêts; colonel Candèze; Tourdes, artiste peintre; Theil ; Alfred Douëtj Pichot; Meyniel, avocat.

M. le président Delzons, président du Comité, ouvre la séance et présente l'orateur avec le charme et la distinction que tout le monde lui connaît. Il fait l'éloge du duc de la Salle qui, partout ses nombreuses rela- tions l'attirent, sait faire aimer la France et, aussi, la petite patrie, l'Auvergne.

Votre amour pour le pays natal, dit M. Delzons, s'étend à tout ce qui l'intéresse : son histoire, ses légendes, son idiome. Vous avez fait revivre la langue du pays.

(( Nul mieux que vous, ajoute M. Delzons, qui avez été l'ami et le collègue de Vermenouze, n'était mieux qualifié pour prononcer l'éloge de notre grand poète cantalien. ))

M. le président termine en remerciant tous ceux qui ont contribué à rehausser l'éclat de cette soirée, les artistes, le public et la presse.

M. le duc de la Salle, après avoir, à son tour, remer- cié M. Delzons, s'excuse de vouloir prononcer en patois l'éloge de Vermenouze. C'était, certainement, le premier essai tenté d'une conférence faite en notre dialecte can- talien. Et ce coup d'essai fut un coup de maître.

r2l! LES TROUBADOLKS CANÏALIENS

M. le duc de la Salle a émerveillé le mot est juste son auditoire. Sa causerie tut un vrai régal pour tous ceux qui connaissent et parlent le patois. Et cette

angue-mère qui, connue le disait justement l'orateur, -était réfugiée et conservée dans les étables et au coin du feu, combien elle était suave sortant de la bouche

nême du conférencier qui en connaît toutes les expres- sions, même vieillies, et la manie avec autant d'aisance que n'importe quel fermier ou maître bouvier.

M. le duc de la Salle a fait l'historique des trouba- lours qui, depuis Pierre de Vie, ont écrit en patois et contribué au succès de notre dialecte. Le conférencier s'est surtout attaché à démontrer le talent du (( capiscol )) Vermenouze. Tous ceux qui l'ont précédé, réunis, ne l'atteignent pas à la ceinture. M. de la Salle a fait l'éloge de Vermenouze comme patriote, comme auver- gnat et comme chrétien. Vermenouze n'a point écrit une seule ligne qui ne puisse se mettre sous les yeux de la petite fille la plus innocente. Son seul et unique amour fut la terre. Et il employa toutes les ressources de son talent à la chanter et à la célébrer. >>

(( Pour chanter, dit M. de la Salle, nos luttes d'antan, parler le langage de l'amour, faire revivre antiques coutumes et vieux usages du Haut-Pays, Vermenouze

LES TROUBADOURS CANTALJENS 127

ne craint, certes, aucun rival. Mais il est, surtout, passé maître, excelle à nous entraîner, à sa suite, clans tous les coins et recoins de notre province, de Salers à Entraygues, d'Argentat au Lioran. Hautes cimes, vallées ombreuses, jusqu'aux landes stériles habitudes ancestrales, qualités et défauts de la race; gars hardis et timides jouvencelles, animaux eux-mêmes, qu'il fait parler comme chrétiens; vacheries au parc et jeunes veaux éparpillés au pacage; fiers taureaux et placides bœufs sous le joug, tendres agnelles tassées à l'angle d'une prairie communale, chèvres grimpantes aux haies, lièvres et perdreaux fuyant épouvantés devant le chas- seur, les (( cochons )) eux-mêmes, ne vous en déplaise, défilent dans ses vers; lui sont thèmes à poétiques récits.

Je n'aurai pas la prétention d'analyser la conférence du duc de la Salle. Ceux qui l'ont entendue aimeront à la relire car, certainement, le conférencier la fera éditer. Et les autres, tous ceux qui, pour des raisons diverses, n'ont pu venir écouter le duc de la Salle, liront avec plaisir cette page d'histoire locale.

De fréquents applaudissements ont maintes fois inter- rompu l'orateur et la péroraison a été saluée par une salve de bravos.

123 LtS TBOUBADOl l;s I 4NTALIENS

Le public était unanime à louer et à féliciter le duc de la Salle.

Nos vieilles grand 'mères auraient été heureuses de l'entendre parler la langue qu'elles ont toujours parlée et tracer d'elles ce si beau portrait toutes se seraient reconnues. M, le duc de la Salle est un conférencier consommé et ce rare talent a puissamment contribué au succès de sa causerie.

Après une courte suspension, la séance reprend.

M. Gandilhon Gens-d'Armes a débité avec âme et expression un sonnet qu'il avait composé pour Verme- nouze quelques jours axant sa mort, et une poésie en patois du poète.

M. Monteil, dont tous les amateurs de musique connaissent et apprécient la voix aussi chaude que puis- sante, a chanté les Cheveux de ma Mie, une poésie de Vermenouze, mise en musique par notre distingué compatriote, M. Marius Versepuy. M. Monteil a aussi interprété une poésie de Jasmins, Me cal mouri (il me faut mourir). M. Permann, le distingué organiste de Notre-Dame-aux-Neiges, accompagnait M. Monteil au piano.

M. Kstablie a mis la note gaie. Son apparition sur la

LES TROUBADOURS CANTALIENS i 29

scène a soulevé une tempête de rires et d'applaudis- sements. C'est le type de l'Auvergnat pur sang. Il a dit Les deux Menettes, La Foire, Pierre d'Ytrac, poésies patoises de Vermenouze.

Il est à peine besoin d'ajouter que tous les artistes ont été frénétiquement applaudis et bissés.

La conférence d'hier a donc pleinement réussi. Et le but que se proposait le Comité est atteint et dépassé. L'idée du monument Vermenouze est lancée. Les sous- criptions deviendront de plus en plus nombreuses. Bientôt nous verrons la fine silhouette d'Arverne de notre grand poète se dresser sur une de nos places, à côté des statues du pape Gerbert et du général Delzons.

Tous ceux qui aiment la petite patrie et quel est celui, parmi les Auvergnats, qui ne la chérit d'une façon toute particulière seront reconnaissants au duc de la Salle d'occuper ses loisirs à faire revivre, à garder et conserver, pur de tout mélange, notre patois, la langue de nos aïeux depuis des siècles et qui sera encore longtemps l'idiome de nos arrière-petits-enfants. Grâce aux efforts de quelques personnalités, notre langue- mère remonte de l'étable au château et reconquiert par- tout son droit de cité qu'elle n'aurait jamais perdre.

Jean GREGOIRE.

\'.\Q Ils TROUBADOURS CANTALIENS

\.< Progrès du CantaZ} organe d'union radicale et socialiste :

LA CONFERENCE SUR VERMENOUZE

Le Comité du monument Yermenouzc peut être fier de son initiative, car la soirée littéraire qu'il a orga- nisée dimanche, au théâtre municipal, a obtenu un succès des plus brillants.

Un public nombreux autant qu'élégant était accouru, envahissant de bonne heure toutes les places pour rendre hommage à notre cher poète disparu et pour écouter le talentueux conférencier qu'est M. le duc de la Salle de Rochemaure.

Ce lut donc devant une salle archi-comble, que le rideau s'est levé à 8 heures et demie. Sur la scène avaient pris place les membres du Comité :

.M M. Delzons, président honoraire du tribunal, pré- sident du Comité; Delmas, avocat; Delteil, notaire; Appert, avocat; Gandilhon Gens-d'Armes, secrétaire de la Veillée d'Auvergne; de Parieu ; Bouygues de Lamartinie, maire d'Ytrac; Dr Cazals, conseiller géné- ral; Volmerange, inspecteur des eaux et forêts; colonel Candèze; Tourdes, artiste peintre; Theil ; Alfred Douët; Pichot; Meyniel, avocat.

LES TK01 BADOl RS (AMAI.1I..NS J;i|

La séance est ouverte par M. le président du Comité, qui présente au public le distingué orateur dont il fait l'éloge mérité. Il dit tout l'amour de ce dernier pour le pays natal et il rappelle que M. le duc de la Salle fut l'ami et le collègue de Yermenouze. Nul n'était donc mieux qualifié que lui, ajoute M. Delzons, pour prononcer l'éloge de notre grand poète cantalien.

En terminant, M. le président adresse ses chaleureux remerciements aux artistes, au public et à la presse qui ont tous contribué à rehausser l'éclat de cette soirée littéraire.

Avant de commencer sa conférence, M. le duc de la Salle remercie M. Delzons des paroles aimables qu'il vient de prononcer et s'excuse auprès du public de vouloir faire sa conférence en notre dialecte cantalien.

M. le duc de la Salle fait alors, en patois, l'historique des troubadours depuis Pierre de Vie. L'orateur s'attache surtout à démontrer le talent d'Arsène Verme- nouze qui sut si bien, dit-il, faire revivre les antiques coutumes et vieux usages du Haut-Pays et dont le seul et unique amour fut la terre, cette terre d'Auvergne qu'il chanta et célébra avec un talent sans égal.

Littéralement émerveillé, l'auditoire souligne fré- quemment les paroles de l'excellent conférencier qui

132 lis TROUBADOURS CANTALIENS

manie avec une aisance parfaite notre dialecte cantalien, cette (( langue-mère » dont il connaît jusqu'aux expres- sions les plus suranni

Le Progrès du Cantal se propose de publier inces- samment cette conférence, magnifique page d'histoire locale que nos lecteurs liront avec le plus vif intérêt et le plus grand plaisir.

Pendant la seconde partie du programme de la soirée, M. Gandilhon Gens-d'Armes a débité avec talent une poésie patoise île Vermenouze.

.M. Monteil, accompagné au piano par M. Permann, a fait apprécier une fois de plus sa magnifique et puis- sante voix dans Les Pièous de mo Migo, poésie de Ver- menouze mise en musique par M. Marius Yerscpuy.

La note gaie fut apportée par M. Establie qui a soulevé les rires et applaudissements de l'auditoire dans les poésies patoises de Vermenouze : Les deux Menettes, La Foire, et Pierre d'Ytrac.

En résumé, soirée bien réussie qui a dépassé bien au delà les espérances du Comité.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 133

16 novembre 1910

L'Avenir du Cantal, journal républicain dépar- temental :

LES TROUBAIRES CONTOLIENS

Counferenço per moussu lou duc de lo Sallo de Roche- maure ol tiatre d'Ourlhat, lou 13 de noubembre 1910.

Lo lengo d'oc, lo lengo maire Que les froncimans boudrioù tua Lo bielho lengo des troubaires Es en tren de rebiscoula.

Cado couop que lo mouor dimpouorto U11 pouèto del Poïs-Naut, Diriaï qu'un ongi lou trous pouorto Dessus los ci m os del Contait.

Dimpieï qu'Orsèno Bermenouso Es portit dins l'Etcrnitat Nostro lengo pus bertodiouso Se quilho ombe mai de fiertat,

i ; v rBOl BADOl RS l AN l'Ai. II. Ns

N'on dirio qu'o leissat soun atno Vins lei bouos e dessus les pucts D'oquelo terra font aimado One font povlidomcn contet.

L'obes qu'es tournado o lo mouodo Lo lengo ruffo des peisons Dimpieï que pertout l'on s'omouodo Per ounoura l'un des pus grands

E des pus glourious contaires

Que jiotnaï beguèrou lou jiaur,

( ) porti deis anciens troubaires

Vins l'Oubernho et dins lou Mièt-jiour

Sur uua plaea de lo bilc>

Pas ph> Ion del papo Gerbert Que dins lou brounze se proufilo En lebont lo nia dreteho en Ver.

01 ras de l'outnbro glouriouso Del boilhont gineral Delzoun Les biels omis de Bermenouso Oit jurât de groba soun uoum.

LES TR01 BADOURS CANTALIENS 135

Tio cossi lou duc de lo Sallo, Dimmcrgue, ol tiatre d'Ourlhat Dobont uno superbo sallo Ound lou poplc s'èro omossat

Sous tenguet un poulit longatge Dius lo puro lengo del bret. Rondeguet cranoment oumatge 0 Vejont d' Virât qu'illustret

Lo tcvro que l'obio bit naisse Coumo cat pusses de sobents De ginerals, coumo cat /naisse D' oq u esses que noummons soubent.

Lou no pie couarrou d'o Clobieiro Coumo un nobi touji'our frisât Es orne de groiidos nionieiros Tout confit de cibilitat.

Mes dius lou porla de coiupouho L'orne li se couuei to plo Que cat de pastre de mountonho Que se trontusso om seis esclops

136 - rilOUBADOl RS CANTALIENS

Otobe codun se corrabo

Cou 1110 dins uno (( Cour d'omour »

De Voncien foms renoubelado

Pois troubaires dol Naut Mièt jiour.

Disioù que lo lengo meiralo S'oro escoundudo bol c ont ou: Graço o bous moussu de lo Sallo Démo lo porloroù pertout

E sous faire de poulitico Oùren belèu /ou grond ploser De proucloma lo Republico Pois jelibres, del << gai sober ».

Emile BANCHAREL. < Mirlliiit, 15 de noubembre 1910.

Le temps et la place nous manquent pour faire un compte rendu détaillé de la soirée littéraire donnée au profit du monument Vermenouze.

Le rideau s'est levé à 8 h. 30. Sur la scène avaient pris place les membres du Comité : MM. Delzons, président honoraire du tribunal, président du Comité;

LKS TR01 BADOURS CANTALIENS 137

Delmas, avocat; Delteil, notaire; Appert, avocat; Gandilhon Gens- d'Armes, secrétaire de la Veillée d'Auvergne; de Parieu ; Bouygues de Lamartinie, maire d'Vtrac; Dr Cazals, conseiller général; Volme- range, inspecteur des eaux et forêts; colonel Candèze; Tourdes, artiste peintre; Theil ; Alfred Douët; Pichot; Meyniel, avocat.

M. le président Delzons, président du Comité, a, en termes choisis et pleins d'à propos, présenté le distingué conférencier M. de duc de la Salle de Rochemaure, majorai du Félibrige, qui a porté plusieurs fois hors des frontières de la France, le bon renom de l'Auvergne, soit à Madrid, soit à Lisbonne, soit devant l'université de Cologne. Il a ensuite remercié chaleureusement et individuellement tous ceux qui ont prêté leur concours à cette fête du Félibrige Cantalien. MM. Gandilhon Gens-d'Armes, venu tout exprès de Paris pour rendre hommage à la mémoire de l'illustre défunt ; M. Establie, fidèle interprète des œuvres cantaliennes de Verme- nouze; M. Monteil, le ténor à la voix si souple et si chaude; M. Permann, le distingué professeur de piano qui a bien voulu compléter la séance par l'inappréciable ressource de son talent d'artiste accompagnateur.

La salle était comble et, à toutes les travées, on

138 LES TROUBADOURS CANTALIENS

pouvait admirer, dans leurs plus riches atours, les plus gracieuses de nos concitoyennes. Ce fut une déli- cieuse soirée, d'un charme original et nouveau dont tous les assistants garderont précieusement le souvenir.

.M. le duc de la Salle fut un conférencier de (( primo cartello », un patoisant-félibre consommé dans l'art de bien sentir le verbe et de bien dire. Aussi ne lui ménagea-t-on pas les encouragements et les ovations les plus spontanées. Passant tour à tour des précurseurs du Félibrige au regretté Vermenouze, il sut envelopper dans son étude, intelligemment conçue et savamment écrite, les noms de tous ceux qui ont collaboré peu ou prou à la (( maintenance » de la langue d'Oc en Haute- Auvergne.

M. Gandilhon Gens-d'Armes débita avec beaucoup d'expression et de brio un sonnet de sa composition dédié à Vermenouze et le fameux poème de Vermenouze (( Un Bièl de la Bièlho ».

M. Establie fut on ne peut plus amusant, dans son costume montagnard, et son interprétation des (( Deux Menettes, La Foire et Piorrou d'Ytrat )), les poésies si pittoresquement écrites par Vermenouze.

Quant à M. Monteil, il chanta à la perfection les (( Cheveux de ma Mie )), par Vermenouze, avec musique

LES TROUBADOURS CAXTALIKNS 139

de notre jeune et distingué compositeur, M. Marius Versepuy ; puis (( Me cal mouri )), poésie languedocienne de Jasmin, d'un rythme pathétique, supérieurement accompagnée par le maître Permann.

A tous, organisateurs, conférencier et interprètes, merci !

La Démocratie Ctuitalicnnc, journal républicain radical :

POUR LE MONUMENT VERMENOUZE

Intéressante Coniérence de M. le duc de La Salle

Sur les Poètes patois du Cantal

(Lou Poïs nal) La coquette salle du théâtre d'Aurillac était dimanche beaucoup trop petite pour contenir l'affluence énorme de compatriotes accourus pour applaudir le Conféren- cier, M. le Duc de la Salle de Rochemaure. C'était bien le cas de dire que le public impatient assistait à une première représentation d'une pièce inédite. Jamais encore la salle de la rue de Lacoste n'avait entendu notre dialecte patois se dérouler en phrases élégantes tt sonores comme il nous a été donné d'en savourer l'essai

1 40 LES TROUBADOURS CANTALIENS

heureux. C'est que M. de la Salle est un merveilleux conférencier, et le public était d'autant plus émerveillé que chacun se demandait et comment l'orateur disert, qui vit dans un milieu le dialecte patois est à peu près inconnu, avait pu apprendre la tournure spéciale de cette syntaxe inédite, les mots savoureux, intradui- sible- dans la langue française, la poésie toute locale qu'en faisaient jaillir les menestriers et les troubadours du moyen Age. Quelle étude complète a faire des troubadours cantaliens le savant Conférencier! Comme il nous l'a dit lui-même, il avait appris les rudiments du dialecte de nos montagnes avec les pastres dol Dont, pro - priété de sa famille, mais les finesses de ce dialecte, les mots concis du patois, avait-il pu les trouver? Soyons reconnaissants à notre éminent compatriote d'avoir délaissé pendant quelques mois le langage français, qu'il manie, du reste, avec élégance et facilité, pour nourrir sa pensée des pensées et des expressions des fabliaux du moyen âge. De Pierre de Vie, en passant par l'abbé Courchinoux, les Bancharel, Veyre, de Saint-Simon, jus- qu'au poète patoisant qui les domine tous, Vermenouze, le Conférencier nous fait assister et par son érudition et par son patois sonore et élégant, à la période d'éclat

LES TROUBADOURS CANTALIENS 141

de ce dialecte spécial, qui n'est ni la langue d'oc, ni la langue d'oil, mais qui tient des deux, à son éclipse, pen- dant près de cinq cents ans, à sa résurrection avec les derniers poètes cantaliens que je viens de citer, et d'autres que j'oublie, et à son apogée avec Vermenouze. Avant ces derniers patoisants, nous dit le Conféren- cier, le dialecte cantalien était descendu des églises et des châteaux aux cuisines et dans les étables. Avec Flours de Brousso et Jons la cluchado, il escalade le Parnasse, prend une modeste place à côté de la langue de Théocrite, Homère, Aristophane, de sa marraine la langue de Virgile et d'Horace, et vient se ranger der- rière la langue incomparable des Racine, des Voltaire, Lamartine, Victor Hugo, pour ne citer que quelques noms! Il fait mieux encore. Avec M. le duc de la Salle il paraît sur l'arène brille le Conférencier et y prend une place enviée et inoubliable !

Dr GRANIER.

FOMUSO PORPONDIJIADO

Les ornes que se sou otroupelats per faire un mou- numen ol brabe Bermenouso, d'obon Dièou sio, obioou ourgonisad, per dimmergue possa, uno fomuso porpon-

1 i- LES TROUBADOURS OANTALIENS

dijîado. Oquetchis ornes sous gaou è témous. E quond se foutou une idéio dins lo cruquo, couès (( coumo un cun de fer dins lo rei d'un soucal ». Noou poou de rès, r rès pouot les empotchia d'orriba o lour offaïre.

jias ouo culit, un bouci pertout, de biaï ou de biasso, un porilhat de millo froncs, maï passo. Mes n'en bouolo enquèro maï ! Bouolo faire ticouon de crâne, de fomus : ticouon que fouguesso o l'ouossado de l'orne qu'n semenad sur nostre poïs glorio è ounour. E quond sous omis l'ouroou quilhad sus un roucal, diroou otaou :

« Bàoutres que possaï ogotchia oquelo caro ! Lo cou- oissès! C<»ncs l'orne qu'o robiscouat lou bouostre porla. 01 mièt de toutos leis lenguos, s'éro perdut, pécaire ! E sobès que Bermenouso l'onet querre pel lo rao è que lou ménet ol mièt de n'aoutres. Mes èro maou pentehina, tout mourolhat, è salle o fa déféci.

(< Bermenouso l'eimabo quond mémo. E sobès toutes que quond'oqueste orne eimabo ticouon couère per tout de bou. Lou pouèto que dubio, pus tard, se faire porla de guel os quatre coins de lo Fronço, rebiret leis mar- gos è s'ocronquet o rondre nostre potai min ruffé et pus prope.

(( Lou rébréguet dins l'aio condo de souon cerbel, li conjiet lo comisio è li corguet un obilhomen noubiaou.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 143

Dins oquesto tingudo poudio, ogaro, se présenta per- tout. Otobé, Bermenouso, tordet pas o imbitad oquitchis que parlou leis lenguos sores, o béni li faire uno bisito d'omista. Ço lour diguèt :

Troubaïres del Mietchiour, cigoliès è félibres/ Bouostro lengu'è lo nostr'oou téta mémo lat Arles è Montauban pouodou coumprcndre Ourlhat Ourlhat, de souu constat, sat lisi bouostres libres.

Coumo dons rions freirat mesclou lour pur cristal, Dins les conncours é dins les joutos ponétiquos, Mescloren piousomen nostrey lenguos ontiquos, Et sérès bien benguts, jrayres, dins lou Contai.

(( Leis troubaïres, leis cigoliès è leis félibres del Miet- jiour benguèrou uno bondo è leis cobrettaïres lour foguérou uno crano festo. E, per remercia leis musiciens del Poïs-Nal, Bermenouso lour porlet otaou :

... Musiciens que dins nostroïs Muralhos De l'ouire notiounal benès ifla lo pel, Toutes leis Oubergnats bous quittou lou copel E bous cridou . Brabo! d'o Maou o Mondalho!

1-i-i CES rROUBADOURS ( ITALIENS

(( Baoutres que possaï bous roppclaï tout ocouot ! Mes leis boustres pitchious éfonts pourriouo l'ignoura. Olèro, boulon, naoutres, que l'Oubernhe è leis Ouber- nhats pourtessou toutchiour dins lour cur lou soubenir de l'orne qu'o ressucitad lour lengo! »

Dounc, dimmergue lou ser lou théâtre de lo billo èro borrigia de mounde. Leis modamos, jiontos è cranos, è leis moussurs ombé lou poporel blonc, érou benguts de pies è de long, de tout caïre, per ouosi oquel que dubio faire esturlusi dobon nostres ueils escorcolhats, Berme- tiouso è soun trobal. Les pendents et les onellos de leis madamos lonçabous de temps en temps de leis luciados è fosiouo toutchiour espornussouo. Digus, poutignet. Mai' que fouguesso lo bestro de Sen-Morti, digus esto- quet lou pouli.

Oquetchis qu'obiouo douna lou branlé risiouo coumo deis escoaufolièts. Erou countents coumo deis rats on très nouses. Es tobé bertad de dire qu'ouo lou nas enquèro pus fis que lo besto. Bous érou estât quère lou couarrou d'o Clobieiro son cat de bregouongio. Ah! de sigur que se moutchiou pas ombe lou ped, coumo les ogniels.

Moussu lou Duc de Lo Salo lour foguèt pas lo

LES TROUBADOURS CANTALIENS 1 15

pouoto. Benguet ol golop. Aimo, guel tobe, lou potaï è les que lou parlou. Lou couarrou d'ol Dout n'o pas lo leuguo o lo pouotchio. L'o plo peududo, per mo f e ! Oquel ou oquello que li posset les ciséoux jious lo pièlo per li coupa lou fièou, l'ocertet cranomen bien. Porlo- rio tout un jiour son ober lo seccado. Sério copable de fiouoga un quintaou de lone son mettre un ouriouo o lo bouco per li donna lou cupit. Los poraoulos li benou coumo l'aio o lo fouont. Porlet mai' d'uno ouro. Toun possa, n'en diguèt be caouqu'unos, mais couero talome fi, tolomen plo emboîta, que leis sentias pas possa ! Debouoseguèt un fomus groumel sons embouolhat lou fiéou. E, de (( fiéouo en betto », nous diguèt de qu'éro (( ol temps n'onat lou nostre porlat d'Ourlhat é nous foguèt soubéni deis troubaïres d'oncien temps. »

)) Beirès tout clar, opresso, ço diguèt, que lou nostre Bermenouso, noscut sinq cens ons oprès guetchis es de mémo pieou, tiro rei de mémo souco, o l'ouet to long que cat deis onciens troubaïres. Ombe mai" de clon que lou pus raouffi, guel conto miel que cat de mascle z'o fat dobonço, lo terro meiralo, oquel Poïs Nal d'Our- bernhe, qu'uno consou del temps del rey Sent-Louis oppello : (( Lou nougal de lobenco e de rots forraous, terro de los poulidos drollos è deis mascles bollions. ))

146 LES TKOl BADOUKS * WTAI.ii.nn

('pics Pierre d'o Bit, un lopin que n'obio j)as fret oïs ueils; de Faydit d'ol Bollestat, noscut ol ras d'o Sent- Olire; d'Ostor d'o Segret, sourtit de bos Solers; de Guillauome Bourzat, de Bernât Omourous, efons d'o Sent-Flour, è d'un aoutre porilhat (( que n'érou pas bufforel, lou nostre potaï dobalo o lo cousino, s'orruco peis estables, è sieis cens ans se passou son que daisse traço din.- cal de libre ni de jiournaou. » Ol temps de l'Emperur, lou potaï tourno opporaïtre ombe les Broyât d'o Bouisset; Beyro, d'o Sont-Simoun è Bonchorel, d'< >urlhat. ( >n'oquetchis que sou en bido, Bonchorel lou fil, Géraud, lou cura Faou d'o Sogno, lou Mojoural lour << jietto un couop de copel )), passo en s'orresta un picou- dou pel l'obba Courchinoux, oquel coppelot, (( coumo n'en qnoiiriot tretchis o lo doutchino », è orribo ol trou- baïre de Flour de Brousso, (( lou mascle qu'orronco lou sal o l'en dobon de toutes, lou pus opposiounat é lou milliour contaïre del nostre Poïs-Nal : Orsèno Berme- nouso. »

Olèro, Moussu lou duc de Lo Salo empougno o bello brossado lou trobal de Bermenouso, lou boulègo, l'espes- sugo de tout biaï, lou biro dessus, lou biro dijious, gléno pertout, è saouclot, de çaï de laï, los pus jiontos flours espondidus dins leis escrits del Copiscol, los ossemblo

LES TROUBADOURS CANTALIENS \ 47

omb'un crâne tolon, n'en fo un bouquet jionte è porfu- mat è nous dis :

(( Ti 0 l'obro de Bermenouso, tont estimado deis sobens Mietjouraouos, opploudido de toutes. N'es pas soulomen obro glouriouso de troubaïre, mes obro soni- touso, ginerouso è fouorto de fil omistou de l'Oubernhe.

(( Lou monumen que li boulons quilha naoutres, l'i omerito ; sero o so plaço ol pès del nostre Papo Gerbert, ol ras del ginéral Delzouns. Fil de paoubres brossiès d'o Belliat, Gerbert mountet o lo pus cimo, o rigour de tro- bal ; on'un temps oun l'ignourenço ero tôt espesso que leis funs sus leis mountonhos un ser de pleijio. Sourtit d'uno bielho raço d'Ourlhat ound'leis ornes de tolon se cou- omptou per doutchiéno, lou ginéral Delzouns, mascle fier e berturious, foguet esterlusi soun espasso o trober cen botalhos jious uels de Nopouleoun. 01 ras d'oquel- leis glorios moundialos, lous nostre Bermenouso diro ol possont que si guel fouguet min soben que Gerbert, si n'ouguet pas oucosiou de douna so bido per lo Fronço coumo Delzouns; o fa, ço que de laï, ticouon d'un aoutre biaï. De toutes los caouses onciennes qu'occobabou de s'ogoni, n'o omossa les trots escompillats, lour o douna lo retirado din dous libres ound'o omogat e bressa l'Oubernhe tout entièro.

148 LES TROUBADOURS CANTALIENS

'< D'oti, so memouorio demouroro en ounour ol Poïs- Xal. l'ont que lo neou ocotoro, cad'hiber, leis cimos del Contaou, que bromoro l'ecir, ol contou leis nostres efons ligirouo (( fous la Cluchado )) del Mestre d'en Bieouo. Tout que, per primo, berdejioroou les puets d'o Solers, que lo brousso de leis nostros camps flourioou h Flout </<■ Brousso >> ne se froustiro.

(( Ensignat pel rei de belet o l'efontou, lou noum de

Bermenouso possoro de generociou en generociou, orgul

è ounour de l'Oubernhe recounessento ol pus grond de

troubaires, on'oquel que lo tont aimado e tont plo

contado. >>

Quond .Moussu de lo Sallo borèt lo bouco, ieou ouo- guère uno poou torriplo. Créguère que lo trobado del théâtre onabo s'esclofa sul lo poustado et qu'onosion toutes mourri, escrossats coumo deis olimats, n'en ben- guère fret coumo uno bouobo. Fouguère léou tourna de moun pessomen. Ocouèro lou public que fosio ço qu'op- pelou, crèse plo, en fronces, (( une formidable ovation » o Moussu de lo Sallo.

Ah ! se lou couarrou d'o Clobièro ogourmondit otàou soun mounde, n'o pas enquèro ocobat ! Mes crigné pas per guel. Tenro couop, bous en respouonde !

Oprès qu'ougorion entendut deis ortistos conta è débi-

LES TROUBADOURS CANTALIENS 149

ta, onorions ol lièt, tronquilles è countents, coumo del moundé qu'oou possat un sèr que n'oblidoroou jiomaï.

JIOSET.

L'Indépendant du Gantai, journal du parti radi- cal et radical-socialiste :

LA CONFERENCE SUR VERMENOUZE

Devant une salle comble le public des grands jours a eu lieu dimanche soir, au théâtre, la conférence organisée par le comité du monument Yermenouze. Disons tout de suite qu'elle a eu un énorme succès.

M. le président Delzons, en une allocution pleine de finesse, d'élégance et d'à-propos, a ouvert la séance et présenté le conférencier, M. le duc de la Salle de Roche- maure, majorai du félibrige.

Celui-ci, au milieu d'un silence augmenté d'une curio- sité bien compréhensible a ensuite pris la parole.

D'une voix forte mais harmonieuse qui porte dans toute la salle et devient peu à peu vibrante d'enthou- siasme et d'amour, il dit en un patois très pur qui est cependant le vrai patois du terroir, l'ancienneté de notre langue, fille de la langue d'Oc.

150 LES TROUBADOURS CANTAUENS

:e, il la fait revivre, il la symbolise il lui prête une e'ime, la sienne.

Au temps le français vagit encore entre les latinis- mes et les germanismes qui l'étouffent, on parle partout notre dialecte, dans les castels comme dans les chau- mières, dans les églises et dans les cours d'amour.

Et si elle est

Brutalo e grossiero un bouci Oquelo lengo ispro e ruffo Coumo leis muscles del poïs

parfois elle s'adoucit, dan- ces antiques laies, qu'on nomme en Auvergne les << regrets »

Ontb' de leïs boucs de tourtourelo

Lo pastourelo et lou pastour Doits ejons que sentait l'amour Mes lou eounesso pas eu querro.

Puis le conférencier évoque au milieu de rires discrets, le souvenir moyen-âgeux (j'allais ajouter par anachro- nisme et rabelaisien) de Pierre de Vie, le joyeux prieur de Montaudon, gaie paroisse du Carladès. La guerre et

LES TROUBADOURS CANTALIENS 151

l'amour, tels sont les éternels sujets des sirventés et des causons que les Troubadours, dans les sombres et larges salles des manoirs, récitent aux rêveuses châtelaines et aux héros chevaleresques, qui iront mourir sous les murs d'Antioche ou de Jérusalem. C'est la Dame du castel d'Auze, Sapho passionnée de notre vieux pays, le baron de Conros, d'autres encore, qui défilent sous nos yeux.

Mais après la guerre des Albigeois, le midi asservi n'eut plus de littérature, et notre idiome, proscrit des châteaux et des villes, se réfugia au fond des châtaigne- raies, et dans les hautes montagnes. Et ce fut ce (( sque- lette )) de langue qu'employèrent Yeyre et Courchinoux, et qu'ils surent nous faire aimer. Après eux, Vermenouze dans Flour de Brousso fut, suivant le mot d'Ajalbert, la personnification même de cette Auvergne qu'il a si bien chantée.

Là, en plein cœur de son sujet, M. de la Salle enleva littéralement son auditoire. Son amitié pour le grand évocateur de la patrie auvergnate donnait à ses accents une chaleur communicative qui aurait enthousiasmé les plus froids si la salle entière n'avait déjà vibré a l'unisson .

Des applaudissements fréquents et chaleureux ont

J52 LES TBOI BADOURS < W I M M \-

ponctué cette belle harangue dont la péroraison a été accueillie par une triple salve de bravos.

La seconde partie de la soirée fut aussi très goûtée du public. .M. Monteil, accompagné par M. Permann, chan- ta de se belle voix de ténor, un petit morceau délicieux, Les pièus de >no Migo, paroles de Vermenouze, musique du compositeur Versepuy.

l.ou pie ou fi de mo migo Es d'or lu se 11 et pur Pus roussel que lo si go On 1(>h froumen modur

Puis cette chanson si triste de Jasmin, Quai moiiri.

M. GandilhoTJ Gens-d'Armes, venu tout exprès de Pari»; dit avec émotion et grand talent Un Biel de lo Bielhi . un des plus beaux morceaux de l'œuvre poétique de Vermenouze. Sa diction colorée fait revivre les char- ges épiques et légendaires des bonnets à poils qui mou- raient en criant : Vive l'Empereur ! M. Gandilhon Gens-d'Armes a obtenu un franc et légitime succès.

Après lui M. Establie un jeune a dit et mimé à la perfection plusieurs poésies populaires : Les deux Menottes, La foire, Pierrounel d'Ytra.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 153

Il a récolté à son tour de vigoureux applaudissements.

En somme, soirée délicieuse pour tout le monde et

ce qui ne gâte rien joli profit pour l'œuvre entreprise.

Henri PAREL.

10 novembre 1910

L'Auvergnat de Paris :

LE MONUMENT VERMENOUZE

La soirée littéraire organisée par le Comité du Monu- ment Vermenouze, au théâtre d'Aurillac, a obtenu le plus vif succès. Rarement, même aux plus grandes soi- rées théâtrales, on vit public aussi élégant. M. Delzons présidait. M. le duc de la Salle prononça en patois l'élo- ge de Vermenouze. C'était le premier essai d'une confé- rence faite en notre dialecte cantalien et les auditeurs n'eurent pas à le regretter. M. Gandilhon Gens-d'Armes a débité avec âme et expression un sonnet qu'il avait composé pour Vermenouze. M. Monteil a chanté les (( Cheveux de ma Mie )). La conférence a pleinement réussi. L'idée du monument Vermenouze a fait du che- min. Les souscriptions sont déjà nombreuses et le deviendront de plus en plus, car tous ceux qui aiment

154 LKS TROUBADOUBS CANTALIKNS

l'Auvergne auront à cœur de glorifier son poète. Le total des sommes recueillies s'élève déjà à 2.999 francs.

20 novembre 1910

La Croix du Cantal. Son « reporter » n'a pus vu avec les ni «'mes yeux que tous ses confrères can- taliens public et conférencier :

SUR ARSENE VERMENOUZE

M. le duc de la Salle de Rochcmaurc avait été invité à faire une conférence sur Yermenouze. On sait que M. de la Salle est majorai du fc'librige. A la vérité, son bagage littéraire, en dialecte d'Oc, est léger. Mais ses Récits Carladeziens ont de la couleur, et même, par endroits, un relief assez intense.

Nous savions que M. le duc de la Salle connaît notre vieille langue mieux qu'aucun paysan d'Ytrac ou de Yolet. Mais le public Aurillacois était peut-être moins bien informé. La conférence qui eut lieu, dimanche dernier, au théâtre d'Aurillac, jeta un auditoire de belles dames et de messieurs chics dans une véritable stupéfaction. Qui ne connaît de ces gens qui prennent la sottise pour de la distinction, tiennent pour vulgaire

LES TROUBADOURS CANTAL1 KXS 155

le parler de nos aïeules, et croiraient déchoir en usant de cette langue qui exprima, dans le passé, tant de beaux et généreux sentiments ?

M. le duc de la Salle a rendu sélect le patois d'Au- vergne. Il fallait, pour cela, un grand seigneur. Puisse- t-il avoir donné au beau monde qui l'applaudissait le goût de parler notre vieux dialecte. C'est la première fois qu'un orateur usait, en public, de la langue mater- nelle. Le succès fut éclatant. Il y avait, dans tout l'auditoire, une vraie joie d'entendre ces bonnes, et vieilles, et savoureuses expressions. M. le duc de la Salle a appris le patois, au sortir du berceau, en jouant avec les pâtres, dans les prairies du Doux. Il ne l'a jamais oublié. Il ne suffit pas de le lire. Il faut fermer les yeux et l'écouter. On s'imagine alors quelque fer- mier jovial, ami de la bonne chère et des gais propos, cossu d'ailleurs et coiffé d'un opulent chapeau aux larges bords.

Je ne vous ai pas dit encore le sujet que M. le duc de la Salle a traité. Cela importe peu. Le charme de sa conférence, c'était la saveur de notre dialecte, le ton, la gaieté, la verve cordiale du conférencier. Disons cependant que M. le duc de la Salle a parlé des trou- badours cantaliens, depuis Pierre de Vie jusqu'à

156 LES TBOUBADOUBS CASTALIENS

Vermenouzc. Pas de découvertes d'érudition. Comme nous aimons le passé littéraire de l'Auvergne, et que l'abbé R. Four, le bon félibre, est notre collabo- rateur, nos lecteurs connaissent le Moine de Montau- don, et Cavairc, et Bonafos, et tous nos troubadours. Nous leur en parlerons encore.

Citons un fragment du discours de M. de la Salle. Il y est question de M. l'abbé Courchinoux, qui dirigea longtemps ce journal : (( L'abbé Courchinoux, qu'on peut vraiment appeler le maître de Vermenouze, débuta en éparpillant dans les journaux quantité de nouvelles et contes aussi fins que délicats et publia en 1884 ses feuilles imprégnées de (( Poussière d'Or )>. Ce livre renferme le meilleur éloge qu'on en puisse faire : il suffit d'en détacher ce vers :

Le (-(fur est les trois quarts d'un homme

(( L'excellent Courchinoux n'avait pas donné aux trois quarts, mais bien tout entier son cœur au poèie de Vielles. C'est grâce à ce prêtre éminent, qui reste un modèle, que l'auteur de Fleur de Bruyère entra dans la vie et que l'Auvergne peut se glorifier de l'écrivain qui s'est placé en tête de tous les autres, le

LES TROUBADOURS CANTALIENS 157

plus lyrique et le plus grand des poètes du Haut-Pays :

Arsène Vermenouze. ))

* *

La conférence fut présidée par M. le président Del- zons, qui prononça, pour présenter l'orateur, une allocution d'une sobriété et d'une distinction classiques. Elle s'acheva par de la musique. M. Monteil chanta Les Pièus de Mo Mio, dont les paroles sont de Verme- nouze et l'air de Versepuy. M. Gandilhon Gens- d'Armes, venu tout exprès de Paris, électrisa la salle en débitant : Un biel de la Biclho. M. Establie a déchaîné la gaieté bruyante de l'auditoire avec Les Deux Meneites. Ce fut, pour notre cher Vermenouze, un triomphe.

Adresser les souscriptions, pour le monument le Vermenouze, à M. Delteil, notaire à Aurillac.

LAIK.

Le Journal du Travailleur, publié hebdomadai- rement par La Liberté du Cantal;, reproduit textuel- lement le compte rendu de ce journal.

La Semaine Auvergnate, jeune Revue Parisienne région a liste, a publié, la première, le 17 novembre,

158 LES TROl BADOl RS ' W IA1.1I \s

le texte intégral de la conférence qu'elle a fait suivre «le cet te liicii vci 1 lan t e appréciation :

Nous devons ici des remerciements chaleureux au duc de la Salle de Rochemaure; nos amis, abonnés et lecteurs se joignent à nous pour les lui présenter sincè- rement, cordialement. L'éminent félibre, en confiant le texte de sa conférence à La Semaine Auvergnate a fait un de ces gestes dont il est coutumier et qui lui attirent la respectueuse sympathie de tous les gens intelligents. Nous voudrions que notre grand Verme- nouze y trouvât, en définitive, quelque profit et nous faisons un appel chaleureux à ceux que le texte de la conférence du duc de la Salle de Rochemaure, publié par La Semaine Auvergnate, a enthousiasmés : qu'ils envoient le tribut de leur admiration au comité du monument Vermenouze. C'est à Vermenouze, plus qu'à nous-mêmes, que nous avons songé en publiant la conférence du majorai du Félibrige, que ce soit Vermenouze qui retire les bénéfices de nos efforts : nous nous contenterons volontiers de la gloire, pour cette fois !

POUR VERMENOUZE La soirée organisée au Théâtre d'Aurillac, au profit

LES TROUBADOURS CANTALIEXS 159

du monument Vermenouze, a eu lieu dimanche soir, à 8 heures. Disons de suite qu'elle a eu un succès complet.

M. Delzons, ancien président du Tribunal, prési- dait cette fête. Remarqué autour de lui, sur la scène : MM. Armand Delmas, avocat; Delteil, notaire; le docteur Cazals; Gandilhon Gens-d'Armes, etc.

En quelques mots très heureux, le président a ouvert la séance. Il a parlé en admirateur de l'œuvre de Ver- menouze et adressé ses remerciements à tous ceux qui ont prêté leur concours à l'organisation de cette soirée. Il a ensuite donné la parole à M. le duc de la Salle de Rochemaure, majorai du Félibrige, pour traiter en dialecte cantalien le sujet suivant : (( Les Trouba- dours cantaliens de Pierre de Vie à Vermenouze. ))

Traiter un sujet littéraire dans notre pauvre vieil idiome, n'est pas chose aisée, comme bien on pense. Aussi la tâche qu'avait assumée le distingué majorai était-elle particulièrement difficile. Bien des audi- teurs, surtout parmi ceux qui ont essayé d'écrire notre langue locale, se demandaient si le conférencier n'allait pas être souvent obligé de (( patoiser )) du français. Eh bien, ceux-là furent vite détrompés.

Avec la plus grande aisance, M. de la Salle attaque

1G0 LKS TROUBADOURS CANTALIENS

son sujet. 11 parle d'abord de notre langue qui, dit-il, est la sœur aînée de la (( langue de Paris )). Il rappelle qu'elle a été formée et cultivée bien avant la langue du Nord; il parle des anciennes (( cours d'amour », des c troubaïres » du Cantal et de ce que l'on a pu savoir de chacun d'eux. C'est une revue complète de ceux qui ont cultivé la langue d'Oc en notre haute Auvergne.

Enfin l'éloquent majorai en arrive à Vermenouze le plus grand de tous et de beaucoup. Il examine son œuvre cantalienne et, à l'aide de citations nombreuses et bien choisies, sait faire partager à l'auditoire son admiration pour le grand poète du terroir.

Entrer dans une analyse de cette partie de la

conférence nous mènerait beaucoup trop loin et ne

pourrait que donner une idée très insuffisante de ce qu'elle fut.

« Lou Couarrou d'ô Clobiéiro » possède à fond notre langue locale; il en sait toutes les finesses et la manie en virtuose. C'est sans doute pour cela qu'il connaît si bien et admire si fort l'auteur de Flour de Brousso.

Les applaudissements nombreux et nourris qui l'ont

LKS TROUBADOURS CANTALIENS 161

souvent interrompu dans sa causerie ont lui prouver qu'il avait su, au plus haut point, intéresser son audi- toire.

Après lui, M. Gandilhon Gens-d'Armes, venu tout exprès de Paris pour apporter son tribut d'admiration à Vermenouze, a dit de fort belles poésies de sa compo- sition, dédiées au (( Capiscol » ; il a ensuite débité, d'une manière impeccable, la poésie du Maître : Un Bicl de lo Biélho. Il a été très applaudi.

M. Monteil, un toulousain possesseur d'une très belle voix, a chanté divinement, accompagné par M. Per- mann : les piéus de mo mio (poésie de Vermenouze, musique de M. Marius Versepuy) et Me cal monri! de Jasmin.

M. Establie, habillé en (( costogneirèl )), a récité avec verve et humour : Lei duos Menetos, Piorrou l'efont d'Ytrat et lo Fiéyro.

La séance a été levée à il heures.

Je ne connais pas encore le chiffre net de la recette, mais le Comité Vermenouze doit être content, car la salle était comble.

H. -M. DOMMERGUES.

Le Journal du Cantal, La Liberté du Cantal, Le

L62 LES TROUBADOURS CANTALIENS

Progrès du Cantal, L'Avenir du Cantal , L'huh'pcn- pendant du Cantal ont publié en feuilleton le texte entier de cette conférence.

27 novembre 1910

La Vois des Montagnes (Mauriac), journal indé- pendant :

VERMENOUZE A-T-IL IGNORE L'AMOUR!

L'abondance des matières ne nous a pas permis, dimanche dernier, de noter l'intéressante conférence que M. le Duc de la Salle de Rochcmaure, un fin lettré aussi habile à bien dire en patois qu'en français, don- nait la semaine dernière à Aurillac (( sur les Trouba- dours Cantaliens, de Pierre de Vie à Vermenouze )).

Nos confrères d' Aurillac publient cette conférence ru extenso : et ils ont raison, car elle est un vrai régal littéraire. Qu'on en juge par ce court extrait :

Bous ai dit que leis onciens Troubdires n' ou gaire conta que la guerre et V omour ; mai es raie qu'en porla d'oqueste, darcou pas lo bougo de mai d'uno

LES TROUBADOURS CANTALIENS 163

combado! Lou reprotchi o estât fat o Bermenouzo d'obeire, ni mai un copelot ou un moungi, boulounta- riomen ignoura l'amour! S'es eau entendre sus oti. Bermenouzo, lou pouéto, u'ero pas un cautillounaire, e din touto soun obro, troubares pas une poraulo que pudio, que fasco eseurci lo cilho o digus. Mes, dises-me si u'<> pas lou respei omistaus de lo jenno, si sat pas lou biaï de lo penre et de euli, quant bouro, lou poutou l'orne qu'a escrit :

E, qu'os (>ti qu'un jiaur

Segucre fouis sat per l'amour.

Uno droulloto jioubénélo

Que s'appelaba Lisaunelo

Me jiouguet aquel meissau tour.

Lou dimergue, o la messo grondo,

Remorquabo sous uels biaus, so pel fino e condo

E soun borel relebat.

Un moti m' e gotchict ; qouo seguet ocobat!

Lou u astre potai s'ero jiomai ofjronquit, tôt omistons e douçorelj per parla d'omour, eaumo dins /'Einado d'en Puet-Nau, uno de los obros las pus goustousos de Bermenouzo. Cat de Troubaïre n'o conta tôt sutillomen lo bcltat de so uiigo, n'o trauba reis-de-tours pus

164 LES TROUBADOURS CANTALIEKS

golonts per fa counesse los quolitats de lo suo mes- tresso, sous une poraulo de trop :

... So caro jionto e poulido Es d'un tin pas bloue que lou lat. Es fresco coum'un ginouflat. Qu'au /'<< bisto jiomaï l'ouplido Soun ne/ (> lo coulour del eieu, So bouco qu'os uuo eiriégio.

Lou pieu il de mo mi go Es d'en- luseu e pin- Pus roussel que lo sigo Que lou froumen modur

Es d'or eouiuo son eur L(>u pieu fi de mo migo Quond pense o soun uel blus Pense pas o res plus.' Del 11011m de moiiu eimodo Mo boueo es porfumado Coumo uuo flour d'Obrieu li gardo un goût de mien Rès que d'obeire noummado Mo migo et mouu eimado,

LKS TROUBADOURS CAXTALIENS 165

Quand via migo es omb ieu Me crese din lou ciêu!

Onat dire, opresso, si ousaï, que lou poueto d'en Bieuo sat.pas porla de l'omour! D'entendre bouta otau la Lisounello d'eu Puet-Nau, donno etbetcliio, per- mouito, de fa ounestomen un ponton un' oquello drollo!

D'autres conférences seront données. Le comité du monument Vermenouze, réuni à Paris le 22 octobre, sous la présidence de M. Francis Charmes, a pris, nous dit la Veillée d'Auvergne, d'importantes mesures pour assurer le succès de son œuvre. Déjà, les sous- criptions s'élèvent à 3.000 francs. Les lecteurs de la Voix, dont Vermenouze fut l'ami et le collaborateur, se feront un honneur de s'associer à l'hommage que l'Auvergne va rendre à son poète. Ils pourront adres- ser leurs souscriptions à M. Delteil, notaire à Aurillac.

La Veillée d'Auvergne, Revue parisienne, artis- tique, littéraire et régionalist<\

LES TROUBADOURS CANTALIENS de Pierre de Vie à Vermenouze Sur ce sujet, le Duc de La Salle de Rochemaure, Majorai du Félibrige, a fait le 13 novembre, au

166 LES TROUBADOURS CANTALIENS

Théâtre d'Aurillac, sous les auspices du Comité Ver- menouze, une conférence qui a eu un juste retentis- sement. Prononcée toute entière en patois, elle avait plus rare encore, pensée en patois. Elle a rempli d'aise les aurillacois en général et les félibres en particulier. Elle produira le même effet sur tous ceux de nos lecteurs qui parlent ou du moins entendent, si peu que ce soit, un de nos dialectes de langue d'oc. C'est pourquoi nous nous faisons un plaisir et d'ailleurs un devoir d'en donner le texte in extenso.

.Mais il y a des lecteurs qui n'entendent rien et ne prennent aucun intérêt aux patois méridionaux. Ne faut-il pas leur offrir une traduction? Aucune ne sau- rait, à notre avis, leur rendre suffisamment sensibles la saveur originale, le parfum de terroir, l'humour rus- tique, l'âpre verdeur du langage de ce pâtre lettré qu'est le Duc de La Salle. A quoi bon, dès lors, leur présenter un texte français? Peut-être et ce serait chose regret- table — à les détourner tout à fait de regarder le texte patois! Quelques-uns, sans doute, se serviraient de la traduction pour, en la comparant au texte, s'ini- tier à la connaissance du dialecte. A ceux-là nous dirons : si vous avez ce louable désir, achetez, lisez et étudiez Jous lo Cluchado de Vermenouze et les Récits

LES TROUBADOURS CANTALIENS 167

carladéziens du Duc de La Salle (i). Vous trouverez dans ces deux livres texte patois et traduction, notions de grammaire et de prononciation.

Et puis il faut bien le dire en passant est-ce que la Veillée, revue régionaliste, est faite pour donner aux sceptiques l'impression que les dialectes d'oc sont des dialectes étrangers qu'il faut traduire? Certes, nous voulons bien, à titre de curiosité pour certains de nos lecteurs, donner de temps en temps la traduction d'un poème patois (il en est d'un peu difficiles) ; mais ce doit être l'exception et non la règle. Il faut considérer que pour nous, Auvergnats aimant tout de l'Auvergne, le français et le patois sont nos langues maternelles. Le patois, dira quelqu'un, mais il se meurt! Allons donc! Ecoutez le Majorai d'Auvergne.

{Suit le texte de la conférence en dialecte Cantalieu.)

(i) Aurillac. Imprimerie Moderne, 1905.

II

Les Troubadours

Leurs origines Leur développement Leur apo- gée — Leur décadence L'Ecole d'Auvergne. Ses ramifications Troubadours de Basse Auvergne et Troubadours du Velay.

Un journal Cantalien publiait récemment cette humoristique réflexion :

L'Auvergne... à Berlin.

(( Voulez-vous étudier les œuvres des Troubadours (( Auvergnats? Ne questionnez pas nos compatriotes; (( ne cherchez pas dans les revues locales d'érudition ; (( ce serait peine perdue. Les Auvergnats ignorent, ou (( à peu près, leurs vieilles gloires littéraires. Consultez (( pour les textes de nos vieux poètes : C. A. F. Mahn : <( Die Werke der Troubadours (Berlin, 1846-53), ou (( Cari Oppel : Provenzalische Chestomathic (Leipzig, (( 1907)... etc.

(( Pierre d'Auvergne, Pierre Rogier et le Moine de (( Montaudon ont eu les honneurs d'une édition com- (( plètes de leurs œuvres... en Allemagne. M. l'abbé « Four, le bon Félibre, renseignera là-dessus tous les (( lettrés curieux de nos vieux auteurs...

(( Pour les autres, attendez qu'un étudiant de l'Uni-

172 LES TB0UBAD0UR8 CANTALIENS

<< versité de Halle ou de Berlin ait accouché de sa (( thèse de doctorat ( I ) ! ))

Il convient, certes, de rendre hommage à la science Allemande, de reconnaître L'aptitude parti- culière d<-s érudita d'< hitre-Rhin à déchiffrer et colla- tâonner on manuscrit, leur habileté à restituer, au milieu de Leçons diverses, Le texte Le meilleur et à L'épurer des scories dont les copistes l'ont altéré à travers les âges, Leur compétence à fouiller minutieu- sement une époque ou La vie d'un écrivain et à en reconstituer les moindres phases. Dans La seconde

moitié du XIX6 siècle, les savants Allemands ont apporté nu.- pari contributive des plus précieuses

à L'étude de notre littérature médiévale. Les uns ont fouillé les origines mêmes et les transformations successives de nos idiomes méridionaux, tandis que d'autres, s'at tachant à des travaux d'ensemble, ou se spécialisant a une Ecole, à une région, à un per- sonnage, ont appliqué à ce labeur, leur patience de recherches, leur ténacité de travail, leur ferme logique de déduction, caractéristiques de leur mé- thode et de leur tempérament. La longue liste,

(t) La Croix du Cantal 28 août 1910.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 173

probablement incomplète encore, qu'on trouvera à la fin de ces pages témoigne de la multiplicité de leurs efforts (1). Ces œuvres sont belles et bonnes, jettent une lumière pénétrante et nouvelle sur nos célébrités poétiques médiévales et Ton se prend à regretter, en effet, qu'elles n'aient pas été écrites en terre Occitanienne par les érudits issus de la même race que les Troubadours. Mais ces travaux, aux- quels il est de toute équité de rendre justice, aussi bien qu'à ceux des Italiens (2), ne sauraient faire oublier les magistrales études de nos historiens, de nos littérateurs et de nos critiques. Avec autant de science et une délicatesse d'esprit plus affinée, les Gaston Paris, les Chabanneau, les Paul Meyer, les Thomas, les Jeanroy, pour ne citer que les plus récents, ont fourni les plus belles assises à ce monu- ment de critique et d'érudition dont Hugues de Saint-Cire jetait déjà les bases dès le XIIIe siècle,

(i) Voir à la fin du volume la bibliographie des ouvrages Alle- mands sur les Troubadours. On ne saurait trop rendre hom- mage aux savants travaux des Kuner, Roerner, Mos, Stimming, Schultz, Diez, Keller, Beck, Pillet, Wechssler, Zeker, Appel, Kol- sen, Mahn, Zenker, Hirschfeld. Pratsch, Lévy, Lowinski, Patzold, Vossler, Lang, Scherer, Liideritz, Pannier, etc.

(2) Voir la bibliographie à la fin du volume.

174 LES TROUBADOUK.-. I \\l.\l.ll\s

par ses précieuses biographies des Troubadours (1) i't auquel travaillent encore nombre d'érudits Fran- çais, Les professeurs ( Sonstans ei Anglade, des Facul- tés «l'.\i\ ei de Toulouse, entre antres (2).

«.r.irc aux uns ci aux autres, nos Troubadours sorteni < l<- la pénombre accumulée sur eux par les :les. Bu même temps que L'enthousiasme irréflé- chi, que Leur avaient voué Les romantiques <le 1830,

itompe, Leur valeur réelle apparaît plus exacte; une pari leur est faite, moins exagérée, sans doute, mais plus solidement motivée, dans la formation

(i) Il est certain que le Troubadour Hugues de Saint-Cire n'est pas l'auteur de toutes les biographies, bien qu'il écrive : « Et sachez que moi, Hugues de Saint-Cire, qui ai écrit ces raisons « razos », etc. ». Chabaneau donne, aux premières pages de son précieux ouvrage : Biographies des Troubadours, Toulouse, 1885, l'histoire et la critique de ces biographies du XIIIe siècle.

(2) M. Constans, Professeur de Littérature Romane à la Fa- culté d'Aix-Marseille, Majorai du Félibrige, a donné de remarqua- bles travaux sur des textes du moyen âge et a encore en cours de publication un travail de haute érudition sur Jean de Troyes. M. J. Anglade, Professeur à la Faculté des Lettres de Toulouse: « Les Troubadours, leurs vies, leurs œuvres, leur influence ». Paris 1908. Nous ferons de fréquents emprunts à cette étude de haute érudition qui résume pleinement, sous une forme des plus accessibles, les plus récentes découvertes. A maintes reprises, le distingué Professeur Toulousain, que nous rencontrons dans les réunions Félibréennes, a bien voulu nous faire bénéficier de sa haute compétence en Littérature médiévale.

LES TROUBADOURS GAKTALIENS 175

de notre langue et l'amélioration de notre caractère. La société qui leur donna naissance et leur permit de se développer se révèle aujourd'hui à nous, sons son jour vrai, avec sa sensualité et ses aspirations d'idéal, son afféterie et ses besoins artificiels, ses goûts de magnificence parfois extravagante et sa rudesse de mœurs moins corrompues qu'exacerbées. Les Troubadours furent les reflets de leur époque autant qu'ils l'éclairèrent; ils contribuèrent, certes, pour une large part à répandre et à accroître cette déviation du cœur qui conduisit à une malsaine exa- gération des sentiments les plus instinctifs. Mais ils n'eussent pas glissé si vite sur la pente du conven- tionnel et du faux, si la société tout entière, et dont ils vivaient, ne les y avait poussés. A évoquer sommairement leur histoire on sera porté à « beau- coup leur pardonner parce qu'ils ont beaucoup aimé » et on oubliera certaines de leurs faiblesses pour se souvenir, avec leur plus récent historien français, que c'est grâce à eux que « la France du « Midi a enseigné aux littératures naissantes à « exprimer sous une forme artistique les sentiments

I .''• LES i ROI BADOl 'lis OANTALIENS

a les plus doux, les affections 1rs plus chères qui « aient fail battre le coeur des hommes » (1).

Tout ea faisant La part large a l'exagération de certains de leurs apologistes, il est indiscutable que les provinces des Gaules comprises entre La Loire et la Méditerranée, étaient Infiniment supérieures, dès le XI" siècle, ans pays septentrionaux, comme degré de culture intellectuelle et de civilisation. La pensée 3 était plus hardie, s'exprimait plus Libre- ment, en une Langue mieux fixée que sur les bords de la Seine; la Langue d'Oc avait pris une incon- testable avance sur la Langue d'Oïl. Il faut cher- cher, disait -on volontiers, la raison de la préémi- aence méridionale dans le fait que les pays d'Oc c'étaient autre chose que les sept provinces de la Gaule romaine, mieux compénétrées par le génie Latin et s'étaient conservés les germes encore

( 1 ) Anglade, P. 301-302.

J.KS TROUBADOURS OANTALIENS 177

vivaces de la culture antique. Si, en même temps qu'on admire le raffinement littéraire des Trouba- dours, on leur reproche un genre trop maniéré, une lascivité extrême, c'est qu'ils ont hérité des quali- tés et des défauts de la décadence romaine dont ils procèdent et sont, en réalité, les héritiers directs. La critique moderne, dont le savant professeur Anglade s'est fait l'interprète autorisé (1), voit ailleurs l'origine de Fefflorescence poétique du XIIe siècle. Dans le Midi médiéval, qui allait de la Loire aux extrémités de la Catalogne, de l'Océan au delà des Alpes, la différence entre les dialectes divers était infiniment moins sensible qu'aujour- d'hui. Une langue prédomina, exclusive à tous les Troubadours, dont le Dante lui-même, aurait songé, dit-on, à se servir, la langue Romane (2) ou, plus

(f) Anglade: Les Troubadours.

(2) Nous nous conformons à l'usage généralement admis jus- qu'ici en employant les dénominatifs de « Langue Romane », mais nous reconnaissons avec la Critique moderne qu'il n'y a jamais eu, en réalité, une langue spéciale dénommée « Romane ». La langue des Troubadours était appelée par eux « Limousine, Auvergnate, Proivençale ». Bile était incontestablement dérivée du Latin, mais avait gardé, comme le veulent de savants linguistes, nombre de mots Celtes, Grecs et même de la langue d'Oil, conservés des dia- lectes parlés de la Loire à la Méditerranée avant la conquête

17s l 1 ROI BADCH BS CAMTALIENS

exactement, la Langue Limousine, qui ae portait pas d'autre aom au XII" siècle e1 n<' s'est appelée qu'au XIII" : (< langue Provençale » (1). Le Troubadour < ';int;ilicn ou Provençal, Languedocien ou Avignon- aais ne chantait ni ne composait en son dialecte uatal, mais exclusivement en cette langue Romane.

m Elle unissait, «lit un écrivain Cantalien, de

h l'époque Romantique (2), la douceur à l'énergie.

Dérivée do Latin, comme le Français, l'Italien et

<< l'Espagnol, fil»' l'emportait sur ses rivales, eu

o conservant beaucoup plus de mots Celtes et eu

« participant aux beautés du Grec qu'on avait

« longtemps parlé a Marseille. Elle était en usage,

« non seulement dans les contrées méridionales de

m la France, mais (die était encore entendue et

Romaine, ou importés par les conquérants qui l'avaient, tour à ir, foulée : Goths et Francs. F.n réalité, le Français, l'Italien, Hîspagnol m, nt, au même titre que la langue des Troubadours, « Langues Romaines ». Lorsqu'au XIVe siècle les sept Troubadours Toulousains voudront empêcher la disparition de eur langu<- ancestrale, ils déclareront que la violette, l'églantine, le souci d'or ou d'argent ne seront décernés qu'à des poésies en langue « Romaine ».

(i) Anglade : Les Troubadours. P. 7 à 10 et 306. Note 4.

(2) Probablement le Baron de Sartiges d'Angles. Annuaire du Cantal, année 1830.

LES TROUBADOURS CAKTALIEXS 179

(( cultivée en Italie, eu Espagne, en Angleterre et « jusqu'en Allemagne. »

En parlant de la langue qu'ils emploient, à L'exclusion de tout autre dialecte, les Troubadours l'appellent toujours « Lengua Romana » et par abréviation « Romans ». « Les critiques Italiens, « Espagnols, Portugais, dit uu des meilleurs histo- (( riens modernes des Troubadours ne qualifient « jamais cette langue ou cette poésie par l'épithète « de Provençale; ils l'appellent ordinairement lan- ce gue ou poésie du Limousin: « Lemosina », quel- ce quefois d'Auvergne, désignant évidemment l'une (( et l'autre par la patrie des plus renommés entre (( les Troubadours qui représentaient le mieux la « nouvelle poésie » (1).

Constatons avec quelque orgueil que la langue poétique du Moyen Age a porté le nom d'Auvergne, concurremment avec celui du Limousin, bien avant d'être appelée Provençale. C'était, en effet, de ces deux provinces centrales que venaient les premiers et plus fameux Troubadours ainsi que le constate

(i) Baret: « Les Troubadours et leur influence sur la Littéra- ture du Midi de l'Europe ».

lv" rHOl BADOI RS i W I \l II N*S

dans sa chronique 1«- Portugais Nunes de Liâo: « Le «. roi don 1 )»'iiis (de Port agal |, écrit-il, fut bon Trou- badour et, pour ainsi dire, le premier qui ait écrit a des \ ers, ce que ' "" commença à faire de son

temps à l'imitation <1<- ceux d'Auvergne et de << Limousin ».

Le troubadour fameux Pierre Vidal (1) tient même langage, Lorsque, dans son traité de gram- maire et de versification romanes, il dit:

<■ T<>tz hom que \<>1 trobar ni entendre deu pri- (( meramenl Baber que aeguna parladura no es na- « turals ni drecha de] nostre lingage, mais aquella « de Lemosi el de Prœnza e d'Alvernha et de Caer-

<• siin. m

e Tout homme «i ui veut s'adonner à la poésie doit « premièrement savoir qu'aucun idiome n'est notre

droit et naturel langage hormis celui qu'on parle

en Limousin et en Provence, «m Auvergne et eu « Quercy. »

<v n'est donc pas de Catalogne, comme auraient voulu le supposer les historiens Bastero, Ainat, etc.,

(ii Troubadour Toulousain dont H. de Saint-Cire donne la longue biographie. \'< >ir Chabaneau. P. 64 et suiv.

LES TR0UBAD01 US CANTALIENS lsl

que la poésie Romane serait remontée en Provence pour continuer son expansion en Aquitaine, Langue- doc, Auvergne et Limousin, mais de ces dernières provinces, son vrai berceau, qu'elle est descendue vers le sud. Sans remonter aux «< Sons » on mélo- dies du Poitou, c'est dans cette province qu'appa- raît le premier Troubadour, Guillaume VI, comte de Poitiers (1087-1127) et ce serait aux limites du Poitou et du Limousin qu'il faudrait placer le berceau de la poésie des Troubadours il). Simple chanson populaire à l'origine, elle a évolué, peu à peu, vers la chanson « courtoise » (2) s'adressant à une élite plus raffinée. Il est certain que, dès les premières années du XIIe, la langue des Trouba- dours est fixée, des règles poétiques existent, toute une technique est constituée qui ira grandissant jusqu'à l'infinie diversité de la métrique, puisqu'on comptera, au XI 11% plus de mille formes de la strophe, dans la lyrique Provençale.

Le caractère du Méridional, plus gai, plus léger, son esprit plus vif, ses mœurs plus faciles, son

(i) Anglade. P. 8.

(2) « Chanson courtoise », digne d'être chantée dans les Cours d'Amour et à la Cour des monarques protecteurs des Troubadours.

L89 If- '1K"1 BAD01 RS I AMAI.II ass

existence plus Large dans un paya plus fertile, firent, sans doute, que de son berceau, quasi au centre des Gaules, la Poésie descendit vers le Sud. \ pénétra \ii«- dans Les mœurs, au Lieu de remonter vers le Nord qui Lui fui toujours plus réfractaire. Elle y reste épique <-i satirique, mais Burtout Lyrique <u La distinctive des Troubadours Méridio- oaux, «ii opposition avec Les Trouvères du Nord, a, jusqu'à La fin, la grâce, la m< blesse et la flat- terie. Le souci <1<- la gloire n'apparaît souvent, chez eux qu'après Le culte d<- la femme. Encore en parlent- ils avec une insouciance et une Légèreté qui jureat avec Les serments répétés de fidélité, de constance, d'éternelle passion qui emplissent leurs chansons d'amour. Les femmes, la religion ei la guerre soni Leurs trois grandes sources d'inspiration; mais il faut reconnaître que suas L'influence chrétienne, l'amour idéal ei chevaleresque qu'ils préconisent, relève la femme, si abaissée par L'antiquité, en l'ait la souveraine maîtresse des actions et des pensées. Il faut, sur ce terrain, saluer en eux les précurseurs du Dante et de Pétrarque. En idéalisant la femme, alors même qu'une certaine dose de sensualité se mêlerait parfois à leur culte pour elle, en célébrant

LES TROUBADOURS CANTALJENS 183

cette passion épurée et respectueuse dont ils fai- saient profession, ils ont contribué puissamment à introduire dans les mœurs ces habitudes chevale- resques, cette propension à la déférence et à la cour- toisie (jiii constituent une des pins précieuses qua- lités françaises.

C'est, au reste, avec la Chevalerie que les Trou- badours se développent et les deux institutions ont simultané déclin. L'une et l'autre surgissent, à peu près ensemble, vers le milieu du XI" siècle, agonisent vers la lin du XIVe; il ne restera plus au XVe que de misérables jongleurs et, à l'aurore du XVIe, Fran- çois Ier sera le dernier roi-chevalier. Comme le Chevalier, le Troubadour a une dame vers laquelle il élève toutes ses pensées, pour qui il fait parade de son talent poétique comme le Chevalier de sa valeur. Religion, Guerre, Amour, sont la trinité, objets sacrés de leur culte, à laquelle ils demandent inspiration pour leurs poèmes aussi bien que pour leurs actions d'éclat.

Jusqu'à 4eur disparition, les Troubadours reste- ront forcément esclaves, plus que tous autres écri- vains, du public auquel ils s'adressaient, de ses goûts et de ses passions, de l'ambiance dans laquelle

184 II - i ROI BADOI RS < \M'\I H SS

ils vivaient. Tour plaire et arriver à la célébrité, ils devaient refléter les amours et les haines des sei- gneurs qui les faisaient vivre, obtenir, à tout prix, 1rs suffrages d'un auditoire dont ils étaient aussi directement tributaires que nos artistes dramatiques et lyriques contemporains. Avant de rêver célébrité el honneurs, le plus grand nombre demandait à la carrière poétique le bien-être de la vie et la fortune. Aussitôt qu'il avait émergé <le la foule, le Trouba- dour embauchait à sa solde un ou plusieurs « jon- glcurs >> pour l'accompagner sur la citole (1) et le rebec (2), tandis qu'il déclamait ses poésies. Il allait ainsi de château en château, de ville en ville, boute-en-train indispensable de toute fête, prétexte recherché de ces grandes réunions, de ces Cours d'amour, de ces assemblées littéraires dont la noblesse féodale, claustrée dans ses manoirs, se moll- ira ii particulièrement friande. Parvenait-il à la célébrité, il devenait dispensateur de gloire et de renommée, comblé de largesses par les barons dont il chantait les bauts faits, magnifiquement récom- pensé par les princes et les souverains dans les

(i) Sorte de luth.

(2) Violon à. trois cordes.

LES TROUBADOUKS CANTALIENS 185

Cours d'amour il avait été proclamé « le mieux disant et le mieux chantant ».

Tous n'étaient pourtant pas des professionnels faisant métier de poète pour gagner leur vie; les seigneurs les plus qualifiés et les plus nobles dames, elles-mêmes, les princes les plus puissants et jus- qu'aux plus grands monarques ne se bornaient pas au rôle de protecteurs. Beaucoup descendirent dans la lice, disputer, en Cour d'amour, le prix de poésie à leurs humbles rivaux. Les empereurs Othon II et Frédéric Barberousse, les rois Richard-Cœur-de- Lion, d'Angleterre, Alphonse II et Pierre III d'Aragon, Frédéric II de Sicile, le comte Guil- laume IX de Poitiers, le Dauphin d'Auvergne, Robert, les comtes de Foix et de Rodez, le prince d'Orange, le marquis de Montferrat, le vicomte de Turenne, Robert, évêque de Clermont, Bertrand, le puissant sire de la Tour-d'Auvergne, bien d'autres encore, conquirent la palme en maints tournois litté- raires, furent les émules, souvent victorieux, des Troubadours officiels les plus réputés. Dans le Haut Pays d'Auvergne, auquel nous limitons cette étude, Pierre de Vie, rejeton d'une illustre lignée féodale, Astorg d'Aurillac, baron de Conros, Ebles, Corn-

186 LES TROUBADOURS CANTALIENS

tour «le Saignes, le daine de Castel-d'Oae, Pierre de Rogier, Vstorg de Segret, Faydit du Bellestat, Pierre de Cols, Hugues de Bruueinc rivalisent avec les «'avaire, Les Amouroux, Les Borzats, fils de leurs œuvres. Il faut même reconnaître, qu'au moins en Haute-Auvergne, ce fut dans les hautes classes de la que la Poésie recruta ses plus nombreux et ses plus fervente adepl

Les Troubadours sortis dp peuple débutaient généralement par Le métier de jongleurs ils déve? Loppaienl Leurs talents poétiques. Bien antérieurs aux Troubadours, Les Jongleurs étaient un héritage d- La société Romaine, aussi vieux, peut-on dire, que le monde qui, dès ses origines, aima à être amusé. J.o poètes, grands seigneurs, leur confiaient volon- tiers Le soin de débiter Les chansons qu'ils avaient composées ou se faisaient accompagner par eux sur les instruments à cordes pendant qu'ils les chan- taient ou les déclamaient. « Ce contact continuel entre Troubadours et Jongleurs favorisait la confu- sion des deux classes » (1). Nombre de Troubadours furent en même temps Jongleurs et quantité de ces

(i) Stimming, clans le « Grandriss » de Grœber II B, P. 16, cité par Anglade. P. 45.

LES TKOUBADOURS CANTALIEXS 18V

derniers sentirent seveiller en eux, au contact des poètes, le goût du « bien dire », s'élevèrent au rang des Troubadours. Plusieurs parmi les plus réputés ont eu ces modestes débuts.

A l'égal de celles des autres provinces d'Oc, les salles des châteaux Cantaliens ont vu se presser d'aristocratiques réunions pour écouter les Trouba- dours. A -Cariât, à Scorailles, à Mardogne, à Conros, à Murât, à Apchon, à Madic, dans toutes les demeures féodales de quelque importance, Trouba- dours et Jongleurs étaient choyés. Les parvis de l'Abbaye d'Aurillac, des Monastères de Mauriac et de Saint-Flour ont vu se grouper des foules joyeuses pour entendre « causons » et « sirventés » dont la liberté de langage et la causticité n'effarouchaient pas les moines d'alors. Tandis qu'au Bas-Pays, 3e Dauphin tenait cour ouverte à Yodables, l'évêque Robert, à Clermont, que la célèbre « Cour de l'Eper- vier » attirait annuellement au Puy-en-Velay poètes de Provence et de Languedoc, d'Aquitaine et de Limousin, qu'aux frontières même du Haut-Pays, le comte de Eodez, les vicomtes de Turenne, de Canillac, de Ventadour entretenaient sous leurs toits des Troubadours en assez grand nombre pour

ISS LES TROUBADOUliS I \\l \1 11 \s

constituer autant d'écoles distinctes de poésie, les vallées Cantaliennes bénéficiaienl du va-et-vient de ces bardes nomades et le Haut -Pays fournissait à leurs troupes un important contingent de Trouba- dours qui s'illustrèrent dans tous les genres poé- tiques en honneur au moyeu âge.

Ils étaient, en effet, des plus variés les genres multiples, toujours infiniment compliqués, dans lesquels devaient s'exercer, tonr à tour, l'ingéniosité et la verve des Troubadours. Pour être vraiment réputés Maîtres en Gai-Savoir, ils devaient pou- voir rimer avec une égale facilité une « Canson », un « Sirventés », un « Chant de Croisade », un « Planh », une « Tenson », une « Pastourelle », une « Romance », ou une « Aube », à ne citer que les variétés poétiques les plus usuelles.

La « Canson » Chanson , exclusivement consacrée à l'amour, était le thème préféré, essen-

LES TROUBADOURS CANTALIENS 189

tiel même, de la poésie médiévale. Composée ordi- nairement de six h sept strophes ou couplets, <( coblas » elle se terminait volontiers par un envoi « tornada » et n'avait jamais de refrain. Souvent badine et parfois d'un libertinage éhonté, elle pousse, d'autres fois, la passion au paroxysme comme dans cette affirmation d'Arnaud de Marveil: (( Si je perdais celle que j'aime. Dieu, lui-même, « n'aurait pas de quoi me consoler ! » Volontiers, elle se fait satirique et railleuse : « Faites l'amour <( aux plus laides, montrez de l'indifférence aux « belles c'est le moyen de réussir », affirme Thi- baut, comte d'Orange.

Le plus souvent, le ton de flatterie, d'adulation, est si outré qu'il serait difficile de croire à la sincé- rité des sentiments exprimés si d'indéniables exemples ne prouvaient à quel degré les Trouba- dours poussaient l'exaltation sentimentale, telle l'histoire ou la légende de Geoffroy Rudel, prince de Blaye. Devenu éperdûment amoureux de la comtesse de Tripoli, sur la seule vue de son portrait, il part pour la Croisade dans l'unique but de con- templer l'adorée. Tombé malade en mer, il était mourant quand le navire aborda Tripoli. La corn-

Il S TR01 B \l'«'l BS < wr M [ENt

tesse, avertie de la passion du poète qu'elle n'avait jamais vu. se rend à bord, donne une bague au Troubadour qui u'a que Le temps de la porter à ses lèvres avant d'expirer! Ou mourait d'amour, au moyen âge, affirment les fervents de la Chevalerie, «ai de pneumonie prise à soupirer dans le brouillard, aêtres de sa daine, prétendent les scep- tiqui

L'étymologie du mot << Sirventés >> (1) récit, satire , peste douteuse. Taudis que certains voient son origine dans le l'ait d'être composé pour des serviteurs «ai par «les serviteurs, c'est-à-dire des poètes de Cour, d'autres, plus nombreux, estiment que li- nom donné à cette poésie viendrait de ee que le (, simiit' s ,. était agencé sur la forme et sur l'air d'une chanson, simple composition « au ser- vice » d'une autre plus noble qu'elle imitait (( servi- lement ». Convenons que Tune et l'autre explica- tions sont fort alambiquées et constatons que, si le (( Sirventés » moral ou religieux, pratiqué sur- tout à l'époque de la décadence, reste presque tou- jours simplement banal, le « Sirventés » politique a

(i) Les Trouvères l'appelaient « Serventois ».

LES TROUBADOURS CANTALIENS 191

pour nous un beaucoup plus grand intérêt. Il nous initie, en effet, aux mœurs, aux usages vrais d'uoe société dont la chanson ne nous dépeint que les sentiments par trop fictifs. Les Troubadours s'iden- tifient aux événements dont ils sont spectateurs, ils t doivent épouser, pour être applaudis, les haines et les enthousiasmes de leurs protecteurs leurs récits, pour amplifiés qu'ils soient, n'en représentent pas moins l'opinion, au jour le jour, une sorte de Presse embryonnaire, bien peu indépendante, il est vrai, puisque, à vouloir émettre des idées personnelles, porter des jugements impartiaux, ils risqueraient ïa suppression de la solde qui les fait vivre.

Au « Sirventés » se rattachent aussi les « Chants de Croisades », poèmes d'allure plus vigoureuse, que Troubadours et Jongleurs allaient déclamer de Cour en Cour, de manoir en manoir pour décider les Che- valiers au départ, les exciter à aller, outre-mer, pour- fendre les Infidèles. Plus littéraires que celles de Pierre L'Hermite, ces exhortations enflammées pro- duisaient mêmes effets et déterminèrent bien des volontés hésitantes.

Au même genre se rattache encore le & Planh »

192 LES TROUBADOURS I ITALIENS

la plainte, triste élégie qui devient un cri de douleur rode, Lorsqu'elle pleure la mort d'un être cher, s'encolère contre le sort aveugle, gémit sur les deuils de La patrie Romane. Le a Planh » le plus émouvant, sorti d'une plume Cantalienne est, sans conteste, Le poèi L'Astorg d'Aurillac-Conros déplo- rant La captivité «le Saint Louis sur la terre Afri- caine 1 1 >.

Tout autre et nécessitant chez son auteur des qua- lités bien différentes est la aTenson», sorte de polé- mique dialoguée dont les sujets les plus divers four- nissent le thème. Son origine paraît remonter au vieil

usage des Cours d'i >ur la reine proposait aux

jouteurs quelque point délicat, quelque question dos plus quintessenciés sur Laquelle les deux rivaux devaient émettre une opinion et la défendre contre l'adversaire jusqu'au triomphe <>u à la défaite. A la Cour d'amour tenue à Pierrefeu, deux Troubadours célèbres prirent pour thème de leur « Tenson » cette question épineuse : « Qui est plus digne d'être aimé,

(i) Nous verrons qu'on avait cru jusqu'ici ce « planh » composé en 1270 à l'occasion de la mort de Saint Louis. Il est aujourd'hui démontré qu'il se réfère à La Mansourah.

LES TROUBADOURS CANTALIEN8 198

(( de celui qui donne libéralement ou de celui qui « donne malgré soi, afin de passer pour libéral ». Ou encore : « Quel est l'homme le plus amou- (v reux : celui qui ne peut résister au désir de parler « constamment de la dame qu'il aime ou celui qui y <( pense en silence.» Ailleurs on étudia ce grave pro- blème : << Un amoureux qui est heureux dans son << amour doit-il préférer être l'amant ou le mari de «< sa dame ». Si les arguties byzantines auxquelles les deux partenaires ont recours, n'offrent plus que médiocre intérêt, leurs réflexions et arguments tires de la vie usuelle sont une précieuse source de docu- mentation, montrent souvent ce libertinage, au moins imaginatif, assez coutumier aux Trou- badours.

La (( Pastourelle » et la « Romance » nous font voir, sous un tout autre aspect, la poétique médié- vale. Dans la première, le poète imagine une ren- contre fortuite avec une bergère. Après quelques compliments, notre homme offre son amour. Dia- logue plus ou moins prolongé mais qui ne finit généralement pas à l'honneur de la vertu champêtre! La « Romance », difficile parfois à distinguer de la « Pastourelle », est également le récit d'une aven-

104 LR8 TROUBADOURS OANTALIENS

turc d'amour fait sous forme dialoguée, plus en faveur chez les Trouvères que chez les Troubadours qui lui préfèrenl toujours la « Pastourelle ».

La i»lus mièvre, peut-être, mais si gracieuse pro- ductioo des poètes Méridionaux, certainement la moins connue, est V « Alba », l'aube qui tire son nom de ce que le mot « aube » doit revenir à chaque couplet, Le plus récent et le plus complet des historiens de la poésie Méridionale fait entendre en termes aussi exacts que voilés la nature de ce poème : «« Il suffit de rappeler la situation de Roméo et de « Juliette quand le chant mélodieux du rossignol << vicni leur annoncer le jour. Seulement, dans u l'aube », le chant du rossignol est remplacé par la « voix d'un ami fidèle qui a poussé le dévouement « jusqu'à veiller toute la nuit à la sécurité de son « compagnon » (1).

Pour apprécier a toute sa valeur l'œuvre si curieuse «les Troubadours, son influence exacte, il faudrait l'étudier en détail avec le savant Professeur Anglade, passer en revue « jeux-partis », « coblas », u sixtines », <( descorts », « complaintes », « con-

(i) Anglade. P. 68.

LES TROUBADOURS CANTALIICNS 195

gés », « énigmes », <( justifications », (( ballade », « lai », « virelai », « triolet », « rondeau » la recherche des formes et des rythmes lutte avec les difficultés de rime et de versification. Ils s'ingénient à varier les mètres, à codifier une prosodie complexe et ardue, à multiplier les difficultés inouïes de la rime et l'entrecroisement des vers « mâles et femelles » :

Lo vers deg far en tal rima Mascl'e femel que ben rim

Le vers je dois faire en telle rime Mâle et femelle qui bien rime

enseigne un des plus célèbres Troubadours Auver- gnats, Cantalien peut-être : Gavaudan-le- Vieux. « L'agencement des rimes est l'objet d'un soin tout « particulier; il existe toute une terminologie pour « désigner ces combinaisons » (1).

Parfois, plus subtils qu'éloquents, les Trouba- dours ont fatalement versé dans l'exagération, ont limé et poli outre mesure, donné souvent la prédomi- nance à la forme sur le fond, délayé sans raison des pensées sans originalité et sans grandeur, trop cir-

(i) Anglade. P. 68.

l.l - i ROI BADOl Bfl < Wl Al.ll.NS

conscrit au seul amour le thème de leurs oeuvres. Il esi évidemmenl exagéré de traiter les Trouvères de vulgaires plagiaires, de concréter uniquement dans Les Troubadours toute cette efflorescence épique du moyeu âge el de ne rien admettre, en dehors d'eux, de digne du moindre intérêt; mais il serait plus injuste encore de ne pas reconnaître leur salutaire influence, de leur dénier la Large part qu'ont eue leurs efforts e1 jusqu'à leurs défauts, dans L'œuvre progressive d'émancipation de l'esprit huinain.

La civilisation méridionale du XIIe siècle était-elle vraiment trop hâtive, comme L'insinuent avec quelque malicieux dédain, les « Françimam » et cette société raffinée portait-elle fatalement en elle les germes d'une corruption précoce qui l'eut bientôt dissoute el anéantie? L'affirmation semble des plus risquées: A chaque point culminant de l'Histoire, il

-i trouvé des esprits chagrins et des vertus farou-

LES TROUBADOURS CANTALIENS M»,

ches pour affirmer que le comble de l'abomination était atteint et que le monde allait être englouti sous le poids de ses forfaits. Lorsqu'aux IXe et Xe siècles Kome était le théâtre de scandales sans nom qui vont du pontificat de Jean VIII à celui de l'austère et génial Cantalien Silvestre II (1), certains « milléna- ristes », mais non pas la généralité des peuples, comme se sont complu à l'affirmer les historiens anti- catholiques, ne prédisaient-ils pas la tin du monde pour Tan 1000? Au temps même le Capétien tenait sous sa rude poigne le Midi pantelant, la France septentrionale, si orthodoxe pourtant, et si vertueuse, à en croire les annalistes aux gages de Montfort. était si peu exempte des humaines fai- blesses que le pieux évêque de Chartres déclarait au

(i) C'est cette période lamentable dont le savant Cardinal Ba- ronius, l'annaliste quasi-officiel de l'Eglise dit : « C'est ici que se place le commencement de ce siècle qui a mérité par ses cruautés et l'absence de toute vertu le nom de siècle de fer. Partout triom- phe le génie du mal et la décadence intellectuelle est si complète que cette époque est appelée à bon droit le siècle des ténèbres... Le Christ dormait dans sa barque et les flots déchaînés menaçaient d'engloutir ce frêle esquif. Tout était mort et pas une voix ne s'élevait pour implorer son secours. Ceux qui devaient veiller au salut de l'Eglise faisaient cause commune avec ses ennemis et dans leurs vœux sacrilèges ils cherchaient à s'assurer l'impunité en souhaitant que le Christ ne se réveillât plus ! » (Card. Baro- nius, Annal. T. X., P. 685).

198 LES TROUBADOURS CANTAL1LNS

saint roi Louis IX que jamais pareille corruption /l'avait existé Cûes les laïques et les clercs (1). Sous les Valois, les huguenots se voilaient la face des into- lérables scandales dont ils étaient témoins; la Ré- forme, qui devait tonl épnrer, connut, à son tour, les défaillances de la chair. A la fin du XVIIIe siècle, l'insouciasl scepticisme des classes dirigeantes amena un effroyable cataclysme sombrèrent un état de choses suranné, des abus trop réels, mais non

(i) Au XIII' siècle, sous le règne même de Saint Louis, les désordre- et les scandales étaient aussi grands dans l'Eglise. Ainsi Philippe de Savoie, excellent Capitaine, sans cesse guer- royant, n'ayant pas la plus légère attache à l'Eglise fut fort canoniquement préconisé par le Pape Evêque de Valence, « Faisant preuve de mœurs plus militaires que sacerdotales », il ne se préoccupa jamais de son Evêché que pour en toucher les revenus ! Le grand Archevêché de Lyon étant devenu vacant, il fut élu fort légitimement à ce Siège et, sans renoncer à celui de Valence, préconisé Archevêque de Lyon en janvier 1245 par Innocent IV. Cet Archevêque et Evêque laïque, chef d'armée, jouit paisiblement de ces Sièges pendant vingt-trois ans! Clément IV, juriste strict, fut scandalisé du cumul! Il obtint à grand'peine, le 7 juillet 1266 que Philippe de Savoie renonçât au mo»ns à Valence. Quand Clément IV le pressa, le 5 mai 1267, de recevoir les Ordres Sacrés, « Philippe, « Comte de Savoie, obéit cette fois, maij ce fut pour épouser, le « il juin, Alix de Méranie, Comtesse de Bourgogne! » (Cha- noine Nicolas, Vie de Clément IV, P. 214-218. Martène, II, col. 462, 458. Abbé Martin : Conciles et Bullaires de Lyon, P. 245.)

LES TROUBADOURS CANTALIENS 199

pas la Nation, qui se régénéra sur les champs de bataille napoléoniens et prit,à travers le XIXe siècle, conscience de ses droits. Il est permis de supposer que de l'excès même de civilisation, de cette licence de mœurs si fort reprochée au Midi du XIIe siècle, serait né, à travers quelque crise passagère, un état autre, plus conforme aux immanentes règles de la morale et de la raison, « ce nouvel ordre de choses » auquel aspirait déjà Virgile (1). Un réformateur pacifique, quelque François d'Assise eut surgi, réali- sant, par son entraînante parole et son ardente charité, la réforme des mœurs, quelque prince, éner- gique pétrisseur de peuples, eut peut-être mené à bien, pour le Midi, l'œuvre épuratrice nécessaire. Mais il était écrit que Provence et Bretagne, Langue- doc et Lorraine devaient avoir communauté d'insti- tutions politiques. La sauvage ruée des aventuriers du Nord, sous masque religieux, l'irruption, sous couleur de guerre sainte, des faméliques vassaux des Capétiens, noyèrent dans le sang la civilisation méri- dionale et ses abus, couvrirent de leurs clameurs la voix des Troubadours, ensevelirent sous les ruines

(i) « Virgile : Eglogues ».

200 LES TROUBADOURS OANTALIENS

tout ce qui avait l'ait la force et la faiblesse du Midi, tout ce qui était bob orgueil et sa joie, tout ce qui faisait bob charme preneur et le différenciait du Nord. Avec la liberté de penser et d'écrire fut enle- vée à ses plus valeureux fils jusqu'à la liberté de vivre!

A travers les massacres de Béziers et de Carcas- sonne, le désastre de Muret, la prise de Toulouse, la chute de Montségur, le temps n'était plus aux amoureuses « cansons », aux idylliques « pastou- relles » : la douleur de la défaite ne pouvait inspirer aux pauvres Troubadours endeuillés que « sir- tés » vengeurs et lugubres << planhs >>. Quelques- uns uous ont laissé le récit, tout palpitant d'horreur, des longues luttes sanglantes sombra définiti- vement l'indépendance Romane, tel Guillaume de Tudelle. La poésie méridionale n'est pas morte, certes ; mais, pendant de longs siècles, elle va rester muette. En vain quand renaît un calme relatif, quand le mariage de l'héritière de Toulouse avec le frère de saint Louis a fait du Languedoc une pro- vince française, les Troubadours qui ont survécu à la tourmente tentent-ils de se refaire une place dans l'ordre soeial nouveau. Le goût n'est plus aux chan-

LES TROUBADOURS CAXTALIENS >1

sons; chacun pleure sa famille décimée, sa richesse perdue. « La plupart des grandes maisons s'étaient « appauvries, observent très justement les auteurs « de l'Histoire littéraire de la France; plusieurs « d'entre elles avaient péri totalement, les fortunes << avaient passé en d'autres mains. Le besoin s'étant « fait sentir régnaient auparavant l'abondance <( et la joie, les Cours d'amour étaient devenues << muettes. Les portes des châteaux se fermaient et « les Troubadours, les voyant closes, ne voyagèrent (( plus. Ils accusèrent alors les seigneurs d'avarice; « ceux-ci n'étaient que ruinés. L'économie, devenue « nécessaire, avait remplacé les folles dépenses. « Chacun songeait à soi et au moyen de réparer ses (( pertes. Les mœurs changèrent, l'hypocrisie régna « l'effronterie marchait à découvert. La dévotion « apparente s'accrut, les Confréries de la Vierge « se propagèrent. On chanta au lutrin au lieu de •« chanter dans les Cours et aux banquets des sei- « gneurs. Les Troubadours voyageurs qui sont les « Troubadours véritables disparurent. Désormais <( sédentaires, ceux qui restaient prirent tous les « défauts qu'ils devaient contracter en cessant de <( voir le monde. Ils se firent un jeu de la rime et

202 LES TROUBADOURS CANTALIENS

« multiplièrenl les difficultés croyant augmenter ci par Leur mérite. Ils devinrent satiriques, médi- « eants... . Les encouragements furent rares et l'ou- (( l.li a peu près général » (1). Mais, le plus puis- sant facteur de La disparition des Troubadours fut encore L'Inquisition.

« Les sentiments de L'Eglise vis-à-vis de la poésie irs Troubadours paraissenl avoir varié avec le

<i temps el peu ! ri re ;iussi avec les hommes )) (2). (>n a compté jusqu'à seize ecclésiastiques parmi les Troubadours, donl deux évêques el un pape, nombre de chanoines el de dignitaires réguliers. Le fanatique é\ êque de Toulouse, Folquet, était Troubadour avant d'obtenir La mitre, Le pape Clément IV (Guy Fol- queys) accordail cent jours d'indulgence à qui réci- tai! se- poésies (2), Guy d'Ussel, le grand Trouba-

(i) Hist. Littér. de la France. T. XX. Art. d'E. David. (2) Anglade, P. 29.

(2) Ibid. 11 est bon de dire que ces poésies étaient en l'honneur de la Vierge. ClémentIV, Gui Folqueys (Folquet, Foulques)). Guido Fulcodi (1195-1268), à Saint-Gilles (Gard), d'abord guerrier, puis juriste éminent, membre du Conseil du roi Saint Loufs. Hvèque du Puy après son veuvage, Archevêque de Nar- bonne, Cardinal, élu Pape en 1265, sous le nom de Clément IV. Juriste très savant, Prêtre très pieux, il fut un puissant agent des Capéitens dans la soumission du Midi, donna aux Inquisiteurs une consultation approbative célèbre, sans être jamais person-

LES TROUBADOURS CANTALIEXS 203

dour Limousin, était chanoine, comte de Brioude et de Montferrand (3), le Rouergat Daude de Prades, chanoine de Maguelone, les Cantaliens Pierre de Vie, Prieur de Montaudon et de Villefranche, Pierre de Rogiers, chanoine de Clermont, etc. Mais, en réalité les Troubadours n'étaient pus gens pieux et leurs

tellement un fanatique persécuteur. Le Chano'.ne Nicolas, curé de Saint-Gilles, qui vient d'écrire sa vie (in vol. in-8, Nîmes iqio), paraît avoir eu pour principal objectif de faire ressortir surtout sa sainteté et de rendre officiel le culte dont il est honoré à titre de Bienheureux. Cette étude laisse entièrement dans l'olmbre les talents poétiques de Folquyes, se contentant de le louer d'avoir été « bien chantant ». On sait que les historiens accusent Clément IV d'avoir répondu à Charles d'Anjou, frère de Saint Louis, qu'il avait fa»:it roi de Sicile et qui le consultait sur le sort du jeune Conradin de Hohenstauffen, son compétiteur vaincu, qu'il fit décapiter : « La vie de Conradin c'est la mort de Charles d'Anjou, la mort de Conradin c'est la vie de Charles. »

(3) Guy d'Ussel, ses deux frères, Ebles et Pierre, et leur cousin Elie, étaient tous quatre Troubadours et se prêtaient mutuel ap- pui. Guy ou plutôt Guillot a laissé son nom au château de La Garde-Guillotin qu'il habitait (commune de Merlines, canton d'Eygurandes, arr. d'Ussel (Corrèze). L'héritière de ces Trouba- dours fut Claudine d'Ussel, fille de Claude, seig. de La Garde- Guillotin, etc., et de Françoise de Tournemire de Marzes. Elle épousa Robert de Lignerac, Lieutenant-Général du Roi en Haute- Auvergne, Capitaine de Cariât, en faveur duquel Henri IV érigea la terre de Marze (cant. de St-Cernin, arr. d'Aurillac) en Mar- quisat. La fille unique de ces époux, Claudine de Lignerac-Marzes, dame héritière de La Garde-Guillotin, Marzes, etc.. épousa Jean, Comte de la Salle, baron de Larodde-Aulhac, etc., qui devint ainsi Marquis de Marzes et possesseur des biens de cette branche de la maison d'Ussel.

204 LES TROUBADOURS CAKTALIEXS

conceptions de l'an delà étaient plus voisines du Paganisme que du Catholicisme. Le sentiment reli- gieux tenait peu de place dans leurs œuvres, de même qu'il étail relégué a. un rang fort secondaire dans la société méridionale du XIIe siècle. Nombre de Troubadours, même parmi les ecclésiastiques, étaient violemment anticléricaux, censuraient avec la dernière causticité les nioMirs de Rome aussi bieu que celles du clergé local. En général, gens de conduite légère, ils n'avaient pas de la vie le concept catholique, ne la considéraient pas du tout comme une <( vallée de larmes », mais bien plutôt comme un lieu de délices et de joie. Familiers avec la Divi- nité, ils adressaient à Dieu une poétique prière pour lui demander de protéger un rendez-vous amou- reux (1).

()n conçoit que l'Inquisition ait tenu de tels gens pour suspects, leur ait fait comprendre, à maintes reprises, qu'ils « sentaient fortement le fagot » ! Les Troubadours, chez qui la fermeté de caractère n'était pas préeisément la note dominante, se le tinrent pour dit. Etroitement surveillés par les Dominicains, les Franciscains, les Jacobins et tous les autres Ordres

(i) L'invocation à Dieu de Giraut de Bornelh, dans ce but tout profane est une de ses plus belles œuvres.

LES TROUBADOURS CANTALIENS 205

qui s'étaient implantés nombreux dans chaque viller les quelques poètes qui trouvaient encore à vivre après les désastres de la Croisade, en Languedoc ou Provence, se hâtèrent d'adresser à la Vierge, chan- sons, aubes et romances. A lire cette poésie religieuse on s'aperçoit vite que les formules ont à peine varié et qu'habitués à de plus profanes sujets, les poètes désorientés chantent l'amour céleste en termes équivoques, adressent à la benoîte Vierge les mêmes compliments que jadis à leur dame, vont jusqu'à se déclarer « les amants parfaits » de la mère de Jésus ! C'est surtout parce qu'elle est devenue, ainsi, trop conventionnelle, que la poésie des Troubadours a lentement agonisé et finalement disparu; car « la « convention et l'artifice peuvent donner l'illusion « de la vie; ils ne la rempliront pas » (1).

L'Auvergnat, dit-on volontiers, est doué d'apti-

(i) Anglade

206 LES TROUBADOURS CANTALIENS

tudes commerciales hors pair. Econome, laborieux, prudent en affaires, « débrouillard », acceptant sans rechigner, au début, les plus ingrates besognes, il se hisse, à force «le poignet, à l'échelon supérieur, tm franchit, même, parfois, bon nombre avec une sur- prenante énergie. Affiné par l'instruction, il sera naturellement porté vers les sciences exactes, l'étude «lu Droit, l'Economie politique, les combinaisons financières, s'assimilera de préférence les