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REVUE D'ALSACE
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JREVUE
D'ALSACE
Fondateur ; JOSEPH LIBUN
DIRECTEURS :
,A.. GASSER ET A. INGOLD
SIXIÈME SÉRIE : DIXIÈME «aHÈE
TOME LX* DE LA COLLECTrON
PARIS
A. Picard, rut Bonaparte, 82
Mantoche I Coluar
^Hauli~SaStu) Flatt ntmt, S
1909
DigilizMwGOOglc
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i*-^>vwsaapso
■Î.7
UN ALSACIEN
«ORRESPONDANT, DISCIPLE ET AMI DE UMENHAIS
DAVID RICHARD
DIRECTEUR DE L'ASILE DE STEFANSFELD
Dans la Revue des questions historiques de l'année J908 l'un des deux signataires de cet article a com- mencé la publication 1) de nombreuses lettres adres- .sées à F. Lamennais, lettres que le second signataire <ivait eu la bonne fortune de dénicher chez un bou- ^uiniste parisien, A. Voisin. Les deux s'associent pour publier ici les lettres d'un des correspondants du grand écrivain qui a Téca et est mort en Alsace, et dont le .souvenir mérite d'être gardé par la postérité ').
Ce correspondant, David Richard, a été en effet na homme éminent, que tous ceux qui l'ont connu, ji'ont jamais cm pouvoir assez louer. On verra, dans Jes lettres que nous allons publier, combien Lamennais
1) A. RomnL, Liuitit»ait J'^rii ttt ttrrufondanti ùneiuita, — Troi* >ftie>M ont <Ujl pare.
1) Lei Mirai de D, Richard i Lameoiuii vitnncut do U Morctt -qao lUNU TenoDi d'indiqiier el font putie da U eoUection d« M. Rona- aA, «Dm é* Laaeaaalt k Richard oot èU coamaniqniai par la patit- fik d* c«tni-ct, U. Praii;i>U Richard, l M. A. M. P. [ogold. — L'an- -Dotation Mt conmiuia ans deux Miteon da cette carre^ModuiM, tanf rnoa on Tautra nota, plu penonnella, qni •aroDt lifnCca,
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6 REVUS d'alsacb
l'estimait et l'aimait. Un de ses biographes ') dit à ce- propos avec raison « qu'il faut que l'influence exercée
* par la personnalité de Richard ait été bien grande,
< pour lui avoir valu, de prime abord, à lui jeune
■ homme obscur, l'affection et la familiarité d'un écri-
■ vain illustre, redouté de Rome, adulé par un parti
< nombreux, et exerçant, du fond de sa retraite de
< La Chesnaîe, une considérable influence sur la marche
* des idées >. Et pour citer un témoignage d'un tout autre genre, voici ce que Georges Sand écrivait un jour à Richard : «Je te crois capable de tout ce qu'iï
< y a de grand, de beau et de bon. Je ne suis pas « inquiète des vertus que tu pratiqueras, du bien que-
< tu feras aux autres, mais je voudrais que tu eo.
< prisses ta part et qu'à tant de mérite et de dévoue- c meut se joignit un peu de bonheur > >), Et dans les Mémoires de sa vie elle trace de son ami ce portrait, bien caractéristique sous cette plume : «... David « Richard, type noble et doux, âme pure entre toutes ! « Tu appartiens à l'estime d'un groupe moins restreint
< que celui où ton humilité vraiment chrétienne s'est
< toujours cachée. La charité t'a pour ainsi détachée de t de toi-même, et tes patientes études, les élans géné-
* reux de ton cœur t'ont jeté dans une vie d'apôtre
< où le mien t'a suivi avec une constante vénération. « C'est qu'il est rare que les âmes portées à ce senti- « ment-là ne deviennent pas dignes de l'inspirer à leur
< tour. Cet humble axiome résume toute la vie de
< David Richard. Doué d'une tendresse suave et d'une « foi fervente, il voit dans ses amis, et en tête de ses
* premiers amis fut l'illustre Lamennais, non pas des-
l) L. STACH, irchWiitc du dtptrtcmeot dn B«i>Rhia, (Buoru chei- liti, V, p. 331, La biographie d* D. Richard avait para d'abord dans lea Annalti de la S«(Uli lil/trairt dt Straitctrg. — L. Spach, qui était un ami d« D. Richard, eut 1 ta mort caumuniotion de toaa m* papiers.
3) Lettre du 21 jivii 1841, publiée par Campanx, Annalu dt tSttr 1847. p. 3^.
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DAVID RICHARD ^
• soutiens et des appuis pour sa faiblesse, mais des « aliments naturels pour les forces de son dévoue- « ment > ■).
Mais nous ne voulons pas refaire la biographie de D. Richard, * un des plus beaux caractères qui aient honoré l'humanité >, comme a dit encore un autre écrivain *). Aussi bien a-t-ellé déjà tenté plusieurs bonnes plumes 3), quoiqu'on puisse désirer une étude plus complète : le sujet en vaudrait la peine, comme ce qu'on vient de lire le fait deviner. Notre but plus simple est seulement, nous l'avons déjà dit, de publier la correspondance inédite de Lamennais avec David Richard.
Si nous ne nous abusons l'un et l'autre, cette cor- respondance ne manquera pas d'intéresser le lecteur. U y constatera ce fait étrange, bien rare, certes, s'il n'est unique, d'un converti qui rentre dans le giron de l'Eglise, au moment même où son convertisseur en sort, ou plutôt en est sorti, et cela non pas à l'insu, mais au su l'un de l'autre.
Dans sa lettre du 30 août 1S38, (sans parler de celle du 13 décembre 1834), Richard est encore loin du catholicisme. La religion véritable pour lui, c'est, non pas le protestantisme de Genève qu'il avait répudié depuis longtemps, comme insuffisant, mais celui du pasteur Adolphe Monod dont il venait de faire la connaissance à Bordeaux où il résidait alors.
1) Ton»» IV, ch, s. — Vwr encore t. IX.
i) Ami du ttimtiM de 1861, ut. de M. Zarcber.
3) En Itia il bnl citer Ie> irtidra de 'MM. Spach et CaapMUt dont il %. diji k\t qaettion. Cfr. encore on *r1icle de P. Janet, Rame dtl dtmx mméti, iSjy, p. 776; le MagoHtt fitleraqui, 1861, p. ir3 article de H" Swuiton-Bdloc ; la CerrufandaHt da 15 lepleubre Ï88l, article de J. Lacointi, d'aprèi Im CcKvtrlilM-BUJer atu Jtm Jç. JaMrkundtrt du D* Roienthkl. Voir encore lel Fragmma du jfimrHal it A la etmipandtmtt d'Alitrt Hichard (fili de David) pnblit* d*D« U Rtttu taiktHqut iAlitut en iSSi-S;, et Sta>k, Gtttkitktt dt» mmttrtliiMt. IrrtnaïuiaH.Sn/am/ild, Stratbou^, 1SS6,
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a REVUE D ALSACE
Il ne tarda pas de revenir sur une première impres- sion et il s'aperçut, non sans douleur, qu'il ne touchait pas encore le but. Lamennais d'ailleurs était loin de l'encourager dans cette voie. Richard continua d'étudier les premiers ouvrages de son illustre ami, surtout VEssai sur ^indifférence qui avait déterminé, après Dieu, ce que l'on pourrait appeler sa vocation catho- lique.
Il n'ignorait pas la désertion lamentable de l'auteur, mais loin de le suivre dans l'apostasie, il se reprit k étudier de plus près encore le catholicisme. Comme il avait l'âme droite, Dieu bénit ses eiTorts et ouvrit son cœur aux impressions de cette grâce que le malheureux prêtre avait délibérément chassée du sien.
Richard fit son abjuration. C'est alors qu'il écrivit cette lettre admirable du s novembre 1848 qui con- trastait si heureusement avec celle du 30 août 1838, et que le lecteur, du reste, trouvera, comme celle-ci, en son lieu. Il se félicitait d'avoir trouvé ta paix et il invitait Lamennais à rentrer dans cette même Eglise qu'il avait eu le malheur de renier.
Dans sa réponse datée du 9, Lamennais tout en déclarant au néophyte qu'il n'était pas surpris qu'il eût quitté le calvinisme, pure négation, et que le parti qu'il venait de prendre était certainement assez justifié par ses convicUons présentes, ajoutait que, pour lui, U avait trouvé la paix et la vérité ailleurs, qu'il restait disciple du CJtrist, non pas de F Eglise, et qu'il se sépa- rait entièrement du dogmatisme de celle-ci pour se tenir dans V enseignement de l'autre. Il l'assurait que son amitié pour lui demeurait entière et demandait que leurs relations n'eussent jamais à souffrir de cette divergence des idées.
On ne voit nulle part que Lamennais ait essayé d*ébranler les nouvelles convictions religieuses de son ami, tandis que celui-ci semble avoir profité de toutes les occasions pour le ramener à ses anciennes croyances, témoin encore cette lettre, si touchante, si paiûitement
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DAVID RICHARD 9
3>eUe du i" novembre 1853, où il loi parle de la résl- -gnation chrétienne de M"* Richard, au cours d'une •longue et douloureuse maladie dont elle relevait enfin, n dit que ce spectacle lui avait été un grand enseigne- ment et qu'il espérait de la bonté de Dieu, de l'inânie miséricorde de JÉSUS-ChriST, de ne pas l'oublier, lorsque -serait venue l'heure du passage terrible, ou mieux, quand sonnerait celle de la nouvelle naissance que lui, Lamennais avait si admirablement peinte dans ses -ouvrages.
C'était une invite à l'obstiné vieillard qui n'avait plus que le souffle et devait mourir trois mois plus tard, avec les apparences de l'impénîtence finale.
David Richard, dans cette correspondance, laisse ■deviner une nature éminemment loyale. S'il ne ,fût pas un grand esprit, dans la force du mot, il fut mieux que -cela : une grande âme, et nous ne doutons pas que ■te lecteur, après avoir pris connaissance des pages -qui suivent, ne ratifie ce jugement.
I
PARIS. LA CHENAIE. (1834-35)-
C'est en 1834 que leurs relations paraissent avoir
-commencé. David Richard <) se trouvait a Paris *)
depuis 1830 avec un de ses compatriotes et amis
'd'enfance, Charles Didier}). Il y suivait les cours des
I) U était né t Genève le I*' teptembra 1S06 d'upe funille de Téfafii* calvinutet. Sa mire, lyonnilie, ttait catholîqua.
3) Aprèi nn uaez long; aéjonr en Italie oti il avait commencé «m étndea mèdicalaa.
3) Cbarlea Didier dont il cat qaMtioo daoa cette lettre et dont le -oon M rencoatre lonveot dana U comnpondaace de Lamennaia à partir de cette époqae, était né i Genève en 1S03, d'ane bmille d'ori- gine fian^aiee. Il «'adonna i la politique et i la littératnre, colUlMra t OB {rand nombre da jouroaoz, voyafea beancoDp, publia, en dehon de vidomea de voyagea, une brochure intitulée Unt viiilt à M. U dut M Btrdtatu (1S4Ç) qui ont Bna heure de célébrité. 11 eut avec Lamea- ■aii, outre «ea relatioal d'amitié, dea rapporta d'affairea qui finirent par lea brouiller. U perdit la vae et ae luicida en 1864. (Cfr. A. DB Moi4- TET, Diitùmnairt Uùgrofkiqut dtt Gimevtis tt du Vamioii, I, p. 13SJ.
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lO REVUE D'aLSACE
facultés et du Jardin des Plantes, et ne tardait pas à se trouver lié avec l'élite des personnalités intellec- tuelles de la capitale à ce moment. Nommons Royer- CoUard, Dupuytren, Cruveilhier, Milne-Edwards, et sur- tout Geoffroy Saînt-Hilaire avec la famille duquel iï devait contracter la plus étroite amitié ■). C'était chez le réfugié belge de Potter') que Didier d'abord, puis Richard rencontrèrent Lamennais 3). Puis dans le courant de cette même année 1S34, D. Richard alla le rejoindre à La Chênaie 4). Revenu à Paris, il y recevait à la iïn d'octobre une lettres] du grand écrivain qui réclamait de ses nouvelles, et lui répondait aussitôt :
Faris, 38 octobre 1834. Pardonnez-moi, cher et vénérable ami, pardon DC2-moi de- ne vous avoir pas écrit plus tôt et d'avoir par là éveillé en vous les inquiétudes que votre bonié me manircsle. Je ne Sui» de retour à Paris que depuis le 15 de ce mois, et sans une lettre- dc Didier que j'ai trouvée à Caen et qui m'annonçait son- départ prochain pour l'Espagne, je serais probablement encore sur les chemins de la Normandie. Plusieurs fois dans ma course pédestre j'ai été fortement tenté de vous adrcEser quel- ques lignes, mais, ne voulant pas fatiguer inutilement votre- Bolitude, j'ai remis ce plaisir à mon arrivée ici. Le voyage de Didier, et son désir que je l'attendisse pour vous écrire ensemble, m'ont fait différer de nouveau. 11 est parti hier aa soir sans avoir trouvé un moment pour causer avec voua et me chargeant de vous en exprimer ses regrets et de vous promettre- une lettre datée du haut des Pyrénées. Entre noua je vou»-
1) Pliu tard il devait encore calrcr en relilioni avec Carnol, Ler- minier, Fortoul, P. Lcroni, Enfantin, Reynind, etc., etc.
3) Sut de Potier, cfr, ta BûgrafkU Hattaintie A StigifUt,V, 6tOi. et TllLlNDIN, Guillanmi I" tt rEgliit talhaliqut tn Btigiqut, t. II. — Lm letlrM de de Potier i Lamennaii *ont lonlemanl meationnéca dans lea recncila d« Porguei et Faugire.
3) SpACH, op. cit., p. 148; d'aprta le Journal de David EUcbard,.
4) * Un jenne ntdtein trè* inalmit eat vann me voir de Paria >.. Lettre de Lamennaii à MontaIcmtMtt dn >$ août 1S34. (FokGUSS,. p. 3*7). Cff. ibid, 369, 379; et Laminnait imeimu, p. 346.
5) Lettre du 11 octobre 1S34, publita par Campauz, loc., cit., p. I4S-
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DAVID RICHARD II
dirai le motif de son voyage. Il s'en va étudier l'état politique- et moral de la Péninsule dans l'intérêt du journal Le bon sens qu'on est décidé à faire grand journal et que nous voudrions amener graduellement à représenter avec dignité le bon câté du parti démocratique. J'espère que lorsque vous aurez achevé votre grand ouvrage et que vous voudrez redescendre dans l'arène des combats quotidiens et des applications pratiques de vos principes de liberté, vous pourrez trouver en nous une tribune et un auxiliaire qui ne seront pas tout à fait indignes de vous. Antipathique comme vous aux écoles exclusives je me promets bien pour mon compte de ne rien écrire dans ce- journal qui ne s'accorde avec la plus grande liberté de l'esprit humain et ne soit empreint de vénération pour les idées rcii- gieuses immortelles dans l'homme. Je ne me dissimule pas que la vérité nous est pénible à trouver; mais je vois là non uib sujet de découragement, mais un motif puissant pour éviter l'enflure et l'intolérance. — A propos d'intolérance sachez que Didier et moi avons résolu de continuer notre association et de nous tolérer réciproquement. La mère de Didier qui a tou- jours béni notre amitié est venue dernièrement à Paris, et elle s'est tellement attristrée en apprenant la possibililé de notre- séparation que uoua avons fait de nouvelles réflexions et nous sommes déterminés à ne pas briser un lien de plus de quinze ans d'existence. En vérité il nous serait difficile à Didier et à moi de rencontrer en d'autres personnes plus de circonstances- favorables à l'amitié. Notre pays, notre éducation, nos souf- frances, nos joies ont été communes; tous nos souvenirs sont amis; il serait désolant que nos caractères ne pussent l'être. Nous qui prêchons l'association, il serait presque lionteux que nous ne puissions maintenir la nâtre. Mon excellent ami, vôtre- grand cœur, votre haute intelligence vous mettent au-dessus de toutes ces fluctuations, de tous ces froissements qui accusent aotre faiblesse, mais vous les comprenez et vous ne vous las- serez point de m'en entendre parler si longuement. Un temps- fut où je croyais que la plupart des choses qui resserrent les- amitiéa sont des sympathies instinctives. Je vois aujourd'hui que l'intelligence a une grande part à réclamer, et que ses lois conduisent à l'association tout autant que l'amour et les- lois de l'amour.
Le départ de Didier et la présence de plusieurs personnes- de sa famille m'ont jusqu'à présent empêché de me remettre à.
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Il REVUE d' ALSACE
•l'étude, mais je vaia secouer mon oisiveté et i travailler. Mon voyagé en Normandie dau lequel j'ai vu -beaucoup d'hommes et de choses m'a fait du bien et m'a en partie récréé dana le sens profond du mot. J'ai visité le Mont Saint-Michel dont les bAtiments viennent d'être incendiés.
-Cette pyramide Imbitée qui s'élève au milieu d'une mer de sable ou d'eau est un de mes souvenirs les plus vifs. Peu de jours se sont écoulés et la réalité n'est déjà plus d'accord avec l'image que j'en conserve.
Après le Mont Saint-Michel, ce qui m'a le plus frappé,
-c'est la rade de Cherbourg, le phare de Gatteville et tes mines de houille de Litry, à cinq ou six lieues de Bayeux, Au phare je me suis élevé A prés de trois cents pieds au-dessus de la mer; je me suis enfoncé sous terre dans les mines à quatre cents pieds. J'ai reconnu par expérience qu'on pouvait vivre & 4'aise dans des trous que je croyais horribles comme l'enfer.
Chaque fois que, dans mes courses, j'ai trouvé une église, j'y suis entré comme dans le monument historique le plus éloquent. Je me suis enquia de l'état actuel de l'esprit religieux,
-el je puis vous dire que mon enquête n'a nullement été favo- rable au clergé. Mais c'est la faute des hommes, car dans
-quelques localités où les curés se trouvaient éclairés et bons, l'on ne tarissait pas sur leur éloge. A Bayeux, dans l'église principale, j'ai employé une heure et demie à écouter le caté- chisme qu'un jeune prêtre faisait à une centaine de jeunes filles ; j'ai été profondément affligé de cette leçon, tant je l'ai trouvée ridicule et sotte. Je ne vous citerai en preuve que la
■définition du chrétien : Z^ ehrélùn esi eeiui qui fait ie si^ne delatroix; ceixi ^i nt fait fas le signe dt la crùix n'est pas
-tkritien '), Ah ! mon vénérable ami, Je ne sais si j'interprète mal le passé et le présent, mais il me semble que le catholi- cisme que vous défendez et auquel je sympathise, ressemble
■bien peu à celui qui se prêche à Rome. C'est un idéal auquel
J'humanité s'achemindl-a dur vos pas; mais pour y arriver, j'ai
.bien peur qu'il ne faille marcher sur des ruines.
i) L> le^oa de catkhiim> qui ■undiliia Ricbard m peut-ttre une -•iplicalioD naturelle. Notre htm, qui ne voydt dui* rigliie ob il entra qu'un mviutmau Aùteriqut, BéftigCk un* doote de prendre de l'eiu bonite et de laire md eigne de crois, Ce«t i *an adreue, bien vraieembbblemeDl, que le vicaire donaa du chrétien U déBnitJoD qui •lui diplul «i fort.
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DAVID RICHARD IJ-
Geoffroy Saint-Hilaire vous aime toujours beaucoup et me le répète chaque fois que je le vois. Il continue ses communica- tions sur la gtnlse des chûtes, mais je a'ai rien lu de lui depuis mou retour. M. de Potter est bien réellement à Paris avec une petite fille de plus dans sa famille. C'est un cadeau que sa femme lui a fait pendant son séjour en Belgique. Je l'ai vu; nous avons beaucoup parlé de vous et de sa dernière brochure. Sans lui rien dire de précis je lui ai laissé entendre que je pen- - sais qu'il eut mieux fait de ne pas publier des fragments de vos lettres privées. Il devait vous écrire de suite et je suis étonné que vous voun plaigniez de son silence.
Vous avez probablement reçu maintenant un paquet de livres que j'ai expédié pour Dinan dès les premiers jours de mon arrivée. Je voulais y joindre la Jtevue encyclopédique^ mais on m'a dit qu'elle vous avait été envoyée. Si elle ne vous est pas parvenue, ditea-le moi pour que je vous la mande. Elle renferme un article sur la philosophie catholique. Le dernier volume de Tallemant tardera peu à paraître, le second de Bequerel de même. Si cela vous arrange j'attendrai de les avoir- pour vous envoyer le Diderot, si non dites-moi un mot et vous aurez de suite ce dernier.
Je considère, mon excellent ami, le séjour que j'ai fait à la Chênaie comme un de mes bonheurs en cette vie ; prolongez ■ ma jouissance en me donnant de vos nouvelles aussi souvent que vos travaux vous le permettront.
Voua me donnez licence de vous nommer mon père : et" bien, je vous dis, mon père, aimez votre fils comme il vous aime. D. RICHARD.
Je n'ai rien à vous dire sur l'état des esprits dans ce moment-ci. La fin de l'automne est, à Paris, le printemps de l'intelligence : on revient de la campagne, on fait des projets, on ourdit des intrigues ; une nouvelle vie, plus ou moins belle, commence, mais on ne sait pas encore trop la direction- qu'elle prendra. Ce qu'on peut affirmer, c'est qu'on agiotera cet hiver non moins que cet été. L'agiot est un dieu de toute saison.
Un M. Cortes, honnête homme, qui est l'éditeur de l'Italie pittoresque, recueil auquel Didier a donné plusieurs articles, est venu me trouver ce matin. 11 a su que je vous connaissais, et comme d'autre part il sait que vous avez voyagé en Italie, il veut que je vous propose de lui donner quelque fragment .
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i4 REVUR D ALSACE
-sur ce paya. J'ai promis de vous présenter sa pétition et je le -fais. Voyez si vousn'auriez point quelque j0iRvn/r à lui confier. Une page de vous serait pour lui une bonne fortune. J'ai dit.
Remerciez MM. Eugène ') et Elie ') de leur bon souvenir. J'aurais un plaisir extrême A revoir le premier, et ce m'est une -douce pensée desavoir que l'excellent M. Elie demeure près de vous. Vous avez l'âme tendre et expansive, et je crois qu'il sait vous aimer comme il faut qu'on vous aime.
Le même Eugène Bore, allant à Paris, remettait en propres mains à Richard la réponse de Lamennais. -C'est aussi pour éviter le cabinet noir 3) où, nous apprend Lamennais dans cette Iettre4) on ouvrait < toutes ses lettres, celles qu'il recevait et celles qu'il écrivait > que Richard attendit le retour de Bore à La Chênaie pour .envoyer à la longue, mais bien curieuse à tous -égards, réponse que voici ;
Paris 3 h. du matin 13 décembre 1S34.
Faut-il, mon cher ami, que je vous aime comme je vous .aime et que je vous écrive si rarement ? Oui, M. Blaize fUt parti quinze jours plus tard que j'eusse attendu une quinzaine encore. L'idée qu'on ouvre toutes vos lettres me serre te cceur, me comprime la pensée, me glace la main. Les misérables espions I Us ne respectent rien ; ils souillent tout ; ils font
1) Eugine Bori eit le Edile duciple de Lamennui que l'on «dt. a) Elle de Kertuiguy devint qaelqaei moii plu* lard te neveu de Lunennaii pir ton marùge avec Mlle Muie Blaiie, U fille de u «oeur.
3) Lamennut, 1 cette époque, «e plaignait beaucoap dei méCiits du Cahintt tuir à ion endroit. A reolendre, la patte n'en était pas i ton coup d'eiui. C'eit alnii qu'il écriv«il à ton ami Vuarin, curé de <3enéve, le s; février 181S :
■ Vont avez niioD, mon cher et reipectable ami, de veut méfier de 1* dèlieateue de MeMiean de U poile. Voire bitlel, quoiqu'on me l'ail envoyé de Parit tout enveloppe avec d'autret lettrei, a été oaTcrt, et toulei let lettre* que je reçoit toni également onvectei. C'eat une habitude de l'ancicD miniilére (celui de M. de Vtllélc) trèa religiente- meat contervée par ccIumI (le miniilère Mirtifnac). . . Le dévot M. de Vaulchier eit le miniatre de cea inramlea. Je acrat bien aiie qu'il trouve ici une ezpret^n de ma reconnalMance, S'il e*t poli, il m'en accniers réception >.
4) Lettre publiée par Campaui, loe, cit., p. 146.
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DAVID RICHARD 15
«edouler à ramîtié de devenir délatrice ; ils empêchent le fils de dire la vérité à aoa père! C'est un genre de persécution bien infâme. Pour ne paa mentir, pour éviter l'inquiétude, te tourment, on se tait, mais avec une âme comme la vôtre, le silence est une privation sans égale. J'écris ces lignes en pleu- rant de douleur à la fois et de tendresse. Ah ! mon vénérable ami, vous m'avez fait beaucoup de mal, mais c'est un mal que je chéris : vous m'avez rendu la vie difficile, et le monde insi- pide. Partout je trouve des idées étroites, des sentiments vul- gaires, de la science orgueilleuse, de l'art mesquin ; rien n'approche de cet idéal de cœur et d'âme que j'ai rencontré en vous. Pour moi, Paris est tué par La Chênaie. Chaque jour je le sens davantage ; je ne puis vivre un peu complètement que dans la solitude. Avec vous je vivrais tout entier. Aussi rëvé-je sans cesse au projet d'aller partager votre Eden, étudier avec vous les lois de Dieu. Quand je le pourrai, n'est-ce pas, mon ami, que vous ne serez pas pour moi l'Ange à l'épée flam- boyante f
Ab ! que j'étais heureux avec vous, quand votre pensée, votre coeur, tout votre être se dilatait et prenait son vol ; quand votre œil noir ') et profond n'exprimait pas cette inquiétude navrante, ce martyre de l'âme qui m'a plus d'une fois, en vous Toyant, fait pleurer intérieurement ! Que vous étiez grand, sublime, quand vous me relisiez vos anciens écrits, et que secouant l'orgueil du génie devant un enfant, vous me mon- triez du doigt sur le courant de vos sentiments et de vos pen- sées l'erreur ou la colère qui avait échappé à votre iinpétueuse sincérité! Que vous étiez simple et aimable, quand sur les borda de votre étang, vous me racontiez les mœurs et l'histoire -énergiques de Saint-Malo, et que vous paraissiez si fier d'être
i) Qoelke tt*il la coukur de* yenz de LaMeanaii? Problème hen- -reuMineiit d'iaportmice «econdûre, ot il *at aHei maiaiié à rhoudre. Ib étaient noirs, rnivant M. Richard, ainii qn'il vient d* nom le dire ; gris, d'aprèi Uanrica de Gaérin qm écrivait da la Chtiiale i let paraata le 14 décembre 183s : «Le grand tiomma eit petit, gr^le, .pUa, y«Dx Ktîi, etc. >, Loraqu* voeu irez i Sainl-Malo, pairie de LaiMMiai*. ne nunqnei paa da viiiter, i l'h&tel de ville, la aalle dea Grand* Homniea, voua y verrai, non loin du bon abt>è Trablet, une -copie ploB on moina Bdâle dn portrait officiel de Lameonait par Paulin Goèrin; la yeax loat Mena, l'ceil bien du Celle. Maintenant, clier
Devine, al tn pcnz et etioisia «i la l'Maa. Si i'aaaia opter, je me prononceraU eu hveor do yeux gri*. Maurice -avait Nen vu. (A. R.)
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l6 REVUE D'ALSACE
né Malouio ; quand vous chantiez dans le bois de Coi!lquen ')■ la romance de Duguesclio :
Filez, femmes de ta Bretagne,
Filez vos quenouilles de lin.
Pour rendre à la France, à l'Espagne
Messire Bertrand Duguesclin! Je me le rappelle bien, j'avais envie de vous sauter au cou,. Tenez, mon ami, j'ai la mémoire musicale bien faible, mais- pour ce refrain, elle est forte, je ne sais comment. Je crois bien souvent entendre, en dedans de moi, comme un écho des- inflexions tendres et délicates de votre voix, au moment où vous le chantiez. Que vous étiez intelligent •) (sic) et généreux quand vous daigniez causer science avec moi, quand vous paraissiez avoir appris quelque chose de moi, pour me verser, comme ea échange, des trésors, de savoir et d'expérience. Kléber dit en- Egypte à Bonaparte, dans un moment d'enthousiasme : i Géné- ral, vous êtes grand comme le monde ! > Dans plusieurs cas, j'aurais pu m'écrier, en vous voyant, en vous entendant := I Homme, vous êtes plus grand que le monde!» Oui, mon ami, je vous ai. bien compris, et jusqu'à vos petites impatiences,, fruit d'une organisation mobile, vous savez tout tourner à votre gloire. Je ne sais si je vous aime plus que je vous admire, mai»
t) Le trois (on dit un peu imbitieuiemcnl dini le p>yi, ■■ forft) de Coetqucn, doit *on nom de Boh-Blanc aui httret et aDi bouleaux qui le CDmpoaeat en majeure partie. Situé dani le voisinage immèdial de la Clitnaie, c'étiir, pour lei habîtanta de celle-d, dd lieu de promehads tout indiqué. Maurice de Guérin «'(it complu i le décrire dam «on journal ; • 19 man 1S33. Promenade dam la forjt de Coetqueii. Ren- contre d'un aile aaaez remarquable pour sa aanvageria ; le cbemin descend par une pente lubite dan* an petit ravin ob coule un petit rDïueau sur un fond d'ardoiie, qui donne i les eaux une couienr noirltre, déaagrèable d'abord, maîa qui ceate de l'être quand on ■ obtervé son harmonie avec lei tronci no ira de* vieux chinea, U (ombre verdure des lierres, et son contraate avec lei jambes blanthea- et lisses des bouleaux. Un grand vent [da] nord roulait aur la forêt et lui faisait pousser de profonds mugiisementi. Les arbres se débat~ taisnt soul lei bouffies de veat comme des furieux. Noua voyions k trmven les branches lea nuages qoi volaient rapidement par masses noire* et bizarres, et acmblaient effleurer la cime des arbreii. Ce grand voile sonittre et floltaiit Isiiaail parfois des débuts par oh se glissait on rayon de soleil qui descendait comme un fclair dans le sein de la fbrlt. Cas païaages subits de Inmitre donnaient à cea profondeur* ai majestneoses dans l'ombre quelque chose de hagard et d'étrange,, comme on rire sur les lèvrea d'un mort >.
On était en pleine période romantique; cela se sent assez.
3) Sans doute : indulgent. A 3 licures du matin on n'a qu'un on)' d'ouvert. Biaise atlendail : Rlchsrd ne m sera paa relu.
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DAVID RICHARD 17
ce que je sais, c'est que votre rencontre est le plus grand évé- nement de ma vie.
Il n'y a que deux hommes qui m'aient profondément remué. C'est Rousseau et vous. Quand je lus Rousseau pour la première foi», j'avais dix-neuf ans, des malheurs, un père rigide, une mère insensée, et je me trouvais seul à la cam- pagne. Quelle impression il me produisit! Impossible de la peindre; mais ce fut alors que j'ouvris les yeux sur le monde et l'homme, que je via tout ce que la vie a de rude, la volupté d'ignoble, l'avarice de repoussant, la servitude de dégradant, la nature de ravissant. On dit que les Confessions sont un mauvais livre et qu'elles ont corrompu bien des gens. Je ne sais en vérité comment ces gens étaient faits. Pour moi, elles furent une source de résolutions vertueuses et de projets d'études. Je demeurai plus de trois ans sous l'influence de Rousseau, et j'ose dire que je ne fus pas trop mauvais pendant ce temps. Cependant aujourd'hui, et depuis que je vous con- nais, je comprends qu'alors mon peu de vertu était raide, sus- ceptible. Nature faible et pauvre, je n'avais pu rester moi et la nature tempétueuse de Rousseau me subjuguant, m'absorbant, m'avait imposé jusqu'à son orgueil et ses soupçons. Mais je n'étais pas fait pour un stoïcisme sans grâce ni tendresse, pour le culte solitaire qui fait de soi le centre du monde. Je vous ai connu après plusieurs anni^es d'oscillations entre mon £tre réel et mon être artihciel : vous avez été pour moi un second Rousseau, mais un Rousseau bien autrement parfait.
Certainement, vous avez dans le caractère et le talent plu- sieurs rapports avec Rousseau; il y en a aussi dans vos desti- nées et dans celles de vos ouvrages. Mais vous êtes bien en progrès sur lui. Il a formulé d'avance les pensées du siècle qui l'a suivi : il a fait la philosophie de l'orgueil personnel dans un temps où tout était abjection. 11 a proclamé les droits de l'homme, il a vanté l'isolemenl, les ravissements de l'indivi- dualité, une nature avec un Dieu lointain. Vous, vous formulez la pensée du siècle où nous entrons ; vous faites la philosophie de l'amour humain, de la communication des êtres, de l'asso- ciation, de la nature vive, des devoirs, de Dieu ').
1) Lr parallèle entre RoiiMeiu et Limenneii ne manque pa« de
piqnaDt, si d'eiactitude. Routieau, le partiien ontrt de l'îndividua-
liime, Lamennait ion «dversure égilemeol eiagèrt; l'un accordant
tout 1 la raiBOi) individuelle, l'antre lui refuiant tout. En rialiU,
BniM d'AUaa, iec« 1
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■ 8 RKVUB U'aLSACB
Je trouve votre missioa magnifique, sublime, et je sens que je suis appelé moi aussi à travailler avec vous. Je ne sais si je me Tais illusion, mais depuis que je vous connais, il me semble que je m'améliore; je ressens des infinies tendresses pour les faibles, pour les ignorants, pour les i^ens de bon vouloir; il me bout dans le cerveau des colères plus énergiques contre la force brutale, contre la science orgueilleuse, contre la méchan- ceté calculée. J'ai soif d'amour et faim d'intelligence. Oh! n'est-ce pas? nous travaillerons ensemble. Mais permettez-moi de cotitiauer à vous ouvrir tous les recoins de ma pensée.
Votre bannière est belle, votre Dieu est bien le vrai Dieu, votre science est bien immense. Pour cela je suis à vous, tout à vous. Cependant il est un monde où je vous suis difficile- ment; je m'en attriste et je pleure et je prie, mais le voile reste sur mes yeux. En vérité, j'y mets tant de bonne volonté que je suis quelquefois près de m'oublier pour ne voir, n'en- tendre que vous. Je m'arrCte toutefois, ne voulant pas brusquer ma nature, ni l'anéantir en la faisant vôtre. Dites-moi, mon ami, ce que Dieu veut qu'on croit, ne l'écrit-il pas sur les tablettes de notre cœur? La vérité une fois présentée, ne devons-nous pas la reconnaître aussitdt, l'embrasser comme une sœur? Comment donc se fait-il que la foi à la divinité du Christ se soit éteinte? Comment se fait-il que les plus cbauds catholiques soient aujourd'hui tremblotantsdans leurs croyances, persécuteurs dans leur charité, mesquins et ignorants dans leur science ? Ah ! si la forme actuelle du catholicisme est une chose morte, une dépouille inerte, du moins la vérité immortelle aurait dû être reconnue, quand elle a pris son vol pour s'en éloigner.
Tout semble nous prouver qu'il y a une harmonie préétablie entre la nature humaine et le monde extérieur, entre cette même nature et le vrai, et le juste, et le beau, et le bon. Puisque, dès que nous sommes nés, nous croyons à l'existence du monde extérieur, qu'on nous montre le vrai, nous le croi- rons; le juste, nous le suivrons; le beau, noua l'admirerons; le bon, nous l'aimerons.
Je crains que ce qui retarde l'avènement du règne de la justice et de l'amour c'est qu'on mêle à des choses éternelles,
LimsoruiB, dont le ilyle rippelle celai de RotMinn, «vait plus d'un rapport tvec lui, mwi bien du cM du caratiirt que de cehii dn taiiM/, comme le lai dit ici Richard à lui-même.
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DAVID 8ICHARD I9
immuables, dea interprétations passagères, des formes péris- sables. Si l'esprit humain est subtil dans ses faiblesses, il veut ^tre irrésistiblement conquis. Si vos raisons prêtent le flanc à sa critique, il niera leur vérité à cause d'un peu d'erreur. Il ne boira pas la coupe du bien et du vrai, à cause d'un peu de mal, d'un peu de faux qui sera sur ses bords. Mon ami, je vous {)arle ainsi presque malgré moi. Je me suis couché après minuit, et voilà que je me suis réveillé au milieu de la nuit avec la volonté de vous entretenir longtemps, de vous, de moi, et du vrai que nous poursuivons tous deux.
Il me semble que, dans le grand et bel ouvrage auquel vous travaillez '), il y a un merveilleux auquel il faudrait renoncer. Il a nourri le catholicisme dans sa jeunesse. A une foi vierge et vigoureuse, on pouvait, on devait présenter des symboles, des formules précises et individuelles. Mais aujourd'hui le monde est vieux religieusement; il lui faut faire la vérité aussi prouvable que possible; il faut réduire la foi à son moindre domaine. La cause première de chaque être, comme du monde, est du domaine de la foi. Toutes les successions de mouvements, toutes les lois sont du domaine de la science. Je songe que dans deux ans vous donnerez votre livre au monde: on l'admirera, on te vantera, OQ le persécutera, on le soutien- dra. Mais n'y aura-t-il là qu'un succès littéraire, ou suivra-t-oa vos principes i Y aura-t-il un amour-propre satisfait, ou un monde conquis ? C'est là la question. Eh bien, je crains que le merveilleux que vous admettez par rapport au Christ ne retarde ou n'empêche son règne nouveau. Christ homme serait plus sublime, ce me semble que Christ Dieu. Avez-vous songé souvent au grand nombre de Pharisiens et de Scribes qui sont dans le monde? S'ils voulaient vous sacriRer pour la vérité, f«culericz-vousr Je ne crois pas, si vous étiez certain de l'utilité
1) Le gramd U itt Bmiragt dont parle Richard par antidpilion parul pliu tard (1840), saut le titre SEtquùu iPuiit phUaiàphU. N->n Bealcment le tatretilliix chrétien l'eu trouriit banni, maia le cbristia- niiBe Ini-mtme. Pour ce merveilleux, voyei la lettre «uivante. L«i dogmei qae ion jeune ami déclare maliitetwal iw/i, ud< doute, 1 ce moment même, LaDcnaaii les lugeait allez dêmodéi, en alleadant d'y rettoncer dtGnitivement. Ce*t prèciiiment lonqn'il le* répudiera que Richard, par nn revirement complet, te* adoptera panionnèment puui en faire l'ime de sa vie de croyant. N'est-ce pai le caa d> redire ii puole de l'Apilre an sujet dea jugeinMla de Diea et de «es vïncb : Qmm imomfnAiitiiiUîa initt judiàa tjut et invtitigaiUti vin uus T (R».. XI, 3)),
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ao REVUE D ALSACE
de votre sacrifice. Outre la divinité du Christ, il me semble que renoncer au dogme du péché originel, tel que l'Eglise catholique l'entend, que renoncer à la colère de Dieu contre les hommes, & cette personne de Dieu qui s'incarne et s'immole, à l'Eucharistie enfin, ce serait abandonner des choses uïées, mortes, qui ont eu leur signification dans un temps, mais qui de nos jours ne peuvent plus avoir la même. Si le monde s'ex- plique bien sans le péché originel spécial, si la rédemption se rapporte au retour de l'homme vers les lois de la nature méconnues ou transgressées, si enfin cette rédemption n'a rien racheté et que les discordes aient continué immenses au milieu du monde, pourquoi tant tenir à cette idée qui répugne le plus aux esprits î Pourquoi rendre la foi difficile, quand elle pourrait être innégablc (sic) et facile i
Je sonde mes dispositions, mon ami, et me demande si ma répugnance pour le merveilleux dont nous parions ne tiendrait pas à une incapacité innée. Mais je ne le crois pas. Il me semble au contraire et tout le monde me le dit, me le reproche même, que je suis très porté â saisir et contempler le merveilleux en tout. Seulement, je n'établis pas des degrés dans ces merveilles. L'intelligence divine incarnée dans le Christ, ne me parait pas plus extraordinaire que cette même intelligence incarnée dans tous les autres hommes, incarnée (sic) dans le gland qui devien- dra un chêne. Tous les êtres, tous les phénomènes offrent tou- jours un mystère initial, profond, impénétrable.
Pourquoi donc votre philosophie serait-elle historique plus que naturelle P '). Le contraire est nécessaire. Qu'a besoin l'homme d'être érudit pour être religieux? Si nous ne l'étions qu'à ce titre, nous ne le serions jamais Quelle est, en eflet, mesquine notre science du passé! Sans doute le passé se résume dans te présent et se mesure par lui. Mais ce que vous voulez persuader aux hommes, il faut le leur montrer autour d'eux, en eux, partout. L'histoire, les sciences multipliés, tout cela est pour les érudits, les philosophes. Mais le monde est peuple, et le peuple ce sont les simples, les ignorants, les pauvres d'esprit. Que la science de Dieu, que la science du monde se fasse donc simple et visible pour tons. Que l'objet le plus petit, une feuille de saule, un puceron révèlent Dieu
l) [l l'igit toujoniB de l'Eiçuiiii,
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DAVID RICHARD 91
autant et plus même que l'océan, que le soleil ! Que ta mère <jui se sacrifie à son enfant donne le mot de la crucitîcation {sic) du Christ. Resserrons tellement rbomme dans la divinité, qu'un réseau divin l'étreigne de toutes parts, et qu'il arrive à comprendre par cet enlacement universel la vraie communion^ la vraie frattrniti, le vrai catholicisme. S'il n'y a qu'un Dieu, le catholicisme est vrai, car Dieu n'a pas deux poids ni deux mesures ■). II ne reste donc plus pour le prouver, ce catholi- cisme, qu'à trouver des moyens convenables. L'histoire et la tradition en sont un, mats il est exposé à trop de controverse!-. 11 faut une chose sur laquelle les hommes ne puissent pas être en désaccord, et qui s'observe aujourd'hui comme hier et demain. La nature et ses lois immuables dans leur essence, l'homme et ce qu'il y a aussi d'immuable, d'universel dans SCS tendances, voilà les plus incontestables des arguments. Insistez, mon excellent ami, insistez sur cette face des choses. Toute l'histoire de l'humanité, tout se résume dans l'histoire d'un seul homme. Plusieurs fois j'ai essayé ce genre de preuves. Personne n'y est rebelle, môme les plus encroûtés. Quand je cite l'histoire, on me nie les faits, on conteste toujours et alors, comme dit Dante, mon désir vuelvolar lenz'aii.
J'avais un immense besoin, mon vénérable ami, de vous entretenir de vous, de moi, de vos travaux. J'ai bien bavardé. Que pensez-vous de mon bavardage? Me jugcrez-vous sensé ou non ? Je n'ose rien prévoir. J'attends en toute conjoncture, j'attends de vos chères nouvelles.
A vous pour la vie. D. R.
P. S. Je vous envoie les Œuvres inédiies de Diderot, ^ vo\. ; le 3* vol. de Becquerel et a h ocbures économiques de M. rie Sismondi. Je vous prie de f e dre votre avis sur ces derniers et de vouloir bien me les renvoyer à la première occasion qui se présentera. On n'a rien publié de Tallemant des Réaux.
Didier est à Madrid où probablement il restera deux mois. Il ne reviendra guère qu'à la fin de l'hiver. Il pense que peut- être Mina pourrait bien se faire un Napoléon, si les circons- tances le favorisent. Didier a été attaqué par des voleurs entre Barcelone et Saragosse. On lui a pris sa montre et cent francs:
i) Idèa malIresM de VEiguiiit. Lunanni» rKuriit-il donc empruDlte
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22 REVUE D ALSACE
■I a sauvé le reste de ses effets et sa peau. Il trouve l'Espag^n? en grand désordre. Chaque fois qu'il m'écrit, il me recommande de vous assurer de 8on afiection.
Vous serez bien aimable de me dire où en est votre travail auquel je m'intéresse comme à ma propre vie. Je viens de Taire un long article sur Napoléon et la phrinologit. 11 paraîtra dans le Jotirttal lie phrinoUgie probablement vers le i" janvier. Je tftcherai de vous l'envoyer.
J'ai eu par M. Bore ■) que vous avez été malade, que vou» avez eu une perte de connaissance. Cher ami, ne travaillez pas- trop. Ne vous faites pas apporter vos lettres après le dîner, comme quand j'étais auprès de vous. Cela cause une émotioi^ qui ne peut être que nuisible.
Vous m'avez promis un exemplaire de votre Essai sur F Indifférence, édition in- 12. J'y tiens beaucoup. Gratilîez-m'en.
Mille choses aimables à MM. de Kcrtanguy et David *). Recevez les tendres amitiés de Lerminier et de Geoffroy.
Continuez à m'aimer, car votre aBectîon m'est bien néces- saire. Adieu ! adieu !
Dites-moi ce que je puis vous écrire par la poste.
A cette longue lettre que Lamennais trouvait avec raison * bonne et touchante >, le grand écrivain répon- dait !e 24 décembre suivant 3), mais assez courtement : son état de santé lui interdisait à ce moment toute application. Richard écrivait de nouveau le 20 janvier de l'année suivante, reprenant encore la défense de J.-J. Rousseau, et, après plusieurs observations curieuses^ citait une lettre d'Edgar Quinet qui était leur ami commun.
Voici cette lettre :
1) Eugène BotC dont il «tt ici qn«iIion Privait d« P>r4i l Ltinen- iMi«, le 35 novembre 1S34, c'nt-k-dire un peu plat de quioie joura avant la préaente leltre : ( J'ai TO M. Richard dont la sanlè mI trta- bonne et je loi ai remis l'argent que voui lui deviez. II m'a dit que M. Didier venait de partir pour l'Espagne >. LammtKtU ineiini, p. 301^
3) David ett la nom d'un jeune peniionnaire de La Chênaie qai revient pluiiears foii danï la correspondance de Ljimennaii, 1 cette époque.
3) Campiui, op. cit., p, 147, — Spach donne auui quelque! pu-- Hgca de cette lettre, nuii la ^tc buMement du ai janvier.
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DAVID RECHARD 33
Paria, ao janvier 1835.
Depuis que j'ai reçu votre excellente lettre du 34 décembre dernier, je me buis trouvé, mon cher ami, dans des situations d'esprit peu gaies et peu calmes. C'est pourquoi je ne voua ai pas écrit plus idt, quelque désir que j'en eusse. Avec une nature aussi impressionnante, aussi sympathique que la vôtre, il est certains ménagements à garder, et je n'eusse pas voulu faire descendre votre pensée des hautes spéculations divines et buRiaincs où elle se plonge pour l'émouvoir, la rapetisser par la peinture d'un spleen individuel, par le récit de mes- quines et éphémères agitations. Votre souvenir, ô mon ami, est pour moi trop lié à mon idéal de grandeur morale et intel- lectuelle, à l'idée de Dieu en un mot, pour que je ne vous entretienoe pas avec tout le recueillement, tout l'amour, toute la raison dont je puis être doué. Maintenant donc que je me retrouve ù moi-même, je vous dirai que je vous ai écrit le 1*' janvier mais que j'ai jeté ma lettre au Tcu parce qu'elle était d'une tristesse qui vous eut fait mal. Ces angoisses sont fécondes pour l'âme, mais il faut savoir les enfermer en soi. Les répandre c'est jeter aux vents les semences qui ne peuvent germer que dans le sein de la terre, c'est tarir volontairement des sources de suprêmes instructions.
Mon spleen tenait à un dérangement organique et j'ai d(k garder la chambre plusieurs jours. Quoique je fusse peu apte & l'étude, j'ai lu alors la première partie de VEsfai que vous avei bien voulu me faire remettre et dont je vous remercie infiniment. En voyant la manière dont vous malmenez mon compatriote Rousseau ), j'ai pensé plusieurs fois que vous
1} L>mcnii>w pailig^a taii|>teaip8 t* profonde antipilhie de son oncle des SiiMtraii pour Rousiem, M. des Saudnii écrivil [n«me, contre l'auteur du Crnlrat iscial et m émuln du XVIii* liècle, un livre intitulé Lu rkiitiofhit. Il ndmettait, < ■oldde el le tenait en profond mépria, aii diitet, en gfnéral.
DiDi nue longue noie du premier volume de VEnai, page 180 et ■DivinteB de l'édillon de 1S33, l'auteur t'eiprimaît ainai sur le phtio* Mphe de Genève : • Tout le monde aait que Rouiseiu ttait réellement fou d'orgueil. A l'en croire, on aurait diï lui élever des htatues (IMIre à M. dt BiammiiHf). Et dani le livre même ah il révèle, avec un cyaiame elTraalè, les nombreuses turpitudes d'une vie déshonorante, appelant toui Ica hommes an tribunal du souverain juge, il dè6e qu'aucDD d'eux ou dira : 7< fus miUlair qui cet homme là (Cinf. liv. [.) O mot, placé en tète du livra oti la Providence semble avoir . forcé Rotuacan de consigner la honte, et de ■• flélrir d* la propre main, cet le tuUiBie de l'orgueil >.
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94 KKl'UE D ALSACE
devez être peu flatté du rapprochement que j'aperçois entre vous et lui. Je ne renonce pas encore k mon sentiment et quoique je trouve fondfSs les reprocbes d'orgueil et d'inconsé- quence que vous lui faites si éloquemment, je ne saurais m'cm- pêcher de vous accuser d'une sévérité trop rigoureuse, trop systématique pour te malheureux Jean-Jacques. Vous paraissez attribuer à une intention de mentir, de tromper, de soutenir à tout prix les paradoxes les plus absurdes, ce qui ne fut proba- blement chez lui qu'erreur personnelle, préjugé de l'exaspéra- tion, imperfection de son intelligence. Je ne sais si mon antique prédilection ne me rend point partial, mais il me semble que si vous écriviez aujourd'hui le premier volume de \'£ssai, vous rudoycreriez moins cette individualité maladive, qui, de si bas, sut s'élever si haut par l'unique puissance du sentiment de la liberté humaine sérieusement et j'oserais dire aussi religieuse- ment exprimé. La publication Avi Journal phrinologiqut dont je vous adresse le numéro de janvier m'a empêché de lire davantage de V£ssai que la première et le commencement de la seconde partie. Ah ! mon ami, quelle verve, quelle énergie, quelle proFondeur! J'avais lu bien des parties de votre livre il y a quelques années, mais en le reprenant je l'ai trouvé complètement neuf et je me buis convaincu que je ne l'avais pas bien compris, ni bien senti. Je vais le continuer: j'y trouve toutes sortes de jouissances ; mes instincts d'artiste, le sérieux de mon caractère, mon espèce de manie raisonnante y ren- contrent leur pleine satisfaction.
Voua recevrez le Journal phrinologiqut en même temps que cette lettre. Ayez la patience de le lire avec l'attention que voua savez ai bien donner à ce qui est important. Quelques nausées, quelque dissentiment qu'exciteront en vous et la forme et le fond, veuillez lire tous ces articles et m'en commu- niquer votre impression. Je vous recommande surtout celui de Broussaisl et le mien qui traitent en plusieurs endroits des
I BroatMis (i77i-iB3a) étiit compitriote de L^mennai*. L'ouvrage ■uqnat fait Bilurion Richard cil vraïstoiblableiiient son Traité it i'irri' talhn il dt la ftlii. Ath«e dttermjni, *'i1 refuaair à 1 homme une Ame immorteils, en revanctie il doliil génieuiemeat les animaux de vtni- raihH à l'égard les on» de* inlrea, A'itpirantt, on ne «ait trop en qui, et A^idialiii par ll>mime. Ces thèoriei, depnia tongtemp*, n'ont plus qu'une valeur archiologiqne.
On Bail que David Richard était déjl, ou allait devenir, an mtdeein aliéniate d'une grande valeur.
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■mêmes sujets, mais à des points de vue différens. J'ai écrit moD article avec conscience et sérieux, j'ai cherché à montrer Je vrai cfaamp de la Phrénotogie, et à la sortir du cloaque où plusieurs malérialisles voudraîcat la retenir. Vous retrouverez plusieurs idées qui sont les vôtres, dites-moi isi je vous ai gâté. Vous en retrourerei que je crois neuves; jugez-les comme si elles étaient de vous : je ne puis faire un plus grand appel à votre impartialité. Vous trouverez votre nom dans mon article : ^rdonnez-nioi de vous avoir mis en si profane compagnie; je ne voua ai pas du moins placé dans une société de médiocrités. Vous seul auriez pu convertir ces grands pécheurs.
Je me trouve dans ce moment-ci en guerre avec la majorité ■de la Société phrénologique. Un docteur Mège '), de l'Acadé- mie royale de médecine et médecin du prince Talleyrand, jiyaat lu un mémoire assez plat sur la phrénologie, obtint les applaudissements de la société composée ce jour-là presque uniquement de ses amis. EnHé par ce succès, il demanda que i'on voulut reconnaître dans son travail l'expression des prin- cipes des membres de la Société phrénologique de Paris. Je demandai la parole, démontrai l'existence de plusieurs erreurs dans ce qu'on venait de lire, et cherchai à prouver qu'une «ociété savante ne saurait proclamer ses principes collective- ment, sans entraver les progrès de la science et les développe- ments de la vérité. Ce fut en vain : la votomanie l'emporta et une douzaine de membres contre 3 déclara que la vérité avait parlé par la bouche du D' Mège. Non content de ce succès celui-ci a fait imprimer son travail sous le litre de Manifeste des principes delà Société phrinohgique de Paris, adûplé,cic. .. et l'a envoyé à la cour et à ia ville, et à moi-même. J'ai prolesté contre cette publication qui semble rendre chaque membre responsable des sottises de M. Mège ; j'ai fait valoir le principe ■de la perfectibilité de chaque science et de la liberté humaine en fait de raison; j'ai rappelé les obstacles que toutes les sociétés savantes ont toujours apporté aux découvertes du génie lorsqu'elles ont voulu s'enchaîner dans des formules jncomplëtes. On ne m'a pna laissé achever et la question est toujours pendante. Mais comme ma cause est juste, je suis résolu à ne pas me laisser étouRer sous l'éteignoir de l'ignorance,
0 tAi%t «'itûl diitingui en iSr3 Ion du typbus qui ditoUit ■nord d« la Fmic«. Il joaitMit d'une fnade conùdtritioo.
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et si l'on oc déclare pas officiellement que les opinions sont indi- viduelles et que chacun répond de ses œuvres, je compte faire un travail sur La liberté en matière de scienet. 11 est dur de- perdre son temps à ces luttes mesquines; touterois il ne faut pas abandonner les principes qu'on juge vrais, car alors le- chaos augmenterait encore, et l'on finirait par ne plus ee- reconnaitre. Pardon de tous ces cancans sur une société dont le nom n'était peut-être jamais venu jusqu'à vos oreilles.
Je voudrais, mon cher ami, rapprocher le moment où jt pourrai vous embrasser. Je crains d'être retenu à Paris plus longtemps que je ne le désire. Arrivé au moment oïl je dois vivre de mon travail, j'ai besoin d'organiser quelque chose qui puisse choniincr de loin comme de près. Peut-être me fau- dra-t-il aller à Genève, voir ma famille et régler les affaires de ma mère malade. Une seule chose est certaine, c'est que je vous considère comme un ami, un père, et que le jour qui me réunira à vous sera un jour de fête pour moi.
Que je me confesse auprès de vous d'une liberté que j'ai prise, en me fondant sur votre tendresse et votre amitié. Vous savez qu'en vous quittant j'ai suivi à pied les câies de la Nor- mandie. Un soir je m'égarai sur les falaises qui avoiàinent le cap de la Hague et pour ne pas me précipiter dans la mer je dus ni'enfoncer dans les terres. Par une nuit obscure et bru- meuse j'errai plus de deux heures sans trouver ni maison, ni visage humain. Enfin m'étant résolu à ne marcher que dan» une seule direction, malgré les baies et les mares, j'arrivai à une chaumière. Je frappai longtemps à la porte, et après bien des difficultés j'entrai. Que trouvai-je? Une vieille femmc^ veuve depuis ii ans, d'une pauvreté navrante, et qui était entourée de quatre enfants complètement sourdj-muets. Je- voulus coucher chez elle, et pris d'elle et de ses voisins tous les renseignements possibles sur ces malheureux. Chacun loua. l'honnêteté de cette famille que la misère force à mendier. De retour à Paris j'ai fait beaucoup de démarches pour réparer cette grande négligence sociale, j'ai obtenu enfin une bourse pour l'atné des fils Duval (c'est le nom de la famille) et la pro- messe de deux autres bourses pour les deux autres fïls. Une- hlle qui a iS ans est trop âgée pour être reçue dans l'Institution des sourds-muets. Mais ce n'est pas tout d'obtenir des bourses,. il faut que ces pauvres enfans aient un trousseau pour être reçus, il faut payer leur voyage. 11 faudra environ looo fr. J'ai.
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ouvert une EOuscription dont j'ai distribué des listes à mes amis, et, pour allécher la charité, j'ai pris la liberté de placer votre nom ea tête pour so fr. Grondez-moi, si j'en ai mal fait ; mais pardonnez-moi en Taveur de mes bonnes intentions^ Depuis 3 jours seulement, j'ai déjà recueilli environ loo fr. MM. Bore et Blaize se sont uni grandement à cette justice sociale qui assure le développement de trois âmes jusqu'à ce jour emprisonnées et qui promet une existence honorable à des dtres qui eussent croupi dans l'ignorance et la mendicité').
J'ai su par M. Eugène et vos neveux que vous avez sur le chantier une préface pour des troisièmes Mélanges. Je m'en- réjouis pour moi et pour tous. Vos écrits donnent toujours aux esprits engourdis une secousse qui les ranime ■). J'attends donc votre nouvel écrit avec une vive impatience et souhaite ardem- ment que votre santé ne soit plus un obstacle à vos travaux. Combien je voudrais être près de vou", mon (lier et excellent ami : il me semble que je vous donnerais des soins avec tant d'aflection que je vous forcerais à vous bien porter.
Quinet est à Bourg-en- Bresse occupé à un poème dont il ne me dit pas le sujet. J'ai reçu une lettre en date de lui du 13 décembre. Je vous transcris ce qu'il me dit de vous : 1 Dites
< bien à M. de Lamennais que le jour où je l'ai connu a été » un des meilleurs de ma vie. Que de fois mes pensées retour- • nent vers ces longues soirées où nous étions réunis auprès de t lui ! Nos temps sont misérables, tes choses petites, et les
< esprits aussi. Mais puisqu'il y a encore de tels hommes, il « faut bien croire à un grand lendemain. Veuillez, je vous ( supplie, lui rappeler mes sentimens dévoués, — il a réveillé
< en moi cette religion de l'admiration que l'on ne sent guère
< que dans la première jeunesse et que j'avais peur de ne plus
< jamais retrouver >. Je vous cite ses paroles parce qu'elles serviront et pour lui et pour moi. Je ne sais quand cet excellent Quinet viendra à Paris. 11 est l'homme du monde sur lequel on peut le moins faire de conjectures. Pour lui ce serait une excellente devise que celle de Partout et nulle part. Quinet
1) LniiattriTe da la v«nve Duril •[ de let qtiitre enfuili loaida. noei* non* montre l'âme de Riebird dans lonte u nobteMe; ce seu- tr*il suffit pcmr peindre cet homme de bien.
a) Lamennil), à ce moment mtme, venmit d'envoyer à Eagtne- Bort et 1 lOD neveu Ange Blaiie le minutcrit de cette ftmeaie pré- face dei Treùiimit MUaiigti, avec million d'en inrvcillsr rimpreuioiv «t d'en corriger ttigmtutmutU les fprenves. Lauttnnaii iatimt, p. 316..
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«st une des âmes les plus pures que je connaisse. Je lui sais un gré infini cie vous aimer comme il vous aime <).
Didier est toujours à Madrid, mais va bientôt s'acheminer du cAté de Cadix, Chaque fois qu'il m'écrit il me parle avec elTusion de voua et de l'affection qu'il voua porte. 11 n'est pas très content des Espagnols : ils sont rodomonts sans grandeur, licencieux sans liberté; ils ont tous Icb vices qu'engendre la eoumission à une mauvaise et mesquine monarchie absolue. Dana ses lettres privées et autres notre ami broie presque tou- jours du noir. Je souhaite pour l'honneur de l'espèce humaine que les regrets de Paris soient pour quelque chose dans cette influence de l'Espagne sur lui. 11 me dit ne pouvoir parler que reUie et èu/iget. Comme Yoaa coanûsaez Didier, cela doit peu lui sourire, il faut en convenir.
Vous avez reçu sans doute !a ioi de soi pour soi de Geoffroy Saint-Hilaire. C'est là une grande idée a priori ; je ne l'ai pas -encore étudiée ni même lue dans son ouvrage ■). Je vous dirai entre nous que Geoffroy s'imagine que sa loi rend compte de tout ce qui est, et que par son moyen on arrivera à se passer de Dieu comme rouage inutile. J'ai eu beau lui demander qui a fixé la ioi de soi pour soi, il en revient toujours à me demander à son tour : Qui est-ce qui a fait Dieu? Je vous confie ces ambitions scientifiques comme une nouvelle preuve de l'anar- chie qui existe au sein de l'Institut : l'homme le plus religieux, le plus doué de causalité et de comparaison en vient à réduire le moteur universel à n'être qu'une loi. Il ne songe pas que dire /vr' c'est présupposer un législateur.
Le merveilieux dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre est l'incompréhensible. C'est l'aperception de l'ordre infini des choses. Pour le philosophe comme Wtomsky, ce mer- veilleux ne saurait exister pour le savant, puisqu'il a la science
l) Lm lignet coDMcrée* k Qu[Det et le piuige da ■■ lettre de celai-ci sont loin de manqaer d'iattrèl. On y voit, une Ibii de plua, la pniiMnce de itduction vraiment irréiiitible cxeicte alon par I.amen-
La poème dont il l'agit eit peut-ttre le Nafelinn, qui parut en 1836.
s) C'cit aartont daiu m PhUaiophit anatomiqtti que Geoffroy Saint- Hilaiie, pire, développe aon fameui axiome. Lai stimI estimut avec Laplace que Dieu tuùl tint hyfeihttt dont U n'avait foi ititin. Comme l'il pouvait y avoir une loi taoi Ifgiilateur, aaivant U rtfleiion. -de Richard!
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absolue. On m'a raconté des choses étonnantes de l'intelligence de ce Wromslcy '). On me le peint comme le Satan de Milton. L'avez-vous connu ? Qu'en pensez-vous î
Je ne me Tatiguerais jamais à vous écrire ?i tant de verbiage ne devait pas fatiguer vos yeux. Pardonnez-moi ma prolixité et aimez-moi toujours comme un tendre ami et un fils dévoué. D. Richard.
Mille choses aimables à MM. Elie et David.
Cette longue lettre en croisa une de Lamennais du 23 janvier'). Trois jours après il écrivait de nou- veau 3) à D. Richard, le félicitant de son article du Journal de fkrénologie qu'il trouvait « fort remarquable, plein de vues excellentes et neuves >, et concédant qu'en attaquant Rousseau il avait pu < céder à l'en- traînement de la controverse >. La lettre était pleine de tendresse pour son jeune ami, lequel à son tour lui redisait, le 30 du même mois, toute son affection pour lui.
Faisons nôtres à ce propos, avant de reproduire cette belle lettre, quelques réflexions de M, Campaux .que l'on trouvera fort justes r «Je ne sache pas..., « dit le distingué professeur de l'université de Nancy,
< je ne sache pas, que dans aucune autre partie de sa
< correspondance, Lamennais se soit livré et exprimé ( davantage que dans ces lettres ou il pense tout haut,
< comme il le dit lui-même, devant D. Richard, et ou
< il lui expose, au courant de la plume, ses idées, ses
< sentiments, ses impressions de rafraîchissement et de « rassérénement à l'aspect de la nature, de tristesse,
< d'amertume et d'indignation à la vue du spectacle
< de la misère humaine et des crimes de la politique >. £t il ajoute : < A l'encontre du Lamennais des grands
1) Wromikjr éUlt Un Mviot Polonai» (1715-1853) qui te pouil en. rirai de Ligruige et Au L>pl*ce dont il comluttaît lei Ibforin. L'oira* CDriti de ion ityla pauut pour de 1* profondeur. Comme philoaopbe, il M rfcitoiaU de Kinl.
3) Campant, p, 14S, et en partie dam Spach, p. 350.
3) Il>. p, Ijo, et Spach, 151.
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* jours, nous trouvons ici un Lamennais quotidien, •e familier, intime, bon enfant, si je puis dire, de plein- « pied avec la réalité la plus humaine, heureux enfin « d'aimer et d'être aimé, et le disant en toute s'im- « plicité ')»,
Voici la lettre qui nous a amené à citer cette remarque de M. Campaux :
Paris, 30 janvier 1835.
L'un de vos neveux m'a remis les brochures de M. de Sis- mondi et l'excellente lettre dont vous avez bien voulu me gratifier. Croyez, ami bien cher, que les jours où je reçois quelques lignes de vous sont pour moi des jours Tastes, surtout -quand je puis croire qu'elles n'ont point été écrites dans la tristesse et le découragement. Je voudrais vous créer une atmosphère physique en harmonie avec la grande délicatesse de votre organisation ; mais après la flanelle et les doubles fenêtres que pouvons-nous ^ Rien au physique, beaucoup pour le moral. Nous pouvons vous entourer d'une atmosphère d'affection, de tendresse. Oh! celle-là cher ami, ne vous manque pas, et si pour la sentir, il ne faut qu'être profon- dément persuadé, soyez-le, je vous en conjure. Je voudrais vous rendre par beaucoup d'amour tout lé bien que vous me ■faites. Votre souvenir, vos paroles, me sont un baume à mes blessures, un frein aux élancements de mon sot orgueil, une Jeçon continuelle de tolérance sans faiblesse, de franchise sans dureté, d'activité sans ardélionisme. Je ne retombe que trop souvent dans les défauts et les vices que votre influence combat dans ma pauvre nature; mais je sens toutefois non sans joie que je commence à me dominer davantage et à ressentir plus souvent ce calme fécond que vous m'avez signalé comme une anticipation des cieux. Pardon, mon père, de vous entretenir si longtemps sur ma vie personnelle. Ou je me trompe ou vous ne me le reprocherez pas. Ce n'est pas égoïsme qui ne fait vous parler ainsi, c'est le plaisir que j'éprouve à vous dire tout ■le bien et le charme que votre amitié verse sur mon être.
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j'altends avec une grande impatience vos (roisi6mes Mélanges et la prélace dont vous me faites mention. Je vous actai obligé de me faire remettre le plus tôt possible l'exem- plaire que votre bienveillance me destine. Je me suis réservé au Bon sens l'office agréable d'en rendre compte, et comme il n'entre pas dans les habitudes de mon intelligence de parler -d'un livre sans l'avoir lu, je voudrais n'être point, par cela même, contraint à rester en arrière des autres journaux. Sans doute, mon cher ami, vous aurez en moi un bien pauvre et indigne interprète de vos pensées, mais j'aurai du moins, pour suppléer à ce qui me manque, beaucoup de sincérité dans mes -opinions, et beaucoup de vénération pour votre personne. Si vous désirez que j'insiste sur quelque point particulier qui vous semble devoir m'échapper, veuillez me le dire et j'agirai en conséquence. Je ne connais pas d'homme qui ait plus que vous l'amour et l'instinct du vrai et du bon : aussi, bien que je ne pense pas que vous ne puissiez vous tromper, suis-je tou- jours d'une extrême circonspection à vous supposer dans l'er- reur. Après vous avoir écrit ces quelques lignes je me propose -d'aller trouver M. Eugène et de lui demander si je ne pourrais point lire vos prochaines Mélanges en feuilles, car je pense que c'est lui qui revoit les épreuves.
Vous avez dCl recevoir il y a quelques jours un bien long bavardage. Je comprends qu'il doit choquer et vos délicatesse» d'intelligence et vos délicatesses d'artiste; mais que vous 4]irai-je ? mon ami, je ne puis me résoudre à recopier les lettres que je vous écris. Mon néant comme écrivain m'est si évident -que je ne vous oserais jamais rien adresser si je voulais y trop réfléchir. Pour ne pas perdre le plaisir de converser avec vous, j'aime mieux m'étourdir et vous envoyer telles quelles mes étourderies et mes irréflexions. O mon ami, quand serons-nous réunis ? Il est douloureux de voir prendre une forme permanente à des pensées et à des sentiments qui méritent à peine l'exis- tence fugitive d'une causerie que le vent emporte.
Vous avez reçu sans doute aussi le Journal phrénologique. Votre opinion sur ce numéro me sera précieuse, car je crois •qu'il renferme en germe une très grande partie des points divers sous lesquels celte science peut être considérée. Les observations que vous me faites dans votre dernière lettre se modifieront, je pense, quelque peu par la lecture de mon -article sur Napoléon. Il faut vous dire, mon cher ami, qu'on
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m'en Tait de graods complimens. Le D^ Ratier '), dont nou» avons parlé ensemble, si je ne me trompe, m'a écrit pour me féliciter. Sa lettre renferme cette phrase : i Dans votre article^ Monsieur, j'ai reconnu le caractère de l'émancipation intellec- tuelle. Etea-vouB émancipé ? ». Pour mon compte je ne sais- pas ai je suis émancipé, mais il me semble que je penche toujours plua à croire à une inégalité providentielle des intelli- gencea sans laquelle je ne aauraia concevoir de société. Monsieur jACOlot') dit: Qui veut peut. Cela est vrai deu gêné rations- successives, cela l'est-il également des individus? j'en doute. D'ailleurs il semble que les hommes sont providentiellement inégaus en volonté comme ils le sont en intelligence. Tout le monde ne peut pas également vouloir. Ces dissemblances et ces inégalités humaines ne me semble pas mener au despotisme^ car une inégalité d'un jour ne peut pas engendrer une soumis- sion de toute la vie. Maia pour bien m'expliqucr il faudrait que j'eusse ma main dans la vôtre. Vous entreverrez du moins ce que j'expose, ou plutôt que j'indique, ai mal. Il reste un fait, c'est que l'émancipation intellectuelle tend les bras à ma phrénologie. J'aimerais mieux que ces comphments me vinssent de vous, mon ami, car .vous, vous sondez les choses. Tout ce qu'on m'a dit de flatteur sur mon article vient de ce que Je l'ai écrit avec conviction, et de ce que j'ai éié dur quelquefoi» pour ceux que je combattais. Combien peu il y a d'homme» qui séparent le bon grain de l'ivraie et qui ne vous fassent pa& des félicitations dont on ae mord les lèvres et dont on rougit d'une pudeur interne !
Je n'ai pas encore vu Geoffroy depuis votre lettre. 11 sera ravi du palais de Michel-Ange que lui a bâti une hirondelle^ trop modeste. Il m'a donné ses Eludes efun naturaliste qu'il a d(L vous envoyer. Je ne les ai pas lues encore parce que j'ai été
Dé en 1797.
a) Jicotot (1770- [840) nt le créateur de U mélhode de VEiuti- gHemenl univiritl, plui connu loui le nom de Milkade JataUt. A. l'axiome cité par Richard, il ajoutait celui-ci qui du reite n'en eit que le corollaire : • L'homme peut a'inatraÎTe lans le aecoun d'an maître >. Et comme le paradoxe ne lui dépliiiait paa, il ajoutait, dam le même ordre d'idées, que l'on peut enaeigner ce que l'on ignore. Tout ceU en vertu du priDCipe : vouloir, c'est pouvoir.
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niftlade ces huit derniers jours, [e vais m'y mettre et probable- ment j'en rendrai compte selon sea désira. Que pensez-vour de la /t>i dt soi four soi?
Point de nouvelles particulières de Madrid depuis lo jours. On vous dit mille choses aimables. Complimcns de Lermioier. A la Ramt encyclopédique on prépare un travail sur laTrinité dont on veut donner une autre explication que la vdtre. Je ne sais pas comment on l'entend. Mais le numéro ne tardera pas à paraître et vous le recevrez. Remerciez vos anges gardiens de leur bon souvenir. A vous tout entier et à toujours.
Sans parler d'expliquer le mystère de la Trinité, insondable comme tous les mystères, Lamennais ne sut jamais bien l'exposer. C'est ainsi qu'il supposait que l'Esprit-Saint procède du Père et du Fils comme d'un double principe et non d'un principe unique, ainsi que le lui reprochait Rohrbacher, dans une lettre du lO avril de cette même année, qui a été reproduite ailleurs!). Le 28 février 1835, Lamennais écrivait à Bore : < La notion générale de Dieu renforme celle des trois personnes de la Trinité ; autrement, elles ne seraient pas toutes essentiellement Dieu, d'une part, et, de l'autre. Dieu pourrait être sans le Fils et le Saint- Esprit > >).
Lamennais répondit à D. Richard par la lettre sui- vante qui n'a pas encore été publiée : La Chênaie, 3 février 1835.
Deux ntota seulement, mon bien cher ami, en réponse à votre bonne et tendre lettre du 30 janvier. Je ne tarderai paa à causer avec vous plus à loisir, mais je suis Torcé d'être court aujourd'hui pour que ma lettre parte ce soir de Dinan, et que voua puissiez avoir les épreuves que vous me demandez avant la publication du livre qui doit avoir lieu vers le 10 de ce mois. Je voua remercie mille foia de vouloir bien vous charger
1} ZaswMJM», ^afrii dtt liaiiBHtMit iniJili, : •t) Cfr, LammMaù in/iiat, 353,
Bmit d'ÀUtet, MO».
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d'en rendre compte. Dites ce que vous pouvez (pensez l) sans ménagement aucun. Ce ne sont pas des louanges que je désire. Noua cherchons l'un et l'autre le vrai par dessus tout, et c'est en s'éclairant mutuellement qu'on y arrive ou que l'on en approche. Ne craignez donc en aucune manière de me con- tredire quand votre pensée dlIFérera de la mienne. Au reste, comme je me borne en résumant les controverses auxquelles j'ai pris part à poser nettement les questions sans les résoudre, il se présentera, je crois, bien peu d'occasions de dissentiments entre nous. Insistez sur la nécessité pour les catholiques de résoudre clairement les problèmes que je pose, car de leur solution dépend le système entier. Il y a au fond de cela une question d'existence, rien de moins. J'ai voulu simplement amener les esprits à y réfléchir. Vous me direz ce que vous pensez de la voie que j'ai prise et qui m'a semblé propre à (iréparer des discussions plus approrondies.
J'attache aussi quelque importance à ma définition de la souveraineté, que je distingue essentiellement du pouvoir. Cela me parait jeter une nouvelle lumière sur un objet fort délicat qu'on a terriblement embrouillé. Mais pour en revenir aux épreuves, veuillez dire de ma part soit à Eugène soit à mon neveu Ange de vous les faire remettre, ou au moins les feuilles, à mesure du tirage. Vous pouvez avoir de la sorte quelques jours d'avance sur le public
Je n'ai point reçu l'ouvrage de Geoffroy. Quand je l'aurai lu, je vous dirai exactement ce que Je pense de la loi de soi pour soi. Je verrai aussi avec grand plaisir l'article de la Revue ■encyclopédique. Quant au vôtre, les compliments qu'on vous en a faits ne sont que justes, vous pouvez m'en croire. L'égalité native des facultés dans chaque homme me paraît comme à vous complètement insoutenable. Les faits la démentent. Tous les cerveaux sont-ils également bien organisés? Et les races donc f Je ne comprends pas que des gens sensés donnent dans de pareilles rêveries.
Je ne saurais vous exprimer combien votre tendre affection et toutes les preuves que j'en reçois chaque jour me font de bien de toute manière. Croyez du moins que mon cœur vous rend avec bonheur ce qu'il reçoitdu vôtre. Oh! oui, il faudrait nous réunir; j'y pense constamment. Si mes Affaires s'amé- liorent un peu, cela deviendra plus facile. Adieu, mon bien bon et bien cher; à vous tout entiec et pour jamais. P. M.
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Elîe me gronderait si je vous écrivais sans vous reparler de son amitié.
De la fin de cette année 18351 non plus que des deux suivantes, 1836 et 1837, nous n'avons trouvé de lettres du jeune correspondant de Lamennais.
Par contre, toute une série de lettres inédites ") du grand écrivain sont conservées dans la famille de D. Richard : elles ont toutes, comme on va le voir, une importance réelle pour l'histoire de ses idées et de ses travaux.
La Chânaie, ti février 1S35.
11 me serait bien difficile de ne pas vous écrire, mon cher ami, et c'est une privation que je ne m'imposerai certainement point. C'en est déjà une assez grande que d'être loin de vous et de ne pouvoir jouir de cette communication habituelle de pensée et de sentiment qiii est si douce et si utile en même temps *). C'est pourquoi je voua remercie de toute mon &me de l'espérance que vous me donnez de vous voir le plus tât qu'il vous sera possible; et quoique le possible soit quelque chose d'assez vague et que je ne le vénère pas k beaucoup près autant que Hegel, mon imagination y trouve cependant une ressource pour charmer l'attente.
J'ai reçu dernièrement une lettre fort aimable et très inté- ressante de Geoffroy S. Hilaire, et au premier jour de beau temps mon neveu m'apportera de Trémigon les Etudes pro- gressives'^ que j'ai un vif désir de lire. Les réflexions que vous faites sur la loi de sol pour soi me semblent d'une justesse parfaite. Là où tout est rigoureusement un, on ne peut admettre de circonstances extérieures pour expliquer la variété, sans détruire par là même l'hypothèse fondamentale de l'unité première et absolue. A propos de Geoffroy, loin d'être con- trarié de ce que vous me mandez au sujet de la lettre où je
1) Sauf deux on tttÀm fragment! qn'<ni Indiquera,
i) Ca commeQccaent de lettre k été citi pu M. Campanx, loc. dt., p. 13s.
3) Lm Etuda progruÙBti itun naturalitti venaient de pantlre oa èlalmt enr le poiiU de paraître, Geoffroy Saiat-Kilaire Uait partiua dn traoaformiinie.
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TOUS parlais de lui, je suis enchaaté qu'il ait bien voulu attacher quelque prix à cette faible expression de mes sentiments pour lui. Je l'aime personnellement, à cause surtout de sa bonté, et j'admire ses beaux et immenses travaux destinés, je crois, à impTimer une direction nouvelle à la science.
Je vous remercie beaucoup de la pensée que vous avez eue de m'annoncer dans le Bon sens '), au moment même de la publication. J'en écrivis sur le champ à mon libraire, M. Dau- brée, en l'engageant à se concerter avec vous pour cela; mais je crains, d'après une lettre postérieure de lui, que la mienne ne soit pas arrivée à temps.
Vous voudriez que, me renfermant dans les spéculations philosophiques, je laissasse te monde politique aller comme il peut, sans m'en mêler. Ce serait certainement le moyen de vivre plus tranquille. Je ne saurais cependant être sur ce point du même avis que vous. Je crois que nous appartenons à deux ordres à la fois, un ordre de pensée et un ordre d'action, que nous avons des devoirs pratiques envers l'humanité et que rien ne saurait nous dispenser de les remplir. Si ') l'on ne tra- vaillait pas sans cesse à tirer les hommes de leur engourdisse- ment, qui n'est au fond que i'égolsme, la société retomberait
l) Le joDrn*! le Be» tent ivail pris poor deviie : Tout pour et par le people, maxinie que devait adopter pliu tard Napolfon III, oa ■ait aitei dam quel aeni. Il fut dirigé par Ciuchois-Lemaire et L^ais Blanc. Cttait un journal d'oppoiitJDn, ayoïpatliique dès lora 1 Lamen- naia qui, après «voir combaitu l'empire et la realiurilluii, a'Hail dèclirt, dèl la pramier jour, l'adveriai te irréductible de la monarchie de jaiiiet i laquelle il appliquait l'èpitbite de gouvernement jaate> ■nilieD. Il n'en Mvait pu de plui fiètrliiante, en parlant dei l^d' initie*. Lamennais écrivait au marquis de Coriolîa, Ig 19 Cèvrjer 1835, hait jonn par consiquenl après 1» lettre qu'on vient de lite :
• lis l'imaginent qus le juate-milieu sera lui par le principe de la nMBarcbie l^îtime, taniUt qu'il succombera sons le principe démncra> liqne, le util, aujourd'hui, qui ait ds la vie dso* presqae tout* l'Ea* tope ». Forguei, I, p. 42[.
Ce mtme jour, 19 février, Bore écrivait ï son maître : < Monsieur Richard a de)! fait insérer deui extraits de l'ouvrage (Im troidème» MUangii) dans ie Bon uni. Il Iravsllle 1 son article, mais comme 11 vent donner L ses lecteurs une idée générale de toute voire vie litté- raire, il ae prépare i ce travail par la lecture de tout vos ouvrage* précédents. La deraiéra toi* que je l'ai vu, il m* Cainit remarquer que votre distinction, ai juste et ai luraineuse, de la MavcnuneK et du pouvoir se IroDve déjl formulée dans le Contrat social r. Lamtmmmê inHft p. 34S. Cfr. lettre de Lamennaii dn 3 février,
1) La phrase qu'on va lire a été reproduite par Spach, h», dt. p. 351.
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bientôt 80US un despotiame qui, non seulement arrêterait tout progrès même scientifique, mais qui ramènerait la plna déplo- rable et la plus hoateiwe barbarie. Autour d'ui antre semé d'ossements séjour de la b£te royale, on vcirait errer quelques rares animaux attendant leur tour d'être dévora et se tenant fort honorés de l'être, car la dégradation hnmaiie peut aller jusque-là.
Vous leur fi tes. Seigneur,
En les croquant beaucoup d'hosneur.
Mais ') quand je n'aurais pas la conviction profonde de ce devoir, il me serait encore impossible de surmonter l'iadign»- tion que je ressens à la vue des grandes violations dm droit, des iniquités de la force, des injustices de toute espèce qui sont devenues la pratique ordinaire et insolemment avouée de tous les pouvoirs. Il me serait impossible de me taire lorsque partout tant de maux pèsent sur le pauvre peuple et qu'autour de moi je n'entends que des plaintes douloureuses, des cris de détresse et comme un triste et long gémissement de l'humaalté souflrante. 11 est bon de rechercher les lois de la Création, mais la première est celle de l'amour. L'amour est le feu sacré qu'on ne doit jamais laisser s'éteindre.
Quant à ce que vous me dites de ma position à l'égard de l'autorité catholique, je sens fort bien, mon cher ami, qu'elle doit avoir quelque chose d'obscur pour le public. Toutefois le moment de l'expliquer ne me parait pas encore venu *). Outre la répugnance très vive que j'éprouve à occuper de moi la foule indifférente et maligne, ce serait entamer une nouvelle querelle, et à quoi bon ? 11 faudrait raconter des faits, produire des pièces, prouver que je n'ai rien fait que je n'ci'we d iclaré que je ferais. Tout cela pourra être nécessaire un jour, mais ne me semble pas nécessaire maintenant. D'ailleurs à p. rjr de l'époque où je signai l'acte en question, pour du moins sauver a paix, /a seule ehou, disais-je, ipti reste désormais à imtver *),
l) Le parmitraph* Miv«iit, c« ellel bien rcottrqiiKMe, «ri dtt en •Dtier par Spach et Cunpuix.
l) Cm eipticilioctf, L-ameaiiiii de*>k Ict donner plna t«ni <■*>■ rhibile pamphlet intltalé Affaira dt Kemt,
3) F>T h Mckntion qa'il lyait rifnta, pow «voir l> paix, la «CDle ckoae qui lui ratU à laaver, iitawil iod tiprfto», L—iewn«h «a»- firmait ce qu'il avait dit au pape, dans aa fameuae lettre 4m % aoét iSj3 et où on liiait, enlre autre* chote*. ■ Par tant* aorte rie notib,
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38 KEVUE D'ALSACE
j'ai db faire beaucoup de réflexions, entrer dans une nouvelle série d'idées qui mûrissent peu à peu dans mou esprit, mais qui n'y sont pas mûres encore. Ainsi ne précipitons rien, et gardons te temps de notre cAté : c'est une grande puissance. Il faut savoir s'oublier soi-même pour mieux servir les autres. Si vous avei lu ma préface attentivement, vous jugerez peut- être qu'elle était une préparation nécessaire à des discussions plus libres et plus approfondies sur des matières d'une haute importance philosophique et Ihéologique. J'ai écrit d'assez longs morceaux sur ce sujet et d'autres qui s'y rapportent. Ce sont des études pour mon ouvrage de philosophie si je l'achève. J'ai aussi, pas plus tard qu'hier, achevé une espèce de compmdium de mes idées de physiologie. Elles se sont beaucoup développées depuis que nous nous sommes vus, et, en s'enchalnant, elles ont pris une forme plus nette, plus scien- tifique et qui me satisfait davantage. Du reste je suis fort distrait de mon travail pas d'autres travaux tout différents qui m'obligent à passer presque tout mon temps avec des ouvriers qui plantent, qui minent, qui transportent des terres, et s'il y a plus d'attrait dans le rirum cûgnoscere causas, j'ai pour me conioler le
Félix et illc diea qui novit agrestes! Adieu, cher ami ; je n'ai pas besoin de vous dire combien Elle et David sont heureux de votre souvenir. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Les dernières lignes de la lettre précédente ont trait aux embellissements apportés à sa Thébaïde par le solitaire de la Chesnaie, surtout aux nombreuses plantations qui font aujourd'hui l'admiration des visi- teurs ■}, et dont il n'eut pas le temps de jouir lui-même : Sic vas, non vobis. Le 28 février, Lamennais écrivait
nuii spiciilemcnt par es qu'il D'ippirlicnl qu'ui chef de l'Eglisa d« juger de ce qui peut loi èlrc bon et utilr, j'ai prit la réaolution de rater à l'avenir, dan* mM écrili et daiu mes actes, totalement tlran- ger anz affaire! qai la toocheol *.
n aioutail, daaa ton entourage avec une amjre ironie : «Je «(goe- rail, l'il le faut, que le pape eat Dieu le Père, pourvu qu'on me laiste
1) Cfr. Lammuait inlimt, p. 3S3 et euivantei.
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DAVID RICHARD 39
de nouveau à un jeune ami une lettre qu'il confiait à son neveu, pour éviter la poste et le cabinet noir.
La Cbénaie, 38 février 1835.
Je ne veux pas, mon cher ami, que mon neveu pour qui vous avez tant de bontés el qui le sent vivement retourne à Paris sans vous porter quelques lignes de moi. Je dois à votre obligeance les extraits que le Bon sms a donnés de mon der- nier livre dont la préface, par les questions qu'elle soulève à partir de leur base théologique, n'ei.t pas, je crois, sans impor- tance, quoique, ainsi que je m'y altendain, cette importance soit peu comprise. Tout ce qui touche aux fondements des choses échappe aujourd'hui aux esprits préoccupés des super- ficies, et c'est pourquoi le travail bien qu'immense semble frappé de stérilité. Je pourrais ce me semble creuser plus bas et parler plus nettement, mais je doute que l'intelligence y Goit suffisamment préparée et je ne veux pas me charger des conséquences. Combien j'aimerais à causer avec vous de tout cela.
J'ai lu l'ouvrage de Geoffroy, et je vous prie de le rt de ma part du plaisir qu'il m'a procuré. Je 1' directement moi-même si je ne me faisab conscience d'enlci'cr quelques instants à ses belles et utiles méditations. La suite qu'il promet devra être d'un grand intérêt. Je n'entre point ici dans l'examen de ia question qu'il traite parce que cette discussion m'entraînerait trop loin. C'est encore une des choses dont nous causerons. En toute hypothèse la direction philo- sophique et unitaire qu'il imprime à la science est un noble effort et qui honorera grandement &on génie dans la postérité. L'utilité de cette direction est ce qui me frappe surtout.
\^' Adresse aux constUultûnneis est une franche déclaration de guerre aux peuples et à l'avenir, l'aveu naïf d'une volonté fixe de revenir au pur despotisme. Je suis étonné que le Bon sens ait été si mou en parlant de ce manifeste qui est tout une révélation. Au reste les événements suivent leur cours naturel ; le dez est maintenant pour les rois et leur succès est infaillible jusqu'à ce qu'ils aient atteint une certaine limite indépassable, pour faire le mot, et où commencera la réaction. Cette fois elle sera, ai je ne me trompe, presque universelle en Europe : moment solennel, moment terrible, qu'on souhaite et qu'on craint tout & la fois pour l'humanité.
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AO BEVUE D ALSACE
Souvenirs bien entendu à tous nos amis, particu librement à noire cher Didier. Elîe et David voua disent mille et mille choses affectueuses. Tout à vous, bien cher, et de tout cœur.
La prophétie lugubre qui termine cette lettre devait se réaliser, ea partie, en 1848. Lamennais l'annonçait en termes identiques à M. de Corîolis dans la lettre précédemment citée du tç février. < La République y {en Europe) devient de plus en plus l'unique gouver- nement possible ; elle s'établirait demain, par la seule force des choses, sans tes grandes destructions qui restent encore à opérer, et qui seront le résultat de la lutte terrible et universelle qui se prépare, quelles que puissent élre, d'ailleurs, les alternatives du combat. Les puissances absolues, poussées par une nécessité invin- cible à des excès toujours croissants, ne tarderont pas à réveiller les peuples endormis dans une torpeur momen- tanée; alors on entendra un beau tapage. Que Dieu nous soit en aide à cette époque qui n'est pas loin > >}.
Du mois suivant, trois nouvelles lettres de Lamen- nais à Richard, les trois inédites, sauf de courts frag- ments.
La Chênaie, q mars 1835. J'ai reçu, mon cher ami, une bien bonne lettre de Didier qui me dit de vous adresser ma réponse. Ln voilà. 11 me fait espérer que je le reverrai ici à son retour ce qui me fera une grande joie. Elle serait compfète si vous vous y trouviez «vec lui. Ne l'atlendez cependant pas pour venir et mettez-vous en route dès que vous serez libre, car le temps me paraît bien long loin de vous. J'ai fort travaillé cet hiver, à cause de l'obli- gation où j'ai été de diriger un assez grand nombre d'ouvriers, ce qui m'intéresse bien autant, à quelques égards, que la phi- losophie et la politique. Au reste tout en vaquant à ces fonc- tioni du dehors, mon esprit n'était pas oisif, et beaucoup
I) FoBGnss, 11, 43s.
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DAVID KICHASD 4I
d'idéea s'y sont arrangées dont noua causerons dans les beaux jours qui ne sont pas désormais très loin de dous, Dieu merci. MHjk les abricotiers fleurissent et les pêchers se préparent à en faire autant. Quelques arbustes laissent entrevoir le vert tendre de leurs premières feuilles. Les petits oiseaux s'essaient à chanter quand le soleil luit et que l'air est calme. La vie se réveille partout. Et l'humanité aussi reverdira et une nouvelle vie fermentera en elle, et tout émue d'amour et d'une vague espérance elle chantera son hymne de l'avenir. Qu'il nous sera doux de causer de tout cela près dea eaux tranquilles, bous les frais ombrages qui les bordent!
Adieu, cher ami, je vous embrasse tendrement.
La Chênaie, si mars 1835. Croyez donc bien, très bon et très cher ami, qu'il est impos- sible que vous me disiez jamais rien, je ne dis pas qui me choque, mais dont mon cœur ne vous sache gré, parce qu'il -est impossible que vous ne disiez jamais rien qui ne parte du vâtre dont la tendre affection m'est si douce et n précieuse. Quand vous me grondez un peu, c'est k cause de moi. C'est pour que la malveillance ne pût trouver même le prétexte d'un reproche contre celui que vous aimez, et qu'y a-t-il là qui ne dut, s'tt était possible, rendre encore plus vive l'amitié si vraie, si entière et si profonde qat m'unit à vous pour jamais f Continuez donc en m'écrivant de penser tout haut, vous ne saunez me faire un plus grand plaisir >). Je sais que vous avez raison à un certain degré, et que je me laisse quel- quefois trop emporter au sentiment amer des choses présentes, je sais qu'il y aurait à cet égard une mesure à garder, mais je ne le vois pas clairement. Je ne sais comment défendre l'hu- manité souffrante sans attaquer ses oppresseurs. Comment âétrir les actes iniques des hommes qui gouvernent, sans que la flétrissure ne rejaillisse sur ceux-ci ? Et puis que sera aux yeux des peuples cette justice qu'on leur prêche, si elle ne se montre pas sympathique, si elle n'est animée d'un accent de pitié pour leurs maux, d'indignation contre les tyrannies dont ils sont les victimes, si l'amour enfin ne jette un de ces cris
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qui partent des entrailles à l'aspect du sort que partout 1& crime puissant fait à la faiblesse et à l'innocence? Je redoute, je l'avoue, les conséquences d'une aorte de quiétiame philoso- phique et politique auquel notre aiëcle me paraît enclin et dont Pellico me semble être la plus pure et la plus suave expression. Mais j'entre là dans un sujet qui m 'en traînerait en ce moment trop loio ; nous en recauserons ').
Oui, mon ami. Je connaia bien cet état d'affaissement que- vous me dépeigniez, cette angoisse de l'âme qui cherche dans le vide le souffle intérieur qui lui manque. Il y a lA quelque chose de l'agonie -du Christ : Trislis est anima mta usque ad' moritin.
Je ne suis pas fâché au surplus que votre article ait élé- retardé. Je voua prie même de ne point le faire paraître jusqu'à ce q'ie nous noua soyons vus, et vous m'avez cauaé une grande joie en me faiaant espérer que ce sera vers la mi-avril.
Vous ne voua êtes pas mépris sur le fond de ma pensée, mais à raison même de la gravité des conséquencea qu'elle entraîne, des résuitata pratiques immenses qu'elle peut avoir dans l'état actuel du genre humain, elle demande à être mûrie,, considérée sous toutes ses faces avant de la présenter aux hommes, et d'autant plus que seule, assurément, elle n'est pas complète et qu'elle se lie à d'autres questions d'une haute et souveraine importance parmi Icsquellea il en est plusieurs dont la solution ne m'est pas suffisamment claire encore, et dont il me tarde de voua entretenir. Ne précipitons rien. Qu'est-ce- qu'un peu de temps de plus ou de moins lorsqu'il s'agit peut- être de tout un vaate avenir? Laissons les esprits s'y préparer. N'eat-ce pas déjà beaucoup d'avoir fixé leur attention sur Ics- points décisifs dans lesquels viennent se résumer les contro- verses de dix-huit aièclea ? It faudra qu'on réponde, si l'on a. quelque chose à répondre, et c'est le but que je me suis pro- posé, ne tenant aucune opinion pour elle-même et cherchant
1) ToDt en rcconn*itMnl le bien fondé dci obietvalioni de Richard, le solitaire de la Cheanaie ne cenera pa* de pounuivre lei adveruire»- dei plni amera aarcaamei. Son éloquence d« pamphlédijre acquerra kon plein èpanouiBsement dans le livre dea Amichaspands tt Daivandt qui n'e*t autre qu'une vioienle dialrîbe coiitie Louia-Phitippe et ae« miilitlre», Guizot aurtout. Plui que jamai* it semblera k'appliquer k méiitir l'épithtte Bttrisiante de malfaittur iiuirairi que celui-ci lut décoclia un jour.
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DAVID RICHARD 43-
en tout aaiqueœent le vrai. Le discours que vous avez entendu montre assez à quel excès de misère intellectuelle on est réduit. Il est tel que j'en souffre réellement en moi-même. La simple faculté de comprendre semble altérée dans sa racine; autre- ment on se tairait piutAt que de parler contre soi, que de dire des choses qui ne peuvent que repousser et le bon sens et tous les instincts impérissables de l'homme. Il est évident que nous approchons rapidement d'uuc crise religieuse. On ne saurait tester en l'état présent. A propos de cela j'ai lu l'article de M. Leroux dans la Revue encyclopédique qu'il a eu la complai- sance de me Taire adresser. Veuillez quand vous le verrez l'en remercier de ma part, je réserve pour nos promenades nos observations sur un article remarquable dont j'attends du reste la suite qu'il Taut connaître pour apprécier l'ensemble des idées de l'auteur. Toujours est-il du nombre de ceux qui cher- la vérité avec droiture, et c'est pour moi ce à quoi je tiens le plus et que j'estime le plus.
Je reviens, mon ami, à votre voyage. N'allez pas, je vous CD conjure, changer d'avis. Nous ne serons, à aucune époque, plus libres et plus tranquilles, et la campagne commence à être agréable alors, le premier vert a je ne sais quel charme qui manque à l'été même. Rien de ravissant. comme de voir tout renaître et de sentir en soi cette puissance de vie qui se réveille au sein de la nature et semble vous associer à son immortelle jeunesse. Vous trouverez une nouvelle terrasse sans ombre encore, mais Taite exprès pour jouir du soleil du printemps. J'espère dans le même temps revoir M. Manon à qui j'ai mandé l'intérêt que vous prenez à sa santé et qui me charge de vous en remercier. Il est, grâce à Dieu, maintenant en pleine convalescence mais ne sort pas encore de chez lui. David vous rend grâces de son souvenir. Elic est dans sa famille pour aOaires. Il sera de retour dans troit semaines au plus. Adieu, tr&s cher ami, je vous embrasse de tout mott. cœur.
Cette controverse de dix-huit siècles comme il dît dans cette lettre, Lamennais allait la reprendre à sa façon. On devine aisément, sans qu'il soit besoin de plus d'explications, (il refusait d'ailleurs d'en donner) qu'il s'agit du Christianisme qu'il s'apprêtait à saper par sa base en niant avec la divinité de JÉSUS-Christ
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44 REVUS d'alsacb
4a possibilité même d'un ordre surnaturel, et, par coa- séquent, de la révélation. Il étalera ces blasphèmes avec toute leur laideur dans VEsquisse. Jusque-là, il -évitera d'effrayer ses amis par des négations qu'il esti- mait prématurées.
Au sujet de l'article de Richard, voici ce qu'écri- vait Bore à son maître, dans une longue lettre du 14 mars :
< M. Richard m'a parlé de l'article qu'il prépare 4)our le Bon sens et qu'il n'a pas encore terminé. Je •crains beaucoup qu'il ne vous y prête des idées que vous n'avez pas et qu'il ne vous juge avec son esprit • de protestant de Genève, dont à son insu il ne s'est pas entièrement défait, malgré sa douceur et sa bonté, lorsqu'il veut Juger le catholicisme. Il discutera la question de la hiérarchie. J'aurais mieux aimé pour vous qu'il s'abstint de* toucher à cela, parce qu'il ne -connaît point assez toutes vos idées > ").
C'est vraisemblablement sous l'impression de cette >lettre qu'il venait de recevoir que Lamennais écrivit à Richard les lignes précédentes.
Lamennais répondit à Bore le même jour qu'à David Richard qu'il définissait < un homme si exc^ -Jent, un ami si tendre et si dévoué et d'un si grand -mérite >.
Dans la même lettre, Lamennais disait encore, en pariant de la première conférence que Lacordaire venait de faire donner à Notre-Dame et que Bore .n'avait pas goûtée non plus : < La conférence de Lacordaire lui a fait (à Richard) la même impression qu'à toi. Il m'écrit que, s'il avait été disposé à se ^aire catholique, ce discours eût changé sa résolution >. 11 ajoutait : «Je ne m'en étonne pas, non seulement à -cause de tout ce qui manque à Lacordaire du côté de Ja science véritable, de la justesse et de la profondeur
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DAVID KICUAKD 45..
d'esprit, mais aussi parce qu'on a rendu impossible aujourd'hui la défense de la cause qu'il a entrepris dfr soutenir >.
Et c'est du catholicisme qu'il parlait, de cette religion à laquelle il avait jusque-là consacré son génie et ses- veilles, qu'il emploiera désormais à la combattre !
Lamennais disait encore plus loin des écrivains religieux dont il venait de déserter tes rangs : < Ce serait à ceux-ci de résoudre les problèmes que j'ai posés. S'ils en venaient à bout, ils auraient, à mon avis, plus fait pour le catholicisme qu'aucun homme ne ât jamais. Mais s'ils le tentaient seulement avec une intelligence suffisante, ils s'aiiercevraîent bientôt que, derrière les questions que j'énonce, il eh est d'autres plus générales d'où les premières dépendent et. qui ne leur sembleraient peut-être pas extrêmement ^iles à traiter > i]- L'auteur de ces lignes amères était définitivement perdu pour l'Eglise.
Pour des motifs que nous ignorons, David Richard difiéra son voyage à La Chesnaie : il dut se borner provisoirement à continuer de correspondre par lettres avec son illustre ami qui lui mandait de nouveau, huit jours plus tard>) :
La Chesnaie, aq mars 1835. Il sersit Buperflu de vous dire, très cher ami, combien' toutes vos lettres m'intéressent et me font plaisir. Les deux, pages qui terminent la demi&re m'ont extrêmement touché. Vous Kotez vivement la nature que si peu d'hommes sentent Jk un certain degré, au moins. Le savant en recherche les lois . et reste froid i sa beauté qui transporte l'artiste, et au-delà des - imprcMÎonA qu'en reçoit Gelui-<n, il en est encore de bien- autrement profondes qui émeuvent dans ce qu'elles ont de
I^ Litmtnmmt iMrmt, p. 361 it iiiiv.
1) Il devait encore Ini Aerira le 10 avril «oivant. (Cunptnx, p. ij» et Spacb, p. 351). .M. Cimpmas * lOMi publit deox coarti paHi(ea- de ta fettr* qu'on va lire. (P. 139).
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plus ioteoBe les puissances de l'âme, Trappée d'admiration, enivr<5e d'amour à )a vue de tant d'harmonies ravissantes. L'aride science de nos jours, sans éclat, sans parfum, sans 4)oésie d'aucune sorte, a déseDchauté l'univers. Cette fleur brillante et gracieuse qui balance mollement son élégante tige au bord des eaux, qu'est-ce pour elle? Un peu d'oxigène, d'hydrogène et de carbone. Oh I que j'aime biea>mieux l'igno- Taoce antique qui la rattachait à la vie, au sentiment, à la pensée même par les rêves d'une aimable imagination ! Ceux qui tuent pour connaître, ne connaîtront jamais que la mort. Savcz-vous, mon ami, qu'après m'avoir Tait espérer de vous ■revoir vers la mi-avril, me renvoyer à deux mois n'est pas bien du tout? Je serais si heureux de reprendre nos douces conversations, nous aurions à nous entretenir d'objets si impor* tants sur lesquels on ne peut suffisamment s'expliquer par lettre, que le temps me paraU bien long jusque-là. Je ne vois rien qui n'ait été dit, rien qui ne se trouve partout, dans la con- férence de M. Lac(ordaire) et cela pouvait suffire autrefois, à rai- son de la sorte d'accord qui existait entre ce genre de considéra- tions et les idées généralement reçues. Mais aujourd'hui que le problème s'est immensément agrandi et qu'il est posé d'une toute autre manière, ce qui paraissait une argumentation solide n'est plus guère qu'une déclamation. Elle peut encore produire -sur un auditoire favorablement disposé l'impression organique pour ainsi dire que les hommes assemblés reçoivent toujours d'une parole animée, véhémente et pleine de chaleur : mais le calme revenu, il ne reste aucune conviction durable, l'état des -esprits n'a point été changé. La raison, à qui l'on a momenla- nément imposé silence, ramène ses questions et ses doutes. On a, pendant une heure, assisté à un spectacle entraînant; rentré chez soi on y retrouve les afiaires dont on s'inquiétait tout -aussi difficiles et embrouillées qu'auparavant. Je ne sais s'il est bien sage de présenter le catholicisme comme exigeant de d'homme le sacrifice absolu de ce qui constitue l'humanité. -Quand on l'y résignerait, ce sacrifice'serait-il possible' N'im- plique-t-il pas au contraire une radicale contradiction F Un être, même le voulant, peut-il cessser d'être ce qu'il est, se dépouiller de sa nature, se soustraire à l'immuable empire de ses lois? Je soupçonne fort que ceux qui disent hardiment des •choses semblables, ne s'entendent pas eux-mêmes. Guidés par ■un certain instinct logique, ils tirent d'un principe absolu des
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DAVID RICHARD 47
■conséquences absolues, sans examiner ce principe ea soi. On ne ae figure pas combien d'erreurs cette manière de procéder a mises dans le monde. Au reste il est bon que tout soit dit pour que tout soit enfin jugé.
Vous résolvez parfaitement la contradiction prétendue que me reproche M. Leroux. J'aurais une infinité d'observations à faire sur son article; mais elles viendront mieux quand la suite aura paru, et je les réserve, comme je vous l'ai dit, pour nos longues causeries de ce printemps.
je ne doute nullement qu'on ne fût tris aise de me susciter de nouveaux encbarras et des déplaisirs nouveaux. Cependant, si l'on est prudent, on y regardera à plus d'une fois. J'ai posé des problèmes et je ne les ai point résolus. Tout ce que peuvent dire de mes sentiments paternels les bons amis qui ne me trouvent pas encore assez persécuté coname cela repose sur de pures conjectures; car je ne me suis en aucune façon expliqué là-dessus avec eux, et il y a même longtemps que n'avons de relations ensemble. Après tout, ou il y a des réponses satisfai- «intcB à donner aux questions que j'ai tâcbé d'exposer claire- mentj ou il n'y en a pas. S'il n'y en a pas, est-ce ma faute à moi, et les questions existeraient-elles moins, quand je me serais tu ? S'il y en s, qu'on les produise, et j'aurai certaine- ment, en les provoquant, rendu au catholicisme un des plus grands services qu'on pût lui rendre. Quant aux explications que je présente de la conduite du Pape, elles offrent, je l'avoue, <]uelque chose d'un peu rude dans leur franchise. Cependant plus j'y pense, plus je reste convaincu d'avoir dit tout ce qu'il est possible de dire pour le justifier et je défie sans crainte qui -voudra le tenter, de faire de ses actes une apologie pour le fonds autre que la mienne. Ce n'est peut-être pas le motif qui -doit le plus me faire espérer qu'on me la pardonne.
A quelle époque Didier reviendra-t-il d'Espagne ? A moins <iae quelque affaire ne le rappelle à Madrid, je présume qu'il rentrera en France par Perpignan, après avoir visité le littoral de Cadix à Barcelone. Ne manquez pas de me rappeler à son «ouvenir dans toutes vos lettres. Je vous embrasse, cher ami, bien tendrement F, M.
Cette lettre, en ce qui concerne la conférence de Lacordaire et les réflexions qu'elle provoque de la part de Lamennab n'est que la reproduction de celle
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48 BEVUE d'alsacb
qu'il écrivait à Bore et que nous avons citée fJns haut.
Lorsqu'il parlait du même sujet à des correspon- dants divers, Lamennais le faisait habituellement en termes identiques, comme s'il se fût copié lui-même. Cela venait en partie de ce qu'il avait ses phrases toutes faites dans la tête, avant de les coucher sur le papier. Cétait, chez le grand écrivain, un procédé familier de composition.
(A suivre).
A. Roussel & A. M. P. Ingold,
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UNE PAGE
DE L'HISTOIRE DE LA GUERRE DE 1870-71
EauUur de ces notes, prises au jour le jour pendant la guerre de iSjo-ji, le commandant Lucien Odoul, avait passé ttne partie de sa jeunesse à Strasbourg, où son père Hait en garnison. Il y jit ses études classiques et entra dans l'armée, à sa sortie de Saint-Cyr. Ayant démissionné à l'occasùm de son mariage, il se mit à la disposition du Gouvernement de la Défense nationale en iS-jo, pour la durée de la guerre.
Il avait un frère qui servait dans l'armée active et qui fut grièvement blessé à la bataille de Frœschwiller.
Ces notes ont été confiées à un des officiers, d'ori- gine colmarienne, qui a servi sous les ordres du comman- dant Odoul durant la dernière partie de la campagne. Tout ceci justifie l'accueil que leur fait la REVUE
D'Alsace.
D'ailleurs, les faits qui y sont mentionnés mettent
en scène d'importantes personnalités et apportent leur
modeste contingent à l'histoire de cette douloureuse
époque,
La Rédaction.
D.gtzodoyGOOgle
50 REVUE D ALSACE
Le i8 octobre i8jo. — Envoyé à Bioîs auprès du général Pourcet qui commandait alors le i6°" corps d'armée pour reconnaître avec lui et son état-major, les points à fortifier au sud de Châteaudun, entre la rive gauche du Loir et la forêt de Marchenoir. (La fin de la lutte dans Châteaudun date du 18 octobre, pré- cisément).
Le iç octobre. — De nombreux landaus bien attelés, préparés par les soins du préfet du Loir-et-Cher, nous amènent tous, (ainsi que le préfet), de Blois jusqu'à Vendôme d'abord, où l'on constate que le sous-préfet de Vendôme (ancien officier de marine) a fait exécuter quelques sérieux travaux en vue de la défense de cette ville ouverte. Ces travaux, vers le sud surtout, ont servi le 1 5 décembre, à l'armée du général Chanzy, à s'y maintenir jusqu'à la nuit. (Bataille de Vendôme). De Vendôme, la caravane (qu'accompagna alors le sous-préfet de Vendôme) se rend sur certains petits mamelons favorables à la défense, à quelques kilo- mètres au sud de Châteaudun. Là quelques soldats du génie, commandés par un officier, jalonnent les projets de terrassements et épaulements de batteries, ordonnés par le général Pourcet.
Ce petit groupe d'officiers de l' état-major du général Pourcet, accompagné ainsi par le préfet de Blois et par le sous-préfet de Vendôme, s'est trouvé tout à coup en danger d'être fait prisonnier. Voici comment. Les Allemands, qui venaient à peine d'achever (dans la nuit du 18 au 19) de s'emparer de Châteaudun, avaient poursuivi quelques habitants, de braves défen- seurs de cette ville, (blessés et prisonniers). Ces mal- heureux, montés sur une vieille diligence, étaient venus, tout effarés et tout sanglants de leurs blessures (mal pansées et- toutes fraîches) se jeter dans notre groupe, croyant y trouver un soutien, et des défenseurs suffi- samment armés. Le général Pourcet, en raison du très petit nombre de soldats du génie, là présents, ne voulut point risquer d'être trop facilement fait prison-
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usa PAQB Ds l'histoire db la oubrrb db 1870-71 51
nier avec tout son état-major : il ordonna de remonter dans les landaus, la reconnaissance du terrain étant du reste terminée.
Nous repartîmes directement pour Blois, sans avoir aperçu les Allemands, qui, exténués, sans doute, par 48 heures de lutte acharnée, avaient abandonné la poursuite de ces quelques combattants de Châteaudun, échappés comme il est dit ci-dessus.
On voit qu'il s'en est iallu de peu, dans cette cir- constance que les Allemands fissent une importante capture! C'est ce même jour du 19 octobre, qu'à Vendôme, j'ai appris officiellement que le sous-préfet de cette ville, pour renseigner le général Barry, avait eu l'audace de pénétrer dans les lignes de l'armée de Von der Thann, déguisé en maquignon. Mais son élé- gance naturelle, ses mains trop fines d'ancien officier de marine, le firent emprisonner par les Bavarois qui l'auraient probablement fusillé, après enquête sommaire, s'il n'avait réussi à s'échapper la nuit. Le 20 octobre, je signalai ces faits à Gambetta lui-même, et le I [ décembre j'appris, par ce même sous-préfet de Vendôme, qui nous appelait à son secours, qu'il m'at- tribuait la croix de la Légion d'honneur que Gambetta lui avait fait remettre.
Lf 23 octobre. — Je suis envoyé en parlementaire, pour remettre aux Allemands, cantonnés à Meung-sur- Loire entre Beaugency et Orléans une demande for- mulée par le gouvernement, au nom de Madame la maréchale Bazaine, qui désirait être autorisée à se rendre à Metz, auprès son mari ; elle donnait pour raison, qu'étant sur le point d'accoucher, elle voudrait pouvoir être auprès du maréchal auparavant.
A ta dernière station du chemin de fer [conservée, au village de Mer, le général de cavalerie Trépard me fait délivrer un bon cheval, et me fait accompa- gner par un trompette Alsacien bien choisi et bien monté.
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5* REVUE D'ALSACE
Un lieutenant de uhUnds, que nous rencontrons (en réquisition) au delà de Beaugency, m'accompagne jusqu'à son chef d'escadron, posté à Meung-sur-Loire {Loiret).
Mon pli remis audit officier supérieur, je chevauche à nouveau, avec le lieutenant de uhlands, jusqu'au hameau, où il avait requis des vivres et de l'avoine, et dans notre conversation courtoise, il me dit : < Que
< nous devrions bien cesser la guerre. . . car toute
< défense est désormais inutile, selon lui. . . Je lui
< réponds que j'espère bien que nous pourrons per-
< sister et réussir finalement comme les Espagnols,
< les Russes et les Mexicains ont réussi contre nous. . . « jadis ! >.
Au hameau, l'on nous offre du vin avec un seul verre, pour tous deux. Le lieutenant Allemand, en guise de politesse chevaleresque boit une petite gorgée, le premier, et m'offre gracieusement de vider le verre. Puis il s'en fait verser de nouveau qu'il boit à ma santé.
Nous n'avions pas mis pied à terre, étant pressés, tous deux, par nos devoirs respectifs.
Mon trompette, Alsacien, stylé par moi, avait fait jaser les uhlands, mais sans obtenir autre chose que l'aveu «qu'ils en avaient assez!!!»
if 26 octobre, — Une réponse favorable était par- venue : Bismarck autorisait Madame la maréchale Bazaine à se faire accompagner jusqu'à Metz, par le frère du maréchal, présent à Tours, pour seconder les démarches de sa belle-sœur, et l'assister le cas échéant.
Le 27 et le 28 octobre, M™ Bazaine, quoique souf- frante, se prépara résolument à ce voyage, scabreux pour une femme enceinte !
Le 2Ç octobre, de grand matin, ainsi que )e minis- tère de la guerre me l'avait ordonné la veille, avant de partir en avant, pour préparer, comme parlemen- taire, le passage des lignes prussiennes à M™* Bazaine, j'allais m'assurer auprès du frère du maréchal (lequel
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UNE PAGK DE l'hISTOIRK DB LA GUERRE DE iSyO-JI 55
frère était professeur à l'Ecole des ponts et chaussées à Paris, avant ta guerre] si M"' Bazaine pouvait entre- prendre, dès ce jour-là, ce long et dur voyage, à tra- vers le pays bouleversé, jusqu'à Metz. La veille, le 28, «lie m'avait dit eHe-même (sur mes indications prove- nant des renseignements que j'avais demandés aux officiers de utilands cantonnés à Meung-sur-Loire), qu'elle appréhendait les inconvénients de sa grossesse. Puisque le chemin de 1er était coupé à partir de Mer (avant Béaugency} et non rétabli encore par les Allemands entre Metz et les lignes françaises, cela l'obligerait de voyager en voiture, de Mer jusqu'à Metz! Il >
Elle était si souffrante, lorsqu'elle me parla le 28, que je m'attendais à lui voir retarder son départ fixé au 39.
Je rappelle ici, que l'ensemble des traits de Madame Bazaine, se rapprochait, alors, de ceux bien connus de la célèbre cantatrice la Patti. Elle lui ressemblait telle- ment qu'à distance, on aurait pu s'y méprendre I
Donc le 29 au matin, avant la pointe du jour, une demi-heure avant que le train parte de Tours, je pénétrai dans la chambre du frère de Bazaine. Il était habillé; son lit non défait! Ses pleurs, ses suffocations, me firent appréhender un malheur dont il ne voulut pas me dire la cause, en ce moment. Après un redou- blement de larmes et de spasmes, provoqués par mon arrivée, il put enfin me parler.
Il se borna à me dire : < Partez et préparez tout, sans retard, aux avant-postes de Mer, pour que la voiture destinée à transporter Madame la maréchale et moi, jusqu'à Metz, soit prête à l'arrivée du train convenu ».
Le valet de chambre, consterné lui-même, me recon- duisit sans oser me dire. . . que c'était la capitulation de Metz (signée le 28 à Metz et connue, dans la nuit du 28 et 29, par la maréchale, à Tours) qui avait fait ainsi pleurer son beau-frère, tout le restant de la nuitl
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Moi-même, je n'appris cette catastrophe que. . . par M. Thiers, qui ce jour là, 29 octobre, me présenta,' à ta station de Mer, un ordre du ministère, prescrivant de lui faire traverser les lignes prussiennes, dans la voiture même destinée auparavant à Madame )a maré- chale Bazaine ! ! I Celle-ci s'était éloignée de Tours; dans la même journée, fuyant la foule exaspérée, qui avait proféré des menaces à son endroit, en apprenant la capitulation de Metz.
< Madame la maréchale habitait à Tours, dans un établissement tenu par des religieuses, dans ' un autre ' quartier que celui où logeait son beau-frère. Pendant que la foule menaçait d'envahir la maison des - dites religieuses,- Madame la maréchale s'enfuit, nu-tête, avec son enfant en bas-âge, par une porte dérobée; où elle trouva, par hasard, l'assistance d'un habitant ayant une voiture attelée. C'est grâce à ce secours immédiat qu'elle -put atteindre, sans être poursuivie; la plus prochaine station du chemin de fer >;
Tel est le récit que me fit M. Thiers, avant' de se rendre à Paris assiégé, pour tenter d'obtenir un armis- tice.
En novembre (la date précise m'échappe parce que j'ai noyé un cahier de notés dans la Vienne; près Poi- tiers), je dus communiquer un ordre verbal au général Michel, à Besançon,' de la 'part du ministère de la guerre. Un moment où j'allais- pénétrer dans la cour des bureaux de la division, je rencontrai un groupé de cinq prisonniers Allemands (4 dragons bavarois et leur lieutenant) ameriés au général Michel,' par un dé nos lieutenants du ■3" dragons; le lieutenant Pasquien On nous introduisit ensemble auprès du général, qui; après avoir pris connaissance de ce que le ministre de la gwerre m'ordonnait de lui dire à part, me fit assister à l'interrogatoire dfe l'officier bavarois. Celui'*! raconta, en assez bon français, que son adversaire; le lieutenant Pasquier là présent, l'avait chargé ainsi' -que ' ses quatre dragons bavarois, avec tant d'adresse et de
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use PAGE DB L'iltSTOIRB DE LA OtBRRE DE 187O-71 55
vigueur, qu'il -n'avait eu que le temps, pour n'être point cerné", dé sauter avec son cheval dans la* rivière voisine. Mais, comme il était empêtré dans ses étriers, il aurait infailliblement péri, si son généreux ennemi ne lui avait tendu son long manteau, auquel il se cramponna, et au moyen duquel il fut ramené, sain et sauf, sur la berge escarpée de la rivière. Or le lieutenant Pasquier, qiit n'avait avec lui que trois dra- gons de son régiment, eut la surprise de voir revenir, le sabre au fourreau, pour se rendre prisonniers, avec ■ leur lieutenant, les quatre dragons bavarois qui, lors de l'attaque, s'étaient séparés de . leur officier, pour éviter le choc impétueux des nôtres. Ce récit fait, avec tact, par le lieutenant bavarois, était d'autant plus inté- ressant qu'il était encore un peu grisé par le Cham- pagne que . lui avait offert son sauveur. De sorte qu'après avoir très correctement raconté ce qui précède, les fumées du Champagne reprenant leur action con- tenue,'notre pauvre lieutenant bavarois se mit à chanter les louanges- de son vainqueur, sur un ton bien fait pour nous dérider tous. Après avoir répondu aux questions nombreuses du général Michel, il lui conta, par le menu, comment ce brave lieutenant Pasquier, lui avait procuré : !• le moyen de se bien sécher, 2° de se bien restaurer, 3° de se présenter convenablement devant le général et... combien le dîner et le Cham- pagne à lui offerts avaient été exquis, car, malgré l'eau de la rivière, bue à contre cœur, le bon bavarois . avait bu ce bon Champagne... comme si c'était de la bière de Bavière !
Je rapportai au ministre de la guerre cet épisode et le lieutenant du 3" dragons Pasquier fut nommé capitaine.
Le général Michel, après avoir bien réfléchi à la nature des'or'dres verbaux que je venais de lui trans-' mettre, avoua' très modestement que « bombardé géné- « rai de division, a la tête d'un grand commandement < quelques mois 'seulement après qu'il combattait à
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56 KBVUK D'ALSACE
« Reichshoffen, comme colonel de son régiment de
< cuirassiers, il préférait le commandement d'nne divi- « sion de cavalerie, parce qu'il ne se trouvait ni pré-
< paré, ni capable, pour l'exécution des plans strate* « giques qu'on lui ordonnait de faire exécuter >.
Par le télégraphe, son désir si légitime d'homme modeste et de patriote consciencieux fut exaucé, et il reçut aussitôt sa nomination à la tête d'une division de cavalerie, dans l'armée de la Loire, où il avait déjà combattu, comme général de brigade, quelques semaines auparavant.
Le général Michel ne voulut pas rester une minute de plus à Besançon et il partit pour Tours, avec moi.
Le commandant Deshorties, son officier d'ordon- nance, était un jeune chef d'escadron de lanciers plein d'avenir, parce que très intelligent, actif, vigoureux, etc. Il profita de la mutation du général Michel, pour aller pendant les 48 heures de délai qu'on lui accorda, embrasser sa mère I Or, chez sa mère, il fut embrassé lui-même, sur la lèvre, par une mouche char- bonneuse et il mourut foudroyé.
Le colonel Deshorties, son frère, qui m'apprit cette affreuse nouvelle, au ministère de la guerre à Tours, où il dirigeait un service, m'avait connu le premier jour où je me suis engagé volontairement pour la durée de la guerre. Ce premier jouT-là, il causait avec un colonel d'infanterie de ligne qui, à cheval et prêt à rejoindre son régiment déjà sur la grand route, lui demandait des officiers de compagnies qui lui man- quaient. Le colonel une fois parti au galop, je m'ap- prochais de Deshorties et lui exposai qui j'étais, en lui demandant de me désigner un poste de combat.
Nous criâmes bien vite et bien fort après le colonel parti au galop, mais il était trop loin. Deshorties me fit nommer alors capitaine d'une compagnie de zouaves qui devait arriver à Tours 48 heures après. En atten- dant il utilisa mes instants, sachant que j'avais été
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UNB PAOB DB L'HISTOIRE DE LA GUERRE DE 187O-7I 57
•officier d'ordonnance de deux généraux, officier d'in- fanterie, enfant de troupe d'artillerie, etc.
Ma compagnie de zouaves ayant été pourvue d'un autre capitaine, pendant une de mes missions, je fus nommé au 45"" de ligne, puis... puis... puis... vous savez le reste ! 1 1
COM'. Odoul.
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LA SUPPRESSION
DE L'ADMINISTRATION PROVINCIALE
ET LE NOUVEAU RÉGIME. 1790.
( SUITE!)
CHAPITRE TROISIEME
Ln dépatttmeala. — Division de l'Altuce en deux dépirtementa. — Miconlenlemenl de Thann. — Colmir rècUme te miinlien de *ei étibliiaenienli civils cl religieux. — Lei provinces voisines veulent se partic^r l'Alsice. — Les buresui intermidisirrB TécUmenl b conserviiïon du ConMil Souverain.
Les municipalités organisées, il fallut s'occuper des administrations supérieures et par conséquent détermi^ ner qu'elle serait la nouvelle division administrative de la France. L'ancienne division par provinces était con- damnée, parce qu'on y voyait un obstacle à l'unité nationale et surtout à l'égalité qui devait exister, non pas seulement entre les citoyens, mais même entre les différentes parties du territoire. « La nouvelle division du territoire, disait V Instruction sur la formation des- assemblées administratives, détruit toute disproportioiv
1) Voir ]* livraiion de aovembre-décembra 19^8.
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LA SUPPRESSION DE L'ADMINISTKATION PROVINCIALE 59^
sensible dans la représentation, et toute Inégalité d'avan- tages ou de désavantages politiques», Dans le prin- cipe, le comité de constitution proposait de diviser la France, giomitriquement «en 80 grands départements,, chacun de 320 lieues carrées; de les former en par- tant de Paris comme centre ; . . . de partager chaque département en 9 districts sous le titre de commune, de 36 lieues carrées d'étendue, et de les dubdiviser chacun en 9 cantons de 4 lieues carrées ou à peu près » 1)- On reconnut sans doute bientôt que cette division mathématique était impossible en pratique. Aussi l'Assemblée se borna de décider en principe que les provinces actuelles seraient fractionnées en un cer- tain nombre de départements d'une étendue à peu près égale, et laissa aux députés de chaque province le soin de lui proposer la division la plus convenable. Vers le 14 novembre, les députés de l'Alsace se réunirent et discutèrent la question de savoir si notre province ne formerait qu'un seul département ou s'il était avantageux de la diviser en deux. Plusieurs députés . se prononcèrent pour le premier parti dans le but de conserver l'unité de la province, entre autres M. Hell,' député de Haguenau, le seul d'ailleurs, à notre con- naissance, qui ait publié son Opinion *). Cependant cet, avis ne prévalut pas, et il fut décidé que l'Alsace for-' - merait deux départements i le Bas-Rhin avec quatce, ' districts, dont les chefs-lieux seraient Strasbourg, Hague-; nau, Wissembourg et provisoirement Benfeld ; et Ift ' Haut-Rhin avec trois districts qui auraient pour chefs-" lieux Colmar, Altkirch et Belfort 3), Ce ne fut pas sans
1) Mim'eirt di droit fiiblU etc., p. Ho.
a) M, Hell VOnUlt qrfe ce-flépurlement unique fulparlig* *n qiTmtre district* v/éi chefictiedx ~t Allkirch, Colùiir, Slrwbourg el^Winlem- bourg. SiD» doote 1-AlBembMa n'surmit -pu iccepti cette proporillon, ptrca que l'étendue d» «< dépirtsimnt eut été trop considérable.' '
3) C'élkit BODi aniRotr» nom l'ancienne diviaion en hiute rt-'tw<8e Aiuce: M. dé Tufckheim en s'y ralliBnl,«unlt voulu que. l'on adjnignft
val de -Willsr; Sélïttïl, et le bailliage de .Maickol»=;
nne plus piifaîle égalité entra lii deni départa--
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peine que nos députés parvinrent à soumettre leurs propositions à l'Assemblée nationale. Les provinces voisines en effet avaient jeté les yeux sur l'Alsace et -chacun d'elles en convoitait un lambeau pour arrondir ses départements. Il fallut donc lutter j mats leurs efforts furent couronnés de succès ').
Pendant que les députés réglaient ainsi au mieux des intérêts de leurs commettants les divisions et sub- •divisions de leurs provinces respectives, l'Assemblée nationale, par décret du 22 décembre i;8qi), après -avoir fixé le nombre total des futurs départements de 75 à 85, créait les corps administratifs qu'elle allait placer à la tête de chacun d'eux et déterminait la manière dont ces corps seraient élus et constitués 3). Voici l'analyse des principales dispositions de ce décret : ■chaque département était divisé en districts dont le
menti*. {Miuieirt dt droit pabtit, etc. p, I13). Mail it ne Cul pu -4eoaM, M. Hell en le rangnnl à csite opinion, dédrut que [ei dtpaUl ■cniMent k leor propoiition Tes troii conditions suivintel ; D'aboid ili devsient taettre le vou que le cadaitre commencé en 1786 fut achevé ipromptement, s6n d'arriver à une répartition plo* éqnitable de l'impit •entre 1e« deux dépaitemeatt, en attendant qae le cadastre général d« Tojaame pal (onrnir la preuve qus l'Alwce était proportionnellement pins imposée que les autre* provincea et avait droit à décharge de ce -qu'elle payait de trop. En second lieu tes tiounes fondées dans kl -collège* de la province, devaient pouvoir {Ire distribuées indiatlncte- menl à de* aujels originaires des deux départ s menti. Enfin la vente des biens «ccUsiasIiques devait loorner % l'avantage de la haute et de la bssa« Alsace proportionnellement au montant de lenrs contribution!, puisque le* deax dïpartenent* ne devaient former qn'un seul diocèse, n'avoir qu'une seule conr ■ouveriina, et un seul commandant mlUlaire ■va ehef.
1) Un irrité du 17 novembre concilia Isa difficuHéi qui s'étaient élevés entre lea dépuléi au tujet de la démarcation de leun dépiKe- nents respectifi, et le décret du 9 décembre fixa les bases provisaire* .de l'oTganiiation de chaque département. 3) Regiitré au Conieil le 6 mai 1 790.
3) Le même décret fixait le nombre de députés que devait compter >la prochaine législature, et modiGail selon les principes nonreauz le* ■r^let luiviei joaqu'alori par letlr élection ; nous n'avons pas k. non* occuper de celte partie du décret. Remarquons cependant qu'en vertu de raflicle S, les député* ne devaient plus désormsi* être regardé* comme les représentants de la province qui lei avait élu*, nait bien ■«omne le* représentants de U nation tonte entière.
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LA SUFPSiESSION DE L'aDUINISTRATION PROVINCIALE 6l
nombre ne pouvait être au-dessous de trois, ni au-des- sus de neuf; chaque district se subdivisait en cantons- d'environ quatre lieues carrées chacun. L'administration, supérieure siégeait au chef-lieu du département et était appelée : Administration du département. Au chef-lieu de chaque district, se trouvait Y Administration du dis- irict subordonnée à la précédente. La première se composait de 36 membres, plus un procureur-général syndic qui pouvait avoir un suppléant i la seconde comprenait 12 membres, plus un procureur syndic et son suppléant.
Les élections étaient toutes à deux degrés. Les assemblées primaires, composées de tous les citoyens- actifs, se réunissaient, non plus par paroisse ou par communauté comme autrefois, mais par canton ; les villes seules conservaient leurs assemblées particulières, 11 y avait autant d'assemblées primaires distinctes que de fois 900 citoyens actifs ') : chacune d'elle élisait au scrutin de liste double un électeur à raison de cent citoyens actifs inscrits, ou fraction dépassant les cin- quante »).
Les électeurs ainsi nommés s'il s'agissait d'élire le département, devaient se réunir, sans distinction de rang, d'état ou de condition, puisque les ordres étaient abolis, en une seule assemblée, convoquée alternative- ment dans les chefs-lieux des diUérents districts 3) ;.
1) Aa dcU de 900 le* aMcmbUn deviieat »t dfdoubter, de maniire- toQtefoii que la moia* nofflbreuM fut toujours an moiiu de 450 élec-
1) Le acrutin de liate double eat celui par lequel chaque citoyen vole k la lois sur tous les lujeta i élire, en écrivant sur un même bulletin un nombre de noms double de celui des place* i remplir. La majorité absolue de* auErrages étaient toujours eligte pour le* deux premier* tours de icrutin ; mais pour le troisième, il tuBitail de la maiorUé relative. Au contraire lonque le ecrutin était individuel, loraqu* dam le* deux premier* tour* aucun de* candidala n'avait réuni la majorité absolue, on ue pouvait plu* choiair au troisième tour qu'entre le* deux *ajet* qui avaient obtenu au tour précédent le plus grand nombre de voix.
i) L'instruction dit cependinl cheMieu du département et n'appliqae- I* di*po«ition ci-destot qu'a» élecUona téglilalive*.
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■67 RBVUB D' ALSACE
puis après avoir choisi leur président et les secrétaires, et prêté le serment patriotique de la même manière que les assemblées primaires, ils procédaient à l'élec- tion des 36 membres devant composer l'administration supérieure, toujours au scrutin de liste double, sauf le procureur-général qui était nommé au scrutin indivi- duel. Les électeurs pouvaient choisir les membres du département parmi les citoyens éligibles de tous les districts, de manière qu'il y eut toujours parmi les élus au moins deux citoyens de chaque district; et pour arriver à ce résultat on commençait par faire autant de scrutins particuliers qu'il y avait de districts, et l'on
-complétait le département par un dernier scrutin.
Les mêmes| électeurs, après avoir ainsi formé le département, se divisaient en autant d'assemblées qu'il y avait de districts, et réunb au chef-lieu, y élisaient dans les mêmes formes et de la même manière, l'ad- fninistration du district. Toutefois ils avaient le choix
-entre tous les citoyens éligibles du district sans dis- tinction, et n'étaient pas astreints à prendre un ou plusieurs candidats dans chaque canton.
L'une et l'autre administration devait rester quatre ans en fonctions d'abord, puis se renouveler par moitié tous les deux ans. Elles avaient toutes deux te droit de nommer leur président et leur secrétaire ; ce dernier cependant était toujours pris hors de l'assemblée et par conséquent révocable.-
Le département se divisait en deux sections : le
-directoire composé de huit membres et le conseil qui en comptait vingt-huit. Le directoire était élu au scrutin individuel, à la majorité absolue, par l'assemblée géné- rale du département à la fin de la première session, et, comme celle-ci, renouvelé tous les deux ans par moitié. Il devait toujours demeurer en activité, exécuter les arrêtés du Conseil pendant l'intervalle d'une session à l'autre, et s'occuper de l'expédition des affaires cou- rantes. On le voit ce n'était que la commission inter-
.médiaire des édits de 1787, mais sous un autre nom.
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LA SUPPRESSION DB L'ADMINt8TRAT10:« PROVINCIALE 63
1-e conEeil recevra les comptes de gestion du direc- toire, puis réuni à celui-ci en assemblée générale, il axera les règles générales de chaque partie importante de l'administration, et ordonnera les travaux et les dépenses intéressant le département. A cet effet, il tiendra une session annuelle qui pourra durer un mois tout au plus.
L'administration du district était élue et organisée de la même manière que celle du département; tou- tefois le conseil ne comptait que six membres et le -directoire quatre seulement. Le directoire exécutait les ordres qu'il recevait directement de l'administration ■supérieure, ou les arrêtés du district, mais préalable- ment approuvées par le département. Le conseil ne pouvait jamais rien décider ou faire exécuter en vertu de ses seuls arrêtés; ses fon<^ons se bornaient à pré- parer les matières qui devaient être soumises à la décision du département, et à éclairer celui-ci sur les besoins du district. Aussi il ne tenait qu'une session annuelle de quinze jours au plus, et un mois au moins avant celle du département.
La troisième section du décret spécifiait les attribu- tions de ces deux administrations. Sous l'inspection du corps législatif et l'autorité de ses décrets, le départe- ■ment faisait la répartition entre les districts et le recou- vrement des impositions publiques. Sous l'inspection ■et l'autorité du roi, il était encore chargé, dans le ter- ritoire qui lui était assigné, de toutes les parties de l'administration générale dont l'article 2 faisait une «numération qui n'était pas limitative. Ainsi étaient de sa compétence : tout ce qui regardait la bienfaisance ou la charité publique, les hôpitaux, maisons d'arrêt, prisons, la conservation et l'entretien des propriétés pubh'ques, des édifices et autres objets consacrés au culte, l'éducation, l'instruction, le maintien de la salu- brité, sûreté et tranquillité publiques, etc., etc., enfin l'emploi et le service des gardes nationales, selon ce qui serait ultérieurement prescrit. Le district recevait
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les mêmes attributions dans son ressort, mais toujours sous l'autorité et la direction du département Enfin les articles 8 et 9 ordonnaient la suppression des inten- dants, commissaires départis, états provioctaux, assem- blées provinciales, etc., du jour où les nouvelles- administrations seraient formées.
Cependant la ville de Thann fut très mécontente de la manière dont les députés de l'Alsace avaient proposé à l'Assemblée de subdiviser la province. Les habitants perdaient beaucoup par le changement de régime <) et ils comptaient sur l'esprit de justice de l'Assemblée, pour obtenir une compensation. Ils se réunirent donc le 10 janvier 1790, et réclamèrent pour leur ville la qualité de chef-lieu de district, soit par préférence à Belfort ou à Altkircb, soit par la création d'un quatrième district dans le Haut-Rhin; et se sou- venant que lors de la suppression du Conseil souve- rain, l'édit de 1788 établissait un présîdial à Thann, ils
1) Thann, udi commerça, uni agricDlturE, disait U lappUqna, vivait des élabliiKmeotg civili et ecclèilutiqoea qui aot tlt on vont être lapprintl : • on bailliige lei^nearial qni l'ilendait aar 17 com- muiuillès aa civil et 41 au crimiDei ; un diparlement doot U ville de Thann était le chef-liea ; un autre aiige de jaatice pour lei habitant! de Udite ville et rii communantii en dépendant, compoif de lo offi- ciera munîeipaai connoi sont le nom de Magislrat ; troji monastèrei, y compria un couvent de femme* litné i Vieux-Thann ; un eha[»lre collégial ayant lo canonicit* et 3 cbapelJeniet ; deciz magtaîna à tel, trti conaidérablei, attachés 1 [a ferme du Roi ; une direction géaénie de la régie des domainea et revenaa da Roi ; une recette principale de U ferme do Roi ; une recette dn haut chapitre d'Arleabeim ; une recette du chapitre de Thann; nne antre recelte dn domainea, droits et tevenuB seigneuriaux; un tabellionné qui étendait aa juridiction sur toute la aeignearie; enfin la résidence d'un huisaier royal, étaient autant d'élabEisiemenla publics qui procuraient des ressources inappréciables tant aux habitants de la ville qu'à ceux de la banlieue ; il* assuraient en même temps des moyens de autmsluice aux pauvres malheurens cl des charités incalculables à l'hamanité souffrante dont cette conltée fourmille '. De ces établiaiements ■ les plus essentiels • sont déjà aup- primés; les antres vont l'être incessamment, de sorte que les habitant» qui n'ont jamais en d'aisance, seront réduits i la misère et * dans l'impuissance de payer leurs contributions et charges publiques >. n*aa- tant pliw, que les grands greniers des difléreotes recelles n'existant plus, on désertera les foires et les marchés t qni psr leur renommée étaient encore une de* plus grandes rsssources aux habitants de Im ville et de son canton >, etc.
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LA SUPPRESSION DR L'ADMINISTRATION PROVINCIALE 65
demandèrent également que leur ville fut désignée pour devenir le siège d'un tribunal. Ils rédigèrent un Mémoire dans lequel ils exposèrent les' raisons qui devaient, à leurs yeux, leur valoir ces faveurs et chargèrent ■àeux délégués de soutenir à Paris leurs réclamations, qu'ap- puyaient en outre lés délibérations de 92 communes environnantes. Les députés de la province, malheureu- senient, ne purent pas leur être d'un grand secours. Il ne leur fut plus possible d'introduire ou de proposer quelque modification au décret qui fixait définitivement le nombre des départements et leurs subdivisions, bien qu'il fut alors même en discussion, et ils durent ren- voyer les délégués de Thann se pourvoir devant' la future administration du déparlement, sur l'avis favo- rable de laquelle, suivant la voie tracée par les décrets, l'Assemblée nationale pourrait revenir sur sa première décision '), Ifs se réservèrent cependant de faire Valoir devant l'Assemblée les moyens exposés par le'Mérnoire en vue de l'obtention d'un tribunal, lorsqu'il serait question de la réorganisation de la justice..
Si la division en départements et en districts pou- vait paraître chose définitivement arrêtée, le sort du Conseil souverain et des divers établissements tant civils que religieux, dont les décrets menaçaient l'exis- tence, inquiétait et préoccupait les esprits. Sans doute l'Assemblée détruisait; mais d'un autre côté elle annon- çait l'intention de réédifier, et bien que les ■ bases exactes sur lesquelles elle voulait reconstruire n'étaient qu'imparfaitement connues, les intéressés résolurent de
I) C« décrat n« fnt reodu qne le 36 ft*ri«r, nnctionnè par le roi le 4 man el TCgiitrè m CoDieil le 31. Mai* le dCcrel du 9 juivitr 1790 avait fikè )• 31 janvier comme dernier délai, pour produire au comitt de conatilation le tableau noaindif de< limilei et dea diviaioai de* départemenlt ; el l'Aisemblte, pour mettre lin aux nombicuicK rtclamationa qui lui arrivaient de toua c&tta, annonçait qu'elle ne reviendrait mr aei décikiona que aur l'avîi dei julurs départemanla. La Cooteil gèntral du déparienient du Haul-Kt)in,*Buqnel les pélilioni de Tbuio fnreut renvoyiea, arrêta le 1$ décembre 1790, {N. II7), qu'il n'y arait paa lieu de déiibtrer. - .
Benae SAUaiet, W». S
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66 REVU!
tenter quelques démarches pour obtenir au moins les établissements de création nouvelle, s'ils ne pouvaient sauver de la destruction ceux que l'Assemblée avait condamnés. La ville de Colmar se trouvait plus parti- culièrement atteinte par les suppressions projetées. Elle était le si^e de la Cour souveraine, possédait un collège royal, un chapitre auquel s'était provisoirement unie l'abbaye de Marbach, une école militaire protes- tante, et plusieurs autres établissements utiles qui avaient fait de cette ville un centre intellectuel, donné à son commerce une certaine importance, favorisé le développeraeut de son industrie, et fourni la subsis- sance d'un grand nombre de ses habitants. Aussi le 22 février 1790, dans sa première séance, le conseil général de la commune de Colmar s'émut à la pensée du coup fatal que porterait à la prospérité de la ville la disparition simultanée d'un si grand nombre d'éta- blissements publics. Il prit donc une délibération, par laquelle, tout en donnant son adhésion à tous les décrets sans exception, il suppliait l'Assemblée de prévenir les effets désastreux que quelques-uns allaient produire, en maintenant à Colmar la nouvelle cour souveraine au ressort de laquelle on pourrait ajouter sans inconvénient le département des Hautes-Vosges, avec lequel les communications étaient assez faciles. Il demandait, en outre, la conservation du collège, de l'Ecole militaire, la réunion définitive de l'abbaye de Marbach au chapitre Saint-Martin, et émettait le vœu de voir établir à Colmar le si^e de l'évêché que l'on promettait à la Haute-Alsace. Le maire, M. de Salomon, et le sieur Buob, furent chargés de se rendre à Paris, et, pour soutenir cette supplique, ils devaient repré- senter les ressources qu'offrait la ville, et faire valoir ses titres à la bienveillance de l'Assemblée, rappeler les besoins de sa population dont une notable partie avait en perspective la misère si ses craintes n'étaient dissipées, et surtout insister sur les services rendus par la bourgeoisie durant tes troubles qui avaient affligé la
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LA SUPPKBSSION DK L'ADUINISTKATION PROVIKCIALB 67
province en 1789, pendant lesquels elle sut conserver la paix, non seulement dans ses murs, mais encore dans tous les environs.
Le corps municipal, de son côté, vota le 25 février une adresse aux députés du Haut-Rhin, pour les remer- cier < des soins infatigables > avec lesquels ils ont défendu les intérêts de la province, les priant d'appuyer de tout leur pouvoir la pétition du conseil général auquel le corps municipal adhérait sans réserve.
Cependant après les efforts qui avaient été faits par les députés des provinces voisines pour annexer l'Al- sace à leurs départements respectifs, la manière dont cette pétition était connue ne re^ut point l'approbation de nos représentants à l'Assemblée nationale. L'un d'eux dont nous ignorons le nom crut devoir sou- mettre, tant à la municipalité de Colmar, qu'au Bureau intermédiaire les quelques réflexions suivantes qui très probablement ne lui étaient pas personnelles. On criti- quait principalement le désir, qu'exprimait le conseil général de la commune de Colmar, de voir le dépar- tement des Hautes-Vosges former avec les deux dépar- tements du Rhin le ressort du nouveau tribunal supérieur séant à Colmar. « Il n'en faut point parler, disait-on, car si les communications par les Vosges étaient aussi faciles que semble le dire la pétition, Metz, Nancy, Besançon, Vesoul s'empareront de cet aveu et redoubleront d'efforts pour partager l'Alsace entre eux, malgré le décret du 26 février qui tout, en la divisant, en fait cependant deux départements alsa- ciens. Les Lorrains, les Messins et les Francs-Comtois parussent avoir arrangé exprès leurs départements dans le désir de nous absorber. S'ils réussissaient, nous aurions à supporter des frais considérables qui ne seraient que dans leur seul intérêt. Ils ont en effet divisé la plupart de leurs 'départements en neuf dis- tricts î or s'il y a une justice royale par district, et si chaque département doit supporter toutes les dépenses de ses districts, nous serions obligés de contribuer
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pour une somme énorme à l'installation et à l'entretien de nombreux établissements qui nous seront parfaite- ment inutiles. Pour obtenir plus facilement la réalisation de nos vœux, il conviendrait peut-être d'offrir dès maintenant à l'Assemblée de prendre à notre charge les frais des tribunaux de nos deux départements. Ce ne serait pas payer trop cher la conservation du tri- bunal- supériecir, car plaideurs et magistrats dépensant leur accent sur place, on empêcherait ainsi le numé- raire de sortir de la province; de plus les habitants des deux départements resteraient unis par une com- munauté d'intérêt; la Cour suprême resserrera «les nœuds que la nature parait nous avoir donnés > ; < nous serions toujours alsaciens, et nous ne devons pas nous séparer autant que cela dépendra de nous >. On conseillait donc à la municipalité de Colraar de demander purement et simplement le maintien de la Cour en cette ville. D'un autre coté, il faudrait égale- ment engager toutes les municipalités de la province à pétitionner dans le même sens, et les nouvelles administrations des deux départements, lorsqu'elles seront en activité, pourront, par délibération expresse, autoriser les députés d'Alsace à oiTrir à l'Assemblée de faire les frais d'installation et d'entretien des nou- veaux tribunaux, si elle consentait à leur accorder la Cour souveraine. Cela n'empêcherait pas, ajoutait-on, de s'aboucher avec les commissaires des Hautes- Vosges et de Vesoul, Ces derniers, en effet, s'ils se détermi- naient à se joindre à nous, pourraient toujours soutenir qu'ils ont des obstables plus grands à surmonter que le passage des Vosges, s'ils devaient ressortir d'ailleurs que de Colmar. Telles sont les réflexions que l'on soumettait à la sagesse du Bureau, de la municipalité et même du Conseil souverain, s'il croyait devoir s'oc- cuper de cette question.
Il appartenait évidemment à l'administration supé- rieure seule de se mettre en rapport avec les munici- palités de la province et de leur demander leur
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LA SUPPRESSION DE L'ADMINISTRATIOS PROVINCIALE 69
concours. Aussi le Bureau de Colmar prévint-il la Commission intermédiaire, dès le i^ mars, que la pro- vince était sérieusement menacée de perdre non seule- ment la Cour souveraine, mais même son existence propre et individuelle. Il lui soumit en même temps un projet de lettre circulaire qu'il se proposait d'adresser à toutes les municipalités du district*) espérant qu'elle se déterminera de son côté à faire une démarche ana- logue auprès des municipalités de la province, dans le but de conjurer le danger commun.
La Commission intermédiaire répondit sur-le-champ ^17 mars) qu'on ne pouvait mettre en doute l'intérêt de l'Alsace à conserver la Cour; mais, qu'à son avis, il était essentiel de ne pas s'adresser aux municipalités. On a déjà trop fait valoir par cette voie les vœux des populations, et si ces démarches restaient infructueuses on aurait tout à la fois compromis le peu de crédit qui restait à l'administration et anéanti la haute idée que l'on se fait de la justice de l'Assemblée nationale. Elle conseillait donc au Bureau d'envoyer aux cinq districts de la province une circulaire rédigée dans le même sens que celle qui lut était soumise; elle-même joindra un mémoire aux délibérations des districts et enverra le tout à l'Assemblée nationale. Le Bureau
1) Dana un prsmier projet, l« Burnn invitait iM muDicipiIilJa à lai taire parvenir deui dilibirationt : la première rtclamiDt la conter- vation de ta Coar; la leconde oiTrant de (aire lea fraii d'initallation et d'entretien des tribunaux de la province. Noua ne aavons pourquoi le Bureau renonga i demander la leconde dilibiration. Quoiqu'il en aoîl^ voici la lettre circulaire qu'il te proposait d'adresier aux municipaEléi do district : * L'Atsemblèe nalionale paraiiiant n'être p» t\oignte de s'occuper de l'établîMenient dei Cours lupirieures du royaume, il est «Mantiel d'obtir i la demande que [arment les provinces voisines, pour rtunii chacune une partie de l'Alsace i leurs départements et y attirer U Cour supérieure. On sent combien il importe aux peuples de l'Alsace de ne point ttn obligé de sortir de la province, de porter leurs dépenses aillenr* et de passer les Vosf^e* impraticables dans les man- vaiseï saisons, pour -avoir justice dans de» provinces où la tangne allemande est inconnue. Ces considération* déterminent le Bureau à *ODS prévenir de la circonstance et i vous inviter de lui adresser un* délibération contenant votre vécu i cet égard, qu'il fera priteater i l'Aswablée nationale en la suppliant d'y être favorable >.
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reconaut la justesse de ces observations et le 1 8 mars, adressa aux cinq districts la lettre suivante : < MM. et très honorés collègues. Le Bureau ayant été instruit que les provinces voisines font des efforts pour faire diviser les départements de l'Alsace et les faire réunir aux leurs pour obtenir chez etles l'établissement de Cours souveraines auxquelles les Alsaciens ressortî- raient, nous en avons écrit à la Commission intermé- diaire qui a promis de se joindre aux vœux des dix . districts pour résister à cette distraction de ressort dont les conséquences pour notre province seraient des plus fâcheuses, tant par la difficulté des chemins dans les mauvaises saisons et l'exportation du numé- raire déjà trop rare en Alsace, que par rapport à l'idiome allemand aussi indispensable pour les affùres de nos concitoyens que peu connu dans les provinces voisines. Nous adresserons sans retard à la Commission intermédiaire un petit Mémoire à ce sujet, et nous ne doutons pojnt que vous fassiez de même ; raison pour laquelle nous avons cru devoir vous faire part de notre démarche. II vous est d'ailleurs connu qu'en tout temps le Bureau a eu à cœur de se concerter avec les autres districts, de consulter leurs lumières et d'entretenir cette union dont le désir commun du bien public forme le nœud et la b^se. Nous avons l'hon- neur, etc. > Tous les districts se rendirent sans peine aux vœux du Bureau de Colmar, sauf celui de Hague- nau qui parait avoir mis des restrictions et des réserves à son adhésion, du moins on le lui reprocha plus tard').
t) D'tprte le dteret du 31 JuUkt 1790, dit le lyndie CwAVtVovK dani Hm ffù/airt d'Abiue, le Haut-Rhin eut 15 cantont, dont Ijthiu le diitrict de Colmar, avec 19.SG9 citoycni actifaj 7 pour ceM d« Belfort avec 10,796 citoyMit acUft; tt 5 ponr celui d'AltkIrcb arec 10.943 citoyens aelib, loit an total 41.60S âtoyeni aetib qoi dvraieiit noMner ponr eus 411 {lecteur*, dont 10 peur Colnur. Le dlatxict de Colmar comprenait 13) mnnlclpàllEé*, celai d'Altkircb 153, et ««loi d* Belfort 176 ; au total 463 monlelpalit^
M suivre). CH. HOFFMANN.
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Chablis Martin Fondaleur cl premier Dirccleur du Collège Libi
Mani«iutljian ft Co., Bâie e1 Zurich.
D,9,t,z.dbyGOOgle
LE COLLÈGE LIBRE DE COLMAR
QUELQUES SOUVENIRS
Suivit tf'one lettre de M GQthUn sur le mort
de M. le elwnoine Martin.
M. A. M, P. Ingold vient de publier l'histoire de ce collée ■} fondé à Colmar en 1852 et qui finit dans l'exil i la Ctiapelie-sous-Rougemont en [S90. S'aidant de la Chronique du collige, vrai journal de bord tenu par les professeurs, M. Ingold a su faire avec toute son affection filiale, de cette' histoire, un livre de famille comme on l'a justement dît. (J'est avec plaisir, ave£ émotion, que j'ai retrouvé maints détails et que de nombreux souvenirs se sont réveillés en moi. C'est dans cet établissement en effet que j'ai fait ma première année de collège, et cette aiinée fut la dernière du
' Collée libre de Colmar.
11 existait dans cette ville, à l'école des Sœurs de la Providence de Ribeauvillé, une classe enfantine qui
- fut en quelque sorte la pépinière du Collège libre. A ce titre nous lui devons un souvenir en cette occa- sion. Cette classe comprenait les petites filles et les petits garçons des meilleures familles de Colmar.
1) Bal in-S* ik JjC P*E** iwc couverture de coulear et im nom- brettiM iUoitraliont. — Non mil dini le eommeree.
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Ils y recevaient par la méthode mutuelle, sous la direction de la bonne sœur Ludvina, les premières notions d'instruction et d'éducation, et telle était l'ex- cellence de la méthode et de la maîtresse qui l'appli- quait, qu'à huit ans je savais lire, écrire (plus lisiblement que maintenant certes 1), et à la dictée Sans trop de fautes d'orthographe ; je savais encore mes quatre règles d'arithmétique, l'histoire sainte et les premières notions de géographie. Je défie nos meilleurs primaires de l'instruction laïque,, obligatoire et gratuite d'en pro- duire autant à cet âge. Je n'étais cependant pas un phénix cgmiQe on le- verra* bout à l'heure.. La sœur Ludvina avait pour ses jeunes élèves une affection toute maternelle : vtolontieM elle faisait pour eux les récréations longues, et je garde le souvenir charmant de bien bonnes parties faites avec mes camarades d'alors, Pierre Verlynde, mon intime, qui devait hélas mourir cette année 1908, au- port, après de nombreuses et; périlleuses traversées, comme capitaine de paquebot, lés fils Macker,' Louis- Krug-Bàèse, Léon Koudoljihi, lés-deux Reiicker, le fils Belin^ les trois Barret, etc. ■
■ L'année iSyb avait 'passé arec tbus ses deuils, il était temps' de songer à me mettre ïu 'oollt^. On sait quelle' inébranlable espérance était restée au cœur des Alsaciens après l'annexion. Cela ne pouvait pas durer, rGurôpc ne laisseraft pas s'accompliriè-ttrômpHe de te force* sur- re-'droit, les libertés alsaciennes rie res- tëraièilt ' pas toujours' fdulée^! aux pieds, la France'ne pouvait rester sous le coup de )à défaite et à défaut de ti'àilés nduvéaux, l'héuré de la rêvanché sonnerait bientôt; Hélàs, rrois fois hélas, cômtne' dit BBBSiiet.
■ On prenait donc'Ses dispositions" en ne considérant l'annexion que comme un accident passager: Mon iiistïhction det^ait rester française," c'est' Sn France que je ferais ma càfrière quolq^i'it put artîVer. Le €bU^è libre de Colmar restait seul debout des anciennes écoles françaises, le lycée ayant été fermé avant même la conclusion du (raité-'de.F.raqcfort, et les. £Coïp$ muoi-
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LB COLLàOX UBRK DBi
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•cipales pri^ïalr«9, dirigées par les^ Frères- de Marie, ^,ant accepté l'inspection allemande. .
. C'est, au Colite libre que< j'^trais. Je me souvien* drai. toujours de Vaccueil bienveillant et paternel que «ie£t l'abbé Martin. Dès cette première, entrevue je gardais inconsciemment l'impression, du. grand éducateur que &it cet homme. Comme on ne saura jamais assez le- louer, que je ne saurais le faire qu'imparfaitement -après tant d'éloquents panégyristes, je me contenterai de- publier ci-après la - lettre de M. Guthlin, vicaire -général de-iMgr. Dupanloup, aEn.que la Revtte- d'Alsace .apporte elle aussi son tribut d'hommage à l'excellent directeur du Collée libre ■).
AprèSi un court examen constatant l'instruction déjà -auaecée que- j'avais reçue de sœur Ludvîna, M. Martin décida que j'entrerai» en huitième. . Cette classe était -dirigée par l'abbé Werne-rt dont M. Ingolda dit quel- ques, mets.
Grand et m«igre, le vi&age émacié entouré de longs ■cheveux crépuléâ retombant .sur-, son col, .de santé délicate et -toujours emmitouflé. .dans sa douillette ou -s<Mi manteau, .l'abbé Wernert ^vait. une façon très .remarquable de iaîre sa classe. lise promenait presque constamment en long et en laige , devant, les bancs, pfivilège qu&noos lui- envions du reste sn hiver, car le- poêle à.% fer ne distribuait que très parcimonieuse- ■cnent, sa chaleur. .Tout en marchant il eommentait en uiv>langage choisi, la fable de-la Fontaine qui fournîs- -sait^ la. leçon du jour, puis il nous lisait de sa belle voix aux inflexions. harnaonieuses, quelques histoires à notre-portée. Je me .souviens de l'une d'elle où il était questioa d'yn«»aître d'école surnommé le Grand yauni^, .surnom que nous appliquâmes aiusitôt à un de nos -camarades, Armand- Wertz, qui ailiorait un cpmplet de •drap -jaunâtre. Pendant ce temps Fritz Rencker se
~'i) Nou« lômbM'beùrenz'BUaii de pouvoir orner notre' Reoui 'i ^n».^aQx*it ^c M..Mirtin doRoi p*r M, ,lngoId d.iot son onvxtge.
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préparait i ses fonctions de futur procureur de la. République eo construisant avec ses livres des cage» dans lesquelles il enfermait des animaux en papier découpé et il exhibait cette ménagerie à ses voisins^ en faisant le boniment naturellement à voix basse. Quant à Léon Roudolphi, le futur avocat prenait des- leçons d'éloquence en récitant les fables de la Fontaine- avec la juste intonation. C'était du reste l'élève le plus, sérieux de la classe : qu'on blague encore les avocats l Quant à moi, j'eus de pauvres débuts et le préfet de discipline, l'abbé Spitz, un jour qu'il venait lire les- notes hebdomadaires, me prédit avec sa franche rudesse- d'ancien soldat, que je ne serais jamais qu'un cancre. Il me rendit du moins ce service, en s'attaquant à- mon amour-propre, que je m'efforçais désormais de faire mentir sa prophétie. Il y avait du reste une rabon à. mon inapplication. Tandis que je n'avais jusqu'alors que deux pas à faire pour me rendre à la classe de sœur Ludvina, il me fallait un bon quart d'heure pour arriver de chez moi au collège. De peur d'être en retard, je partais en avance, mais les externes, faute de place, n'étaient pas admis dans les cours avant l'entrée en classe et ils .devaient attendre l'heure dans la rue, sans surveillance, Faible de corps et de -nature- peu batailleuse, j'étais l'objet des brimades de plusieurs- de mes camarades, Même un jour de grand froid, voulant fuir les coups du Grand Jaune je glissais sur la glace devsnt une porte cochère et tombai si mal- heureusement que ma tête porta sur la borne au coin, de cette porte ; j'aurais pu me tuer, mais je m'en tirai avec un œil poché de telle sorte qu'il n'est resté de- ce côté des troubles de la vision assez gênants. On comprend que devant ces préoccupations les leçons s'effaçaient. Néanmoins, après cet accident, mes persé- cuteurs me laissèrent assez tranquille et je pus me rattraper quelque peu. J'arrivais même à figurer au palmarès à la fin de l'année avec le deuxième accessit en histoire et géographie. C'était on présage puisque-
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LE COLLÈGE LIBRS DB COLMAR 75.
ces deux sciences sont devenues l'objet de mes études- de prédilection. Le pauvre abbé Spitz n'était plus pour constater ce petit succès. Il était mort quelques jours après notre directeur l'abbé Martin, et, le jour même de ses obsèques, les Prussiens avaient signifié la fermeture de la maison. Ces deuils avaient ébranlé le collée jusque dans ses fondements et il fallut à l'abbé Umfaangr successeur de M. Martin, toute l'énergie que donne- l'espérance et le sentiment du devoir à accomplir pour transférer le collège à La Chapelle et prolonger ainsi son existence de 1 7 années. M. Ingold a raconté cette fin émouvante du collège île Colmar : le discours éner- gique et vibrant de l'abbé TJmhang, écouté avec une religieuse émotion, puis la réponse entrecoupée de san- glots du vénérable maire de Colmar M, de Peyerimboff et l'étreinte douloureuse de ces deux hommes aa seuil d'une séparation qui brisait tant de nobles affec- tions,
M. de Peyerimboff avait toujours porté une grande- amitié au collège de Colmar, eti l'année auparavant, il avait donné à la fabrique de l'église paroissiale quatre grands drapeaux rouges frangés d'or, les drapeaux du Sacré-Cœur, qui devaient être portés par 4 élèves du. Collège libre aux coins du dais du Saint-Sacrement pendant la procession de la Fête-Dieu. Cet honneur ne devait pas rester longtemps leur privilège.
Si, vu les circonstances, je n'ai guère profité direc- tement de l'éducation supérieure donnée au Collège libre, j'en ai du moins reçu indirectement les effets^ J'ai eu pour maîtres et amis dans la suite, d'anciens élèTes du Collège, le D' Bleicher, mes amis Ingold,. Charles Grad, Albert Qaudon. Ils m'ont appris, comme ils l'avaient appris eux-mêmes, comment on peut alliée la science à la religion, le patriotisme à la foi catho- lique; ils m'ont appris à connaître également la véri- table morale et les vertus chrétiennes. Une telle éducadoQ oe peut être du reste que le fruit de la. liberté. Grâce, k elle les énergies peuvent se produire^
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76 RBVUB d'alsace
les capacités se développer. Les grands arbres.de nos ioTéts ■ ne peuvent s'élever au-dessus des broussailles q»e- si le bûcheron et l'élagueur les laissent librement «tiandre leurs branches vers lé ciel bleu. L'unité morale -de la nation, que l'on veut obtenir par le monopole de- l'enseignementi ne peut aboutir qu'au rapetissement des intelligences. L'égalité ne peut se faire que par en bas, Car il est impossible à l'homme d'agrandir les intelligences créées par Dieu, il ne peut qu'amoindrir. L'enseignement d'Etat ne peut former que des fonc- tionnaires, eunuques moraux, auxquels manque le sens ■de la liberté, et qui ne connaissent que la servilité pour qui les domine et la tyrannie pour ceux qu'ils dominent. • L'histoire du Collège de Colmar montre cette vérité par la supériorité de ses professeurs, non moins que par la pléiade d'hommes éminents qu'il a produits dans toutes les carrières. Tout récemment encore n'est-ce pas à un ancien élève du Collège libre de Cohnar que M. Clemenceau a dû recourir pour réor- ganiser la marine française désorganisée par une suite ■de- ministres incapables ? A. Gasser.
Lettre de M. GUtklin, vicaire général d'Orléans à M. l'abbé Merklen.
Bon Repos, le 24 mai 1873. . Bien cher ami.
, J'ai lu hier soir, dans V Univers, la triste nouvelle -de la mort de M. le dîrecteu^^ J'en ai été consterné ■et je^ne saurais vous redire les sentiments, douloureux qui se sont pressés dans mon cceur. Pauvre cher ami, inourir ainsi, dans la force de l'âge, loin des siens, Iqîn de cette maison à laquelle il avait dévoué sa vie, jnourir avec elle et tomber en quelque sorte enseveli sous ses ruines.
■ Et vous, mes chers amis du Collée libre, quel nouveau deuil à ajouter à tant d'autres I Quelle amère tristesse- après toutes celles qui vous assiègent déjà ! Dans Ge^te cruelle épreuve je ne puis que vous tendre
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LE COLLÈGB UBRE DK COLUAR 77
de loin une main fraternelle, mêler mes larmes à vos- larmes et resserrer davantage encore le lien d'amitié qui m'unit à vous tous. Dans ces tristes temps où nous sommes frappés coup sur coup dans nos affec- tions les plus chères, où toutes nos espérances sont brisées, tous nos rêves anéantis, tous nos sentiments les plus intimes et les plus sacrés meurtris et blessés dans leur fond, dans ce temps de séparations violentes et de morts inattendues, que pouvons-nous faire sinon de rester unis de loin*comme de près, et de maintenir, plus haut que nos misères, toujours ferme et vivante, dans le sein de Dieu, cette famille du Collège libre qui était pendant de si longues années 'notre orgueil, notre joie, notre vie. Ah I oui, quand le temps nous arrache peu à peu tout ce que nous aimions ici-bas, nous avons besoin plus que jamais de serrer nos rangs, de nous soutenir les uns les autres, de nous fortifier dans les pensées d'une foi et d'une espérance immortelles, et d'attacher au rivage éternel ce que le cours des événements menace d'emporter sans retour.
Pour moi vous n'en doutez point, je partage toute votre douleur, et plus que jamais je suis de cœur et d'âme avec vous.
Mgr. (Dupanloup) qui aimait beaucoup M. le direc- teur a été très affecté de la nouvelle de sa mort. « Quel malheur, m'a-t-îl dit, que la perte d'un tel prêtre ! > et il me prie de vous dire toute la part qu'il prend à votre deuil. L'abbé Lagrange m'a exprimé les mêmes sentiments. Veuillez en attendant, en faire part à la famille de votre cher défunt. C'est une consolation pour ceux qui souffrent de voir leur douleur partagée par des âmes qui savent en apprécier l'étendue.
En apprenant par moi cette nouvelle M"" Caroline Herzog n'a pas pu s'empêcher de pleurer, tellement elle était affligée et de cette mort elle-même, et du nouveau malheur qui frappe le Collège libre, et de notre commune douleur.
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M. et M** Lefébure ainsi que Léon ont également -appris avec un véritable chagrin cette triste nouvelle.
Enfin, prions pour notre pauvre cher ami. 11 a -quitté le théâtre de nos luttes et de nos épreuves ipour une patrie meilleure. Ce n'est pas lui qu'il faut plaindre, ce sont ceux qui sont condamnés à survivre -ciux amis et aux choses d'autrefois. Mais quoi qu'il en soit, ce qui se passe sur cette terre nous enseigne à lever plus haut nos regards et à nous réfugier, en ■quelque sorte, avec tout ce que nous aimons, dans ■cette éternité de Dieu où rien ne meurt et où nous sommes sûrs de retrouver pour toujours ce que le temps et la mort semblent nous arracher à jamais.
Adieu, mon cher ami, présentez toutes mes meil- leures amitiés à tous ces Messieurs. Rappelez-moî au souvenir de mes anciens élèves. Dites à M. Ignace -ChauObur que j'attends les vacances pour lui écrire à tête reposée, et croyez-moi toujours tout à vous de «œur.
A. GUTHLIN.
Un mot de nouvelles. Mgr. est en très bonne santé, toujours bon, toujours excellent pour moi. Avouez que la calomnie ne l'a guère épargné ! Vous savez tout ce que l'on disait et prédisait. Eh bien ! voilà bientôt six jnois que je vis avec lui dans l'intimité la plus grande qui se puisse concevoir, et je n'ai pas encore surpris ■en lui un seul mouvement de mauvaise humeur, du moins à mon égard. C'est un bien grand et noble cœur, et cela suffit pour expliquer l'admiration de ses -amis et la haine de ceux que nous savons.
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UN VILLAGE
DE LA VALLÉE DE SAINT-AMARIN : WESSEELING
A quelques pas du Stœrenbourg, sur le chemin qui ■fut l'ancienne voie romaine à l'entrée de Hùsseren, on voit, à droite, l'important hameau qui fait partie de ce village, et qui est principalement composé de fabriques, -de magasins, d'ateliers, de bureaux, de chalets entourant le château situé au sommet d'une colline : c'est WeS' serling.
Cette colonie est célèbre. Des journaux, des revues, -des livres même en ont fait connaitre les choses essen- tielles. Nous allons à notre tour, les fondre ensemble -en les groupant sous les titres qui leur conviennent.
1. Avant l'histoire.
La colline allongée en travers de la vallée, le Wesser- Jing Hubel comme l'appelle le Reicksland i), n'était au -temps préhistorique qu'une moraine < nue et stérile > >),
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8o RRVUE D'aLSACB
qui barrait les eaux d'un lac dont une ancienne tradi- tion locale a conservé le souvenir.
Ce lac s'étendait entre Hiisseren, Urbès, Schlifflels,- Kelia (ou Kôlm) et Wesserling. De là le nom du hameau, Wesserling (terme adouci pour Wesserring,. eaux en forme de cercle). De même plus tard, quand les eaux du lac se furent écoulées, et qu'il ne restait plus que l'amphy théâtre des terres abandonnées par' les eaux, on donna le nom de Fellringen ou Feldrin- gen (terre en forme de cercle) à une autre^ localité qui naquit sur les bords du lac desséché. Aujourd'hui encore le langage vulgaire appelle le hameau dont nous faisons l'histoire, WasserHng, nom évidemment dérivé du mot «Wasser> eau.
A côté des charmes de son paysage, ta vallée of&e- aussi des particularités intéressantes au point de vue géologique. Le massif qui l'entoure appartient au ter- rain primitif. La rive droite, surtout en amont de- Wesserling, est presqu' exclusivement composée d& roches cristallines. Sur la rive gauche, la roche strati- fiée, schiste et grauwacke, prédomine. On ne trouve dans ce terrain aucune trace de débris organiques de quelque nature que ce soitY par contre, certains phé- nomènes erratiques y sont très remarquablement pro- noncés, comme nous le verrons dans la description des moraines nombreuses que nous rencontrons dans- les environs de Wesserling et dans la haute vallée.
Jusqu'à présent nous n'avons remarqué, dans le champ de la géologie, à Bitsckwilter, à Willcr et à Moosch, que des mines avec leurs différents produits. A Wesserling, et au delà nous touchons aux restes du glacier de la vallée.
Le Hasenbiikl, entre la gare de Wesserling et le- Steinaker de Fellering, les moraines d'Odern et de Kriit, d'Urbès et de Mollau, de Hiisseren et de Wes- serling, ont été formées par des rochers en place encastrés dans le glacier. Autour de ces morùnes par obstacles sont venus s'échouer, arrêtés dans leur marche, les matériaux transportés par le glacier.
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WESSERLIMC 8l
Les pentes abruptes en aval, très adoucies en amont, qui résultent de ce phénomène sont bien des- sinées à chaque moraine, surtout à celle de Wildenstein.
Les roches polies et striées sont également nom- breuses dans les environs de Wesserling. Plusieurs sont recouvertes de terre végétale qui en rend la recherche peu aisée. Les plus remarquables qui sont à découvert sont le GlaUslein que nous avons signalé dans Ihistoire de Hiisseren, le Bœrenbi'rg et le Has.n- bukl dans la vallée supérieure.
L'entrée du pittoresque vallon de Ramerspach (moraine du SchUfffds que nous décrirons plus loin), est également barrée par uno accumulation considé- rable de matériaux entassés à droite et à gauche du lit du torrent qui a percé la partie frontale.
Le vallon de Mitzach présente aussi des dépôts erratiques... galets striés, blocs et autres. Tous les autres vallons de la rive droite comme de la rive gauche, conservent des dépots erratiques.
Pendant ta première période de formation de la vallée le glacier descendait jusqu'à Wesserling, sur une longueur totale de 12 kilomètres. Au tronc prin- cipal venaient se réunir des glaciers débouchant des vallons latéraux d'amont. Tous ces glaciers étaient limités par une moraine commune, au moins pendant la durée de cette période qui correspond à la forma- tion des deux ondulations extrêmes de la moraine de Wesserling. Les vallées latérales d'amont et d'aval étaient partiellement occupées par les glaces dans les limites indiquées par la carte de Collomb.
Dans la deuxième période, le grand glacier s'arrê- tait à la moraine de Kriit, et les glaciers latéraux de Schlifïfels, d'Urbèa et de Mollau donnèrent naissance aux moraines frontales qui se trouvent dans ces vallons.
L'état de ta vallée à l'époque glacière a été repré- sentée d'une façon fort intéressante dans une gravure de J. Weber. La moraine de Wesserling se présente de face ; en arrière émerge le monticule d'Odern, formant
Seras ^ÂUaa, IWW. t
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83 REVUK d'aLSACE
moraine par obstacle. A gauche s'étend le glacier de Ramerspach avec sa pente rapide j à droite, le Hasen- biihl. Les sommets qui encadrent le glacier ne sont pas encore arrondis par l'amas des terres végétales, mais abruptes et dénudés ■).
A la fusion totale des glaces succéda un temps assez long, durant lequel les eaux, emprisonnées entre les sommets et les moraines frontales, formèrent des lacs sur les emplacements abandonnés par les glaciers. De ces sortes de lacs ont certainement existé au delà du rocher de Wildenstein et dans la plaine de Felle- ringen. Il en subsiste des restes dans la vallée d'Urbès *).
Quand on remonte la vallée depuis la plaine d'Al- sace, Wesserling s'offre à l'observateur comme la pre- mière moraine de l'ancienne vallée glacière. Elle se trouve à douze kUomètres en amont de Thann et barre la vallée dans le sens transversal. Elle est triple et forme trois ondulations principales. Elle a été coupée par les eaux de la rivière. Six fragments restent sur place : trois sur la rive droite et trois sur la rive gauche. Ces fragments se correspondent exactement. Le point culminant de cet amas est situé k 35 mètres an-dessus du niveau de la rivière. M. Ed. Collomb 3) en 1847, a mesuré l'ensemble de ces matériaux. Il y avait encore à cette époque 12759.000 mètres cubes sur place.
Si l'on y eut ajouté ceux qui ont été enlevés par les eaux et qui forment la coupure actuelle entre les deux fragments de la moraine, on serait arrivé au cbiflre de 18 millions de mètres cubes. Les plus gros blocs répandus sur cette surface sont anguleux, les moyens sont arrondis et les menus débris sont presque
1] Ri«umt d'une élude dont noui avon* (roovt le> tnil> prîncipaus dans (VtnerliHg il la ealUt di Salnt-Amari», p. 35 et luiv.
a) El 11 tut permia de croire que le Uâ du Billou et celui dn rarchaa ou du Sierniee ii'utit pm d'autre origine.
3) Chimat* à We**erliaj[ en 1847. Nou* lui eoprunloBa la pla- part de cet (euMi|[netD<ala aur Wtwerliiig au poiiil d« vue gtologlqtlê.
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tous Striés et rayés quand ils proviennent de roche tendre et sédimentaire ; quand ils sont de granit ou d'autre roche cristalline, ils ne sont pas striés. Dans les coupures pratiquées dans cette moraine pour extraire des matériaux de construction, on remarque une absence complète de stratification. . . Les sables qu'on y recueille sur certains point sont disposés en amas, en sacs, sans qu'il y ait des couches bien pro- noncées.
Le terrain étant en grande partie couvert de cons- tructions, de f^riques, de jardins, de plantations, les gros blocs ont été successivement déblayés de la sur- face. Il en reste cependant un certain nombre sur le dernier pli du terrain en aval et d'un assez fort calibre.
Un des blocs entre autres est remarquable par sa position sur le revers méridional de la moraine. Il sert de pUrre-bome de limite entre la commune de Rans- pach et celle de Hiisseren']. Il a 15 mètres cubes. Ce bloc est posé légèrement sur une de ses petites faces, sa forme est polyédrique et ses arêtes ne sont que médiocrement usées ; un Ëtible effort suffirait pour le faire chaîner de place et le précipiter au bas du talus.
Cette moraine possède encore une autre propriété caractéristique qu'on ne rencontre pas sur tous les dépôts glaciers; elle est remplie dans son intérieur de vides qui forment voûte, de petites cavernes, d'inters- tices qui séparent les blocs entre eux comme si ces pierres fussent tombées une à une d'une certaine hau- teur, les unes sur les autres. Il y a de ces vides où foo peut enfoncer un bâton à plusieurs décimètres de profondeur sans toucher les cailloux.
On voit de ces espaces dans les talus d'éboulement qui sont aux pieds des montagnes; mais il est assez extraordinaire d'en rencontrer dans l'intérieur d'un
1) C'était pent-ItTâ b mloe qui lerTdt da imita ■ upériefire et [■ Tsllte inlériear*.
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amas de matériaux mobiles, isolé, séparé des mon- tagnes voisines par un petit vallon, enân dans une position telle qu'il est impossible d'admettre que cette accumulation de pierres et de sable sont tombés là des flancs latéraux de la montagne. Dans les terrains qui ont été remaniés par les eaux, on ne trouve pas non plus de ces vides. On en a rencontré jusqu'à présent dans cette position que dans les débris transportés par les glaciers.
Les matériaux qui forment cette moraine ') sont bien conformes à la description que les auteurs font de cette espèce de terrain. On y trouve un répertoire complet de toutes les roches qui font partie du bassin supérieur.
Actuellement Wesserling est à 424 m. au dessus du niveau de la mer. La température moyenne de l'année à Wesserling de [831-1845 put être établie à + 9° centigrades ').
II. Wesserling monacal
Tous les auteurs qui, après Collomb, ont parlé de Wesserling s'accordent à dire que l'origine de cette vaste agglomération de maisons aux mille formes fut la villa ou résidence monacale que le prince de Lœwenstein, administrateur de Murbach fit construire en 16373). D'après le ReUksland A) la maison de cam- pagne primitive ne fût transformée en château et ren- dez-vous de chasse qu'en 1 699. Le travail de la transformation dura 6 ans, et ne fut achevé qu'en
1) CeUe moraine * «li observés avant M. Colkmb par pluiiaun issrvatsurs parmi lesquels il cite lui-m£me M. Le Blanc : llutltliit dt 1 Saciéli gcalogigue l. X p. 377; M. H. Hogird : OitlrvathHi mr s tracit di giacicri.
t) ObaeivitianB fiilM par M. Callomb.
3) D'apr»] Baquo! et Kraua.
4) .^nicle Wesserling.
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1705. L'architecte en avait été le prieur du couvent des Antonites d'Isenheim Mathieu David.
Ce nous semble la place de donner quelques notes historiques sur le prince de Lœwenstein seigneur de Murbacb et de la vallée. Nous ne parlerons de lui que depuis qu'il est devenu chef et maitre de l'abbaye.
Comment de Lœwenstein est-il arrivé à cette dignité ?
Le voici d'après des faits rapportés à ce sujet par L. Ehret, dans son histoire de GuebwiUer récemment paru : c L'abbé Félix Lgon, administrateur de Murbach n'était pas encore mort, dit-il, et déjà l'on se préoccu- pait sérieusement de sa succession. Le nonce de Lucerne exprimait le souhait que les membres du chapitre exerceraient, cette fois, librement leurs droits de vote, et manifestait en même temps ses craintes de voir un autre membre de la maison de Fiirstenberg mettre obstacle à cette espérance. En effet, l'évéque de Strasbourg était alors le frère d'Egon, Guillaume de Fiirstenberg ; et le passé politique de ce prélat permettait de le croire assez puissant pour empêcher les moines de Murbach d'accomplir sans entraves la future élection de leur supérieur.
Déjà l'intendant La Grange, avait donné à l'évéque de Strasbourg des instructions touchant la succession.
Le 16 mars 1686, arrivait de Versailles un rescrit du roi de France ordonnant que le lieutenant-général de Montclar, l'intendant La Grange et l'abbé de Munster au val de Saint-Grégoire étaient chaînés de se rendre à Murbach et de présider à l'élection de trois candidats à la future succession de l'abbé.
Le roi se réservait le droit de nommer à la dignité devenue vacante, celui des trois qu'il jugerait le plus apte. Un second décret fit savoir à l'intendant, que le souverain demandait, de la part des trois élus, pleinç soamission à sa couronne, et qu'ils fussent originaire? de ses états.
L'élection fut fixée au 29 mars. Les commissaires royaux demandèrent que, parmi les candidats proposés,
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fi^ràt le nom du prince Eberhard de LOwenstein, faute de quoi le chapitre, en moîiu de huit jours, aurait à éprouver les effets de la colère du roi.
Les membres du chapitre essayèrent de résister à. cette injonction en disant que le rescrit royal ne fai- sait aucune mention du prince Eberhard, et que d'ail- leurs le prince n'était pas dans les ordres sacrés. Là-dessus les électeurs reçurent pour réponse que les commissaires avaient reçu des instructions spéciales du souverain, et ils présentèrent une pièce attestant que, sur l'ordre du roi, le ministre Louvoîs leur recom- mandaient d'appuyer l'élection d'Eberhard de Lcwen- stein.
C'était une singulière façon de leur faire savoir les désirs du Maître. Malgré cela ils se montrèrent dociles et réunirent leurs voix (13) sur Eberhard de LOwen- stein, Colomban d'AndIau et Léger Zindt de Kent- zingen.
L'élection faite, les membres capitulaires en écrirent au roi en langue française. < Nous avons reçu disent-ils, avec un profond respect, la lettre de Votre Majesté, au sujet de la dernière élection. Par cette lettre, Votre Majesté nous avait invités à lui présenter trois candidats rel^eux, parmi lesquels. Elle désignerait comme admi- nistrateur de l'abbaye, le plus digne de succéder i fea M. le prince Félix de Fiirstenberg. En même temps nous reçûmes, de vive voix, des commissaires royaux, l'ordre de placer au nombre des trois candidats, le prince de Lowensteîn. Nous avons obtempéré i ces ordres, et nous avons présenté aux soSnges du soa- Tenin, avec deux autres candidats, le 00m demandé. Nous venons mùntenant prier notre souverain, de vouloir bien nous accorder on abbé qoï Sf>it Fdigietu^ comme 11 l'a été précédemment Noos sommes ob%és en conscience de solliciter cette faveur de Votre Majesté, pour qu'autrement nous nous eiqmsaions ^ la dtagrice du Souverain Pontife. . . »
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WB8SERUN0 S^
Signé : Antoine de Beroldingen, doyen; Meinrad de Bade, sous-prieur ; Placide de Waldlàrcb.
A la même date, les membres du chapitre s'adres- sèrent à Louvois, le priant d'obtenir du roi la faveur qu'ils venaient de solliciter directement de Sa Majesté. Ils appuyaient cette pétition sur des raisons particu- lières. La principale étnt que tous les bâtiments à l'usage des religieux, y compris l'église, étaient dans le plus grand délabrement, et que seul un abbé reli- gieux pourrait y porter remède, parce que les abbés commendataires ne s'étaient jamais occupés à Murbacb dont ils étaient toujours absents, que des riches reve- nus que rapportait la charge.
Le 23 avril, les bons moines n'avaient pas encore de réponse à leurs lettres. Aussi ils se décident à renou- veler leur pétition, et cette fois «avec larmes».
< Le Souverain Pontife, écrivaient-ils, peut après trois mois de vacance du siège de l'abbé, nommer lui-même son successeur, nous supplions donc votre Mijesté de vouloir bien désigner elle-même, quelqu'un parmi nous, comme abbé.
< Seul un religieux peut s'intéresser à la vie et à l'existence des religieux... Aujourd'hui nous ne sommes plus que quinze membres nobles du chapitre qui ont à peine de quoi vivre, tandis qu'autrefois ils étaient au oombre de trente. Depuis qu'il y a des abbés com- mendataires à notre tête, presque tous les revenus sont absorbés par eux. Et ce qui nous inquiète le fdus, c'est" que notre faiblesse à nommer selon vos <»dres un candidat non religieux, nous expose à être excommuniés parle Souverain Pontife ». Ces suppliantes instances ainsi qu'une nouvelle lettre à Louvois n'ob- tinrent aucun résultat. Le 1" mai 1686, ce dernier fit savoir aux capitulaires qu'ils avaient à reconnaître pour leur abbé la personne d'Eberhard de Lowenstein. Ainsi ce prince devint-il abbé de Murbacfa, adminis- trateur de l'abbaye, seigneur de la vallée, propriétaire de Wesserling.
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Nous avons tenu à insérer ici ces notes sur Lœwen- stein, afin que notre population ue confonde point, à propos de Murbach, les abbés laïques avec les abbés religieux ; et qu'elle n'attribue point aux pauvres moines, ce qui était le fait des abbés comméndataires qu'on leur avait imposés.
Dans les deux derniers siècles de leur existence les moines de Murbach furent les victimes plutôt que les partisans des usurpations de l'autocratie royale, du luxe et de la prodigalité des princes-abbés. Nous l'avons déjà dit ailleurs : c'est aux gens chargés d'ad- ministrer leurs domaines plutôt qu'aux religieux eux- mêmes que doit remonter, pour la plus grande part, cette vague impression de tyrannie qui pesait sur nos ancêtres, et dont ils nous ont transmis le fâcheux sou- venir.
On a fait de cette ancienne résidence des seigneurs de Murbach à Wesserling des descriptions longues et détaillées '). D'après celle que nous a -laissée Baquol, elle devait être très belle et très agréable. L'auteur la met au rang des résidences princières les plus renommées.
Voici quelles en étaient les principales parties : un édifice central flanqué de tourelles carrées, un spacieux vestibule communiquant avec le jardin, une galerie régnant tout le long du bâtiment, . des salons, des chambres, une chapelle richement ornée, une salle à manger, une cuisine, une cour, une écurie, une étable, des hangars avec dépendances diverses, une grande terrasse, des fontaines, des cascades^ des bassins, une suite de petites terrasses communiquant entre elles par de vastes escaliers en pierres. Autant d'éléments qui devaient faire de cette villa seigneuriale un séjour pit- toresque digne d'être recherché par les abbés et les grands du monde. < Wesserling, écrivait un historien de l'Alsace au xviii' siècle, est un petit château bâti par
l) Voir «uiai R.-vm J'Aliait, inn*» 1862, p. J40 et J13 pu Ch-
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WESSBRLING 89
le prince de Lœwenstein ; de loin il fait V effet d'un ■théâtres, c Sans doute, écrit M. Huot ■] l'auteur, plus familiarisé avec le dialecte alsacien qu'avec la langue française, veut dire par là, que cela ferait une jolie décoration théâtrale. Et, en effet, il est difficile de trouver une plus charmante toile de fond.
Complétons ces traits sommaires par la description détaillée que fit du vieux château M. Philippe Gros en 1846.
< Le château de Wesserling. . . bâti sur cette même ■moraine par le prince abbé de Lœwenstein adminis- trateur de l'abbaye de Murbach et seigneur de la vallée de Saint-Amarin, se composait alors (1636) d'un rez-de-chaussée de to fenêtres cintrées de front, inter- rompues au milieu par une porte ornée dans le goût rococo. Cet édifice était recouvert d'un lourd toit en tuiles à deux pans, suivant l'ancienne mode du pays et flanqué aux deux bouts de tourelles carrées à toits pointus surmontés de girouettes. La distribution inté- rieure prouve que les abbés avaient déjà des idées assez avancées en tait ds bien-être et de confort. La porte du milieu, qui était élevée de deux marches au-dessus du sol, donnait accès à un spacieux vestibule, -communiquant avec le jardin et coupé en deux par une galerie. Cette galerie régnait tout le long du bâtt- jnent et se trouvait éclairée par les dix fenêtres don- nant sur la cour : lieu merveilleux, pour se donner un ■«xercice modéré et faciliter la digestion les jours de pluie. Cinq chambres, toutes pourvues de cheminées et de portes, avaient leur entrée indépendante sur -cette galerie. La dernière à gauche, qui servait proba- blement de salon, communiquait par une porte de -côté. . . avec une petite chapelle assez richement ornée comme le témoigne son autel qui décore encore aujourd'hui la chapelle d'Urbès *), travail compliqué en
1) Du Vetgtt au Jtkiri,
3) Noni diroM plu* loin ob le trouva ■cruellemeDt <•! anteL
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bois doré assez curieux, mais d'un goût détestable^ comme tout ce qui se faisait alors.
« Les mitres qui se reproduisent souvent dans- cet amphigouri d'ornements, témoignent du haut rang- temporel, occupé par les abbés de Murbach. Cet autels sauvé de l'incendie qui détruisit le château en 1776. fut donné par M. Johannot à l'église de MoUau. Il passa. de là, plus tard, à la chapelle d'Urbés, on ne sait pour quel motif.
• Les autres pièces du château se composaient de- deux vastes chambres à coucher à alcôves, d'une salle- à manger et d'une cuisine. La cour était formée comme maintenant, par deux ailes en équerre, l'une, celle de- droile renfermait une écurie pour g chevaux, et une étable pour 4 vaches. La terrasse, tant de la cour que- du jardin, s'arrondissait aux quatre angles en forme de tourelles, d'où la vue s'étendait sur les forêts qui cou* vraient alors, non seulement les montagnes, mais le- fond même de la vallée.
L'avenue n'existait pas alors. La grille du château, s'ouvrait sur la cour même à l'angle nord de la ter- rasse en question. Au milieu, et contre cette terrasse^ en face de la porte du château, se trouvait une fon- taine avec un bassin en. forme de conque, qui 'extste- encore, et sert au même usage pour la fontaine de l'avenue. Derrière les dépendances et sur le penchant de la moraine les abbés, qui aimaient apparemment à. boire frais, avaient fait construire une glacière. De l'autre côté, un grand bassin circulaire, qui existe éga- lement encore, distribuait l'eau dans les jardins, sous- forme de jets d'eau et de cascades. Ces jardins for- maient une suite de terrasses, communiquant entre . elles par de vastes escaliers en pierre dessinés dans- le style rococo le plus pur ')>.
1) Extrait! d'une noiiec hiiloriqu* «nr Wonrlinj; (1846). 1 iilqate par M. Engtae )i«rlh->ud, pp. a, 3 at 4.
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WESSERUNO çr
Wesserling n'était donc à l'origine qu'une agréable- maison de campagne, pois un superbe rendez-vous de chasse élevé au milieu de la verdure, par le prince-^ administrateur de Murbach. Tant que les abbés en furent les propriétaires, cette belle villa n'eût pas d'histoire. A peine le < Diarium > de Murbach parle-t^iL da séjour qu'y firent quelques abbés, du passage de- quelque grand seigneur, ou de quelques parties de chasse organisées pour le passe-temps des nobles visi- teurs du château. C'est ainsi que le « Diarium » à la. date du 31 mai 1750, par exemple, signale le passage- à Wesserling de l'intendant de l'Alsace, Paul de Brou de Fejrdeau, se rendant aux bains de Plombières. L'abbé de Murbach eut l'honneur de lui offrir l'hospitalité dans son château, où il lit oi^niser en son honneur une joyeuse et fructueuse partie de- chasse ■).
Des moines eux-mêmes, il n'est resté, dans la- mémoire du pays, que quelques vagues souvenirs. Le- grand-père de feu M. Mény racontait avoir souvent. vu le prince-abbé partir à cheval de Wesserling pour s'en aller dire la messe à la chapelle de Notre-Dame à Odern. Arrivé là, il se faisait tirer les bottes par- son domestique, qui les remplaçait par une chaussure mieux appropriée à la circonstance. Le père de- M. Schuffenecker, contre-maître à la filature de Wes- seriing en 1 862, possédait encore, dans les années- de 1850, une carabine dont l'avait gratifié un de ces- seigneurs qu'il accompagnait dans ses chasses. Il s'est malheureusement défait de cette précieuse relique et l'arme féodale est devenue archî-républicaine, en pas- sant dans les mains d'un certain Conrad Winter, menui- sier de la filature, qui l'a emportée en Amérique *}. Eiv 1900 à Oderri, dans la maison d'un ancien garde 3) au~
', m, p. 18.
s) Manmcrit Bertboud, p. j. 3j Ub Donmè Antorne Siffarlen.
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'<)> RBVUE D'ALSACB
service de MM. de Murbach, on montrait encore une vaste salle, semblable à celle de l'ancienne cour colon- gère de Saint-Araarin, où les seigneurs, après leurs parties de chasse, allaient dit-on, prendre leur repas.
Des terres mêmes de l'ancien Wesserling, les vieux- ■■* Urbar » (cadastres) en indiquent quelques-unes. La plus importante nous semble être celle même sur laquelle fut bâtie la c villa > monacale qui est devenue château, qui est devenu le Wesserling d'aujourd'hui : cette terre, avant d'avoir appartenu aux abbés de Mur- bach, était la propriété d'une dame nommée Maria Grunnenwald. Une partie payait redevance d'abord à •cette dame, puis aux abbés et enfin à la société qui fit l'acquisition de leurs biens à Wesserling. C'est ainsi que nous trouvons dans les archives un M. Schôn- wetter, directeur de l'établissement primitif à Wesser- ling, qui, en 1777, perçoit au nom de la société qu'il représente, les intérêts des terres achetées, situées entre le Hasenbiihl et une propriété de Pierre Herrgott -(Bleich) ').
(A sttivrej. G. Sifferlen.
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LIVRES NOUVEAUX
Sept neuvelUs, par Hippolyte Scheffler. Edition de Horréal, place Sala2zo, Nice, in-8° de 62 pages. Prix : 4 fr.
LuTcueuse édition de nouvelles, au nombre de sept, qui fleurent le terroir lorrain. Le style est impeccable et bien loin de la décadence et cea récits sont pleins de fine observalion. Pourquoi à ces éloges que nous donnons sans réserve à la forme, devons-nous ajouter quelques réserves sur le fond ? La première nouvelle, peut-être la meilleure, est une excellente étude d'un de ces typts que l'on rencontre presque dans chaque localité, même en Lorraine, répondant à je ne sais quel antique atavisme de vie sauvage au milieu de la civi- lisation. Elle se termine sur une note émouvante par un acte d'amour allant jusqu'au sacrifice de l'homme envers un de ses frères inférieurs La deuxième est une parfaite étude de psy* chologie campagnarde, mais pourquoi l'auteur craint-il de faire épiloguer l'aventure devant M. le maire et M. le curé;. c'eût été vieux jeu peut-être, mais sans doute plus vrai. Quant à la troisième on peut regretter ce récit d'un fait-divers banal. Ce septième à la demi-douzaine eût facilement manqué et fera- que le recueil ne pourra être mis tntri toutes Us mains. Le saint de ia forêt se rapporte à nos vieilles légendes vosgiennes et la nouvelle est peut-être vécue, en raison de l'attirance du mystère sur l'enfance. D'une haute psychologie morale encore la nouvelle de Léon ffennequin ; nous aurions aimé cependant que l'auteur fasse mieux ressortir le rôle de la religion sur l'idéal de justice. Délicieuses, amusantes et fines d'observations- les deux dernières. Alsata.
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■4)4 REVUE D ALSACE
Pfeffèl, FaMn und poetische Ertàklungen. Volksausgabe mit einer biographischen Einteitung, von A. Buhl. Colmar, chez l'auteur, ia<i3 de 96 pages avec plusieurs illustra- tions. A l'occasion du centenaire de sa mort, l'infatigable M, Buhl donne une nouvelle édition (la 3<°*) améliorée et -augmentée, de son travail sur le célèbre poète colmarien. En neuf petits chapitres l'auteur étudie PfeSel sous toutes ses faces, ^eut-on dire, et la brochure, très élégamment éditée, se ter- mine par un recueil des plus jolies compositions du poète- aveugle. Outre la silhouette de Pfeffel qui orne la couverture, on trouvera encore dans l'ouvrage de M. Buhl la reproduction 'du médaillon de bronze placé il y a quelques années sur la maison de PfeSel, sa maison natale, la maison où était l'école militaire (et non l'école de guerre comme dit M. Buhl), quatre .portraits d'élèves de cette école, la statue qu'on a érigé à Pfefiel à Colmar et enfin son portrait lorsqu'il dicte ses poésies .à sa fille, jolie composition qui achève de faire de ce livre une -charmante publication. A. I.
,Beifort auiay* siicle, d'après les comptes communaux, par DufiAiL-RoY. Extrait du Bullelin de ia Société Belfor- taint d"" émulation, Devillers, 1908, in-8* de 54 pages. On sait de quelle importance sont les vieux comptes pour
'l'histoire locale et quelle source inépuisable de renseignements détaillés ils offrent à l'historien. La ville de Belfort a la chance
-de conserver de ces documents qui remontent à l'année 143a. M. Dubail-Roy, le distingué secrétaire de la Société Belfortaine
-d'émulation, a extrait de ces comptes et budgets la matière
-d'une description de Belfort au xv siècle ofi l'on trouvera
^l'état des fortifications et de l'armement de la ville, les événe- ments politiques, les mœurs et les coutumes, les expéditions
r.guerriëres, etc. L'auteur a ajouté comme pièces justificatives les extraits textuels de ces comptes de 1431 à 1499. Voilà une
.précieuse contribution à l'histoire de Belfort. Alsata.
.Alb, TsoHBSRT. Le Draptmt. Paris, Chaix, 1909. In-ii de 70 pages, avec sept illustrations. Prix : i fr. 50, L'auteur du livre charmant intitulé Sommtrs d'Ahatt, -dont il a été question ici, noua donne, sous le titre qu'on vient
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LIVRES NOUVEAUX 95
de lire, une suite à ce livre. Nous avooi parcouru ces pages, toutes vibrantes du plus pur patriotisme, avec une émotioa croissante, mais aussi avec une croissante tristesse. Hélas ! o£i est la France de 1875 et de iSSi à laquelle nous reportent ces .-souvenirs? Humainement peut-on encore espérer son relève- cnent? A. I.
.Hansi. Die Hohkânigtburg im WasgeHwalii und EintveihuHg.
16 Bilder. Text von Prof. D' Knatscbke. Mulhouse, Bahy,
1909. Prix : 6 M. Tout le monde en Alsace sait qui est Hatisi et Knstschke. X.a nouvelle publication de notre si excellent caricaturiste, -qui manie aussi bien la plume que le pinceau, n'aura pas -moins de succès que les précédentes : un succès de bonne et (raoclie hilarité ! Quelques-uns cependant riront. . . jaune. Mais aussi pourquoi vculeot-ils implanter en Alsace les mœurs d'outre-Rhin en nous ramenant de cent ans, et plus encore, en arrière, à l'époque où, comme l'a dit Epi rituellement Hansel, -on ne savait encore se servir proprement d'une fourchette et -d'un couteau. A. 1.
A. ScuERLEH, Die Herrtn van Haitstatt und thre Benttungen.
Colmar, impr. strashourgeoisc, 1908. In-8*de4ii pages,
avec table d'armoiries, une table des sceaux et dix
arbres généalogiques.
Travail d'une quinzaine d'années, nous dit l'auteur dans sa
-préface, et qui, rien qu'à cause de ce labeur considérable,
mériterait l'attention. M. Scherlen n'a négligé aucune source
d'information, et les archives tant de notre paya que des paya
voisins ont été patiemment consultées.
La maison de Hattstalt méritait une monographie de cette -importance. Elle a été en effet l'une des plus anciennes et des plus importantes de la Haute-Alsace. < Uraltes machtiges Freiherrngeschlecht, dos den Dynasten zuzurechnen ist, wofUt ■-sein Besiti, seine Alliancen und die Reitersicgel sprechen *, dit Kindler de Knobtoch.
Après quelques considérations générales sur les nobles de 'HatlsUlt (nom, origine, rang, château), l'auteur étudie la sei- gneurie de Hattstatt (Eigengut, Ffandgut et Lthtgut), et, après l'histoire de la branche principale, termine par celle des «branches cadettes et alliées. Quelques pages dramatiques sont
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consacrées à Nicolas de Hattstatt (1510-1585), le mallieureux dernier du nom, et c'est incontestablement la partie qui inté- ressera le plus le lecteur : le reste étant assez aride et plulAt une sorte de répertoire de documents qu'un récit. bien suivi et bien rédigé. Enfin deux bonnes tables, la première exclusive- ment consacrée aux Hatlstatt, la seconde générale achèvent magistralement ce beau volume qui Tait le plus grand honneur à SOD auteur. A. M. P. I,
Abbé L. Fischer. PiUrinagt de La Mecque. Strasbourg, Strasbourg, impr. Hauss, 1908. 10-8" de 81 pages. (En vente chez l'auteur, à Neukirch par Trimbach, Basse- Alsace. I m.). M. l'abbé Fischer, qui a rapporté de son séjour à Constan- linople une mine inépuisable de documents et de renseigne- ments, a réuni sous cette brochure quelques articles donnés récemment à la Revue-Delsor. Une vue de la Kaaba orne cette élégante publication, où l'auteur, familiarisé par un séjour de sept années en Orient, nous donne, d'une plume facile et alerte, une idée exacte du célèbre pèlerinage de la Mecque.
VOGESAN (T.) V Ami Sripouillot, imprimerie A, Barbier, quai Choiseul, 4, Nancy, gr. in-8° de 416 pages, avec nom- breuses illustrations par Galerie. Br. 4 U. Relié (rouge- et or), 4 fr. 75. Charmante nouveauté, dédiée • aux enfants de Lorraine et d'Alsace > ; très amusante pour garçons et filles de huir à douze- ans surtout. Récit d'aveutures merveilleuses comiques et tra- giques, arrivées à toute une bande d'animaux, dont les princi- paux personnages sont le moineau Fripouillet, la bonne cigogne Toutenbeck, la gentille Martinette l'hirondelle ave? sa maman Martine, sans compter au second plan la mère Ajar la pie, le gros Patapouf l'éléphant avec son amie Fantine et le petit Nékirma, Bruni l'ours avec sa cousine Bouchecœur, etc. Tous- sent de véritables personnes d'une intensité de vie remarquable. Et, malgré son caractère très amusant, le livre est vraiment éducateur, bonne leçon constante d'initiative, d'énergie et dc- solidarité, voire de charité. Illustrations parfois assez réussies.
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L'ALSACE PAYS D'EMPIRE
A PROPOS
De
CIVIUSATION ET PATRIOTISME EN ALSACE
DU PROFESSEUR WERNER WiTTICH
DI L*UNIVn5ITi DB STHASHOURO <)
L'intéressante étude du professeur Wittich mérite la reconnaissance des Alsaciens, à cause des sentiments humanitaires qui s'en dégagent : nous sommes heureux de le reconnaître hautement et d'exprimer toute l'estime que nous inspire son auteur.
Le problème qu'il a abordé est ardu et il a scru- puleusenlent dépeint la situation de l'Alsacien sous le régime allemand. Nous éprouvons cependant quel- qu'hésitation à admettre, sans certaines réserves, la
l) Pabtii« dan I* Rtmt aliatiennt iUmIrit de jinvier, l'ftudi de M, Willich ■ piru à part, aux bureaux de la mime Revue, en traduction françaiie arec nne priface de M. Henri Lichteaber|;er, maître de con- rérencet 1 b Sortranne. (ln-8° de vi-ii pages).
A cause de l'împoitance de cette broctiiire, lious fiisona, pour ane fois, exception à la loi qne noua nous tommei imposte de ne point faire de poliliqne niodeine, et nous insérons volonlien tei réflexions qu'elle a inggéiéea à un de noa collaborateur!. (N. de la D.)
Btsat d'Altaet, l»a». I
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solution finale, concernant la transformation du senti- ment alsacien en amour pour l'empire allemand.
L'auteur a essayé de résoudre un problème de psychologie humaine des plus délicats, puisque ce problème repose sur l'interprétation de sentiments intimes dont la généralisation expose à des solutions inexactes. Suivant l'importance attribuée à l'un ou à à l'autre des facteurs mis en cause et le point de vue où se trouve placé l'observateur, il peut en résulter des conclusions différentes et même contradictoires. De même, l'omission d'un facteur, quelques lacunes invo- lontaires, peuvent compromettre l'ai^umentation la plus serrée, dans ses déductions iînales. Nous allons donc essayer d'exposer les quelques réflexions qui nous ont été suggérées par la lecture de cette élude si conscien- cieusement entreprise par le savant professeur.
II nous paraît intéressant et juste de mettre en ligne de compte, parmi les nombreux mobiles qui s'encadrent dans ce problème, certaines particularités du caractère alsacien qui lui ont été léguées, comme héritage de son passé et qu'il serait regrettable de ne pas mettre en pleine lumière.
I. L'ALSACE : SON PASSÉ.
Jetons un rapide coup d'ceil sur le passé historique de l'Alsace, pour bien nous rendre compte des influences dominantes qui ont formé l'héritage dont l'Alsacien a bénéficié.
Nous n'avons pas à faire ici l'histoire de l'Alsace au Moyen-âge.
Qu'il nous suffise de rappeler qu'au traité de West- phalie (1648) dont le bi-centenaire a été fêté, dans toute l'Alsace et particulièrement à Strasbourg, en 1848, l'Alsace avait une organisation bien hétérogène. Sous la dépendance, en quelque sorte purement nomi- nale, du Saint-Empire, qui n'intervenait que comme juge
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suprême, pour trancher certains différents qui nais- saient entre ses vassaux, elle donnait asile au repré- sentant impérial à Ensisheim où se trouvait le siège du tribunal chargé de la juridiction d'appel.
Nous constatons l'existence de dix villes libres, for- mant la Décapole et jouissant de toutes les prérogatives de la souveraineté, battant monnaie, ayant leurs poids et mesures et rendant la justice, avec droit de vie ou de mort sur leurs justiciables, en un mot se gouver- nant à leur guise.
D'autres villes constituaient des fiefs dépendant de princes et seigneurs laïques en religieux, sous la suze- raineté desquels elles se trouvaient placées. Ces sei- gneurs, résidant souvent loin de leurs domaines, déléguaient leurs pouvoirs à un de leurs vassaux habitant sur place. Ces derniers prenaient une grande latitude dans leur administration.
Les fortifications et les murailles dont s'entourèrent nombre de localités et dont nous retrouvons encore aujourd'hui les vestiges, nous révèlent combien chaque groupement était jaloux de son bien, de son indépen- dance relative, puisque les communes s'imposaient de lourds sacrifices pour se mettre à l'abri des surprises de toutes natures qui surgissaient, dans ces époques troublées par les guerres civiles, religieuses ou sociales.
Dans ces conditions, la vie se concentrait dans chaque milieu et se modelait aux convenances locales qui en constituaient la base de culture intellectuelle et morale.
Echappant peu à peu à ce désordre, par la réunion à la France, stipulée dans le traité de Westphalie et confirmée par le traité de Ryswick (1697), le pays situé entre les Vosges et le Rhin, forma la province d'Alsace, à partir de cette époque. L'Alsace fut sou- mise avec la plus grande modéradon et le plus grand tact au régime unitaire de la France qui s'efforça de mettre les nouvelles institutions en harmonie avec les anciennes.
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C'est dans cet esprit que fut institué le Conseil souverain d'Alsace, chargé des affaires litigieuses en dernier ressort, en remplacement du tribunal impérial d'Ensisheim. Le respect de sa langue et de ses croyances- religieuses lui fut également assuré.
Un siècle et demi de soumission au régime français se passa de la sorte, lorsqu' enfin la France, fatiguée d'une royauté dont les mœurs dissolues scandalisaient la nation, irritée, d'autre part, par les abus criants dont' jouissaient la noblesse et le clergé, provoqua la réunion des Etats généraux. Ce fut le premier acte de la grande Révolution française, qui balaya toute trace du passé- et proclama les droits de l'homme et du citoyen, dans^ l'Assemblée constituante (i" octobre 1789), Alors furent promulguées la garantie de toutes les libertés nou- velles, l'égalité de l'impôt ainsi que l'admissibilité de tous aux fonctions publiques, droits inspirés par l'im- liiortelle devise : Liberté, Egalité, Fraternité : la Liberté étant comprise dans la plus large acception ; ï Egalité, comme correctif nécessaire de la liberté, pour assurer à chacun les mêmes droits et les mêmes devoirs j la. Fraternité, cette essence la plus féconde du christia- nisme.
En pleine incubation de son nouveau r^ime, éclate- le manifeste du duc de Brunswick. (25 juillet ijçï)-
La France se trouve bientôt en face de la coalition des puissances européennes venant pour étouffer dans- ses germes la Révolution qui constitue un danger pour les têtes couronnées.
La France alors se soulève, et décrète la patrie e» danger. Ses enfants s'enrôlent en masse à son appel et l'Alsace y répond avec enthousiasme.
Grâce à cet élan irrésistible, la France triomphe partout de ses ennemis du dehors et du dedans.
C'est aux mâles accents de la Marseillaise, composée et chantée à Strasbourg pour la première fois par Rouget de Liste, en présence de la famille du maire,. M. de Dietrîch, que les bataillons vont à la victoire.
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Pendant toute la durée de cette lutte héroïque, -qu'était devenue l'Alsace? Elle avait confondu son âme avec l'àme de. la France devenue sa mère-patrie. Elle £gure partout dignement. Nous la trouvons dans les sommités du pouvoir avec Reubell, un des présidents du Directoire. (179 s), qu'il avait, dès les débuts, repré- .senté aux Etats généraux. Elle se distingue sur tous Jes champs de bataille, avec les Kellermann, les Kléber, ■les Rapp, les Lefèvre et tan( d'autres.
Mais pourquoi insister sur cette sublime période ^l'émancipation de tout un peuple?
Une ère nouvelle s'ouvrait et c'est celle dans laquelle l'Europe vit encore. Nous assistons ensuite à ia chute du premier Empire, aux invasions des Alliés, nous traversons la Restauration, la Révolution de 1S30, ia royauté constitutionnelle, la Révolution de 1848, la ■deuxième République , le coup d'Etat , le second Empire, son elfondrement à Sedan, le gouvernement ■de la Dérense nationale, pour aboutir finalement au traité de Francfort (1871) qui stipule l'annexion de J'Alsace et d'une partie de la Lorraine, avec Metz, à J'empire allemand créé à Versailles, en face de Paris ■agonisant.
L'heure de notre épreuve avait sonné.
Qu'allions-nous faire? Qu'allions-nous devenir?
Pouvions-nous songer à défendre notre indépen- dance ?
Comment seulement y songer, sans forces organi- sées, sans armement, contre une armée formidable et victorieuse.
C'eût été une folie, un vrai suicide.
Un individu peut arriver à ce triste acte de déses- poir. Un peuple ne se suicide pas. Il se recueille, s'oriente, fait appel à toutes ses énergies, et cède aux événements. Il conserve la place à laquelle il a le tiroit de vivre, en attendant du temps et de sa volonté l'amélioration de son sort Nous allons suivre l'Alsace dans cette nouvelle phase de son histoire, qui constitue son Présent.
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II. L'ALSACE : SON PRÉSENT.
Le pays annexé prend le nom de Pays d'empirer devenant ainsi le gage, le lien des états confédérés, groupés sous le nom d'Empire allemand. Il est destiné à rappeler aux £tats leur participation commune à la guerre de 1870-71, leurs victoires et leur conquête. L'empereur est investi dw pouvoir suprême. Un gou- verneur, puis un statthalter, exercent, en son nom, le pouvoir discrétionnaire qui leur est confié, avec rési- dence à Strasboui^, la capitale du pays. Le Conseil fédéral de l'Empire, dont l'Alsace est exclue, possède an droit de coopération et de surveillance étendu sur toute l'administration de la province. La chambre légis- lative de l'Empire (ReUhstag) légifère sur les projets- de lois destinés au Pays d'empire, que lui soumet le gouvernement impérial.
Le Pays d'empire participe, par la voix du suffrage universel, à l'élection des délégués constituant cette assemblée (1874). Il est soumis à tous les devoirs politiques incombailt à l'Empire. Le Landesauschnss, chambre purement consultative du Pays d'empire est organisé d'après un mode électoral compliqué. La langue allemande devient la langue officielle. Le ser- vice militaire est imposé à la jeunesse et cela dès les premières années. Des lois et ordonnances successives règlent l'administration civile et judiciaire. L'enseigne- ment est placé sous l'étroite surveillance de l'autorité. Le régime fiscal ftancais, maintenu d'abord, est com- plètement bouleversé et prend pour base te revenu. L'organisation communale est maintenue et remaniée^ plus tard. La division territoriale est modifiée. Les deux départements du Haut et du Bas-Rhin deviennent Haute et Basse-Alsace. Les arrondissements et les sous- préfectures sont remplacés par des cercles, à la tête desqueb se trouve un directeur, en rapport immédiat avec le pouvoir central de Strasbourg. Le personnel
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administratif est recruté dans tous les Etats confédérés. Telle est, rapidement esquissée, l'organisation politique et administrative du Pays d'empire.
AUacifns et allemands.
Animons maintenant ce tableau et mettons en pré- sence, l'Alsacien, le Français d'hier et l'Allemand, l'ennemi vainqueur, le maitre absolu du jour.
Rien que l'épithète accolée au nom des deux pro- vinces conquises, l'Alsace et la Lorraine, révèle à la population toute l'étendue de sa chute.
Elle n'est plus rien, ne compte plus, comme une esclave, un serf d'autrefois, elle passe à l'état de chose devenue la propriété d'une collectivité sous le nom de Pays d'empire.
Le détenteur du pouvoir use de l'autorité discré- tionnaire qui lui est conBée, pour étouifer les plaintes et les réclamations de la population, qui se font jour dans la presse du pays. La mesure des passe-ports ferme la frontière de l'ouest, prive les familles de leurs réunions intimes et entrave leurs anciennes relations. L'administration, remise entre les matns d'étrangers, ne connaissant point l'Alsace, se distingue à tous les éche- lons, jusqu'au gendarme, par une sévérité excessive, qui prend ombrage de tout.
Le directeur du Cercle (Krcisdirector) véritable poli- cier aux pouvoirs étendus, détient, sous sa coupe, les communes, par les maires dont il fait le triage.
Les divisions territoriales nouvelles, sous le nom de cercles, partent du Rhin aux Vosgt;s et englobent des populations dont les intérêts matériels et le mode d'exploitation du sol peuvent facilement être mis en opposition, au grand profit de l'autorité.
Toutes les occasions sont mises à profit pour rem- placer l'indigène par un administrateur étranger, un maire de carrière, grassement payé sur les revenus de la commune.
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, La délation est à l'ordre du jour. Les réunions pri- vées sont espionnées et la moindre manifestation sert de prétexte à des poursuites. Tout cri à l'adresse de la France est qualifié de séditieux et sévèrement puni. Les prisons deviennent trop étroites. Les mesures vexatoires et souvent grotesques, prises pour effacer tout souvenir du passé français, fleurissent et se mul- tiplient. Les enseignes, la mode, les couleurs, tout y passe, et les pauvres marguerites ne peuvent plus s'as- socier aux tendres bleuets et aux brillants coquelicots, ces innocentes parures de nos champs. Toutes les lois, ordonnances et instructions administratives, sont appli- quées avec la plus grande raideur et à la lettre, sans tempérament ni douceur.
Il en est de même des lois fiscales. Les charges loin de diminuer vont en progressant et les impôts d'Em- pire, dits matriculaires, viennent s'y ajouter encore.
L'Alsacien, traité de suspect, est systématiquement écarté de toutes les positions administratives.
L'enseignement du français disparaît du programme des écoles primaires. Son usage est entravé par tous les moyens.
Les rapports avec les autorités deviennent pénibles, par l'imposition de la langue allemande et le bon plaisir avec lequel sont appliquées les lois, — qui, tantôt le sont à titre de lois françaises lorsqu'elles servent les visées de l'autorité, tantôt le sont comme allemandes lorsque la teneur française déplait, — est à l'ordre du jour. C'est le règne de l'arbitraire. Enfin, l'applica- tion du nouveau code civil allemand bouleverse notre assiette et nous inspire les plus vifs regrets pour la belle institution du code Napoléon, dans l'esprit de laquelle ont été conçues toutes nos transaptions fami- liales.
Au point de vue politique, l'Alsacien n'a reçu de l'empire qu'un seul droit, sa participation aux élections . pour le Reichstag, faible compensation pour toutes les charges, tous les devoirs qui lui incombent et qu'il
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remplit intégralement. La Délégation, dont le mode d'élection par l'écart du suffrage universel, empêche J'opinion de se prononcer librement, ' manque' dii pres- tige et de l'autorité nécessaire. Elle n'A qu'un setfi- ^lant de pouvoir qui se résume" au vote des impôts, puisque le gouvernement peut faire intervenir, à son gré et dans son sens, le Conseil fédéral. L'absence de participation du Pays d'empire dans ce conseil, privé ainsi la province de la défense de ses intérêts les plus primordiaux.
L'Alsacien surpris, hébété, ahuri, se retire dans son for intérieur. Il subit toutes les mesures sans le moindre geste de rébellion et sans mot dire. La force lui fait -défaut, d'ailleurs son usage lui répugne. Quant aux récriminations, elles n'ont d'autre effet que de resserrer d'avantage les chaînes sous lesquelles il ploie.
Arrive enfin l'occasion de pousser le cri du cœur, il la saisit avec fièvre et donne aux premières élec- tions pour le Reichstag une délégation qualifiée de protestataire, parce qu'elle protestait, non pas contre le traité de Francfort qui était un fait accompli, mais contre le mépris de son droit d'intervention dans le contrat qui disposait de son bien, de sa personne.
Cet élan dans la protestation, qui étonna le vain- -queur et eut un retentissement dans toute l'Europe, se manifesta, malgré toute la pression du pouvoir pour -étouffer notre cri de détresse, cri poussé aux risques de perdre à tout jamais ce droit politique.
La conscience soulagée par cette manifestation, nécessaire pour le sauvegarde de sa dignité, l'Alsacien Teporta son attention et son activité sur ses intérêts les plus pressants et tous ses efforts vont tendre désor- mais à améliorer sa situation matérielle, retrouver son -autonomie et s'assurer l'égalité des droits dont jouissent les autres états de l'empire. Car il souffre de la tutelle sous laquelle il est placé par la limitation de ses droits politiques et du manque d'égalité et de justice à son -égard.
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Et maintenant encore, après 38 années de patience,, de sagesse, de dignité, la qualification de Pays d'em- pire reste toujours une cause d'humiliation. Il compare sa situation avec celle qui eut été la sienne sous le- régime Français. Sans doute la mesure des passe-port» ne ferme plus la frontière de l'ouest aux parents et aux amis. Les relations d'intérêt peuvent se développer plus aisément. Les angles tes plus aigus de la situation, telle que nous l'avons dépeinte à ses débuts, se sont émoussés.
Le temps accomplit son œuvre. Mais les premières- et douloureuses impressions restent profondément gra- vées dans le cœur Alsacien.
Les Jeunes générations, élevées sous le régime Allemand n'eut plus le souvenir de l'ancienne patrie. Mais elles conservent la conscience de notre infériorité politique et s'associent au mécontentement des anciens.
Etudions maintenant la civilisation, telle qu'elle s'est développée en Alsace et l'origine, le caractère, la ten- dance de son particularisme.
L'Alsace. Aa civilisation.
La civilisation représente le développement des- organisations sociales qui toutes sont susceptibles de perfectionnement constant.
Chaque peuple s'inspire de son milieu géogra- phique, de son passé historique, de ses besoins, de ses intérêts journaliers qui ont pour résultante ses mœurs, qu'il traduit dans les lois qu'il se donne.
Il en résulte que chaque état possède une civilisa- tion particulière, une culture propre.
L'Alsace, au même titre que les autres états pro- vinciaux de l'empire allemand, vit de sa culture propre. Ce serait une conception singulière et contraire à la réalité des faits que d'en ignorer l'existence. Chaque population se trouve imprégnée de tout ce qui est rois en contact avec elle, ce qui forme à toute époque
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le résumé des mœurs de son passé et des cooditions- de sa vie présente. L'état de civilisation de la popu- lation alsacienne était arrivé au même degré de déve- loppement que celui de la France, au jour où elle en. a été séparée.
Nous avons suivi les conditions dans lesquelles sa culture s'est développée.
L'Alsacien possède à un haut degré le sentiment. de la dignité humaine et la conscience bien nette de ses droits, ainsi que l'amour de la justice et de l'égalité.
D'une nature franche et loyale, il ne se gène pas pour exprimer, parfois sous une forme un peu rude^. le fond de sa pensée. Sa langue maternelle est ou française ou allemande, suivant les familles et leurs conditions sociales respectives. Les liens de famille,- < qui unissent les différents membres, ne connaissent pas de frontière et nombreux sont ceux qui s'étendent sur tous les coins de la France, de Beliort à Brest, de Dunkerque à Marseille. C'est la conséquence naturelle de t'avantage offert par la France à tous ses enfants, dans toutes les carrières administratives, judiciaires, militaires de terre et de mer qui leur ouvraient larger ment les portes de tous les départements au nombre- de 89, de l'Algérie, de toutes les colonies, sans aucune distinctioft, au même titre que tout autre Français trou- vait accueil dans les deux départements du Rhin.
Ajoutons à ces liens légitimes les relations sociales qui se sont cimentées pendant du nombreuses années, et l'on trouvera la raison de l'usage de la langue fran- çaise dans bien des familles. La langue allemande, devenue la langue officielle, est apprise et pratiquée,. par toute la jeune génération, avec la même aisance que la langue française.