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HANDBOUND AT THE

UNINERSITY OF TORONTO PRESS

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'rÔPTïOUE^

ou ^

LE CHINOIS,.

A MEMPHIS.

Effais traduits de rF.gy]^tkn^ PREMIERE PARTIE,

1?' '^>;s'

A LONDRES,

Chez lA A R c - M I c H E L R s y.^.

Libraire»,

M.DCC. Lxiîir

6^

q^ÏJ^' i

13):

PREFACK

ON ne fçauroit fixer précî- fément le tems auquel cet Ouvrage fut fait, ni avoir au jufle comment il a percé les t^ms les plus reculés pour par- venir jufqu'à nous. Le nom de fon Auteur nous eft abfolument inconnu. Quelques Ecrivains- contemporains afTurent feule- ment qu'il fut compofé pour amufer les loifirs de lEmpereur Phalaris qui fe défennuyoit à fai» re griller des victimes humaines^ dans un taureau d'airain. Quel- ques gens ont prétendu trouver dans cet Ouvrage quelque ana- logie avec notre fiecle ; cela cet fera de paroître étonnant lorf- qu'on fera réflexion que l'efprit: humain fe reifemble dans tous les tems ^ Ôc que les Ibttifes des hommes qui ne différent qug

ïv frefâce.

par la forme , font par-tout les mêmes pour le fond.

Comme jene fuis que le tra- du£leur de cet Ouvrage, j'ex- horte mes Le6l:eurs à croire qu'A vaut in-fi,niment mieux dans l'original que dans ma tra- duction. J'avertis aveofincérité que je n'ai pu en rendre toutes les beaute's , &. que les défauts que l'on y trouvera font de moi.

Cet Ou,vrage étoit d'une très- longue étendue 5 je n'ai ofé rif- quer que cetefTaipourme con- former au goût du public , fur* tout à celui des femmes qui en font la belle moitié, ôc que l'é- normité à'unXn-folïo a droit d'ef- frayer.. Si cette efquice leur plaît , ce fera pour moi un en- couragement à leur donner le reûe. Quel motif plus intéref- iànt que de contribuer aux plai- firs de celles à qui Rous devonS:- tous lesnQtJces,.

L'OPTIQUE.

CHAPITRE PREMIER.

Q^U E L perfonnag& étoit Ifmafeh, Comment il e(l enlevé par des Grif" fons. Rencontre qu il fait d'un Sor-^ cicr.

OUS le régne de N'cao'i du tems qu'une troupe de Mages du fond de l'AfTy-, rie répandus fur le reftede la terre, étoit venu fonder un beau Collège à Memphis, quelques-uns d'entr'eux, pour la plus grande gloire à!Orof- made , s'occupoient alors à pafler leji

â L' O p T I Q u t,

mers, pour aller prouver aux Chl?» nois que Confucius étojt un fot, & que toute leur Nation n'avoit pas le fens commuai».

II vivoitdansla Chine, encetems- , un jeune homme nommé Ifma- leb , lequel ayant perdu de bonne I;eure Tes p^rens , s'étoit adonné à l'étude de la philofophie & des bel- ïea-lettres. Il n'étoit point vain com- n^ç le font la plupart de ceux qui cul- tjyent cçs arts, & il fe convainquit fa- cilement que des gens venus de fi loin pour rinftruire , dévoient être nécef- fairement beaucoup plus fçavans que l,ui.

Ifmazeb étoit amoureux d'une jeu- ijc Chinoife qui fe nommoit Nadine , ^ à laquelle l'hymen devoit bien-rôt J'unir. Il fit un jour un rêve épouvan- table : il fopgea qu'étant dans le Tem- ple , au pied de l'Autel , il alloiï tdpnnçr la ^^in ^ Nadine , deux Grifi

L* O p T r Q u s:. f

ïbns noirs comme de l'encre Tenle- voient, & qu'ils le tranfportoient dans un pays inconnu, oii tous les habitans chantoient au lieu de par-. 1er , danfoient au lieu de marcher ; & avoient un mafque fur le vifage, Bientôt il remarqua un vieillard qui lui fit voir une petite clefde diamant, avec laquelle il ouvroitune porte que chaque habitant avoit au cœur ; mais, il ne vit que des hommes frivoles ôc corrompus. Nadine alors lui apparut au milieu de ce peuple. Le vieillard lui ayant fait la même ouverture qu'aux autres, avec quelle joie le Chinois ne remarqua-t-il pas com- bien elle difFéroit du refte de ces habitans : il l'embrafla avec trans- port. Tout le peuple difparut ; & fou- dain il vit s'élever un Autel, ils fe donnèrent leur foi réciproque- ment.

Que fignifle ce fonge , difoit If» A ij

4 L' O P T I Q U E.

mazeb , lorfqu'il fut réveillé ? Eft-ctf un préfage des traver fes par lefquel- les il m-e faut palTer pour arriver à la polTeflion de Nadine ? Un inftant après il fe confoloit , en penfant au peu de foi que l'on doit ajouter aux fonges. Mais , quoi qu'il pût faire , ces maudits Griffons lui revenoient tou- jours dans la mémoire.

Il fe promenoit un jour fur le ri- vage de la mer , près de la demeure de Nadine , à laquelle il devoit être uni le lendemain , lorfque deux Ma- ges qui s'y promenoient auflî , l'en- leverent,en l'aflurantque c'étoit pour fon bien , & le conduilirent avec beaucoup de politefles à un vaifleau prêt à faire voile pour Memphis, fans autre but que d'emporter avec eux quelque rareté de la Chine , & de l'emmener dans leur pays comme un animal flngulier venu des pays ipintins»

L' o p T I Q u É. y

Voilà une partie de mon fonge expliquée , s'écria Ifmazeb , en en- trant dans le vaifTeau, & voilà les Griffons trouvés. Pendant la route il perçoit l'air de (es cris. Les Mages entreprirent de lui prouver qu'il de- voit fe confoler. Cette fois leurs preuves furent fans effet; & il leur difoit : Meilleurs , je vous crois fort ëloquens ; mais vous ne me perfua- derez jamais que deux Mages Egyp- tiens puifTent valoir ma Nadine.

Lorfqu'il fut arrivé à Memphis, dans la maifoii de fes condudeurs, on lui dit qu'on alloit lui apprendre en neuf ou dix ans quelques mots de Latin & de Grec , pour l'inftruire à fçavoir fe préfenter dans les fociétés Egyptiennes-.

Un jour qu'il avoit mal compris une régie de Jean Defpautere , qu'on lui avoit mal expliquée, fon Pro- feffeur lui prouva qu'il falloit rece:

A iij

^ L'Optiqu:^.

voir le fouet. Ifmazeb lui demanda à quoi bon cette cérémonie , & com^ ment il fe pouvoit faire que quelques coups appliqués fur les fefles fifîent entrer dans la tête ce que l'habileté d'un Profefleur n'avoit pu y incul- quer. On lui répondit que depuis ^[.OO ans cela fe pratiquoit ainfi. If- mazeb n'eut rien à répliquer à cette preuve : mais après la cérémonie , il fut très-étonné de n'en pas compren- dre la régie plus aifément.

Pour la première fois le defir d'être inftruitlui manqua : il réfolut de quit- ter (es Maîtres, & il s'évada de leur maifon. Je ne veux point refter , di- foit-il , dans un lieu oii la fcience fe communique par une voie fi flétrif- fante & fi douloureufe.

Quand il fut au milieu des rues , il vit que tout le monde rioit & s'alfem- bloit autour de lui. Cette Nation , -îdit-il , me paroît gaie j la gaieté eft

L' O P T I Q U E. *^

une fuite de la paix de l'ame , &: cette paix eft le fymbole des vertus : oh m'a vanté la politefTe de ce penple envers les Etrangers , & il s'affemble probablement autour de moi pouc m'ofFrir rhofpitalrté.

Ifmazeb qui fçavoit la Langue Egyptienne , accofta parmi ce peu- ple un homme dont la riche parure lui fît juger qu'il étoit d'un rang & d'un état fupérieur à ceux qui l'en- touroient ; & l'ayant pris par la main , il lui propofa de le recevoir en qualité d'hôte chez lui.

L'Egyptien qui n'entendoit pas parlet d'argent , fit obferver cette claufe à Ifmazeb ; il ajouta que le tems étoit dur , & qu'il étoit chargé d'enfans. Enfuite il tourna le dos au Chinois ; &: rencontrant le char d'une des plus célèbres Aclrices de Mem- phis , il la pria d'entrer dans une bou-

A iiij

Ç L' Optique.

tique , il lui acheta pour vingt

mille francs de colifichets.

Ifmazeb étonné aborda un autre Egyptien , & lui dit : Je fuis à pré- fent fort en peine de fçavoir de quoi rit ce peuple. Il rit de vous, lui répliqua - t - il brufquement ; & ce même homme lui tourna encore le dos.

Jufques ici, dit Ifmazeb en lui- même , je ne vois pas encore de gran- des marques de cette politefTe qu'on m'avoit vantée chez les Egyptiens. Cependant animé du defîr de fe dé- barrafler de la foule, il réfolut de troquer une chaîne d'or qu'il avoic dans fa poche , contre un habitEgyp- tien. En changeant de vêtement.ajou- ta-t-il , il eft bien vrai que je ne pour- rai changer ma figure , qui ne me paroît pas conftruite comme la plu- part de celles de ce peuple ; mais il faut convenir ^ulîi que parmi les têtes

L'Optiquf. ^

de cette Nation , j'en ai remarqué qui ne différoient pas trop delà mienne ; & certainement je ne ferai pas dans ce Pays la feule figure Chinoifecocf- fée d'un Caftor à l'Egyptienne.

Ifmazeb ayant conclu fon marché avec un Fripier , pour fon habille- ment , continuoit fon chemin en pen- fant à Nadine , & en fe fouvenant de tems en tems qu'il n'avoit point dî- né, & qu'il n'avoit point d'argent; lorfqu'au milieu d'une rue un fpefta- cle aflez fingulier attira fon atten:ion.

Il vit un peîir homme vêtu d'un petit habit, coëfiFé d'un petit bonnet, lequel une troupe d'Efclaves balot- toit & fe renvoyait réciproquement. Il étoit couvert de boue ; fon vête- ment étoit en lambeaux; il n'avoit qu'un foulier & demi, & que la moi- tié d'un bas : dans cet état , il crioit grâce , avec des grimaces effroyables. Ifmazeb demanda aux afllftans qui

"ÏO L' O P f I Q U E.

éntouroient avec avidité ce {peS:à-^ tle , quel étoit cet homme , & pour- quoi on le maltrairoit ainfi? C'ell:, lui dit-on , un Sorcier. Celui-ci a fait paâ:e à coup sûr avec le Diable ; car on prétend qu'il devine tout ce qu'on a dans l'ame. Le Publicain à qui ap- partient ce Palais, fur la réputation qu'a cet homme d'étré Sorcier , l'a fait venir chez lui par curiofirc. Le Traitant ayant exigé de lui en pré- fence d'une grande afiemblée, qu'il lui dît fa bonne avanture , le Sorcier s'en eft défendu long-tems avec inf- tance : le Publicain en a pris droit de douter de la vérité de fon art. Alors le petit homme preffé , a enfin dé- claré au Traitant qu'ent'autres avan- tures , il avoir manqué d'être pendu pour avoir volé une caifTe, n'étant encore que Diredeur. A ces mots , l'homme de Finance outré de cour- roux , a rougi , & a traité cet homme

L' O p T I (^ u E. ï r

d'impofteur , & l'a fait chailer par fes Efclaves. Quelques plaiiants n'ont pas manqué d'ajouter que ce Publi- cain eût été moins en colère , s'il n'y eût pas eu quelque chofc de vrai dans le fait.

Ifmazeb, qui , tout Chinois qu'il étoit,avoitles mœurs douces, &étoit la bonté même , réfolut de fauver cet homme des mains de cette populace acharnée. D'ailleurs, quoiqu'il eût lu les Livres du Père Calmet fur les ■Vampirs , & quelques Arrêts du Par- lement de Rouen contre quelques Magiciens , il ne croyoit nullement aux Sorciers. Il commença à parler aux Efclaves avec autant de politefTe qu'un Chinois civilifé en peut mettre dans {qs difcours. Mais il fut bien furpris lorfque fon zélé, au lieu de produire l'effet qu'il en avoit attendu, penfa lui être fatal; & bientôt il fe vit obligé lui-même de fc défendre , danj

fÏ2 L' O P T I Q U É.

la crainte de partager le fort de celui qu'il vouioit fauver. Alors ne croyant pas qu'il lui fût permis de fe fervir de l'épée qu'il portoit contre d'autres hommes que les ennemis du Prince , il ne fe fouvint pas même qu'il eit ^voit une. Il penfoit que ce feroit faire infulte à la nature , que de fe fervir d'autres armes que celles qu'elle a données à fous les hommes, non pour attaquer, mais pour fe défen- dre. Comme il étoit robufle , il fe mêla parmi les aggrefTeurs : la rapi- dité de (es coups mit le défordre parmi eux ; ils avoient attaqué lâche- ment, & s'enfuirent de même.

O mon frère, dit le Sorcier en lan- gue Chinoife à Ifmazeb & en l'em- braffant , puifle la belle Nadine qui vous eft chère, & à qui vous avez été enlevé, vous récompenfer un jour du fervice que vous venez de me ren- dre î Pui/Iiez-vous la retrouver tou-

L' O P T I Q U E. 1 3f|

jours tendre & fidelle, & puifle bien* tôt l'amour vous rejoindre pour vous unir à jamais !

Eh ! d'où fçavez-vous , s'il vous plaît , lui répondit Ifmazeb , en re- culant quatre pas , les particularités de mon amour avec Nadine ? Etes- vous parmi nous ? Encore n'y a- t-il que Nadine au monde qui foit informée de l'ardeur que j'ai pouc elle.

Non je ne fuis point Chinois, re« prit le petit homme; je n'ai même jamais été dans ces contrées auflî an- ciennes que le monde, & célèbres à jamais par la fagefle de leurs conf- titutions.

En ce cas -là, s'écria Ifmazeb,^ malgré ma répugnance à croire aux Sorciers, je commence à croire que yous en êtes un,

DétrompeZ'Vous encore ; c'eflle propre des hommes que de cherchei

ft4 L' O p T r Q u 1,

des enveloppes furnaturelles à qu'ils ne comprennent point.

Eh ! qui diable êtes-vous donc , repartit Ifmazeb ? Je n'ai point de fecrets pour mon libérateur , dit le petit homme : fuivez-moi feulement, & vous en ferez bientôt inftruit. Le Chinois le fuivit , & fe dit en lui- même , s'il eu vrai que cet homme aittant de fecrets admirables,il pourra peut-être m'en procurer un pour re^ couvrer Nadine.

I,' O P T ï Q tr E, If

CHAPITRE II.

Q U E L homme étoït le Sorcier. Quel repas ffma^eb fait avec lui. Etrange fccret que le Magicien lui découvre , & ce qui s 'enfuit^

I

Smazeb arriva dans une petite rue , à une petite maifon étoit la demeure du petit homme : cette mai- son, en récompenfe, étoit aufTi haute qu'elle étoit étroite. Quand ils eurent atteint le feptiéme étage , Sorcier lui dit : confolez-vous , nous n'ea avons plus qu'un à monter. Parbleu, c'eft bien aflez, lui répondit le Chi- nois ; cette demeure éthérée ne me paroit propre qu'à fervir de loge- ment à un Aftrologue; & jerecon- i;iois aéluellement que vous ea êtes un*

•i6 L' O P T I Q U E.

Point du tout, lui répondit le petit homme, vous vous trompez encore. Je regarde avec raifon l'aftrologie comme une chimère. J'ai fait mon étude de la fagefle ; ainfï ne vous étonnez plus fi je fuis pauvre.

Vous me furprenez encore davan- tage , lui dit Ifmazeb ; la pauvreté ne m'a jamais femblé devoir être l'attri- but de la fagefle ; au contraire , nos fages de la Chine font tous riches & puiflàns.

Chaque Pays a fes coutumes , re- prit le petit homme : on honore les fagesàPekin; ailleurs on fe contente de ne les pas connoître; on les brûle en quelques Pays , & l'on les fiffle à Memphis.

Voilà des mœurs bien étranges, repartit le Chinois : le peu de cas qu'on fait ici de la fagefle , ne me donne pas grande opinion de toutes

les

L' O p T I Q u ?. iy

les têtes du refte de cette Nation. En parlant ain{î,ils entrèrent dans le logement du Philofophe : la porte en étoit fi baffe , qu'elle relTembloit à celle que François I. fit conflruire étant prifonnier ; le réduit n'étoit éclairé que d'une étroite lucarne qui lui communiquoit une clarté foibIe& lugubre ; il n'avoit que fix pieds en quarré, & ne contenoit pour tout meuble , qu'une table triangulaire, ufée de vétuflé , quelques fpheres Ôc globes délabrés , & une natte qui fer- voit de lit au Philofophe.

Le Sage ayant appris du Chinois qu'il n'avoit point dîné , lui offrit quelques croûtes de pain trempées dans de l'eau, en s'excufant de n'avoir pas une bouteille de vin à lui donner, pour réparer la difette de ce repas. Ifmazeb lui demanda d'un air furpris, yous buvez donc quelquefois du via?

fi

'Je croycis qu'un Sage étoit ennemi de cette liqueur. Point du tout , lui répondit le Philofophe ; le vin pris modérément égayé l'ame , fortifie les reflbrts du corps , & mieux que Sé- neque fouvent confole les chagrin» des hommes, &lesconvertit en joie; & je ne fçaurois trop m'étonner de l'ufage des gens de qualité de Mem- phis , qui n'ont cefîe de s'eny vrer dans des parties de débauche , que pour boire de l'eau à de triftes & ra- pides repas ; comme fi les hommes ne pouvoient corriger un excès que par un autre , & qu'il leur fût im- poffible d'ufer fagement des dons de la nature.

Après le dîner , le Sage dit à If^ înazeb , je m'appelle Hibraïm , & fuis Juif de nation ; il eft tems de vous inftruire des caufes qui me font pafTer pour §orcier, en vous

L' O p T I Q rr E. i^

<3ëcouvrant le tréfor dont , malgré ma pauvreté , je fuis poflefTeur. Le Chi- nois qui s'étonnoit aifément , parut encore furpris à ces mots. Se ne pou- voit concilier un tréfor avec le dîner qu'il venoit de faire.

Alors Hibraïm ouvrit un petit coffre de chêne , & en tira un verre de figure platte & circulaire, &qui s'enchâffoit en forme de lorgnette. Voilà, lui dit -il , mon tréfor : ce verre fut jadis compofé par Archi- mede , qui avoit le fecret de brûler une flotte par la réfradion concen- trée des rayons du foleil , d'enlever les plus gros vailfeaux par le fecours d'une fimple machine , & de rendre enfin le verre malléable.

Tous ces grands fecrets fe font per- dus à fa mort : ce verre fut trouvé cent ans après parmi des débris au milieu defquels il s'étoit confervé ^veç une infçriptlon grecque au-tour,

eO L' O P T I Q U E.

qui en défîgnoit l'ufage & les pro*

priétés 3 on y lifoit ces mots ;

VOptîque du Cœur,

Ce verre pafla de mains en mains jufqu'au grand Hermès , qui le tenoit de Zoroaftre, qui le conferva jufqu'à fa mort. Je l'achetai d'un de Tes def- cendans , avec plufieurs raretés dont il ignoroit l'ufage. Ce verre miracu- leux eft conftruit avec un tel art,qu on découvre , par Ton fecours , les re- plis les plus fecrets de l'ame à travers l'enveloppe groffiere du corps. C'é- toit un des principaux points des fyf- têmesd'Archimedeque les yeux font les fenêtres de l'ame , & qu'elle voit autant par eux, qu'elle eft vue, félon que le criftalin ou le corps vitré font plus ou moins tranfparens. Ce plus ou moins de tranfparence n'eft autre clîofe que ce que les ignorons appei?

L' O P T I Q U s. 2t

lent vues longues ou vues courtes.

Il eft des vues extraordinairemenc perçantes , ainfî qu'il en eft de fort courtes. Le fameux Apollonius dé- couvroit à mille pas une mouche fun le bonnet de fon Difciple^

Le grand Anaxîmen voyageant enf Syrie, découvrit le Juif Ifmaël fraî- chement affaiTmé , enterré fur le bord de TEuphrate à fîx pieds de profon- deur. BerosJ'un des Prêtres de Belus, avoit la vue fi perçante, qu'il apper- cevoit une mine à travers dix pieds de terre. Il découvrit un jour fous le chemin qui conduit à Ecbatane , fix barrils pleins de pièces d'or & d'ar» gent , enfermés dans une grande pierre creufe à plus de douze pieds de profondeur. Il eft à préfumer que l'ame de ces hommes étoit moins of- fufquée par la crafle des corps vitrés & des cviftalins, que celle des autres iiommes 3 & il n'y a poim à douter j

■22 L' O P T I Q U E.

lorfque notre ame fera dégagée des liens de la matière , que , comme une intelligence à qui tout eft poflible , elle ne voye de part en part à travers notre globe , ainfi qu'à travers un verre.

Archiriiede fentit le premier , d'a- près ce principe , qu'en fuppléant à la foiblelTe de ces criftalins ou de ces corps tranfparens , il feroit aifé non- feulement de fubftituer plus de clarté à l'ame, mais encore d'en rendre les fondions vifibles par cette même

îranfparence.

Cette lorgnette.continua Ibrahim,

vous convaincra de cette vérité. 'Après en avoir fait l'expérience fur tous les peuples divers que j'ai con- nus dans mes voyages , j'ai recon- nu que par-tout les hommes étoient les mêmes fous des enveloppes diffé- rentes.

J'ai vu qu'en général ils étoienf

L' O ? T I Q U E. 2^

iîioins méchans que foibles , & moins faux que ridicules , plus entêtés que fçavans , jouets de l'opinion , plus vains qu'infenfés , & plus aveugles qu'ignorans. J'ai vu qu'ils péchoient tous par un défaut de principes qui leur cachoit le véritable point de vue <les chofes humaines ; qu'ils s'éga- roient volontairement , & qu'ils er- loient par défaut d'optique.

Je ne fuis point venu pour cher- •cher des vices chez les Egyptiens : le peu de féjour que j'ai déjà fait chez eux y m'a appris que c'eft le peuple qui en a le moins. Par la même rai- fon , je crois que les grandes vertus doivent être rares chez lui : les paf- fions vives chez une nation fuppo- fent la grandeur des vices avec celle des vertus ; & l'Egyptien , le plus doux de tous les Peuples , eft celui de tous qui a le moins de paffions : mais en revanche j'ai remarqué qu'il s'en dédommage pax les ridicules.^

è? L' d p T ï Q u ir.

Ibrahim remarqua qu'Ifmazeb , atf lieu de l'écouter, étoit rêveur, & qu'il «'écrioitde tems en tems : O Nadine î fçais-tu que je fuis maintenant à deux mille lieues de toi , dans un Pays oii j'ai reçu le fouet d'une façon honteu- {e, èc où, fans cet honnête homme que j'ai rencontré, je courrois le rif^ gue aujourd'hui de ne point dîner?

Le Sage , pour calmer la douleur td'Ifmazeb , lui propofa de la difîiper par le fpecflacle de quelque ameEgyp- tienne. Le Chinois goûta ces raifons. Ibrahim choifit la promenade qui étoit alors à la mode àMemphis, pour cet effai. Ils fe placèrent à couvert dans l'enclos qui précédoit une mai- fon deftinée aux rafraîchiffemens ; &: le Sage ayant braqué fa lorgnette fur îa première ame qui fe préfenta , ilâî ^■irent ce qui fuir.

chapitre;

L' O P T I Q U Ë. Tf

CHAPITRE m.

Choses mervellUufcs que voit //• maieb. Hljîoire JinguLien d'une Da- me Egyptienne, Premier ejfai de la Lorgnette,,

Orsqu'ils furent arrivés au lieu roue le monde fe promenoir, le Chinois dit à Ibrahim , à voir cet- te foule de chars qui s'embarraffent réciproquement , cette multitude in« nombrable d'hommes à pied qui font regorger la pouffiere dans laquelle ils paroiflent comme enfevelis, ces mafcarades, qui de pas en pas alïèm- blent des troupes d'efclaves, & fer-- ment le paifage aujf honnêtes gens; à juger enfin par le concours de mon- de que je remarque ici, il eftà préfumer ^ue vous m'avez conduit dans la plus

-C

^S X.' O P T I Q U E.

belle promenade de votre Ville. Cc' -pendant vous avouerai-je mon éton- jiement : je ne vois point ici ces bel'» les diftributions de jardins qu'on m'a- voit tant vantées ; je ne vois ni ces cafcades, ni.cesftatues ? ni tous ces chef-d'œuvres de l'artj oii l'on dit que votre Nation a furpafTé toutes les autres; je ne vois au contraire qu'une grande rue bordée d'arbres & de mi^ férables cabanes dans lefquelles tout ce qu'il y a de plus vil dans cette Na^ tion femble raflemblé, & qui bor^» nent défagréablement la vue des tré- fors de la campagnq. Je yous avoue^- rai avec fîranchife que cette prome- nade ne répond point à l'idée que j'a- ■vois du goût de vos Egyptiens.

On ne vous a point trompé, lui répondit le Sage , en vous vantant nos chef-d'œuvres : nous avons plur fîeurs Palais ils font raflemblés |iar la main de plufieurs Princes ama-

L' O p T r Q ù E. 27

teurs des arts : mais il feroit ignoble de s'y promener. Les Egyptiens trop accoutumés à la jouiiTance de ces arts qui font l'envie des autres Nations, font des Sybarites qui s'endorment au fein de leur poflTeflîon , & dont le goût énerve ne peut plus être réveillé que par des fenfations bizarres.

Ifmazeb ne put s'empccher en ctt endroit d'interrompre Ibrahim, pour lui dire : d'où vient que la plupart de tous ceux que je vois ici font vêtus de noir : votre Nation me paroît gaie, & cette couleur me femble peu analogue avec l'enjouement dont elle fait profefïïon.

Elle n'eft pas toujours vêtue ainfï, répondit Ibrahim ; cet ufage ne fe pratique que dans les deuils de Cour, Mais il faut, reprit le Chinois, que vos Princes d'Egypte aient une quantité prodigieufe de parens, à ju- ger par cette multitude qui s'emprefl'e à porter leur deuiU C ij

âS U O P t I Q u ff.

Non , repartit IbraHim : mais ce tribut eft en ufage parmi nous, de- puis le premier jufqu au dernier Ci- toyen , &; nous ne fommes point fur- pris à Memphis de voir un Valer-de- çhambie porter le deuil d'une tcte Couronnée avec laquelle il n'a jamais eu la moindre relation.

jEn parlant ainfi, le Chinois re- i&iarcua un homme vé*u d'un habit commun , qui, malgré des cheveux plats & fans poudre , annonçoit , fous la grofliereté de fa parure , un air de diftindion , & lequel condui-* foit dans un char léger & frêle un au- tre homme habillé fuperbement,mais dont la phifîonomie au contraire étoit ba/Te & rampante. Expliquez- moi, dit-il à Ibrahim, le phénomène qui fe paiTe devant m.es yeux, & dites- nioi quels font ces deux hommes qui me femblent ainfi déplacés,

i^e Cocher de ce char, lui répons

L* O p T I Q u B. 2j>; dit Ibrahim , efl un grand Seigneur en chenille , qui conduit fon Valet- de-chambre par cette même bizarre^ rie de goût do lit je viens de vous parler. Cette chenille eft un habit moins (impie que grotefque , fous lequel la plupart desSeigneursEgyp- tieiis aiment à fe confondre avec la lie du peuple, tandis qu'à leur touc les fils d'Artifans affedent de fe vétiL* en grands Seigneurs , tant les hom^ mes aiment à fortir de leur fphere, 6i craignent de paroître ce qu'ils font.

Permettez que je vous interrompe» dit Ifmazeb au petit homme , pour vous faire part d'un de mes plus grands étonnemens; c'eft de voir ici les femmes indiftindement mêlées avec les hommes : il faut donc qûé les Egyptiens aient une grande opi* nion de la fageffe de celles-ci, pour les laiiTer aller ainfi fur leur bonne foi.

Ç iij

Ils n'en font pas plus perfuadés que d'autres , re'pondit Ibrahim : mais comme ils font au moins plus polis , ils penfent ainfi s alTurer de la rete- nue de lems femmes , en intéreffant leur vanité' par la liberté qu'ils leur laiiTent. Auiîî afTure -t-on qu'elles font beaucoup plusefclaves des bienfe'an- ces que les Perfanes qu'on tient ren- fermées, & que,pourvû qu'elles rem- plilTent une forte d'égards qu'elle fe font impofés envers le Public , il les difpenfe, après cela, volontiers du refie.

Vous fçavez fans doute à ce fujet cette hiftoire attribuée à un grand Seigneur de Memphis , nommé Iroc, lequel vivoit fous le régne précédent. Non , dit le Chinois , nous n'avons point oui parler de cet homme dans la Chine; faites-moi la grâce de m'ap- prendre qui il étoit. Ibrahim reprit : ti; fut un homme célèbre par (es plai?

V 0?r iqv t. 5 1 fantéries & par fes bonts mots. En ce cas , je ne dois point m'étonner , re- partit Ifmazeb , fi la réputation de ce Seigneur Egyptien n'a point pafTé les mers pour venir jufqu'à nous y car on a une averfion finguliere dans la Chine pour cette efpéce que vous nommez plaifans , & l'on y regarde généralement les bons mots comme une incontinence d'efprit & une ma- ladie de jugement : mais cela n& m'empêchera point de prendre part ai î'hiftoire de votre Egyptien , & de- Vécouter avec plaifir,-

Cette petite aventure,dit Ibrahim^ Vous prouvera , malgré la liberté que les îîabitans du Nil laiflent à leurs- femmes , le peu d'opinion qu'ils ont de leur fagefle.

Il vivoit à la Cour de Memphis' une Dame dont l'air contagieux qu'on? y refpire n'avoit point corrompu les îocÊUrs. Elle étoit jolie fans le croire à»

C iiij;

*^2* L' O P T I Q U £.

& fans être opulente, elle ne faifok point de brigues ponr devenir riche : elle n'eflayoit de féduire aucun Mi- niftre par l'artifice de Tes charmes ; elle avoit un mari pour lequel toure la Cour voyoit avec étonnement fa tendreiïe. Cependant elle n'avoit point jugé à propos de fe faire dé- vote pour paroître avoir un caractè- re : elle croyoit à l'amitié ; mais fous ce nom elle n'avoit point d'amans y quoique pîufieurslui rendiflent hom- mage. Tout le monde difoit que cette femme-là n'étoit point faite pour être à la Cour ; & l'on étoit étonné qu'elle n'allât point s'enfouir dans une de (es terres.

Le Seigneur Iroc qui s'étoit per- fuadé avoir des raifons de ne point croire à la vertu des femmes, forma un jour le projet d'éprouver cette femme finguliere.

Il fut chez elle : il la trouva abat- te paf U ttiftelTe, ÇImqI chagrin, lui

L' O p T I Q u Ê. 53 dit-il, peut obfcurcir vos attraits? Elle lui apprit que Ton époux venoit de perdre un procès de cent mil'e écus, parce qu'il n'avoit point été folliciter les Juges , &: qu'il avoit oublié de laifTer vingt-cinq louis fur le bureau du Secrétaire d'un de _fes Rapporteurs. Elle ajouta que cette infortune la touchoit peu per- fonnellement : elle ne plaignoit que fon mari, à qni elle penfoit que cette difgrace étoit plus fenfible qu'à elle.

Iroc commença par la louer fur fa fermeté; enfuite il la loua avec adrefle fur fes autres vertus , & finit par la louer fur (es charmes. Il vit qu'elle fourioit : oh , oh ! dit-il en lui-même, elle eft femme dès que la louange lui plaît , & puifqu'elle efl femme , elle fe lailTera vaincre.

Alors, il lui dit : votre malheur. Madame , n'efi: pas fans remède ; il eft dç§ amis qui fe ferpnt un méiiie de

54' L' Op i* I Q ù E.

l'effacer. Je fuis perfuadée , lui ré- pondit-elle , que j'en ai quelques-' uns ; mais je ne puis accepter ce que je ne fuis point en état détendre. Ce ne fera pas-là leur crainte > lui repli-- qua-t-il , & ce ne doit point être la vôtre : avec tant de charmes on n'a point à redouter d'être ingrate, & cent mille écus ne font pas introu- vables.

Mais elle entra , à ces mots, dans- îine furieufe colère ; elle eut befoin^ de toute la politefTe de la Cour pour rie pas dévifager îroc ; & fur la- champ elle voulut fe retirer.

Il l'arrêta. Je conçois, ajouta-t-il',- que cent mille écus font au^defTous de vos charmes» Alors il employa foute fon adreffe à lui faire.agréer le double de cette fomme.

La coJere de la Dame fembla aug- menter avec le doublement des cent milÏQ écus : mais Iroc remarqua qu'élu îe ne padoit plus de fe retirer.-

L'Optique. 3^ II rafïembla de nouveau toutes les refîources de fon éloquence, pour apprivoifer l'exceiTive déiicatefîe de cette Dame avec l'offre d'un million. Elle pleura, & fe plaignit au Sei- gneur Egyptien de la mauvaife opi- nion qu'il avoit d'elle. Il en ajouta deux : elle ne répondit que par fon filence , & s'écria enfuite à voix baffe s ah , Iroc , que vous êtes preffant ! ..« Ges deux millions font-ils ?

A l'égard des deux millions , re- pllqua-t-il 3 je ne les ai pas; mais j'ai trouvé ma P . . , . *^

Cependant,, continua Ibrahim;, ne jugez point,, par ce tableau , de la vertu des Egyptiennes : il y en a plus parmi elles que partout ailleurs ; & je fuis même étonné qu'expofées fans ceiïe, par la facilité de nos ufa- ges, au danger defuccomber, elles aient.t^pt de force pour conferver une: fegefTs que les hommes s'emprelfent:

^6 L* O P T I Q U lË.

continuellement de leur ravif , Sc qu'ils font loin d'imirer.

Pendant qu'ils parloient-,une petite Egyptienne maigre & vive , plus fé- diii Tante que jolie , plus brillante que fraîche, vint s'afTedir près d'eux , con- dui*-e par un cî;fo$ homme dont lat phifionomie froide & flegmatique déceloit le caradere. Ils parlèrent d'abord bas, qu'il fut impoffiblô d'entendre ce qu'ils difoienf.

Voici le moment , dit le Chinois à Ibrahirrt, d'exercer vo'rre lorgnette * & de me montrer comment les hom- mes pèchent par défaut d'Optique, J'ima^iné que le fpedacle de ces deux âmes doit être affez plaifantpour un Chinois.

Cette femme, répondit le Sage^ efl: avec fon amant : elle lui fait main- tenant des reproches amers ; ils font à la veille d'une rupture : nôt» qu'il foit infidèle ; l'habitudç lui tient lieu

de goût; i! lui en coûterolt trop pour changer: il efi: accoutumé aux défuUts de cette femme ; & couime il çft perfuddé qu elles en ont toutes , il a un éloignement décidé pour le tra- vail qu'il envifage à fe faire aux dé- fauts d'une nouvelle. Elle , de fon côté, ne le croit fufcepribled'inconf^ tance , que parce qu'elle en a été elle- même coupable plus d'une fois de^ puis qu'ils font liés. Une temme veut toujoiirsjuger un homme d'après elle- fnême. Il Ta prife par défœuvrementj il l'a gardée par parefTe , & il la quit- tera par fatigue. Ils fe feroient épar- gné mutuellement dénouement inévitable , fi , en formant cet enga- gement , ils en avoient apperçu le point de vue.

Le Chinois demanda à Ibrahim quel étoit un autre gros,court & petit homme , dont la circonférence éga,- ioit la hauteur. Il paroît , dit Ifma-

58 L'Optique.

2eb , jque c'eft un perfonnage impor- tant ; car il dide Tes avis d'un ton de Juge , & contredit tout le monde impunément. C'eft apparemment par quelque grand fecret de Médecine pour la facilité de la refpiration.qu'on voit fa bouche pomper l'air en fe bourfoufflant , Scie rendre d'une ma- nière qui fait croire qu'il a eu bien de la peine à ce travail : il dit même cjuelques duretés à quelques grands Seigneurs qui n'en font que rire. En ce moment , un grand homme fec, maigre & pâle aborda, avec les ré- vérences les plus humbles, le per- fonnage. Le Chinois entendit qu'il difoit à cet homme , bon jour, mon ami : Meflieui-s, c'eft un Poiite , con- tinua-t-il , en le préfentant à ceux qui l'entouroient; il fera fon chemin; il fait bien des vers,& c'eft tout dans ce fiécle-ci : d'ailleurs il a eu l'adrefîe <ie fe faufiler avec les Comédiens ,

L' O P T I Q U E. 39

aiiflî Tes Pièces ont-elles eu beaucoup de repréfentations. Je le fais quelque- fois manger à l'office; il divertit mes gens; il efl original : je lui fais du hien ; il me dédie quelques petits Li- vres drôles s que mes Efclaves s'amu.- fent à lire dans l'anti-chambre. Ah , çà ! mon ami , tu fouperas avec nous ce foir : j'ai des Auteurs ; il faut bien s'amufer à quelque chofe : c'eft ma fureur, moi, querefprit; & je don^ nerois, je crois, deux de mes che- vaux pour un homme d'efprit.

Lorfque le Perfonnage eut fini de parler, Ifmazeb dit au Sage; je vous prie de m'apprendre quel eft ce grand Seigneur qui parle ainfî. C'eft unTrai- tant qui efl à la veille de faire banque- route,lui répondit Ibrahim. Il fe laif- foit gouverner par une fille d'Opéra : c'eft elle qui plaçoit les Domeftiques dans la maifon du Publicain ; elle .nommoit aux emplois j elle lui 4

:^o L' O p T r Q u E.

donné un Seciétaiie qui l'a volé, uti Valet-de-chambre qui a voulu l'af- fafliner, & un Médecin qui exécutera fûiement le projet que le Valet-de- chambre a manqué. Il adore cette fille , parce qu'elle lui coû'^e ex».e(îî- vement. Le propre des hommes eft de s'attacher moins par les bienfaits qu'ils reçoivent , que par ceux qu'ils font. Hier le Traitant a furpris dans un bois qui n'efl; qu'à deux lieues de Memphis, faMaîtrefTetéteàtêteavec un jeune Sarmate. Elle n'a pas fait fèmblant de voir l'homme de finance. ■A fon retour, il a cru pouvoir ufer du droit de reproches : mais elle lui a déclaré que fon bailéroit fini. Il eft parvenu à oublier cette volage : mais il ne peut ôter de fa mémoire le ren- verfement de fa fortune ; & c'eft cette penfée qui l'afflige. Il fe pardonne aifément d'avoir manqué d'Optique idans le fond qu'il devoit faire fur une

fille

L' O p i' I Q u E. 4t

filîe d'Opéra i iflais il eft inconfolablô d'en avoir manqué dans la régie de fes affaires; il regrette foiblement d avoir été trompé comme amant ; il n'eft défolé que de l'avoir été comme Publicain.

Ibrahim parloit encore , lorfqu'un homme magnifiquement vêtu defcen- dit d'un fuperbe équipage : il avoit la phifîonomie arrogante & le main- tien moqueur. Il aborda fraidement deux Egyptiens qui étoient affis à quelques pas d'Ibrahim. Le Chinois fut curieux de fçavoir quel étoit cet homme , & quels étoient ceux qu'il venoit d'aborder. Ibrahim lui remit lui-même fa lorgnette , & il vit que c'étoit un bel efprit aux gages d'un grand Seigneur Egyptien , & que les deux autres hommes étoient fes frè- res. Leur hiftoire eft alïêz plaifante , <iit Ibrahim : j'en ai fçu à diverfes re- prifes toutes les particularités , par le

'42;- L' O P T I Q U E.

moyen de ma lorgnette. Le Com'*- pagnon d'Ibrahim le pria de la lui raconter j & le Sage commença ainfi,.

L' O P T I Q U E. ^J

CHAPITRE IV.

Histoire des trois Frercs»-

V-j E s trois Frères font fils d*utî' Satrape d'HéliopoIis. Il avoit cru s'attirer la confidération par un fafte immenfe : fa table étoit ouverte à fes- Compatriotes & aux Etrangers. Il éprouva ce qui arrive ordinairement : la fortune s'altéra;. il fut obligé de retrancher fon fafte ;.il vit avec dou- leur feftime & les hommages qu'on- lui rendoit difparoître avec [es ri- chefTes : il avoit acquis la réputation d'homme d'efprit tandis qu'il avoit été riche; on le trouva fot lorfqu'il devint pauvre. L'œil du Public nefl pas long-tems la dupe du- faux île: mépris chez lui fuccéde- rapidement: à: l'admiration qu'on- lui a furprife»-

^ L' O P T I Q u s.

Le Satrape fe vit obligé de vendre fa charge ; il vécut abandonné , Ôc mourut oublié.

Ses trois fils n'héritèrent de lui que rheureufe éducation qu'ils dé- voient à Ton fafte plutôt qu'à fa tendrelTe. Il les avoit élevés pour fa gloire & non pour la leur. Si l'on pénétroit toutes les ad:ions des hom- mes avec l'œil de l'Optique , ce qui s'attire nos louanges deviendroit di- gne de notre mépris.

lis avoient à Memphis un parent ami du Miniftre; ils crurent, feloii l'ufage des Provinciaux , leur fortu- ne faite ; ils étoient nés avec de l'ef- prit & des talens , mais avec des in- clinations différentes. Ils fe firent pré- fenter par leur parent au Miniflii-'e qui s'étoit fait informer à quel genre d'emploi ils étoient propres. L'aîné fut interrogé le premier par le Minif- tre fur ce qu'il fçavoit faire. Il répon~ «dit qu'-U fçavoit l'Hiftoire , h Qéo-

I

L' O P T I Q U E. 4/

graphie; qu'il > éufliiroit dans la Pein- ture & dans la Pocfie ; qu'il chantoit & danfoit fort bien. Le Miniftre lui dit , je vous prends pour mon bel efprit ; je vous donne ma table & in logement dans mon Palais , & je me charge de votre entretien. Le fécond fut interrogé & il répondit : je fçaîs les. nombres de Pitagore ; j'ai para- phrafé en langue Egyptienne les Elé- mens de Newton ; j'ai fait des dlfier- tations fur la fubflance & l'accident, lesmonades& l'harmonie préétablie'; J'ai commenté la Phyfique expéri- mentale de M. l'Abbé Nolet, & J'ai déjà trouvé les trois quatrièmes de la quadrature du cercle. Je vous prends, dit le Miniftre , pour mon Phyficien ; & fur le champ il lui fit expédier le brevet d'aune penfion de i ooo 1. fur le Tréfor royal de Memphis. Le dernier parut>& dit : je fçais très-peu de cho- "fpsi mais ma mère eft pauvre , & 'fe(-

:4-<î- L' O p T ï Q u E. père que le defir de lui être utile mât- rendra propre à quelque genre de travail qu'on veuille m'employer,^ 'Alors le Miniftre lui dit : je vous prends dans mes Bureaux , & je vous donne fix cens livres d'appointemens. Il y a dix ans que les trois Frères font en pofiTelîIon de leurs portes. Le premier eft toujours chez le Miniftre : il fait l'amufement de la compagnie ; il eft l'ame de toutes les parties i il y eft plus fêté que jamais. Ainfinevous étonnez pas s'il vous a paru fat ; il faut un caraftere dans le monde; & les beaux efprits qui n'en ont point en' propre , ont naturellement beaucoup^ plus pente à fe revêtir de celui- ci que de tout autre : mais cependanr fa fortune eft toujours au même pé- riode ;. ce char que vous voyez eft au: Miniftre ; il n'a rien en propre que fa fatuité ; & la moindre révolution^ ^iil ne prévoit gas , peut le. mettre à

L' O p T r Q u E.. ;|7

chaque infiant en danger de fe voir réduit à ce feul bien-là.

Le fécond eft toujours Phyficien ,. & ne court pas des rifques fi grands ;: il ne peut efpértr de devenir riche 5 mais il n'a point à craindre de deve- nir pauvre.

Le troifiéme , dont refprit étoit neuf & adif, prit aifément la teinte des affaires : il s'y diflingua avanta- geufement. II eft monté de grades efî grades, jufqu'à la confiance du Mi— niflre , qui l'a chargé des affaires les plus épineu-fes, & l'a fait fon pre- mier Secrétaire : il pofféde acluelle- ment quarante mille livres de rente :, indépendantes des événemens ; & il jouit de l'eftime du Miniftre de de- celle du Public

Vous voyez par-là,continua Ibra- him , que tout dépend daus la vie dea la façon de voir 2v de faifir l'Qptiquaj des chofes»

'4S L' O P T I Q U E.

En ce moment , un Efclave vint dire avec emprefiement quelque cho- fe à l'oreille de l'aîne des trois Frè- res : il pâlit, & pouiïa un cri effrayant ; enfuite , fans prendre congé de fes deux frères , il remonta précipitam- ment dans fon char; & bientôt la voiture fut perdue de vue. Ibrahim , pendant cet intervalle , avoit braqué fa lorgnette fur lui ; & voici de quelle manière il expliqua au Chinois le trouble du bel efprit Héliopolitain^

CHAPITRE

I^* O p 1 1 Q tr E. 4y

CHAPITRE V.

Quelle nouveUe apprend le bel Efprit Breton. Continuité des ejfais de la Lorgnette^

V^ E que j'avois prévu efl arrivé, <lit Ibrahim , le Miniftre vient de

mourir fans avoir fait de teftament, Xie plus brillant des trois Frères va devenir le plus obfcur. Celui qui lo- geoit dans un appartement fuperbe ; va bientôt n'avoir plus d'afyle : ceux qui ne carefToient en lui que le Mi- niftre qui le protégeoit, vont détour- ner leurs yeux de fa mifere ; fes ta- lens le rendoient égal aux hommes fupérieurs , tant qu'il fut protégé , ils vont le rendre inférieur aux plus vils humains , parce que les hommes pré- fèrent ce qui elt utile à ce qui n eft

yo L' O p T ï Q u E.

qu'agréable ; il va reflembler aux feux d'ardtice qui n'ont brillé qu'un inf- îant, pour être remplacés par une obfcurité que leur éclat çl rendu plus profonde.

Ibrahim n'avoit pas encore cefTé de parler, lorfqu'Ifmazeb remarqua &u fond du lieu de rafraîchiffement trois ou quatre hommes qui parloient avec beaucoup d'agitation. Il deman^ da à Ibrahim quels étoient ces per- fonnages. Après avoir fait ufage de fa lorgnette, voici ce que le Sage ré-? pondit.

Ce font des hommes à projets,' qui n'étant habitués qu'-à voir la moi- tié des chofes , fe font convaincus que cela fufHfoit pour fe mettre à la tête de diverfes entreprifes.

Le premier a raifonné ainfi : Je fuis dans les aflFaires; donc j'ai de i'efprit i je fuis riche ; c'eft une fe- çQiîdç preuve que j'ai de l'efprit ;

L'Optique. fr

me fens une envie démefurée de le devenir davantage ; c'eft encore une preuve concluante que j'ai de l'efprit. Il arriva qu'un jour on créa une nou- velle manufadurê de curredents : il s'y intérefTa, & n'y fut pas heureux. Un autre jour on en créa une de pi- pes : il eft évident , dit - il , qu'en 'Aflyrie & en Perfe feulement ( fup- pofé qu'il n'y eût que la moitié des femmes qui fumaflent ), on peut ven-> dre au moins un milliard 2 millions i8oo mille pipes par an ; d'après ce calcul, je ne vois aucun rifque à ïn'intérefler dans cette affaire. Cepen- dant à peine y fut-il aflbcié , qu'il eft arrivé que les Affyriens ont jugé à propos de garder leurs pipes , & que les Perfans en ayant pris quelques- unes pour modèle , ont imaginé qu'il leur feroit plus court d'en faire fa-; briquer che? eux de femblables, que 5^e donner à leurs voifins la peine d^

yj L' O P T I Q U E*.

leurs en apporter de h ioin : en cotW it'quence ils ont défendu ] entrée de toutes pipes Egyptiennes dans l'éten- due, de ieur contrée. Cependant les Qyvriçfs qui étpient fous la diredionr de cet homme , lui ont intenté de gros procès , pour l'exhorter à leur fournir des fonds. Il eft à la veille de faire banqueroute ; & il fe prépare ^ans te moment à la faire la plus lifianete qu'il le pourra.

Le fécond de ces hommes s'eft dit : \q ne vois qu'une foule d'abus dans l'JEç^tî je m'étonne comment il fub^. iiÙQt ^ fi j'étois Miniflre, je les fup-. primerois. Il le devint. Il ôta, ainfi qu'il l'avoit promis, les anciens abus, ^ en créa de nouveaux qui rendirent le mal plus grand qu'il n'étoit. Parmi tant de chofes qu'il voyoit avant d'être Miniftre, il n'avoit pas vu quq l:d pQlicique fçait tirçr parti de ces fbm i'^(s le§ rçndjre nÊQeiî|jr|.s , ^

L' O p T t Q ù E. y^

i^ue l'Etat refTemble à un eftomaè que foutient dans Tes maladies régime doux & tempéré , & qu'é". nervent les remèdes violens.

Le troifiéme, en raifonnantenlui-* même , a parlé ainfi : Quoique je n'aye jamais vu un foc de charrue, ce n'eft pas une raifon pour ne pas faire ma fortune, en régiflant les terres quelques grands Seigneurs : leurs biens , à la vérité , peuvent dépéri? entre mes mains ; mais moi je fçaurois manquer de m'enrichir. Il eft arrivé ce qu'il avoit prédit. Il a tout ruiné , excepté lui-mcme; & cet homme eft le feul des quatre qui ait vu les chofes comme elles devoienC arriver.

Le dernier enfin fe dit un jour : Je vois mes Fermiers qui font opulens ; cependant ils payent la taille au Roi d'Egypte,^ font chargés d'une nom- breufe famille : il eft clair que moi

E ii]

J'4' L' Optique. qui n'ai point ces charges-là, je fuis une dupe d'affermer rties terres /& de ne les point faire valoir par moi-mê- me ; il eft certain qu'en fuivant à la lettre les Livres de M. dt Réaumur, le Journal économique , l'Agrono- me , &c. je puis tripler facilement mes revenus. Il eut à peine achevé ces mots , qu'il retira fes terres des mains desFermiers; par malheur elles ne rapportèrent Ja première année que la moitié de ce qu'elles avoient produit les années précédentes , tan- dis que celles de fes voifins avoient doublé de rapport cette même année. Il fe confola, & fe dit en lui-même : je vais bâtir un beau four à poulets ; avec quatre mille œufs , j'aurai quatre mille poulets,& cela fans autre effort que de faire du feu , & de vei'ier quelques nuits. Quand le four fut conftruit, il veilla lui-même pendant fix femaines à l'éclofement de (q%

L* O p T ï Q r e; ^f

œufs. Dans l'intervalle de ce tems 3 il gagna une fluxion de poitrine; ce- pendant il guérit , & fe confola en- core , en difant : avec quatre mille poulets je ferai bien dédommagé de ines peines & des frais de ma mala- die. Mais il arriva que des quatre mille œufs il y en eut à peine vingt d'éclos; parmi ces vingt, il y eut à peine trois poulets qui vécurent ; bientôt ces trois fe réduifirent à un , lequel mourut enfin en dépit àes Li- vres de M. de Réaumur. Il n'éprouva pas plus de fuccès dans les fours à fu- mier. Il a une paflîon fînguliere pour tous les fyftêmes nouveaux,fans pen- fer que parmi les meilleures décou- vertes il y a toujours loin de la théo- 1-ie à la pratique. Il a donné ces jouis paffés dix louis pour une bêche qui enlevé en cinq ou fix jours quelques pouces de terre de plus que les bêches ordinaires : chaque jour il vend une E iiij

^<^ L' O p T I Q u i:

terre , pour fubvenir aux frais des autres , fa ruine entière ne le con- vaincra pas ; il fe perfuadera plus ai- fément que la nature a tort , que de penfer que (es livres puilTent fe tromper.

Non que je blâme les hommes, continua Ibrahim , de fe livrer aux nouvelles découvertes , elles peu- vent être utiles, & tendent àl'accroif- fement de l'efprit humain : mais leur abus eft dangereux ; & pour un petit nombre d'hommes fenfés qu'elles éclairent , elles en égarent mille au- tres. Je crois voir un aveugle qui tient un flambeau pour fe conduire, avec lequel , faus le vouloir , il met le feu à fa maifon.

Ce tableau fut remplacé par celui d'une jeune femme qui paroiflbit avoir été jolie, mais qui fembloit abattue par la douleur. Un jeune homme aulîl tf ifte qu eileji'aççompa-

L' O P T I Q u E. 77

gnoit froidement & d'un air con- traint : la mifere & l'indigence fem- bloient avoir imprégné de leur fceau l'air & le maintien de tous les deux; Un ton d'aigreur réciproque paroif- foit refpirer jufques dans leur filence; & leurs yeux qui craignoient de fe rencontrer , fe reprochoient fecret- tement leur infortune.

Dites-moi , s'il vous plaît , quels font ces deux autres perfonnages, demanda encore Ifmazeb à Ibrahim, Leur hiftoire fera longue, répondit le petit homme :i'aivuendiiFérenstems, par le fecours de ma Iorgnette,le com- mencement , la fuite & la fin de leurs aventures ; j'en avois prévu le dé- nouement ; & j'ai pleuré fur la fatale connoifTance qui m'a fouvent fait voir les malheurs des hommes , fans m'a- voir donné le pouvoir de les préve- nir. PuiiTe cette hiftoire , qui vous in- térelTera, vous apprendre à vous met-

Jt L' 0 P T I Q tr t^

tre en garde contre l'imprudence Vos démarches , & à bien réfléchit avant de rien entreprendre. Rien n'eft indifférent dans la vie; tout dépend de la moindre circonftance employée ou négligée : il n'y a qu'une toute qui conduife au vrai ; le point efl: de la faifir ; & le moindre pas hors de cette toute fuffit encore pour égarer & en éloigner fouvent fans retour*

Ifmazeb eût volontiers fait grâce â Ibrahim de cette longue morale : mais la crainte de défobliger le Sage; la lui fit fupporter patiemment , en fa- veur del'hiftoire qu'il lui promettoit. Il lui prêta fîlence, & le petit homme commença ce que le Leéleur verra dans le Chapitre fuivant , s'il fe don* ne la peine de le lire.

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L' O p T I Q u E. yp

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CHAPITRE YI.

Quelle femme étoit Oltam. Evéne- ment qui prouve combien Us cvw nouijfemens font dangereux.

c

E jeune homme & fa compagne , dit Ibrahim , font mariés enfemble. Cette jeune Amante , native des en- virons de Mygdos,s'appelloit Néyra» Sa mère , nommée OItane Kamba- dos , la plus laide femme du canton , s'enorgueillifToit d'une fageffe de qua- rante ans que les hommes ne lui avoientjamais enviée. Elle avoitpof- fédé un mari le plus doux de tous les hommes , lequel aflbmmé du fracas perpétuel de cette vertu, étoit mort de chagrin d'avoir époufé une femme fi vertueufe.

Dès qu'il fut mort , elle apprit à

"éo L' O P T t Q U

Néyra que tous les hommes étoient des fcélérats , & qu'il n'y avoit aU monde que Ton mari qui eût été un homme de bien*

Elle lui dit qu'il falloit fléchir le genou devant les Crocodilles ; mais elle oublia de lui recommander d'ai- mer celui qui les avoit faits : elle rinftruifit avec exaditude de tous les dangers oii entraîne le vice, de ne fe fouvint point du tout de lui enfeignef les moyens de les éviter.

Peut-être, continua Ibrahim , que vous ferez bien aife d'apprendre le caraétere de cette mère : elle avoit celui du peuple, c'eft-à-dire, aucun, ou celui qui dépend des circonftan- ces. Il falloit des coups bizarres & extraordinaires pour remuer chez elle l'intérêt, & pour la tirer du cer- cled'habitude dans lequel fe brifoient fans effet les objets les plus fenfibles , dès qu'ils étoient communs. Une m^i-

L- O P T I Q U F.' 'ë't

fon qui tuoit, en s écroulant , deux GU trois hommes , la frappoit davan-. tage qu'une maladie épidémiquequi enlevoit dans une Ville cinq ou fix cens perfonnes ; &c un homme aflaf^ fine lui faifoit plus d'impreflîon que fon meilleur ami mort dans fon lie de maladie.

Dans la famille des Kambados ; difoit^elle un jour à Ne'yra , on n'a /amais bronché fur l'article de l'hon^ neur. Votre grand'mere qui n'avoic jamais appris à lire ni à écrire, étoic çn vénération dans toute la Province de Myçdos , & paflbit pour l'oracle du canton : elle déteftoit les hommes, ^ ne put même parvenir à aimer vo- tre grand-pere , malgré les follicita^ tions que lui faifoit à cet égard un jeune voifin en qui elle reconnoiflbit, V)eaucoup de fagefïe. Elle m'a élevée dans ççs principes , & je veux vous llever 4q mém<5 : ce n'eft ^u'en mq

^2 L' O P T I Q U E.

bien fouettant , qu'elle m'a enfeigné la raifon ; j'efpere en agir ainfî avec vous. Je ne fçais pas trop comment vous expliquer la nature de vos de- voirs, parce que je n'ai jamais lu de cesvilainsRomansqui gâtent le cœur dés jeunes filles : mais foyez fage , Sc voilà tout 5 je n'en fçais pas davan- tage.

Néyra qui croyoittoutes les mères faites ainfi, la remercia avec douceur de (qs leçons, & lui promit d'en pro- fiter.

La fille d' Gitane avoit un oncle Curé,qui,à l'infçu de fa raere,lui prê- toit des livres,parmi lefquels étoient des Romans ; elle y vit des hommes gui ne relTembloient point à la pein- ture afïreufe que fa mère avoit faite d'eux. Hélas , difoit-elle, que ceux-ci font aimables ! c'eft bien dommage Qu'ils ne foient que dans des livres. C'étoit la mode dans ce tems-là

L' O P T î Q U E. 6^

(dans toute l'Egypte de donner aux jeunes filles , au lieu de Maîtrefles , de jeunes Maîtres beaux &: bien faits , tous la plupart les pli|s fats & les plus jmpertinens qu'on pouvoit trouver , parce que c'étoit ceux qui avoient la vogue. Les Egyptiennes avoient incme pouffé cet ufage fi Ioin,qu'elles avoient eu foin de fubftituer les hom- mes aux femmes dans les fon(Sions les plus fecrettes de leur fervice. Elles avoient des CoëfFeurs & des Tail- leurs : nos élégants de Memphis font même étonnés de ce que la plupart des femmes qui difent à préfent mon .Valet-de-chambre , fe fervent encore de Lingeres & de Couturières.

La mère de Néyra qui ne voyoit de mal qu'en s'écartant de la pratique commune , fit venir des Maîtres dans fon châteaUjdès que Néyra eût quinze ans. Parmi ces Maîtres, il y eut un îçune [lomme beau & bienfait, gui fç.

S^ L* O P T I Q U E.

nommoit Zelnor ; il n'avoit point encore été à Alemphis, & fon cœur tout neuf n'avoit pas été gâté dans àes petits foupers par des femmes de qualité ; il étoit doux , honnête, poli , ôc ne fe doutoit pas qu'un joli homme à talens pût être impunément fat & impertinent.

Zelnor étoit du canton ; il venoit tous les jours montrer la mufique à Neyra : à peine avoit-il vingt ans ; & fa timidité le faifoit rougir , lorf- que les yeux de la fille d'Oltane tom- boientfurlesfiensj&Neyrarouglflbit à fon tour de l'avoir vu rougir. Il lui échappoit, dans fes leçons de mufi- que, quelques foupirs qui n'étoient pas marqués par la notte , auxquels Néyrarépondoitleplusdifcrétement qu'elle pouvoit par d'autres foupirs. Il étoit rrifi:e &: rêveur lorfqu'il Itoit feul avec elle : il oublioit fou- f^ut de continuer fa leçon j & Néyra .

Qublioit

I

L' Optique. ^6<^ Cîiibliok de l'en faire refiTouvenir. Un jour qu'elle avoit approché Ton vifa— gc un peu trop près du (îen , il l'em- braffa : alors encore plein de Ton trou- ble , il n'attendit pas les reproches de Néyra ; il fe retira précipitamment , & depuis ce jour-là il ne reparut plus.

La fille d'Oîtane fut très en colère contre la hardieffe de Zelnor : mais quand elle le vit parti , elle confidéra que cette colère devenoit alors inu- tile , & elle fe difoit : je fuis loin de m'écarter des leçons de ma mère ; mais je ne: conço s pas comment je fuis obligée d'erre fâchée d'une chofe qui m'a fait tant de plaifir : il efl: pro- bable que ces. fortes de chofes-là ne veulent point être raifonnées; & il faut croire que l'aftion de Zelnor eft un mal , puilqu'il ne reparoît plus.

Zelnor, pour colorer les motifs de fon abfence , fit courir le bruic iju'il étoit malade. Oitane le crut,

é6 L'Optiqu?. ne s'en inquiéta pas- davantage : maÎ5 Néyra s'en affligea , parce qu'elle ne: croyoit point voir de mal dans cette affliction ; elle penfa qu'un pareil in- térêt étQit légitime en faveur d'un Maître, lequel lui avoit paru avoir beaucoup de mérite , parce qu'il étoitr. jeune & bien fait. Le Ciel le punit bien féverement de fon crime , s'é- crioit-elle ; il mourra peut-être fans fçavoir que je lui pardonne. Elle pleu- roit en difant ces mots ; mais elle- n'ofa pleurer devant Oltane. Cette contrainte altéra fa f.„nté ; elleofa en-- core moins refufer les alimenspréfen- tés par fa mère; mais lorfqu elle étoic feule , elle les jettoit par la fenêtre^ Par cette voie, ajoutoit-elle, on croira que je les ai pris ; & de cette ma- nière nul ne s'oppofera à ma mort.

Cependant elle s'afFoiblilToit , & continuoit de parler ainfi : Mais quelle eft donc la nature de mon mal? N'efl;

L* O P T T Q XJ E. (?7

ÎI pas bizarre que je fois malade, parce que Zelnor 1 eft aufli ? Qu'ont de commun mon état & le (îen? Pour- quoi ne m'adrefie-je point à ma mère pour lui confier ma fituation ? Mais (i ]e m'adreiïbis à Zelnor , il m'éclaire- Toit fans doute. Je fens que je me meurs; il faut bien que je lui dife adieu : je fuis sûre que ma mort l'af- fligera. Il eft bien vrai que c'eft un crime pour une fille de mon âge d'é- crire à un homme , mais aulH pour- quoi ne vient-il pas ? Il m'épargne- roit cette faute ; & d'ailleurs eft-ce un fi grand mal, puifque je vais mou- rir , & que je ne le verrai plus ? D'ail- leurs je confidere qu'il feroit utile que je le grondafle du baifer qu'il a euL l'infolence de me donner. Comment le puis-je faire , s'il ne vient point ? Ainfi, je le vois clairement, c'eft une raifon de plus pour lui écrire. Je ne fuis plus furprile maintenant fi ce bai-

Fij

t^ VOttiq_v ^:

fer devoit être un grand mal; car c'efl lui feul fans doute qui caufe aujour- d'hui l'état je me trouve.

Ayant ainfi raifonné , Néyra pro- fita d'un moment elle étoit feule, & écrivit ces mots :

■>i Ne foyez point étonné de ce que 33 je vous écris aujourd'hui , pour me 35 plaindre à vous de la manière of- 33 fenfant-e avec laquelle vousavez agi 33 avec moi le jour de notre dernière 33 entrevue. La jufte colère que j'en ai 33 reifentie, ou peut-être une punition 33 de votre hardiefle qui reflue fur 33 moi , font sûrement la caufe funefte 33 de l'état je me vois réduite, Ap- 33 prenez donc que je meurs : n'allez 33 pas croire que le bruit de votre ma- 33 ladie ait caufé la mienne. Ma mera 33 m'avoit bien dit de me défier des sjjeunes gens, qui font tous traîtres 33 & fcélérats. Aurois-je me défier 3? de vous, qui ne m'avez point pari^

L' O p T I Q u I?. '^^

h refTembler à ces jeunes gens-îà. Je 33 me fens trop humiliée pour ofer 55 m'adrefler à ma mère, &lui confier 3> mon fort : je ne fçais , mais je me 55 fens indigne de fes regards ; le Ciel 33 connoît cependant combien mon 53 cœur efl: pur , & fi j'ai jamais eu 33 deflein de pécher envers lui. VouiJ 33 qui l'avez caufé , je ne fçais point 33 fi je dois vous demander votre pi- cctié pour mon fort: je ne fçais pas 33 même fi j'ai vous écrire ; je fens 33 cependant que cette démarche doit 5-3 être innocente , puifqu'elie adoucit T> mes maux. Hélas ! j'ignore encore 33 fi j'aurois vous parler de ces 33 maux. Ma mère & mes Maîcres qui «m'apprennent tant de chofes, ne 33 m'ont point appris tout cela ; & 33 c'eft cela cependant qui fait que je 33 meurs «c.

Quand cette Le':tre fut écrite ^ Néyra dit à01tane:PuifqueZelnor> paon Maître, ne revient plus, je vais

70 L' O p T I Q u ir.

lui renvoyer Tes livres de mufiquci Eile renferma fa Lettre parmi les li- vres ; & le paquet parvint ainfi àZel- î)or. O Amour, par ton moyen une fille de quinze ansfuffit pour tromper des argus de cinquante ! Tous les vices font précoces j il n'y a que la vertu de tardive.

Les foibles reftes de la fanté de Néyra paroilToient n'attendre que l'exécution de ce projet pour ache- ver de s'évanouir. Le délire s'empara d'elle : elle touchoit à fon moment fatal , dans un de ces intervalles de vie & de mort , au milieu defquels elle luttoit encore. Elle crut voir, & vit eifedivement Zelnor à genoux, la tête appuyée fur fon lit ; & la bou- che collée fur une de fes mains. Eft- ce vous ? O Ciel î dit Neyra , d'une voix mourante , ma mère ne vous a-t-elle point vu ? Non , belle Néyra , lui dit-il; tout le monde eft livré au fommeil dans cette maifon ; votrç.

VOvTtqVË. yt Garde s'eft endormie dans ce cabi- net , dont j'ai pris la clef; fi elle fe ré- veille , elle croira l'avoir oubliée ; i* faudra alors qu'elle retourne {nt: fcs pas , & j'aurai le tems de m'échap- per. Vous jugez par-là- combien l'a- mour ...

Pendant qu'iî parloir, Néyra étoic évanouie. Z Inor s'en apperçut. Quel embarras ! Il fe découvroiten appel- lant du fecours : il et oit forcé de la fecourir fcuL II arrofa le vifa2:e de

O

Néyra de ces larmes que l'amour fait couler, & qui font plus touciiantes que les plus vifs éclats de la joie. Il s'enhardit à effayer de la rappeller à la vie , par la chaleur des baifers qu'il imprima fur fa bouche mou- lante. Au milieu des fecours qu'il lui donnoit, le fein de Néyra s'échappa, de fon corfet. Quelle fituiition pour un jeune homme de vingt ans auprès d'une femme évanouie qu'il adore, ^ lorfque la timidité feinble bannie

^2 L' 0 P T r Q tr 1?.

par les circonftances ! Il ofa le pref^ fer de Tes mains brûlantes. Malheu- reux ! il devoit fuir. Zelrior vertueux jufqu alors, oublia l'honneur, & fe retira chargé de remords. Mais quel fonds peut-ort faire fur ùnô vertii de vingt ans.

Cependant Néyra , en revenant à elle , rougit du défordre elle fef trouvoit, & lequel avoit expofé fes charmes à îavuedeZelnior:marseIle ignoroit la principale partie de fon attentat. Elle avoit revu Zelrtor ; &; cette vue avoit afFoibli le germe de mort qui couvoit dans fon fein. Elle confentit à manger , dans l'efpoir de le -revoir encore. Mais ce Zelnoif C|u'eïle chérifibit , n'étoit plus digne' d'elle; il étoit livré aux remords : c& crime n'étoit pas le feul ; & à forve fagelTe il avoit fait bien d'autres fo:- tifes , ainfi que nous le verrons par IsL fuite,

gHAPITRÇ

L' O p T I Q tr E. 75^ CHAPITRE VIL

<2 U E LL E rencontre fait Neyra, Danger qu'il y a pour les jeunes filles de ne pas brûler Us lettres de leurs amans quand elUs les ont lues,

-TX I N S I les fautes des pères , con- tinua Hibrahim , font comme un germe fatal qui fe multiplie dans les fautes des enfans. Le monde efl: plein de fécurités mal entendues ; on fouf^. trait une fille à tous les hommes , excepté à Ïq^ maîtres , comme fi ces maîtres n'étoient pas des hommes. Une mère dit à fa fille, fuis famour, c'eft un monftre : bien-tôt cette mère donne un feftin , & elle prefcrit alors d fa fille de chanter des chanfons oùrefpire l'amour le plus tendre ôC

,0,

7q^ L'O p T I Q u E. le plus lafcif. On lui dit enfulte que les hommes font des traîtres dange- reux ; mais on lui apprend qu'on lui deftine un de ces hommes pouc époux, & qu'il faudra l'aimer. D'où naiflent ces contradictions ? Si ce n'eft qu'il efl: des fécurités d'ufage , ainfi qu'il efl: des vertus de convenance. Dans un cercle à Memphis , une femme de difl:inâ:ion froncera le fourcil à la plaifanterie la plus in- nocente , &: fe livrera dans un petit fouper, aux plus grolîîeres équivo- ques. La même femme n'ofera paroî- rre en public, tête à tête , avec un feul homme , fût-ce même fon mari , mais elle recevra, étant dans fon lit le ma-- tin,tête à tête, tousles hommes,excep« fon mari ; parce que le public rit moins de ce qu'il fçait, que de ce qu'il voit : ce qui frappe (es yeux l'afFedèe plus- vivement que ce qui frappe fon ame. On eft vertueux

qae pour les autres.^ il arrive rare- ment de l'être paur foi -même. AirjfilesfautesdeNeyradevenoienc celles d'Oltane. Cette jeune amante avoit pçchépar rOptique;raais a-t-on la vue bonne à feize ans ? A cet âge on e,ft accoutumé à ne rien voir paç fes propres yeux, ou l'on n'ofe point avoir une ame en propre, & ou l'on ne penfe que par celle des autres.

Le Chinois qui étoit accoutumé à penfer par extrait, laifTa entrevoir à Hibrahira , par l'inquiétude de fes mouvemens, l'ennui que lui caufoit fa morale : quelque goût qu'un fage ait naturellement pour les diiTerta- lions, le petit homme eut néanmoins la politefle de s'apercevoir que Ton compagnon trouvoit les fiennes dé- placées i il lui en fit civilement des excufes , & il continua ainfi.

La fanté de Neyra reparoifïblt. Un homme vint précipitament lui

G ij

remettre une lettre , & difparut fut îe champ. C'étoit Zelnor lui-même ; à peine Neyra avoit eu le tems de l'entrevoir. Cette fubite & courte aparition fembla lui faire preflen- tir une partie de ce que la lettre alloit lui annoncer; elle l'ouvrit, & y lut ces mots.

3> J'ai fait tous mes malheurs & 33 lesvôtres; je fuis un monftre odieux 33 à moi-même ; mes crimes , ainlî 93 que mes rnaux , font irréparables, »> Je pars pour me dérober pour Jar 35 mais à vos regards , & pour tâcher , S3 s'il fe peut , de me cacher à mes a propres yeux. Je pars , & je ne » vous laifle pas la feule infortunée : mon fort' étoit d'aimer la vertu , >} & de mourir le plus coupable & le plus malheureux de tous les hom- n Epes, en faifant à la fois trois infortu- nés. Neyra , il étoit réfervé à celui »j qui vous adôroit , de combler vos

I

L'0?TïQtJF, 77«

j> malheurs. Je vous ai vue expi- ai rante . . . , O Neyra ! je ne puis 33 achever; qu'il vous fufHfe de fçaa » voir , que, profanée par les tranf- 33 ports de mon funefle amour , le w plus grand des crimes vous a ren- 53 due à la lumière»

O ma mère ! s'écria Neyra après la ledure de cette lettre , vous me l'aviez bien dit que les hommes croient des fcélérats» Ciel ! ajouta- t'elle en fondant en larmes y que lui avois-je fais à cet homme pour me deshonnorer ? Car il eft clair que e'efl: cela qu'il entend par ce mot ds crime qu'il a dit- il commis. Hélas 1 j'avois cru qu'on pouvoit écrire à Un homme , fans qu'il en réfuitât de pareils effets» Je conçois aftuelle- ment que l'amour eft un monftre qu'il faut fuir, puifqueZelnor dit que c'eft l'amour qui lui a fait faire ce grand ^çrime. Ciel .' fuirai-je , ma mère

.G iij

f8f L'Opttqus.- va lire mon déshonneur fur mort front; elle efi: bonne , mais par zele elle va le rendre public -, elle dira que j'ai lu des Romants O ma mère î je n'en lirai plus , je ne crois pour- tant pas que ce foit les Romans qui avent fait commettre à Zelnor cette méchante aclion; car il m'a afTuré qu'il n'enlifoitpointclebarbaremehaiiïbit donc bien pour me traiter ainfi. Adieu ma mère, vous n'entendrez plus par- ler de votre ma IheureufeNeyra qui maintenant eft indigne de vous. Ce- pendant, malgré vos avis, fi j'en euifô fçu plus long , je n'aurois pas été deshonnorée.

Et elle pleurolt avec une grande abondance; elle fe reflbuvint de cet oncle qui fe nommoit Ebrecan ; elle forma le projet de s'aller jetter entre Ïq^ bras j de lui confier fon fort , & de lui demander fes confeils. Il obtien- dra ma grâce de ma mère, continuoit-

X^OpT r QU ff. *f^ tîle , ou il me donnera les moyens de la mériter ; il eft bon , & il fçait bien qu'on ne peut pas répondre de foi quand on eft évanouie.

Ce projet fembla très-bon à Neyra; elle traverfa les jardins en s'en ap- plaudifTant. La demeure d'Ebrecaii étoit à quelques ftades de celle d'Ol- tane. Neyra n'avoit pas prévu la longueur du chemin. Elle en fut ef- frayée ; bien-tôt la lafTitude s'em- para d'elle ; Tes pieds délicats meur- tris par les cailloux , pouvoient à peine la foutenir. Elle s'arrêta pour reprendre haleine, près d'une maifon qui bordoit le chemin. Une femme en fortit qui la vit pâle &: tremblante. Cette femme furprife de voir une fille de cet âge à pied, au milieu àt^ chemins , l'engagea à entrer dans fa maifon. Neyra accablée de fatigue > accepta cet offre. Quand elîefe fut re" pofce., la maîtrefle de cette habitar

G iv

So L' O p T I Q u *.

tion folitaire > voulut fçavoir cfelk qui elle étoit , mai^ Neyra lui dé- guifa fon nom. J'allois voir » lui dit- elle , un oncle qui demeure à quel- ques pas d'ici , quand la lallîtude m'a forcée de m'arrêter près de vo- tre maifon ; mais puis-je fçavoir à mon tour , ajouta-t-elle ,- à qui j'ai tant d'obligation ? Je m'appelle Aki- ne > lui répondit la màîtrefTe de cette .demeure , je n'habite ces lieux que depuis quelques jours. Il y a envi,- ron un mois que j'y fus unie avec un jeune homme de Migdol -, mais hélas ! Iq Ciel femble avoir verfé (es plus noires influences fur notre union , mon époux languit , attaqué d'une noire mélancolie , qui , dans la fleur de fa jeuneffe , le traîne à pas lents- vers le tombeau ; depuis quelques jours il eft devenu plus fombre, & des fanglots involontaires -s'échappent de fa bouche, Si je n é^

L' O p T I Q u :r. ^t\

to'is inftmite de la vertu de mon époux, iJfembleroitqueleCielpour-^ fuit fur lui le châtiment de quelque grand forfait ;. quelquefois au milieu de nos plus tendres carefTes , il par roît frémir entre mes bras , & vou- loir s'en échapper avec horreur ; il a toujours différé jufques-ici fous di*- vers prétextes les derrtieres preuves de fa tendreffe ; cependant tous mes momens font marqués par les plus tendres attentions de fa part : il m'a dit qu'il alloit faire un voyage du-^ quel dependoit fa fanté; je ne fçais , mais quand il fera parti ,. j'ai un pre^ fentiment que je ne le reverrai plus. Akine avoit à peine achevé de parler , que fon époux entm ; fon front humilié étoit panché vers la terre , il releva enfin fes regards abbattus ; il pâlit : Dieu ! s'écria-t-il , c'eft Neyra , vous rompez mes prcr jets, il falioit paitit fans h fevoif»

Êi L' O P T I Q Û E.

A ces mots Akine étoit reliée im- mobile pendant que Neyra étoit éva- nouie ; cependant elle diiîimule (on trouble , elle fait tranfporter la fille d'Oltane dans un appartement elle lui fait donner des fecours ; elle feint enfuite de fortir pour donner quelques ordres. Pendant ce tem$ ^ ^elnor vole vers Neyra, réfolu d'ex- pier fon crime en mourant à fes pieds.

Neyra frémit en l'appercevant ; elle voulut s'écrier, fa voix expira* {es lèvres avoient un mouvement rapide fans articuler aucun fon. Zel- norpâle& abattu, abord-i le lit de la fille d'OItane , comme un cou- pable qui attend fon Arrêt ; fes ge- noux trembloient fous lui, il n'avoit point d'attitude , (es yeuxs'ouvroient fans voir , il ne foupiroit point , fon cœur étoit trop preffé , il pîeuroit énçojce moins, le feul mouvement

L' O p T I Q u r* i^3f

précipité de fa poitrine , exprimoit le trouble de fon ame ; il tomba à genoux au bord du lit de Neyra : barbare, que prétendez-vous de moi lui dit enjfin Neyra d'une voix que' l'inflexion de la douleur rendoit plus touchante. Je ne prétends rien, s'écria Zelnor d'une voix ctouffée; je vou- lois expirer à vos pieds , mais je n'en fuis pas digne. O Neyra ! écoutez- moi pour la dernière fois; non .pour me plaindre , je ne le mérite pas 't non , pour entendre ma juftification , je n'en ai pointa produire, mais pour connoître tous mes maux & les vô- tres , &: vous venger par l'horreuc que je dois vous infpirer.

Je fuis marié , ajouta-t-il d'une voix fombre ; j'ai cru me fauver dans les bras d'une époufe , des malheurs que je voyoisprcts à fondre fur moi. O foiblefle de la vue de l'homme \ Ce vain remède , fans m'arracher au

%4 L' O p T 1 Q u «!.

crime , n'a fervi qu'à combler me^ maux & à le rendre irréparable. Mon premier forfait fut de vous adorer. Tête à tête avec uii- jeune objet , voir éclore par degrés (qs talens , y con- tribuerpar des foins , le voir s'élever & s'embellir comme une tendre fleur fous la main du jardinier. . .. ,, Ah î Neyra. Quel homme elt infenfible ? Pour moi en pareil cas . la vertu de la plupart des maîtres deMemphis, me paroît furprenante , & je ne con- çois point co-mment ils font pour réfifter à tant d'amorces. d'une famille eflimée dans Migdol , mais inférieure à la vôtre , j'ai prévu l'obr ftacle éternel que la fiereté d'Oltane oppofoît à mes vœux j alors pour la première fois, je redoutai de vous voir fenfiWe , ne pouvant efpérer de vous voir heureufe; alors j'évitai vos charmes , de je crus vaincre l'amour ça lui aj:;-açh^int fçs traits. Hélas l

L' O p T ï Q u E. Sy

mes frères me preflbieiit de me ma^ rier ; je crus que la puifTance douce & vertueufe de l'himen afiureroit ma tranquillité; je me jettai aveuglement entre les bras d'Akine , comme un inalade avale , en fermant les yeux, un bouillon amer dont il attend la fanté. Après cet engagement le re- pos fembla rentrer dans mon ame ; mais c'étoit un calme trompeur qui devoit être bien-tôt fuivi de l'orage ; j'étois en cet état lorfque votre lettre parut ; elle eft mourante , m'écriai-je , peut-être que je ne la reverrai plus. Ah ! du moins qu'elle fâche aupa- ravant les facrifices que je lui ai faits, les nœuds que je viens de contrad:er>, en ne laifTant mon cœur ouvert qu'à la pitié , ne fuffifent-ils pas pour af- fermir ma vertu contre un fpedacle dangereux ; ainfl je meféduifois moi- même. Comment vous rapellerai-je \qs eirconftances qui m'ont iQnéi,

86 L'Optiqui?;

fi coupable ; je ne connoifibis plu* rien , je n érois plus à moi , mon ame avoir ceiTé Tes fonctions, & mes fens confomerent le crime fans le fentir.

. Cependant Tépoufe de Zelnor avbit écouté cette converfation. La jaloufie fouvent aveugle , eft éclai- rée chez les femmes. Akine étoit jaloufe, parce que Zelnor étoit plus jeune qu'elle; elle craignoit plus de le perdre, qu'elle ne fongeoit à mé- riter de Je ' conferver. Zelnor étoit «ncore à genoux lôrfqu'elle entra chez Neyra ; elle lança à la fille d'Oltane un regard amer & ironi- îoue qui l'eût humiliée , fi dans les grandes douleurs l'ame étoit fufcep- tible de fenfations étrangères à l'ob- jet dont elle efl; affedée. Neyra étoit retombée en foibiefl'e. Zelnor jugea alors à propos de fe retirer par dif- ;crétion , & cette difcrétion fut en-

L' O p T I Q ir E. 87

core la caufe d'un nouveau malheur, L'époufe de Zelnor dans le pre- mier accès de fa jaloufie , ofa abu- fer de la fîtuation de Neyra pour chercher elle-même quelque témoin convaincant dont fa vengeance pûc faire ufage. Elle venoit d'entendre> que Neyra avoir écrit à fon époux ; elle jugea que Zelnor devoir avoir aufll écrit a la fille d'Oltane; elle ne fut pas long-tems fans en trouver la fatale preuve ; cette lettre , Neyra îa portoit dans fon fein : heureufe de cette découverte , Akine ne fon- gea plus qu'à fecourir fon ennemie pour rendre fa vengeance plus cruel- le ; elle avoit dévoré cette lettre

avec une joie barbare , & dans fon tranfport elle vola chez la mère de

Neyra.

Zelnor inquiet de la précipitation

avec laquelle il avoit vu fortir fon

époufe , revoja vers Neyra j en

momentellecherchoit la lettre qu'elle avoit perdue ; fon trouble apprit à Zelnor de quelle lettre il s'agiiToit: il ne douta point que fa femme ne feût trouvée. Neyra & lui prévi- rent tous les malheurs que cette avan- ture alloit^ntraîner. OCiell fecoure- nioi , s'écria-t-elle. Ciel! faut-il donc ^e je foi-s deshonnorée publique- ment. Ai-je affez éprouvé de maux par ma faute & par vous cruel Zel- nor : barbare , que manque-t-il aux malheurs que tu m'as caufé , que tardes-tu ? Couronne tes forfaits en m'arrachant la vie ^ mais que me fert de t'accabler ? Je lis ton affreux remords fur ton front pâle & conf- terne ; hélas! de quoi me fert ton remords , qu'à me rendre plus in- fortunée ; que dis-je ? Au nom des Dieux , arrache-moi de ces lieux, entraîne-moi loin de tous lesregards ; ^éraoin de jQa honte, conduis-moi

parmji

jparml les Prêtrefles d'Ofiris. Ciel ! à quoi me réduis - tu dans morï malheur , qu'il faille que ce foit de l'auteur de tous mes inaiix que j'at- tende encor-e,moiT fecours.

Zelnor fit préparer à la hâte une Voiture oùNeyra & lui fe placèrent. Bien-tot ils perdirent de vue les hautes Tours de Mygdol , contens de fortir d'un écueil, fans voir devant eux le précipice ils ailoient re- tomber. Les fautes- de. l'amour font comme une chaîne , la première en^ traîne toutes les autresr

^P I^' O P T I Q U À

mBSBOxastm

CHAPITRE VIII. ,

C o M ME qtioV N&yra &' fon amant

, " Voyagent enfefrthU: Accident terrible

qui leur arrive en chemin. Avanturt

de Neyra dans ta Forêt. Danger

qu elle 'éprouva -*' - ' - -• lie . : I ' :3iJÎ>onîj'h'ii3-»ol -jb

^ Lt'A.n!e quL ,i comme vous l'avez vu.>éitoit; de routes \&s Egipr tiennes la femrrie la plus fufc^ptible fur l'article de l'honneur , vola avec Akine à la demeure d'où Neyra & Zelnor venoient de partir ; le pre- mier tranfport des femmes de ce tems ne conhoiflbit point de bor- nes. Oltane s'écria. Votre époux m'a enlevé ma fille ; & pour vanger l'af- front fait aux Kamhados , il efl: jufte qu'iî foit pendu. Akine dit. Votre fille eft la caufe que mon époux ras

L' O P T I Q U E. 9 I

Quitte ; il eft nécefTaiie qu'elle foit enfermée pour la vie au Grand- îîôpital Général de Memphis; quoi- que ma fille me foit encore bien chè- re , dit Gitane , j'y confens, pourvu qu'on pende votre époux. Hélas l s'écria Akine , quelque douleur que j'aie à le voir pendre , je me ferai l'effort d'y foufcrire , pourvu que votre fille foit enfermée.

L'affaire fut portée devant les Juges, & la Sentence obtenue telle qu'elles la defiroient.

Cependant Neyra & Zelnor fai- foient route vers Rinocorure. Ils ne s'étoient point encore parlé ; ils crai- gnoient de fe regarder ; ils crai- gnoient encore plus de s'entendre. Zelnor tenoit encore la main de Neyra qu'elle lui avoit donnée pour monter en voiture , & ne fâchant pas •qu'il la tenoit, il n'avoit pas encore fongé à la lui rendi-e, ni elle à la re^

Hij

^1 L'Optique; tirer. Elle rompit enfin la premier* le fîience , & lui dit fans le regar^ der ; bien Zelnor ! qu'allons-nous devenir; Quoi! c'eft avec vousquô je fuis, vous près de qui je fens mon dépit s'affoiblir par un charme, af- freux que je ne conçois pas ; vous enfin dont le dernier crime eft de m'avoir appris que je vous aime. Hélas ! mon ignorance à cet égard/, eût été un. malheur de moins pour moi , mais il vous étoit réfervé de combler tous mes maux. Elle fe tut , & s'enhardiflant à le regarder , vous fçavez,, continua-t-elle , que je fuis •née avec des principes de fagefle &. de vertu ; fi vous êtes vertueux vous-mêm.e , comme je le crois , vos maux égalent les miens j & vous n'êtes que trop puni ; & fi j'ai encore q_uelque grâce à demander à mon boureau, ajouta-t-eUieen le regardant

V O P T I Q U R. '^J

avec une expreffion douloureufe , partez dès l'iriftant même que je ferai arrivée parmi les Pi-êtrefTes d'Orof'- made. Sauv-ez - moi de l'horreur que je dois éprouver à vous voir ; éloignez - vous pour jamais d'uns infortunée que vous' avez désho- norée , qui vous doit tous fes maux , qui rougit de les mériter » qui expira dans le filence de la plus auftere. retraite , le forfait involon- taire de vous aimer , & dont le des- tin efl: de vous adorer , en frémiflant'/ jufqu'au tombeau.

Quelle fatalité préfide à notre deftinée , s'écria Zelnor. O Neyra! vous que j'admire & que je. refpedc après vous avoir outragée > non , vous n'entendrez plus parler malheureux Zelncr. Qui ! moi j'ofe dire, que je vous ai aimée ? Non Neyra , je n'eus que \qs fureurs |a- paflîon., fans avoir les vertus- d*

<)4" L' O P T I Q Tj ê.

l'amour ; j'ai trahi ma femme & j'ai deshonoré mon amante ; j'ai rendu malheureux tout ce qui devoit m'é- tre cher : quels crimes me refte-il à commettre. O Neyra l je fuivrai l'exemple que votre vertu me donne , •je n'irai point trahir une féconde fois mon époufe en portant dans fes bras un cœur enflammé pour un autre ; je n'irai point lui faire des fermens de vous oublier que je ne lui tien- -drai pas. Malheureux l'homme qui compte fur fes propres forces. Cha^ que inftant me rappelleroit votre image , Se chaque pas vers mon époufe me rendroit adultère. J'irai m'enfevelir chez les Flamines , Prê- tres de Jupiter; je ne demanderai point à ce Dieu de faire defcendre le re- pos dans mon cœur ; mes peines !&c mes remords y doivent être mon châtiment ^ mais je le prirai de pren- dre mes fouifrancea en expiation de

L' O p T I Q s. py

mes crimes > ôc de ne punir que moi feul des maux que j'ai caufé.

Neyra admira tout bas la réfolu- tion de Zelnor. Hélas ! fe dit-ellq en elle-même , il ne me paroifloit pour le crime ; pourquoi m'a- t - il forcée de le hair ? Ils fe promirent tous deux en pleurant » de chercher à s'oublier ; mais leurs foibles yeux ne voyoient pas au- delTus de leur tête l'orage qui les inenaçôit. Ce qu'ils n'avoient pas prévu arriva ; les efpions envoyés après eux avoient découvert leur marche ; il^s furent atteints & ar- rêtés. ■ .

L'Officier chargé de les arrêter delà part des trente Jyges établis à Mem- phis , lequel fe nommoit Hiemor , ctoit un gros homme dur & féroce qui s'étoit enrichi en faifant fon mé-r tier.. Il annonça fans ménagement à ySeinor , qu'il étoit condamné à être

pendu, & Neyra à être enfermée au Grand-Hôpital Général de Mem-* pîiis. Zelnor fut enchaîné & placé dans une voiture féparée y l'Officier crut devoir fe charger de tenir corn-- pagnie à Neyra , & ii fe plaça à côté d'elle dans une autre voiture.

La douleur porte une impreflion refpeclable & en impofe aux hom- mes les plus grofîîers. Hiemor con- ftraignit Tes y eux à devenir plus doux; il s'humanifajurqu'à prendre la main de Neyra qu'elle lui laifla avec in- différence, & fans le regarder. L'Of- ficier des trente Juges , malgré le triple airain qui couvroit la furface de fon coeur , s'apperçut que cette main étoit jolie, & fes yeux , pour- fuivant la gradation , remarquèrent que le bras étoit digne de la main;, cette remarque fit foupirer ce cceut q^OL n'a voit jamais f;upiré:dans fa yiei La beau:é. du Was^ de Neyra

conduifif

L' O p T r Q u ff. ^7

_Conduifit Iliemor à s'appercevoir de fçelle de Ton vifage. Il eflaya à ra- . doucir les inflexions rudes de fa voix; il fe rapetififoit fur les couffins pour tenir moins de place & de peur <ie la gêner ; il lui ramafTa trois fois fon éventail , complaifance extraor- dinaire ; il l'appelloit fa belle en- 'fant; il lui difoit de ne pas pleurer , que cela ne feroit rien ; il fe taifoit enfuite comme pour fe repofer de l'effort qu'il avoit fait ; il foupiroit à demi bas , puis il touffoit pour faire prendre le changea Neyra, comme s'il eut honte d'avoir foupiré , & Neyra continuoit de pleurer fans l'entendre & fans le regarder.

On arrêta à un caravanfera pour coucher. Hiemor s'empreffa à don- ner la main à Neyra pour l'aider à defcendre de voiture , & la lui ferra fi fort , qu'elle lit un cri ; il s'excufa fur la précipitation avec laquelle il

ï

"^^ E' O P T I Q U t,

■avoit voulu lui être utile ; elle pa- rut (e contenter de cette excufe ; il en ajouta rapidement beaucoup d'au- tres, auxquelles elle ne fit pas atten- tion ; elle continua de marcher fans lui redonner la main , & ce fécond moyen d'Hiemor fut encore faàs effet.

Hiemor fe repofa fur les flam- beaux , & efpéra qu'ils lui donne- roient une hardiefle à laquelle le jour efl; moins favorable ; il eut foin de faire placer Zelnor dans une cham- bre fé parée , & prajetta de fouper •feul avec Neyra. Il fe reflbuvint que 1^ vin donnoit de la hardieffe , il en but & s'yvra ; bien-tôt il s'endor- mit & il ronfla profondément. Neyra réfolut de profiter de cet inftant ^our s'évader. Il étoit dit que Nevra feroit toujours des fottifes avec les meilleures intentions du monde ; r^Ue avoit lu quelques r^i^aas c^ul

L' Op t I que. 9j>' iparoînolent en ce rems-Ià. Son Cort lui parut femblable à celui de ces Héroïnes errantes & maiheureufes. Sans guide* & abandonnée à elle- même , elle ne vit point d'autre parti que de les imiter; elle en avoit vu parmi elles de très fages , dont les fuites dans de pareils cas avoient produit de très-bons effets ; elle pen- foit fermement qu'il y avoit toujours- dès aziles tout prêts pour les infor- tunées errantes ; elle fongea , à la vcrité,à Zelnor qu'elle abandonnoit à fon deftin ; je dois le haïr, difoit-elle. Hélas ! & quand je ne l'abandon- nerois pas , il n'en fera pas moins pendu. Elle paffa de cette réflexion aux moyens de fon évafion ; ils s'of- frirent aifément , & elle réfolut d'en profiter. Quand la vue eft une fois troublée , elle ne fe fixe plus que pour s'égarer. . Le lieu Neyra & Hlcmor four

.ÏOO U O P T I Q U E.

poieiit, étoit au rès de chauflee, & avoit une fenêtre qui donnoit fur le grand chemin que bordoit un boi» fort épais. Elle fe fervit des deux draps du lit qu'elle noua enfemble ôc qu'elle attacha à un crampon de fer qui tenoit à la fenêtre. Après s'être ainfi lailTée couler jufqu'en bas , elle fe jettaprécipitamment dans lebois, & réfolut de s'y tenir cachée , juf- qu'à ce qu'avec moins de péril elle pût prendre une route qui la délivrât du danger qu'elle venoit de cou- rir.

Alors au lieu de fonger à (es pro* près malheurs , elle penfoit à Zel- nor qui alloit être pendu, & elle s'en affligeoit extraordinairement. Il eft toujours plus douloureux à une fem- me de perdre fon amant que fon hon* neur. Enfuite elle confidéroit l'im- prudence de s'être expofée à fervir nde pâture aux bêtes féroces , & cette

traînte fufpendit toutes les autres. Quelque infenfible qu'on puifTe être à la vie, on s'accoutume difficile- ment à l'idée d'être mangé des bétes. Quoi qu'à feize ans on ne connoifTe pas encore tout le prix de la vie , Neyra pleura alors fur l'imprudence 4e fa démarche. Elie apperçut de la Jumiere ; elle courut vers l'endroit d'où partoit cette clarté. C'étoient cinq ou fix Soldats de la garnifon prochaine, qui faifoient pendant la nuit le métier de braconniers, ils fu* rent étran^emçnt furpris de voir à cette heure aumilieu d'une foret une- jeune fille éplorée & pleine d'attraits. La délicateiTe & les égards ne lo- gent gueres dans i'ame des Soldats, &: encore moins dans celle des Bra- conniers. Le démon de la concupif- cence éveilla leur brutal apétit , Se ftfmenta les diflenfions de la jalou- fie i le plus prudent d'entr'eux pro^

liij

^o2 L' O p T r Q t7

pofa d'attacher Neyra à un arbre;- de crainte d evafîon de fa part , & de fe battre enfuite pour décider la pofTeflîon de cet objet ; le com- bat fut fanglant& meurtrier. Le fang de fes odieux prétendans réjaillit juf- qu à elle. Quel fpedacle pour un jeune objet ! Combien maudit-elle alors fa fatale imprudence? La terre fut en un inftant jonchée de cadavres ; ils tombèrent prefque tous à fes pieds, en quittant la lumière avec des juremens effroyables.

La poufliere :, les cris des mouf- rans , fon propre trouble lui déro*- berent le lefte de ce fangîant fpec- tacle. O Ciel ! fe dit-elle , comment fe peut - il que les hommes qui pa* loiffent fi fort attachés à la vie, foient toujours prêts à la prodiguer pour la caufe la plus foible & fouvent la plus honteufe. Elle achevoît à peine cette rénexion , qu'elle vit

Lr* O p T r Q tr £; l'Of^r accourir un homme qui vola à l'ar- bre où elle étoit pour la détacher; Ciel îprens pitié de moi , s'écria- t'elle ; fuis-je donc deftinée à fervir deux fois involontairement à la bru- Cale paflion des hommes.

liv

fîO^ L* O P T I Q U B.

CHAPITRE I X:

Q^U E L homme Neyra trouve dans ta Forêt. Avantures défagréables ^ qui lui arrivent. Rencontre quelle fait d'une vieille.

E YR A frémît en Tentant les mains qui Ja détacholent ; l'eflFroi rend en- core les objets plus affreux qu'ils ne font > elle n'ofoit lever (es yeux ti- mides fur celui qui la prelToit dans {es bras effrayants : quand Ces liens furent rompus , arrête , s'écria-t-elle ', arrête , barbare , ou je vais me don- ner la mort. Pendant ces mots , un de ces regards s'échappa fur fon re- doutable agreffeur; il étoit à (es ge- noux. O Ciel ! pourfuivit-elle, eft-ce Zelnor ? Eft-ce vous odieux & cher objet? Eft-ce l'affreux auteur de mes

L' O P T T Q tf K. ÏÔJft

faaiix qui devient mon libérateur ? Tandis qu'elle parloit il lui prelToit hs mains qu'il arrofoit de Tes lar- mes, O trop aimée & trop fatale' Neyra , difoit-il , par quel bonheur te revois-je.HéJas ! voilà le premier bienfait que t'ait produit ma pré- fénce; mais je ferois trop heureux s'il devoit être fans mélange. Le^ Ciel femble n'avoir formé mon Gceur qui t'adore , que d^un poifon funefte q.ui doit corrompre à jamaistesjoiursî- &en parlant ain{],Zelnor difoit vraiy & il* lifoit dans l'avenir.

Quand Neyra eut appris à Zelnot par quel moyen elle fe trouvoit à une heure auiîî indue liée à un arbre au milieu d'une foret, il lui dit. Dans le trouble caufé par votre fuite , je me fuis échappé & j'ai brifé mes liens ; je fuis entré dans ce bois ; f ai entendu les cris d'une femme 5, je portois votre image avec moi. Se

ÏO-^ L'OPTTQt/É;

j6 me dlfois ; il n'eft point d'antrô' femme fur la terre qui puifle avoir befoin de fecours ; j'ai volé, j'ai mis en fuita le refte de vos agrefleurs» Hâtons - nous pendant que la nuit nous favorife , d'arriver par des rou- tes qui me font connues , jufqu'à la yille prochaine. En attendant il eft à propos que nous changions d'ha- bit, de crainte d'être découverts, 8c tandis que je me revêtirai de celili' d'un de ces hommes qui font expirés, vausbraverez à couvert fous le mien, les vaines pourfuites de nos gardes;, quoi [ dit Neyr a , }e déguiferais mon fexe ? Hélas ! quand une femme corn-: mence à en dépouiller les vêtemens,- elle n'eft pas loin d'en dépoqiller les principes. Zelnor qui lui avoit déjà prouvé tant de chofes , la raflura. bien, reprit-elle, je confens à tout; que peut-il m'arriver de pis i^ue ce qui m'eft arrivé ?.

L' O p T I Q u E. ioY

; La douleur & la fatigue avoient «tpuifé its forces ; Zelnor la porta dans fes bras. Dans cette attitude , elle difoit tout bas ; quoi ! cet hom- me qui doit m'étre à jamais odieux, me mettra-t-il toujours dans le cas d'avoir recours à lui. Profitons ce- pendant de Ton fecours fans tirer à; conféquence ; il viendra un tems je me promets bierj de ne le plus re- voir. Dieux ! pardonnez-moi , ajou- toit-elle , vous voyez bien que ce^ n'efl pas ma faute , fi je fuis à préfeiïC dans (qs bras. Ils marchoient en fai- sant chacun des réflexions féparées , & ils arrivèrent à Pelufe aa lever de l'aurore.

Zelnor fongea en arrivant , a aller acheter des habits ; mais par ua hazard furprenant H trouva fes^ poches fans argent. L'Officier des trente Juges , en confifquant (qs pa- piers , avoit apparamment par mé- garde aullî confifqué fon argent^

^îoS L'OpTiQtyç;

Neyra n'en avoit point ; en fortant de chez fa mère elle n 'avoit pas pen- qu'elle en auroit eu befoin , d'au- tant mieux qu'elle ne fe relTouvenoit point du tout d'avoir lu dans (es li- vres , que les Héroïnes malheureufes ^ui voyageoient eufTent befoin d'ar- gent. Zelnor chercha fa montre » mais par la même méprife des gens <5[ui l'avoient arrêté , elle avait fuivi fa bourfe , ainfi que le refte de fes bijoux. Il refta morne ^penfif, & priant Neyra d'entrer pour un mo- Bient dans une masure inhabitée à l'entrée du Fauxbouïg ;. il difparut comme un éclair, en l'alTurant quelle le reverroit avant peu,

Neyra parut un peu furprife rincivilité de Zelnor ; cependant , dit-elle , il faut bien qu'il ait de bons motifs pour me laifler ainfi feule & expofée à mille dangers. S'il a été âfîez barbare pour me deshonorer ,

L' O P T I Q U E. 109

iren'efl; pas une laifon de croire qu'il le foit aflez pour vouloir ma mort. Elle parloit ainfî lorfqu'un Ser- gent de Pelufe pafla par Iiafard près delà mafure ; par hafard il prit envie à ce Sergent d'y entrer. Il n'eut pas plutôt jette' les yeux fur Neyra, dégui- fée en homme , qu'il s'écria , en lui difant ; beau jeune homme , à quoi te fert ce déguifement & cette re- traite 011 tu te caches? Crois-tu qu'ijs te fafTent éviter la mort que l'on def- tine aux lâches déferteurs ? Neyra pleuroit & ne comprenoit rien à ce difcours ; envain tu pleures , con- tinua le Sergent , ces larmes con- viennent à ta figure efféminée , mais elles ne te fauveront pas de quarante bons coups de fufils dont il ne te fera pas fait grâce d'un feul. La cer- velle d'une fi belle tête aura bonne grâce à fauter en l'air.

Neyra comprit que ce Sergent la

% lO L* O P T I Q U E.

prenoit pour quelque SoldatquI avorC xiéferté; elle pleura amèrement de c^tte fatale méprife qui alloit lui faire caflèr la tête : mais , hélas ! fe dit-elle , il vaut encore mieux mou- rir que de me découvrir , quoique le Ciel fâche que mes intentions ont été bonnes jiifques ici. Que diraZel- nor quand ilfaura qu'on va me caf- ; fer la tête? Il dira que c'eft fa faute, " & que tous mes malheurs dévoient venir par lui. Hélas! je kii pardon- ne encore, & Dieu veuille feulement qu'il ae foit pas pendu.

Ce Sergent fit figne à quelques hommes qui le fuivoient ; ils char- gèrent de liens les mams délicates de Neyra ; l'un d'eux ofa meurtrir fon beau vifage , de ils la conduilirenc a Pelufe.

Le Chef de la Troupe la fît traî- ner au fuplice dans la grande place de Pelufe , au milieu de foixante

L' O p T I Q u È. I r$

Soldats armés de fufils. Tous les Ha- bitans qui fe prefToient fur fon paf- fage pleuroient -de compalîîon & admiroient fa bonne mine , & prin- cipalement 1^ femmes qui trouvoient -que c'étoit grand dommage de caf- 1er la tcte à un fi beau jeune hom- me.

Neyra étoit à genoux les yeux bandés ; le Chef donna aufli-tôt le fignal pour tirer ; foudain un jeune Soldat envifageant Neyra , s'écria ; -qu allez-vous faire , ce n'eft point un •déferteur ainfi que vous le croyez, c'eft une jeune fille à qui vous allez calfer la tcte. Le jeune homme qui parloit ainfi éroit Zelnor lui-mcrae. Soldat dans la même troupe.

Il venoit de s'engager pour fauver Neyra de la mifere ; ii s étoit vendu ■pour une modique fomme , afin que xette fomme pût au moins la fecourir cj^ucique tems. Ii étoit volé à la maf^r.

•M 2 L'OpTIQtTf.

re, & il n'avoit plus retrouvé Neyfa« .Le Chef à ces détails marquoit fon étonnementj & fembloit douter s'il devoit ajouter foi aux paroles de Zel- fior. En ce moment un autre jeune homme forti de la foule des fpec- tateurs , s'avança , & dit ; je ne fçais fi ce jeune homme eft une fille on non ; mais à coup fur il n'eft point ie déferteur qu'on veut punir ; car c'efl: moi qui le fuis ; en difant ces mots il fe précipita parmi les fol- dats , & demanda fon fuplice en li- vrant le coupable à la place de l'in- nocent.

Le Chef fut attendri. Il fit grâce au déferteur. Quand à ce jeune hom- me , ajouta-t-il , fi c'eft une fille , ce ne peut être qu'une avanturiere, & en ce cas elle en fera quitte pour pafler par les verges ; en achevant ces paroles il fit conduire Neyra en prifoo»

glle

L' O p T r Q u E. Trj»

Elle parla encore en elle-même, chemin faifant , & fe dit , il eft donc arrêté que ce Zelnor ne doit me ti- rer d'un abyme que pour me pré-^ cipiter dans un autre. Tous les maux que j'éprouve me doivent donc ve- nir de lui. Il faut bien qu'il foit coupa- ble, puifque les Dieux tournent ainfi contre moi & contre lui-même tout ce qu'il croit faire pour une bonne caufe. Dieux ! je ferai donc fouettée, il valloit beaucoup mieux qu'on me ealTât la tête. Hélas ! je fens qu'en- me faifant connoître je ne paf- ferois point fans doute par les- verges ; il vaudroit bien mieux; courir le rifque d'être enfermée aa Grand - Hôpital Général de Mem- phis, que de fouffrir l'immodeftie de paroitre nue au. milieu- de quarante-- mains barbares & robuftes qui me- meurtriront les épaules. Mais Zelnor fexoit découvert j il m'a bien fait di^

K

iï4 L'OpTTQUir.

mal ; il m'a déshonorée ; mais quoi qu'il ait fait : hélas ! efl-ce à moi à le :^ire pendre.

En finifTant ces mots elle entra dans la prifon. Je ne fçais comment le Chef fit ; mais il fut inflrult du fexe de Neyra , & quoiqu'il la trou- vât jolie , il ne révoqua point fa fen- tence. Le jour de l'exécution fut fixé au lendemain.

Cependant Hiemor n'étoit paye que pour îes arrêter , & non pour courir après eux s'ils s'échappoient; par conféquent il ne s'en donna pasla peine. S'il croyoit avoir quelque re- proche à fe faire , c'étoit de n'avoir pu ramener Neyra, & il fe promettoit bien de ne plus s'yvrer quand il feroit chargé de conduire une jeune fille.

Le jour qui devoir éclairer l'exé- cution de Neyra, le Chef des Sol- dats fut touché de {^es pleurs; il lui fi: propofer un accommodement Hoa

L' O P T I Q U E. ÏTf

Xiête ; on n'a pas bien fçu de quel, ^enre étoit la propolîtion , mais il eft certain que Neyra répondit qu'elle^ aimoit mieux pafTer par les Ver- g-es.

Zeînor devoit être piéfent à ce trruel fpedale ; il devoit lui-même fur ce beau corpis qu'il idolâtroit y don- ner à Tes compagnons l'exemple de la cruauté. A l'afpeâ: de tant de char- mes qui alloient être enfanglancés par Tes mains , il tomba évanoui ; ii fut tranfporté en prifon. Ses cama- rades achevèrent fans lui cette cruelle exécution. Ce corps qui ne devoit être couvert que des baifers de l'a- mour , fut déchiré & meurtri par les- flétriiTures de quarante mains bar- bares , & Neyra après cette opéra- tion fut bannie & conduite hors des- murs de la Ville.

A peine avoit-eJIe fait quelques pas,. que. fes forces affoiblies lui man*r

t^6 L' O p T r Q û Ë.

querent ; elle s'aflit fur une pierre 8à- déplora fa fituation.O Zelnor! difoit- elle , comptons maintenant tous les- mauxqueje fpuifre par toi. J'ai été deshonnorée; j'ai fui avec toi; j'ai été; à la veillé de ferviréncoire à la bru- tale palîîon de cinq Soldats ; je viens> de paiTer par les verges ; je fuis ban- nie & ne fçais où. aller. Elle pleuroit &.difoit, & tout cela pour avoir écrit à Zelnor ; fans cette imprudence , il rie me fût point venu voir ;. je ne me. ferois point trouvé-mal j &ilne m'eût- point déshonorée; je n'aurois point été chez lui ; fa femme n'eût point' vu cette fatale lettre ; je ne me fujQes^ point enfui avec lui ; il ne feroit point en prifon , & il ne x:ourroit point le rifque d'être pendu. Elle fe défoloic & continuoit de pleurer abondam- ment, lorfqu'une vieille femme pallaji elle demanda à Neyra le fujet qui îà.faifoit pleurer t Neyra -Jui f^tea^'

L' O P T I Q U E. IÎ7

fanglotant une fable gue la vieille crut ou qu'elle fit femblant de croire», &; fe vit forcée d'y inférer malgré elle la circonftance des verges qui. étoit trop, fraîche & trop récente pour la diffimuler.

La vieille la confola Se loua la réfo-L lution qu elle avoit prife d'entrer dans une maifon de PrétreiTes. Orofmade vous foit en -aide, ma chère enfant,, ajoutala vieille, à quelque ehofemal-, heureft bon , puifque cette avanture m'a fait vous rencontrer ; je fuis atta- chée à la maifon d'un jeune Seigneur Egyptien qui demeure à quelques pas d'ici. Vous ne fçauriez -croire com- bien il eft obligeant & fur-tout pouE les jeunes filles qui font aimables comme vous ; il faudra lui racon- ter votre hiftoire. Non pas ma mère,. interrompitNeyra, je neveux pas que: ce jeune Seigneur facfie que j'aiété- iouettée, c'eft biea affez que vous I0

^fiîf t' 0 p 1 1 Q u r.

fâchiez. Oh ! quant à moi , reprit la' vieille , je fuis difcrette. Ce jeune Sei- gneur doit partir demain pour Mem-^ phis il a une fœur PrétrefTe d'O- firis. Il fe fera un pTaifir de vous y conduire j car il eft fort galant. Tant pis , interrompit encore Neyra , la galanterie des hommes m'a caufé trop' de malheurs pour que ce reffouve-- rtir forte fitôt de ma mémoire; mais' n'irnporte s'il efl: grand Seigneur, il ade la vertu , il n'abufera point d'une" jeune fille qui implore fes bontés. Les" gens au-delTus desautres hommes par lia condition ,mériteroient-ils le titre- de grands , fi leur ame ne répondoit h letu' naiflance..

FOptiqûe. ri^

CHAPITRE X.

i2,UEL e(l le Seigneur Egyptien ; quel accueil en reçoit Neyra; réfolution courageufe par laquelle elle échappe. à une aventure périlleufe.

Ni

Eyra, en arrivant au Château, trouva à l'entrée du pont un petir homme pâle , qui fembloit n'avoir qu'un fouffle de vie. Vous voyez , dit la Vieille, le Seigneur Nocrater à qui appartient ce Château. Erï même-temsle petit homme s'empara familièrement de la main de Neyra, qu'il baifa plus familièrement en- core. Il s'écria fort haut, qu'il la trouvoit jolie comme un Ange. diable , cria - t - il à la vieille , as -tu fait cette trouvaille ? De par Orofmade cet enfant efl: mer- veilleufe ! & fur le champ il la con- doifit dans un falion , il la pré'*

%20 L' O P T r Q V t:

fenta à cinq ou fîx amis , avec lef^ quels il devoir fouper.

Ils fe levèrent tous en tumulte & s'approchèrent d'elle pour la con- fîdérer de plus près ; ils obferverent Télégance de fa taille, ils louèrent tour-à-toùr & expérimentalement 1^ beauté -de fes bras & celle de fa gorge , & pendant cet examen Neyra difoit tout bas , en pleurant , que veut dire ceci ,.& m'a-t-on conr duite ? Je crains bien que cette aven- ture ne foit pire que celle des verges»

Le repas fut gai ; la converfation tomba fur lesfemmes Egyptiennes. Je les connois trop, difoit Nocrater^pouç les craindre; je jure bien qu'elles me feront jamais faire de folies ; j^ refpede beaucoup les gens quija-- dis fe noyoient pour elles ; mais quant à mol je ne me noyeraipoint.-

Les amis de Nocrater, qui n'étoient |5-as habitans de Memphis , ne prir

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VO PTIQUÈ. HT

rent congé de lui, que lorfqu'ilsfu* renl: fort y vres ; & apr.es avoir em- brafle familièrement Neyra, ils fe re- tirèrent , en leur fouhaitant à tous ^eux une bonne nuit.

A ce mot de nuit Neyra frémit ; que veut dire cette nuit , dit-elle à Nocrater , lorfque fes amis furent partis ? Oui parbleu, ils ont raifon , :ma belle Reine , dit le petit homme, en lui paiTant la main fur la gorge , vous êtes faite pour faire palTer la nuit la plus délicieufe à un galant hom- me. Mais à propos , il eft tard , con- tinua-t-il, en regardant à fa montre, quand il vousplaira , mignone, nous nous retirerons.

Comment, Monfieur, reprit Ney- ra , d'un air effrayé , eft-ce que vous prétendez que nons palTerons la nuit «nfemble ? La demande eft adora- ble , repartit le petit homme, en

122 L'Optique. éclattant de rire j eh î mais je vous le demande à vous-même , & fur le champ il fonna.

Non , Monfieur, il n'en fera rien, lui cria Neyra , vous ne me con- noiflez pas ; je fuis une filîe ver- tueufe. Oh ! je n'en doute point , re- partit le Seigneur Egyptien , je fçais mon enfant que tu es une fille fort fage ; moi j'aime la vertu , & c'eft la tienne que je veux récompenfer. Ah ça , ne va point me faire d'éclat devant mes efclaves; je te crois trop bien élevée & trop raifonnable pour cela. Les efclaves de Nocrater arrivè- rent. Conduifez , leur dit-il , cette créature à mon appartement. Cette petite fille eft un peu mutine , & a befoin d'être formée. PuiiTant Orof- made ! fuis-je, difoit Neyra pen- dant qu'elle montoit ? Maudite vieille! O Ciel ! ferai-je toujours des fautes? Ne verrai -je jamais devant moi?

L' O P T I Q U E. 123'

Ciel ! daigne m'infpirer , que faut-il donc que je devienne?

Ce petit monologue fut terminé à l'entrée de l'appartement par le Seigneur Egyptien , qui congédia {es efclaves & refta feul avec Neyra ; Eh ! mais tu fais l'enfant , lui dit-ii en l'embraffant plus que familière- ment ; & pendant ce peu de mots il cherchoit à la deshabiller. Non , dit Neyra , ou vous m'arracherez plutôt la vie ; & le petit homme continuoit toujours à lui ôter tan- tôt une manchette , tantôt fa refpec- tueufe. Neyra , fe fentant prefque nue , 8c frémiffant à l'approche du danger , s'échappa précipitamment du fauteuil oii Nocrater la retenoit. Il la pourfuivit. Au nom des Dieux , s'écria-t-elle , en fe jettant à genoux, celiez votre odieufe entreprife , je vous en conjure par tout ce qui doit vous être cher j aflez d'autres plus

124 L'OPTfQUE. jolies que moi fe feront peut-être' un bonheur de ce qui feroît mon plus grand fupplice. Quelle volupté barbare trouveriez- vous dans des fa^ veurs arrachées par la violence ; n'ef- pérez pas au refte d'en vepir même jufques-là , tant qu'il me reftera un fouffle de vie. AiTafîinez-moi du moins avant de poufler plus avant vos fureurs ; fi mes pleurs & vos re- mords ne peuvent rien fur votre ame , un crime de plus ne doit pa5 vous coûter.

En vérité , dit le Seigneur Egyp- tien , tu proches comme un Ange , & cela m'engage encore mieux à te prouver l'amour que j'ai pour toi. En achevant d^ parler , (es yeux étoient étincelans , & pétilloient du feu de la débauche , il la prit entre fes bras , & voulut ccmfommer fon crime. Eh bien ! dit Neyra,tu n'au- i'as qu'un corps inanimé en proye

L' O P T î Q U ï! 11 f

a tes odieux tranfports ; & faififTant à ces mots l'épée de Nocrater , elle; alloit s'en percer; il l'arrêta & il ne douta point qu'elle n'eût achevé fon defTein ; la vraie douleur n'en im- pofe point. Tout Seigneur qu'il étoit , tant de vertu le frappa. On: prétend qu'il convint alors qu'il étoit au moins dans le monde une femme eftimable. C'eft le propre de Ja vertu d'être refpeclable , même aux plus libertins. Il fe promenoit à grands pas, & s'écrioit : ah ! mau-* dite vieille , tu m'as trompé. Quoi > Monfieur , elle ne vous a donc pas inftruit de mes motifs , In*-errompir Zeyra , en les lui détaillant ? Moi point du tout , reprit Nocrater , 6c voilà pourquoi je vous ai manqué : car je vous jure que je fuis l'homme de l'Egypte le plus refpedueux en- vers les femmes. Mais que diable , jo- lie comme vous êtes , quelle eft votre

Liij

(î5l^ L'Optique;

manie de vous aller enterrer parmi des Prêtrefles. On ne vous a point trom- pée, j'ai une fœur PrêtrefTe d'Ofiris, il eu: vrai que je ne la vois pas ; cepen- dant je fuis convaincu qu'à ma con- lidération elle vous recevra. Je dois aller demain à Memphis pour aider à faire pendre un jeune homme qui eft aduellement dans les prifons, le- quel a quitté fa femme pour enlever une petite créature , & je profiterai de cette occafion pour arranger vo- tre entrée parmi les Compagnes de ma fœur. Que dites-vous ? quel jeune homme , s'écria Neyra d'une voix émue ? Que ces Juges font cruels I & comment peut-on pendre un jeune homme? On dit qu'il s'appelle Zel- nor, répondit Nocrater. Mais ciel ! quel intérêt, reprit Neyra , plus émue encore, avez-vous à la mort de cet homme ? Moi aucun , repartit Nocra- ter , je ne l'ai jamais vu ; ce n'efi: qu'à la follicitation de ma famille

L* O p T I Q u F. ï":27^ que je m'employe à tout ceci. Il a époufé ma fœur , que je n'aime point, & avec laquelle je fuis brouillé ; on fçait que je fuis parent du chef du Sénat , & l'on m'a engagé à venger l'alÎTont fait à ma fœur. Il n'eft d'ail- leurs pas mal que ce Zelnor foit pendu , pour lui apprendre à vivre de pour inftruire fes pareils à ne point s'égaler aux gens de qualité.

Eh! fçavez-vousp Monfieur , dit Neyra , en s'efi"brçant de cacher fon trouble , le nom de celle que ce Zelnor a enlevée. Je ne l'ai jamais vue non plus , répondit Nocrater , je fçais feulement qu'elle s'appelle Neyra ; que cette petite fille eft une créature fo;t dangereufe ; & que fa mère eft une folle.

Non , Monfieur , s'écria Neyra , entraînée par la violence des mou- vemens qu'elle éprouvoit ; je con- Bois cette mère , Sv je peux vous af-

L iv

fïiH L' O P T T Q U R

furer que c'eft une femme très-ref- pedable , & qui méritoit une autre fille que cette Neyra dont vous me parlez. Cependant détrompez-vous- auffî fur le compte de cette dernière , il eft vrai qu'elle s eu attiré bien des malheurs par fa faute , mais elle eft encore plus malheureufe que coupa:- ble ; je fçais que fon cœur eft pur , qu'il n'a péché que fans intention , & qu'on doit lui pardonner des fautes, dont elle a été trop féveiement punie.

Qu'entends -je , reprit Nocrater avec étonnement ? Eft-ce vous qui parlez pour Neyra ? Ou ne feriez- vous point vous-même cette Neyra ^ Oui , Monfieur , repartit-elle alors , en fondant en larmes , & cédant à l'effufion de fon cœur, vous la voyez, je la fuis cette malheureufe fiJIe d'Ol- lane , cette créature fi coupable , înais qui n'a jamais ceiTé d'être fifti-

L' O p T r Q u E. 15^ m?.ble ; tout mon crime eft d'avoir aimé Zelnor fans le fçavoir & fans le vouloir. îlélas ! il en eft plus puni que moi , puifqu'il va perdre le jour.

Son fort peut-il être à plaindre ; reprit Nocrater ? Il n'eft point mal- heureux puifqu'il eft aimé , & je ne fuis point furpris qu'il ait aban- donné ma fœur pour vous : car à fa place j'en aurois fait de bon cœur tout autant. Mais écoutez , pour- fuivit-il, après s'être recueilli un inftant en lui-même , fi la vie de ce Zeînor vous eft chère , il y a moyen d'arranger tout cela ; je vous aime- pour le moins autant qu'il vous ai- moit;vous êtes maJheureufe; vous n'avez point d'afyle ; tout le monde- peut n'être pas d'aufti bonne foi que moi fur l'article de votre vertu ; je veux réparer mes torts , en vous of^ frant ma main. Ma fortune de m.es

T^o L'Optique.

titres valent bien , je crois ^ une mai-

fon de force.

Neyra dévora en elle-même l'hu- miliation de ce difcours , & elle ré- pondit : vos offres me flattent fans m'éblouir ; ma main dépend de ma mère; toute coupable que je fuis en- vers elle , je n'ai point oublié la fou- miflion que je lui dois. Hélas ! je nefçais fi c'eft à moi à vous deman- der la grâce de Zelnor ; mais s'il ne l'obtient point de votre généro- fîté , il ne la devra point à un nouveau crime .'e ma part.

Je vous entends , dit Nocratei* ; avec un fouris ironique , vous comp- tez fur mon indulgence. Je com- mence à croire une partie de ce qu'on m'a dit fur votre chapitre. Tout cet étalage de vertu eft com- mun à celles qui fe font fait une ha- bitude d'en manquer , & vous avez raifon de trouver plus commode uns

L' O P T I Q U E. 1 3 11

intrigue avec ce Zelnor , que les de- voirs honnêtes d'une femme mariée 3 mais vous aurez tout le tems de fon- ger à lui quand il fera pendu.

On ne fçait pas trop ce queNeyra eût répliqué à l'infolence de ce pror pos , lorfqu'elîe en fut empêchée par une grande lumière venant à travers des croifées , qui parut illuminer tout l'appartement. Bientôt on entendit un bruit de chevaux au loin dans la campagne , & Nocrater mit prompte- ment la tête à la fenêtre pour voir ce que c'étoit.

552 L'Optique;

CHAPITRE XL

Comment Noc rater epoufe Neyra cvénemsni îcrrihU après Us noces.

Oc RATER vit lin homme que plufîeurs Gardes conduifoient avec des flambeaux ; Neyra , qui le vit auffi , s'écria : ah Ciel \ c'eft Zelnor que fans doute on mené pendre. Il lui cria de loin , adieu Neyra , je vais à la mort. Ciel ! préferve-Ia , ajouta-t-il , du refte des malheurs que mon infortune fem- hÏQ lui réferver. Difant ces mots , les Gardes l'entraînoient , & déjà il étoit loin des yeux de Neyra.

PuifTant Orofmade ! s'écria-t-elle> en joignant les mains , fbuifrirez- vous qu'il périfTe d'une mort igno- minieufe. Barbare Nocrater , je fuis à vous , empêchez que Zelrîor ne

L'Optique. 13 j foît pendui vous voyez mafoiblefle elle eft honteufe , j'en frémis ; mais n'en redoutez point les fuites , mon cœur , élevé avec des principes , fçait trop combien l'affreux Zelnor lui doit être odieux ; qu'il vive feule- lîient. AfTez d'autres barrières fé-

parent éternellement fes horribles <leftins d'avec les miens ; qu'il vive , ^ vous fçaurez fi ce coeur , foutenu par le devoir , fçait tenir (qs fer- niens.

A ces mots la joie rayonna furie vifage de Nocrater ; il baifa avec tranfport la main de Neyra , & lui demanda pardon des injures qu'il lui avoit dites , en y jen fiibftituant de nouvelles.

Il ajouta enfuite : en vérité je fuis charmé pour ma fœur que vous foyez raifonnable , & que fon mari •ne foit pas pendu : car enfin cela auroit produit un éclat fâcheux^ En

134^ L'Optique.

ce cas-là , nous allons partir enfem- ble pour Memphis , je vous ré- ponds de fa vie , à condition qu'il aimera ma fœur , ou qu'il en ferafem- blant , & qu'il n'enlèvera plus de filles de qualité.

On prépara tout pour la route , & quand ils furent en chemin Neyra fe dit en elle-même , félon fa cou- tume ; ô ma mère ! pardonnes moi ces affreux liens que je forme fans ton aveu, c'eft pour empêcher qu'un homme ne foit pendu ; le Ciel s'é- leveroit-iî contre un fi louable mo- tif. Hélas ! ne fuffit-il pas de la ri- gueur de ce facrifice pour en expier le forfait. Je puis certainement me fier à Nocrater ; un grand Seigneur peut être capable de foibleffe , mais il ne peut l'être d'un crime.

Pendant que Neyra parloit ainfi, Nocrater , qui faifoit aufli quelque- fois des monologues , fe difoit ;

L' Optique. ijy cette petite fille vaut bien qu'un homme de qualité fe donne la peine de la tromper ; je feindrai de l'é- poufer , & cela fera tout fimple: les gens de qualité peuvent faire tout ce qu'ils veulent.

A deux lieues environ de Mem- phis , Nocrater fe trouva prefle d'é- poufer Neyra ; il la conduifit chez un autre Seigneur Egyptien nommé Cratidas , avec lequel il étoiten liai- fon. En cetems-là , c'étoit l'ufage en Egypte que la plupart des hommes opulens euffent chez eux de petits Temples domeftiques , pour leur éviter la peine d'aller aux Temples publics , qui n'étoient faits que pour Je peuple. Ce fut que Nocrater ré- fblut de fe marier avec Neyra. Le moment en fut hâté : on marche à pas lents vers les bonnes actions , on vole à tire d'aîles vers les mau- vaifes,

^^'6 V O P T I QU E.

Nocrater , qui fçavoit parfaitetnent tqu'il ne faut point. d'intervalle entre -la fédudion & la réflexion de ceux <5u'on veut féduire , avoit fait pré- parer à la hâte les habits nuptiaux. Neyra ne put s'empêcher de trou- ver trop de promptitude dans cette manière d'être fervie , quelque chofe <ju elle ait entendu dire des merveil- •les de Memphis à cet égard. Elle fe 'para magnifiquement , ^linfi qu'une •vidime qu'on orne de fleurs pour être immolée. Ses regards égarés fembloient entrevoir le précipice vers lequel elle s'avançoit ; m,ais lorfque Neyra avoit fait quelques pas en avant , jamais ellç. ne recu- le it en arrière. ■- -"^

Neyra trouva en arrivant au châieati de cet amile falon rempli d'hommes & de femmes , qui à en juger par i'in- «cécence de leur maintien & l'imper- tinence de leur ton , paroiiToient de

la

L'Optique. 137

'pins grande qualité ; ils félicitèrent tôiis Neyra fur cet événement , èc les refpedià qu'ils lui rendirent fuf- pendirent un moment fa triftefle au profit de fa vanité. L'amour propre eft le dernier fentiment qui meure chez les femmesi

Quand le moment delà célébration fut arrivé Neyra frifFonna en avan- çant vers le fancfluaire ; mais elle prit ce friflfonnement pous cette ré- volution de la pudeur , qui faifit , aux approches de TAutel , une fille qui fe marie pour la première fois. Après la cérémonie , on abrégea les formalités ufifées en pareil cas ; le fouper fut court , & les époux fu- rent conduits à leur appartement. Nocrater , habile à deshabiller , voulut , avec plus d'apparence de juflice , ufer alors de (es droits ; maiy Neyra s'y oppofa avec vigueur , elle ne pouvoit concevoir en quoi les

M

i^S L'Optique.

femmes faifoient confifter la pudeur. .Une femme , fe difoit-elle , qui avoit cédé à l'amour de fon amant, après Jui avoir réfifté long-tems , étoit deshonorée , & une fille pouvoir im- punément,fans rougir, voler dès la première fois dans les bras d'un homme qu'elle ne connoiflbit point. Neyra obtint du Seigneur Egyptien , quelque habile qu'il fût à cet exer- cice, qu'il ne la deshabilleroit point; il confentit à perdre quelque chofe de fes droits dans l'efpoir de s'en dé- dommager. De quelque façon que s'y prenne la modeftie d'une fem- me en préfence d'un homme , elÏQ ne fe deshabille point impunément pour [es charmes ; le peu que No- crater en voyoit l'enflammoit pour ce qu il ne voyoit pas. Neyra déta- cha vingt épingles & les ratacha vingt fois ; elle exigea , avant de fe placer au lit nuptial , que les lu-

L* O P T I Q U E. 155?

ïïiieres fuflent éteintes ; l'amoureux Nocrater y confentit avec peine ; il ne trouvoit pas trop de tous fes fens pour jouir d'un objet aimable. Cette obfcurité , fi favorable à la pudeur des belles , difoit-il , eft un vol fait aux plaifirs des hommes ; c'efl: la vo- lupté des yeux qui donne le Tel à toutes les autres. Les bougies furenc éteintes, & il alloit fe placer près de fa chère Neyra , lorfque des cris afr freux firent retentir le Château.

M^C

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{i^o L' Op T I Q u e;

CHAPITRE XII.

Ce qui arrive à Nocrater au lieu de- confommer U mariage ; furprenan- tes curiefitês que Neyravoit dans U Falais Royal de Memphis ; & cottI' ment une chaife ejl caufe quelle ^/z« tre che^ des Prétrejfes,

Eyra fe leva effrayée, & le Seigneur Egyptien plus effrayé , parce qu'il étoit coupable , reprit à la hâte les vêtemens qu'il avoit ôtés avec plus de promptitude encore. Bientôt tout le château parut éclai- ré ; on entendoit retentir les cris de meurtre & d'affaflîn. Aux premiers mots que comprit Nocrater , il dis- parut par le jardin ; tous les efclaves croient affemblés autour d'un hom- sae expirant & baigné dans fon fang>

L' O p T I (^ u e; ï4f

gu'on reconnut pour celui , qui j fous les fondions de Prêtre , avoit célébré le mariage de Neyr'a & de Nocrater.

Quand on eut tranfporté cet Hom- me dans le fallon , il louhaitta par- ler en fecret à Neyra & au maître de fa maifon. Dans cet inftant pa- rut Nocrater porté fur un brancard, quelques efclavc*s l'avaient trouvé fans connoifFance au bas des murs du jardin , il s'étoit rompu une cuifîè en voulant s'évader. Il reprit Tufage de (es fens ; alors l'homme baigné dans fon fang parla ainfi : la préfence de Nocrater ne m'empêche- ra point de dévoiler ce que j'avois a dire ; je ne fuis point Prêtre , No- crater eft mon maître & je fuis fou afF^anchi ; je viens d'être démafqué par un des efclaves de Cratidas , ou plutôt par le Ciel , qui ne laiffe ja- mais le crime impuni. Quand je me

ri45i L' O p T î Q u E* fuis vu reconnu , je n'ignorols pa&i qu'inftrument des crimes des grands Seigneurs , quand le crime eft dé- couvert , les châtimens retombent fur celui feul qui l'a exécuté , & qu'il eft livré aux fupplices par la même main à qui fon crime a été utile. J'ai voulu prévenir la punition qui m'é- toit réfervée , en enfonçant deux coups de couteau dans le fein de l'efclave qui m'avoit reconnu -, le Ciel l'a fauve de ma fureur , mes coups portés par une main défefpé- rée ne lui ont fait qu'une légère bleflure. Alors , je me fuis vu en- touré des autres efclaves , & du cou- teau fanglant qu'ils m'ont arraché , ils m'ont percé de mille coups mor- tels. Dieux! ajouta-t-il , recevez mon fang en expiation de mon forfait j je pardonne ma juPce mort à mes bourreaux, puifquelle fauve l'innor cence.

L' O P T I Q U E. 143

Neyra frémit à ces affreux détails : ainfi , s'écria-t-elle , ce Ciel , qui ne laiiTe jamais lecrimeimpuni,vouIoit me punir d'un hymen contraclé fans l'aveu de ceux à qui je dois l'être ; ô ciel ! arrête ta juftice , & n'étends pas ton bras auOi loin que mes fautes.

Cratidas épouvanté reftoir immo- bile ; il ignoroit les principales cir- conftances de cet événement ; il n'a- voit point cru prêter fa maifon à l'accompliffement d'un forfait ; il ne connolffoit point le Prêtre qui avoit marié Neyra ; Nocrater avoit feint un mariage fecret , & il s'y étoit prêté par cette indulgence qu'ont les jeunes gens pour leurs foiblefles ré- ciproques. Lé ^er , frivole & libertin , fes vices n'avoient point intérieure- ment corrompu chez lui les femences de l'éducation ; &,fans être vertueux, il avoit des principes d'honneur. Il re- garda d'un air indigné Nocrater. Le

'Î2[,4 L'OPTtQUÊ.

Seigneur Egyptien avoua tout : de- venu furieux par la circonftance , il s'arma d'un piftolet doftt il préfenta le bout à Neyra ; meurs , dit-il , puif- que je n'ai pu te polTéder , tu ne fe- ras pas la proie d'iin autre. HeureU- fement il n'atteignit pas Neyra ; la frayeur lui fit éviter le coup. Alors , Nocrater , tirant un poignard qu'il tenoit caché fous fon vêtement , s'en perça , fans qu'on put l'en empê- cher , il vomit fon ame criminelle avec fon fang , & l'affranchi expira- peu d'inftans après lui.

Le jour commençoit à paroître, Neyra réfolut de profiter du trouble' <ie cet événement pour s'évader de cette funefle maifon , fans fçavoir oii aller. Elle fuivoit triftementla router ^ui conduit à Memphis , & difoit r ^uel deftin me pourfuit ! c'eft peu der tous les maux que j'ai efTuyés par ma faute ; j'ai encore été à la veille à&

coucher

L'Optique. 145- couclier avec un homme qui n'éroit point mon mari , je fuis caufe que deux autres hommes ont été affaflî- nés , 8c pour comble de malheur je fuis foule, fans fecours , fans argent, expofée au milieu d'un grand che- min à quatre heures du matin , & fans fçavoir aller. O Zelnor ! fi tu n'es pas encore pendu , tu fre- mirois, en apprenant mon fort, des maux que je fouflPre par toi.

En entrant dans Memphis , la frayeur d'être reconnue s'empara d'elle , & elle vouloir retourner fur fes pas. Seule & livrée à moi-mê- me , ajoutoit-elle , quel fecours pour- rois- je efpérerfije rencontrois le fa- tal Hiemor. Mais Zelnor vit peut- être encore , ce Zelnor eft à Mem- phis ; c'eft du moins une confolation pour moi d'y refpirer le même air que lui , & cette réflexion la rame- na, Elle entra dans un Temple , &

N

1^6 L' O P T I Q U E.

s'occupa à prier Ofiris , pour faire diverfion aux éguillons de la faîm qui commence ient à fe faire fentir; mais fa prière n'étoit pas de bonne foi , & Ofiris ne l'entendit pas.

Un Deflervant vint l'avertir de fe retirer, parce qu'il étoit midi ôc qu'on alloit fermer le Temple. Elle fortit & marchoit fans fçavoir al- ler ; elle pafla près le Palais Royal de Memphis ; elle y entra fans fça- voir pourquoi elle y entroit ; elle vit beaucoup de monde alTemblé dans une allée & elle y alla fans fça- voir encore pourquoi elle y alloit ; elle trouva des chaifes rangées par ordre ^ elle s'y affit ; elle demanda ^ quelqu'un comment s'appelloit cet endroit : on lui dit que c'étoit un Jardin Royal , le Prince , qui en étoit le maître , permettoit qu'on vînt fe promener.

Elle réfolut , pour tâcher d'où-

L' O P T I QUE. 14-7

blier fa douleur , de s'occuper un moment du fpeélacle qui s'ofFroit à fes yeux. Elle vit des hommes , ou en crut voir , parce qu'ils avoientdes bras & des jambes , mais ils ne ref- fembloient en rien aux autres hommes qu'elle avoit vû,pas même à Nocrater. Malgré l'énorme petitefle de certains bonets triangulaires de quelques-uns, contraftés par des têtes monftrueufes, elle reconnut que c'étoient des cha- peaux à un bord de ruban noir, tels qu'elle en avoit vu en palTant dans la rue à quelques efclaves. La pou- dre encore récente fur leurs épau- les lui fit juger , malgré le refte de leur parure , qu'ils n'avoient pas encore achevé leur toilette, & qu'ils étoient venus avec leur habit à peigner. A la vue de leur frifure roide & po- madée , dont les boucles avec af- fedation extrêmement diftantes les unes des autres , fe terminoient en

Nij

i"4B L' O p T I Q u ir. pointe dans leurs yeux , elle ne put s-'empêcher de fe rappeller que Zeî- nor , qui' lui avoir tant plu, ne fe frifoit point ainfi. De gros gands- épais dont, malgré la chaleur , leurs rnains étoient revêtues , lui firent penfer qu'ik avoient quelque in.com- modité qu'ils vouloient celer , ou qu'ils reS'embloient aux Peuples du midi , qui fe couvrent excellivement de peaux & de vêtemens pour fe préferver de la chaleur ; & leur bourfe , plantée de près au haut de leur tête ,lui fembloiï par fa lar- geur deiîinée à cacher auffi quel-- que déteftuofité dans leurs épaules» Quelques-uns d'entre eux, par quel- que épargne qu'elle ne comprenoit pas , n'avoient que la moitié d'une " vede , enforte que la moitié- fub fi i-; ^ tante ne pafibit pas la ceinture. La liûuteur , la roideur 8z la coniiftance leurs cols la confirmèrent dans

L' O p T I Q u E. r 49

îa penfée qu'ils portoient des car- cants , ainfi qu'on en donne aux en- fans pour les faire tenir droits. Elle jugea fur-tout qu'il falloit que la plu- part fuiïent nécefîairement malades , car ils le donnoient le bras en s'ap- puyant nonchalament l'un contre l'autre , & heurtant les paflans de façon à lui faire craindre qu'ils ne tombafTent de foiblefie. Elle perali encore que c'étoit fùrement pour les prcferver de cet accident qu'ils âvoient à leur côté des bouquets énormes , comme les femmes au- roient honte d'en porter au jour de leurs noces. Elle n'eut pas de peine à fe perfuader qu'ils dévoient être bien méchans & bien indifpofés contre le genre humain : car ils avoient des épées d'une longueur épouvantable ; &■ elle ne put s'empêcher de conclu: e que les femmes de ce pays-là dévoient ctre bien dépravées , à en juger par le

N iij

IJO L' O P T I Q U E.

mal qu'ils en difoient. Elle eut la cui îo- fîié d'examiner les femmes à leur tour. Cette vue fufpendoit pour un inf- tant le fouvenir de fes malheu.is , & un inftant volé au fpedacle de (es propres chagrins , dans quelque fi- tuation que ce foit , eft toujours pré- cieux. Elle remarqua que les fem- mes ne marchoient point , mais qu'el- les trotoient. Elle entendit nommer quelques Courtifannes , & elle fut furprife : car elle les avoir prifes pour des femmes de qualité ; on nom- ma quelque tems après des femmes de qualité , & elle fut encore éton- M née , car elle les avoit prifes pour des Courtifannes. Elle vit bien quelques hommes & quelques fem- mes qui fembloient diftingués de tout le refte par un air de décence & de fimplicité ; mais de ceux-là le nombre étoit fort petit , & ces gens- paroiiToient obfcurs dans la pro-

L' O P T I Q U E. ÎJÏ

menade , & n'attiroient les yeux de perfonne.

Un moment après , une femme vint , qui lui demanda de l'argent. Pourquoi , dit Neyra ? puifque le Prince à qui appartient cette pro- menade permet qu'on y vienne , il ne doit point exiger de payement. Auflî n'en exige-t-il pas , répondit la fem- me , &: ce n'ePt point par fon ordre qne je vous en demande; malsc'eft la règle d'affermer àes fiéges dans toutes les promenades , ainfi que dans les Temples , parce qu'il n'eft pas du bon ton de s'affeoir fur les bancs qui y font placés , & qui ne coû- tent rien ; c'eft pour cela qu'on a eu le foin de les enlever en partie dans tous ces Temples , & dans prefque toutes Iqs promenades. Mais , dit Neyra, il faut donc que les gens qui ne font pas riches, & qui ne font pas du bon ton , fe lefufent de prier les Dieux,

Niv

1^2 L' O P T I Q U E.

& d'aller prendre l'air dans les pra- menades royales , s'ils ne peuvent pas fe tenir fur leurs jambes. 'On voit bien que vous êtes étrangère , Mademoifelle , répondit la Loueufe, mais payez-moi ma chaife , tout le refte ne me regarde point. Hélas l Madame , dit Neyra , je n'ai point d'argent ; bien , Mademoifelle , jepartit la Loueufe , en lui arrachant fa chaife , tenez-vous debout; quand on n'a point le moyen d'aller à la promenade , il n'y faut pas venir.

Deux femmes ailifes près de Ney- ra , qui avoient été témoins de cette aventure , appellerent la Loueufe de lui parlèrent à l'oreille ; Neyra ne re- marqua point ee qu'elles firent: mais cette Loueufe revint un moment après lui dire qu'elle pouvoit refter fur fa chaife. Neyra ne douta point que ces femmes ne l'euilent payée , & elle en fut humiliée. Elle s'occupa à conridci;er ces femmes : elles lui pa-

•L' O P T ï Q U E. 15-5

rurent jeunes , fraîches ; leur habil- lement étoit modefle ; leurphyfîo- nomie refpiroit la douceur & la dé- cence la plus Tcrupuleufe -, elles ne parlèrent à aucun de ces jeunes gens dont la fingularité l'avoit frappée , ou elles les recevoient froidement, quand elles étoient abordées par quelques-uns d'eux. Elles faifoient , au contraire beaucoup de politeifes à ces homm.es modeftes, dont la plu- part étoient i^és ; elles dirent quel- ques mots obligeans à Neyra : & après leur avoir répondu de fon mieux , elle fe difoit , félon fa loua" ble habitude ; quelque ferment que l'aye fait de ne me point lier dé- formais, depuis ma m.audite vieille > avec les femmes que je rencontre- rois & que je ne connoîtrois pas , je peux bien me perm.ettre de par- ler à celles-ci , qui , étant jeunes comme moi; ne peuvent point avoij;

'l;'4 L' O P T 1 Q u E. appris à tromper. Si ma vieille leur eût reiïemblé , je n'aurois pas fait certainement tant de rottifes.

Neyra ne vouloit leur dire que quel- ques mots ; on reproche aux femmes de s'abandonner au plaifir de par- ler. Ce ne font fûrement pas les hom- mes qui leur font ce reproche , ou ces hommes parlent contre leur pro- pre intérêt. Qui eft celui d'entr'eux qui ne perdît au filence des femmes? Infenfiblement la converfation s'engagea; infenfiblement Neyra ap- prit aux deux femmes une partie de {es malheurs : on fe doute bien qu'elle y répandit un voile favora- ble ; infenfiblement elle finit par leur faire part de fon deflein d'en- trer parmi les Prêtrefles d'Ofiris , & plus infenfiblement encore des obf- tacles humilians qui s'y oppofoient, dans lefquels les deux femmes com- prirent évidemment que Neyra n'a-

L' O p T I Q u E. îy;* voit point d'argent , & qu'elle cou- roit rifque de ne point dîner.

O Ciel ! ne point dîner, dit une des deux femmes : cette chère en- fant ! cela tire les larmes des yeux. Qu'elle eft aimable .' peut-on être malheureufe & fi jolie? II faut qu'elle vienne avec nous , dit-elle à fa com- pagne , nous parlerons de retraite après dîné ; y confentez-vous , ma poule ? ajouta-t-elle fur le champ. Neyra , dont l'ame étoit pleine , ne put répondre que par ces mots demi rompus, qui ne fignifient rien , & qui n'ont aucun fens ; elle fuivit (es con- dudrices , & elles entrèrent chez le Suifîe.

Pendant le repas , les deux fem- mes fe faifoient remarquer tour-à- tour les af27émens de Neyra. Mon Dieu ! difoit l'une , qu'elle a de jo- lies dents ! Mais vous appercevez» vous i difoit l'autre , de cet ceil en

1^6 L' O F T I Q U E.

eoulilTe & de ce joli bras fait au tour: & Neyra , que fes aventures n'avoient point défait de l'habitude de rougir , rcugiffoit pendant ces éloges. Pour moi, ce qui m'en char- me , difoient-elîes toutes les deux à la fois , c'efi; fa modeftie. Quel âge avez-vous , mignone? Seize ans,ré- pondoit Neyra. Seize ans ! en vérité , voilà qui eft charmant ; îe joli âge ! & qu'on efl: heureux de n'avoir que feize ans. Neyra , que ces louanges déconcertoient , reparla des Prctref- fes d'Oiîris. A propos , vous nous y faites penfer , dit une àes deux femmes , nous avons votre affaire : quant à la penfion , qu'elle ne vous inquiète pas. La fille d'Oltane rougif- folt de plus en plus intérieurement de leur avoir des obligations fi mortifian- tes pour fa vanité. Le repas , qu'elle commençoiî à trouver trop long, s'a- çksya , & U fuîxéfolu que Neyra fc-

L' O p T r Q u E. lyy roit conduite dès îe loir même chez les PrcîrefTes d'Oliris.

Enfin , fe dit Neyra , je vais donc être au port ; il me fera permis de tenter de rentrer daus les bras d'une mère ofFenfée. Hélas ! qui peut voir fonfang fe repentir , & n'en être pas touché ? je crois que c'ed ainfi que penfent toutes les raeies.

En ce moment arrivèrent deux jeunes filles de dix ans au plus , con- duites par une vieille' efclave. Mes filles, embrafiez rvîademoifeile , dit une des deux femmes ; ces enfans -, ajouterent-eîîes, en s'adrefîant à Ney- ra, font deftinées à la nicme retraite que vous , îorfquelles feront en âge d'y entrer. :

L'azyîe fut conduite Neyra étoit hors des barrières de Memphis. Vous devinez afTè2,pourfui vit Ibrahim, de quellereîraite il s'agifloit. Ce fut dans iin de ces lieux le mal efi toléré poiu*

'ij-S L'Optique. en épargner , dit-on , un plus grand , comme fi le vice pouvoit jamais êtr« un bien. Ces odieufes femmes l'a- voient vendue à la Supérieure de ce lieu déteftable ; elles réfervoient au même fort les deux viélimes , qu'el- les n'élevoient que pour les conduire au facrifice , lorfqu'elles feroient en état d'être immolées.

Neyra découvrit à peine dans quel lieu elle étoit qu'elle y fit un mono- logue auflî inutile que les précédens, & que par conféquent je ne vous rap- porterai point , dit Ibrahim. Vous êtes las de lui voir faire des fautes en jurant toujours qu'elle n'en fera plus. Mais voici letems les monologues finifrent,& j'ai bien d'autres malheurs â vous raconter,

■^0

L' O P T I Q U E. lyp

CHAPITRE XIII.

Epreuve oufe trouve encore Ncyra;

& comment elle fort: du lieu ou elU

ejî ; dans quel endroit die va en fuite;

ce quil lui arrive dans cet endroit y

fin de Vhifioire de Neyra.

I

L y avolt quelques heures que Neyra ctoit dans ce lieu criminel , lorfque quatre jeunes Egyptiens ar- rivèrent. Ils fçavoient qu'il y avoit une nouvelle venue ; ils la deman- dèrent. Ils avoient dîné enfemble^ ^ comme on dit volontiers, quand on a diné , que ferons-nous ? le plus oifif, & en même-tems le plus ex-r périmenté d'entr'eux , avoit propo- , faute d'autre chofe, cette partie, il entroit plus de défceuvrement & curiofité que de débauche. Uu

8<5o L' O p T I Q u^E. d'entr'eux feulement qui les avolt accompagnés par coraplaifancepour ne point paroitre ridicule parmi des jeunes gens qui le font eux-mêmes , avoir réfolu de les attendre dans le char à la porte du Monaftere ; il y avoit à peine été un infiant qu'il entendit un bruit épouventable dans l'intérieur de cette demeure. Il fça- voit que les plaifirs de Vénus étoient fouvent enfanglantés par les fureurs indifcretes des fuppôts de Mars ; il penfa que (es amis couroient quel- que péril , & il fe hâta de> voler à leur fe cours.

Il vit en entrant un fpeclacle hor- rible j il n'apperçut que des vifages enfanglantés. Des femmes les che- veux épars', la fureur dans les yeux & les blafphémes dans la bouche , imraodeirement renverfées au mi- lieu d'un débris de chaifes , de ta- bles & de glaces briféeSjprelToient de

leurs

L'Optique. i6i leurs corps meurtris & fanglans les corps étendus de plufieurs jeunes Egyptiens , fur lefquels elles fem- blolent acharnées.

Un des Egyptiens s'écrioit : jamais la vertu habita-t-elle dans ces lieux ; jamais des Prêtrefles de Vénus fe font-elles jamais imaginé d'emprun- ter ce faint nom. La débauche efl: leur gloire & l'indécence leur triom- phe ; mais , je jure par Orofmade , que je ferai vengé des égratignu- res qu'une réiiftance hors de vrai- fembJance a caufé à mon vifage. En difant ces mots , il cherchoit à fe 'dégager des mains de deux Prc- trefTes, qui venoient, dans la fureur, de lui arracher une poignée de beaux cheveux blonds dont il s'en- orgueillifoit ; il ailoit , fans doute périr vidime immolée au beau fexe outragé , lorfque l'homme qui croit

O

l62 L' O P T I Q U E.

refté dans le char le fauva fort à propos de leurs mains.

Je te rends grâces , dit le jeune homme outragé ; mais je te devrai bien davantage , fi tu m'aides à me venger des égratignures de mon vi- fage & de la perce de mes cheveux. Alors fon libérateur lui dit : ne l'ef- père pas. Tu connoiflbis les dangers de ces lieux ; j'ai confenti à t'y ac- compagner par une complaifance criminelle ; ainfi n'exige rien de plus ; heureux que cette aventure te ferve de leçon : apprens-moi feule- ment la caufe de ce défordre.

Juge donc de ma fureur , s'écria le jeune M'emphifien. Tu fçais fi ja- mais je fus fenfible aux offrandes de faveurs vénales ; tu fçais fi j'atta- chai quelque prix à un bien pré- tendu, partagéaveclesplusvils hom- jnes. Non , je fuis jeune , emporté

L' O P T I Q U E. 16^

par le tourbillon, j'y cède fans m'y livrer. La beauté a par-tout mon ad- miration, diflinguée de mon homma- ge. ToutMempliis a retenti des char-' mes qu'avoit apportés en ces Ueini. une nouvelle Etrangère. J'ai voulu être des premiers à en juger par le rapport de mes yeux , & je voulois que mes regards fuflent le feul tri- but que je croyois devoir à des ap- pas mercenaires. Je l'avouerai , la réfiftance à laquelle , vu l'étiquette de ce féjour , je n'avois pas droit de fn'attendre , m'a confondu ; elle crioit , en s'eflforçant de voiler des charmes que l'ardeur du combat ex- pofoit fans celle à mes yeux -, elle crioit : non vous m'oterez plutôt le jour i & moi meurtri , déchiré , & qui pis eft égratigné , je lai lailTée & je fuis venu me vanger fur la Su - périeure des outrages que j'avois re- çus. Les Prêtr elfes ont pris parti dans

l6^ L' O P TIQUE.

la querelle & ont imprudemment ajouté à leurs raifons quelques coups de poing. J'ai fans doute en ce mo- ment oublié les égards qu'on doit aux femmes, quelles qu'elles puiffent être. Je me fuis livré à mon reflen- timent ; mes amis en ont fait au- tant , & voilà pourquoi vous voyez ces Prêtreffes échevelées & fanglan- tes , & moi le vifage égratigné ôc une poignée de cheveux de moins. Le libérateur du jeune Egyptien acheva de calmer le défordre , & il dit : je ferois charmé de voir cette veftale miraculeufe. Elle parut , un voile couvroit fa tête , & on l'en- tendoit foupirer ; elle eut à peine fait quatre pas qu'elle jetta fon voile & fe précipita à genoux devant celui qui la faifoit appeller. O fauvez-moi, s'écria-t-elle , ô Zelnor ! par quel ha- sard n'êtes-vous pas pendu ? Hélas I dans quel lieu me letrouvez-vous ?

L' O-P TIQUE. i6'5'

Zelnor , la conduifant dans un endroit écarté , lui dit : ma furprife doit être égale à la vôtre , mais les momens font chers ; il paroît qu'il s'eft pafle bien des chofes depuis notre féparation ; apprenez-en ce que vous en ignorez fans doute. Ma femme efl: morte en fe lafTant d'à me pourfuivte; Oltahe ,' le croir rez-vous ? fçait ma paflion &" eUô l'approuve ; le trépas de Nocrater a mis fin aux reftèis des pourfuites" in- tentées contre moii Oitane ne pleure plus que votre perte , & elle a con- fenti à nous unir fi je vous retrou- vois. O malheureufe Neyra ! vos iftaux font finis , non que j'ofe ef- pérer à votre main que j'ai profa- née. Le coupable Zelnor n'attends pas tant de félicité ; mais il vivra pour vous rendre à votre mère , & il tâchera de fe confoler d'un facrir fice affreux , en.penfûnc qii'U a pw

l66 L' O P T I Q U E.

du moins une fois ne vous pas nuire.

Neyra alloit répondre , & l'on ne fçait pas trop ce qu'elle auroit dit , lorfqu'elle en fût empêchée par l'ar- rivée du Guet de Memphis. Neyra , comme la première caufe du défor- dre, & les quatre amis furent conduits chez un Officier de Police; il étoit à table ; par conféquent les quatre amis furent envoyés en prifon , & Neyra au grand Hôpital Général.

Zelnor & Ces amis retenus en pri- fon avoient des proteétions , qu'ils n'oferent employer; mais ils avoient de l'argent , & leur détention ne fut pas longue. Le premier effet du re- couvrement de fa liberté fut de fon- ger à celle de Neyra ; il venoit d'é- prouver la puiffance de l'argent , & il obtint la liberté de la fille d'Ol- tane.

L'ordre étoit donné de la part des

L' O P T I Q U E. l6j

trente Juges , & il alloit jouir du plaifir de la revoir encore une fois pour ne la plus reperdre , lorfqu'il reçut par un inconnu une lettre fcel- lée avec un cachet informe & bi- farre ; il frémit en l'ouvrant : elle éroit tracée en caraéleres de fang ; elle étoit de Neyra; voici ce qu'elle contenoit :

33 Je vous adrefTe cette lettre tra- 33 cée de mon fang à la prifon , 33 je vous crois encore, pour vous 33 faire mes adieux , mon cher Zel- 33nor; je peux vous donner ce titre, 33 puifque je meurs ; la dilîimulation 33 n'eft point faite pour ces derniers 33 inftans l'ame , prête à rendre 33 compte aux Dieux, paroît ce qu'elle 53 eft. Je n'ai donc pu éviter cet 33 Hôpital {i redouté ; auflî fera-t-il 33 mon tombeau , & mes regards en 3îen fortant ne reverront plus ce

l6S L' O P T I Q U E. » foleil vers lequel ils n'oferoient fe 35 lever ; ce fatal féjour , qui de voit 5> être le dernier de mes maux , en 35 fera le terme. Cet affreux fépul- T> cre enfevelira ma funefte tendreffe 3D & le rigoureux préjugé qui m'em- 33 pêche de la couronner en m'interdi- faut à jamais l'efpoir d'être à vous. 33 Je meurs ; je ne vous accufe point 33 de mon trépas cruel ; je doute pour- 3Dtant que je me fuiTetuée,(ijenevous 35 euiTe jamais connu. Mon amour a 33 fait mon aveuglement & mes mal- 33 heurs. Hélas ! je ne me plains pas de M leur rigueur par le plaihr que j'ai eu 3S de vous aimer. Je n'adreffe mon re- 33 pentir qu'au Ciel que j'ai offenfé. 35 Hélas ! pourquoi faut-il qu'un {en- 35timent créé par lui pour le bon- 35 heur de la vie foit devenu le mal- as heur de la mienne. Priez ce ciel 33 qu'il me pardonne d'avoir termi- p.né cette vie fans fon aveu ;. mes

33 maux

L' O P T I Q U E. I 59

5> maux étolent comblés , & ma foi- >j blefle ne pouvoit plus les fuporter. » Je ne vous informe point des » moyens dont je me fuis fervi pour me donner la mort ; mille chemins >5 y conduifent. Adieu , plaignez >3 mon fort , fouvenez-vous d'une j> infortunée qui vous almoit , & qui 93 meurt en vous adorant. Si vous le >5 répéter efl: un forfait , ce fera le 3i dernier, & ma mort l'expiera. Hé- w las ! ma vie fut un tilfu de fautes , » & mon dernier foupir eft un cri- 33 me.

Zelnor vola au féjour horrible qui renfermoit fa chère & malheu- reufe Neyra ; il étoit muni de l'or- dre trop tardif qui devoit la lui ren- dre ; toute la demeure retentiffoit encore de ce cruel événement ; il la vit. Quel fpedacle ! fon fein , ce fein qui jadis avoit fait oublier à Zel- no£ isi raifon , & qui favoit rendu

P

lyo L' O p T I Q u r. coupable , étoit enfanglanté & coir* vert de la pâleur de la mort ; il fem- bloit que Neyra ,. fans le fçavoir , eût voulu punir la caufe innocente de tous (es maux. Dans fon défefpoir elle s'étoit fervi d'un grand clou que fes foibles mains avoient arraché de la muraille. Zelnor ne pouvoit fe perfuader qu'elle ne refpiroit plus ; mais les Médecins de la maifon qui dévoient s'y connoître mieux que lui j le lui prouvèrent par de longs argumens auxquels il ne put repli-» quer.

Oltane fur le bruit que Zelnor avoit retrouvé fa fille , étoit accou-» lue à Memphis ; elle venoit l'em* braiTer ; elle étoit feule lorfqu'une foule de monde dans fa cour attira fa curiofité. Elle entendit nommer Neyra ; fon cœur s'émut à ce nom ;

elle vole; elle voit Zelnor

fille demande eft fa fille ; eil«

L' Optique. 171 Tapperçoit toute enfanglantée & les yeux fermés à la lumière ; elle jette un cri & tombe évanouie.

Neyra fut portée dans un appar- tement pendant qu'on s'occupoit à donner des fecoursàfa malheureufe mère. Oltane ouvrit enfin les yeux de redemanda fa fille ; on vint lui 4apprendre qu elle refpiroit encore ; elle vola près d'elle pour s'en afTu- rer par elle-même. En effet , une féconde fois couverte des baifers de Zelnor , baifers autorifés par la cir- conftance & par (es nouveaux droits, Neyra avoit une féconde fois éprou- vé leur influence. Leur chaleur avoit pénétré dans fes froides veines; elle avoit rallumé les étincelles d'un feu prêt à s'éteindre ; il lui avoit foufflé une partie de fon ame , & la mort s'étoit arrêtée contre un obftacle aulîî puilTant.

La reconnoifTance de Neyra &

1^2 L' O P T I Q U F.

d'OItane fut très-pathétique. La blefr fure de N^yra n'étoit pas mortelle ; Oltane s'étoit dit, puifque ce Zel- nor eft devenu riche par la mort de fa femme , il eft jufte qu'il époufe ma fille pour réparer le tort qu'il lui a fait. Zelnor fit fi bien de fon cô- té , qu'il prouva encore à Neyra qu'elle devoir l'époufer; alors elle dit , ma défobéilfance envers ma mère a caufé mes malheurs. Obéif- fons-lui pour les réparer. Chacun ayant ainfi raifonné de fon côté le jour de la célébration du mariage fut fixé j & la cérémonie s'acheva à Mygdol , fans oppofition quel-, conque de la part des Kambados»

Les deux époux difoient : un ma- riage avec ce qu'on aime eft le port du bonheur , & ils le difoient en s'embraflant , fans jamais fe laiTer de s'embrafler. Il arriva quelque tems après , que les païens de la première

I

L' O ? T r (^ u E. 17^

époufe de Zelnor plaidèrent contre^ lui pour réclamer les biens d'AKine» Ils avoient prouvé que loin d'habi- ter avec elle , il l'avoit quittée quel- ques jours après fon. mariage ; il eut fans doute gagné fon procès contre les parens de fa première époufe , tout puiiTan-ts qu'ils étoient , parce que fa féconde femme étoit jolie ; s'ils ne fe fuffent avifés d'employer le crédit de la nièce d'une revenu deufe à la toilette qui avoit fa cou- fine femme de chambre chez la Maî'- trelTe du Chef des trente Juges. Zel- nor , comme de raifon , perdit fon procès , & fe vit dépouillé des biens qu'il convenoit au fond n'avoir pas trep légitimement acquis. Alors Neyra & lui difoient quelquefo-is, un mariage avec ce qu'on aime, a (es peines ; qui s'en ferait douté ? Mais nous nous aimons. Qu'importent à notre tendrefle quelques pièces d'ojE 4e plus ou de moins ^

174 L' O P T I Q U E.

Quelque tems encore après , OI' tane mourut ; ils en efpéroient une grofTe fucceflîon ; ils ne trouvèrent que de grolTes dettes ; les deux époux tombèrent dans l'indigence. Zel- nor crut remarquer que fa femme étoit vaporeufe & quinteufe ; il fe difoit, il me fembîe que toutes les autres femmes ne font point ainfr. Neyra s'accoutuma de fon côté , à trouver à Zelnor un air fombre de un ton grondeur ; ils difputerent entr'eux quelquefois , & trouvèrent -lesracommodemens charmans. Pen- fant que c'étoit un plaifir de fe ra- eommoder ainfi, ils fe brouillèrent fouvent ; ils le firent tant de fois que le plaifir des racommodemens s'émouffa î ils eurent enfin regret de s'être époufés , & Neyra difoit : voilà donc à quoi aboucifTent ces maria- ges d'inclination. C'étoit bien

UOp TIQUE. 17^

peine de faire tant de fottifes pouc arriver à un pareil port.

Quand Ibrahim eut cefle de par- ler , le Chinois trouva par politefîe cette hiftoire fort plaifante. Cepen- dant il dit au fage , il me paroîtque le ftile n'en efi pas afiez à la mode , & qu'il ne refTemble point à celui de quantité de Romans que j'ai vus entre les mains de quelques efclaves pour lefquels on m'a dit que les Au- teurs modernes de Memphis com- pofoient tous les jours de beaucoup plus jolis livres que celui-là.

En ce moment s'avança un grand' homme fec dont la phifionomie étoit mélangée d'une nuance d'honnête homme & de fripon ; il avoit les yeux égarés , & il marchoit en rê- vant. O ! dites-moi , quel eft cet: homme, s'écria vivement limazeb. à Ibrahim ? Eft-ce encore quelque psrfonnage qui ait manqué d'être

'Ï7<5 L' O P T I Q U E.

pendu ? Vous ne vous trompez point , dit Ibrahim. L'hiftoire de cet hom- me efl aulTi extraordinaire que fa fi- gure. C'eft encore une victime de l'éducation négligée. Il doit faire fré- mir les pères qui s'endorment fur cet important objet de la vie , & doit apprendre à leurs enfans qu'on peut être un très-mauvais fujet avec les meilleures inclinations du monde, Ibrahim alloit commencer fon ré- cit; le ledeur verra dans la féconde partie ce qui l'en empêcha»

Fin de la prcml&n Partie,

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GR CiTierineau de Saint -P eravi , Jean

355 Nicolas Marcellin G84- L'optique

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