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Archibald Cary Coolidge, Ph.D,

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M. ROOSEVELT

PRÉSIDENT DES ÉTATS-UNIS

ET

LA RÉPUBLIQUE D'HAÏTI

PAR

A. FIRMIN

Ancien SterHeùrt d'Etat^ tU» Financtt et dm Ccmmérct^ Ancien Ministre d*Hmti en France^ Officier de P Instruction PubliqWj Officier

de la Légion d*Honncur^ etc.

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Hamilton Bank Nots

£noraving and Printing

Company

88 A 9Q GOLD STREET

Pari0

F. Pichon bt Durand-Auzias

Librairie du Conseil dEtat et

do la Société de Législation

Comparée

ao RUE SOUFFLOT 20

1905

Tout Droits Réservés

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OCT 11 1907

PREFACE

En annonçant, en septembre dernier, la prochaine ap- parition de « Monsieur Roosevelt, président des Etats- Unis, et la République d'Haïti,» je n'avais à l'idée que la composition d'un opuscule ne se trouveraient exposées que d'une façon écourtée mes pensées et mes convictions sur la question américaine, telle qu'elle s'est posée pour Haïti, depuis qu'on s'est plu à voir dans l'a- vènement du nouvel hôte de la Maison Blanche une menace pour notre autonomie nationale. En une ving- taine de pages, tout cela pourrait être dit assez clairement pour me faire comprendre. Certainement. Mais il fau- drait alors attendre du lecteur qu'il se rapporte, de con- fiance, à une conclusion dont il ignorerait les prémisses. Ce serait dogmatiser en une affaire les intérêts de chaque Haïtien sont à ce point engagés que c'est un droit et un devoir pour tous d'avoir une vue complète de la matière, afin de pouvoir contrôler avec une pleine intelli- gence l'opinion qu'on essaie de lui suggérer. Aussi est-ce en face de cette réflexion que je me suis mis à tourner et retourner ma conception, à tourner et retourner des pages, et surtout à stimuler ma mémoire, en l'absence

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:iv Préface

d'une bonne bibliothèque qu'il ne faut pas chercher à Saint Thomas. De est sorti ce volume.

J'ai fait de mon mieux ; mais j'ai le clair sentiment qu'on pourrait faire mieux. Que ceux qui auront la bien- veillance de me lire ne me tiennent donc pas rigueur, mais qu'ils passent sur mes erreurs et sur mes fautes. Il semble que c'est dans ma destinée d'écrire des livres im- provisés. J'en gémirais si j'ambitionnais la gloire de compter parmi les grands écrivains et d'imprimer à mes œuvres le sceau de l'immortalité; mais je n'ai jamais eu de telles aspirations, si prétentieuses et si futiles, en un temps tout se règle à la minute, chaque jour compor- tant une histoire mondiale plus variée et plus objective que celle qu'offraient des siècles entiers dans les périodes reculées du passé. Ce à quoi il faut viser aujourd'hui, c'est au résultat du jour: Carpe diem! on pourrait répé- ter, avec Horace, en attachant aux mots une valeur phi- losophique plus sérieuse que n'y mettait l'aimable épicu- rien. Ecrit ainsi, un livre devient une action: le mien en est une. Incorrect parfois, faible en plus d'un endroit, mais jamais mensonger et toujours sincère, frappé au coin d'un réel patriotisme, tel je le présente, comme un acte de foi dans l'avenir d'Haïti, la République noire.

Les Haïtiens ne connaissent pa.s assez les Américains. Cette négligence d'étudier l'histoire, la vie et les insti- tutions d'un grand peuple avec lequel nous avons tant de points de contact, matériels et moraux, constitue une grave lacune et même un danger, qu'il faut combler ou conjurer au plus tôt. C'est dans ce but que je me suis

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Préface v

complu, peut-être trop longuement, à faire dérouler cette histoire, dans ses grandes lignes sociologiques, aux yeux et à l'esprit de mes concitoyens. Je ne veux point le dis- simuler: il y a eu dans mon choix d'un tel plan non seulement le besoin de faire connaître ce qu'est l'Amé- ricain, en montrant d'oti il vient, mais aussi le désir de faire saisir comment un peuple se rend digne de la liberté et de l'égalité, en y mettant une énergie constante à con- quérir l'une et l'autre, sous l'empire d'une raison éclai- rée, y voyant la source de tout bien-être social et de tout progrès. J'avoue qu'en me plongeant dans cette atmos- phère saine et vivifiante de l'histoire américaine, j'ai eu plus d'une émotion patriotique capable de régénérer l'es- prit le moins susceptible d'impulsions libérales; et je sou- haite de tout mon cœur et de toute mon âme que la même impression se produise sur mes lecteurs haïtiens, à qui va tout naturellement ma pensée de patriote.

Haïti, toute modeste et repr^chable qu'elle est, vaut sans doute mieux que le dédain gratuit et les calomnies grossières dont elle est si souvent l'objet. J'ai fait mes efforts pour la montrer telle qu'elle est, dans son incom- parable beauté, dans ses incontestables ressources, dans sa sérieuse valeur géographique, au point de vue des in- térêts américains dans le canal de Panama, et dans la vitalité de son jeune peuple. Ai-je réussi? Je l'ignore; mais combien ne serais- je pas heureux de penser que l'attention du monde civilisé pourrait être tournée vers mon pays dans une attitude de considération et de sym- pathie qu'il mérite à tant de titres!

vi Préface

Heureux, dit-on, sont les peuples qui n'ont pas d'his- toire. Il semblerait, de là, qu'il vaudrait mieux continuer à vivre dans une éternelle pénombre et n'attirer aucune lumière indiscrète sur notre existence nationale. Plu- sieurs le disent, avec plus ou moins d'arrière-pensée; et ceux-là s'indignent toutes les fois qu'on provoque sur Haïti le regard scrutateur de l'étranger. Ils préfèrent mourir dans le silence, plutôt que de crier leurs maux, dans le but d'y trouver un remède. Ils raisonnent comme Joseph de Maistre, lequel a écrit ce précepte : « Expressa nocent, non expressa non nocent. Il y a une infinité de choses vraies et justes qui ne doivent pas être dites et en- core moins écrites.» Mais qu'était-ce que de Maistre? Le préconisateur endiablé de l'obscurantisme, le logicien paradoxal d'une philosophie politique propre à ramener l'humanité à voir dans le despotisme, les privilèges de classe et les exactions de toute couleur, Tordre naturel des choses d'ici-bas. Je ne m'y suis donc pas arrêté; et jai écrit toutes les vérités assainissantes, éclairantes, indis- pensables à entendre pour qu'on se détourne des habi- tudes d'esprit tangiblement hostiles à notre évolution de peuple organisé.

Ces considérations sur notre histoire, dévoilant les maux dont notre organisme national est affligé et dont l'influence pernicieuse paralyse si malheureusement notre développement économique, politique et social, étaient né- cessaires pour convaincre ceux qui ne croient point à la possibilité de notre amélioration, parce qu'ils pensent que notre état actuel est le résultat d'une espèce de fatalité

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Préface vii

physiologique indéfinissable, mais qu'on appelle infério- rité de la race. La théorie des races inférieures est cer- tainement frappée à mort avec la subite et renversante révélation des éminentes aptitudes des Japonais ; mais les entêtés de la doctrine de l'inégalité des races humaines ne manqueront pas d'essayer bientôt de faire passer les Japo- nais pour des blancs cdlophylles, sinon pour un peuple de race blanche d'Asie, comme seraient d'après eux les an- ciens Égyptiens! Dans tous les cas, les nègres ayant toujours été considérés comme le type le plus abject de notre espèce, absolument incapable d'un haut développe- ment intellectuel et moral, tout le temps qu'on ne fera pas toucher du doigt, pour ainsi dire, les causes de notre stagnation nationale, il faudra inévitablement s'attendre à la conclusion qu'elle est due à l'imperfectibilité de notre race. Une telle conclusion autorise contre nous toutes les prétentions et sanctionne toutes les injustices à notre égard. C'est par elle que nous voyons tant d'hommes connus pour leur bon sens et leur libéralisme, tel un Pierre Leroy-Beaulieu, ne point se faire un cas de conscience de persuader implicitement les Américains de nous ef- facer de la carte des états indépendants, ou à l'amiable ou par la force.

Quoi qu'on fasse, qu'on en parle tout haut ou qu'on veuille la voiler en des subtilités sournoises, la question de race domine fatalement le problème de la destinée d'Haïti. Tout le temps que les noirs continueront à être un objet de mépris par d'autres hommes, ou blancs ou jaunes, Haïti ne sera jamais prise au sérieux; et la pire

viii Préface

des choses serait le fait abominable que ce fût parmi les Haïtiens mêmes que l'étranger trouverait l'exemple de ces distinctions absurdes et sacrilèges, dont il se moque ou s*apitoie, mais qui ne sauraient lui inspirer aucun sentiment de respect pour le nègre ni d'estime pour le mulâtre. Et, pourtant, un pays indépendant est, dans le cercle des nations, comme un homme dans le cercle de la société il vit: Tun et l'autre ne peuvent évoluer ou grandir qu'en jouissant de la considération de ceux qui les entourent.

Il est certain que si Haïti, se dépouillant de toutes les tares traditionnelles qui la font se buter à mille obstacles, toutes les fois qu'elle essaie d'aller de l'avant, progres- sait d'une façon normale et se sentait estimée et respectée au dehors malgré sa faiblesse, nous n'aurions point cette inquiétude déprimante dont on est si souvent agité au sujet de notre indépendance nationale. Nous ne serons à l'abri de ces craintes maladives que lorsque, par notre conduite raisonnable, nous aurons acquis la conviction que le monde civilisé voit en nous un peuple digne de continuer sa carrière civilisatrice. Car lorsqu'en ce cas une puissance quelconque aura un intérêt sérieux à dé- battre avec nous, elle y mettra la forme et la conscience dont elle use avec tout pays en pleine possession de sa souveraineté. Nous n'aurons à nous préoccuper que d*être corrects, c'est-à-dire avoir le droit de notre côté, dans nos relations internationales, pour nous sentir en sécurité. Mais un tel degré d'assurance en soi-même ne sera obtenu par Haïti qu'avec la pleine conscience de sa

Préface ix

destinée, c'est-à-dire de Tidéal, du but qu'elle a à attein- dre, en tant que nation indépendante. Aucun peuple, pas plus qu'aucun individu, ne peut vivre, progresser, monter avec une ardeur soutenue dans les voies de la civilisa- tion, s'il n'a point un but, un idéal qui l'attire, à travers toutes les péripéties de son existence. Pour l'homme ce but est d'ordinaire plus évident, plus net, dans la pré- cision de la volonté individuelle; pour les nations, il est parfois voilé en des formes imprécises; mais il existe toujours et agit impérieusement, comme le magnétisme terrestre imprimant une direction irrésistible à l'aiguille aimantée, malgré le brouillard qui cache, à l'horizon, le point d'orientation. Cet idéal, pour Haïti, c'est l'effort sublime d'un petit peuple en vue de la réhabilitation de toute une race d'hommes, effort si noble et si digne que chacun de ceux qui y participent pourrait, à juste titre, se considérer comme un apôtre. Edmond Paul, dont je ne cesserai de glorifier le nom, le sentait admirablement, lorsqu'il écrivit ces magnifiques paroles:

« Ainsi, en résumé, quand l'esclave de l'habitation Bréda eut brandi le casque et groupé autour de lui tous les nègres épars, qui venaient de briser leurs chaînes, il personnifiait la première épopée militaire de la vieille Saint-Domingue, et de ce jour notre nation datait.

« A cette nation, il fallait un but.

« Ce fut celui de prouver l'aptitude de toute la race noire à la civilisation qui fut posé. But puissant, gigan- tesque, capable de dévorer des générations; toutefois digne de contenir et d'exercer notre activité I »

X Préface

Si nous n'avons pas un meilleur rang; si nous ne sommes pas en meilleure posture, parmi les nations civi- lisées ; si nous sommes réduits à baisser la tête et à trem- bler pour notre lendemain, au lieu de nous montrer fiers et calmes, c'est que nous avons tourné le dos au but puis- sant, qui serait notre force, qui donnerait une orientation à l'âme nationale que nous sentons confusément, en dé- rive. Nous pouvons heureusement nous relever de cette prostration lamentable, en nous convainquant de tout le mal que nous a causé une politique impie et débilitante; et ce serait un nouveau mérite pour M. Roosevelt si sa belle et saine énergie, après nous avoir inspiré une peur salutaire, nous faisait retrouver enfin la voie depuis long- temps abandonnée de notre destinée nationale.

A. FIRMIN. Saint Thomas, 19 Mars 1905.

M. ROOSEVELT,

PRÉSIDENT DES ÉTATS UNIS, ET

LA RÉPUBLIQUE D'HAÏTI

CHRISTOPHE COLOMB

La destinée des hommes et des choses est un problème obsédant qui fera toujours le désespoir de la pensée et de l'intelligence, dans leurs efforts et leurs tentatives de découvrir les réalités de l'avenir. Nous sommes lancés comme dans Tinconnu, au milieu du monde dont les di- mensions gigantesques, l'ordonnance et la beauté harmo- nique écrasent notre imagination et nous suggèrent mille hypothèses, dont celles qui paraissent les plus absurdes sont peut-être appelées à se réaliser dans les plus splen- dides proportions.

C'est ainsi que, . vers le milieu du quinzième siècle, aux confins du moyen âge, après les découvertes en Occident, de la poudre à canon, de la boussole magné- tique et surtout de l'imprimerie, si quelqu'un eût osé émettre la supposition de voir en moins de cinq cents ans une des plus grandes puissances de la terre au point de vue de la force, de la richesse, de l'intelligence

2 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

et de la civilisation être établie et prospérer, presque aux antipodes des grandes contrées de l'Europe, l'esprit le plus sagace, le plus ouvert et le plus libéral, resterait incrédule, se moquant d'une hypothèse absolument illo- gique, étant donnée l'ignorance dans laquelle on était des particularités géographiques les plus saillantes de notre planète. Mais déjà existait un homme illuminé par la foi et le génie, appelé à émerveiller son temps par la plus glorieuse des découvertes. Je nomme Chris- tophe Colomb!

Le grand navigateur était à Gênes vers 1435. Comme la plupart des hommes dont l'intelligence supé- rieure sort de l'ordinaire et brille comme un phare, à la lumière duquel l'humanité se guide dans la voie du pro- grès et de la vérité, Colomb avait appris peu de choses à l'école; mais il a été toute sa vie un étudiant assidu et avait réussi à meubler son esprit d'un fonds considé- rable de connaissances.

Vers l'âge de trente-cinq ans, en 1470, il vint résider au Portugal se trouvait alors le centre des entreprises maritimes de l'Europe. Dans l'intervalle de ses voyages il étudiait librement, en vrai autodidacte, toutes les bran- ches des sciences cultivées à cette époque et dont il était également curieux. Pour suppléer à ses moyens d'exis- tence, il faisait ou refaisait des cartes géographiques et des cartes marines qu'il vendait à un bon prix.

Il se jeta surtout avec ardeur dans les recherches spé- culatives de répoque sur la voie la plus courte pour navi- guer vers les Indes. Joignant à ses expériences maritimes

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et la République d'Hditi 3

les études sérieuses qu'il fit des anciens géographes grecs, des géographes arabes et de ses contemporains, il se con- vainquit qu'il y avait des terres au delà des mers occi- dentales de l'Europe et qu'il croyait être les côtes orien- tales de l'Asie. Sa correspondance scientifique avec le savant Italien, Paul del Pozzo Toscanelli, l'affermit dans ses idées qui le dominèrent exclusivement et devinrent sa plus profonde conviction et l'idéal à la réalisation du- quel devait se dévouer toute sa vie. Chaque jour aug- mentait cette conviction, par de nouvelles lumières que lui apportaient les informations successives des marins ou l'observation de faits significatifs tels, par exemple, que des troncs de pins apportés à l'île de Madère par les courants occidentaux et les cadavres de deux hom- mes dont les traits et les vêtements indiquaient qu'ils n'ap- partenaient à aucune des nations européennes.

Mais il lui manquait les moyens indispensables à la réalisation de son projet d'aller à la recherche de cette terre occidentale, qui était devenue pour lui la plus ob- sédante, mais la plus attrayante des visions.

Il s'adressa d'abord au gouvernement de sa patrie, dans un double sentiment de délicatesse et de patriotisme. Il sentait que nul autre n'était mieux qualifié pour lui venir en aide et qu'à nul pays il n'eût désiré plus ardem- ment la gloire d'avoir pris une initiative digne d'im- mortaliser un peuple. Mais la République de Gênes, que Louis XI avait donnée au diable en 1464, à cause de sa turbulence et de sa paillardise nationale, ayant subi, en 1475, l'invasion des Turcs ottomans, qui la

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dépouillèrent de ses comptoirs, ne pouvait guère offrir les ressources que réclamait lentreprise. Il en essuya un refus qui Tobligea à se tourner vers Venise, l'an- cienne rivale de sa patrie, alors une des premières puis- sances de l'Europe et qui s'appelait elle-même la Domi- nante Venise, comme l'Autriche, un siècle plus tard, prenait pour devise les cinq voyelles A. E. I. O. U. signi- fiant : Atistriae est imperare orbi uniz^erso. Mais Colomb n'obtint pas un meilleur résultat. Il s'adressa, après cela, au roi Jean II de Portugal, qui le renvoyait, de délai en délai, à une époque qui ne vint jamais, tandis qu'il était soumis à toutes les vexations. Le souverain portugais tenta même de le déshonorer, en faisant un usage déplacé des données qui lui étaient fournies par l'immortel Génois à l'appui de sa théorie. Il essaya alors d'obtenir le con- cours de Henry VII d'Angleterre; niais il n'en reçut qu'un brutal refus.

C'est alors seulement qu'il tourna son espoir vers la cour d'Espagne régnaient Ferdinand V et la reine Isabelle. C'était malheureusement à un moment l'Es-

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pagne, engagée dans la guerre contre les Maures, la- quelle absorbait l'esprit des souverains et de la nation, voyait son trésor public épuisé et les forces du pays profondément affaiblies. Malgré la meilleure volonté, il fallait attendre que la situation se fût améliorée. Co- lomb le comprit. Il attendit durant sept ans une ré- ponse favorable, qui ne lui vint que sous la forme d'une promesse que les souverains espagnols accepteraient de patronner son entreprise, après la fin de la guerre.

et la République d'Haïti 5

Cela lui parut tellement aléatoire qu'il y vit un refus honnête et se décida à se diriger vers la France, en quête de Tappui dont il avait l'impérieux besoin. Voya- geant à pied, il s'arrêta au monastère de Sainte Marie de Rabida, près de Palos, pour visiter le Prieur, Juan Ferez de Marchena, qui l'avait amicalement accueilli, lors de son arrivée en Espagne. Ayant appris son in- tention, le religieux lui persuada d'attendre qu'un nou- vel effort pût être fait en vue de gagner le gouverne- ment espagnol à son projet. Le prieur, qui était un ancien confesseur de la reine, après avoir hébergé l'illus- tre voyageur, partit pour la cour. Sa royale pénitente lui accorda immédiatement une entrevue, dans laquelle il plaida si éloquemment la cause du grand Découvreur, qu'il réussit à faire rouvrir les négotiations, aidé en cela par d'éminents personnages que Colomb avait déjà in- téressés à son projet.

La reine était bien disposée en faveur de l'entreprise dont elle saisit pleinement l'importance; mais le roi ne l'envisageait qu'avec une froideur touchant à de l'in- différence. Les négotiations, dont l'issue n'était pas moindre que la destinée du Nouveau Monde, faillirent échouer, sur le conseil que donna au roi l'archevêque de Grenade, de ne pas accorder les titres et les dignités que Colomb, qu'il traitait d'aventurier étranger, réclamait, pour lui et ses héritiers, sur ces terres inconnues qu'il allait révéler à l'Europe, en donnant à l'Espagne un re- nom et une splendeur qu'elle Ae pouvait alors concevoir, même en ses plus beaux rêves de grandeur et de richesse.

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Mais cet aventurier de génie avait aussi de puissants et chaleureux défenseurs dans cette même cour espagnole. Ils enflammèrent le cœur d'Isabelle, qu'ils portèrent au plus haut enthousiasme. « J'assumerai la responsabilité de l'entreprise pour ma propre couronne de Castille, ex- clama-t-elle ; et je suis prête à mettre en gage mes joyaux, pour en défrayer les dépenses si les fonds du trésor devaient se trouver insuffisants.»

C'est un des plus beaux traits de cette belle et grande reine qui reste, dans l'histoire, comme le plus délicieux ornement parmi les fastes de l'Espagne, pays du Cid Campéador.

L'accord entre les souverains et l'immortel Gîlomb fut signé le 17 avril 1492; et c'est de la petite rade de Palos, en Andalousie, que partit une flotte de trois vaisseaux qu'il faut nommer, car l'histoire doit consacrer le nom de tout ce qui fut mêlé à cette grande œuvre de la découverte de l'Amérique. Le premier vaisseau était la Santa-Maria à quatre mâts, ponté et long de quatre- vingt-dix pieds; les deux autres, plus petits et non pon- tés, se nommaient Pinta et Nina.

Quand les compagnons du grand navigateur eurent quitté l'archipel des Canaries, cinglant vers l'ouest, ils eurent un frémissement suprême, en cessant de voir dans les brumes du soir, la silhouette de la terre qu'ils croyaient contempler pour la dernière fois. Lancés en plein inconnu, tout était pour eux un sujet de mystérieuse frayeur. Le vent qui semblait donner des ailes aux vais- seaux qu'il poussait irrésistiblement vers l'ouest, les alar-

et la République d'Haïti 7

maît, à ridée qu'ils ne pourraient jamais plus regagner les côtes européennes; la variation de la boussole causée par la translation d'une région terrestre à une autre la déclinaison de Taiguille aimantée était autrement sen- sible, les effrayait encore davantage. Mais Colomb était là, illuminé par la science et raffermi par la foi; car il y a lieu de noter que cet homme à l'esprit et au cœur si hardis, croyait fermement en Dieu et pratiquait sin- cèrement. Le jour de son départ, il s'était confessé et avait reçu le sacrement eucharistique, ainsi que tout l'é- quipage qui l'accompagnait.

Les marins, impatients de découvrir cette terre que chaque couche épaisse de nuages rasant l'horizon ne sem- blait leur montrer que pour les désabuser amèrement, un instant après, commencèrent à murmurer tout bas, se plaignirent ouvertement, se mutinèrent enfin, mena- çant même de lancer par-dessus bord le grand amiral, s'il n'acceptait pas de virer le cap et d'orienter la flotte vers l'est, pour les retourner à leurs foyers domestiques. Ter- rible alternative! Il fallait que Colomb renonçât à par- faire son entreprise, qu'il sentait à la veille du succès, ou qu'il s'exposât au pire des traitements. Il consentit à parlementer avec les mutins et obtint d'eux qu'ils lui con- tinuassent leur obéissance encore quelques jours, avec la promesse de se ranger plus tard à leur désir de s'en retourner.

La soirée suivante, la brise de terre, chargée des effluves parfumées des fleurs tropicales, vint convaincre les hommes découragés et abattus que l'amiral seul avait

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raison et que la terre si longtemps et si ardemment dé- sirée n'était pas bien éloignée. Personne ne ferma Toeil cette nuit-là. Silencieux et graves, leur regard était tourné vers un point avait brillé une lumière, comme celle d'une torche portée par une main d'homme. Cette pose des hommes de mer dans l'attente de l'aube mati- nale, qui devait les convaincre de la réalité ou démon- trer encore une fois leur illusion décevante, dut offrir un imposant tableau; elle évoque à la mémoire le beau vers de Virgile, dépeignant l'attitude des compagnons d'Énée, au récit du chef qui rappelait des émotions tout aussi captivantes,

Conticuere ontnes, intentique ora tenebant.

Avec les premiers rayons du jour, le vendredi 12 oc- tobre 1492, un coup de canon parti de la caravelle de l'amiral annonça que la terre était réellement en vue. Le soleil levant fit déployer, aux regards charmés des marins adoucis et attendris, une grande île couverte de forêts luxuriantes, nonchalamment couchée dans la mer irisée des mille couleurs que l'éclat solaire y projetait obliquement, de toutes parts. C'était l'une des îles des Bahamas, la Guanahani des Indiens que Colomb baptisa du nom de San Salvador.

Le Nouveau Monde était découvert.

D'où vint à Christophe Colomb la première idée, la grande inspiration, qui illumina son esprit et le lança dans les recherches qui devaient aboutir à sa grande découverte? Tout semble indiquer que ce fut de la lecture des fragments d'Ératosthène ; car le célèbre géo-

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graphe grec, par une intuition géniale, avait soutenu de son autorité scientifique les légendes que le divin Platon avait accréditées, en décrivant, dans le Timée ou le Cri- tias, une Atlantide fabuleuse, engloutie par les eaux océaniques. Il avait émis l'opinion que Ton pourrait naviguer sur l'Atlantique de Tlbérie à Tlnde, et que Ton trouverait dans ce trajet de nouvelles terres habi- tables, dont personne ne se doutait.

Ératosthène, ayant vécu de 276-196 avant Tère chré- tienne, résolut le problème de la duplication du cube, in- venta le mésolabe, propre à donner les moyennes pro- portionnelles ; il continua les recherches de Manéthon, fit plusieurs compositions historiques; il écrivit des trai- tés philosophiques qui lui méritèrent le surnom de Second Platon, fit des vers sur différents sujets scientifiques, notamment sur l'Astronomie d'Aratus. Ayant mesuré, le premier peut-être, un degré du méridien, il estima que la circonférence de la terre était de 250,000^ stades, avec 694 stades au degré, chiffre qui donnerait 111,040 mètres au degré (le stade étant alors de 160 mètres) et égal à celui que Ton trouve pour le degré de 25 lieues de 4 kilomètres, 444, donnant 111,000 mètres. Il dé- montra l'inclinaison de l'écliptique sur l'équateur, en éva- lua l'angle à 23** 51' 20", chiffre qui paraît bien ap- prochant de l'exactitude, c'est-à-dire de l'angle de 23° 28' fixé par la science moderne. Cet angle est d'ailleurs variable, en vertu de la précession des équî-

' D'autres disent 252,000 stades, ce qui donnerait environ ^33yi stades au degré.

lo M. Roosevelt, Président des États-Unis,

noxes; mais si l'on se rappelle que la diminution n'en est que de 48" par siècle, on trouvera considérable Técart de 23' 20" à constater entre les deux évaluations. Cet écart égalerait vingt-neuf siècles, tandis que les calculs d'Ératosthène n'ont été probablement faits que vingt-et- un siècles, avant que les travaux de Lagrange et de La- place eussent fixé la valeur de l'angle en question. Mais qui oserait tenir rigueur au calculateur grec?

Aussi bien, Ératosthène, mathématicien, poète, philo- sophe, historien et géographe, est un de ces noms que l'histoire conserve avec orgueil dans les fastes de l'esprit humain. Pourtant son plus grand titre de gloire ne se trouve point dans les travaux il avait dépensé le plus d'intelligence et de méditations. Sa solution de la dupli- cation du cube, oubliée ou négligée, est supplantée par le cissoîde de Dioclès ou la conchoïde de Nicomède; le nom même du mésolabe semble avoir disparu de la no- menclature des calculateurs mécaniques; les vers de l'é- lève de Callimaque, pas plus que les traités rivalisant avec la philosophie de Platon, n'ont résisté à la destruction du temps ; les calculs astronomiques n'ont pas atteint l'exacti- tude qui les consacrerait au respect des siècles. Le titre impérissable qu'il gardera dans la mémoire des hommes sera surtout d'avoir soutenu une opinion qui dut passer, parmi ses contemporains, pour une aberration, une chi- mère, un vrai rêve platonique ! . . .

Mais voilà. Ce rêve prit corps avec la torche dont la lumière vacillante avait projeté ses rayons, de la terre de Guanahani à l'œil scrutateur du Grand Amiral.

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r II explora Tile et continua son voyage, en découvrant

Cuba, Haïti et d'autres îles de l'Archipel des Antilles, qu'il croyait placées en face des côtes de l'Asie, formant une partie des Indes. De là, le nom d'Indiens donné aux Caraîbéens et l'appellation d'Indes occidentales conservées encore de nos jours à toutes ces iles qui brillent comme autant de pierres précieuses répandues à profusion dans l'Océan Atlantique.

Il retourna en Espagne, au milieu d'indescriptibles ova- tions, et fut reçu avec les plus grands honneurs par les souverains enchantés. Toute la cour assista, en tenue de gala, au Te Deum entonné en actions de grâces, pour le succès de sa grandiose entreprise.

Dans un deuxième voyage, en 1493, il découvrit la Jamaïque et la plupart des îles de la mer des Caraïbes. Dans un troisième voyage, en 1498, il découvrit la terre ferme du Continent Américain, près de l'embouchure de rOrénoque et explora les régions de Para et de Ctmiana. Son œuvre était complète.

Mais quelle fut la récompense de ses glorieux et nobles efforts? Comme tous ceux qui désirent le bien de leurs semblables et y travaillent avec ardeur et conviction, il eut de puissants ennemis, que ses succès mêmes avaient rendus plus acharnés que jamais.

Pour son malheur, des mines d'or étaient bientôt trou- vées en Haïti, la Quisqueya indienne. On l'accusa de s'enrichir, sans réserver la part des souverains espagnols. Alors un Boadilla, à l'esprit étroit, au cœur pourri, fut envoyé par les Majestés Catholiques pour contrôler

12 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

tes affaires de la colonie. Sans aucune sérieuse investi- gation, il s'empressa d'arrêter Colomb, qu'il retourna en Espagne, les fers aux pieds. On rapporte les paroles suivantes que l'histoire doit consigner. Comme les offi- ciers du vaisseau qui le transportait voulaient retirer ses fers, il refusa courageusement cet acte de bienveillance, en leur disant : « Je veux les porter comme un souvenir de la reconnaissance des princes.»

Arrivé en Espagne, il fut immédiatement libéré, grâce à la protection de la reine qui fut indignée de tant de cruauté, à Tégard de Thomme qui avait immortalisé son règne. Il se remit à travailler, et reprit ses démarches et ses réclamations auprès de la cour.

Malgré les bontés persistantes de la grande Isabelle, ja- mais justice ne fut fait à l'héroïque marin. Il réclama en vain les récompenses contractuelles qui lui étaient promises.

En 1504, il fit un quatrième voyage dont l'objet était de trouver un passage de l'Océan Atlantique à l'Océan Pacifique, par lequel il pût toucher à l'Inde. Après mille péripéties, son vaisseau nauf ragea sur la côte de la Ja- maïque, où il resta toute une année. Quand il retourna une dernière fois en Espagne, ce fut pour trouver sa fidèle protectrice, la reine Isabelle, sur son lit de mort. Vieux, fatigué, la santé usée, il n'eut pas la voix assez forte ni l'influence assez grande pour obtenir de Ferdi- nand V l'exécution du contrat passé entre lui et les sou- verains de la péninsule ibérique. Brisé enfin par les soucis et les désappointements, il mourut à Valladolid, le 20 mai 1506.

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Pour comble de misère, mais comme le sceau de Tim- mortalité, les cendres même de Colomb sont devenues l'objet de la plus étrange controverse. Différents pays s'en réclament, comme il en fut des cendres d'Homère et de sa naissance. On prétend qu'elles furent trans- portées d'abord au monastère de las Cuevas à Séville, en 15 13, et plus tard, à Santo Domingo, en 1536, elles restèrent plus de deux siècles; mais qu'en 1795, après le traité de Bâle, qui céda à la France la partie orientale de nie de Santo Domingo, elles furent dirigées à Cuba et enterrées dans la cathédrale de la Havane. Cependant Santo Domingo et Séville soutiennent que les restes du grand Amiral dorment dans leur sol!

L'Amérique entière se montre jalouse de posséder un dépôt aussi précieux. Washington serait tout prêt à en disputer l'honneur à la Havane et à Santo Domingo. « Les cendres du Découvreur de l'Amérique n'ont pas encore trouvé leur vrai Heu de repos, dit M. Henry Davenport Northrop. Ce lieu est sous le Dôme du Capitole de la République pour l'existence de laquelle il prépara la voie.»

Ces paroles, auxquelles on pourrait reprocher un orgueil ou un égoîsme, qui font oublier qu'il y a, en dehors des États-Unis, une vingtaine de républiques pour l'existence desquelles la découverte du Nouveau Monde avait également préparé la voie, expliquent la pensée que j'ai eue de présenter la haute individualité de Colomb en tête de cette étude.

COLONISATION DE L'AMERIQUE

COLONISATION ESPAGNOLE

Avant que Colomb eût entrepris son deuxième voyage, il fut jugé nécessaire d'obtenir une concession du pape Alexandre VI qui, comme chef de l'Église, réclamait la domination de tous les royaumes de la terre. En consé- quence, Sa Sainteté avait accordé solennellement et pour toujours à Ferdinand et Isabelle, comme à leurs héritiers, tous les territoires habités par les Infidèles, qu'ils avaient découverts ou pourraient découvrir, sans les limiter ni les décrire. Une ligne idéale était tirée, cent lieues à l'ouest des Açores, et d'un pôle à l'autre: tous les pays inconnus se trouvant à l'est de cette lig^e étaient donnés au Portugal, qui avait auparavant obtenu une pareille concession, et tous ceux qui étaient situés à l'ouest re- venaient à l'Espagne.

Le but indiqué et avoué de cette concession était la propagation de la foi chrétienne parmi les nations païennes des régions occidentales, que les souverains de Castille et d'Aragon s'engageaient à réaliser. De là, dans toute la chrétienté d'alors, un respect religieux des droits pres-

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i6 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

que exclusifs de TEspagne, pour coloniser les terres amé- ricaines, le Portugal s'étant montré fort peu entreprenant, en dehors de son établissement au Brésil. Toutefois, ce n*est que onze années après que Colomb avait découvert la grande terre, que l'Espagne fonda son premier établis- sement sur le continent américain.

Alonzo de Ojeda qui, en 1500, avait reconnu le golfe de Paria, sur la côte de Venezuela, après être revenu en Espagne, en repartit, en 1509, avec trois vaisseaux bien équipés et approvisionnés, avec une patente lui concé- dant tous les territoires compris entre le Cap de Vêla et le golfe du Darîen, il aborda et dont il prit possession. Mais sa tentative de colonisation subit un désastreux échec et presque tous ceux qu'il avait enrégimentés pé- rirent dans rintervalle d'une année.

En 15 12, Ponce de Léon, déjà vieux mais insatiable de plaisirs, partit en quête de la fontaine de Jouvence, dont il espérait tirer de nouvelles forces physiques et une nouvelle jeunesse. Il découvrît la grande péninsule amé- ricaine qu'il nomma Florida, en l'honneur du jour il aborda la terre, lequel était un dimanche des Rameaux ou Pascua florida.

En 1513, Vasco Nunez de Balboa, après plusieurs ex- péditions et de fréquentes incursions dans les parages de la Colombie, devint le chef de la petite colonie de Sainte Marie de Darien. Il apprit des aborigènes l'existence d'un autre océan beaucoup plus au sud, région l'or était si commun, lui affirmèrent-ils, que les habitants s'en servaient pour leurs ustensiles ordinaires. Avec 190

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et la République d'Haïti 17

hommes, il eut la hardiesse de traverser de hautes mon- tagnes, des rivières, des marécages, des tribus sauvages et hostiles, sans avoir eu la moindre notion de ces pays. Il découvrit enfin TOcéan Pacifique, s'y élança avec son épée levée, dans un transport de joie indicible, et en prit possession au nom des souverains espagnols. Comme Colomb, Balboa fut arrêté, ayant trouvé un autre Boadilla dans un certain Pedrarias d'Avila.

Juan de Salis, en 15 15, entreprit une expédition fa- meuse et voyagea le long des côtes de l'Amérique du Sud. Il découvrit, le i®' janvier 15 16, une rivière qu'il nomma Rio de Janeiro, en l'honneur du jour de sa découverte. Continuant vers le sud, il découvrit une vaste baie, qui n'était autre que l'embouchure du Rio de la Plata.

Vers 15 18, Fernand ou Francisco Cordova, parti de Cuba, découvrit ia péninsule à laquelle il donna le nom de Yucatan. Continuant à l'ouest, voyageant toujours en vue de la côte, il mouilla à Campêche il subit un désastre, en s'aventurant à terre avec ses hommes pour faire de l'eau.

La même année 15 18, Jean de Grijalva, continuant en- core plus à l'ouest, dans le grand golfe équatorial, dé- couvrit le Mexique et en prit possession au nom du roi d'Espagne. Il fut frappé d'admiration, en voyant les villages semés tout le long du rivage, avec des maisons en pierre que la distance faisait paraître blanches et élevées. La ressemblance de ces parages avec son pays natal lui parut si grande qu'il les nomma la Nouvelle Espagne.

i8 M. Rooseveli, Président des États-Unis,

Femand de Magellan, d'origine portugaise, alors au service de Charles Quint, voulut trouver une entrée maritime dans le Grand Océan. Parti en 15 19, il longea toute la côte orientale de l'Amérique du Sud et découvrit, en 1520, le détroit existant entre la Terre de Feu et la Patagonie, lequel porte son nom. Il traversa le Paci- fique et aborda aux îles Philippines, en 1521, après une navigation de trois mois et vingt jours.

En 15 19, Femand Cortez envahit le Mexique qu'il subjugua en y déployant autant de bravoure que d'audace. Nommé gouverneur, vice-roi du pays conquis, il fut plus tard dépouillé de son autorité et rentra dans une certaine obscurité. Il en sortit néanmoins pour découvrir, en 1535, la Californie et la Mer Vermeille ou « Mer de Cortez,» formant le plus magnifique golfe du Grand Océan. Il se couvrit ainsi de gloire, après ses déboires au Mexique; mais il mourut abreuvé de dégoûts. On rapporte qu'un jour, il s'efforçait, à travers la foule, d'ar- river à Charles Quint, qui demanda quel était cet homme. La réponse fut d'une fierté toute castellane : « C'est, dit- il, celui qui vous a donné plus de provinces que votre père ne vous avait laissé de villes.»

En 1522, Pamphile de Narvaez, revenu à Cuba, après son expédition malheureuse contre Cortez, tenta de fonder un établissement à Cuba. Il découvrit la baie de Pen- sacola; il y débarqua et explora le pays il trouva la mort, comme la plupart de ses émules.

De 1524 à 1527, François Pizarre, associé avec Diego d'Almagro et Femand Luque, ce demier un ecclésiastique.

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explora les régions qui s'étendent au sud de Panama d il entreprit la conquête de Quito et de tout le Pérou, dont il s'empara, de 1533 à 1534, et fonda la ville de Lima, en 1535. Il découvrit le Chili dans cette même année. Débarqué à Tacamez, au sud de la Rivière des Éme- raudes, il fut enchanté par la contemplation d'un pays attrayant et fertile, dont les richesses naturelles le rem- plirent d'enthousiasme; mais sa tentative de subjuguer le Chili resta sans succès.

Pedro de Valdivia continua la conquête du Chili, il fonda la ville de Santiago, en 1541, et celle de la Con- cepcion, en 1550; mais il ne put avancer plus loin que Biobio, arrêté qu'il fut par la vaillante résistance des Araucans.

En 1539, Femand de Soto débarqua dans la baie de Tampa. Pourvu de tous les moyens de ravitaillement nécessaires à son entreprise, il retourna ses vaisseaux à Cuba, afin de prévenir toute idée de retraite. Poussé par l'amour de la gloire uni à l'espoir de découvrir les gisements d'or dont l'existence était plus fabuleuse que consistante, il se lança dans l'intérieur du continent. Che- minant à travers les marécages et les forêts, il pénétra dans le pays des Apalaches, à l'est de la rivière Flint. Au printemps de 1540, il reprit sa marche en avant, après avoir relevé par un prestigieux ascendant le courage de ses hommes abattus et désespérés. Ils pénétrèrent dans la Géorgie, jusqu'aux sources de Chatahoochee et, tour- nant au sud-ouest, ils traversèrent l'état d'Alabama jusqu'à la jonction du fleuve du même nom et la rivière Tombig-

20 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

bee. Ils atteignirent bientôt la ville qui porte le nom de Mobile, ils durent livrer bataille aux Indiens, qui y déployèrent une bravoure de désespérés.

De Soto, ayant reçu des nouvelles de son épouse par des navires arrivés à Pensacola, n'y répondit point, faute de pouvoir annoncer la conquête d'un de ces riches do- maines, à la recherche desquels il était parti.

Tournant résolument dos aux navires, il remonta vers le nord-ouest, en se dirigeant vers le pays des Chicka- saws, il arriva au nord-ouest de l'État de Mississipi, vers le 15 décembre 1540, et s'y arrêta pour passer l'hiver. Le 2 mai 1541, il atteignit les bords du Mississippi, à une petite distance de la ville de Memphis, d'où lui et sa troupe contemplèrent, émerveillés, le courant majestueux du grand fleuve américain. Il y resta quarante jours, pendant lesquels il explora les régions septentrionales de ce beau pays. Prenant à l'ouest, il s'avança quatre-vingt lieues dans l'intérieur du continent, dans les terres mon- tagneuses de la Rivière Blanche ; et retournant alors vers le sud, il alla passer l'hiver près des sources chaudes de l'Arkansas. En 1542, il résolut de descendre jusqu'à l'embouchure de Washita, en cherchant une issue vers la mer; mais il se trouva, une nouvelle fois, en face du Mississipi, sans pouvoir fixer la distance à parcourir pour atteindre son but. Il fut bientôt dans le voisinage de Natchez les aborigènes se montrèrent menaçants et farouches. C'est en vain qu'il tenta de les frapper d'une terreur respectueuse, en se disant le fils du Soleil, le principal de leurs divinités. « Vous dites que vous-

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êtes le fils du soleil, répondit en dérision le chef des Natchez; desséchez cette rivière (lui montrant le Mis- sissipi) et je vous en croirai.» Il prit des tempéraments avec eux; mais il sentit que son expédition avait échoué et il en mourut, en 1542.

Le Paraguay était découvert, en 1526, par Sébastien Cabot, alors au service de Charles Quint. Il fut conquis, en 1536, par Alvaro Nunes-Cabeza de Vaca, ancien com- pagnon de Pamphile Narvaez, qui en était le gouverneur, lorsqu'il explora, de 1541 à 1544, les régions de la Plata, devenues plus tard la vice-royauté de Buenos- Ayres, com- prenant les vastes plaines d'une fertilité exubérante for- mant les pampas de la République Argentine. La ville de Buenos- Ayres avait été fondée par Pedro de Mendoza, dès 1535. Toute l'Amérique du Sud se trouva ainsi sous la domination de l'Espagne qui y implanta sa langue et ses mœurs.

II

COLONISATION FRANÇAISE

Ce n'est que fort longtemps après l'Espagne que la France se décida à fonder des colonies en Amérique. En 1523, François i**" expédia Jean Verazzani, d'origine flo- rentine, en vue de chercher un passage pour aller aux Indes par le nord-ouest. Parti le 17 janvier 1524, après un voyage orageux, qui dura cinquante jours, il atteignit la côte américaine, à la hauteur de Wilmington, dans la Caroline du Nord. Cherchant une bonne rade, il fit cap

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au sud, jusqu'à 150 milles, et tourna ensuite vers le nord- ouest, examinant la côte en continuant son voyage. Il fut surpris et charmé de ces nouveaux pays, dont les habi- tants accueillirent amicalement les Européens. Il dé- couvrit les rades de New-York et de Newport qu'il ex- plora attentivement, étant resté quinze jours dans ce dernier port. Il continua le long de la côte de la Nouvelle Angleterre jusqu'à la Nouvelle-Ecosse dont la côte avait été découverte, en 1497, par Sébastien Cabot au nom d'Henri VII, mais dont l'Angleterre ne s'était point occu- pée. Il en prit possession pour la France et lui donna le nom de la Nouvelle-France. Dix ans plus tard, en 1534, Jacques Cartier explora le golfe de Saint-Laurent et, en 1540, fonda le port de Ste-Croix, le premier éta- blissement français dans cette contrée. Après un répit d'une vingtaine d'années, la France reprit ses projets de colonisation en Amérique. En 1562, le chef des Hugue- nots, l'amiral de Coligny, obtint de Charles IX la per- mission d'entreprendre la fondation d'une colonie dans le Nouveau Monde, en vue de constituer un refuge à ses coreligionnaires persécutés. L'expédition fut comman- dée par Jean Ribault, naturellement un protestant. Elle aborda la côte de la Floride, en mai 1562, et mouilla dans la rade de Port-Royal. Un fort fut construit sur une île située au milieu du port et le pays fut nommé Carolina, en l'honneur de Charles IX. Mais lorsque Jean Ribault retourna en France, pour annoncer son succès et se pro- curer des renforts, avec les ravitaillements nécessaires au raffermissement de la colonie, il trouva son pays en

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proie à la guerre civile qui fit négliger son entreprise, à laquelle manqua le concours indispensable à son maintien.

Coligny profita d'une armistice pour reprendre son œuvre. En 1564, il expédia trois vaisseaux, sous le com- mandement de René de Laudonnière. Les volontaires s'inscrivirent avec ardeur. La flotte partie le 22 avril, atteignit la côte de la Floride, deux mois après son dé- part. Le débarquement se fit sur les bords de la rivière St-Jean, appelée alors rivière de Mai, un nouveau fort fut bâti sous le même nom de Carolina. Mais des hommes indisciplinés pillèrent les provisions et se muti- nèrent contre leur chef qu'ils obligèrent à leur signer une permission de s'embarquer pour la Nouvelle Espagne, afin d'éviter la famine. Ils se livrèrent plutôt à la pira- terie, en commettant les pires exactions contre les Espagnols.

Laudonnière était au désespoir et s'apprêtait à aban- donner son établissement, quand arriva l'escadre de Jean Ribault qui revenait avec des renforts et tout ce qu'il fallait pour la fondation d'une colonie permanente.

Cependant Philippe II, roi d'Espagne, qui fut irrité d'apprendre l'établissement d'une colonie française dans la Floride, suggéra à Melendez d'Avilez l'idée de con- quérir toute la péninsule et les terres limitrophes. La destruction de la colonie française ne figurait point dans l'accord signé entre le roi et son cruel lieutenant, c'était toutefois une conséquence forcée de son exécution. La flotte de Melendez partit, en juin 1565, et arriva devant les côtes de la Floride le 28 août suivant. Le 2 septem-

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bre, il découvrit un bon port avec une rivière sur les bords de laquelle il fonda une ville nommée St-Augus- tin, il établit une colonie. Le 4 septembre, il arriva devant le fort Carolina était mouillée une partie de la flotte de Ribault. Les navires français, non préparés au combat, coupèrent leurs amarres et gagnèrent la haute mer. Melendez ne pouvant point les atteindre, prit pos- session du pays, au nom de Philippe II, qui fut pro- clamé « monarque de toute l'Amérique,» en s'appuyant sans doute sur la concession du pape. Il se préparait à attaquer le Fort Carolina, quand Ribault résolut d'aller l'attaquer à St- Augustin; mais le marin français était à peine sorti de la rade que sa flotte fut assaillie par une violente tempête et naufragea sur la côte, à 150 milles au sud du fort. Le chef espagnol ayant appris la catas- trophe, résolut de frapper de suite un coup contre le fort qu'il savait sans défense. Conduisant sa troupe à tra- vers les bois et les marécages, il le surprit et s'en empara, le 21 septembre 1565. Tous les gens qui y étaient en- fermés, y compris les vieillards, les femmes et les enfants, furent impitoyablement mis à mort.

Le massacre des Français et la destruction de la colo- nie fondée à Fort Carolina ne causèrent pas la moindre remontrance de la part du gouvernement français « que la bigoterie religieuse, dit un historien, avait rendu aveugle sur les vrais intérêts du pays dont il avait charge.» Cependant, pour la gloire de la France, il faut dire qu'il se trouva un héros qui entreprit individuellement l'œuvre de venger le sang de ses frères et le prestige du dra-

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peau national: ce fut Dominique de Gourgues, un gen- tilhomme gascon. En vendant le patrimoine de ses an- cêtres, il équipa trois vaisseaux avec cent cinquante hommes, et partit pour la Floride, en 1567. Il surprit le fort espagnol, dont il s'empara, en faisant prisonniers tous les hommes de la garnison. Il y passa l'hiver ; mais il comprit qu'il n'avait pas des forces suffisantes pour maintenir sa position et repartit pour la France, en mai 1568. Avant de mettre à la voile, il pendit tous ses prisonniers, en plaçant sur leur tête cette inscription: « Je ne leur inflige point un tel châtiment comme à des Espagnols ou des marins, mais comme à des traîtres, des voleurs et des meurtriers.» Son expédition fut désavouée par le gouvernement français et il fut obligé de se cacher pour échapper à une arrestation, après son retour en France. Les Français abandonnèrent ainsi leurs essais de coloniser la partie méridionale de l'Amérique du Nord et renoncèrent à leurs prétentions sur la Floride.

Ce ne sera qu'un siècle plus tard, en 1669, que la France reparaîtra dans ces régions avec le père Mar- quette, missionnaire de l'ordre des Jésuites. Il entre- prit de découvrir le cours inférieur du Mississipi. Après quatre ans employés à apprendre le dialecte des Illinois, il partit, en 1673, de la mission de Ste-Marie, établie dans les régions du Lac Supérieur, et parvînt aux sources du grand fleuve, accompagné du diacre Joliet, cinq ca- notiers français et quelques Indiens, guides et inter- prètes, portant leurs canots sur leur dos. Ils naviguèrent sur les rivières de Wisconsin et Missouri dont ils at-

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teignirent les deux embouchures; passèrent devant Tem- bouchure de TOhio et arrivèrent à celle de l'Arkansas, d'où le père Marquette, ayant acquis pleine conviction que le Mississipi se jetait dans le golfe du Mexique, s'en retourna aux lacs, de crainte de quelques mésaventures avec les Espagnols établis dans les régions de la Floride. Son voyage avait été facilité par la pipe de paix dont il était revêtu par le chef d'une tribu indienne qu'il ren- contra, à environ soixante-quinze lieues de l'embouchure du Wisconsin.

Sur les indications de ce Père, Robert Cavelier de la Salle partit pour la France et soumit à Colbert le plan d'une exploration et d'une colonisation dans la vallée du Mississipi. Ayant obtenu la permission de l'exécuter, il retourna au fort Frontenac, au Canada, en 1675. Après maintes reprises, dont les difficultés renaissantes ne lassèrent ni son courage, ni sa persévérance, il com- pléta son exploration. En 1682, il avait descendu la rivière Illinois jusqu'au Mississipi qu'il continua à descendre jusqu'au golfe du Mexique. Il donna le nom de Louisiane au pays qui s'étend sur la rive droite du fleuve, en l'honneur de Louis XIV, et, remontant le Mississipi jusqu'aux lacs, il retourna à Québec, dont il partit à destination de France, dans le dessein de rallier le gouvernement et le peuple français à son projet de colonisation. Ses démarches furent couronnées de suc- cès et une expédition soigneusement organisée quitta la France en 1684, se dirigeant vers le pays à coloniser. Mais son entreprise échoua, grâce à l'antipathie que nour-

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rissait contre lui le commandant de la flotte. Après un long voyage, ils étaient entrés dans le golfe du Mexique, le mois de janvier 1685; ils passèrent devant l'embou- chure du Mississipi, sans s'y reconnaître, et quand la Salle s'aperçut de son erreur, le commandant refusa de virer de bord, mais continua vers l'ouest. Arrivés dans la baie de Matagorda, dans le Texas, le courageux ex- plorateur, se voyant impuissant contre la malveillance du haineux marin, se décida à débarquer, dans l'espoir de trouver, en cheminant par terre, l'embouchure du grand fleuve mississipien. Lui et ses compagnons subirent toutes les misères imaginables. Enfin, après des épreuves écrasantes, mais insuffisantes pour abattre son indomp- table courage, il fut assassiné par deux de ses hommes qui croyaient se venger ainsi de leurs souffrances, dont ils le rendaient seul responsable. Son œuvre fut re- prise, en 1699, par Lemoine d'Iberville, natif du Canada, qui réussit à assurer à la France la possession de la Louisiane. En 1714, le gouvernement français, con^ vaincu de la nécessité de coloniser sérieusement ce pays, y accorda à Arthur Crozat le monopole du commerce, avec l'engagement que celui-ci y expédierait, chaque an- née, deux navires chargés d'émigrants, de provisions, avec une cargaison d'esclaves noirs tirés de l'Afrique. Le roi promit, de son côté, de fournir la somme annuelle de cinquante mille livres pour favoriser le développement de la colonie. En 1718, Bienville, représentant de la Compagnie des Indes occidentales, fondée par Law, à qui le privilège exclusif du commerce de la Louisiane

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était transféré, fut pénétré de la convenance de transpor- ter le siège du gouvernement de la colonie dans une région du bas Mississipi, plus productive que celle se trouve Mobile. Il fonda un nouvel établissement destiné à devenir la grande ville de la Nouvelle-Orléans.

Mais abordons la colonisation anglaise dont devait sor- tir la grande nation si puissante et si confiante, tant dans sa force actuelle que dans le développement continu de sa grandeur future.

III

COLONISATION ANGLAISE

Dans Thistoire de la colonisation de l'Amérique, il y a lieu de s'appuyer davantage sur la colonisation an- glaise, qui est plus particulièrement intéressante, au point de vue de mon étude. Autant que possible, je tâcherai de mettre en relief les traits caractéristiques des diffé- rentes colonies fondées par les Anglais sur le continent américain et qui, après la déclaration de l'Indépendance, sont devenues les États-Unis d'Amérique. Ainsi, le so- ciologue perspicace n'aura qu'à bien examiner la forma- tion originelle et la physionomie spéciale de chacun des groupes provinciaux, pour se rendre compte de leur évo- lution ultérieure, dans un mouvement irrésistible de cohé- sion nationale et d'expansion économique, avec un esprit politique dont on ne trouve ailleurs aucun parallèle his- torique. 'Jî

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Lorsque Colomb eut le glorieux succès de découvrir le Nouveau Monde, le roi et la cour d'Angleterre regret- tèrent vivement de n'avoir pas fait un meilleur accueil à sa pétition. Aussi, dès le 15 mars 1496, une patente ou commission de mer fut-elle accordée à Jean Cabot, vénitien de naissance, mais résidant à Bristol, et ses trois fils, les autorisant à entreprendre à leurs propres frais un voyage de découverte dans les mers orientales, occi- dentales et septentrionales, avec mission de prendre pos- session des contrées à découvrir, au nom du roi d'Angle- terre.

Jean Cabot, accompagné de son fils Sébastien, partit de Bristol, en 1497, dans l'intention non seulement de dé- couvrir de nouvelles terres, mais aussi de trouver un pas- sage pour aller en Asie par le nord-ouest de l'Europe. Il fit cap à l'ouest et, le 24 juin, il atteignit la côte du La- brador, en devançant et Colomb et Améric Vespuce dans la découverte du continent américain. Dans un nouveau voyage, entrepris en mai 1498, Sébastien Cabot toucha au Labrador, 400 milles au nord du point avait abouti son père. Il y éprouva un froid intense. Les arbres étaient encore dénudés, quoiqu'on fût au commencement de l'été. Il navigua vers le sud, en descendant vers Terre-Neuve, dans une mer si poissonneuse qu'il la nomma Bacalaos (Morues). Il ne s'y arrêta guère, et s'en retourna en Europe, pour passer bientôt au service de Femand V, roi d'Espagne, au nom de qui il fit plusieurs autres ex- plorations maritimes.

Les Anglais ne se soucièrent guère de bénéficier des

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découvertes des Cabot, se contentant d'envoyer, de temps en temps, quelques navires appareillés pour la pêche sur les bancs de Terre-Neuve. Notons que la France, dès 1534, avait établi une colonie à Terre-Neuve, sur le con- seil de Philippe de Chabot, amiral français, et sous le com- mandement de Jacques Cartier, qui débarqua dans la baie de Gaspé et prit possession du pays, au nom de son sou- verain.

Durant les soixante-dix-huit ans qui s'écoulèrent, de 1498 à 1576, l'Angleterre ne montra nulle ardeur à se tailler un domaine dans les vastes régions du Nouveau Monde; mais à cette dernière époque, il y eut un réveil magnifique de l'esprit public, sous la poussée du pro- testantisme protégé par la reine Elizabeth. Quoiqu'elle s'en servît comme d'un instrument de domination royale, il n'est pas contestable que le pays y trouva une école de discussion religieuse, morale et philosophique, haute- ment profitable à son développement national. La poli- tique en obtint une base rationnelle et toutes les insti- tutions s'en ressentirent. La marine en reçut une im- pulsion merveilleuse, en même temps que l'industrie et l'agriculture firent des progrès qui augmentèrent la for- tune publique et donnèrent au peuple anglais une force d'expansion inconnue jusque là.

Martin Frobisher fut le premier à reprendre l'œuvre de Sébastien Cabot, en entreprenant un voyage aux ré- gions glacées du Labrador. Il fut surtout dominé par la recherche de l'or, qu'il ne devait point rencontrer dans ces latitudes. Après trois voyages infructueux, il fut

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convaincu, en 1578, de l'inutilité de ses recherches et de l'impossibilité d'une colonisation dans ces pays septen- trionaux, où régnait un froid glacial, à peine supportable.

De 1577 à 1580, Sir Francis Drake parcourut la côte occidentale de l'Amérique, en commettant mille exactions sur les établissements espagnols; mais c'était plutôt, comme l'observe Bancrof t, « une splendide piraterie contre une nation avec laquelle son souverain et son pays professaient d'être en paix.»

Sir Humphrey Gilbert, qui suivait avec attention le développement de l'industrie de la pêche à Terre-Neuve, pensa qu'il était possible de créer un commerce lucratif avec le Nouveau Monde, en y fondant une colonie. Il partit, en 1578, fit terre à St-John, au sud-est de Terre- Neuve, et prit possession du pays au nom de l'Angle- terre. Ayant perdu son plus grand navire, avec tout ce qu'il contenait, il fut obligé de regagner les côtes bri- tanniques. Surpris par une horrible tempête, il disparut dans les flots à bord du Squirrel, petit bateau de dix tonneaux, sur lequel il s'était embarqué, ne voulant pas exposer ses hommes à des dangers qu'il n'aurait point à partager.

La Virginie

Sir Walter Raleigh était le frère utérin de Sir Hum- phrey. Son nom est bien connu dans l'histoire et a même passé dans le roman. Guerrier, navigateur, diplomate, homme d'état et écrivain distingué, Raleigh était, en effet, un « homme à panache,» c'est-à-dire une de ces indivi-

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dualités douées d'un pouvoir de fascination et d'un brio d'esprit, qui imposent prestigieusement à ceux qui les entourent. Favori d'Elizabeth, soupçonné même d'avoir été l'émule du comte d'Essex et du duc de Ldcester, ainsi qu'en témoigne le célèbre romancier et poète, Walter Scott, dans son Kenilworth, Raleigh n'eut pas de peine à obtenir la concession qui avait été accordée à son frère. II arma deux vaisseaux commandés par Philippe Armidas et Arthur Barlow, qui atteignirent bientôt la côte de la Caroline du Nord, au petit bras de mer d'Ocracock, et prirent formellement possession du pays. « C'était au mois de juillet, dit Northrop, le climat était délicieux, la mer était calme, l'atmosphère était claire et la chaleur était tempérée par une agréable brise de mer. Les bois abondaient en oiseaux et résonnaient de leurs trilles, au milieu des vignes sauvages s'offrant à l'œil dans la plus abondante profusion.»*

La reine Elizabeth n'en fut pas moins enchantée que les explorateurs et elle considéra la découverte de Barlow et d'Armidas comme une gloire pour son règne. En bon courtisan, en spirituel et galant homme qu'il était, Sir Walter Raleigh donna à ce nouveau pays le nom de Vir- ginia, en l'honneur de la reine vierge!

De nombreux émigrants s'enrôlèrent avec émulation pour l'établissement de cette belle colonie. En avril 1585, sept vaisseaux partirent de Pl)miouth avec environ deux cents personnes, non compris les équipages, sous le com- mandement de Sir Richard Greenville et Ralph Lane, *H. D. Northrop: Our Country, p. 6$.

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nommé gouverneur de la Virginie. Un établissement fut fondé à Roanoke Island et les pays environnants furent explorés en divers sens. Sir Greenville, ayant constaté le plein succès de l'expédition, retourna en Europe. Mais Lane, par sa maladresse et ses perfidies envers les In- diens, compromit le sort de l'entreprise. Les Anglais, mécontents et privés de tout, songeaient à abandonner la colonie pour regagner leur patrie, quand Sir Francis Drake, avec une flotte de ving^-trois navires, vint jeter l'ancre dans la rade de l'île de Roanoke et les ramena en Angleterre.

Raleigh fut bien désappointé ; mais il ne renonça point au succès. Il organisa une nouvelle expédition, en choi- sissant surtout des émigrants accompagnés de leurs fa- milles, avec des instruments agricoles nécessaires à la cul- ture du sol et tout ce qui pouvait contribuer à la prospérité de la colonie. Ce fut à ses propres dépens ; car la reine, un peu avaricieuse, refusa de rien donner, malgré la faveur dont elle entoura l'expédition, qui arriva sur la côte de la Caroline du Nord, en juillet 1587, sous les ordres de John White, en qualité de gouverneur. Elle n'eut pas plus de succès que la première et fut obligée de repartir le mois suivant.

D'une énergie et d'une persévérance peu communes, Raleigh organisa une troisième expédition, qu'il fit partir en avril 1588, mais qui n'eut pas même le temps d at- teindre le rivage américain. Quand l'ancien gouverneur John White retourna, en 1590, à Roanoke, il n'y trouva nulle trace de la colonie. Raleigh, ruiné et assailli par

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toutes sortes d'infortunes, dut enfin renoncer à la colo- nisation de la Virginie.

La première expédition anglaise qui suivit les essais infructueux de Sir Raleigh fut celle préparée par la « London Company,» sous le commandement du capi- taine Newport, laquelle partit pour l'Amérique le 19 dé- cembre 1606, dans la direction de la Virginie. La flotte, poussée au nord-ouest par une tempête, fut forcée de chercher un refuge dans la baie du Chesapeake, le 26 avril 1607. Le pays fut exploré et, un mois après, une colonie fut établie, sur la rive gauche du fleuve, par la fondation de la ville nommée Jamestown, en l'honneur de Jacques I*', qui lui donna pour gouverneur Edward Wingfield. De 1608 à 1610, la colonie passa par toutes sortes d'angoisses et de difficultés, mais elle en fut re- levée par l'heureuse arrivée de Lord Delaware, qui y amena de nouveaux immigrants, avec des ravitaillements suffisants. Sir Thomas Dale en fut nommé gouver- neur, en 161 1, et la culture des terres vint mettre les habitants à l'abri de toute disette.

Un fait d'une certaine portée sociologique s'était ac- compli, en 161 3: le mariage de Pachontas, fille d'un cacique indien, avec un jeune Anglais. C'était la pre- mière union légale d'un homme de la race blanche avec une femme de la race rouge américaine. Ce mariage con- cilia aux Européens les bons sentiments du puissant chef Powhatan et de sa tribu; mais il déplut grandement à Jacques P', qui se montra mécontent de la présomption de l'un de ses sujets osant se marier à une princesse!

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La pauvre Pachontas amenée en Angleterre, sa gen- tillesse et sa réelle beauté furent sincèrement admirées, ne tarda pas à y mourir, succombant aux rigueurs du climat. En 1619, la première assemblée représentative du Nouveau Monde fut organisée dans la Virginie, sous le nom de Chambre des Bourgeois (House of Burgesses). « L'assemblée exerça le droit absolu de décider sur l'élec- tion de ses membres et refusa de reconnaître toute lettre- patente concédant à une juridiction seigneuriale le droit d'interrompre l'obligation d'obéir à ses décisions.»^ Tou- tes les lois nécessaires au développement matériel et moral de la colonie furent votées et mises à exécution, en vertu des principes de libre gouvernement. En 1621, sous l'impulsion des patriotes d'Angleterre, la Virginie fut définitivement dotée d'une constitution écrite, donnant à la colonie une organisation gouvernementale en tout point semblable à celle de la métropole. Aussi la Vir- ginie cessa-t-elle bientôt d'être la chose d'une corpora- tion commerciale et les Virginiens eurent-ils le droit de se gouverner et de prendre telles mesures qu'ils jugeaient les meilleures pour leur sécurité et la prospérité de la colonie. Mais, par la plus amère ironie, quelques mois après la réunion de la première législature coloniale, le virus de l'esclavage fut introduit dans la Virginie par un bateau de guerre hollandais qui mouilla dans la rivière de Jamestown et vendit aux planteurs vingt noirs tirés de l'Afrique. Cette institution détestable y prit une ex- tension rapide et des plus malheureuses, pour ne dis-

*H. D. Northrop.

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paraître du sol américain qu'au prix du plus atroce dé- chirement.

Par une décision judiciaire du mois de juin 1624, la charte garantie à la Compagnie des Indes occidentales fut révoquée sans recours; la Virginie devint une pro- vince royale, tout en conservant ses franchises constitu- tionnelles. Jacques I*' mourut avant de les entamer et Charles I*"^ fut incapable d'obtenir le monopole du tabac, principal produit de la colonie. Il y eut pas mal de con- tentions entre elle et la mère-patrie; cependant la Vir- ginie continua à prospérer, malgré ces frictions d'inté- rêts, malgré les fréquents démêlés avec les Indiens et les victimes qu'ils causaient parmi les blancs.

Ce fut avec horreur et indignation que les colons vir- giniens apprirent le détrônement et l'exécution de Charles I*"*. Un grand nombre de royalistes d'Angle- terre, ne voulant point se soumettre ni accepter aucune compromission avec le Parlement, vinrent se réfugier dans la Virginie, la plupart s'établirent sans esprit de retour.

Les Virginiens se montrèrent des loyalistes convain- cus; regardant Charles II, exilé à Breda, comme leur légitime souverain, ils lui proposèrent de traverser l'Atlantique et d'accepter la royauté de leur colonie. Le Parlement ne put tolérer indéfiniment une attitude si provocante et, en 1652, une flotte fut dirigée vers l'Amé- rique, avec mission de forcer les colons royalistes à se soumettre au gouvernement de la République d'Angle- terre. Il n'y eut point de choc. L'esprit libéral des com-

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missaires républicains avait désarmé les Virginiens. Les parties contractantes négociant d'égal à égal, un traité fut conclu avec l'Angleterre, garantissant à la Virginie toutes les libertés dont jouissait la métropole. La mo- narchie fut restaurée par une proclamation de Charles H qui entra triomphalement dans la ville de Londres, le 29 mai 1660. La colonie fit nulle difficulté à recon- naître ses prérogatives royales et continua son existence laborieuse quoique aisée. Mais une aristocratie, qui s'y était formée, par le développement même des grandes richesses coloniales, reçut une nouvelle stimulation par l'adjonction sociale des immigrants royalistes venus d'An- gleterre, durant la tourmente révolutionnaire. Les lois favorisaient d'ailleurs l'accroissement des grandes pro- priétés, dont la possession éveilla naturellement la vanité familiale de ceux qui en étaient les maîtres.

La classe des riches terriens eut seule la jouissance de l'instruction que la masse n'eut aucun moyen de se pro- curer, en l'absence de toute école publique dans la colonie. En 1671, Sir William Berkeley, gouverneur de la Virgi- nie, a écrit les paroles suivantes : « Chacun instruit ses enfants, suivant ses moyens ... Je remercie Dieu que nous n'ayons ni écoles publiques ni presse, et j'espère qu'il en sera ainsi, encore un siècle; car l'instruction a porté au monde la désobéissance, l'hérésie et l'esprit sectaire; et la presse les a répandus avec des libelles contre le meilleur gouvernement. Que Dieu nous garde de l'une et de l'autre 1 »^

*H. D. Northrop: Our Country, Chap. VIII, p. 99.

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D'autre part, le travail déclaré théoriquement libre et honorable, tendait peu à peu à devenir le lot des humbles et des esclaves. Un tel système politique cadrait mal avec la liberté de penser, et c'est une remarque frappante que les puritains furent alors persécutés dans la Virgi- nie avec autant d'acharnement qu'ils l'avaient été en An- gleterre. Cette contradiction dans les institutions et les coutumes rendait fort complexe l'organisation sociale des Virginiens : « Ils avaient d'abord montré, dit Nor- throp, leur habileté à créer des institutions libres; mais ces institutions ne peuvent être conservées au milieu d'un peuple ignorant. La liberté et l'intelligence vont de pair. L'institution de l'esclavage des noirs était un élément de faiblesse et de dégradation. Le travail fut avili aux yeux des blancs, étant devenue une tâche d'esclaves, tan- dis qu'il devait être la gloire d'un homme libre.» Aussi bien, y avait-il un germe malsain appelé à corrompre tous les fruits que la colonie pouvait attendre de l'avenir. Peu à peu l'intolérance religieuse, la confiscation des franchises constitutionnelles, la suppression de la liberté du commerce, avec la mise en vigueur des lois sur la nofvigation, se réunirent pour anéantir la splendeur de la colonie affaiblie et ruinée. Même la protection contre les Indiens fut refusée aux colons, dans un pur esprit de lucre.

Il en sortit la protestation populaire dont Nathaniel Bacon fut le chef, en 1676, juste un siècle avant l'indé- pendance des États-Unis. Après la mort de ce héros du civisme, la situation politique de la colonie devint pire

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qu'auparavant. Jacques II, continuant les tendances de son père, lui ravit jusqu'au droit d'établir une imprime- rie, après avoir dissous l'assemblée coloniale dont les membres même royalistes ne voyaient pas d'un bon œil la disparition de tous les privilèges du peuple virginien. La révolution de 1688 ne changea guère cet état de choses. Le gouvernement de Guillaume d'Orange et de la reine Marie permit l'établissement d'un collège dans la Vir- ginie, mais n'abrogea point la prohibition de l'imprime- rie. Le monopole du commerce colonial en faveur de la métropole devint un fait consacré, devant lequel il fallait se courber. Tous les intérêts en furent offensés; et les grands propriétaires sentirent la nécessité de s'unir au petit peuple, pour se plaindre et conspirer en silence. « La Virginie resta, à la fin, une colonie aristocratique ; mais ce n'était pas moins une terre de liberté.»

New- York et New- Jersey

Le 25 mars 1609, Henri Hudson, expédié par la Com- pagnie hollandaise des Indes orientales, partit d'Amster- dam, à la recherdie d'un passage au nord-est de l'Europe, pouvant le conduire aux Indes. Il fit cap vers la Nouvel- le-Zemble, et parvint au méridien du Spitzberg; mais la glace, le brouillard et les tourmentes des tempêtes polaires repoussaient son navire, qui ne put continuer sa course. Tournant alors vers l'ouest, jusqu'à la longitude de Terre- Neuve, il descendit au sud, en suivant une ligne loxodro- mique, qui le conduisit tout près de la côte de Charleston.

Ne trouvant aucun indice capable d'affermir son espoir

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de trouver le passage cherché, il remonta vers le nord et découvrit bientôt la baie de Delaware. Il continuait dans la même direction, quand, le 3 septembre, il arriva en face d'une baie immense. Il y entra, y prit mouillage, à deux encablures du rivage : c'était à Sandy Hook. Après quelques jours de repos, il traversa le détroit de Long Island et il entra dans la magnifique baie intérieure, dont le pittoresque le transporta d'enthousiasme et d'admira- tion. A l'arrière de son navire, le « Half-Moon,» il ob- servait le rapide courant du puissant fleuve qui reçut le nom d'Hudson, en mémoire de sa précieuse découverte. Les eaux fluviales coulaient du nord au sud, dans l'Atlan- tique. Il remonta le fleuve jusqu'à Albany; mais là, il fut arrêté par un rétrécissement et remarqua que l'eau devenait de plus en plus douce. Il perdit l'espoir de trou- ver un passage océanique vers les Indes ; mais il se réjouit comme d'un égal succès, en se convainquant qu'il avait fait une des plus belles découvertes réalisées dans le Nou- veau Monde.

Il retourna dans la baie de New- York, dont il prit pos- session au nom de la Hollande. Il fit bientôt voile vers l'Europe, il rendit compte des résultats inattendus de son expédition.

La Compagnie hollandaise des Indes orientales et tout le Pays-Bas en furent particulièrement heureux; car le pays découvert par Hudson était peuplé de mammifères à fourrure, tandis qu'une clientèle en était toute trouvée dans la Russie, qui offrait un sûr débouché à tous les articles de pelleterie.

t

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En 1614, Adrian Black construisit dans Tîle de Man- hattan, au lieu se trouve actuellement Beaver Street, les premières cahutes destinées à rendre habitable le ha- meau qui devait se transformer en la splendide ville de New- York. Un fort fut construit, à la même époque, sur la pointe inférieure de l'île. En peu d'années, des forts ou factoreries furent établis tout le long du fleuve, jusqu'au fort Orange, du côté d'Albany. Mais ce n'était que de simples postes de commerce et non une vraie fondation coloniale. Ce fut seulement en 1622 que la Compagnie hollandaise des Indes occidentales fit une expédition régulière, comprenant plus de trente familles de Wallons dans le dessein d'établir une colonie perma- nente, qui reçut le nom de Nouvelle-Hollande. Une partie de ces colons, sous la conduite de Cornelis Jacob- sen May, remonta le Delaware et construisit le fort Nassau, à quelques lieues de l'endroit se trouve ac- tuellement la ville de Camden, afin d'affirmer le droit des Hollandais sur cette région. Enfin Peter Minuits gouverneur envoyé par la Compagnie avec un modeste personnel, acheta des Indiens l'île de Manhattan pour la valeur d'environ vingt-quatre dollars, en régularisant la possession hollandaise aux yeux des anciens proprié- taires, qui devinrent par la suite ses meilleurs amis.

La ville d'Albany fut fondée en 1625.

En 1629, Samuel Godyn et Samuel Blommaert ache- tèrent des Indiens la partie du pays qui s'étend de Hen- lopen à l'embouchure du Delaware et, en 1631, une colo- nie fut fondée à Lewes Creek, dans l'État actuel de Delà-

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ware. Mais, avant qu'elle pût recevoir les renforts néces- saires à son affermissement, les colons en furent entière- ment massacrés par les sauvages.

D'ailleurs ce fut au prix de luttes incessantes et meur- trières que les Hollandais maintenaient leurs positions contre les fréquentes hostilités des aborigènes qui, vers 1645, réduisirent leurs colonies à un état voisin de la ruine. Leur courage ne se démentit jamais et ils soutinrent vaillamment les chocs répétés des hordes indiennes. A ces maux extérieurs se joignirent d'autres causes de dé- couragement. Ils ne jouissaient pas de plus de libertés politiques ou commerciales que dans les colonies an- glaises. « Dans le but d'obliger les colons à acheter leurs fournitures et leurs provisions uniquement de la Hollande, la Compagnie leur défendit de manufacturer même les plus simples étoffes pour leurs vêtements, sous peine de bannissement.»

Malgré toutes ces difficultés, malgré les exactions au milieu desquelles se débattait la Nouvelle-Hollande, aux prises avec l'arbitraire de ses gouverneurs Kieft et Stuy- vesant, elle continua à prospérer et à s'étendre. Mais plus la colonie prospérait, plus s'imposait la nécessité d'institutions protectrices des personnes et des biens de ceux qui, par leur labeur et leur attachement à l'ordre, contribuaient à cette prospérité matérielle. Le peuple, avide de justice et de sécurité, nomma une convention composée de deux délégués de chaque état, laquelle pré- senta ses doléances au gouverneur, en réclamant les droits de leurs mandants. Fier et hautain, comme un

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vieux militaire qu'il était, Stuyvesant répondit : « Nous tenons notre autorité de Dieu, et de la Compagnie des Indes occidentales, et non du bon plaisir de quelques su- jets ignorants.» Il ne sortit point de cet altier « non possumus.yy Malheureusement, la Compagnie hollandaise approuva cette attitude et abandonna les colons au des- potisme de Tarrogant gouverneur. Aussi bien, lorsqu'en 1664, le duc d'York fit diriger une expédition contre la Nouvelle-Hollande, sous le commandement de Richard Nicolls, Stuyvesant fut délaissé par le peuple et tous les établissements hollandais se rendirent aux Anglais, sans aucun effort pour soutenir un drapeau qui ne les abri- tait pas contre la tyrannie et les exactions administratives. Le nom de Nouvelle- Amsterdam donné à la ville fondée dans rîle Manhattan fut changé en celui de New- York, qui s'étendit à tout l'état.

L'amour indomptable de la liberté et des institutions qui la garantissent avait dominé, chez les colons hol- landais, le sentiment même du patriotisme. Cependant les choses n'allèrent pas à la satisfaction du peuple, qui ne tarda pas à reconnaître que les fonctionnaires anglais étaient loin de tenir leurs promesses libérales. Le pays était administré comme l'absolue propriété du duc d'York ; le gouverneur et son conseil, également nommés par lui, faisaient et exécutaient les lois sans aucun con- trôle. On refusa à la colonie même un rudiment de gou- vernement représentatif. Des taxes excessives y étaient imposées et les titres de propriété, sans excepter ceux acquis sous la domination hollandaise, furent déclarés

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nuls, de façon à ménager au gouverneur des gains énor- mes, par l'obligation d'en obtenir de nouveaux actes de vente.

Après NicoUs, New- York eut pour gouverneur un certain Lovelace, qui poussa la tyrannie à son comble. Il se contentait de brûler publiquement, sans daigner les lire, les pétitions qui lui étaient adressées, pour exposer les souffrances du peuple. « Le meilleur moyen de tenir le peuple dans Tordre, déclarait-il, est la sévérité, en lui imposant des taxes si lourdes qu'elles ne lui laissent d'autre liberté que de penser comment il pourra s'en acquitter.»

Cependant les colons new-yorkais ne se lassèrent pas de protester. En 1683, leurs plaintes s'élevèrent à un tel degré que le duc d'York fut obligé d'accorder aux petits propriétaires le droit de nommer une assemblée représentative, laquelle se réunit en octobre de la même année. Son premier acte fut de réclamer les droits dont jouissent tous Anglais. « Le pouvoir législatif souve- rain, soutinrent-ils, doit résider pour toujours dans le gouverneur, le Conseil et le peuple réunis en Assemblée générale. Tout franc tenancier et citoyen doit librement voter pour la représentation nationale. Aucun citoyen ne doit être condamné à une peine, sinon que par ses pairs et tout jugement doit être rendu par un jury de douze membres. Aucune taxe ne doit être levée, sous un prétexte quelconque, sans le consentement de l'As- semblée. Aucun soldat ou marin ne doit être logé chez les habitants contre leur volonté. Il ne doit plus exister

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de loi martiale. Personne professant la foi chrétienne ne doit, en aucun temps ni d'aucune façon, être inquiété ou questionné pour une différence quelconque d'opinion reli- gieuse.»

Ces privilèges furent concédés et le duc d'York promit solennellement de n'en rien changer, sinon à l'avantage de la colonie. Louis XII disait que le roi de France ne devait point se souvenir des querelles du duc d'Orléans; Jacques II pensa que le roi d'Angleterre n'avait pas à tenir compte des engagements du duc d'York. Monté sur le trône, il n'eut rien de plus pressé que de renverser toutes les libertés qu'il avait concédées à la colonie de New- York, laquelle devint une province royale dépendant de son bon plaisir.

A l'avènement de Guillaume d'Orange, la majeure par- tie du peuple se réunit à Jacob Liesler, pour essayer de rétablir le régime démocratique, mais ils succombèrent. Leur chef fut exécuté, quoique resté dévoué à la cou- ronne, mais en criant vengeance au ciel contre les auteurs de son assassinat juridique. Le peuple en avait été pro- fondément ému et jura de ne point abandonner la cause pour laquelle deux martyrs, Liesler et son gendre, s'é- taient offerts en sacrifice. Ceux qui se distinguaient par leur zèle, en faveur du pouvoir populaire, de la tolérance religieuse et de l'opposition à la doctrine de la légitimité, continuèrent la lutte avec tant de courage et de constance qu'ils réussirent à faire prévaloir leurs principes comme lois de la colonie.

Notons que la ville de New- York eut, dès 1732, un

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journal politique fondé par John Peter Zenger, sous le titre de IVeekly Journal Le journaliste, ayant critique Tacte arbitraire du gouverneur et de l'assemblée encore aristocratique, imposant des taxes ill^ales sur la colo- nie, fut arrêté et livré à la justice. Il fut défendu par André Hamilton, président de l'Assemblée législative de Pensylvanie, qui démontra aux jurés que la cause plai- dée devant eux était celle de la liberté de la presse dans toute la colonie et non une cause personnelle à Zenger. Le verdict d'acquittement fut unanime. Le peuple de New- York a été ainsi, par l'organe de son jury, le pre- mier à s'assurer cette liberté, sans laquelle toutes les autres restent sans garantie.

Le duc d'York avait vendu à Lord Berkeley et Sir Georges Carteret une partie de Tancien territoire de la Nouvelle-Hollande, située entre l'Hudson et le Delaware. Cette partie fut nommée New- Jersey, en l'honneur de l'île anglaise de Jersey dont Sir Carteret était gouverneur. Des immigrants y furent attirés par les conditions libé- rales accordées par les nouveaux propriétaires, leur con- cédant cinq années de jouissance avant de payer aucune rente pour les terres exploitées. L'organisation politique y consistait en un gouverneur, un conseil, et une assem- blée de représentants du peuple, à qui était laissé le pou- voir de faire les lois nécessaires à l'administration, les propriétaires ne s'étant réservé que le droit de nommer le gouverneur et les officiers judiciaires, avec le droit de veto.

La colonie prospérait rapidement, ayant pour capitale

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Elizabethtown, quand, en 1670, des difficultés surgirent à l'occasion de la réclamation des fermages dûs par les habitants. La plupart des colons s'y trouvaient depuis la domination des Hollandais et avaient individuellement acheté leurs propriétés des Indiens; les autres arguèrent qu'ils avaient établi leurs plantations sans aucune assis- tance des propriétaires et ne leur devaient rien. Le re- présentant des propriétaires, mis en péril, s'enfuit en Angleterre, afin d'obtenir la force nécessaire pour sou- mettre les récalcitrants.

En 1683, la colonie reçut un notable accroissement de population, par l'arrivée des Covenantaires ou presby- tériens écossais qui contribuèrent puissamment à son dé- veloppement économique. Divisée, depuis que John Berkeley, dégoûté de l'arbitraire du duc d'York, avait ven- du sa part de droit au Quaker Edouard Byllinge, la pro- vince du New- Jersey fut pendant longtemps réclamée, en partie, comme une dépendance militaire de New- York, tandis que le reste était réclamé comme une dépendance territoriale de la Pensylvanie. Enfin, en 1702, les pro- priétaires de New- Jersey renoncèrent à leur droit en fa- veur de la couronne; et la reine Anne réunit les deux parties en une province qui fut placée sous l'autorité du gouverneur de New- York, avec une législature distincte. Cette demi-indépendance ne plut guère aux New-Jerseyais, qui obtinrent, en 1708, un gouverneur à eux, de façon à former un état complètement séparé de New- York, quoi- que conservant le même esprit et les mêmes tendances politiques que leurs voisins du bord de l'Hudson.

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Massachusetts

A ravènement de la reine Elizabeth, nous l'avons déjà dit, il y eut, en Angleterre, une grande expansion d'idées morales et politiques, se manifestant surtout dans la diversité des sectes religieuses. Les esprits les plus avancés, en même temps que pondérés, formèrent le puri- tanisme. Ils réclamaient une forme plus pure et plus spirituelle dans le culte extérieur. A leurs yeux, l'église réformée et anglicane, en reconnaissant comme chef le monarque régnant, était à peine moins condamnable que celle de Rome. La reine et les grands dignitaires ecclé- siastiques en furent froissés et déchaînèrent contre eux une odieuse persécution. Ne voulant pas se conformer à l'église officielle, ils furent appelés les « non-confor- mistes.»

Jacques I", qui, en Ecosse, se montrait d'un libéralisme outré, devint un despote intolérable en matière religieuse, comme en tout le reste, une fois monté sur le trône d'Angleterre. « Je les porterai à se conformer, sous peine d'être chassés du royaume ou même pis, dit-il en parlant des puritains. En un mot, pendez-les, voilà tout.»

Les conformistes redoublèrent les persécutions et le fanatisme religieux les disposa même à sacrifier toutes les libertés politiques qu'ils abandonnèrent à la merci de la royauté, rien que pour obtenir la soumission de leurs adversaires. Ceux-ci devinrent donc forcément les cham- pions de la liberté contre la tyrannie. Incapables de vivre en paix, sans violenter leurs consciences, ils se résignèrent à fuir dans la Hollande, dont les citoyens avaient appris.

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par leurs propres souffrances, à respecter les droits de la conscience chez les autres. Mais ils ne tardèrent pas à sentir qu'ils n'avaient point un foyer assuré, une vraie patrie. « Ils comprenaient qu'ils n'étaient que des Pèlerins et, au lieu de se lamenter sur leur cas, ils levaient leurs yeux au ciel, leur plus chère patrie, et tranquillisaient leur esprit.»

Cependant, après douze ans de cette existence, ils se décidèrent à quitter un pays ils avaient trouvé la sécu- rité, mais dont les mœurs militaires et maritimes cadraient mal avec leur tempérament moral. C'est alors qu'ils prirent la résolution d'émigrer en Amérique, ils espé- raient découvrir, dans les vastes solitudes du Nouveau Monde, un foyer ils pussent adorer Dieu, sans crainte ni vexation, et élever leurs enfants à l'abri de tous exem- ples pernicieux. Le 22 décembre 1620, les « Pilgrim Fathers» ou Pères Pèlerins, partis de Plymouth à bord du Mayflower, débarquèrent dans la baie du cap Cod, sous la conduite de William Brewster, le plus âgé d'entre eux. Pénétrés de la nécessité d'une organisation politique de leur petite communauté, le premier acte des Pèlerins, après avoir jeté l'ancre, fut d'esquisser un système de gouvernement, par le pacte suivant qui fut rédigé dans la cabine du Mayflower et signé de tous les hommes de l'expédition, au nombre de quarante et un:

« Au nom de Dieu, amen. « Nous soussignés, les loyaux sujets de notre redouté souverain, le roi Jacques, ayant, pour la gloire de Dieu et l'avancement de la foi chrétienne et pour l'honneur

SO M. Roosevelt, Président des États-Unis,

tant de notre roi que de notre pays, entrepris un voyage dans le but de fonder la première colonie à éta- blir dans la partie septentrionale de la Virginie, conve- nons par ces présentes, solennellement et mutuellement, en présence de Dieu et les uns en face des autres, de nous réunir en un corps civil et politique, pour notre meilleure organisation, notre conservation et la poursuite des fins susdites, en vertu de quoi, nous entendons décréter, cons- tituer et former graduellement telles lois, ordonnances, actes, constitutions et fonctions justes et équitables qu'il sera jugé le plus convenable pour le bien général de la colonie et auxquels nous promettons toute la soumis- sion et toute l'obéissance nécessaire.»

Le rocher sur lequel ils mirent le pied, en débarquant sur le rivage, est encore conservé parmi leurs descen- dants. La tradition a également gardé le religieux res- pect du vieux pacte constitutionnel signé par les fonda- teurs de l'État de Massachusetts, dont le premier établis- sement reçut le nom de Plymouth, en mémoire de la ville anglaise d'où ils partirent pour se rendre en Amérique.

La fondation de Plymouth encouragea d'autres entre- prises coloniales. Bientôt Portsmouth et Dover furent établis d'une façon permanente.

En mars 1629, la Compagnie de Massachusetts obtint du roi d'Angleterre la confirmation de sa charte, d'après laquelle le gouverneur était élu pour un an par les ci- toyens, tandis que se réunirait, à des époques fixes, un Conseil général ayant pouvoir de faire toutes les lois dont la colonie aurait besoin, sans qu'on fût obligé d'en réfé- rer au roi. Le 26 août de la même année, John Winthrop et onze de ses amis riches et instruits réussirent à obtenir

et la République d'Haïti 51

que le siège du gouvernement de la colonie serait établi dans la Nouvelle-Angleterre ou territoire des anciennes provinces devenues les États de Maine, Vermont, Con- necticut, Rhode-Island, Massachusets et New-Hampshire. C'était presque Tindépendance.

Winthrop fut nommé gouverneur du Massachusetts et partit Tannée suivante pour la colonie evec environ sept cents émigrants montés sur onze navires. Salem était dé- jà fondée et relativement bien habitée, dès 1628, mais cherchant un endroit il pût s'approvisionner plus abon- damment d'eau pure et fraîche, il alla jeter les fonde- ments d'une nouvelle ville sur la péninsule de Shawmut, à laquelle il donna le nom de Boston, en mémoire de la ville du même nom, dans le Lincolnshire, en Angleterre, d'où était originaire le pasteur de la première église de la future capitale du Massachusetts.

Vers la même époque, Roger Williams, fuyant la persé- cution politique et religieuse que lui valurent ses idées alors trop avancées, s'enfonça dans le désert et, ayant gagné la confiance et l'amitié des aborigènes Narra- gansett, fonda la ville de Providence, nommée en recon- naissance du concours providentiel qui lui fit trouver un refuge parmi les sauvages à peau rouge pour se mettre à l'abri des dangers qu'il courait au milieu de ses congénères civilisés. Bientôt Anne Hutchinson, la pre- mière féministe militante, réclama pour le beau sexe le droit de participer aux réunions les hommes discu- taient les textes bibliques. Ses doctrines menaçaient l'au- torité des Ministres, qui se liguèrent contre elle et son

52 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

protecteur, le gouverneur Vane, « un homme de la plus saine intelligence dit Bancroft un homme d'État d'une intégrité immaculée, dont le nom effacé de la ru- brique des fanatiques et des traîtres par le progrès de la pensée et de Tesprit libéral, sera inscrit en tête de ligne, parmi les aspirants de la vérité et les martyrs de la li- berté.» Madame Hutchinson, quoique convaincue que ses adversaires étaient les maîtres de la situation, après le départ de Henri Vane pour la métropole, ne cessa point de prêcher. Pour la réduire au silence, elle fut exilée de la colonie, avec tous ses partisans. Après avoir fondé la ville d'Exeter, dans le New-Hampshire, ils se dirigeaient vers le sud, dans le but de s'établir sur Long- Island ou dans le Delaware; mais Roger Williams les persuada de se fixer près de son établissement et obtint pour eux du chef des Narragansetts le don de la superbe île située au fond de la baie du même nom et qu'ils nom- mèrent Vtle des Roses ou « Rhode-Island.» Le Gouver- nement qu'ils formèrent fut une pure démocratie. La longanimité de Roger ne tarda pas à renouer les rela- tions entre les colons qui vinrent le joindre à Providence et ceux du Massachusetts, les contentions religieuses furent une cause de troubles continuels entre des hom- mes expatriés en vue de chercher un asile assuré à la liberté de conscience.

Mais au fond de cette lutte même, il resta toujours un esprit de liberté et de solidarité chrétienne, qui em- pêcha qu'on n'en vînt à cette haine sanguinaire dont l'his- toire des religions offre de si regrettables exemples.

et la République d'Haïti 53

Le Maine, dont les premiers établissements furent fondés par les Français, en 1625, fut annexé au Massa- chusetts en 1652, et n'en fut détaché que plus de qua- rante ans après la déclaration de l'indépendance amé- ricaine.

En résumé le Massachusetts et Rhode-Island n'eurent pas le développement précoce et merveilleux qui fut le lot d'autres établissements coloniaux de l'Amérique du Nord; mais l'agriculture, malgré le peu de fertilité du sol, y prospéra régulièrement et l'industrie s'y développa vite, sous un gouvernement aussi peu encombrant qu'il était efficace.

« Si la colonie se développa lentement, elle se déve- loppa constamment, dit un historien, parlant du Massa- chusetts; et, à la longue, les Pèlerins eurent leur récom- pense, en voyant leur petit établissement s'étendre en une province florissante, dans laquelle les principes de la li- berté civile étaient chéris, la religion honorée, l'industrie et l'économie acceptées comme bases de la richesse.»

Boston devint bientôt le principal centre intellectuel de toutes les colonies anglaises de l'Amérique et peut-être du Nouveau Monde. Le Massachusetts eut la gloire de voir éclater dans sa capitale la révolution qui devait af- franchir les futurs États-Unis de la domination anglaise et la gloire encore plus grande d'avoir été le premier de ces États à effacer de son organisation politique et éco- nomique l'horrible esclavage des noirs, qui y fut aboli dès 1783.

54 M, Roosevelt, Président des États-Unis,

Le Connecticut

En 1635, les Pèlerins résolurent d'établir une colonie dans l'attrayante région du Connecticut. Cette première expédition, n'étant pas heureuse, en fut suivie, en 1836, par une autre, qui eut un meilleur résultat. Ils coloni- sèrent Hartford, fondèrent Springfield et consolidèrent l'établissement de Wetherfield.

Les colonies du Connecticut prirent un développement rapide, grâce à l'excellence du sol et l'agrément du cli- mat qui y attirèrent de nombreux immigrants. Elles furent cependant harcelées par l'hostilité des Indiens, par- ticulièrement par la tribu des Pequods, que les colons furent obligés de détruire complètement, avant de se sen- tir en sécurité. En 1639, ils adoptèrent une constitution établissant un gouvernement civil dans la colonie. « Elle était plus libérale, par conséquent plus durable, qu'au- cune autre formée par d'autres colonies. Elle fixait, pour l'administration de la colonie, un gouverneur, une législature et des magistrats de même caractère que ceux desservant les fonctions usitées dans un comté ou une province anglaise, lesquels magistrats devaient être élus par un scrutin annuel. Tous les habitants qui avaient prêté le serment d'allégeance à l'État, devaient jouir du droit de suffrage. Le nombre des membres de la légis- lature était proportionné à celui de la population. La colonie exerçait la puissance souveraine dans les limites de l'État et ne reconnaissait aucune suprématie au Roi ou au Parlement.»^ Cette charte fut positivement re- *H. D. Northrop: Our Country, pp. 155, 156.

et la République d'Haïti 55

connue par Charles II, en 1662, lors de la réunion de la colonie de New-Haven avec celle de Connecticut, ayant Hartford comme ville principale. Quand le Connecticut prit place parmi les États de l'Union américaine, sa cons- titution n'eut besoin d'aucun changement pour s'adopter au nouvel ordre de choses.

Le Maryland

Lord Baltimore, de religion catholique, voulut établir une colonie dans une partie de la Virginie. Il s'y rendit, en 1629, dans le dessein d'obtenir la concession du terri- toire nécessaire à la réalisation de son projet. Tous ses efforts y furent vainement prodigués. Incapable d'abou- tir à aucun résultat, grâce aux exigences en matière de foi auxquelles le soumirent les colons protestants, il s'en détourna, en obtenant du roi d'Angleterre une patente qui lui concéda tout le territoire comprenant à peu près celui qui appartient actuellement au Maryland. Il n'y aurait, en s'étendant sur le Maryland, qu'à répéter, le plus souvent, l'histoire et les^ institutions d'une colonie que nous connaissons déjà.

« Comme la Virginie, écrit Bancroft, le Maryland était une colonie de planteurs; son principal produit était le tabac et sa prospérité était également entravée par l'op- pression des lois sur la Navigation. Comme la Virginie, il ne possédait pas de villages considérables; ses habi- tants se parsemaient au milieu des forêts et le long des rivières; chaque plantation était un monde resserré en

56 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

lui-même et c'est vainement que Ton tenta d*y créer des villes, par des décisions législatives. Comme la Virginie, ses laboureurs étaient, en partie, des « engagés » dont le terme de service était prolongé par une législation per- sévérante, en partie, des esclaves noirs qui y étaient intro- duits, dès la première période de la colonie, et dont l'im- portation était favorisée par la cupidité anglaise et par les statuts de la colonie. Comme dans la Virginie, le pouvoir de nommer à presque toutes les fonctions, dans les comtés aussi bien que dans TÉtat, ne revenait point au peuple et le pouvoir judiciaire était placé au-dessus de son contrôle. Comme dans la Virginie, le parti des propriétaires, qui détenait le gouvernement, était jaloux de ses prérogatives et animé des principes royalistes, qui font dériver de la volonté divine la sanction de l'autorité politique. Comme dans la Virginie, les taxes recouvrées par les agents du Comté n'étaient point concédées par le vote du peuple et, par conséquent, étaient onéreuses, tant par leur montant excessif que par la manière dont elles étaient recouvrées.»^

La seule différence, entre les deux colonies comparées par le grand historien américain, c'est que l'esprit de li- berté populaire, qui persista en dépit de tout, dans la Virginie, fut inconnu au Maryland et remplacé par un tempérament de conciliation et d'humanité, propre à adoucir les injustices, mais qui ne suffira jamais pour les abolir, au nom du droit et de la vérité.

^History of the United States, Vol. II, p. 235.

et la République d'Haïti 57

«

La Pensylvanie

Colonisée d'abord par les Suédois, la Pensylvanie fut conquise, en 1654, par les Hollandais qui, à leur tour, en furent dépossédés, dix ans plus tard, par les Anglais. Elle doit son nom à William Penn, une des plus belles fi- gures dont s'honore Thistoire. Fils et héritier d'un ami- ral considéré comme l'un des chefs les plus distingués de la marine britannique, il renonça à la carrière des honneurs pour se consacrer exclusivement à la propa- gation de la foi chrétienne, dans le rang des humbles dont était recrutée, en grande partie, la secte des Qua- kers, nommée la « Société des amis.» Cherchant un asile à ses frères en religion condamnés à toute sorte de vexa- tions et de persécutions, il profita, en 1675, des embarras d'un certain Edward Byllinge, qui avait acheté les inté- rêts de Lord Berkeley, à New Jersey, pour les acquérir au bénéfice des Quakers. En 1676, un gouvernement y fut constitué, suivant la volonté du peuple, garantis- sant aux habitants la protection et l'égalité, dans tous leurs droits et privilèges tant religieux que politiques. Les Quakers anglais y vinrent, en foule. Penn qui avait hérité d'une créance de seize mille livres que son père avait contre le gouvernement anglais, proposa de l'échan- ger contre une concession de territoire en Amérique ; sa proposition fut acceptée, grâce à la sollicitude des lords North, Halifax, Sunderland et du duc d'York, qui étaient de ses amis. Cette concession lui fut octroyée en 1681. Elle s'étendit au territoire placé à l'ouest de la

58 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

rivière du Delaware et formant, à peu près, l'État de Pensylvanîe, tel qu'il est actuellement circonscrit.

Il y attira tous ceux qui voulaient y fonder des éta- blissements permanents, par une proclamation dans la- quelle il déclarait son intention de laisser les habitants libres de faire les lois appelées à les régir. « Je me pro- pose, disait-il, de ne laisser aucun pouvoir, ni à moi, ni à mes successeurs, de commettre aucun tort, afin que la volonté d'aucun homme ne puisse contrarier le bien de tout un pays.)) Contrairement aux autres colonies, celle de la Pensylvanie n'eut jamais à guerroyer avec les In- diens environnants; car les Quakers pensylvaniens met- taient dans leur conduite autant de justice que d'at- trayante douceur.

En 1683, Penn fonda la ville destinée à devenir la ca- pitale de l'État et il la nomma Philadelphie (amour fra- ternel), en témoignage des principes qu'il voulait faire régner comme la loi constitutive de ses possessions. Mais il ne goûta aucun plaisir à conserver les vastes pouvoirs qu'il avait sur la colonie, en sa qualité d'unique proprié- taire. Dès 1682, il avait convoqué le peuple et lui avait donné une charte que Bancroft résume ainsi : « Dieu était déclaré le seul maître de la conscience; le premier jour de la semaine (le dimanche) était réservé comme un jour de loisir pour le repos de tous les êtres créés.

La règle de l'égalité était introduite dans les familles par l'abrogation des privilèges de la primogéniture. La pa- role d'un homme devait faire preuve, sans y ajouter le serment. Tout homme assujetti à des charges civiles

et la République d^Hatti 59

possédait le droit de suffrage ; et, sans égard aux sectes, tout chrétien était éligible aux fonctions publiques. Au- cune taxe ou droit de douane ne pouvait être recouvrée qu'en vertu d'une loi . . . Le meurtre était le seul crime punissable par la mort. Le mariage était considéré comme un contrat civil et l'adultère, un crime. .

Cependant la Société des Amis ne préserva pas tou- jours ses membres contre l'esprit de dispute et les con- tentions religieuses. Sous prétexte de tirer toutes les conséquences logiques de la doctrine du doux et magna- nime Georges Fox, un certain George Keith causa assez de troubles dans la colonie pour fournir à Guillaume III un prétexte dont il se saisit avec empressement, en dé- clarant que la Pensylvanie était transformée en province royale.

En avril 1693, un gouverneur royal y fut en effet en- voyé. Le peuple indigné refusa de reconnaître son auto- rité et l'Assemblée coloniale affirma solennellement la validité des lois faites d'après la charte accordée à Will- iam Penn par Charles II. Cette Assemblée fut dissoute, en 1694. Cependant Penn obtint la restauration de ses droits sur la Pensylvanie. Incapable de voyager, faute de moyens pécuniaires, il y députa son neveu Markham, sous la convocation de qui une nouvelle assemblée se réunit, en 1696. Elle fit plusieurs changements dans l'ancienne charte constitutionnelle et plaça le contrôle du gouvernement colonial entre les mains du peuple, en lui confiant l'élection de tous les fonctionnaires. Ces chan- gements furent sanctionnés par Penn, en 1699, époque

6o M. Rooscvelt, Président des États-Unis,

la colonie du Delaware fut définitivement séparée de la Pensylvanie.

Au commencement du i8™* siècle, de nombreux im- migrants irlandais et écossais vinrent s'établir dans la colonie pensylvanienne, et ce courant d'immigration continua assez longtemps. C'étaient surtout des pres- bytériens et ils formaient une communauté énergique, intelligente et industrieuse. Par leurs nouvelles planta- tions, ils étendirent constamment vers l'ouest les fron- tières de la colonie, qui devint bientôt l'une des plus pros- pères de l'Amérique du Nord.

Il fut question, encore une fois, de priver la Pensyl- vanie de sa charte et de la transformer en province royale. William Penn qui était alors dans la colonie, il avait résolu de finir ses jours, s'embarqua pour l'An- gleterre, afin d'aller y défendre les immunités constitu- tionnelles de la Pensylvanie, dont il fut le propriétaire légalement reconnu. Malgré l'âpreté que le gouverne- ment de la métropole mettait à s'emparer de cette riche province, dont on espérait tirer de nouvelles ressources pour le fisc ou une prébende pour les favoris, le grand apôtre du Quakerisme, le bienfaiteur de tout un peuple, en triompha heureusement. Ses hautes vertus, qui étaient devenues l'objet de l'admiration générale, par- lèrent pour lui ; et les prétentions de la couronne durent encore reculer.

Après avoir consacré l'activité de sa vie entière et dé- pensé un riche patrimoine pour « faire des hommes heu- reux,» William Penn mourut pauvre, en 171 8, au milieu

et la République d'Haïti 6i

de l'estime et de la sympathie de toute l'Angleterre. « Il avait fondé une démocratie et il prouva, par la plus gé- néreuse renonciation à des pouvoirs vraiment royaux, que le principal but de sa vie était le bien de ses sem- blables.»^

Carolines du Nord et du Sud

La sévérité que Ton mit dans la Virginie à obliger chacun de se conformer à l'église établie, porta un grand nombre de colons dissidents à se retirer dans les régions de la Caroline du Nord, afin de jouir pleinement de leur liberté de conscience. Les premiers émigrants furent des presbytériens qui s'établirent dans la zone septentrio- nale de cette dernière province. Ils furent suivis par d'autres coreligionnaires. Vers Tannée 1663, ces para- ges furent habités par une population de langue an- glaise, qui croissait et prospérait rapidement. Pourtant, sans s'inquiéter des occupants, Charles II, dans la même année, accorda au comte de Clarendon et sept autres de ses favoris la concession du territoire s'étendant des frontières méridionales de la Virginie à St-John's River, et de l'Océan Atlantique au Pacifique. Le pays, dans sa partie orientale, avait reçu le nom de « Caroline,» en l'honneur de Charles IX, par les Français qui y avaient fondé un établissement, un siècle auparavant; l'ancien nom lui fut conservé par les concessionnaires anglais, mais en l'honneur de Charles II d'Angleterre. N'ayant en vue que de s'enrichir, ceux-ci affichaient toutefois un

*H. D. Northrop: Our Country, p. 226.

62 M, Roosevelt, Président des États-Unis,

zèle pieux, ne paraissant agir que pour la propagation de l'évangile. Une constitution fut rédigée par le comte de Shaftesbury, l'un des concessionnaires, et John Locke, presque inconnu à cette époque. Cette constitution ap- pelée « Le Grand Modèle » mérite d'attirer l'attention, à cause de son absurde illibéralisme qui semble être en si parfaite contradiction avec la célébrité dont jouit le nom de Locke, dans l'histoire de la philosophie. En voici un résumé.

« Le Grand Modèle créa un ordre de noblesse auquel seul était laissé le droit de gouverner. Des comtes, des barons, des écuyers constituaient les chefs naturels des diverses classes de la société ; et la masse du peuple était attachée au sol, en qualité de fermiers.

« Un simple tenancier ne pouvait jamais s'élever au dessus de son humble condition; il ne jouissait point du droit de suffrage, qui n'était accordé qu'à ceux qui pos- sédaient cinquante acres de terre.

« Les citoyens avaient le droit de former une assem- blée, mais ce corps restait sous le contrôle absolu de la noblesse. La liberté religieuse était promise à tous, mais la constitution déclarait expressément que la seule église

orthodoxe était l'église d'Angleterre. . .))^

Cette constitution allait positivement à l'encontre de

l'esprit d'indépendance religieuse et politique dont les

farouches colons de la Caroline du Nord avaient fait

preuve, et en fuyant le gouvernement de la Virginie, et

par leur propre organisation.

*H. D. Northrop: Our Country, p. 228.

et la République d'Haïti 63

«

En effet, au dire des historiens américains, les Caro- liniens jouissaient alors d'une heureuse liberté, sous un ciel toujours clair. Ils vivaient dans des huttes, le long des rivières et sur le rivage du détroit d'Abémarle. Le pays n'avait pas de routes, mais des sentiers tracés à travers la forêt. Ils se visitaient et voyageaient en canot, et les femmes même savaient manier la rame. « Ils fai- saient peu d'usage des lois ; car ils formaient, en général, une race vertueuse et simple de cœur. Dans l'exercice de leur devoir ou de leur droit, ils n'exigeaient aucune contrainte. Jusqu'en 1722, ils n'eurent point de Palais de Justice; leur première église n'a été construite qu'en 1705 et ils jouissaient d'une parfaite liberté de cons- cience. Cependant c'était un peuple ayant la crainte de Dieu, dont ils écoutaient la parole évangélique avec em- pressement, quoique séparés du monde et insouciants des luttes qui remuaient l'Europe dans ses fondements.»*

En 1665, Sir John Yeamans, originaire de la Barbade, acheta des propriétaires une portion du territoire d'en- viron treize lieues carrées et en fut nommé gouverneur. Il fonda un établissement formé.d'émigrants venus de la Barbade. Ne réussissant pas à établir une ville, et la stérilité de la terre ne leur promettant guère une cul- ture rémunératrice, les nouveaux colons se mirent à cou- per et exporter les bois de construction et créèrent un commerce, en planches, douves et bardeaux pour essente, avec les diverses Antilles, commerce continué jusqu'à nos jours par leurs descendants. Tous les efforts des

*H. D. Northrop: Our Country, p. 230.

04 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

nobles propriétaires pour mettre en vigueur la Consti- tution rédigée par Locke et Shaftesbury restèrent im- puissants. Le gouverneur Stevens, venu d'Angleterre pour y tenir la main, dut continuer à administrer la co- lonie suivant l'ancien système, en attendant qu'on pût régler la contestation. Décédé en 1674, il fut remplacé par Cartwright, alors président de l'assemblée coloniale. Bientôt les difficultés prirent un caractère aigu, avec les exigences des propriétaires qui réclamaient le paiement d'une taxe, pour leurs revenus, et l'exécution des lois sur la Navigation, qui menaçait la colonie d'une ruine cer- taine. Il en résulta une insurrection. Le peuple fit sor- tir une proclamation par laquelle il exposa au monde les griefs qui l'avaient porté à cette action révolution- naire. C'étaient principalement la perte de ses libertés par les changements introduits dans le gouvernement, l'imposition de taxes excessives et les entraves mises à son commerce par les charges et empêchements qu'y fai- saient peser les lois sur la Navigation.

Par pur accident, la colonie resta une huitaine d'an- nées livrée à elle-même. En effet, Slothel, un co-pro- priétaire choisi par le comte de Shaftesbury et les autres, en qualité de gouverneur, au moment de la révolte, fut capturé par des pirates algériens, en se rendant à son poste. Durant sa longue captivité, le gouvernement co- lonial continua à être dirigé par les insurgés. Les pro- priétaires fermèrent les yeux sur cet état de choses et se contentèrent de demander aux Caroliniens de « mettre de l'ordre parmi eux-mêmes.» L'ordre fut maintenu;

et la République d'Haïti 65

une amnistie fut décrétée. Quand Slothel arriva dans la colonie, en 1683, la paix et Tordre régnaient. Mais son administration ne fut qu'une suite d'exactions, si bien que le peuple, après avoir patienté durant cinque années, se souleva de nouveau et le chassa du pays, en le condam- nant à une année d'exil et à l'incapacité perpétuelle de remplir les fonctions de gouverneur. C'était un acte hardi et un défi formel lancé aux propriétaires qui n'avaient puisé leur droit que dans le bon plaisir de Charles II.

En 1670, le comte de Shaftesbury et ses co-proprié- taires expédièrent une compagnie d'immigrants, sous la direction de William Sayle et Joseph West, qui, après être descendus à Port-Royal, à l'endroit se voyaient les ruines du Fort Carolina bâti naguère par les Fran- çais, se mirent en quête d'une meilleure position pour l'établissement d'une nouvelle colonie. Ils fondèrent Charleston en 1680.

Comme les colons de la Caroline du Nord, ils refu- sèrent de se soumettre aux prescriptions constitutionnel- les du Grand Modèle, dont on leur avait remis un exem- plaire, à leur départ de l'Angleterre. Ils établirent un gou- vernement conforme à leurs besoins; il consistait en un gouverneur, un conseil de dix membres, dont cinq nommés par les propriétaires et cinq nommés par une assemblée de vingt-cinq membres, qui étaient élus par le peuple et formaient un corps politique absolument distinct. C'était la meilleure forme du gouvernement représentatif; aussi fut-elle toujours considérée par les Caroliniens du Sud comme leur plus précieuse conquête !

66 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

La colonie se développa rapidement, grâce à la douceur du climat et à la fertilité de son sol. L'esclavage des noirs y fut introduit, dès son origine, par une importa- tion d'esclaves africains tirés de la Barbade et transpor- tés par Sir John Yeamans, en 1671. La population noire croissait avec rapidité, tant par la natalité que par de nouvelles importations. « Les noirs se multiplièrent si rapidement, dit Bancroft, qu'en peu d'années, ils étaient, relativement aux blancs, dans la proportion de vingt- deux à douze.» La colonie s'augmenta d'un contingent notable d'immigrants hollandais et allemands, de religion protestante. Les Huguenots furent encouragés tout particulièrement par Charles II d'Angleterre, à aller s'établir dans la Caroline du Sud, oti il leur offrait un refuge contre la persécution religieuse, en désirant, au fond, les y voir apporter la culture de la vigne et de l'olive, ainsi que l'élevage du ver à soie, sources incon- testables de richesse pour leur pays. « La révocation de l'Édit de Nantes, dit Northrop, chassa de la France des milliers de Huguenots. Une bonne partie de ceux-là rallièrent leurs frères dans la Caroline du Sud. Ils étaient presque toujours des personnes industrieuses et de bonne éducation. Ils formaient en France, la partie la plus utile et la plus intelligente de la population. Ils avaient presque monopolisé l'habileté mécanique et les entreprises commerciales de leur pays natal ; et leur perte y fut durement ressentie durant plusieurs générations.»

La lutte entre les colons et les propriétaires se montra aussi âpre, la résistance fut aussi opiniâtre que dans la

et la République d'Haïti 67

Caroline du Nord. En 1685, il leur fut envoyé un nou- veau gouverneur, James Colleton, qui essaya d'exécu- ter la Constitution intitulée le Grand Modèle et de re- couvrer les revenus des propriétaires avec les taxes qu'il avait imposées. L'Assemblée s'empara des registres de l'État, emprisonna le secrétaire colonial et mit le gouver- nement au défi de faire exécuter ses ordres. Ils allèrent plus loin, en 1690, ayant proclamé le gouvernement de Guillaume d'Orange et de la reine Marie, ils déshabili- tèrent Colleton et le bannirent de la colonie.

Les propriétaires, malgré leurs privilèges, furent obli- gés de céder, ne pouvant venir à bout des contentions qui se renouvelaient indéfiniment. Dans l'espoir d'y mettre fin, ils abandonnèrent leur idée de faire exécuter dans la Caroline du Sud la fameuse constitution formu- lée par Shaftesbury et Locke. Cette constitution fut abolie par un vote formel, en avril 1693, et ils accor- dèrent à la colonie la faculté de se gouverner, aux ter- mes de sa propre charte. Sous l'administration de John Archdale, « un honnête membre de la Société des Amis,» la Caroline eut un bienfaisant répit. Sa gestion causa une satisfaction si générale qu'à sa retraite de la colonie, en 1697, l'Assemblée coloniale déclara que « par sa sa- gesse, sa patience et son travail, il avait jeté une fonda- tion solide pour une plus glorieuse construction.» Mais ce n'était qu'un répit. Les contentions ou les difficultés politiques, religieuses ou économiques reparurent bientôt.

Cependant, malgré tout, la colonie continua à prospé- rer et sa population se développait dans une croissance

68 M, Roosevelt, Président des États-Unis,

accélérée. Un fait insignifiant y avait particulièrement contribué. « Durant l'administration de John Archdale, le capitaine d'un navire venu de Madagascar lui fit pré- sent d'une quantité de riz, qu'il distribua parmi les plan- teurs, dans le but d'expérimenter si cette graminëe pou- vait être cultivée dans les régions maritimes de la co- lonie reconnues impropres à la culture du blé. L'ex- périence fut couronnée d'un plein succès, et la colonie se livra, dès lors, à la culture du riz qui est devenue une de ses principales industries. Le riz de la Caroline fut bientôt côté comme le meilleur du monde. »^ Un actif commerce de fourrures s'y développa en même temps, la fabrication du goudron et l'exportation des bois de cons- truction y furent autant de sources de richesses. Les Caroliniens du Sud pensèrent qu'ils pouvaient fabriquer avec succès la plus grande partie des étoffes nécessaires à leur besoins et ils s'y essayèrent. Mais ils en furent arrêtés par le gouvernement britannique dont le plan était de forcer les colonies à être les tributaires de l'An- gleterre, pour tous les objets fabriqués. Les colons ne devaient expédier leurs produits qu'à la métropole seule et ne devaient recevoir que d'elle leurs approvisionne- ments de toute sorte. C'est ainsi que la Caroline du Sud dut concentrer toute son activité productrice dans les travaux agricoles et que ses importations d'esclaves s'ac- crurent dans une si large mesure.

La Caroline du Nord, elle aussi, avait continué à prospérer; et son peuple vivait heureux avec son sys-

*H. D. Northrop: Our Country, p. 237.

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tème de «moins de gouvernement possible.» En 171 1, aidée matériellement ou moralement par la Caroline du Sud ou la Virginie, elle finit par chasser de son terri- toire les Tuscaroras, une des plus belliqueuses tribus in- diennes. Ce fut à charge de revanche; car, en 1715, la Caroline du Nord, dont les affaires étaient alors sur un meilleur pied, eut à aider ses voisins à repousser les Ca- tawbas et les Cherokees, qui avaient inopinément atta- qué les frontières de la Caroline du Sud.

Les propriétaires n'ayant fait aucun effort pour por- ter secours aux habitants des deux colonies, pendant leur lutte contre les Indiens, les colons résolurent de ne point reconnaître de pacte avec leurs anciens seigneurs. La contestation étant portée devant le Parlement, Til- lustre Assemblée déclara que les propriétaires étaient déchus des droits que leur attribuait la charte de Charles IL Toutefois, dans le but de mettre fin au litige, ces droits furent, en 1729, rachetés par la couronne pour la somme de cent dix mille dollars.

La Caroline, devenue une province royale, fut divisée en deux États distincts, la Caroline du Nord et la Caro- line du Sud, ayant chacun un gouvernement royal à la tête de son administration. L'amour de la liberté et l'esprit de résistance au despotisme, enracinés dans le cœur de chacun, persistèrent à inspirer les Caroliniens, malgré ce changement de domination officielle, qui ne les atténua qu'apparemment.

Après un coup d'œil sur l'histoire absolument sug- gestive du développement économique, politique et so-

yo M. Roosevelt, Président des États-Unis,

cial des dix principales colonies dont nous avons étudié la superbe éclosion, on peut se faire une juste idée de ce que fut la colonisation anglaise en Amérique, vers le mi- lieu du i8™* siècle. Elle était le résultat des initiatives individuelles. L'origine en est l'expansion morale que produisit en Angleterre la diversité des sectes religieuses. Ces sectes, nées de la Réforme, soulevaient des discus- sions d'ordre supérieur. Le besoin d'affirmer leur foi, suivant leur conscience, enfanta chez les croyants une poussée irrésistible de la pensée, en même temps que la volonté de tout sacrifier, même la patrie, .pour s'assurer la liberté de travailler à son bien-être, en ce monde, et à son bonheur, dans l'autre.

Un trait particulier de ces circonstances et que tout so- ciologue avisé aurait pu induire avant toute constatation historique: ce fut l'esprit localiste qui dominait dans chacune des colonies. Quoique relevant toutes, plus ou moins, de l'Angleterre; quoique parlant toutes la langue anglaise, ayant en général le sang anglo-saxon dans les veines, elles se développèrent parallèlement, mais sans ja- mais reconnaître entre elles aucune solidarité morale ou politique. Bien plus ; on peut même, en scrutant attenti- vement les détails de leur existence individuelle, s'il est permis de s'exprimer ainsi, observer un certain antago- nisme, poussé parfois jusqu'à l'antipathie, entre les an- ciennes provinces coloniales.

L'explication s'en trouve non seulement dans l'indivi- dualisme qui caractérise leurs points de départ, mais en- core dans le fait de l'oppression économique obligeant

et la République d'Hditi 71

toutes les colonies à ne s'occt^per que de la culture des denrées agricoles ou des exploitations forestières, leurs produits n'étant exportables que dans les ports de la Grande-Bretagne. Au lieu de commencer entre elles et de se sentir intéressées, les unes à la prospérité des autres, par des échanges intercoloniaux qui feraient suppléer les unes aux besoins distincts des autres, elles furent toutes forcées à se faire une concurrence en champ clos, n'ayant en général que les mêmes produits à offrir sur un marché spécial. C'était tout privilège et tout bénéfice pour l'An- gleterre. Mais il y a concurrence, c'est-à-dire oppo- sition d'intérêt, on ne saurait s'attendre à des sentiments de sympathie et de solidarité. Aussi les relations des co- lonies s'en ressentirent-elles, à leur mutuel détriment.

En effet, le particularisme, qui les rendait les unes in- différentes aux doléances des autres, en face des lois égoïstes et arbitraires de la Grande-Bretagne, permit à celle-ci de ne voir en elles qu'une source de jouissances illégitimes, mais assurées. Cela devint surtout palpable, quand la plupart des colonies furent transformées en pro- vinces royales. « Ces lois, dit Northrop, étaient le com- mencement d'une politique délibérément adoptée par l'An- gleterre et dans laquelle elle persista plus d'un siècle, dans le dessein d'enrichir ses classes mercantiles, en dé- pouillant les colons des justes récompenses de leur travail. Les Américains étaient considérés par la mère-patrie comme des êtres inférieurs et assujettis qui avaient été placés par elle dans quelques colonies établies dans des r^ons éloignées, pour le bénéfice de son commerce. Le

y 2 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

droit naturel qui appartient à tout homme d'acquérir la propriété et la richesse, par l'exercice de son activité éco- nomique, leur était dénié. Ils devaient travailler afin que les commerçants anglais pussent devenir riches à leurs dépens I » ^

Le bon sens de Franklin lui fit saisir toute la nécessité qu'il y avait à opérer l'unification administrative et poli- tique des treize colonies; mais jusqu'en 1754, il ne put faire accepter ses idées et son plan, même par les colonies de la Nouvelle-Angleterre. Cependant une circonstance historique vint bientôt produire le double résultat de por- ter la Grande-Bretagne à faire plus d'attention à ses dé- pendances américaines, et de créer entre les colonies un lien moral qui leur communiqua désormais un meilleur sentiment de leur commune destinée.

Nous avons vu entre la Caroline du Sud, la Caroline du Nord et la Virginie, par exemple, que le besoin d'écarter un péril commun, telle la continuelle menace des Indiens inconciliables, pouvait bien amener deux ou plusieurs co- lonies à unir leurs efforts dans une action salutaire. C'est un fait sociologique de la plus haute importance. A côté du lien que crée la fréquence des échanges commer- ciaux,— et peut-être au-dessus, il y a encore pour souder ensemble les conglomérats humains, le lien que crée la nécessité d'associer ses forces pour la défense du territoire, c'est-à-dire la défense des biens et de la vie de tous ceux qui l'habitent. C'est ainsi que les colonies les plus contigiies durent, à la longue, se solidariser contre * H. D. Northrop : Our Country, Chap. XXV, p. 327.

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les attaques des aborigènes. Les divers colons couraient ensemble au-devant du danger et, même avant de se sentir des compatriotes, ils sentaient qu'ils étaient des frères d'armes. 1

Ce fut sans doute un pas notable dans le développement de la nationalité. Mais cette fraternité d'armes, dont l'in- fluence est déjà fort persistante dans la guerre défensive, n'atteint toute sa force, comme lien politique, que dans la guerre offensive. Là, en général, il ne s'agit pas seule- ment de conserver, mais surtout d'acquérir. Il n'est plus question de préserver sa vie ou ses biens, dans le senti- ment naturel d'éviter une souffrance, mais de réaliser des aspirations à la gloire ou de pures ambitions matérielles, cas dans lesquels il ne s'agit point de repousser une agres- sion redoutée. L'instinct de la conservation n'étant plus en jeu, il n'y a que l'unité de mobile et l'unité du but dé- siré, qui puisse expliquer la cohésion dans le péril tenté en commun. Tout psychologue admettra que cette coo- pération implique une adhésion plus profonde des esprits que celle il ne s'agit que de se défendre, en combattant, l'un à côté de l'autre, sous l'aiguillon de la crainte, qui est un sentiment individuel essentiellement égoïste.

Cette guerre offensive se présenta en grand pour les Américains unis aux Anglais, dans la contestation du Canada. Ce qui tint artificiellement lieu de l'unité de mobile et de but, entre les colonies américaines, ce fut le pouvoir de l'Angleterre, leur ordonnant de marcher en- semble à la conquête d'un territoire convoité par le gou- vernement britannique, au beau moment la France,

74 Roosevelt, Président des États-Unis,

affaiblie par la Guerre de Sept Ans et dominée par la Pompadour, ne put offrir qu'une héroïque mais inhabile et insuffisante résistance.

La Grande-Bretagne, pour encourager les troupes américaines, tirées un peu de toutes les colonies, à se battre à côté des soldats anglais contre les Français du Canada, dut adoucir sa politique coloniale. Elle laissa, au moins, aux colons Tillusion qu*ils combattaient, côte à côte avec des compatriotes, pour le profit et la gloire d'une commune patrie. Cette impression pénétra surtout l'esprit des Américains en ce qui touchait aux relations politiques des diverses provinces anglaises de l'Amérique, pratique- ment unifiées par le fait de guerroyer ensemble et loin de leurs foyers, pour une même cause qu'ils étaient forcés de considérer comme la leur propre, La guerre dura cinq ans, de 1755 à 1760, et la contention prit fin par le traité de Paris, dans lequel le Gouvernement français re- nonça à une domination de près de deux siècles.

La France perdit le Canada elle n'avait pensé qu'à établir une occupation militaire et non à organiser une vraie colonisation. Celle-ci ne peut jamais se réaliser sans une certaine coopération d'initiatives individuelles de la nation colonisatrice. C'est tellement vrai que l'on peut affirmer que ce sont les peuples et non les gouvernements qui colonisent.

Toutefois, pour ravir cette occupation militaire à sa grande rivale d'alors, l'Angleterre avait parfait la coloni- sation et opéré l'unification de ses possessions dans l'Amé- rique continentale, en y créant l'esprit de solidarité na-

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tionale. Elle prépara ainsi les treize colonies à une existence commune, après que la guerre leur avait incul- qué la conviction qu'elles représentaient une force capable de faire de grandes choses, en unissant leurs efforts dans une action en commun. On verra les conséquences d'un tel fait. Mais il faut noter que la colonisation de l'Amé- rique anglaise avait atteint sa perfection par la guerre du Canada. La Grande-Bretagne trouva dans les colons américains un prolongement du patriotisme anglais agis- sant avec ardeur, pour la gloire et l'agrandissement ma- tériel de l'Angleterre. Le difficile était, avec l'esprit qui dominait alors, de mettre les relations de la mère-patrie avec ses provinces coloniales en parfaite harmonie avec le nouvel état de choses. On n'y arriva jamais ; car il n'y avait ni bonne volonté, ni esprit de justice de la part de la métropole.

INDEPENDANCE AMERICAINE

Causes de la Révolution

On n'aurait qu'à réfléchir sur les circonstances domi- nantes de la colonisation de l'Amérique du Nord par les Anglais, pour se rendre compte de cette vérité : le lien qui attachait les colonies à la mère-patrie n'avait rien de solide et devait fatalement se briser à la première conjoncture favorable. Cependant on s'en occupait médiocrement en Angleterre, soit par manque de clairvoyance, soit par dédain.

« Peu d'Anglais, dit Mr. Greene, avaient une idée exacte de la nature, de l'étendue et même de la position des colonies. Lorsque le duc de Newcastle s'empressa d'informer le roi que le Cap Breton était une île, il fit peut-être ce que la moitié de ses collègues au Parlement auraient fait à sa place. Ils savaient que les colonies étaient d'une vaste étendue; qu'elles se trouvaient fort au-delà des mers; qu'elles produisaient beaucoup de choses que les Anglais avaient besoin d'acheter et en con- sommaient beaucoup que les Anglais désiraient vendre; que les soldats anglais avaient rencontré, dans leurs forêts, les Français, ennemis héréditaires de l'Angleterre; que

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78 M, Roosevelt, Président des États-Unis,

les marins anglais avaient battu les marins français sur leurs côtes. Ils ne savaient pas cependant que les plus florissantes de ces colonies étaient établies par des hommes qui, prisant la liberté par-dessus tous les autres biens, les avaient fondées dans le but d'assurer pour eux-mêmes et pour leur postérité, un foyer ils pourraient adorer Dieu suivant leur propre idée du culte divin et développer la force de leur intelligence et de leur corps, suivant leur propre conception de ce qui leur convenait mieux, dans cette vie et dans Tautre.» ^

Curieuse ironie de Thistoire ! Les Français qui, dans le XVIII"* siècle, étaient combattus par la milice américaine à côté des réguliers anglais, comme les « ennemis héré- ditaires de l'Angleterre,» sont devenus aujourd'hui ses meilleurs amis. Unies par Y entente cordiale, la France et la Grande-Bretagne ne trouvent pas, à leur gré, assez d'occasion pour montrer la sympathie qui les enchaîne dans une harmonie d'autant plus sérieuse qu'elle est basée sur les échanges commerciaux dont on connaît la haute influence pour cimenter l'union entre les peuples. D'autre part, c'est avec la France que les États-Unis ont signé, en premier lieu, un traité d'arbitrage, répétant sur les bords du Potomac le grand acte international célébré entre Lord Lansdowne et M. Cambon, sur les bords de la Tamise, et qui était destiné à lier plus tard les États-Unis à l'Angle- terre elle-même 1 Mais la plus curieuse ironie des choses humaines est ce fait incontestable : c'est de la lutte même contre les Français, mettant les Américains côte à côte * G. W. Greene : Historical View of the American Révolution, p. 15.

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avec les Anglais, dans la conquête du Canada, que s'en- gendra le premier ferment de dissolution politique, qui devait aboutir à Tindépendance nationale des treize colo- nies anglaises.

L'Angleterre, pour approvisionner ses armées et ses flottes, en subvenant aux frais de toutes sortes que néces- site la guerre, avait dépensé beaucoup d'argent en Amé- rique. Les affaires des colonies voisines du Canada s'en étaient accrues sur une large échelle. Durant cette pé- riode, de grosses fortunes furent improvisées par ces hommes entreprenants de la Nouvelle-Angleterre, vrais précurseurs des Yankees, Les troupes américaines avaient appris à comparer leur propre valeur à celle des Anglais, à qui elles se sentirent supérieures. Les Améri- cains, — d'une façon expérimentale, se rendirent comp- te de la puissance qu'ils pouvaient tirer de leur union. De plus, cette guerre avait formé dans leurs rangs des chefs d'une habileté remarquable, tels Washington, Putnam, Montgomery et tant d'autres, capables de les conduire à la victoire, dans toute entreprise militaire. Mais, dans cette guerre, ils firent surtout l'expérience du profond mépris dans lequel les hauts lieutenants du roi tenaient les troupes coloniales. Les griefs communs cau- sés par la partialité avec laquelle les intérêts de ces troupes étaient sacrifiés à ceux des réguliers anglais, avaient créé entre les colonies un lien de sympathie, dont le fondement se trouvait dans le mécontentement général. Il en sortit positivement l'idée d'une séparation d'avec l'Angleterre, idée qui ne couva pas longtemps sans éclater.

8o M, Roosevelt, Président des États-Unis,

Durant tout le cours de la guerre du Canada, les gou- verneurs royaux sentirent la convenance d'adoucir les rigueurs qu'ils mettaient ordinairement dans l'exécution des lois sur la Navigation et le recouvrement des taxes arbitraires. La politique commandait, en effet, qu'on laissât aux colons un peu plus de libertés, afin de les inté- resser à la cause de la mère-patrie. Les Assemblées colo- niales en avaient profité pour prendre position et habituer le peuple à la pratique d'un gouvernement libre, en lui enseignant ses droits de haut contrôle sur la manutention des deniers publics. En même temps, les besoins de ravi- tailler l'armée avaient fait naître un sérieux développe- ment industriel dans les colonies orientales et limitrophes au Canada. Le peuple y avait trouvé un débouché aussi naturel que précieux à son activité économique. Plusieurs petites industries s'organisèrent, sous les étreintes de la nécessité ; et les colonies du Sud commencèrent à regarder vers celles du Nord pour tout ce qu'elles pouvaient en obtenir, sans les aléas que causait la guerre maritime, me- née alors entre la France et la Grande-Bretagne. De un sentiment d'interdépendance commerciale, hautement favorable à l'esprit de solidarité nationale.

La fin de la guerre, amenée par le triomphe de la Grande-Bretagne, triomphe auquel les Américains avaient contribué pour la plus grande part, vint mettre inopiné- ment à nu une situation longtemps masquée par les préoccupations de la lutte pour la possession du Canada. Afin de rétablir les choses administratives dans le statu quo ante bellum, le Gouvernement britannique pensa bon

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d'exagérer ses exigences. Des officiers de douane furent établis en nombre considérable et armés des pouvoirs les plus arbitraires. Le Parlement décréta que tout officier de douane suspectant que des marchandises importées dans une colonie il fonctionnait, n'avaient point satisfait au fisc, pouvait réclamer des tribunaux une ordonnance de perquisition et pénétrer dans les magasins ou demeures privées, pour rechercher ces marchandises. Pour des hommes tels que les anciens colons anglais de l'Amérique continentale, c'était une loi intolérable que celle permettant de profaner leur domicile, leur home, sur la seule suspi- cion d'un douanier presque toujours étranger à la commu- nauté coloniale.

James Otis, procureur de la Couronne, préféra de dé- missionner plutôt que de contribuer à l'exécution d'une telle loi. Mais la Chambre des Communes accentua la détermination de l'Angleterre par une résolution du mois de mars 1754, affirmant le droit du Parlement d'établir des impôts en Amérique. Cette résolution fut mise en pratique dès le mois suivant, par une loi établissant des droits de douane sur certains articles importés en Amé- rique et décidant que les bois et le fer seraient ajoutés aux articles qui ne pouvaient être exportés qu'en Angleterre. Par la plus inconcevable maladresse, le préambule de cette loi déclarait que son but est de créer des revenus pour les dépenses nécessaires à la défense, à la protection et à la sécurité des possessions américaines de Sa Majesté.

Une protestation unanime surgit de tous les points des treize colonies. Elles déclarèrent, à leur tour, qu'elles

82 M, Roosevelt, Président des États-Unis,

pouvaient se protéger elles-mêmes, sans le secours du roî, et se réclamèrent virilement du principe de droit public dont Hampden s'était fait l'énergique champion : « Taxa- tion sans représentation est tyrannie.»

A la voix éloquente de Samuel Adams, le Conseil géné- ral de Massachusetts déclara que « l'imposition des droits de douane et des taxes par le Parlement de la Grande-Bre- tagne sur un peuple non représenté dans la Chambre des Communes est absolument inconciliable avec les franchises politiques de ce peuple.» Les autres colonies, notamment la Virginie, New- York, le Connecticut, Rhode-Island, la Caroline du Sud et la Caroline du Nord, s'entendirent pour soutenir par leurs remontrances la lutte pacifique inaugurée à Boston.

Bientôt l'éloquence de Patrick Henry électrisa les Vir- giniens, dans le fameux procès des Curés le litige roulait apparemment sur la valeur monétaire du tabac, mais était au fond la thèse même de l'autonomie législa- tive des provinces coloniales. « Il avait, dit Northrop, touché une corde qui retentissait dans le cœur de chaque américain ; il avait dénié au roi le droit de légiférer pour les colonies.» Qu'était-ce autre chose sinon la réclamation de l'Indépendance? Mais le Parlement dédaigna les re- montrances qu'il qualifia d'absurdes et d'insolentes. Il persista dans sa détermination d'imposer des taxes aux Américains, qui furent avisés par lord Grenville, le pre- mier ministre de l'époque, que toute contestation des pré- rogatives de la Grande-Bretagne ne pouvait leur amener qu'une malheureuse défaite.

et la République d'Haïti 83

En mars 1765, la loi sur les timbres fut votée à une grande majorité de la Chambre des Communes et presque à l'unanimité de la Chambre des Lords. Pour en obtenir l'exécution, le Parlement vota, deux mois plus tard, la loi sur le logement militaire, autorisant les ministres à envoyer en Amérique autant de troupes qu'il leur pa- raîtrait convenable pour obliger le peuple à se soumettre aux lois édictées par les deux Chambres. Partout ces troupes se cantonneraient, les populations auraient pour devoir de leur fournir le «logement, le combustible, le coucher, le cidre, le rhum et autres choses nécessaires.»

La voix de Patrick Henry se fit entendre, cette fois, dans l'Assemblée de Virginie. Il fit voter une série de résolutions induisant à la résistance des colonies contre les actes tyranniques de la mère-patrie. L'assemblée, ef- frayée plus tard de sa propre audace, annula celles des résolutions qui étaient les plus hardies, sans pourtant échapper à une dissolution immédiate. Toutefois le coup avait porté; car des exemplaires en étaient déjà lancés dans la circulation et les paroles enflammées du patriote américain avaient jeté une profonde commotion dans les esprits. L'écho s'en répercuta immédiatement dans toutes les colonies. Partout des associations presque révolution- naires furent organisées sous l'appellation de « Fils de la Liberté.» ' '

A Boston, la population attaqua la maison du Secrétaire de la Colonie, appointé pour distribuer les timbres et le força à démissionner. A Wethersfield, dans le Connecticut, cinq cents fermiers saisirent un certain Jared Ingersol,

84 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

préposé au service du timbre dans la colonie ; ils l'obligè- rent à démissionner, à retirer son chapeau et à crier trois fois : « Vive la liberté ! Vive la propriété ! Vive le tra- vail ! » Ces scènes se repétèrent un peu partout.

Le 7 octobre 1765, le Premier Congrès Colonial se réunit à New- York. Il était composé des délégués de Massachusetts, Rhode-Island, Connecticut, la Pensyl- vanie, Maryland, la Caroline du Sud, New-York et New- Jersey. Le New-Hampshire, quoique non représenté au Congrès, appuya ses décisions et la Géorgie adhéra for- mellement à tout ce qu'il fit. Il en sortit, à la suite d'une session de trois semaines, une « Déclaration des Droits et des Griefs des Colonies.» Ce document donna un corps à toutes les aspirations politiques du peuple américain; car les assemblées coloniales, sans exception, endossèrent les actes du Congrès. Ainsi fut créée une union qui de- vint, suivant les propres termes de la Déclaration, « un faisceau de bâtons qu'on ne pouvait ni plier ni briser.»

Le i**" novembre, date à laquelle la loi sur les timbres devait entrer en vigueur, fut déclaré un jour de deuil. En effet, les cloches sonnèrent le glas, les pavillons furent mis à demi-mât et toutes les affaires furent suspendues ce jour-là.

New- York, Boston et Philadelphie, les trois principaux ports de la Nouvelle-Angleterre, s'entendirent pour ne point importer de marchandises anglaises et jurèrent de n'en point recevoir en commission, jusqu'au rappel de la loi. Quoique ime telle résolution exposât tout le monde à de dures privations, on y adhéra de toutes parts. Le

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peuple entier se rallia à ce plan de fermer ses ports au commerce de la Grande-Bretagne. On savait que était le point sensible, par Ton pouvait toucher sinon le cœur, sinon la raison, mais Tintérêt égoïste de la métro- pole. Les choses marchaient visiblement à un cataclysme.

Les amis de l'Amérique, en Angleterre, sous la direc- tion de l'illustre William Pitt, firent de leur mieux pour éviter l'orage que les ministres anglais semblaient ne point apercevoir, sous l'épaisseur des nuages qui s'amoncelaient d'une façon si menaçante. Pitt, souffrant de rhumatisme et emmailloté de flanelle, se rendit à la Chambre des Com- munes, où il prononça un de ses plus éloquents discours, pour amener la Chambre à rapporter cette loi malencon- treuse et inconstitutionnelle. Voyant la Chambre ébranlée. Lord Grenville, avec une probité douteuse, tira sur la corde patriotique, en accusant Pitt d'exciter la sédition en Amérique. Le grand orateur anglais répliqua avec véhé- mence. En s'adressant au Président de la Chambre, comme c'est l'usage au Parlement anglais, il laissa tom- ber de ses lèvres indignées les paroles suivantes :

« Monsieur, j'ai été accusé d'avoir donné cours à la sédition en Amérique. Je suis attristé de voir la liberté de la parole imputée à crime dans cette Chambre; mais cette imputation ne m'arrêtera pas. C'est une liberté que je prétends exercer. Le premier ministre dit que l'Amé- rique est en rébellion! Je me réjouis de voir l'Amérique résister . . .

« Si les Américains s'étaient soumis, ils seraient deve- nus volontairement des esclaves. Ils ont été poussés à

86 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

Texaspération par l'injustice. Mon opinion est que la loi sur les timbres doit être rapportée, absolument, totale- ment, immédiatement.»

Pitt fut soutenu dans ces débats par le libéral Edmond Burke, alors tout jeune, maïs déjà remarquable par son talent oratoire. La majorité vacillait et hésitait. " La Chambre des Communes, avant d'émettre un vote défi- nitif, voulut s'assurer, par quelques témoins autorisés, des vraies dispositions de l'Amérique. Franklin fut ap- pelé à sa barre. Ses réponses firent une vive impression et la loi sur les timbres fut rapportée, le i8 mars 1766, à la grande joie du peuple londonnien. La ville fut illu- minée, des feux d'artifice éclatèrent, les cloches furent mises en branle, dans un carillon d'allégresse, et les vais- seaux mouillés dans la rade furent décorés de pavillons multicolores.

Les mêmes réjouissances eurent lieu en Amérique, partout le grand Pitt fut salué comme le champion des libertés américaines. New- York, la Virginie et le Mary- land lui votèrent à l'envi une statue, en signe de patrioti- que gratitude.

Le ministère présidé par lord Grenville dut se retirer et fut remplacé par un cabinet dirigé par lord Rocking- ham. Ce dernier ne garda le pouvoir que peu de temps ; et Pitt, devenu le comte de Chatham, fut appelé à prési- der un nouveau ministère.

et la République d'Haïti 87

La Révolution

Pourtant les espérances conçues à la suite de ces changements, en apparence si favorables à la cause améri- caine, ne tardèrent pas à être renversées. Pitt se vit bien- tôt obligé de se retirer du cabinet par les intrigues sou- terraines de Charles Townshend, chancelier de l'Échiquier. Ce dernier était un homme sans talent et de peu de pres- tige, mais soutenu par le roi, qui mettait l'obstination d'un Cément à défier la colère des Colonies, à peine déguisée par un reste de loyalisme. De nouvelles taxes furent im- posées, particulièrement à l'Amérique, notamment la taxe sur le thé.

Un bureau de commissaires de douanes américaines fut établi. On plaça son quartier-général à Boston, dans la rade duquel entra bientôt la frégate anglaise Rotnney, comme pour imposer respect à la population surexcitée. Les journaux américains, alors au nombre de vingt-cinq, ne formèrent qu'une voix pour appeler le peuple à se mettre debout, en posture de défendre ses libertés. Ce fut l'écho mille fois répété du vers énergique que met le poète du Paradise Lost dans la bouche de Lucifer:

nAwake, arise, or be for ever fallen!»

Le conseil général de Massachusetts lança une lettre circulaire aux autres assemblées coloniales, les invitant à s'unir à lui, dans les mesures à prendre pour obtenir réparation. Il préféra d'être dissous plutôt que de

rétracter sa circulaire.

«

Le peuple de Boston, poussé au comble de l'indignation,

88 M, Roosevelt, Président des États-Unis,

par la saisie d'une goélette appartenant à John Hancock, un des chefs patriotes, envahit la maison des commis- saires de douanes, qui ne durent leur salut qu'à une fuite précipitée au fort du Castle Island. A cette nouvelle, le ministère britannique résolut d'envoyer des troupes pour intimider « l'insolente ville de Boston,» mais l'Assemblée de Massachusetts refusa catégoriquement d'obtempérer à la loi sur le logement des militaires. Le général Gage, qui commandait les troupes anglaises, fut forcé de s'en tirer comme il pouvait, pour faire camper ses hommes. Ijdi colère des officiers s'en augmenta et Boston fut traité en ville conquise. Un tel état de réciproque exaspération ne put durer, sans amener une collision sanglante. Elle eut lieu, le 2 mars 1770, entre les soldats anglais et la populace bostonnienne : trois citoyens furent tués et cinq furent ramassés portant des blessures plus ou moins graves. La portée de cette rencontre peu sérieuse fut exagérée, comme il en arrive ordinairement dans les pé- riodes d'effervescence populaire. Toutes les colonies tressaillirent d'indignation, à la nouvelle du « massacre de Boston,)) comme cette bagarre fut appelée à l'époque.

Après un apaisement relatif, entrecoupé de heurts sans importance entre les troupes anglaises et le peuple irrité, l'affaire du Gaspé, en juin 1772, vint démontrer que le feu couvait encore sous la cendre. C'était une goélette armée, stationnée à Narragansett Bay, pour veiller contre les fraudes fiscales. Après plusieurs provocations contre les navires qui fréquentaient ces eaux, elle donnait la chasse au paquebot de la Providence, lorsqu'il échoua sur

et la République d'Haïti 89

les écueils de Namquit. La nuit suivante, six ou sept canots y furent dirigés, sous la conduite de John Brown, peut-être un ancêtre du grand philanthrope tombé à Harper's Ferry, en revendiquant la justice et la liberté en faveur des Noirs. La goélette fut attaquée et son commandant blessé; ils la mirent en feu après avoir dé- barqué son équipage. Parmi tant d'acteurs, tous bien connus de leurs concitoyens, il ne se trouva pas un dé- lateur, et la justice royale resta incapable de réprimer cette audacieuse agression.

C'étaient, à n'en point douter, des signes avertisseurs d'une conspiration générale, la preuve palpable de la désaf- fection dans laquelle était tombée la mère-patrie dans l'esprit des colons américains. Mais lord North, qui con- duisait alors la politique du gouvernement britannique, n'en eut point conscience. Il entendait que la taxe fût recouvrée en Amérique. Toute sa concession sur ce cha- pitre était une réduction dans la quotité, et il crut faire acte de générosité en l'abaissant à un quart du chiffre déjà voté, sans comprendre que cette transaction ne pouvait suffire, pour résoudre la question de principe impliquée dans la contestation.

Le I" novembre 1773 on apprit, à Boston, que plu- sieurs navires chargés de thé étaient partis d'Angleterre, en route pour l'Amérique. Deux jours après, il fut résolu, à Faneuil Hall, sur la motion de Samuel Adams, que le thé serait renvoyé, dès son arrivée. Un homme de la foule s'écria : « Le seul moyen de s'en débarrasser est de le jeter par-dessus bord ! »

90 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

A partir du 25 novembre, plusieurs cargaisons de thé arrivèrent en rade. Une nouvelle réunion de citoyens fut tenue, le 16 décembre, le délai de vingt jours alloué pour le débarquement du thé après son arrivage étant sur le point d'expirer. Voyant que la longueur de temps mise à prendre un parti cachait le plan de soustraire les car- gaisons à un coup de main, Samuel Adams se leva et donna le signal de l'action, qui avait été convenu, en disant : « Cette réunion ne peut rien faire pour sauver le pays ! »

Comme un coup d'éclair, une cinquantaine d'hommes, déguisés en Indiens Mohawks, sortirent de l'assemblée, en poussant de grands cris, et se précipitèrent vers le quai étaient mouillés les navires. Trois cent quarante-deux caisses de thé furent brisées et leur contenu jeté à la mer. L'oeuvre une fois accomplie, chacun se retira chez soi. La nouvelle fut transmise à New- York et à Philadelphie, le peuple ne permit point que le thé fût débarqué. A Charleston, il fut déposé dans des caves humides, au ris- que de se détériorer ; à Annapolis, un navire fut brûlé avec son plein chargement, de la propre main du propriétaire.

Pour en punir la ville de Boston, le Parlement britan- nique en ferma le port à tout commerce extérieur et trans- porta à Salem le siège du gouvernement de Massachu- setts. Plusieurs lois furent en même temps votées dans le but de dompter les Américains. L'une d'entre elles ordonna aux officiers de l'armée anglaise de loger et d'entretenir, au dépens du peuple, les troupes envoyées dans les colonies; une autre édîcta que tout officier, qui

et la République d* Haïti 91

aurait commis un acte de violence dans l'exécution de la loi sur le logement des troupes, serait renvoyé en Angle- terre pour y être jugé. Cette dernière loi visait à leur garantir l'impunité, en les soustrayant à la justice locale.

Mais les colonies y firent bonne contenance. Salem ne permit point l'établissement du siège du gouvernement dans sa circonscription et offrit aux commerçants de Bos- ton l'usage gratuit de son port. Marblehead en fit au- tant. Les diverses provinces coloniales vinrent en aide aux gens de Boston restés sans emploi, par la fermeture du port de cette héroïque ville.

Le 17 mai 1774, le général Gage, commandant en chef de l'armée anglaise, débarqua à Boston, avec le titre de gouverneur. Il fut décontenancé par la fière attitude des patriotes bostonniens. Quoiqu'il eût des instructions for- melles de se saisir de Samuel Adams, John Hancock, Joseph Warren et d'autres patriotes ardents, en leur in- fligeant la punition qu'ils méritaient aux yeux du roi, il eut peur de tenter leur arrestation. Lord North avait déjà fait voter par le Parlement le Régulation Act. C'é- tait une sorte de règlement de police, qui prohibait toute réunion publique dans les villes du Massachusetts, en con- fisquant arbitrairement une des libertés auxquelles tient essentiellement tout peuple d'origine anglo-saxonne. Tout le pouvoir était concentré entre les mains du gouverneur. Il nommait à toutes les fonctions, même aux charges de judicature, et avait le droit de réformer les tribunaux dans le sens de la politique irritante, à laquelle s'était buté l'esprit malade de Georges III.

92 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

La colonie entière se détermina à résister. Un grand nombre de citoyens se réunirent à Faneuil Hall, le 26 août 1774, et furent assistés des délégués des comtés de Worcester, de Middlesex et d'Essex : il y fut adopté plu- sieurs résolutions méconnaissant l'autorité du Parlement de changer aucune loi de la colonie. Ils déclarèrent que le gouvernement établi par le général Gage était inconsti- tutionnel et que les nouveaux fonctionnaires, qui tente- raient d'agir comme tels, seraient considérés comme des ennemis de la colonie, quoique nantis d'une commission du roi.

On s'acheminait visiblement vers la lutte ouverte. Le gouverneur en sentit les approches. Le i*' septembre, il fit saisir à Quarry Hill, près de Charlestown, la poudre qui était en dépôt dans le magasin public du Massachu- setts, pour le service de la milice. Il la fit transporter à son quartier général, à Boston. A la nouvelle de cette saisie, les populations des comtés environnants furent en- flammées d'indignation. Plusieurs milliers des meilleurs citoyens de Middlesex, « laissant leurs fusils en arrière,» se dirigèrent à Cambridge, pour protester contre cet outrage. Gage ayant rétabli la poudre dans le dépôt public, en se conformant à la loi, ils ne commirent aucune violence, et se dispersèrent tranquillement, satisfaits cette fois du résultat de leur protestation. Mais le bruit de la saisie faite à Quarry Hill s'était répandu avec une éton- nante rapidité dans les colonies voisines; de jeudi matin elle eut lieu, au samedi suivant, vingt mille hommes étaient sous les armes et en marche sur Boston. Ils

et la République d'Haïti 93

furent arrêtés par les exprès des patriotes bostonniens, qui les informèrent de la bonne tournure qu'avait prise cette affaire; mais la promptitude de leur action mon- trait clairement l'esprit dont on était animé dans le pays. « N'était votre contre-avis, écrivit le général Putnam aux patriotes de Boston, nous aurions eu quarante mille hom- mes bien équipés et prêts à lever la marche ce matin. En- voyez un avis écrit au président de ce comité, quand vous aurez besoin de notre assistance militaire; nous ré- pondrons à votre appel et ce sera une gloire pour nous d'avoir une part dans l'honneur de débarrasser notre pays du joug de la tyrannie que nos ancêtres n'avaient point porté et que nous ne voulons point porter non plus.^ Et nous souhaitons que vous teniez en bonne garde la poudre qui vous reste; car cela doit être, après Dieu, le grand moyen de salut de notre pays.»

Le 15 septembre 1774, l'ancien Congrès Continental se réunit à Philadelphie, dans Carpenter's Hall. Il était composé de cinquante-cinq membres, délégués par toutes les colonies, sauf la Géorgie dont le gouverneur avait em- pêché l'élection des députés. Les hommes les plus émi- nents du pays s'y rencontrèrent. Après la prière d'usage, Patrick Henry se leva et prononça un discours d'une ma-

*Lcs Northumbriens du nord de la Grande-Bretagne tenaient le même langage au onzième siècle, contre la tyrannie de Tosti, fils de Godwin, qui violait leurs coutumes héréditaires, faisait mettre à mort ses opposants et levait des tributs énormes. Ils s'insurgèrent : « Se homincs libère natos, libère educatos, nullius ducis ferociam pati posse, a majoribus didicisse aut libertatem aut mortem.'^ (Guill. de Malmesbury: De Gest. Reg. Angl.)

94 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

gistrale éloquence. Après avoir énuméré tous les torts que les colonies avaient essuyés des mains de la Grande- Bretagne, il déclara que tout lien gouvernemental était rompu entre l'Amérique et la métropole. Il insista sur la nécessité qu'il y avait pour le Congrès de former un gouvernement pour les Colonies et termina ainsi sa péro- raison à l'applaudissement général : « L'oppression bri- tannique a effacé les frontières des diverses colonies ; les distinctions entre Virginiens, Pensylvaniens, New-Yorkais et Nouveaux-Anglais n'existent plus. Je ne suis pas un Virginien, mais un Américain.»

Durant une session de sept semaines, toutes les ques- tions qui pouvaient être agitées, à propos des relations des colonies avec la mère-patrie, furent mises en lumière avec une lucidité et une sérénité d'esprit, qui n'étaient égalées que par la ferme résolution de recourir à la force pour faire triompher le droit, si la seule logique n'y réussissait pas. De ces travaux résulta une Déclaration des Droits, dans laquelle furent proclamés les droits naturels de l'homme de jouir de la vie, de la liberté et de la propriété ; il y fut réclamé pour les Américains les mêmes fran- chises dont jouissaient les citoyens anglais. En protes- tant contre les dernières mesures de la couronne britan- nique, qu'elle considère comme autant de violations des droits des colons, la Déclaration conclut solennellement: « Les Américains ne peuvent se soumettre à ces lois et à ces mesures insupportables.»

« Il fut convenu par le Congrès de former une Associa- tion Américaine dont les membres devaient s'engager à

et la République d'Haïti 95

rompre toutes les relations commerciales avec l'Angleterre ou les Antilles anglaises ou avec toutes personnes en- gagées dans le commerce des esclaves; à ne point user de thé d'aucun article anglais et à ne point commer- cer avec une colonie qui refuserait de s'adjoindre à l'As- sociation.»*

Une pétition au roi et une adresse au peuple canadien furent rédigées par John Dickinson, de la Pensylvanie; Richard H. Lee, de la Virginie, rédigea un mémoire au peuple des colonies et John Jay de New- York, une adresse au peuple de la Grande-Bretagne. Tous ces documents furent expédiés en Angleterre pour être mis sous les yeux du gouvernement britannique. Le Congrès s'a- journa au 10 mai 1775.

Au mois de janvier 1775, les actes du Congrès furent présentés, tant à la Chambre des Communes qu'à la Chambre des Lords. Le comte de Chatham, soucieux d'arrêter le Parlement dans la voie malheureuse adoptée contre les Américains, fit entendre, encore une fois, sa voix éloquente et autorisée. En désignant les documents déposés sur le bureau de la haute Chambre, il prononça ces magnifiques objurgations:

«Lorsque vos Seigneuries regarderont les documents qui nous ont été transmis de l'Amérique, quand vous con- sidérerez leur décence, leur fermeté et leur sagesse, vous ne pourrez que respecter la cause qu'ils soutiennent et désirer de la faire vôtre. Pour ma part, je dois avouer que dans toutes mes lectures et j'ai lu Thucydide, j'ai

* H. D. Northrop : Our Country, p. 353.

96 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

étudié et admiré les plus grands hommes d'état du monde aucune nation ou corps politique ne peut avoir le pas sur le Congrès Général tenu à Philadelphie, pour la so- lidité de la raison, la force du discernement et la sagesse de la conclusion, sous une telle complication de circons- tances difficiles. Les histoires de la Grèce et de Rome ne nous offrent rien qui l'égale; et toutes les tentatives d'imposer la servitude à une si puissante nation conti- nentale seront forcément vaines. Nous serons contraints, en dernier lieu, de nous rétracter: rétractons-nous, tan- dis que nous le pouvons et non quand nous y serons forcés. Ces lois violentes doivent être rapportées; vous les rapporterez. Je m'y engage; je risque là-dessus ma réputation, en soutenant que vous les rapporterez, à la fin. Évitez donc cette humiliante nécessité.»

Ces belles et prophétiques paroles n'eurent pour effet que d'exciter la colère du roi.

Pendant la session du Congrès Général, ou Ancien Congrès Continental, l'état de choses fut très tendu dans le Massachusetts. Le général Gage pensa à fortifier l'isthme de Boston, unissant la ville à la terre continen- tale, et il y établit un régiment, pour protéger les travaux des fortifications. Dans le même temps, une compagnie de volontaires de Portsmouth, dans le New-Hampshire, s'empara du fort et en retira cent cinquante barils de poudre et plusieurs canons. A Newport, quarante-quatre canons furent saisis par le peuple et envoyés à Providence, pour y être en sûreté.

Le Conseil Général du Massachusetts, réuni à Salem,

et la République d'Haïti 97

protestant de son loyalisme et de son désîr de la paix, essaya de porter le général Gage à cesser la fortification de risthme de Boston ; mais il s'y refusa arrogamment, en faisant aux membres du Conseil l'injonction de se séparer. Aucun cas ne fut fait d'un tel avertissement. Au con- traire, le Conseil appela sous les armes toute la milice coloniale, au nombre de douze mille hommes. Ils pou- vaient rester chez eux, mais en se tenant prêts à prendre service, après une minute d'avis, d'où leur nom de Minute-men, « troupes à la minute.»

Dans toutes les colonies, on fit des préparatifs militai- res. L'Amérique entière commença à s'organiser pour le prochain orage que voyaient venir tous ceux dont l'esprit avait la moindre dose de prévoyance. Les autres colo- nies de la Nouvelle- Angleterre furent invitées à augmen- ter l'effectif des Minute-men au chiffre de vingt mille hommes ; et la somme de vingt mille livres fut votée, pour être appropriée au service militaire. La tension était de- venue extrême. On sentait obscurément que deux camps étaient dressés et que les forces ne tarderaient pas à se mesurer. Le général Gage crut se mettre en meilleure posture, en frappant un coup décisif. Sachant que les patriotes avaient des approvisionnements militaires à Con- cord, située à dix-huit lieues de Boston, il résolut d'y ré- péter le coup de Quarry Hill, en les saisissant immédiate- ment. Avec trois mille hommes de troupes régulières, il se sentait assez fort, non seulement pour saisir et en- lever ces dépôts, mais aussi pour arrêter John Hancock et Samuel Adams, qui habitaient Lexington. L'expédition

98 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

fut commandée et exécutée avec la plus grande discré- tion ; mais les patriotes veillaient. L'alarme en fut donnée aux intéressés par des messagers aussi prompts que dé- voués. Quand la division du major Pitcaim arriva, le i8 avril, à Lexington, d'où s'étaient déjà sauvés Hancock et Adams, il y avait environ quatre-vingt miliciens et d'au- tres personnes assemblés sur la place publique, faisant paisiblement des commentaires sur la situation. Ils n'at- tribuaient d'autres intentions aux Anglais que l'arrestation des deux chefs patriotes. Pitcaim ordonna à ses troupes de faire halte et de charger les armes ; il cria ensuite aux Américains: « Dispersez- vous, rebelles! Mettez bas les armes ! » Les Américains, surpris mais non effrayés, restèrent immobiles et silencieux, en face de cette insolen- te injonction : « Ils étaient, dit un historien, trop peu nom- breux pour résister et trop braves pour fuire.» Pitcaim, voyant qu'on n'avait pas obéi à son ordre, déchargea son pistolet et commanda à ses hommes de faire feu. Sept des miliciens furent tués et neuf tombèrent dans leur sang, couverts de blessures. Comprenant que les conséquences d'une résistance prolongée ne seraient qu'un massacre, dont il n'y aurait à tirer aucune gloire, le chef de la milice fit disperser ses hommes, qui étaient prêts à se faire tuer jusqu'au dernier. Les Anglais poussèrent alors trois for- midables hourras, en signe de victoire !

L'alarme se propagea bientôt jusqu'à Concord, la nouvelle du Massacre de Lexing^on fut parvenue en peu de temps. Les miliciens s'empressèrent de se rassembler sur la place publique, près de l'église, pour veiller à l'ap-

et la République d'Haïti 99

proche de Tennemi. Le 19 avril, vers sept heures du matin, les troupes britanniques parurent, marchant en deux divisions, celle de Pitcairn et celle du colonel Smith. S'apercevant que le nombre des réguliers anglais était quatre fois supérieur au leur, les Américains se retirèrent en gagnant le sommet d'une colline, au côté opposé de la rivière de Concord et, là, ils attendirent les renforts qui arrivaient des environs. Les Anglais occupèrent la ville sans coup férir; mais, sous prétexte de rechercher des armes et des munitions, ils se livrèrent impunément au pillage.

Vers les 10 heures du matin, les miliciens d'Acton, de Bedford, de Westford, de Carlisle, de Littleton et de Chelmsford vinrent grossir les forces américaines, qui comptèrent environ quatre cent cinquante hommes. Exci- tés par la vue du pillage de leurs maisons et voyant sourdre une fumée qui leur laissait à craindre que les An- glais n'eussent l'intention de brûler la ville, ils se déci- dèrent héroïquement à marcher sur Concord. Aussitôt que leur approche fut découverte, les Anglais qui n'eurent pas le temps de déplanchéier le pont faisant communiquer la ville avec la campagne, déchargèrent sur eux une volée de plomb, qui tua deux de leurs hommes. Ils ripostèrent et atteignirent cinq soldats anglais dont deux tués et trois blessés. Vers midi, après quelques escarmouches par-ci par-là, le colonel Smith fit sortir ses hommes de la ville et commença à retraiter, par le chemin d'où il était venu. Les Anglais, marchant en des chemins étroits et tortueux, à travers les forêts et les halliers, furent harcelés tout le

loo M. Roosevelty Président des États-Unis,

long de la route. Partout, le pays s'était soulevé, et les hommes se déversaient de toutes les directions, ardents à faire le coup de feu contre les troupes royales. Quand lord Percil s'avança, avec douze cents hommes et deux canons, à Taide du colonel Smith, il n'était que temps : les fugitifs anglais étaient forcés, « leurs langues pendaient de leurs bouches comme celles de chiens après une chas- se.» Bien qu'à l'aide de son artillerie, lord Percil pût te- nir les Américains en échec, il fut obligé de continuer la retraite. Le combat devint alors plus énergique que ja- mais. De toutes parts, en avant, en arrière, de flanc, les Américains nourrissaient le feu contre les Anglais. Si les milices de Marblehead et de Salem avaient mis un peu plus de rapidité dans leur marche, toutes les troupes bri- tanniques seraient capturées, avant de traverser l'isthme de Boston.

La guerre civile était ouverte.

Toutes les colonies se mirent debout; mais la Caroline du Nord prit une attitude plus décisive qu'aucune autre. Une Convention du peuple du comté de Mecklenbourg fut tenue à Charlotte, le 29 mai 1775, et adopta une série de résolutions par lesquelles on se déclarait indépendant du contrôle de la Grande-Bretagne et on renonçait à toute fidélité envers elle. C'était la fameuse « Déclaration d'In- dépendance de Mecklenbourg.»

Le Congrès Continental s'était réuni à Philadelphie, le 10 mai, pour une deuxième session. Il prit toutes les me- sures nécessaires à la défense des colonies. Il organisa une Union Fédérale des Colonies, en assumant la responsabi-

et la République d'Haïti loi

lité du gouvernement général, pour Texercice du pouvoir de déclarer la guerre, de faire la paix et de négocier des traités d'alliance et d'amitié avec les nations étrangères. Des billets fiduciaires furent émis jusqu'à concurrence de deux millions de dollars, pour former les fonds néces- saires aux frais de la guerre et, pour leur rachat, le Con- grès engagea la foi des Colonies Unies.

Washington, membre du Congrès Continental et pré- sident du Comité des affaires militaires, fut nommé géné- ral en chef de l'armée américaine. En se levant pour re- mercier ses collègues du grand honneur qui lui était con- féré, il refusa les appointements attachés à sa haute et périlleuse fonction. « Je tiendrai, dit-il, un compte exact de mes dépenses ; je ne doute point qu'elles ne soient rem- boursées. C'est tout ce que je désire.» Quatre majors- généraux, un adjudant-général et huit brigadiers-géné- raux furent nommés pour coopérer, sous les ordres du général en chef, à la défense des colonies.

L'armée américaine fut promptement organisée et, quoique son état de troupes improvisées laissât quelque chose à désirer, en face des réguliers anglais, elle put sou- tenir la lutte avec avantage, en attendant que son courage, l'habileté de ses chefs et le dévouement du peuple entier, dans un commun élan de patriotisme, fissent triompher la cause de la liberté et de l'Indépendance des colonies devenues mûres pour l'autonomie nationale.

La Géorgie put enfin envoyer ses délégués au Congrès Continental, qui se réunit en septembre 1775. Alors il fut décidé que les actes seraient faits au nom des « Treize

I02 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

Colonies Unies,» en consacrant Tunion fédérale déjà pro- clamée par le Congrès, dans sa session de mai.

C'était, en réalité, un nouvel État qui venait de se for- mer. Il ne s'agira plus, dorénavant, que de lutter pour son acceptation et son maintien parmi les puissances in- dépendantes.

Je me suis peut-être arrêté avec une certaine complai- sance sur les faits qui ont occasionné ou précipité la Ré- volution américaine. C'était nécessaire pour mettre en relief le caractère particulier de cette révolution, laquelle ne ressemble ni à la Révolution d'Angleterre, qui l'a pré- cédée, ni à la Révolution française, qui l'a suivie de si près.

Le peuple anglais n'avait fait que continuer les tra- ditions de liberté pondérée dont les principes, remontant au moins à la Charta Magna, se développèrent méthodi- quement par l'impulsion des idées qui se dégageaient de la Réforme. Le peuple français, stimulé par ses penseurs et ses philosophes, s'était subitement transformé en apôtre d'un nouvel évangile de liberté et de justice, visant à la régénération de l'humanité entière. Le peuple américain se mit debout, non dans le but d'assurer une liberté or- donnée et pour ainsi dire conventionnelle, négligeant l'égalité; non dans l'esprit de réclamer le respect de ses droits, en conséquence de principes métaphysiques, ou en vertu d'un dogme social; mais à cause que la justice et la liberté lui étaient indispensables, pour vivre en sécuri- té, pour prospérer suivant ses labeurs, son énergie mo- rale ou son intelligence, et profiter des lumières de la

et la République d'Haïti 103

science, sans qu'aucune force humaine, supérieure ou ex- térieure, pût le paralyser dans la réalisation de ce qu'il croit utile, ou le détourner de ce qu'il croit être le vrai . . .

DÉCLARATION DE l'IndÉPENDANCE

N'écrivant pas une histoire, je n'appuierai guère sur les faits d'armes et les péripéties militaires par lesquelles passa la Révolution pour aboutir à l'Indépendance. Washington, dont le nom immortel éveillera toujours dans notre esprit des sentiments de respect et d'admira- tion, eut à subir des revers et à surmonter des difficultés sans nombre; le Congrès se trouva en face d'une situa- tion qu'on dirait insoutenable ; mais ni le grand capitaine, ni l'illustre assemblée ne faillirent à leur mission.

La prise de Boston sur les troupes anglaises, le 17 mars 1776, survint à temps pour relever le courage des Américains et leur faire entrevoir la possibilité d'une vic- toire finale, sous les ordres de leur habile général en chef. Deux cent cinquante canons, quatre mortiers, une considérable quantité de poudre, de munitions et de cos- tumes militaires mirent Washington en mesure de bien organiser ses troupes, de leur imprimer une meilleure discipline et de perfectionner ses moyens de défense. L'argent manquait, mais le Congrès, en février 1776, avait décrété une nouvelle émission de quatre millions de papier-monnaie. Personne ne recula devant les sacrifices nécessaires à la défense d'une cause dont on avait re- connu la justice.

I04 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

Le 15 mai 1776, les délégués de la Virginie reçurent de l'Assemblée Générale de cette colonie le mandat de pré- senter au Congrès une résolution en faveur de la sépa- ration des Colonies d'avec l'Angleterre, la déclaration formelle de leur indépendance nationale. Le Massa- chusetts y avait déjà agréé, quand, le 7 juin, Richard Henry Lee, soutenu par John Adams, présenta cette ré- solution, qui fut adoptée par sept colonies contre six. Un comité composé de Benjamin Franklin, John Adams, Thomas Jefferson, Roger Sherman et Robert R. Liv- ingston, fut choisi pour rédiger la Déclaration de l'Indé- pendance.

Le 28 juin ce document célèbre, rédigé par Jefferson, fut soumis au comité qui n'y fit que de légères correc- tions. Présenté au Congrès, il fut sérieusement discuté; mais il n'en fut effacé que quelques lignes, susceptibles de froisser les amis des colonies dans la Grande-Bre- tagne. En voici la partie substantielle, après l'énuméra- tion des griefs qui légitimaient la rupture du pacte co- lonial et dont le lecteur connaît déjà l'ensemble:

« Par conséquent, nous les représentants des États- Unis d'Amérique, assemblés en Congrès Général, en ap- pelant au Juge Suprême du Monde pour la droiture de nos intentions, au nom du bon peuple de ces Colonies, publions et déclarons solennellement que ces colonies sont et doivent être, de droit, des États libres et indépendants ; que ces États sont absous de toute allégeance à la cou- ronne britannique et que tout lien politique entre eux et l'État de la Grande-Bretagne est et doit être dissous, et

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que, comme des États libres et indépendants, ils ont plein pouvoir de faire la guerre, de conclure la paix, de con- tracter des alliances, d'établir un commerce et de faire tous autres actes ou choses que des États indépendants peuvent légitimement faire. Et pour le soutien de cette Déclaration, avec une ferme confiance en la protection de la Divine Providence, nous engageons mutuellement, les uns aux autres, nos vies, nos fortunes et notre honneur.»

Cet honneur du citoyen, considéré comme une chose sacrée par les signataires de la Déclaration de l'Indé- pendance, ne se démentit jamais; car il est remarquable que dans la longue et rude guerre de l'Indépendance américaine, on n'eut à déplorer qu'une seule trahison, celle de Benedict Arnold; car les intrigues de Charles Lee s'étaient bornées à la tentative de ruiner le crédit de Washington.

Toutes les colonies, sauf New- York, qui l'accepta quel- ques jours après, votèrent la Déclaration de l'Indépen- dance, qui fut formellement adoptée par le Congrès, le 4 juillet 1776.

Le 12 juillet, le Congrès nomma un Comité pour ré- diger le projet d'un pacte de l'Union des États adhérant à l'Indépendance. Ce pacte fut libellé en 20 articles, éta- blissant une union perpétuelle entre les États confédérés auxquels l'article i" fixa le titre de « États-Unis d'Amé- rique.» La délimitation et le mode d'exercice des pou- voirs de chaque État; les devoirs des États, les uns en- vers les autres et envers la confédération à laquelle étaient délégués les principaux pouvoirs de la souveraineté na-

io6 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

tionale ; certains principes essentiels à une démocratie, par exemple, la négation de tout titre de noblesse et la défense faite à tout fonctionnaire d'accepter un présent d'une puissance étrangère : tels furent les points réglés par les vingt articles, qui formèrent effectivement la première Constitution des États-Unis. L'ensemble en fut adopté par le Congrès, votant par État, et fut ensuite soumis à un plébiscite, dans les divers États, pour en obtenir la ratification. Cette ratification fut accordée par tous les États, dans les premiers jours de 1777, à l'exception du Maryland, qui n'y donna sa pleine adhésion qu'en 1781.

Avec la formation d'une armée destinée à défendre les colonies contre des ennemis qui ne pouvaient être autres que les forces militaires de la Grande-Bretagne; avec l'attaque et la prise de Boston, le vote de la Décla- ration de l'Indépendance et d'un pacte constitutionnel des treize colonies devenues les « États-Unis d'Amé- rique,» tout espoir fut perdu de renouer les attaches des anciennes provinces américaines avec leur ci-devant mé- tropole. Il n'y avait qu'à pousser vers le triomphe de la cause fédérale par la continuation de la guerre.

Cette guerre, qui s'était bien inaugurée pour les Amé- ricains, par la prise de Boston, ne leur apporta pas tou- jours des résultats heureux. Les Anglais, à un moment, semblaient tout près de triompher. Washington fut obligé, plus d'une fois, de retraiter devant leurs forces menaçantes. Après la capture du général Charles Lee, l'abandon du service par plusieurs régiments dont la pé- riode d'engagement était expirée et qui ne voulaient

et la République d'Haïti 107

point la renouveler, le peuple était partout décontenancé, découragé, presque abattu ; car il semblait que la cause des patriotes était désespérée. Aussi la victoire de Tren- ton, le 25 décembre 1776, vint-elle à temps pour rame- ner la confiance et relever les esprits, parmi les révolu- tionnaires américains. En vain le général Howe essaya- t-il d'écraser les forces de Washington. Par une tac- tique admirable, le héros américain finit par gagner la bataille de Princeton, le 3 janvier 1777, en infligeant aux Anglais une pénible défaite. Les deux armées furent en- suite obligées de prendre leur quartier d'hiver qui du- rèrent six mois. Il n'y eut donc aucune action d'impor- tance durant ce laps de temps.

Au mois de juin 1777, le Congrès adopta pour cou- leurs nationales, le vieux drapeau de l'Union portant treize raies blanches et rouges, mais dans lequel treize étoiles, représentant les treize États, remplacèrent la croix de St-Georges, au bout supérieur fixé à la hampe. Ce drapeau n'a subi de changement que quant au nom- bre des étoiles qui se sont augmentées avec l'accession de chaque nouvel État au giron de l'Union; mais les treize raies sont restées intactes. Les étoiles montrent le développement territorial et le progrès des États-Unis, depuis leur fondation nationale, tandis que les raies rap- pellent leur première organisation et leur consistance na- tionales. Ce qui a été surtout religieusement conservé, c'est le sceau^ de la confédération, portant la même marque depuis cent vingt-huit ans.

* Ce sceau porte en avers un aigle aux ailes éployées, avec un écusson portant les raies serrées et transversales, dans le tiers

io8 M, Roosevelt, Président des États-Unis,

Dès le mois de février 1777, la France, étant convain- cue de la fermeté des Américains et de leur habilité à faire la guerre, comprit merveilleusement qu'il ne man- querait qu'une chose pour assurer leur triomphe, les approvisionnements d'armes et de munitions. Long- temps déjà, le duc de Choiseul, ministre des affaires étrangères, suivait avec un vif intérêt les signes de la désaffection qui devait, à la longue, porter les colonies anglaises de l'Amérique à se séparer de la Grande-Bre- tagne. Les commissaires du Congrès, Silas Deane, Benj. Franklin et Lee étant arrivés en France, obtinrent faci- lement du duc de Vergennes, alors premier ministre de Louis XVI, la promesse d'une assistance discrète mais sincère, en attendant que la France se préparât à une guerre contre l'Angleterre. Trois navires chargés de provisions de toutes sortes furent expédiés aux Améri- cains. Les Anglais en capturèrent deux; mais la car- gaison du troisième fut encore d'un grand secours pour

supérieur élargi, et des faisceaux de quatre de raies serrées cou- pées de larges raies blanches et longitudinales dans les deux tiers inférieurs. Les pattes de l'aigle enserrent, l'une, un faisceau de flèches, l'autre, une branche de laurier; au bec, l'aigle tient un ruban tendu au vent, est écrite la devise : « E pluribus Unum,^ et sa tête est surmontée d'un nimbe étoile. restent encore les treize étoiles primitives.

Au revers il porte une pyramide quadrangulaire et tronquée, historiée seulement par des rectangles imbriqués figurant une maçonnerie. Le sommet de la pyramide, dont une forte section est détachée, paraît se maintenir dans l'espace et porte un œil ou- vert. Au bas de la pyramide se lit le millésime MDCCLXXVI ; comme exergue il y est écrit en haut : annuit cœptis, en bas : No- vus ordo seculorum.

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Washington, soucieux d'une amélioration de l'état mi- sérable de ses troupes à Morristown.

Le gouvernement français y mettait toute la prudence et toutes les sages lenteurs commandées par la diploma- tie et le sentiment de sa haute responsabilité. On ne peut rien trouver de blâmable dans une telle précaution; mais l'opinion française, disons le cœur de la France, brûlait d'impatience de voler au secours de ces braves et intrépides patriotes, qui combattaient pour la sauvegarde de leurs libertés politiques et de leurs droits de vivre en peuple indépendant. La plus noble et la plus généreuse personnification de l'opinion publique d'alors, et il a conservé cette prérogative durant plus d'une moitié de siècle, le marquis de Lafayette ne délibéra pas pour savoir si l'heure de prouver son dévouement à la cause américaine était propice ou non. Une fois qu'il fut mis au courant du conteste, une fois qu'il sut quels étaient les principes en jeu et le bc«i droit du peuple des États-Unis, il se décida chevaleresquement à se lancer dans la lutte, pour concourir à leur défense. Sa résolution parut em- preindre une couleur d'extravagance dont la noblesse pou- drée et pomponnée, composant ses pairs, riait ostensible- ment, sans y mettre la moindre sourdine; mais rien ne l'arrêta.

« Les nouvelles de la perte de New- York et de Jersey, dit Northrop, arrivèrent en France vers cette époque; mais ne diminuèrent point l'ardeur de Lafayette. Quoi- que les commissaires nouvellement arrivés, Franklin et Lee, lui eussent dit sincèrement qu'ils ne pouvaient l'en-

iio M. Roosevelt, Président des États-Unis,

courager à espérer un succès final de leur cause, il avoua sa détermination de ne point s'y arrêter. Il acheta un navire, qui fut chargé d'armes et de munitions par les commissaires. Le gouvernement français essaya de Tem- pêcher de partir ; mais il réussit à se sauver, accompagné du baron Kalb et de sept autres. Il arriva à Philadel- phie, offrit ses services au Congrès, sans aucune solde, et fut commissionné major-général de l'armée améri- caine, quoique n'ayant pas encore vingt ans.»*

D'autres étrangers ont pu offrir aussi leur concours à la Révolution américaine; mais aucun ne le fit avec l'enthousiasme, le dévouement et l'ardente générosité de Lafayette, qui devint bientôt l'ami le plus estimé de l'il- lustre Washington.

Jusqu'à la fin de l'année 1777, Louis XVI se montrait opposé à un traité avec les États-Unis; mais les minis- tres français se convainquirent de plus en plus de la né- cessité d'une résolution en ce sens. Le 6 février 1778, ce traité fut enfin signé. Le gouvernement l'ayant com- muniqué le mois suivant au Foreign Office, l'Angleterre considéra cette communication comme une déclaration de guerre et rappela son ambassadeur à Paris.

A partir de l'alliance déclarée entre la France et les États-Unis, il fallut prévoir le triomphe de la cause amé- ricaine. En effet, après diverses péripéties, après plu- sieurs combats, tant sur mer que sur terre, arriva enfin le fameux désastre de l'armée de Lord Cornwallis, sur laquelle reposait tout l'espoir de la Grande-Bretagne.

*H. D. Northrop: Our Country, p. 414.

et la République d'Haïti m

Yorktown, assiégée par terre et bloquée par mer par les forces américaines et françaises, ne put résister à une canonnade meurtrière. Par suite d'un assaut, ses re- doutes avancées furent enlevées par les troupes alliées, elle resta découverte à leur artillerie, tandis que les mu- nitions du général Cornwallis étaient presque épuisées. Ayant tenté en vain de se faire un passage vers New- York; trahi même par les éléments naturels, sous la forme d'une tempête qui vint empêcher sa deuxième di- vision de traverser la rivière York, il ne lui resta d'autre alternative que se rendre à discrétion au général Wash- ington, commandant en chef de l'armée alliée des Fran- çais et des Américains. C'était le 19 octobre 1781. Le Congrès en fut immédiatement avisé à Philadelphie. Aussitôt que la nouvelle fut officiellement communi- quée, le carillon de la cloche de la Maison Nationale ré- veilla les citoyens, qui furent transportés de joie, en en- tendant les veilleurs de nuit crier à haute voix : « Corn- wallis est pris ! Cornwallis est pris ! »

Le lendemain, le Congrès se rendit en corps à l'église, pour en rendre grâces à Dieu, au milieu de réjouissances publiques. Ces fêtes et ces actions de grâces avaient bien leur raison d'être; car le brillant fait d'armes de Yorktown était la fin effective de la guerre. Aussi l'im- pression qu'on en reçut en Angleterre fut-elle écrasante et douloureuse. Lorsque lord North, alors premier ministre, eut reçu la nouvelle de la Capitulation de Cornwallis, il traduisit spontanément le sentiment public, en s'écriant, affolé : « Tout est fini, ô mon Dieu ! Tout est fini ! »

TI2 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

L'opinion publique ne s'était jamais montrée trop ar- dente à la conquête de rAmérique. Le peuple britanni- que, qui chérit la liberté, pensait bien que dans cette lutte de la force contre le droit, il avait un intérêt moral nette- ment opposé à celui de la couronne, dont Tautoritarisme deviendrait intolérable pour les Anglais d'Angleterre, si les Anglais des colonies avaient failli dans la réclamation des franchises, qui sont la condition même de toute exis- tence nationale. Il se manifesta ouvertement pour la paix. Malgré l'obstination de Georges III et de ses cour- tisans à vouloir continuer la guerre, il n'y avait plus rien à faire pour maintenir la suprématie de la Grande-Bre- tagne sur ses anciennes colonies. La réalité de cet état de choses fut enfin envisagée par le Parlement lui-même, après qu'il se fût montré si aveugle ou si complaisant, en résistant aux patriotiques et prévoyants avertissements de Pitt. Le 22 février 1782, une résolution était présentée, dans la Chambre des Communes, par les chefs du parti whig, pour mettre une fin à la guerre ; elle fut rejetée à la majorité d'une voix. Pour qui connaît le tempérament du parlementarisme anglais, la partie était gagnée en fa- veur de la paix. En effet, cinq jours après, une sembla- ble résolution fut présentée de nouveau et votée avec une majorité de dix-neuf voix !

Le 20 mars, lord North et ses collègues, qui avaient été de chauds partisans de la guerre, durent résigner leurs portefeuilles, en faisant place à un cabinet présidé par le marquis de Rockingham. Comme résultat d'une mission de Carleton, en Amérique, pour entamer des négociations

et la République d'Hditi 113

de paix, cinq commissaires anglais et cinq commissaires américains se réunirent à Paris, un traité préliminaire fut signé le 13 novembre 1782, en attendant que la France se mît d'accord avec la Grande-Bretagne sur les conditions de la paix, car d'après les termes de Talliance franco-américaine, aucune des deux alliées ne pouvait faire un traité de paix séparé avec l'Angleterre. Enfin, le 3 septembre 1783, le traité de paix définitif fut signé entre toutes les hautes parties belligérantes, c'est-à-dire, les États-Unis, la France et la Hollande, qui avait recon- nu l'indépendance américaine avant la fin de la guerre, d'une part, et l'Angleterre, de l'autre.

Dès la signature du traité de paix préliminaire, presque toutes les puissances européennes s'étaient empressées de reconnaître l'Indépendance américaine. Cette reconnais- sance fut faite par la Suède, le 5 février 1783; par le Danemark, le 25 février 1783; par l'Espagne, le 24 mars 1783 et par la Russie, en juillet 1783.

DEVELOPPEMENT NATIONAL DES

ÉTATS-UNIS

La guerre de Tlndépendance avait coûté aux États-Unis d'énormes sacrifices, tant en hommes qu'en argent. Nous avons vu qu'au mois de mai 1775, le Congrès Continental avait émis deux millions de dollars, en billets, pour le rachat desquels « la foi des Colonies Unies était en- gagée » ; en février 1776, il dut recourir à une nouvelle émission de quatre millions de papier-monnaie. Ces émis- sions se succédèrent à ce point que la valeur monétaire de ces billets fut absolimient dépréciée. Durant l'année 1779, il y avait en circulation la grosse somme de cent trente et un millions de dollars en monnaie fiduciaire. Bien que les denrées et articles de commerce fussent alors en abondance, leurs propriétaires refusaient de les vendre, à moins que ce ne fût contre des espèces, or ou argent. « Un wagon chargé de papier-monnaie, écrivit Washing- ton au président du Congrès, n'achètera pas un wagon chargé de provisions.^) Le change atteignit une hauteur vertigineuse: il fallait quarante et un dollars et demi en papier-monnaie pour acheter un dollar en or. Environ deux ans plus tard, au commencement de 1781, cent dol- lars en papier ne valaient plus qu'un en espèces !

"S

ii6 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

Cette détresse financière eût peut-être compromis le succès de la cause américaine, sans Thabileté et surtout le dévouement patriotique de Robert Morris, qui, sur son crédit personnel, emprunta d'immenses valeurs en espèces, qu'il prêta au gouvernement congressionnel, durant tout le cours de la guerre. Sans attendre le retour de la paix, dès le 22 mai 1781, il imposa la reprise des paiements en espèces, comme la condition de son acceptation de la char- ge de Contrôleur des Finances. Le 31 mai, les billets émis par le Congrès cessèrent d'avoir cours légal et les affaires se rétablirent à la satisfaction générale. Pour assurer l'exécution de son plan financier, il fit établir la Banque des États-Unis^ placée à Philadelphie, ayant un capital de deux millions de dollars, avec un engagement renou- velable après dix ans. Cette banque eut le privilège d'é- mettre ses propres billets qu'elle devait payer en espèces, à vue. c( Morris usa librement de la banque dans les opérations financières des États; mais il s'y montra si avisé qu'il en tira tout le concours qu'elle était capable de lui prêter, sans jamais en excéder les ressources. Le crédit public fut relevé; l'armée put être convenablement ravitaillée et la solde régulièrement payée.»

A la fin de la guerre, la dette publique montait à cent soixante-dix millions de dollars dont les deux tiers avaient été contractés par le Congrès et l'autre tiers par les États. Cette dette pesait sur une population de 2,500,000 âmes, constituant une charge de 68 dollars par tête. C'était d'un poids démesurément lourd, surtout à un moment les dévastations de la guerre avaient amoncelé de toutes parts

et la République d^ Haïti 117

la ruine et la désolation, en portant partout la désorgani- sation économique.

Les articles du pacte de la Confédération se trouvèrent bientôt insuffisants pour imposer aux États une complète obéissance au Congrès, dont l'autorité fut d'autant plus contestée qu'il n'y avait plus le sentiment du péril com- mun pour inspirer à chacun la nécessité d'une discipline salutaire. Les États ne tardèrent pas à entrer en compé- tition les uns avec les autres, pour la clientèle commer- ciale des nations étrangères, en se servant du tarif doua- nier, comme une arme défensive et offensive, tandis que l'autorité locale n'était pas toujours assez forte pour ef- fectuer régulièrement les revenus fiscaux. D'autre part, les commerçants anglais, de tout temps experts en la ma- tière, avaient profité de la fin de la guerre pour inonder les marchés américains de leurs produits manufacturés. Ils défiaient toute concurrence des fabriques nationales par le bas prix des articles qu'ils importaient aux États- Unis.

La situation était désespérante. Il fallait craindre que les contentions intestines ne vinssent annuler le résultat des nobles efforts accomplis pour délivrer le pays du joug métropolitain. On sentît la nécessité d'accommoder le pacte constitutionnel aux besoins de cette situation, en organisant un gouvernement plus effectif. A cette fin, les délégués de tous les États se réunirent à Philadelphie, en mai 1787, et formèrent une convention composée de toutes les célébrités américaines de l'époque. Cette assem- blée constituante fut présidée par George Washington,

ii8 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

rillustre héros de la guerre de Tlndépendance, qui y sié- geait comme un des délégués de la Virginie. Sa session dura quatre mois et ses séances eurent lieu à huis clos. Elle présenta au Congrès une constitution longuement discutée et qui fut, par ce dernier corps, soumis à l'ap- probation de chacun des États. Vers la fin de 1788, elle était ratifiée par onze États. Quoique la Caroline du Nord et Rhode-Island continuassent à participer à la vie politique de la Confédération, ces deux États ne rati- fièrent la Constitution qu'en novembre 1789 et en mai 1790.

Le 6 avril 1789, en vertu de la Constitution et suivant les formes qu'elle prescrit, Washington fut élu, à l'una- nimité, président des États-Unis et John Adams vice-pré- sident. La nation américaine ne devait pas moins au guerrier philosophe, dont la science militaire, le patrio- tisme et la bravoure, dissimulés par une rare magnani- mité, avaient tout particulièrement contribué à l'heureuse issue de la lutte contre la Grande-Bretagne ou plutôt contre l'esprit arbitraire de Georges III, trop complaisam- ment soutenu par des ministres assez faibles ou assez inconscients pour le couvrir de leur responsabilité poli- tique. Le grand patriote accepta, cette fois, le suprême pouvoir; car il l'avait refusé avec indignation quand, en mai 1782, des officiers supérieurs de l'armée américaine, s'étant concertés pour un coup d'état militaire, en vue de proclamer la monarchie, lui avaient offert la couronne.

Trois départements ministériels ou secrétaireries d'État furent alors créés par le Congrès : le Département d'État,

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le Département du Trésor et le Département de la Guerre. Le premier président des États-Unis nomma Jefferson secrétaire d'État (ministre des Affaires Étrangères), Alexander Hamilton secrétaire du Trésor (ministre des Finances) et le général Henry Knox secrétaire ou minis- tre de la Guerre. John Jay fut nommé Grand Juge des États-Unis et Edmond Randolph attorney-général.

Le nouveau gouvernement eut immédiatement à faire face à la situation difficile dont les grandes lignes ont été esquissées; mais ce serait perdre de vue le but que nous nous sommes proposé, en entreprenant cet ouvrage, que de suivre pas à pas tout le développement historique des États-Unis. Qu'il nous suffise donc de savoir que, surmontant toutes ces difficultés, augmentées et par ses antagonistes personnels (car il en eut, malgré ses hautes vertus) et par les contentions existantes entre les élé- ments mêmes dont il s'était entouré, le grand patriote réussit à en venir à bout. De même qu'il avait remporté la victoire sur les champs de bataille, de même il sut con- duire son administration gouvernementale avec le tact nécessaire pour garer la république naissante contre tous les écueils aussi bien de l'anarchie que du despotisme. Il offrit ainsi le plus salutaire exemple à ceux qui devaient lui succéder au fauteuil présidentiel.

Ce fut une bénédiction nationale pour les États-Unis d'avoir été lancés dans leur vie de peuple indépendant, ayant à leur tête un tel homme. Cette bénédiction se tra- duisit en un relèvement magnifique du pays. Dès le recensement de l'année 1790, sept ans après la fin de la

I20 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

guerre de l'Indépendance, la population, qui était consi- dérée au chiffre de 2,500,000 habitants, en 1783, montait à 3,929,827 âmes, soit une augmentation de plus de 57 pour cent, fait dont les avantages économiques et so- ciologiques sont de la plus haute portée.

En 1792, de nouvelles élections eurent lieu pour le choix d'un Président et d'un Vice-Président des États- Unis: Washington et John Adams furent de nouveau désignés par le vote populaire; mais le schisme politique, qui amena la division des patriotes en deux partis anta- gonistes, s'était clairement manifesté par le fait que John Adams n'obtint plus l'unanimité des votes, dont Washing- ton eut seul à se féliciter. En effet, deux partis politi- ques s'étaient formés, sous la dénomination de Fédéralistes et Anti-Fédéralistes. Washington, John Adams, Hamil- ton et Jay étaient des fédéralistes, tandis que Jef ferson, Monroe et Madison représentaient les anti-fédéralistes. La différence des programmes de ces deux partis consistait surtout en ceci: le premier était en faveur d'un système de gouvernement effectif et fort, tandis que le second, qui formait alors l'opposition, défendait le système du « moin- dre gouvernement possible,» laissant aux États plus d'au- torité et plus d'initiative dans le cercle de leurs adminis- trations intérieures. Mais comprenant que le titre de anti-fédéraliste était de nature à induire, en erreur sur ses tendances politiques, ce dernier parti adopta plutôt la dénomination de Républicain, comme exprimant mieux ses principes. L'esprit de parti rendit les relations si tendues, au sein même du gouvernement, que Jefferson,

et la République d'Haïti 121

seul dissident, sentît le besoin de se retirer du cabinet de la dernière administration de Washington. Toute- fois, le magnanime président continua à administrer avec fermeté les affaires de son pays, jusqu'à la fin de son second mandat. Il ne se laissa point dominer par le dé- goût, malgré les ennuis et les critiques enfiellées de ses opposants, dont le patriotisme et la capacité étaient in- contestables, mais qui ne furent guidés que par les im- pulsions du moment. En septembre 1796, il adressa au peuple américain une proclamation sensationnelle, le Fare- well Address, dans lequel il annonça son intention de se retirer de la vie publique, à la fin de sa seconde période présidentielle. Il n'est point douteux que, s'il s'était pré- senté une troisième fois au scrutin national, il eât aisé- ment obtenu un nouveau mandat; mais il voulut donner un exemple qui empêchât que, sous la forme d'un pou- voir temporaire, la rééligibilîté indéfinie, permise par la Constitution américaine, ne vînt établir effectivement la présidence à vie, si contraire aux institutions sincèrement républicaines. La preuve qu'il serait réélu, c'est que le parti fédéraliste fut assez puissant pour faire monter à la première magistrature John Adams, certainement moins influent que lui.

Dans sa deuxième période présidentielle, Washington ne fit que compléter les résultats heureux qui furent les fruits de sa première administration. En janvier 1790, Alexandre Hamilton avait relevé le crédit public et res- tauré les finances entièrement délabrées, après que Robert Morris, payé d'ingratitude, en eut abandonné la gestion.

122 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

Au prix de beaucoup d'efforts, il avait obtenu la recon- naissance de toutes les dettes contractées tant par le Con- grès que par les États, avec l'engagement du gouverne- ment des États-Unis de les payer intégralement. Il réta- blit la Banque des États-Unis, pour laquelle il obtint une concession de vingt années, avec un capital de dix millions de dollars, dont deux millions au service du gou- vernement et le reste accessible aux personnes privées. Les billets de banque étaient payables à présentation, en or ou en argent.

Ce ministre d'un patriotisme et d'une capacité remar- quables, comprit son devoir de venir en aide à l'industrie nationale, en faisant voter de fortes taxes sur les articles manufacturés importés de l'étranger. Le commerce se releva de sa stagnation. Les exportations des États-Unis avaient passé de $19,000,000 à plus de $56,000,000, et les importations s'accrurent dans une proportion consi- dérable.

Durant les deux administrations de Washington, trois nouveaux États, le Vermont, le Kentucky et le Tennessee, furent admis dans l'Union.

Au dehors, les contestations avec l'Angleterre furent arrangées par la diplomatie éclairée de John Jay. La brouille avec la France, causée par les incorrections du ministre Charles Genêt, d'entente avec le parti républicain d'alors, avait disparu avec le rappel de ce diplomate, remplacé en 1794, par M. Fauchet, sur la demande de Washington. Le système de la main libre et de la non- intervention dans les querelles européennes que recom-

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mande Washington dans son discours d'adieu avait été fructueusement appliqué, durant les huit années de son administration. Aussi bien, lorsqu'il quitta le pouvoir, les États-Unis n'avaient pas seulement les plus brillantes perspectives d'avenir, pour le développement de leurs ressources intérieures, mais ils entretenaient, en outre, des relations amicales avec toutes les puissances étran- gères, de façon à éloigner toutes les inquiétudes d'une guerre inopportune.

Le 4 mars 1797, s'inaugura la présidence de John Adams, qui conserva le cabinet laissé par son prédécesseur, rien n'étant changé dans la politique générale du gou- vernement.

Un fait à noter. Les anti-fédéralistes, les républicains de ce temps-là, avaient un faible tout particulier pour la France. Ils ne perdirent jamais le souvenir reconnais- .sant des services rendus à la cause américaine par la ma- rine et l'armée françaises, par l'héroïque et généreux dé- vouement de Lafayette, qui partage avec Washington la gloire du siège et des assauts de Yorktown, de la capture de lord Comwallis ! Peut-être la principale cause de dis- sentiment entre Jefferson et le premier président des États-Unis fut-elle la politique prévoyante, mais appa- remment égoïste, sinon ingrate, du grand patriote de Mount Vernon, à l'égard de cette noble France dont l'alliance avait été si propice au sort de son pays.

L'administration de John Adams, héritant de la poU-

124 M' Roosevelt, Président des États-Unis,

tique étrangère du précédent gouvernement, se trouva en butte à une certaine prévention du Directoire, qui gou- vernait alors en France. De des suspicions de part et d'autre, d'où sortit une irritation mal contenue dans les rapports internationaux des deux pays, devenus de moins en moins amicaux. Comme moyens de défense contre les intrigues vraies ou supposées que les Français ourdiraient à rencontre de la paix des États-Unis, le gouvernement fédéral fit voter par le Congrès la « loi sur la sédition » et « la loi sur les étrangers.» L'esprit public en fut gé- néralement révolté, et c'était tout bénéfice pour le parti anti-fédéraliste ou républicain. La guerre fut sur le point d'être déclarée entre les deux anciens alliés. Déjà Washington avait accepté la fonction de Commandant en chef de l'armée américaine et le Congrès avait approprié un crédit de vingt millions pour les préparatifs militaires. Mais cette guerre n'éclata pas. Dans l'intervalle des né- gociations pour le règlement des difficultés entre les deux pays, le Directoire fut renversé et dissous par le coup de main du i8 Brumaire. Bonaparte devenu le chef du gouvernement français, en sa qualité de premier Consul, fit bon accueil aux commissaires américains et un traité de paix fut signé entre la France et les États-Unis, le 13 novembre 1798.

L'opinion publique divisée, bouleversée par les contro- verses politiques, flottait, inconsistante, sans direction, comme un navire à la dérive. Aussi, dans la campagne présidentielle de 1800, les électeurs furent-ils dans l'im- possibilité de se mettre d'accord pour former une majo-

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rite en faveur de Tun ou de l'autre groupe en compéti- tion. La Chambre des Réprésentants, conformément à la Constitution, fut appelée à faire son choix parmi les can- didats ayant le plus grand nombre de voix. Après six tours de scrutin, elle élut Jefferson, Président, et Aaron Burr, Vice-Président, pour une période de quatre ans.

Le pouvoir avait passé du parti fédéraliste au parti anti-fédéraliste, qui se réclamait plutôt de la dénomina- tion de républicain ou démocrate. Nous avons vu que la différence caractéristique existant entre les « fédéra- listes » ou « whigs » et les « républicains » ou « démocra- tes » de ce temps-là, c'est que les premiers tenaient pour le système d'un gouvernement fort et de grande initiative, tandis que les seconds professaient, au contraire, que l'ad- ministration centrale devait s'ingérer le moins possible dans les affaires susceptibles d'être réglées par les États ou les particuliers, en se renfermant dans le cercle des attributions reconnues par la lettre de la Constitution. D.ans les controverses de l'époque cette dernière doctrine prenait le nom de « strict construction.»

Toutefois Jefferson, arrivé au pouvoir, ne le céda au- cunement, à son prédécesseur, en initiatives gouverne- mentales. « Il était dénoncé par les fédéralistes avec une vive amertume, dit Northrop, comme un jacobin et un ennemi de tout gouvernement organisé. Il avait incon- testablement foi dans la plus grande liberté possible ; mais il était, en même temps, profondément versé dans la

126 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

science de Thomme d'État et était un patriote trop sincère pour entretenir les idées de nivellement dont ses ennemis l'accusaient Sous lui, le gouvernement de la République ne souffrit aucune diminution de force; mais son admi- nistration fut plutôt au bénéfice de son pays.»

Ainsi, dès le commencement, les hommes politiques avaient pratiqué, aux Éats-Unis, les règles de modération et les tempéraments qui empêchent que le remplacement d'un parti par un autre, dans la direction des affaires pu- blique, ne soit une sorte de révolution. Les nuances qui paraissent distinctes dans les discussions, se fondaient dans le maniement du pouvoir exécutif, comme il en ar- rive, depuis deux siècles, par la succession au pouvoir des whigs ou des tories, en Angleterre.

Les démocrates (comme le parti anti-fédéraliste finit par se nommer exclusivement) triomphèrent encore dans les élections présidentielles de 1808 à 1820, avec Madison et Monroe, après la double présidence de Jefferson, qui avait été réélu, en 1804, de sorte qu'ils avaient conservé le pouvoir durant vingt-quatre années consécutives, sous trois des présidents les plus éminents qu'aient eus les États-Unis. On peut affirmer que durant ce laps de temps, la grande République américaine avait définitive- ment élaboré sa politique nationale et internationale, la- quelle n'a guère changé, depuis près d'un siècle.

D'abord, c'est sous l'administration de Jefferson, le fondateur du parti démocratique, qu'a été inaugurée la politique de l'extension territoriale des États-Unis par l'acquisition de la Louisiane, première étape vers la con-

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quête du Far West. « Cette accession de territoire, disait Napoléon, en signant l'acte de cession, affermit pour tou- jours la puissance des États-Unis et je viens de donner à l'Angleterre une rivale maritime qui, tôt ou tard, humiliera sa fierté.»

C'est encore sous Jefferson que le pavillon américain se fit voir, pour la première fois, dans la Méditerranée, menaçant de la guerre le bey de Tripoli, qui fut réduit à renoncer à ses prétentions d'imposer un tribut au gou- vernement américain, pour la sécurité de sa marine mar- chande.

Sous Madison eut lieu la guerre entre les États-Unis et l'Angleterre durant laquelle Francis S. Key, prisonnier à bord de la flotte britannique canonnant le fort McHenry, de Baltimore, composa l'hymne national américain « The Star-spangled Banner» ou Le Pavillon étoile, le 12-13 septembre 1814. Le pouvoir exécutif y déploya toute l'énergie d'un gouvernement fort et solide, à la grande satisfaction du peuple américain. La défaite des Anglais, à la Nouvelle-Orléans, mit fin à la guerre. Toujours sous Madison, en 181 5, une flotte américaine reparut dans les eaux méditerranéennes. Le commodore Decatur obligea le Dey d'Alger à monter à son bord pour signer un traité humiliant, par lequel celui-ci s'engageait à indemniser les Américains qu'il avait rançonnés, renonçait de réclamer un tribut du gouvernement américain et de molester à l'avenir les navires américains.

L'administration de James Monroe a été encore plus active dans la politique d'extension territoriale des États-

128 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

Unis. Le Mississipi, le Maine, le Missouri, TAlabama et rillinois devinrent des Territoires ou de nouveaux États de TUnion. Le général Jackson, pour punir les Espagnols d'avoir excité et aidé les Indiens Séminoles dans leur expédition contre les frontières américaines, avait envahi la Floride, dont il s'empara militairement. Les États-Unis, pour régulariser cette situation, en firent l'acquisition, en 1821.

Après la question d'agrandissement territorial, un des traits les plus saillants de la politique américaine a été l'application du tarif douanier comme une arme supé- rieure dans la lutte économique. C'est un genre de com- bat qui, pour n'être ni aussi violent, ni aussi sanglant que les contentions militaires, n'exige pas moins de décision ou de fermeté, pour rester maître du terrain. Eh bien, c'est encore sous les démocrates que le tarif devint systé- matiquement un outil essentiel dans la politique commer- ciale des États-Unis. Il est vrai que, dès la première ad- ministration de Washington, une élévation des droits de douanes fut trouvée utile pour écarter la concurrence écrasante des manufactures étrangères contre l'industrie nationale ; mais c'est sous Madison et surtout sous Monroe que le système protecteur prit le caractère d'un dogme américain, en matière économique. En 1817, dans son adresse inaugurale, Monroe avait recommandé l'imposi- tion des droits protecteurs sur les articles manufacturés importés de l'extérieur, en vue de favoriser les manufac- tures américaines. Le Congrès vota une loi en ce sens, malgré l'opposition des États de la Nouvelle-Angleterre,

et la République d'Haïti 129

alors plus adonnés au commerce qu'à Tindustrie. En 1820, toujours sous Monroe, le tarif fut de nouveau re- visé et malgré, cette fois, l'opposition des États du Sud, il fut encore surélevé.

Également sous Monroe, dont les deux périodes prési- dentielles ont été surnommées « l'ère du bon sentiment » tellement l'entente paraissait parfaite entre tous les élé- ments politiques, il s'éleva, en 1820, lors de l'admission du Missouri et du Maine parmi les États de l'Union, une controverse destinée à conduire au plus grave événement de l'histoire de la nation américaine. Elle roulait sur la question de l'esclavage. Le Congrès, tout en faisant des concessions aux États esclavagistes, décida néanmoins que « l'esclavage ne devrait jamais exister au nord de la ligne tirée sur le 36® degré de la latitude septentrionale des États-Unis.» Cette décision est connue sous la dénomina- tion historique de « Compromis du Missouri.))

Mais l'acte qui a immortalisé le nom de Monroe et qui chaque jour prend un sens plus net, plus étendu et plus ferme, dans la politique américaine, c'est la célèbre dé- claration qu'il fit dans son message au Congrès de 1823 et dont voici les principales énonciations : « Nous ne nous sommes point mêlés des affaires des colonies ou dépen- dances d'aucune puissance européenne, en Amérique, et nous n'avons point à y intervenir. Mais quant aux gou- vernements qui ont déclaré et maintenu leur indépen- dance et que, sur des considérations élevées et des prin- cipes de justice, nous avons reconnu indépendants, nous ne pouvons envisager l'intervention d'une puissance euro-

130 M. Roosevelt, Président des États-Unis,

péenne, dans le but de les opprimer ou de contrôler de toute autre façon leur destinée, que comme une manifes- tation peu amicale à l'égard des États-Unis.»

Telle est la fameuse doctrine de Monroe si souvent discutée dans les controverses du droit international, mais dont peu de gens connaissent le texte ou en saisissent la haute portée, quand ils ne la traduisent que dans cette formule triviale : « L'Amérique aux Américains.»

Nous ne faisons pas, il faut le répéter, une histoire des États-Unis. Aussi, en nous appuyant sur certains faits qui paraissent tout d'abord étrangers à notre sujet, ne désirons-nous qu'armer l'esprit du lecteur de tous les élé- ments d'induction historique, à l'aide desquels il pourra saisir la vraie portée des événements successifs qui se sont déroulés ou qui se déroulent sur la terre américaine. Par ce moyen, chacun, avec quelque sagacité et une cer- taine discipline sociologique, pourra non seulement ex- pliquer ce qu'il voit, mais prévoir, dans une large perspec- tive, ce qui peut arriver dans un temps plus ou moins immédiat.

C'est ainsi qu'en étudiant attentivement les faits, on ne tardera pas à s'apercevoir de l'erreur que l'on commet généralement, en Europe et presque partout, en attendant d'une administration gouvernementale des États-Unis plus ou moins d'action, plus ou moins de concessions, sui- vant qu'elle est représentée par les démocrates ou par le parti contraire. En fait, il y a une politique américaine créée par les circonstances mêmes dans lesquelles se dé- veloppent les États-Unis. Étant données les origines du

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peuple américain, le pays il exerce son activité, les par- ticularités historiques qui ont présidé à sa constitution, il y aura toujours en lui un instinct national plus fort que le programme d'aucun parti. L'homme ou le groupe po- litique qui représentera le mieux cet instinct, au moment psychologique, sera inéluctablement le plus influent et le plus fort, qu'il soit du côté des démocrates ou des républicains. Ces considérations, qui paraîtraient banales pour toutes les autres nations, prennent une valeur spé- ciale quand il s'agit des États-Unis. Pourquoi? C'est que se rencontre le peuple qui approche le plus de l'idéal, en fait de progrès politique, ayant la possession effective de la liberté unie à la jouissance non moins effective de l'égalité. Sans doute, un problème reste-t-il à résoudre, avant que le peuple américain puisse réellement assumer le rôle d'avant-garde des nation civilisées. Je veux parler de cette troublante question des Afro- Améri- cains dont l'admission aux prérogatives de citoyens et à l'égalité sociale est si ardemment contestée dans tout le Sud des États-Unis. Mais qu'on se rassure ! Le ving- tième siècle ne s'écoulera pas tout entier, sans que la Negro Question soit résolue dans le sens de la justice et de la vérité, par un de ces mouvements de subite généro- sité dont la patrie de Lincoln a donné tant d'exemples. Toutefois, n'anticipons pas sur l'histoire et continuons à suivre le développement national de la grande et puis- sante République.

132 M, Roosevelt, Président des États-Unis,

Après James Monroe, la première magistrature fut conférée par la Chambre des Représentants à John Quincy Adams, fils de John Adams, le deuxième président des États-Unis. Il avait naturellement adopté la politique de son père, c'est-à-dire celle du parti fédéraliste, qui se nommait aussi « whig.)> Il est remarquable que John Quincy Adams, fédéraliste arrivé à la présidence par suite de l'affaiblissement du parti démocratique, qui détenait le pouvoir depuis vingt-cinq ans, a été élu de la même façon que Jef ferson, le premier président des États-Unis