REVUE
DE PARIS.
REVUE
DE PARIS,
Edition augmentés
DES PRINCIPAUX ARTICLES
DE LA REVUE DES DEUX MONDES.
TOME ONZIÉHE.
NOVEMBRE 1837.
Bnxïe{U&,
SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,
ADOLPHE WAHLEN ET GOMP^^.
18.^7
ORIGINAUX DU DIX-SEPTIEME SIÈCLE.
LE POETE GOIVIBAULD.
Jean-Ogier de Gombauld avait déjà trente ans quand il vint à Paris, en 1606. M. de Gombauld le père avait mené si joyeuse- ment son temps en sa province, qu'il avait mangé tout son avoir. Jean, habitué à bien vivre dans sa première jeunesse, fut tout stupéfait de se trouver seul au monde et sans argent. Heureuse- ment, il tenait de la nature un trésor précieux : c'était l'ordre, la patience, la faculté, rare chez les jeunes gens, de régler sa vie sur sa fortune. En outre, il avait une instruction solide, qu'il devait à son goût pour l'étude. Il faisait de fort beaux vers pour l'époque et jouait de la mandore, sorte de guitare à quatre cordes qui n'était déjà plus de mode alors , mais dont il savait admirablement tirer parti.
Jean de Gombauld était un grand garçon bien fait, d'une fi- gure mélancolique, froid en apparence, mais doué d'un cœur excellent , et brave comme sa rapière, qu'il portait avec une aisance remarquable. Il avait l'esprit modeste et l'âme fîère.
En arrivant à Paris, il aurait pu gagner beaucoup d'argent à donner des leçons de musique, si sa qualité de gentilhomme ne lui eût interdit cette profession. Il alla donc chez un libraire nommé Courbé, qui lui acheta pour une bien faible somme un petit volume de sonnets. Ces vers eurent tant de succès, que l'auteur se vit aussitôt recherché de tous les amateurs de poésie et enregistré parmi les beaux esprits du jour. Il n'en était pas plus riche et faisait maigre chère dans son petit logement de la
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rue des Éluves, à l'auberge du Barillet; cependant M. Courbé lui paya raisonnablement la seconde édition de son volume et lui demanda la permission de s'intituler à ravenir libraire de M. de Gombauld, gentilhomme xaintongeois.
Les poètes étaient rares alors. Malherbe finissait et Racaii n'avait que vingt ans à peine. Voiture et Chapelain n'écrivaient pas encore. Gombauld se trouva tout d'un coup au premier rang, n'ayant que des concurrents très-faibles. Dn jour, un car- rosse à six chevaux s'arrêta devant sa porte et un personnage de conséquence le vint saluer dans son modeste réduit.
— Monsieur de Gombauld, dit l'étranger, vous avez fait des vers superbes. J'aime avec passion la société des gens d'esprit j s'il vous convenait d'accepter le logis et la table chez moi, je serais heureux de vous prendre pour secrétaire moyennant deux mille livres de pension. Je suis le marquis d'Uxelles.
Le rouge monta au visage du poète.
— Monsieur le marquis, répondit-il^ je suis reconnaissant de vos bontés ; mais je suis trop bien né pour être secrétaire. Si je ne puis vivre de mes talents, je servirai l'État en prenant le mousquet.
— Eh bien! touchez là, monsieur; je suis charmé devoir que vous avez le cœur bien placé. Le roi le saura, je vous eu donne ma parole, et s'il ne dépend que de moi, vous serez de sa maison.
Le marquis s'en fut tout droit à la cour, où il parla tant de Gombauld, qu'on envoya un ordinaire pour l'engager à venir le «oir même au Louvre. La garde-robe du poëte n'était pas spendide. Quiconque l'aurait vu jeler de tristes regards sur un manteau de velours et sur un pourpoint violet qui monlraiont la corde, se serait senti attendri.
— 0 pauvreté! murmurait Gombauld en rajustant de son mieux ses habits, n'est-ce donc pas assez d'empoisonner ma vie sans que lu le cramponnes encore jusqu'à mes vêlements?
H s'effrayait trop légèrement; car il avait Uut de soin de sa mince toilette, qu'en public on le croyait toujours beaucoup plus riche qu'il n'était. Sa bonne mine contribuait encore à lui don- ner de léclal. A force d'éludé et d'apprèls, il réussit à se faire, pour aller au château, une mise convenable. Les bas avaient bien quelques reprises au talon, mais un soulier forf ; i; • re les couvrait;, et la jauibe sur laquelle ils étaient tci. . il
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fort bien tournée. Ses plumes étaient vieilles, mais H tenait le chapeau avec une simplicité si élégante, qu'on n'y prenait pas garde. D'ailleurs, sa barbe et ses longs cheveux noirs étaient arrangés avec recherche, et ses mains de si belle forme, qu'il eût été dommage d'y mettre des gants.
La foule était grande au Louvre, où il y avait quadrille ce soir-là, de sorte qu'on fit à peine attention au nouveau-venu tant que durèrent les danses. La reine seule regarda le poète avec curiosité, et parut même le chercher souvent des yeux dans la foule. Il est probable que Gombauld n'aurait pas trouvé le mot à dire si le duc de Guise, fils aîné du Balafré, entendant son nom prononcé dans un coin, n'eût couru vers lui avec empressement.
— Eh quoi ! monsieur de Gombauld, s'écria-t-il en l'abor- dant, vous êtes l'auteur de ces jolis poëmes que je lis en ce moment ! Je vous félicite de toute mon âme, monsieur. Mais, dites-moi, là, franchement : n'y a-t-il pas un secret pour faire des sonnets?
— Un secret, monsieur le duc? Je ne le pense pas; il y a seulement une règle à observer.
— Ah ! une règle, fort bien ; mais une recette, n'en connais- sez-vous pas? Je ne puis croire que Pétrarque se fût ennuyé à écrire tant de sonnets s'il n'avait eu un petit moyen connu de lui seul.
— J'ignore si Pétrarque avait un moyen j ce qui est sûr, c'est que je n'ai pas le secret de Pétrarque, puisque mes sonnets sont bien au-dessous des siens -
— Cela vous plaît à dire; j^aime beaucoup celui où, parlant de l'ambitieux, vous terminez en disant :
La mort le vient saisir au plus fort de sa peine.
Savez- VOUS que cela est pensé grandement? Vous avez l'esprit fort beau, monsieur. Eh ! dites-moi sincèrement : est-ce qu'il ne serait pas possible que ce sonnet fût de moi? Celui-là seulement?
— Je ne vois pas trop comment cf^la pourrait s'arranger, dit Gombauld en souriant ; mais si monsieur le duc veut que je lui envoie demain un autre sonnet, il ne tiendra qu'à lui de dire qu'il l'a fait.
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— - Ce n*est pas ainsi que je l'entends. J^aurais désiré qu'il y eût moyen que j'eusse fait celui dont je vous parle ; mais je vois bien que cela ne se peut pas ; le roi lui-même y serait embar- rassé. Ah ! messieurs les poètes, vous avez de superbes privilèges !
Et le duc s'en alla par les galeries répétant à haute voix :
— C'est pourtant vrai cela, que moi, Charles de Guise, je voudrais en vain avoir fait ce vers :
La mort le vient saisir au plus fort de sa peine.
Non, je donnerais un royaume et je livrerais trois batailles, qu'il n'y aurait pas moyen ; le vers n'en serait pas plus de moi pour cela; chose étrange!
Un cercle s'était formé autour de Gombauld, et une conver- sation s'engagea où les moindres paroles du po^te étaient pesées avec soin. Une des femmes de Marie de Médicis vint le prendre par la manche et lui dit à l'oreille :
— La reine m'a commandé de m'informer de vous si vous parlez italien.
— Dites à Sa Majesté que je le comprends, mais que l'ayant appris dans les livres, je le prononce fort mal.
La dame d'hunneur avait à peine porté la réponse, que la reiue traversa le salon et marcha droit à Gombauld.
— f'^errete qui spesio, lui dit-elle avec un sourire ; lo voglio. Puis, elle s'en retourna vivement, laissant le poète et les gens
qui l'entouraient fort étonnés. Un courtisan qui avait compris se |)encha vers Toreille de Gombauld :
— f^'ous viendrez souvent ici; je le veux! Monsieur de Gombauld, vous êtes favorisé. Vos vers ont plu à Sa Majesté.
Le marquis d'Uxelles entraîna son protégé dans un coin :
— Ne trouvez-vous pas, lui dit-il, que la reine vous regarde beaucoup ?
— C'est que je suis un visage nouveau pour elle.
— 11 en arrive tous les jours de nouveaux auxquels jamais elle ne fait attention.
— C'est peut-être que je lui semble ridicule j ma mise n'est pas recherchée.
— Elle vous regarderait autrement. Tenez, la voilà qui se penche iwur tourner les yeux de ce côté.
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— C'est que je fais disparate ici. J'ai peut-être i'aîr d'un pro- vincial.
— Eh ! non, vous dis-je. Elle ne vous quitte pas du regard. Dans cet instant, elle parait réfléchir profondément. Voici ses paupières qui se relèvent; c'est encore pour vous chercher. Vous en penserez ce qu'il vous plaira,- mais...
— Ne voulez-vous pas que je croie la reine amoureuse de moi!
, — Si ce manège durait longtemps, cela ressemblerait fort à de l'amour.
— Allons ! vous plaisantez.
— Je vous jure qu'à voire place je le croirais déjà tout de bon, et que j'agirais en conséquence.
— Permettez-moi d'attendre des preuves plus certaines.
— Comme il vous plaira, mais songez-y.
— Non, par Dieu! pensait Gombauld en cheminant la nuit jusqu'à sa maison, je n'y veux pas penser. Une me manquerait plus que d'avoir en tête cette chimère! Ce serait une lampe oii je m'irais brûler les ailes.
Pendant la semaine qui suivit, les visites se multiplièrent sin- gulièrement à l'auberge du Barillet. C'était une procession. Le duc de Guise lui-même, passant à cheval par la rue Saint- Honoré, entra dans celle des Étuves, et appela Gombauld jus- qu'à ce qu'il l'eût fait mettre à la fenêtre.
— Si je n'étais fort pressé, lui cria-t-il, je monterais chez vous, monsieur. Je n'ai pas voulu venir si près de voire logis sans vous faire mon compliment. J'ai achevé votre ouvrage. Ah ! monsieur, que cela est beau ! Il n'y a que vous pour tourner galamment les vers.
Notre poiite éprouvait de la honte en recevant de si grands personnages dans son taudis, et, quoiqu'il ne fût pas vain, la pauvreté lui devenait tous les jours plus à charge.
— Croyez- VOUS; disait M. d'Uxelles, que tout ce monde vient pour votre poésie seulement? Il faut que la reine ait dit encore quelque mot obligeant sur vous.
Malgré ses sages résolutions, notre poëte était bien forcé de convenir avec lui-même que les yeux royaux avaient semblé tenir, pour lui seul, un autre langage que pourles autres. Marie de Médicis touchait alors à ses trenlodeux ans ; sans être d'une
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grande beauté, elle avait des avantages particuliers à sa nation , des bras parfaits et la taille gracieuse, quoique un peu forte. Ses prunelles possédaient beaucoup d'éloquence, et si ce n'est qu'elle avait les joues un peu pendantes, son visage était agréa- ble. D'ailleurs, comme disait le marquis, une reine n'est jamais laide.
Henri IV, malgré ses cinquante-trois ans, courait alors les champs, emporté par une passion romanesque. Certes on était loin de prévoir qu'il dût bientôt mourir assassiné, mais les excès et la galanterie ne convenaient plus à son âge et ruinaient sa constitution. Sa femme était altière et ambitieuse ; aussi, quoi- qu'elle fût délaissée complètement pour des maltresses, les gens prévoyants lui rendaient leurs devoirs exactement, dans !a per- suasion qu'il y aurait une régence. La reine soutenait fortement ses amis. Concini et la Galijîaï, Florentins de basse naissance, offraient un bel exemple de ce que pouvait Marie de Médicis pour ceux «ju'elle aimait. Le poète résolut pourtant d'attendre encore avant de se livrer à de folles espérances, car la pré- somption n'était pas son défaut.
Lorsqu'il retourna au Louvre , les œillades de la reine continuèrent de plus belle, au point que loule la cour les re- marqua et que plusieurs en portèrent envie à Gombauld ; et ce- pendant quand M. d'Uxelles lui conseillait une démarche, il ré- pondait :
— 11 y a dans ceci quelque chose que je ne puis comprendre. A coup sûr je ne suis pas indifférent à la reine, mais je sens qu'au fond elle n'a pas précisément de l'amour pour mol.
Alors le marquis haussait les épaules en disant qu'à force de raffiner sur les choses , cet homme-là n'arriverait à ricu de bon.
La fille d'honneur de confiance, qu'on appelait Cadrina, ne protégeait pas Gombauld près de sa maîtresse, sans doute parce qu'elle s'intéressait à d'autres. Ihi jour de grand ballet où il fallait des lettres pour être admis, cette tille garda l'invi- talion de.stinée à notre poète. Cet incident confirma les obser- vateurs dans la persuasion que la reine était amoureuse de lui, parce qu'elle demanda vingt fois dans la soirée où il était et pourquoi on ne le voyait pas. Enfin, quand l'heure fut trop avancée pour qu'il put venir. Sa Majesté interrompit la fête et
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renvoya la coiir d'un air fort chagrin. On sut le lendemain qu^elle s'était mise au lit de mauvaise humeur, et les femmes s'en disaient la cause à l'oreille. L'affaire éclaircie, Cadrina se vit grondée si vertement, qu'elle en prit le poète en aversion j mais elle n'aurait osé le desservir ouvertement.
A force de passer les journées en bonne compagnie ou bien à rêver sur sa position épineuse, Gombauld, n'écrivant rien, épuisa ses ressources. Il eût trouvé toutes les bourses ouvertes s'il eût voulu recourir aux emprunts; mais, dans l'incertitude que l'avenir lui présentait, il était trop honnête pour s'engager dans cette voie. Malgré l'économie la plus sévère, la gêne aug- menta si fort, qu'on pouvait hardiment l'appeler la détresse la plus complète. Le soin extrême qu'il avait de ses hardes lui permettait encore de faire bonne contenance au dehors j c'était seulement à l'heure des repas, lorsqu'il ne dînait pas en ville, qu'il sentait la misère le prendre à la gorge.
M. d'Uxelles entra chez lui un matin qu'il était plongé dans de sombres réflexions.
— Voici enîin, dit le marquis, une occasion de voir clair dans les pensées de la reine. Il se trouve une vacance de deux mille livres parmi les pensions de sa cassette. Mettez votre nom sur la liste des concurrents. Il y a déjà une douzaine d'écrivains inscrits, nous verrons bien si elle vous choisit, et j'espère que vous n'aurez plus alors aucun doute.
— Quand je serais choisi, répondit le poëte, ce serait une preuve de générosité j mais je ne voiy pas de quel droit ou vien- drait assurer que c'est de l'amour.
Gombauld se mit sur les rangs pour la pension, et dès le len- demain il apprit avec étonnement que le chobt était tombé sur lui.
— Est-ce que le marquis aurait raison ? murmura-t-il en je- tant un coup d'œil sur son miroir.
Le premier quartier, qu'il toucha sur-le-champ, lui servit à se débarrasser d'une foule de dettes qu'il n'avait pu éviter, et que leur exiguilé même rendait insupportables. En attendant que le second payement arrivât, la gène se faisait toujours sen- tir, mais au moins l'avenir n'était plus si noir.
A la suite d'une querelle entre la reine et Henri IV, au sujet d'une maîtresse du roi qui avait montré de l'insolence, Marie
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de Médicis fit un petit voyage en Touraine. Gombauld reçut ordre d'èlre de la suite. L'embarras était grand. Un voyage était alors une chose fort coûteuse, et notre homme n'avait pas d'ar- gent. M. d'Uxelles en offrit j mais on ne faisait pas manquer aisément Gombauld à ses règles de conduite. Il avoua qu'il ne savait que faire, tout en refusant d'emprunter. L'excellent mar- quis courut au Louvre presque en colère.
— Vous n'aurez pas M. de Gombauld, dit-il à la reine. C'est uu original qui sera toujours unique en son espèce. Il est pauvre comme Job, et fier comme César. Il ne veut accepter de l'ar- gent que d'une main royale.
La reine fit beaucoup d'exclamations en italien, dont le mar- quis ne put rien comprendre ; mais en questionnant Cadrina, il apprit qu'elle avait dit :
— II est pauvre , et je l'ignorais ! C'est un noble cœur. Ma main royale le soutiendra.
Gombauld reçut un bon de huit cent livres sur le trésorier, et sa pension fut portée à mille écus.
Un homme plus modeste encore que notre po<ite aurait bien pu finir par se laisser enflammer par tant de faveur. Gombauld avait de trop bons sentiments pour ne pas éprouver une vive reconnaissance. 11 frissonna de crainte en découvrant qu'il se laissait aller malgré lui à l'amour.
— Si je me trompe, pensait-il. je serai du moins excusable.
Pendant le voyage en Touraiue, les occasions ne lui man- quèrent pas de faire sa cour. Il était toujours bien reçu. Les plus gracieux sourires étaient pour lui. La reine soupirait quel- quefois en le regardant; mais il crut s'apercevoir qu'elle avait plus de plaisir à le voir qu'à lui parler. 11 en retomba dans l'in- décision. Les choses paraissaient rester au même point du côté de Marie de Médicis, tandis que lui, il devenait chaque jour plus amoureux, et souvent il répétait :
— Dans tout cela, il y a quelque chose que je ne puis com- prendre. Je commence à croire que cette femme ne veut m'ai- mer que du regard, comme la lune aimait le berger de Latmos endormi sous les feuilles.
En réfléchissant ainsi, Gombauld conçut l'idée hardie de faire un poème sur Entlymion. 11 en prépara les plans dans le voyage et l'écrivit au retour à Paris en fort peu de temps. Il sul^x-
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primer avec finesse et habileté les doutes cruels qui le rete- naient. Il eut la témérité de peindre l'amour muet et caché de la déesse, et il donna à cet ouvrage le titre de songe. C'était risquer beaucoup que de publier ce poëme. Tout le monde de- vait reconnaître la reine dans le personnage de Phœbé ; si elle venait à s'en fâcher, l'auteur pouvait tout perdre ; mais une fois amoureux, le sage Gombauld lui-même n'avait plus sa prudence accoutumée ; il voulait, à tout prix, en finir avec la perplexité.
Le poème fut publié. Le libraire Courbé y gagna de l'or, car toute la cour l'acheta. On n'avait plus autre chose à la main que ce petit livre. Les mémoires du temps s'accordent à dire que l'ouvrage fit un furieux bruit, et que les vers en sont ad- mirables (1).
L'homme le plus paisible a des ennemis. Ceux de Gombauld prirent des airs d'importance et de mystère pour annoncer à la reine l'indiscrétion du poète j mais ils demeurèrent fort sots, quand Sa Majesté déclara qu'elle était ravie d'être immortalisée par un écrivain d'un si grand mérite, et qu'elle désirait en- tendre une lecture de VEndy^nion de la bouche de l'auteur. Les ennemis ne se tinrent pas pour battus. Ils essayèrent d'é- veiller la jalousie du roi ; mais Henri IV jura son ventre-saint- gris que s'il était cocu..., ce qui arrivait aux plus honnêtes gens, ce ne pourrait être du fait d'un simple rimeur, et qu'il y aurait conscience de tourmenter un auteur au sujet de ses poëmes.
Il ne restait plus, contre un homme si favorisé, qu'une der- nière arme, celle du ridicule ; une cabale d'envieux se forma au milieu de la cour pour en accabler Gombauld. Ces gens-là riaient hautement du poème à la mode ; ils n'appelaient plus l'auteur autrement qu'Endymion, ou bien l'amant de la lune. On chuchottait à ses oreilles des propos insolents qu'il feignait
(1) Si je ne cite rien de X'Endymion de M. de Gombauld, c'est parce que je sais d'avance que les gens d'aujourd'hui le trouveraient fai- ble et le tourneraient peut-être en dérision. ISous avons si peu de res- pect pour ce qui enchantait nos pères ! On méprisera un jour ce que nous aimons. Notre littérature vaut-elle mieux que celle du xviie siè- cle? C'est encore une question. Je veux donc croire fermement que ïEmlymion est uue très-belle chose.
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sagemenl ne pas entendre, par é{jard pour la teîne qui se fùl trouvée de moitié dans la querelle.
Un soir qu'il se tenait à l'écart au château, {tendant les dan- ses. Marie s'approciia de lui et dit en plaisantant :
— Qu'avez-vous donc aujourd'hui , mon poêle ? Vous êtes sombre comme un Amadis.
— Je pensais à faire mes adieux à Votre Majesté.
— Des adieux ! et où voulez-vous aller ?
— Je ne sais ; mais il faut que je m'éloiçne.
— Vous êtes de ma maison , monsieur, et je vous refuserai mon autorisation.
— Votre Majesté sera la première à m^'ordonner de partir, quand (;lle saura...
— Ou'est-il donc arrivé ? bonté divine !
— J*ai trouvé ce matin, sur les murs de ma maison, des pla- cards injurieux qui m'ont mis au désespoir; une auguste per- sonne s'y trouve lâchement calomniée.
— Je vous comprends. Cela me regarde, monsieur. Je don- nerai des ordres pour (|ue les auteurs de ces bassesses soient recherchés et punis. Quant à vous^ ne vous en mêlez pas et ne parlez plus de nous quitter.
— Je supplie Votre Majesté de permettre que je parte.
— INon, vous dis-je. Quelle obstination ! pour de misérables proi)os !
— Kncore. .s'il y avait quelque chose de vrai !... Gombauld s'arrêta , craignant d'avoir été trop loin.
— iS'e fosse rero ? dit la reine en sou|)irant. ^e l'avez-vtnis pas écrit vous-même dans le titre de votre ouvrage : ce n'est qu'un songe, ce ne sera jamais qu'un doux songe ?
— Au moins si je pouvais donner une leçon à ces insolents !
— Encore ! encore un duel pour moi? — Je ne sache pas, madame,. que déjà...
— Oh ! laissez-moi supposer que ce serait la seconde fois.... Eh bien ! je vous le permets, châtiez ces impertinents; mais ne vous faites pas blesser., cela me causerait beaucoup de peine et dérangerait toutes mes idées.
Qnand la reine se fut éloignée. Gombauld recueillit ses esprils pour bien retenir les moindres paroles échai>i>ée8 des lèvres royales.
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—■Ce n'est et ce ne sera jamais qu'un songe ! pnngait-il. — Encore un duel pour moi ! — Laissez-moi supposer que c'esi la seconde fois ! —li semblerait que Marie trouve, dans ce qui arrive, la réalisation d'un rêve où la reproduction d'un sou- venir. Assurément il y a là-dessous un mystère que je ne puis pénétrer.
La permission qui venait de lui être accordée le remplissait de joie ; son orgueil avait souffert cruellement des sacrifices quavait exigés la prudence. L'occasion de se venger ne pouvait tarëef à s'offrir, car, suivant l'ordinaire, sa patience ne faisait que multiplier les railleries.
En effet, quelques mauvais plaisants, passant près de lui, se mirent à critiquer tout haut sa toilette.
— Monsieur de Gombauld a des bas admirables, ce soir, dit le chevalier de Fontenay. Dieu me damne ! je crois qu'ils sont vert d€ mer. C'est sans doute pour aller faire sa cour à la lune dans les prairies, qu'il a choisi celte couleur.
Gombauld se tourna vers le chevalier et le regarda en face.. L*autre, ne voulant pas avoir l'air de céder, continua la plaisan- terie.
—Monsieur de Gombauld, vous m'obligeriez eu me donnant t'adresse du marchand qui vous a vendu ces bas. Ils sont déli- cieux. Je les veux mettre à la mode.
— Monsieur, répondit le poète, si vous osez venir me chercher demain matin, je vous ferai rompre quelques semelles devant mes bas.
— Oui-dà ! U se fâche, je crois.
—Est-ce que cela vous fait peur ?
— Plaisir, plaisir ! et non peur.
—Eh bien donc! aurai-je l'honneur de vous voir demain matin ?
—Certainement , monsieur j où il vous plaira et face à face, si cela vous convient.
•—C'est ainsi que je l'entends, à moins que je ne vous force à tourner les talons.
— Corbleu ! méchant rimailleur...
—Ne nous échauffons pas ici, de grâce l
— Pardieu! l'outeaay, s'écrièrent les jeunes gens, tu as trouvé â qui parler.
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^Eh ! quV a-t-il là-bas? demanda le duc de Guise. Une que- relle? C'est le sage M. de Gombauld ! je ne souffrirai pas qu^un si bel esprit s'expose à mourir; messieurs, vous me ferez plaisir de vous accommoder.
— C'est impossible, monsieur le duc, dit Gombauld. J'ai sup- porté mille insolences. Le vase est plein. Le chevalier payera pour
les autres.
—Je serai votre second, dit le marquis de Racan. -Point de second ! je ne veux pas que d'autres s'entreluenl pour moi. Cet usage est absurde. -M. de Fontenay m'a offense, c^est à lui seul que j'aurai affaire, demain à six heures du matm. '^ ous V pouvez tous venir, messieurs. J'attendrai le chevalier chez moi. Pas de bruit surtout, je vous en prie. C'est arrêté j je n'écouterai aucune proposition d'accommodement.
-Bien dit, mon cher Gombauld, s'écria le duc de Guise. En vérité, je ne l'aurais pas cru d'un poète. Vous êtes un garçon accompli. Je n'ai plus le courage de m'opposer à la bataille, et j'y assisterai peut-être.
Gombauld sortit en faisant un signe de la main au chevaher de Fontenay. * j i«
-C'est charmant! répétait le duc; le plus bel esprit de la France va se battre ! Je suis sur qu'il a un cœur de lion. Il est fâcheux seulement que, pour la première fois, il se mesure avec Fonlenav, qui est une fine lame.
—Madame, dit M. de Guise à la reine, Gombauld se bat de- main. Votre Majesté désirera sans doute que je m'oppose au duel. —J'ai donné mon autorisation, monsieur le duc. >eillez seu- lement, je vous prie, à ce qu'on ne les laisse pas se tuer ; et que
le ciel protéiîe la bonne cause ! Le lendemain,dés cinq heures,ilyavaitbien trente jeunesgens
à l'hùlel du liarillet où notre pointe occupait depuis peu un assez joli apparlement. La rue des Éluves était encombrée de chevaux et de laquais. Fontenay étant arrivé, on parlait de se rendre sur le pré, lorsqu'un gentilhomme, appartenant à M. de Guise, vint ordonner qu'on attendit encore. Quand le duc parut, un silence respectueux régna dans l'assemblée.
-Ça, dit le prince, êtes-vous toujours en humeur guerrière, mon jWle? J'aimerais mieux vous voir tendre la main à Fonte- nay, (|ui est nu bon diable, après louf .
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—Je vous supplie, monsieur le duc, de ne pas me donner occasion de vous répondre par un refus.
—-N'en parlons plus. Où allons-nous prendre le champ ?
—Si vous m'en croyez, dit Gombauld, nous n'irons pas loin. Le terrain de ma rue est excellent. Ce sera fini dans cinq mi- nutes.
—Quel gaillard vous êtes, mon poëte ! eh ! cela me plaît. Les juges se mettront aux fenêtres ; mais je n'autorise le combat qu'à une condition, c'est qu'on s'arrêtera aussitôt que je le comman- derai. Rapportez-vous-en tous deux à moi.
— Nous vous obéirons, répondirent les deux champions.
Les manteaux furent déposés, les épées mesurées, et les com- battants descendirent au milieu de la rue. Au signal donné par le duc, ils s'avancèrent l'un contre l'autre, l'arme au poing.
Dès les premières passes, tout le monde reconnut que Gom- bauld tirait Tépée d'une manière supérieure. Son adversaire s'en aperçut aussi, et, se mettant sur la défensive, il se vit obligé de rompre devant une attaque dont il sentait toute l'habileté. Un duel était alors une affaire fort simple. A l'exception de celui qui demeurait sur le carreau, on y plaisantait comme ailleurs.
— Bien joué ! disaient les jeunes spectateurs à chaque botte que portait Gombauld. Ah ! Fontenay, tu en tiens. Voilà ton maître. Regardez un peu ce grave rimeur j il ne rêve point à la lune dans ce moment. Qui aurait cru cela? ce marcheur si soi- gneux qui va sur les pointes de ses souliers de peur de la boue, le voici qui pousse son homme au travers du ruisseau comme un furieux. Eh ! le chevalier est mal engagé ! Holà ! Fontenay j lâche pied, mon cher, ou tu vas être transpercé !
En effet, Gombauld, profitant d'une imprudence de son adver- saire, s'était fendu impétueusement, et la pointe de son épée avait effleuré la poitrine du chevalier, qui fût resté sur la place, s'il n'eût fait un saut prodigieux en arrière.
—Il paraît, monsieur, dii le poeie, que vous voulez me con- duire hors des enceintes de la capitale? La promenade sera fati- gante pour vous, si vous courez ainsi à reculons. Reposez-vous un moment.
—Fontenay, dit le duc de Guise, c'est à vous que je défends de continuer le combat. Il faut faire des excuses à Gombauld,
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non parce qu'il est le meilleur tireuF ei que vousa\'ez le dessous, mais parce que les torts sont de votre côté. Allons, messieurs, qu'on se donne la main.
—La main ! la main ! crièrent les assistaots.
Les deux batailleurs s'embrassèrent et devinrent amis. Fonte- nay, au bout de trois jours, eut un autre duel en rhoiuieur de Gombauld, dont il s'était déclaré publiquemeut l'admirateur
passionné.
On pense bien qu'à son retour au château, notre poète trouva plus de tendresse que jamais dans les regards de sa souveraine. 11 devint le héros du moment. Marie fixa un jour de la semaine suivante pour la lecture de YEmlyniion en petit comité. Il ne devait y avoir que des dames et les gens qui avaient les entrées de la ruelle. On sollicitait de tous côtés des billets d'admission, Gombauld, pour se préparer à cette solennité importante, étudiait sa diction, et les contemi>orains assurent qu'il savait réciter à merveille. Le jour du triomphe était proche, lorsque l'assassinat du roi plongea la France entière dans le deuil. Cet événement causa un tort irréparable à la fortune de Gombauld. La lecture fut d'abord renvoyée aux calendes grecques. La reine, occupée des affaires de l'État, de sa régence et de ses pro- jets en faveur de Conciui, parut oublier ses amours poétiques.. Comme elle était au plus fort de sa puissance, iMarie aperçut un soir le visage mélancolique de Gombauld, qui ne s'était pas montré à la cour depuis longtemps, par discrétion. Elle s'approcha de lui eu souriant avec sa bienveillance accou- tumée.
—Vous voici donc, bel Endymion? lui dit-elle en badinant; on ne vous voit plus ici. ISos malheurs ne nous ont pas laissé le loisir de réjouir nos espriis par la lecture. Nous avons laissé dormir le berger dont Phœbé fut amoureuse.
-Madame, le sommeil d'Eudymion a duré trente ans, sui- vant la fable. Quand Votre Majesté le désirera, nous le ré- veillerons ; mais il a déjà vieilli et perdu dans l'estime publique. — Eh bien ! composez un autre poème, et je vous donne ma parole que nous le ferons valoir. En attendant, je vous autorise à m'cnvoyer demain ([uelques vers pour moi seule. Vous pou- vez prendre pour sujet les ennuis qui m'ont accablée pendant que noire deuil vous tenait éloigné de la cour.
REVITF m PARIS. lf>
Le lendemain, Goinhauld envoya le sonnet suivant, qui fit, dans la suile, un grand bruit, et faillit coûter la liberté à son auteur, quand on le trouva dans les papiers de la reine.
S'il est vrai que Philis ne regarde personne Lorsqu'elle ne voit point l'objet de sou amour ; S"il est vrai qu'elle est seule au milieu de sa cour. Et ne s'aperçoit pas de ce qui l'environne ;
Amant, heureux amant, digne d'une couronne, Dont ses augustes yeux demandent le retour. Qui retarde tes pas ? quel aimable séjour, (Juel pouvoir te relient ? quelle main t'emprisonne ?
Non, tu ne manques pas ni d'amour ni de foi ;
Tu sais bien que Philis n'a des yeux que pour toi,
Et que chacun se plai<it de son indifférence ;
Mais un secret effroi cause tes déplaisirs.
Tu sens que son amour n'a rien que l'apparence;
Que son cœur est contraire à ses propres désirs (1).
Après avoir envoyé ce sonnet à la reine, Gombauld, effrayé de sa hardiesse, n'osa reparaître au Louvre qu'au bout de trois jours. Dès qu'elle l'aperçut, Marie le fil appeler.
— Mon cher poète, dit-elle d'un air sérieux, je vous dois une explication. Mes yeux vous ont parlé plus que je ne voulais. Bien d'autres que vous s'y seraient trompés et auraient eu moins de modestie. Il faut cesser cet enfantillage, car, je le vois, il met- trait votre repos en danger.
— Il est déjà trop tard pour me le vouloir laisser, interrom- pit Gombauld ; je Tai perdu, madame.
— Eh bien! il faut donc que je vous le rende.
— Si c'est en m'ôtant l'espérance, Votre Majesté réussira fort mal.
— Écoutez-moi : un mot suffira pour vous faire comprendre
(1) Ceux qui ne font pas profession de se connaître en poésie n'ont qu'à lire les lettres de M. de Gombauld; on y verra combien ces vers lui valurent de compliments^ et que par conséquent ils sont très-
SO RKVUE DE PARIS.
ce qui s'esl passé. Autrefois, chez le duc mon père, j*ai aimé, étant enfant, un ijentilhomme florentin auquel vous ressemblez prodigieusement. Il s'est battu en mon honneur, comme vous avez fait. Je n'ai pu cacher mon trouble en vous voyant ; mais sachez que si c'eût été lui-même, et non sa ressemblance par- faite, je n'aurais pas eu pour lui plus de faiblesse que pour vous. Je suis reine de France, monsieur. Je ne veux pas pourtant que vous soyez malbeureux. Ma puissance vous dédommagera du mal que mes regards peuvent vous avoir fait. Demandez une faveur, et je vous promets d'avance qu'elle vous sera accordée. Gombauld était accablé. Une larme tomba de ses yeux, et sa niAle figure trahissait l'angoisse de son âme.
— Hélas ! madame, répondit-il, pourquoi ne m'avoir pas dit cela plus tôt? Que vousdPtnanderais-jeà présent? Des honneurs me perdraient en me fixant près de vous. De l'argent? je n'en ai pas besoin ; ma pension me suffit. Je ne suis qu'un portrait où vos regards aiment à se fixer j il n'est pas nécessaire d'y mettre un riche cadre. Donnez-moi donc aussi votre image, madame ; c'est là tout ce que je veux avoir*^mais en la regar- dant, c'est à vous-même que je penserai.
La reine fut si flattée de la demande, qu'elle ne put réprimer un sourire de plaisir.
— Je vous donnerai mon portrait, monsieur. Allons, remet- tez-vous, et appelez l'ambition à votre aide ; elle vous consolera.
Gombauld fut si triste de cette déception, que ses amis le crurent longtemps inconsolable. Il demeurait enfermé chez lui et ne voulait recevoir personne. L'ambition ne lui venait pas. Les muses seules et son goût pour la musique le soutenaient. C'est en ce lenips-là qu'il écrivit un grand nombre de sonnets qui ont été lus avec une grande curiosité, lorsque le besoin le força de les livrer au public. Il suffira d'en citer les premiers vers pour qu'on voie que son amour pour la reine les a tous dictés :
Sitôt que je la vis, je devins immobile Comme si tous mes sens m'avaient abandonné. (Juelles sévires lois ont jamais ordonné Que le mal soit extrême et qu'il soit inutile?
Il y en n un qui donnerait ù croire que Marie ne cessa pas en-
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tièrement ses œillades, même après avoir enlevé tout espoir au pauvre po6te. II commence ainsi :
Prétendez- vous de moi, beaux yeux cruels et doux, Un tribut éternel de soupirs et de larmes?
Celui qui fit parler le plus, est le troisième du recueil publié, en 1646, chez Courbé :
C'est trop dissimuler une douleur profonde.
Tous ces morceaux sont également remarquables. On serait embarrassé de dire lequel est le plus beau.
La reine, voulant tenir sa promesse, avait fait appeler le célèbre peintre Du Moustier ; mais le portrait ne fut pas achevé. Le jeune roi Louis XIII, étant devenu majeur, fit assassiner le maréchal d'Ancre et chassa les autres favoris de sa mère. La reine se retira au château de Blois, et se vit abandonnée, dans sa disgrâce, par^tous ses amis : L'évêque de Luçon, sa créature, devenu cardinal de Richelieu, s'empara du pouvoir, et la fit maltraiter, tout en feignant de la vouloir réconcilier avec le roi. Gombauld perdit sa pension. S'il eût voulu adresser quel- ques vers à Sa Majesté ou à M. le cardinal, il aurait pu aisément se faire ouvrir la cassette royale; mais il était trop peu courti- san. Il n'écrivit que pour vivre.
C'était un crime alors que de bien parler de la reine. Gombauld lui dédia publiquement un poëme pastoral qu'il appelait Ama- rante. On parla de mettre l'auteur à la Bastille^
Marie n'avait plus, dans son exil, que sa suivante Cadrina et six laquais seulement. On la laissait presque manquer du néces- saire. Elle était à table lorsqu'on lui annonça que notre po(ite lui dédiait un ouvrage. Elle fondit en larmes en s'écriant :
— Je savais bien que celui-là ne m'abandonnerait pas!
En effet, Gombauld éleva toute sa vie la voix en faveur de ses amis malheureux. Lorsque M. de Montmorency, dont il avait reçu quelques services, fut arrêté et mis à mort, Gombauld seul déplora hautement sa perte. Cette hardiesse n'était pas faite pour le remettre bien en cour. Il ne fut pas heureux tant que dura la puissance du cardinal.
Les dames de l'hôtel Rambouillet firent de si grandes avances
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à Gombauld, qu'il se rendit à ces réunions litiératres dont i( devint un des premiers personnages. S'il avait eu l'inlrigue de M. de Voilure, il l'aurait aisément surpassé e» réputation, car il avait plus de talent.
Toujours fier, toujours proprement vêtu et de plus en plus misérable, Gombauld ne voulait avouer à personne qu'il ne savait de quel bois faire flèche. Le marquis de Rambouillet s'en doutait bien et n'osait lui offrir sa bourse. On l'accablait de caresses pour le garder tous les jours à dîner. Quand ce n'était pas chez Arthénice, c'était chez la vicomtesse d'Auchy ou chez M'ic Paulet. Il vivait ainsi, s'inquiétant toujours plus pour les ' autres que pour lui.
Gombauld cultivait la musique, mais en secret, à cause d'une sotte réprobation qui existait alors contre ceux qui exerçaient cet art divin. La marquise de Rambouillet ne put jamais obtenir de lui (ju'il vînt jouer chez elle de la mandore.
On raconte qu'un jour qu'il s'ennuyait, Gombauld s'en alla chez M. de L'£i)clos, le père de INinon, qui était parLiculièremeut versé dans l'art du lutiiier et maniait habilement plusieurs in- strumeuts; mais sans oser le dire. A])rès les premiers compli- ments, notre potte s'approche donotiueiit d'une gnilaie qui élait pendue à la muraille
— Est-ce que vous touchez encore à ces viiemes.'* dit-ii en faisant sonner une corde.
— Moi! répondit L'Enclos, fi! Cela est bon pour des goujats.
— A la bonne heure. Cependant cette guitare est d'accord. Elle paraît avoir un son exquis.
~ C'est une belle pièce ; cela vient de Bologne. Preuez-la un peu. Kesavez-vous pas en jouer?
— J*y ai mis les mains quelquefois eu mon enfance.
— Eh bien ! essayez-la.
— Non pas ! A moins que vous ne consentiez à m'accom- pagner.
— Je le veux bien. Voici un autre lulh de ma façon dont je recommande les basses à votre oreille. Écoutez cela. Comme ce Mn est rond et parfait.
Ils se mirent tous deux à l'œuvre et y restèrent douze heures sans boire ni nianjîfr.
M. de Raml>ouillet et plusieurs autres grands seigneurs,
RfcVLE DE PARIS. «5
sachant que Gômbauld n'avait plus aucunes ressources, imagi- nèrent de lui dire qu'ils avaient obtenu le rétablissement de sa pension j quand l'époque des quartiers arrivait, ils lui faisaient donner sa quittance, et, sous couleur d'aller toucher l'argent au trésor, ils le tiraient de leur poche. Ils mettaient beaucoup de soin dans celte supercherie, car le poëte ne leur aurait pardonné de sa vie s'il l'eût devinée.
Gômbauld fut de l'Académie française après la mort du car- dinal Richelieu. Il mit en terre ses amis et ses ennemis, car il vécut quatre-vingt-seize ans. Il avait encore bonne mine et se tenait droit lorsqu'il se blessa en tombant d'une échelle dans sa bibliolhèque. Il avait alors une pension de M. Colbert, qui était chargé de distribuer les grâces du roi.
Il mourut huguenot et fut enterré à Charenton.
M. Tallemant des Réaux, qui a l'esprit méchant et ne l'avait point connu jeune, s'est amusé à écrire sur lui quelques histoi- res où il lui donne des ridicules.il prétend que, sur ses vieux jours, le poète épousa sa servante. Nous avons peine à le croire en lisant ses ouvrages où l'on voit un àme noble qui n'adresse jamais ses vœux qu'aux lieux les plus élevés.
Quoi qu'il eu soit, Jean Ogier de Gômbauld n'en est pas moins Tuu des ornements du grand siècle, et le plus bel esprit de la première régence.
Paci de Musset.
L'ART «RAlIATIOl'E.
LETTRE A DIDEROT.
Diderot, pardonne-nous d'oser réveiller ici ton fantôme hardi et paradoxal, pour t'adresser, sous la forme d'une simple lettre, un mot et un dernier mol, nous l'espérons, sur la question à la fois la plus épuisée et la plus épineuse de toutes les littératures du monde, savoir: les spectacles en général et l'impossibilité où se trouvent nos grands écrivains d'aujourd'hui de composer de bonnes pièces de théâtre.
Déjà, avant nous et depuis toi, (pielques gens d'esprit l'ont affirmé plus d'une fois : u Le théâtre se meurt, ont-ils dit, le théâtre est passé de mode, le théâtre est impossible. » Oui, mais pourquoi le théâtre se meurt-il ? pourquoi est-il impossible? C'est lu ce qu'il faut prouver, et tant que vous ne l'aurez pas fait, vous Verrez des écrivains d'un grand mérite composer des pièces de théâtre, et ces pièces tomberont j vous verrez, au contraire, des écrivains du plus mince mérite composer des pièces de théâtre, et ces pièces iront aux nues.
Qu'est-ce à dire ? Faut-il conclure de là «jue le public de tous les temps s'égare? Non pas j carie public, est toujours le public comme tu Tas si bien dit et prouvé, toi, Diderot, dans ta préface du Vèie de famille^ et c'est à loi seul qu'il faut reporter tout ce qui sent aujourd'hui un peu son paradoxe, à toi, le père et l'inventeur du paradoxe. Aide-nous donc à vider, s'il se |!eut. ce vieux sac à procès liiiéraire. Puisscs-tu aussi, afin de rajeunir cette matière
REVUE DE PARIS. 25
( le théâtre), nous prêter et nous faire pardonner ce laisser- aller et ce tour libre et familier que tu empruntas si bien à la dernière moitié du xviiie siècle! Pour arrivera découvrir les causes qui produisent en cetemps-cilachute detoutes lesgrandes et belles pièces, ou, si l'on veut, de toutes les pièces littéraires, qui se représentent,deloin en loin,sur nos grands et petits théâ- tres, nous prions seulement les gens de bonne foi de vouloir bien nous accorder ceci en commençant: c'est que par telle ou telle cause, que nous ne rechercherons pas, la plupart des vieux genres grecs qui furent créés de seconde main par les sophistes du siècle d'Alexandre, sur les brisées du siècle de Périclès, sont au- jourd'hui à peu près éteints et tombés en désuétude. Excepté en province, ou dans les athénées, il nous semble qu'on ne pra- tique plus guère maintenant l'épopée, la pastorale, le dithyrambe ou la tragi-comédie, non plus que Vaulétique ou la ciiharis' tique.
Est-ce un bien, est-ce un mal? est-ce une décadence, est-ce un progrès ? Peu nous importe quant à présent j posons ce fait seu- lement, et passons outre.
Or, pour expliquer la chute de tous nos écrivains du jour en fait de théâtre, que prélendons-nous avancer ? C'est que le théâtre, en tant que littérature, n'est autre chose qu'un de ces genres créés après coup et dont on devait s'affranchir tôt ou tard.
Est-il donc si étrange, et même à la rigueur si déraisonnable dédire à l'avance que le théâtre, au lieu d'être devenu impossi- ble, n'a jamais été possible, parce que ce genre s'est trouvé in- stitué par des grammairiens, et non par les poëtes, pour les poètes ? Loin de prouver contre leur génie, les échecs dram itiques ou, si vous aimez mieux, les triomphes dramatiques de nos poètes modernes prouveraient donc plutôt en faveur de leur génie, puisque leur génie n'a été vaincu que par une im- possibilité, et qu'à la rigueur il est même possible qu'ils aient quelquefois eu plus de génie que l'impossible.
N'en doutez pas, messieurs, on vous dirait aujourd'hui : Ourdis- sez une trame d'action, de style et d'idées de telle sorte qu'elle puisse se combiner avec des décors et des machines, se parta- ger phrase à phrase entre un certain nombre de comédiens, ca- drer avec les talents, les gestes de tel ou tel comédien (toujours le comédien, remarquez, et jamais le poète) j à coup sur vous 11 s
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diriez, et um sans raison : C'est une gageure, ou c'est un piège qu'on a voulu nous tendre.
Pour arriver jusqu'à vous, oublions donc, s'il se peut, quanta présent, les noms éternels et les grands génies de tous les temps, qui forment un boulevard autour du théâtre ; oublions-les, et, pour y revenir tout à l'heure, rappelons seulement ici que le théâtre ne s'est pas appelé toujours Racine, Molière, Corneille ou Shakspeare, Renfermons-nous dans la forme seule, indépen- damment des autorités qui ont pu Tennoblir, sans la consacrer toutefois.
La poésie dramatique, telle qu'on l'exécute encore aujourd'hui, roule principalement sur ce principe, que, pour sentir et appré- cier ce qu'on appelle un poënie^ c'est-à-dire le produit le plus fin et le plus parfait de Fintelligence humaine, deux mille per- sonnes rassemblées valent mieux qu'une seule, qu'il peut y avoir dans un temps et un espace donnés cotisation de sensibilité et d instinct, et qu'enfin la conception prise en masse est plus prompte et plus vive que Tadmiration prise à l'état d'unité et d'isolement.
Remarquez d'abord que, comme notion générale du beau en fait d'art, rien n'est moins vrai qu'uu tel axiome. Fontejielle a dit : « Une idée neuve n'entre jamais en nous par le gros bout. > Tel est l'abrégé de toutes nos sensations. On n'entre pas de plairi-pied dans un chef-d'œuvre, on y pénètre lentement et par degrés.
Supposez un poème sublime, parfait, le pendant de V Enfer de Dante, par exemple, qui tomberait inopinément du ciel au milieu de nous, comme les Ancilles de Kuma. Croyez-vons donc que ce grand poème rencontrera aussitôt deux ou trois mille juges capables de se lever tous à la fois, et de s'écrier : Voilà qui est beau, voilà qui est sublime! Non pas; il est plus proba- ble que l'auteur de cette merveille se révélera peu à peu, ira trou- ver d'abord un autre poêle, son égal (à la forme près), qui lui ouvrira un passage et commencera par lui dresser un autel dans ses proi>res foyers. Ce second poète le communiquera à un troi- sième, et ce troisième à un quatrième. Ainsi se propage le su- blime ; il monte à Ihorison avec une certaine lenteur, il a sa nuit, son aube, puis son inidij d'abord simple lueur dans l'espace, l>uis rayon lumiueu}^, cl culiii aslrc et sokil.
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Comparez donc !é lever du beau en nous-même avec le lever d'un rideau de théâtre.
A une certaine heure de l'après-midi, à sept heures du soir, par exemple, vous ne savez absolument rien de ce que le poëte va dire et faire pour vous plaire, vous instruire ou vous tou- cher; et deux ou trois heures après, il faut que vous soyez in- struits, attendris, charmés, et non-seulement vous devez être quittes déjà envers votre admiration et votre sensibilité, mais vous devez aussi vous être prononcé d'une manière irréparable, dire : Ceci est bon, ou : Ceci est détestable.
Car tel est Tétrange problème de la forme dramatique : agir sur l'esprit par voie d'éblouissement et de possession subsé- quente, et de plus, solliciter ou accepter un rejet ou un suf- frage nécessairement imprévoyant ; double écueil qui contrarie cette loi de prélude et d'initiation inhérente à notre âme et à notre nature, qui fait dire que le beau a toujours ses détours et ses faux-fuyants, qui fait qu'on ne goûte pas toujours de prime abord la Vierge au Donataire ou le Salve Regina de Pergo- lèse. Une pièce de théâtre ou même la forme seule manquera donc toujours du sens idéal et contemplatif. Ce sens idéal s'ap- pelle Vextase; c'est le complément de l'art ; avec l'extase, point de théâtre ; sans l'extase, point de poésie.
— Mais, s'écrient déjà les faiseurs de drames actuels, ce qui fait le beau côté du genre, ce sont précisément ces écueils, ces périls dont vous parlez ; songez donc : est-il rien de plus beau que de braver la foule, de se présenter seul contre elle, la poi- trine nue, de harceler ce lion comme le picador castillan fait pour le taureau, le piquant, l'inquiétant tour à tour ?
Cette image est peut-être flatteuse, mais c'est une image. La foule, au théâtre, n'est pas même un lion ni un taureau, c'est, passez-nous le mot, un ogre.
En effet, messieurs, que venez-vous nous parler de votre po- pularité théâtrale, de votre public, de vos parterres, que vous supposez toujours si attentifs et si bons juges ? Des enthousiastes, dites-vous, des génies, des cœurs de feu ; oui, mais aussi un pêle- mêle d'âmes de glace, de sourds, d'aveugles, de paralytiques en fait d'intelligence.
— Mais, ajoutez-vous, telle est la faculté de notre genre, de réparer en quelque sorte ces inégalités de conception, d'établir
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dans les masses par certaine loi de contact, une sorte d'éqiiilibfe sensilif, qui permet, même aux esprits au-dessous de zéro, de se pénétrer sur-le-champ des rayons et des subtiles émanations d'un grand potle.
— Eh! non, encore une fois, et sans vouloir contester en rien la puissance de vos canevas ou de votre style, nous disons que vous ne ferez jamais que le sot, ou, ce qui revient au même, l'homme qui ne sent pas la scène de somnambulisme de lady Macbeth, s'agite et frissonne parce qu'il aura près de lui un homme qui frissonnera et sera saisi. On comprend bien que le contact du sot puisse à la rigueur neutraliser ou refroidir l'homme d'es])rit, mais jamais l'homme d'esprit ne donnera au sot ce qui lui manque pour sentir Hamlet ou le Roi Lear. Est-ce que tout le monde a le même tempérament, le même sen- timent, le même genre d'idées? Est-ce que tous les espritg peu- vent prendre place à une même table? Qu'est-ce donc que votre public ? qu'est-ce donc que votre théâtre?
On a cherché bien souvent à définir le but, les éléments et les qualités d'une production scénique j ne pourrait-on pas à la ri- gueur consacrer cette définition : une œuvre qui plairait un peu à tout le monde sans plaire précisément à chacun?
Remarquez, en effet, écrivains de théâtre, que dans toutes vos pièces vous êtes obligés presque toujours de faire deux parts : la part du parterre et celle des loges j ef telle est, suivant nous, la raison principale de vos défaites. En effet, les loges vous de- mandent quelque chose de fini, de délié, des traits substils de cœur ou de sentiment ; le parterre, au contraire, exige quelque chose d'épais, de boursouflé, ces expressions tranchantes et ces grands mots qui ont souvent deux coudées de plus que le bon sens et la grammaire.
Si vous voulez réussir, vous devez donc trouver un style mixte entre le parterre et les loges, un mélange de bon et de mauvais goût.
Mais, comme vous avez du goût et de l'ambition, comme vous sentez qu'au lieu d'écrivain, il vaudrait mieux se faire manœu- vre, si on ne prétendait pas travailler surtout pour les gens d'es- prit, c'est â eux que vous vous adressez. U ne se trouve mal- heureusement pas assez de gens d'esprit pour suffire à la consommation quotidienne de vos chof<^ tl'(Piivro. vi i\o pins.
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comme VOUS exigez des gens d'esprit ce qui est précisément Top- posé de leurs qualités de gens d'esprit, c'est-à-dire une sensa- tion et un jugement irréfléchis, voilà pourquoi vos pièces tom- bent.
Cependant vous voyez déjà que ce n'est ni la faute des gens d'esprit, ni votre faute à vous. C'est la faute de l'esprit en géné- ral, c'est la faute du génie, c'est la faute de vos pièces qui ont à la fois et tour à tour trop de génie et trop d'esprit.
Mais que serait-ce donc si nous assistions à la main-d'œuvre et aux procédés même de vos productions dramatiques? Une des lois de l'écrivain de théâtre n'est-elle pas d'avoir égard, avant tout, à ces rouages et à ces mille moyens techniques et matériels qu'on appelle entente de la scène?
Entendre la scène, qu'ester donc? C'est avoir égard aux en- trées et aux sorties des comédiens, penser aux décorateurs, penser aux spectateurs, penser aux machinistes, aux quinquels, aux planches, aux coulisses. Oui, tout cela est essentiel, il le faut, c'est le théâtre ; vous êtes théâtre. Mais au milieu de ces jeux, de ces ressorts, que devient la pensée, je vous prie? que devient la liberté d'imaginer, de sentir? que devient le poète?
Oh ! le singulier genre et bien périlleux en effet, que celui qui veut que le poêle s'élève, marche en avant, lorsqu'il lui oppose sans cesse mille obstacles pour le faire trébucher !
Écrivains dramatiques, nous en appelons à vous-mêmes; soyez sincères et avouez qu'on ne se fait pas jouer, on se laisse jouer presque toujours, on s'y condamne. Si peu de souffle poé- tique que vous ayez laissé dans ce squelette littéraire que vous livrez aux comédiens, ce squelette, dès qu'il devient la proie de leurs gestes et de leurs psalmodies, trouve toujours assez de force pour se dresser contre vous, vous accuser hautement, vous montrer votre propre image répétée dans un miroir trou- ble. La scène ne peut pas réfléchir le pensée du vrai poëte, elle ne peut que la parodier.
Allons plus loin : supposons pour vous interpréter des acteurs aussi intelligents, aussi parfaits que possible; nous soutenons que ces acteurs-là vous trahiront encore. Vous-mêmes seriez grands acteurs, et vous joueriez, que vous vous trahiriez aussi, parce que la poésie ne peut être traduite que par la poésie, parce que ce qui a été conçu avec des idées et des mots, ne pont
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pas être exprimé complètement par la physionomie et !e« gestes* Dans tous les ails, la forme suit le fond, l'expression escorte ridée : rem verba sequuntur. On n'exécute pas la peinture à grand orchestre, on ne sculpte pas la musique.
— Mais, dites-vous, n'a-t-on pas vu quelquefois des assem- blées entières s'émouvoir et s'électriser? N'est-il pas permis d'agir sur la foule et d'exciter son imagination, sa sympathie ou sa surprise?
Oui, sans doute, et voilà où est votre erreur : c'est que vous confondez la popularité avec le peuple, c'est que vous comptez un suffrage par tète, c'est que vous croyez que trois mille spec- tateurs représentent trois mille admirateurs ou trois mille capa- cités critiques, tandis que trois mille spectateurs représentent quelquefois à peine un seul admirateur ou une seule capacité critique.
Pour agir sur les nerfs de la foule, il faut bien autre chose vraiment que vos scènes, vos actes ou vos tirades ! il faut l'effet du canon, entendez-vous; il faut la guerre ou bien de grands spectacles, universels, nationaux, à ciel découvert, tels que la fêle de la Raison, ou le sacre de Bonaparte. Alors, oui, vrai- ment, la foule s'agite et se passionne, mais jamais pour des intérêts purement littéraires. Le poème ne saurait exercer d'ac- tion démagogique. Faites lii*e ou déclamer les œuvres d'Homèie à deux mille personnes, elles n'eu seront pour cela ni plus par- faites ni mieux comprises.
On a souvent comparé l'orateur public et le poète dramatique, parce qu'ils s'adressent l'un et Tauire aux hommes réunis; on a cru voir entre eux analogie de moyens et conformité d'ellets. Mais voyez : dans la nature de l'action et de rébranlement, quelle différence! L'orateur n'est grand et n'a d'autorité que lorsqu'il entrelient la foule de ses intérêts positifs et pressants. C'est Démonsthènes trouvant ia Chersonèse dans les guerres de la tlréci' contre PliilippL', c'i si Mirabeau parlant sur /a banque- route. Dans tout cela, l'intérêt public est toujours le principal, l'intérêt liltéraire ou oratoire n'est que l'accessoire. Ce dernier a nécessairement besoin du sauf-conduit du premier. Et cela est si vrai, que du moment où Toralour abandann;' sa thèse publi- que, presque toujours il tombe dans ia déclamation ; son langage devient ce que Vergniaud appelait « des tonnerres et des tempe-
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tes d'opéra. » L'orateur disparaît, vient le sophiste : au lieu de Déinosthènes, c'est Isocrate; au lieu de Mirabeau, c'est Fonla- nes. Vn homme d'esprit l'a dit : « Une idée politique en littéra- ture, c'est un coup de pistolet dans un concert. » De même pour la littérature introduite dans une cause publique.
Or, dans les pièces de théâtre, que de coups de pistolet décla- matoires n'avons-nous pas eus ' Que de faux emprunts à la chaire, au barreau, à la tribune ! Combien de méchants prédica- teurs, de pédants, de déclamateurs, d'avocats de province, en cinq actes et en vers !
Vous dites que le théâtre a quelquefois supporté le grand elle sublime : oui, mais, en retour, combien de fois le vide, le pom- peux et le sonore' Tout le prouve encore une fois : la poésie dramatique est un malentendu perpétué, une erreur que le temps légalise, non la raison même de l'art du potelé. Un certain isole- ment sera toujours une des perspectives du beau, et, sans vou- loir faire précisément de la Vénus pudique une Cybèle ou une Vesta, il est au moins permis de croire qu'elle n'ira pas dénouer sa ceinture, chaque soir, devant deux mille spectateurs.
Toujours d'après loi, Diderot, et en cherchant à développer ce que tu as si bien indiqué autrefois, nous nions donc la poésie dramatique; nous disons qu'il est funeste de voiries génies que nous possédons aujourd'hui s'asseoir de travers sur leur Parnasse dramatique mauresque ou castillan, se faire les vassaux de toiles peintes, d'histrions ou d'oisifs, eux qui devraient être leurs pro- pres maîtres et seigneurs; nous nions la poésie dramatique; mais, remarquez-le bien, nous ne nions pas le théâtre.
Le théâtre ! mais c'est le plaisir de tous les temps, de tous les âges, de tous les jours 1 Loin de le nier, ce que nous disons ici n'est au contraire que pour l'étendre et l'améliorer, s'il est pos- sible. Mais pour cela, nous voulons que le théâtre soit théâtre, et que la poésie soit poésie.
Parmi tous les critiques qui ont écrit sur l'art dramatique, un seul peut-être a indiqué son esprit et son véritable effet. Ce critique (on ne l'eût guère soupçonné) c'est Aristote qui prétend, dans sa poétique, que la mélopée doit être le premier mérite d'une tragédie, et n'assigne à la pensée que le troisième rang. Déraétrius le cynique attribuait aussi tout 1 effet théâtral à la^ voix, à la pantomime et aux décors. En nous appuyant sur ces
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autoi'iK^s el sur tant d'autres, et toujours aussi sur l'oubli où tombent si vile nos plus belles pièces actuelles, ne pouvons-nous donc pas déclarer déjà que la scène appartient à l'acteur en su- prématie , comme les sons au musicien, la toile au peintre, le marbre au statuaire ?
En effet, l'art du comédien n'est-il pas un art précieux, char- mant, et qui existe par lui-même et à part ? Comment en douter, quand on songe au grand empire que les vrais comédiens tel que Garrick, Talma, ont toujours exercé pour leur propre compte ? cependant, parmi les autres arts, celui du comédien est sans doute le moins noble. Il s'adresse à ses partisans directement, ses juges lui transmettent leur blâme ou leur suffrage ouver- tement et face à face, ce qui a toujours quelque chose de peu relevé.
Ensuite, le talent du comédien n'exige presque point d'études préparatoires. Là, sans doute, comme ailleurs, l'intelligence et les entrailles sont utiles, essentielles même, mais la nature 7 entre pour beaucoup. C'est elle qui donne à l'acteur ces traits enjoués ou ironiques, pathétiques ou majestueux, ces propor- tions extérieures qui font de lui un instrument propre à reson- ner au souffle de tel ou tel rôle.
Un acteur se transforme quelquefois d'année en année ; Tac- teur d'une province n'est pas souvent celui d'une autre pro- vince, l'acteur d'une époque celui d'une autre époque. II semble que tout soit de mode, sacrifié à l'éventualité du moment, dans un art qui est pris pour ce qu'il coûte, et doit, en général, s'im- proviser librement sur ces planches même qui lui appartien- nent, à moins de se condenser lourdement dans des moyens de convention, à moins de reproduire ce que Grimm disait du jeu de M"e Clairon, « qui savait presque toujours par cœur d'avance tous les effets de ses rôles. » Or, quel effet comptez-vous pro- duire en accouplant ces deux arts si différents dans leur esprit et leur principe? L'art du comédien si léger, si vif. si versatile j l'art du po<^te, au contraire, si appliqué, si abstrait, si profond.
Nous avons dit aux poètes « Rompez avec l'acteur; mais ne pourrions-nous pas dire aussi bien à l'acteur : « Rompez avec le poMe. »
D'où nous viennent au théâtre tant de rôles de convention, res emplois grimaciers, criards, ces valets, ces soubrettes, ces
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livrées, ces manteaux, ces mannequins en tous genres, ces lignes de traditions droites et croisées qui convertissaient l'ancien Théâtre-Français en un échiquier? D'où nous vient la déclama- tion surtout, cet art singulier qui met l'acleur récitant de gran- des tirades de poésie ou d'éloquence dans la nécessité d'agiter les bras et la tète au hasard, à la manière des automates ? D'où nous vient tout cela, si ce n'est de l'accouplement forcé de deux arts qui se nuisent et s'entrechoquent, réunis dans le même cadre, tandis qu'ils n'ont d'autres affinités que les rapports géné- raux de tous les arts entre eux ? Après le cothurne scénique, vient le cothurne moral, comme l'a si bien dit Lessing. Et comment espérer trouver quelques traces de naturel et d'inspiration chez Tacteur condamné à réciter les vers suivants :
De la zone brûlante, et du milieu du inonde, L'astre du jour a vu ma course va{;abonde, etc.
Mais qu'on ne dise pas ici que le talent du comédien dépend de tel ou tel système de littérature dramatique; qu'en jouant les tragiques étrangers, Schiller ou Shakspeare, par exemple, l'acteur serait moins comprimé , moins restreint qu'en jouant Racine ou Corneille. Nous soutenons, et cela d'après l'exemple, que partout l'anomalie subsiste.
En eifel, que direz-vous si, faisant représenter Hamlet com- plet, Faust ou ÏVallenstein, ces chefs-d'œuvre attirent moitié moins de spectateurs que telle parade de la foire:' Vous direz que, pour goûter les beautés et les originalités sublimes de ces grands poètes, il faut un public éclairé, un parterre d''élile.
Fort bien! Mais où trouver ce parterre d'élite que vous atten- dez et que vous espérez encore tous les jours ? Aurez-vous un juge à la porte du théâtre pour discerner les spectateurs capa- bles de comprendre Shakspeare ? Vous parlez de poésie popu- laire, et ce n'est pas le peuple qu'il vous faut. Vous voulez la foule, et vous ne la voulez pas. Autant vaut dire à votre public : « Tant que je reste humble et médiocre, j'accepte votre témoi- gnage ; mais je vous récuse, mais je casse vos arrêts, du mo- ment où je m'élève, où je fais mes preuves de grandeur et de hardiesse, c'est-à-dire du moment où je me fais poète. » — Qu'est-ce donc que la poésie dramati<iue?
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Autre définilion du pointe de théâtre : « Un écrivain qui ae trouvera jamais ni théâtre, ni acteurs, ni public. «
Quoi donc ! Pour réussir ou pour convenir au comédien, faut-il donc qu'une pièce soit nécessairement médiocre ou dé- testable ? iN'on pas, mais il faut, avant tout, qu'elle soit scénique; et nous essaierons de prouver tout à l'heure que les chefs-d'œuvre des théâtres français et étranfjers sont restés comme chefs- d*œuvre, parce qu'ils sont, en général, beaucoup plus poétiques que scèniques.
Aussi, n'hésitons-nous pas à déclarer déjà, d'après le senti- ment de Gœthe lui-même, qu'on n'accusera certes pas de par- tialité en celte matière, que le théâtre de Shakspeare, si grand d'ailleurs et si parfait comme poésie, demeure à peu près intra- duisible tel qu'il est sur la scène. L'acteur rendra bien la partie terrestre et sensuelle du génie, mais non pas la partie éthérée et volatile, les sublimes finesses de cœur et de caractère, les circuits, les mystères intérieurs di; théâtre de Shakspeare que les Schlegel, les Eugel, les Schiller, ont si poétiquement et si minu- tieusement analysés.
En effet, un comédien n'est ni un météore, ni un caméléon, c'est un mas(iue; et ce masque ne peut obéir à toutes les muta- tions du caprice poétique. Ce masque doit être nécessairement fixé ù une certaine apparence limitée au rire ou à l'émotion ex- térieure. On citera bien des acteurs tels que Garrick, qui excel- lent autant dans le bouffon que dans le tragique, mais non pas dans un même rôle, et sous un même aspect.
Vous ne trouverez jamais de Janus théâtral qui justifie sout une même individualité Néron et Turlupin, Falstafîel frloces- ter. La justification vague, mais pourtant harmonieuse d'un ca- ractère, est très-possible avec la poésie ; mais elle ne l'est pas à l'aide de la réalité de la scène. Le poète romantique est ti-ès- admissible, l'acteur rouiantique ne l'est pas. Dire à un comé- dien : « Traduisez-nous avec votre voix, vos gestes, les lignes abstraites et incalculables de personnages tels que Puck et Ca- liban ! » c'est dire à un poète : « Traduisez-nous avec des mots le chant des oiseaux ou le parfum des tueurs. »
Aussi, quel que soit le vice littéraire de notre vieux èystèiac trai;i(iue, n'hésituns-nous pas ù le regarder comme bien moiut défavorable à l'acteur que le système allemand ou anglais^
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parce que, tout iuférieur qu'il soit comme poésie, il est cepen- dant beaucoup plus humainement parfait en tant que scène. Talma a toujours été Talma dans VOthello ou VHamlet de Pucis; il ne Teut pas été avec le texte même de Shakspeaie. Un comédien qui, au milieu d'un rôle grave, aura à crier tout à coup : « Un rat, un rat! j'aperçois un rat! » détruira nécessai- rement l'illusion, et passera, même aux yeux des plus chauds partisans de l'arbitraire en fait d'art, pour un fou ou pour une marionnette.
Acteurs de talent, qu'avez-vous donc besoin de grands por- tes ? Au contraire , les grands poètes vous arrêtent et vous nui- sent. La meilleure part du répertoire de Talma s'appuyait sur les tragédies de l'empire. Un des premiers rôles de Mole était le Jaloux de Rochon de Chabannes ; Monvel n'était jamais plus beau que dans les Victimes cloîtrées. Tout Paris a vu et ap- plaudi autrefois miss Shmitson dans le rôle de Jane Shore. La salle entière pleurait et frissonnait. Pourquoi? presque per- sonne ne savait l'anglais, et ne pouvait être, par conséquent, sensible aux beautés du poète. Mais ce qu'on applaudissait, c'étaient les regards, la voix, les poses de la grande aclricej toutes ces choses, qui font de l'art du comédien un domaine et un pouvoir bien distinct de celui du poète. « Ce n'est pas l'ex- pression : Je vous aime, qui triomphe de la vertu d'une femme, comme tu l'as si bien dit, Diderot ,• c'est le tremblement de la voix, ce sont les larmes, les regards qui accompagnent ce mot. »
Ici, pourtant, nous demandons à nous priver pour un in- stant de l'appui et du secours de ton nom, que nous avons in- voqué, un peu comme égide et beaucoup comme chaperon ; nous demandons à marcher seul ; car, quelque soit le renom de témérité et d'hyperbole attaché à ta mémoire, nous crain- drions de l'entraîner sur le bord du précipice que nous entre- voyons. Ce précipice est une objection ; nous la posons telle qu'on nous Ta faite sans doute dès le début de cette lettre ;
« Si la poésie dramatique est une erreur ou un mal-entendu, comme vous le dites, comment se fait-il donc que Sophocle , Aristophane, Eschyle, Racine, Shakspeare et Molière aient fait des pièces de théâtre ? Répondez à cela. »
Nous répondrons d'abord que jusqu'ici nous avons cherché , comme on l'a remarqué sans doute, à nous décider, a> unt toutes
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choses, plutôt d'après les lois éternelles de la raison poétique que d'après la juslificalion historique.
(Juaut au public, voici ce que nous répondrons ■ « Lors- qu'on vous joue Racine , Corneille ou Molière , pourquoi n'y allez-vous pas ^ »
Ce n'est i)()int. comme on l'a dit tant de fois, parce que ces maîtres ont vieilli ou qu'ils sont mal représentés ; la meilleure raison est qu'ils ont presque toujours composé un pofcme, et non des scénario, et que, pour la scène, il faut un scénario, et non un poème. Si vous soutenez qu'on doit se consacrer au théâtre, parce que Racine, Molière. Corneille, Voltaire, Shak- speare, s'y sont consacrés, nous soutiendrons, nous, qu'Homère, Dante, Milton. le Tasse, ne s'y étant pas consacrés, on ne doit pas s'y consacrer.
Tout cela se réduira donc à une question de noms propres, et il faudra répéter encore une fois que le passage d'un grand génie dans un genre, au lieu d'en sanctionner la pratique, de- vrait bien plutôt , au contraire , en interdire l'approche aux des- cendants.
Quant aux grands écrivains pris dans leur temps, il faut rap- peler aussi celte loi d'imitation inhérente à la nature humaine et frappante même dans les plus beaux modèles. Virgile et le Tasse n'onl-ils pas composé des épopées d'après Homère? Pour- quoi donc Molière et Racine n'auraient-ils pas com|)osé des pièces de théâtre d'après Euripide ou Térence? Ces grands hom- mes ont bien pu se trouver, d'ailleurs, les dupes de la fascina- tion scéni(|ue, surtout si on remarque que presque tous se sont trouvés en contact direct avec la scène, Eschyle. Euripide étaient couiéditMis : Sophocle ne s'est absleiui de paraîln- ' - - piè- ces qu'à cause de la faiblesse de son organe j Mt>l it co- médien, Shakspeare était comédien. Pour la plupart de ces maîtres, le choix de la forme dramatique était donc, avant tout, une nécessité de condition.
Enfin, à part toute démonstration, est-ce donc un sacrilège que de penser (pie ces génies sont plus propres à être lus qu'à être joués ; (pi'ils sont grands et beaux pour leur propre compte, et non pas pour celui d'autrui ; que. pour plaire, attacher et être médités sans cesse, ils n'ont besoin ni du vain étalage de la scène, ni du costume de tel ou tel acteur.^
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Remarquons en même temps que, chez tous les peuples qui ont eu de bonne heure une organisation arrêtée, il y a presque toujours eu deux genres de théâtres, le grand et le petit, ou, comme on dit maintenant, le théâtre littéraire et le théâtre populaire : la foire au xviiie siècle , le vaudeville dans ce- lui-ci.
Généralement, le grand théâtre a eu de grands poètes et de petits acteurs ; le petit théâtre de grands acteurs et de petits poiites. Le petit théâtre a eu Gilles, Arlequin, Briguelo, Poli- chinelle, Isabelle, Cassandre, acteurs excellents sans doute, puisqu'ils sont restés comme personnifications populaires et pro- verbiales ; et c'est là le triomphe du comédien. Le grand théâtre a peut-être eu aussi de grands acteurs, mais ils ont eu le malheur d'être obligés de s'appeler héros tragiques, rois, reines, confi- dents, valets, amoureux. Ils sont morts \ leur nom est à peine un souvenir.
De tous les temps on a dédaigné le petit théâtre, et on s'y est porté en foule ; on a estimé et honoré le grand théâtre, et on l'a laissé désert. « Ingrat public ! s'écrie-t-on encore tous les jours, dédaigner Racine, Mohère et Corneille pour des parades de la foire. »
Eh non ! le public n'est pas ingrat, il est seulement très- grand partisan de ses plaisirs. Sans acteurs, disons-nous, point de théâtre. Il est donc tout simple qu'on aille à une parade, si cette parade a le mérite de montrer et de faire valoir un acteur excellent. Il est tout simple aussi que le soir et pour se délasser des fatigues de la journée, on aime mieux aller rire avec Arle- quin, Pantalon ou Cassandre^ que d'entendre psalmodier triste- ment les chefs-d'œuvre de Molière et de Racine, qu'on a lus et relus le matin, et que sans doute on relira encore le lende- main.
Voyez d'ailleurs : la poésie dramatique ne tire pas même son origine d'une institution , c'est d'une convention qu'elle res- sort.
Ainsi le théâtre naît et se forme sous un ciel et chez un peu- ple unique, dans l'ancienne Grèce. Ce peuple primitif, et comblé de tous les enchantements de la nature et du ciel, déifiant et consacrant tout ce ([ui a touché à sa peinture ou à sa i)oésic, cherche une image de sa vie heureuse. Le théâtre antique naît Jl 4
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alors, libre enfaiU des rives du Céphise et de l'IIfissils : il croit sur le sol comme un olivier de PAtlique. Mais il w forme pas, ainsi que dans les temps modernes, un rejeton isolé, distinct ; il se développe au contraire spontanément, il rassemble lui- même les autres arts, qui tous liri apportent leur tribut.
La scène antique n'est pas un théâtre, c'est la Grèce elle- même représentée devant la Grèce avec son ciel découvert, ses jeux, ses danses, ses lyres, ses flûtes, ses combats, ses trois mille statues, comme dans le théâtre de Scaurus.
Sans doute, la poésie concourt -aussi pour sa part à ce grand ensenil)le. mais sans envahissement, sans suprématie, fleuve toujours harmonieux, mais presque imperceptible au milieu des autres fleuves qui viennent se perdre dans le sein de celle Am- phytrite.
C'est poiM'quoi les critiques allemands ont eu raison de rap proclier le Ihéâlre grec de la sculpture et du bas relief, Eschyle de Phydias, Sophocle dePolyclète. Euripide de Lysippe. Tout s'enchaîne, tout se correspond en effet dans l'art grec. On peut se le représenter sous l'emblème d'une lige d'où s'échappe- raient à la fois mille flcTirs. Voyez aussi combien les Grecs, pères du théâtre, étaient loin de vouloir en faire, comme les moilernes. un piédestal voué exclusivement à l'art du po^te ; relisez Phfloctèfe, Klcctre, Hécuhe, OEdipe, œuvres sublimes sans doute , comme tout ce qui vient de l'antique, mrris échan- tillons dt; 1:1 poésie de V Iliade. poiMnes en apparence vagnes et inachevés, puisque les inteivalles devraient être remplis par les chœurs, la musique, la danse, les jeux, la pantomine sur- tout, cette partie de l'art si souvent négligée en France, et qui admetlail comme on sait, chez les Grecs, Niobé se ' t
sur le théâtre après la mort de ses enfants. <t resl.ml i pendant plusieurs scènes.
De la Grèce, le théâtre se transporte d mais il a déjà subi l'alleinte funeste des ri > ;
Avec Piaule, Térence et Sénèque commence le ihéàlre litté- raire, c'esl-â-dire le théâtre qui n'est que le commentaire du théâtre grec, les Grecs n'ayant eu que des canevas adaptés à leur scène avant do Tétre aux règles générales de lenr poésie.
En France entin, si on arrive direc»ement A la sourr^^ ^-'■^\^ç du Ihiàlrc liUtraiic. au sicclc i\ii i.o\\\& XIV. ou couipi . < , c
REVUE DE PARIS. «P
cette é-iioqup, qui a eu d'ailleurs son enseniMo el son harmonie déclamatoire, ait toléré, exi^jé inéme ur.e sorte de balance des deux arts conigés et réfri{jérés l'un par l'autre, des quarts ou des tiers de comédiens, des quarts ou des tiers d'écrivains dramatiques. On comprend aussi que ce système se soit obsti- nément perpétué chez la partie stationnaire d'un certain public français.
Mais voyez comme, après tout, l'instinct général est juste et se rencontre toujours à la longue avec les lois de la raison ! Suivez la pente des tendances théâtrales, vous verrez le comé- dien et l'auteur rentrer peu à peu et naturellement dans leurs limites, par la seule force d'équilibre de leur art.
Ainsi, dans le siècle suivant. Voltaire, malgré son attache- ment aux principes de Louis XIV, prêche déjà la réforme de la scène française dans la préface de Sétniramis, et dans ses nom- breux rapports avec Lekain, Clairon et Gaussin. Après Voltaire on se passe tout à fait de la psalmodie tragique et comique. Arrivent les premiers novateurs : voici Beaumarchais, Mercier, toi surtout, Diderot, qui as si involontairement dévoilé les vi- ces de la constitution théâtrale, quand tu as déclaré que le l)Oële dramatique devait écrire le geste, et quand, joignant l'exemple au précepte, dans le Père de Famille et dans le Fils naturel, tu as entremêlé ton dialogue de phrases de ce genre : Ici Donal se contraint subitement j il s'acjite comme un forcené , il s'abîme dans sa rêverie , etc.
Quelle critique plus naïve et plus frappante voulez-vous de la forme dramatique en général que le système do Diderot, à la fois si peu littéraire et si peu scénique ? Si vous écrirez le geste, où est le comédien? si, au contraire, le comédien écrit la poé- sie, où est le poète ! Honneur à loi , Diderot , tu ne pouv^ais at- taquer plus ironiquement la chevalerie du théâtre littéraire !
Au commencement de ce siècle enfin, le hasard jette sur la scène française une réunion d'acleurs unique el parfaite, de l'avis de tous les contemporains. Ce sont les Préville, les Dugazon, les Dazinconrt, les Fleury, les Sainval, les Contât j mais aussi quelle littérature! et qu'est-ce qu'un poêle de théâtre à cette époque? Ces grands acteurs jouent Molière et Racine pour l'exemple, mais ont tous chacun leurs poètes de poche qui les suivent, leur Bar- the, leur Sédaine ou leur Poinsinet.
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Talma continue cette sorte de duel à mot couvert entre la lit- térature et la scène. Talraa parvient, à force de soins et de ta- lent, à jeter un peu de chaleur et d'expression théâtrale dans les sublimes pièces de vers intitulées Athalie, Cinna, Britannicus. Mais le i)ublic et lui trouvent à cela une sorte de compensation dans les effets scéniques épars dans Falkland, Sylla , Char- les FI et autres tragédies qui firent partie de la garderobe de l'acteur. Enfin Talma meurt, et le Théâtre-Français épouvanté se trouve à la fois sans acteurs et sans pièces, suite inévitable du système scénico-litférai're admis jusque-là.
Alors commencent les croisades en faveur de l'innovation allemande et anglaise. Ces essais ont le pire des résultats; ils laissent les liiéàtres vides, parce qu'en étendant et agrandissant peut-être le lot du poète, ils ont en même temps pour but de di- minuer celui de l'acteur.
Enfin, tout s'apaise, se calme, et les discussions n'ont pas plus tôt cessé, que les choses reprennent aussitôt leur cours naturel.
Remarquez seulement ce qui se passe aujourd'hui.
A Paris, douze ou quinze théâtres existent à présent, et sont ouverts cl»a<iue soir. Sur ces théâtres, un seul, le Théâtre-Fran- çais, est consacré à la littérature proprement dite, et il est sans cesse languissant, paralysé; on est obligé de lui voter une exis- tence comme celle d'une colonie ou d'une grande roule. Mais, sur les autres scènes, que joue-ton ? Le vaudeville : le vaude- ville à Paris, le vaudeville en province, le vaudeville partout..
Ou'est-ce donc que le vaudeville ^ C'est le triomphe du comé- dien, le comédien moins le poète. Qu'est-ce que le Théâtre Fran- çais? C'est le plus souvent le quart ou le tiers du poète, le quart ou le tiers du comédien. Les théâtres de poètes seront toijours mornes et éteints, les théâtres d'acteurs, au contraire, animés et vivaces.
One conclure de cela ? Qu'il ne faut plus faire des pièces de théâtre, qu'il ne doit plus y avoir de poètes derrière le rideau de la scène? Non, sans doute; la poésie ne saurait être déplacée nulle |)art. Que non-seulement l'écrivain dramatique, mais que le macliinlsle soit |)oèle, que le comédien soit poète aussi ; c'est à merveille. Il n'y a là rien que de très-favorable aux intérêts du théâtre en général. Lesage peut fort Wen travailler pour la foire.
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Mais nous répétons qu'avant d'être l'homme de la po(isie, le poète doit être l'homme du théâtre.
Pourquoi a-t-on vu souvent de détestables mélodrames réussir beaucoup mieux que vos chefs-d'œuvre, messieurs? C'est que ces mélodrames avaient le grand mérite de faire valoir et l'ac- teur et la scène. Sédaine, auteur de Richard Cœur-de-Lion, et de tant d'opéras-comiques modèles d'entente scénique, nous semble indiquer dans le passé la juste limite de l'écrivain appli- qué à la scène. Au-dessus de cela, il y a style, il y a pensée peut- être} mais, à quelques exceptions près, il n'y a plus théâtre.
M. Scribe, qu'il faut bien citer, puisqu'il embrasse aujourd'hui presque toute la scène moderne dans les quatre parties du monde, résume parfaitement, par ses succès, ces faits et l'appli- cation de nos idées.
En composant ses fins et habiles canevas, M. Scribe a prouvé ce que pouvait le ressort scénique bien justement manié. Il a fait voir que, pour avoir des comédiens, il fallait, avant tout, que le poète restât dans ses frontières. Non-seulement M. Scribe a développé et saisi des acteurs (et la France en possède plus que tout autre pays), mais il en a trouvé, il en a créé là où d'autres n'avaient vu que de simples utiUtés ou des comédiens médiocres. A coup sûr, M. Scribe n'est pas un poêle, mais c'est un habile et excellent tacticien, et même un grand artiste en fait de théâtre. — 11 y a un art dramatique, il n'y a pas de poésie dramatique.
Ici se termine cette lettre, que nous demandons à achever brusquement comme elle a été commencée. A tout cela, ne peut-on pas faire d'objections? On peut en faire mille ; mais nous demandons à les laisser de côté quant à présent. Nous di- rons seulement aux poètes de mauvaise foi qui ne voudraient pas que leurs pièces fussent tombées dans l'oubli par excès de mérite, nous leur dirons : « Continuez dojic, grands hommes, à jeter sur la scène les fleurs de votre esprit, seulement, ne soyez pas surpris si ce sont vos meilleures conceptions qui tré- buchent, et si vous vous trouvez en guerre et en éternel pro- cès avec le public, les critiques, les comédiens, et avec vous- mêmes. »
Si, au contraire, par un hasard que nous ne saurions prévoir, cette lettre s'infiltrait peu à peu dans la pensée de quchpies gens
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d*esprit, qui se fourvoient, suivant nous, en poursuivant la chi- mère d'un théâtre impossible ; si enfin ce peu de mois jetés en passaut nous valaient pour la suite quelques bons acteurs de plus et quelques mauvais écrivains dramatiques de plus, crois bien, Diderot, que ce serait là plus de faveur que n'eût jamais osé en attendre le plus sincère de tes admirateurs, après Nai- geon toutefois.
Ar^oild Fremy.
Critique iitUuxkt.
Valërtc. — lia ducliossc de Bourg^og^no.
— diilic Mor^vicli. —
neN<*nrna€lo. — TiO Paclia s\ mlSlo
ot une csi9etie«(l)«
Pendant que meurent des livres qui n'ont jamais vécu, d'au- tres livres qui avaient vécu ressuscitent. Jettes dans le fjrand courant, les uns vont droit au fond, les autres surnafient, d'au- tres enfin, engloutis un instant, plongent, tournoient et finissent par remonter à la surface. Chaque chose prend son niveau. Aussi ceux-là même qu'on a vus reparaître à la lumière ne sont- ils pas toujours assurés d'y rester. Le flot qui les apporta en se soulevant les remporte souvent en se retirant, et, après avoir été ballottés ainsi de la vie à la mort, il disparaissent détiniti- vement et à jamais dans les abîmes de l'oubli.
Parmi ces livres, il en est certainement de recommandables à plus d'un titre. Mais quoi! la postérité ne peut se charger de l'immense bagage littéraire qui s'amoncèle incessamment et qui va grossissant de siècle en siècle, suivant une progression effroyable. Le médiocre ne va pas jusqu'à elle, le bon lui arrive, et prend, dans ses souvenirs, une place honorable, mais souvent éclipsée; l'excellent seul s'impose à son attention captive, et de- meure l'objet constant de ses i)réoccupations et de son élude. Il ne reste donc, à ce qui se trouve entre le médiocre et l'exellent,
(1) La Duchesse de Bourgogne et le Pacha à mille et une queues ont paru à la Société Typographique Belge ^ rue des Sables, no 22, ù Bruxelles.
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que ccUe exisknce intermittente dont les phases alternent selon les caprices du goût public, selon mille hasards que l'on ne peut prévoir, tant est grande la multitude de circonstances auxquel- les ils se rattachent et dont il faut saisir l'à-propos.
Ainsi en a-t-il été pour la Valcrie de M'"c de KrUdner et pour M""= de Krudner elle-même. Cette femme, dont toute l'existence a été si brillante et si mêlée aux plus grands événements con- temporains, était tombée dans un profond oubli, et son nom, à peu près ignoré des générations qui, depuis, ont paru sur la scène, serait encore enfoui dans le silence de sa tombe lointaine ou dans le cercle déjà bien rétréci de ceux qui la connurent, si quelques pages d'un critique amoureux des sentiers écartés et des fruits qui y répandent leurs parfums solitaires loin des grands chemins battus par les admirations de la foule, n'était venu lui rendre un nouvel éclat. Il faut donc faire quelque peu honneur à M. Sainte-Beuve du succès posthume de Valérie, et, tout en rendant justice au mérite que peut avoir le livre, ne pas oublier que ce mérite serait aujourd'hui inconnu, s'il ne nous avait été présenté sous le patronage d'un mérite plus actuel. 11 convient que notre justice commence par celui qui, pour ce cas, nous a appris la justice.
Il est assez probable, en effet, qu'après le premier éclat de sa résurrection, Valérie retombera dans ces demi-ténèbres qui, pour une œuvre de poésie, ne sont ni tout à fait la vie, ni tout à fait la mort. M. Sainte-Beuve, avec cette précision de tact qui est un des traits distinctifs de sou talent, a renfermé, dans des limites tracées avec la plus exacte justesse, la portée de ses élo- ges et de son approbation. lia déterminé rigoureusement le ni- veau où s'élevait le roman de Valérie dans l'échelle des produc- tions analogues. Mais d'autres articles, sortis du sien, n'ont pas gardé la même mesiu'e; ils ont pris pour point de départ, ce qui avait été son point d'arrivée, et ils ont poussé Valérie à des hau- teurs où elle ne peut que disparaître de nouveau. Ce qui manque à la conception de M'»" de KrUdner, ce n'est ni la grâce; ni l'élégance, ni le charme attendrissant ; c'est la force, c'est ce souffle puis- sant d'un génie qui se répand avec plénitude dans toutes les par- ties du cadre qu'il s'est choisi, et n'y laisse pas de vides.
Il y a certainement toujours un mérite particulière peu com- mun dans un ouvrage dont l'intérêt se soutint sans avoir recour»
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à aucun artifice de construction et par le seul développement d'une passion qui est toujours en scène, et qui, étudiée seulement dans les déchirements intérieurs du cœur qu'elle dévaste, se passe, pour émouvoir, du secours qu'elle pourrait tirer des per- turbations qu'elle aurait suscitées dans le monde extérieur. Si l'agencement et la conduite d'une action intriguée sont difficiles, un drame sans action et sans intrigue est bien plus difficile en- core. Je dis sans sans action, et ce n'est pas le mot, car il y a une action véritable. Mais tous les moyens en sont tirés de la passion elle-même. La lutte s'établit, non plus entre cette pas- sion et les obstacles du dehors, mais entre les diverses forces qu'elle a mises en mouvement dans l'àme qu'elle a envahie. Et voilà la difficulté ; car ici les moyens ne sont plus fournis par l'invention, choisissant à son gré entre toutes les choses d'insti- tution naturelle ou de convention humaine, puisaiit à pleines mains dans les données du monde physique ou du monde social, mais par l'observation, par une étude approfondie, par une re- production rigoureusement exacte du jeu des forces destructives et des forces conservatrices, dont l'équilibre constitue le bon- heur humain, et dont la lutte constitue les passions. Sans cette étude si compliquée, si difficile, point de vérité, et sans vérité, point d'intérêt.
En cela, M»"» de KrUdner était suffisamment préparée, et elle a réussi. Ce n'est pas qu'à certains endroits, comme l'a fait remar- quer M. Sainte-Beuve, l'observation manquant, on ne sente, à quelque défaut dans la soudure, que l'invention y a suppléé. Mais la secousse même qu'on reçoit à ces endroits prouve com- bien, dans les autres, l'impression est irréprochable et unie. Un autre fait à ajouter au chapitre assez court des invraisemblances, c'est que Gustave de Linar, après avoir laissé plusieurs fois échap- per sa passion aux yeux de Valérie, se complaît un peu trop dans cette idée qu'elle l'ignore et qu'elle l'ignorera toujours. Ce qu'il lui a dit d'un amour qu'il nourrissait pour une femme qu'il avait laissée en Suède, a bien pu, à la rigueur, la tromper une fois. Mais quand les éclats irrésistibles delà passion comprimée se sont multipliés, quand une intimité de tous les jours, de tous les in- stants, a mis à nu tous les secrets qu'il s'efforce de croire si bien ensevelis, il est impossible que Valérie n'ait pas reconnu le sub- terfuge, comme il est impossible ([ue Gustave la suppose encore
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abusée. Le cœur d'un hoiiiiue, quoi qu'il fâs&e, esi de verre pour l'objet aimé. Il n'est pas de femme qui s'y méprenne lonff- temps, et il n'est pas d'amant qui, à moins de fuir, puisse espé* rer de cacher longtemps ce qu'il éprouve. Gustave , au reste affecte lui-même de ue rien voir dans le caur de Valérie, quoi- qu'il s'y passe des choses qui, sans être jamais avouées, n'eu sont pas moins visibles j et l'aveuglement dont il est affligé n'est pa« plus vraiseujblable que celui qu'il prête à > alérie.
Il est un autre aveuglement qui n'est plus celui d'un person- nage du roman cette fois, mais celui de l'auteur lui-même. M"'«; de KrUdner s'est persuadé, en écrivant /^a/éyie, qu'elle donnait une haute leçon de morale, un modèle de vertu. En thèse générale, ce n'est pas de vertu que le roman a affaire, c'est d'amour, c'est de passion. Mais ce n'est pas là la question à examiner, il ne s'agit que des illusions de M'»e de KrUdner. (Ju'est-ce que M"'» de KrUdner a fait de son héros, Gustave de Linar? Un jeune homme disposé ù la rêverie et à l'enthousiasme, qui, emmené par uu ambassadeur, son protecteur et l'ami de son père, devient amou- reux de la femme de cet ami au point de ne vivre d'abord que par cet amour et pour cet amour, et de finir par en mourir. Le beau côté, le côté héroïque, si l'on veut, c'est l'inviolable pureté de sa passion. Mais ôtez cela, que reste-t-il de Gustave de Linar? Toutes ses belles et nobles facultés se sont éteintes dans son amour ei ont profilé à celui-ci j toutes s'y sont englouties. Gus- tave est un homme qui n'est plus bon qu'à aimer et qu'à mou* rir, c'est-à-dire un être inutile, un être coupable ; car, s'il ne porte pas tout à fait sur lui-même des mains violentes, ce n'est pas sans un certain plaisir douloureux qu'il voit s'éteindre en lui peu à peu une vie qu'il ne peut pas consacrer tout entière à Valérie. Il ne cherche pas à se distraire de son amour, en don- nant un autre but à son existence et en y appliquant toute l'ac- tivité qui lui reste. Il ne cherche pas à se retremper dans le tra- vail ni dans un viril exercice de son intelligence et de sa volonté. Il songe seulement à donijiler son amour par les privations et par le silence, à l'emprisonner dans son Ame qu'il lui donne à dévorer. Cela fait, il s'enferme seul à seul et face à face avec son mal{ il le fouille incessamment d'un doigt impitoyable; il lourmenle sa plaie , il l'élargit . il l'aigrit , il épuise les cuisantes voluptés de la douleur, il ro complaît dans la langueur où elles
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It* plongent, el quand il s'est résolu à fuir Valérie, ce n*e8t pas pour se jeter dans le tourbillon des labeurs du monde et y pren- dre un tôle qui réponde A ses facultés; c'est pour aller achever son suicide solitaire sur la cime des monts et des bois écartés.
S'il y a quelque moralité à tirer de ce livre, c'est que le beau idéal âe. la vie d'un homme, c'est un amour qui absorbe ou pa- ralyse toutes ses autres facultés, mais qui pousse le respect pour l'objet aimé jusqu'à mourir plutôt que de laisser arriver à elle un aveu qu'elle ne doit pas entendre. Assurément la chasteté dans l'amour est une belle chose. Et que M™« de KrUdner ait confondu la chasteté, qui n'est qu'une vertu particulière, avec la vertu prise dans son sens absolu, c'est une erreur qui s'explique tout naturellement chez une femme. Mais que Gustave deLinar, s'efféniinant dans une passion qui use tous les ressorts de son âme, et qui, après une vie inutile, l'amène par la consomption à la mort, soit un exemple bon à citer, c'est ce que nous ne sau- rions admettre. Nous trouvons, au contraire, qu'une pareille his- toire est d'un exemple très dangereux. Des faits nombreux el dé- plorables atleslent chaque jour les ravages que des lectures de ce genre ont faits dans la jeunesse actuelle. Il n'est pas un de nous qui n'ait perdu les meilleures années de sa vie à poursuivre un idéal fantastique, à se poser en héros de roman ou de drame, à se bercer dans des rêves chimériques, à se rouler à plaisir sur les pointes de ses souffrances imaginaires, à s'isoler du monde pour se dévouer tout entier à ce je ne sais quoi qui n'existe nulle part que dans une imagination malade, dans un sens faussé, per- verti. Et c'est grâce aux livres où se trouvent les modèles du genre que les jeunes générations, énervées par cet anonisme intellectuel, aboutissent tout droit à l'impuissance ou au suicide. Lors doue qu'on nous parlera de morale, arrière ces héros lan- goureux qui ne savent que souffrir, chérir leur mal, pleurer et mourir ! Ce n'est pas pour cela que l'homme est fait, mais pour vivre, c'est-à-dire pour agir.
Les anciens chevaliers aimaient, ils aimaient chastement et poétiquement : mais lamour, loin d'engourdir le sentiment de leurs devoirs et de leur dignité d'homme, n'était en eux qu'un stimulant aux belles actions. Loin d'absorber toutes leurs au- tres facultés, il leur donnait une énergie nouvelle. Quand on voudra faire des histoires morales en faisant dus histoires U'a-
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mour, c'est ainsi qu'il faudra le comprendre et le présenter.
Heureusement nous n'en sommes pas tout à fait réduits à aller chercher dans les vieux romans de chevalerie, et voici un roman d'hier où l'amant aussi tendre, aussi épris, aussi respec- tueux, aussi malheureux que Gustave de Linar, n'en conserve pas moins assez de force pour être un jour le héros de Gênes , de Port-Mahon et de Fonlenoi, C'est de Madame la duchesse de Bourgogne, par M. JulesdeSaint-Félix,que je veux vous parler.
La personne du duc do Richelieu est assez connue. Voltaire a conlribué, par ses vers et par sa prose, à étendre et à fixer la réputation qu'il a laissée comme séduisant homme de cour et général heureux.
Dans 1 âge frivole et charmant Où le plaisir seul est d'usage, Où vous reçûtes en partage L'art de tromper si tendrement, Pour modeler ce beau visage Qui de Vénus ornait la cour , On eût pris celui de l'amour, Et surtout de l'amour volage...
Les traits du Richelieu coquet , De celte aimable créature , Se trouveront en miniature Dans mille boites à portrait...
Après ce jour de Fontenoi Où , couvert de sang et de poudre, On vous vit ramener la foudre Et la victoire à votre roi ; Lorsque, prodiguant votre vie. Vous eûtes fait pâlir d'eflFroi Les Anglais , l'Autriche et l'Envie, Vous revîntes vite à Paris Mêler les myrtes de Cypris A tant de palmes immortelles. Pour vous seul , à ce que je vois. Le temps et l'Anioiu' n*ont point d'ailes , Et vous servez encor les l>elles Comme la Fraucc et les Génois.
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Ailleurs, Voltaire dit à M^'^ de Guise, que Richelieu épousait :
Mais vous, madame la duchesse, Quand vous reviendrz à Paris, Songez-vous combien de maris Viendront se plaindre à votre altesse? Ces nombreux c.... qu'il a faits Ont mis en vous leur espérance : Ils diront voyant vos attraits : « Dieu ! quel plaisir que la vengeance ! »
Il est assez singulier que riiomme qui est peint avec vérité dans ces vers de Voltaire ait pu être le héros du joli épisode raconté par M. de Saint-Félix. Il est assez singulier que l'homme qui avait reçu en partage Vart de tromper si tendrement , et qui en usa si bien, ait eu un cœur capable de la passion la plus pure, la plus profonde et la plus dévouée.
Vers la fin du règne de Louis XIV, l'humeur sèche et bigote de M'"c de Maintenon, la vieillesse ennuyée du roi, les malheurs de la France, avaient donné un aspect très-sombre ù la cour. Tout était froid et triste. Les plaisirs avaient disparu, ou ne se prenaient qu'en cachette. Emprisonnés dans cette gène offi- cielle, les jeunes cœurs se donnaient en secret tout ce qu'ils pouvaient prendre de liberté, et bien de tendres mystères cou- vaient sous ces austérités extérieures. En ce temps-là, parut à la cour un enfant gracieux, spirituel, aimable, et, au bout de quelques jours, aimé de toutes les femmes. Mais une seule fut distinguée par lui, et si ce n'était pas celle qui l'aimait le moins, c'était bien celle qui devait laisser le moins d'espoir à sa flamme, et l'effrayer le plus de sa témérité. Le petit Fronsac, qui devait être un jour le duc de Richelieu, débutait dans la carrière de ses conquêtes amoureuses par M^e la duchesse de Bourgogne, dau- phine de France et pelite-fille de Louis XIV. Leur passion, quoique muette et profondément enfouie dans le secret de leurs pensées, ne put si bien se faire violence qu'elle échappât ù l'œil péné- trant et exercé de M°»e de Maintenon. Pour couper court à toute prévision de scandale, il fut résolu qu'on marierait Fronsac. On le maria. 11 avait seize ans. Le soir même de son mariage, il y avait à Marly un de ces bals par lesquels M"'*= de Maintenon 11 5
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cherchait quelquefois à distraire le vieillard chagrin. La du- chesse de Bourgogne y devait paraître. Fronsac, déharrassé de la cérémonie, s'échappe à onze heures de la maison nuptiale, et se montre audacieusemenl àMarly; il traverse la foule des cour- tisans, déconcertés par son audace, et se présente au roi. qui le reçoit mieux qu'il ne devait s'y attendre après une pareille esca- pade. Après lehal, pl^itôt que de retourner auprès de sa femme, il se jette à travers champs, et se dirige vers une terre qu'il a dans le midi. L'imprudence avec laquelle il met l'épée àla main pour venger le nom de la duchesse de Bourgogne, outragée par des roués de la cour du duc d'Orléans, qu'il avait rencontrés dans un cabaret de la route, le fait mettre à la Bastille. La hicnveillance du roi ne tient pas contre celle esclandre. Cepen- dant sa femme, qu'il a si brusquement délaissée, finit par ob- tenir sa grâce } et au moment même où elle lui apporte la nou- velle, on apprend qu'il vient de s'évader. La grâce est révoquée. Mais, sous un faux nom, errant l'hiver à travers les bois, il- trouve moyen de sauver la vie à la duchesse égarée à la chasse. Enfin, le jour où la princesse meurt empoisonnée, un homme, demandant avec angoisse de ses nouvelles, assiège les portes du château de Versailles. Il est sous le coup d'une lettre de cachet et les gardes ne Tarrétent pas. Il rencontre le roi lui-même, le roi, accablé de douleur h ce nouveau coup, qui ne doit pas être le dernier, et le roi n'a pour lui qu'une parole indulgente, et qui ne respire que l'amical abandon de la tristesse. Il se fraie un acoès jusque dans la solitude religieuse de la chambre mor- tuaire f^et là, tombant à genoux devant le cercueil qui emporte tout ce qu'il a aimé, il pleure, il prie; un bouquet est placé dans la main de la victime, il s'en saisit, il le couvre de baisers et de sanglots, et le dérobe en le cachant sur son cœur. Oui pourra, plus lard , retrouver ce Fronsac dans le volage et brillant duc de Richelieu?
Nous avons omis tous les incidents épisodiques, mais nous en avons dit assez pour qu'on puisse voir que jamais passion ne fut plus chaste, ni en même temps plus tendre. Ce petit ou- vrage n'est qu'une esquisse, ou plutôt ce qu'on appelle eu pein- ture un tableau de chevalet, mais ce tableau est délicatement el savamment louché. Le pinceau est conduit par une main sou- ple, ferme et exercée. Les physiuuomics y soûl dessluée^ avec
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beaucoup de iietlelé et d'harmonie, les groupes bien posés, les détails distribués avec une élégante sobriété.
Mlie Noncich est une étude patiente du cœur ; ce roman moral est anglais, non -seulement par le choix des personneges, mais encore par les allures, le ton et la couleur. On sent qu'il est mené par un esprit calme qui se possède et ne se laisse pas dévorer par sa propre chaleur. Les passions qui atteignentsou- vent au pathétique y arrivent plutôt par la justesse avec la- quelle elles ont été observées et reproduites, que par l'impé- tuosité d'un élan actuel qui se ferait jour sur le champ, et, par sa propre force d'impulsion communiquée à l'expression , atteindrait immédiatement à la vérité , sans le secours d'une rérïexion mûrie. L'auteur paraît avoir suivi de près la piste des passions dans le cœur humain. Il en connaît les tours et les retours, et nous les fait suivre avec une exactitude qui ne tombe jamais en défaut. Par là il a trouvé l'art d'exciter, à chaque instant et comme à tous les tournants de sa fable, avec les choses les plus simples, un plaisir né de la surprise, et qui est d'autant i)lus vif qu'on devait le moins s'y attendre. Il est moins heureux dans les parties o\i l'étude et l'observation ne le sou- tiennent plus. Lorsque la logique de la passion ne lui force pas la main et qu'il reste absolument le maître du choix de ces in- cidents, l'invention se prêle- peu à lui fournir ce que sa saga- cité analytique n'a pas pu conquérir. Ainsi ses caractères ridi- cules sont peints en charge, ou avec une certaine gaucherie qui nuit ù l'effet de l'ensemble. J'en dirai autant des petites maîtresses et des fais. Mais dans les caractères qu'ennoblit l'élévation de la pensée ou de la générosité du cœur, il y a une fermeté de touclie qui suffit pour faire de Julie Norwich un livre digne d'être remarqué. Assurément, c'est là l'œuvre d'une noble in- telligence et d'un jugement cultivé.
Ce don de peindre des caractères n'est pas le lot de tout le monde. L'auteur de Descarnado, M. Darsigny, en est si con- vaincu, que, pour y parvenir, il s'est donné au diable ; mais il paraît douteux que le diable ait accepté le cadeau, ou du moins qu'il l'ait payé de retour par le don qu'on attendait de lui.
II y avait autrefois un pauvre diable d'auleur «lui travailla vingt ans pour le théâtre de la foire, qui fit entre autre /'///--
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caret, Gil Blas, et autres balivernes françaises ou espagnoles. Il portait du reste un nom à l'avenant de ses occupations, c'est- à-dire un nom modeste et de maigre étalage s'il en fut : il s'ap- pelait Lesage, L'exercice de sa profession lui avait donné de grandes privautés avec le diable, qui logeait habituellement dans sa bourse, comme dit un pauvre hère nommé La Fontaine, et qu'il lirait ù peu près couslamment par la queue, comme dit une vieille phrase française qui s'est vue naguère enchâssée et ri- chement paraphrsée dans un drame moderne. Si bien qu'il prit un jour sur lui d'attribuer à son commensal le diable certain livre que le libraire eût peut-être refusé sans cette signature. 11 pré- tendait que le diable avait son séjour ordinaire dans une bou- teille où il était maintenu parles conjiu'alions cabalistiquesd'un nécromancien de ses ennemis, et qu'une espièglerie d'écolier l'en avait momentanément délivré en cassant la bouteille. Mais nous devons supposer que c'était là une fiction, car nous avons vu que l'hùte prétendu de la bouteille avait un autre logement. Toutefois voici venir un nouvel auteur qui confirme, en même temps que l'existence de la bouteille, celle du prisonnier qui y était enfermé j à telles enseignes qu'il a fait, lui aussi, voler la prison en éclats et reçu de nouvelles confidences du captif échappé pour la seconde fois. Nous ne voulons pas suspecter la sincérité de M. Darsigny ; mais hélas ! hélas ! à lire ces confi- dences, pour concilier l'impression qu'elles nous ont laissé avec les assertions de l'auteur sur leur origine, nous nous sommes vu dans la nécessité de conclure qu'il s'était évidemment tromi)é de bouteille.
Le démon de l'imitation sans doute, voulant lui jouer un tour, lui en aura forgé une toute semblable à l'autre quant aux ap- parences extérieures, mais complètement vide. C'est du contenu de celle-ci qu'il a, en toute bonne foi, rempli son livre, croyant y mettre quelque chose. En l'employant autrement, la moitié de l'imagination qu'il lui a fallu pour pousser à ce point l'illusion lui eût suHi pour mettre réellement les choses au point ou l'illu- sion les lui fait voir.
Parlerons-nous, après cela, des mille et une histoires de M. le capitaine Marrj at ? Il paraît que les lauriers du plus fé- cond de nos romanciers on! empêché de dormir ce Thémistocle
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d'outre-mep. Pour nous qui lui avons dû une disposition toute contraire, nous nous sentons en ce moment plutôt disposé à quitter la plume. Nous reconnaissons toutefois qu'il y a de l'ima- gination et de la facilité dans le Pacha à mille et une queues.
A. B.
ÉTUDES HISTORIQUES.
LA LITTERATXmB DES ESCLAVES.
Il nous a semblé curieux de séparer de l'histoire générale des lillératures anciennes de l'Occident un épisode assez important qu'elle renferme, et qu'on ne nous paraît pas avoir encore étu- dié autant qu'il mérite de l'être. Kous voulons parler du filon liKéraire exploité par les esclaves. En général, les érudils qui ont écrit sur les langues classiques se sont bornés à mentionner tel poète ou tel philosophe comme ayant élé esclaves ; mais per- sonne n'a songé à examiner si des faits pareils constituaient une exception, ou s'ils étaient au contraire des manifestations de quelque généralité sociale. C'est cette lacune historique que nous avons essayé de combler en cherchant la signification et l'étendue, parmi les anciens, de la littérature cultivée |>ar les es- claves.
Quand les races esclaves entrèrent dans la commune et dans [ la jurande, elles venaient d'être aflFranchies. La propriété ter- rienne leur était donc à peu prés tout à fait étrangère ; car ou- tre que leur pécule de liberté était fort modique, la propriété de la terre supposait certaines capacités seigneuriales qu'elles n'a- vaient pas. Le travail, le travail manuel appliqué aux métiers, aux arts, au menu négoce, devint ainsi la condition nécessaire des bourgeoisies naissantes.
Or, le travail ne suffit pas toujours à tout le monde. Le tra- vail est comme les champs, il rend selon qu'on lui donne. Celui qui apporte à son œuvre le plus d'u ii\ii.'' vl <rintolligencc est
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aussi celui qui en retire le plus de profit. L'inégalité des facul- tés physiques, intellectuelles et morales, engendra donc, au mi- lieu des affranchis devenus bourgeois et membres des jurandes, des inégalités de position; les uns prospérèrent, les autres dé- churent; les uns engendrèrent des enfants qui se trouvèrent riches, les autres engendrèrent des enfants qui se trouvèrent mendiants. Le nombre des mendiants s'accrut en raison de la multiplicité des affranchissements qui se firent ; car plus le tra- vail manuel dut nourrir de personnes, plus il en laissa sans foyer et sans pain.
Néanmoins, soit que les affranchis trouvassent dans le travail assez de ressources pour vivre, soit que Tinsuffisance du travail les contraignît à la mendicifé, on peut dire que les races escla- ves fournirent deux grandes classes d'hommes résignés à leur condition respective, les bourgeois travailleurs et les mendiants. Les uns et les autres, bornés à leur position d'hommes affran- chis, heureux ou malheureux, ne songèrent pas à porter leurs yeux plus haut ou plus loin ; bien travailler ou bien mendier, voilà la principale tâche de chaque jour qu'ils s'imposèrent. Du reste, quant aux supériorités de toute nature que les races nobles faisaient peser sur eux, supériorité d'intelligence, de beauté ou de commandement, ils la virent sans l'envier, tant elle était élevée, ou l'acceptèrent sans la haïr, tant elle était re- doutable.
Eh bien ! du sein de ces mêmes races esclaves, il sortit des cœurs nobles ou audacieux, pour qui rien dans le monde ne pa- rut trop haut ou trop grand; qui trouvèrent les chaînes assez légères pour les porter sans fatigue, ou pour les briser sans efi&)rt; qui se sentirent ou qui se crurent une nature au-dessus de la nature de leurs frères, et qui ne voulurent pas accepter le rang où Dieu les avait placés ; qui, en voyant l'autorité que donnaient dans l'univers l'intelligence, la grâce ou la force, se dirent qu'eux aussi ils deviendraient intelligents, gracieux ou forts j et qui, mettant en oubli l'humilité de leur origine, s'ano- blirent d'eux-mêmes par une croyance forte en leur prédesti- nation.
C'est ainsi qu'il sortit, parmi les anciens, du milieu des es- claves, des légions de poètes, de courtisanes et de bandits ; por- tes illustres comme Térence, courtisanes belles comme Aspasie,
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bfmdits redoutables comme Spartacus ; les uns et les autres, produits par cette fierté morale dont nous parlions toutù l'heurej triple protestation d'âmes fortes ou orgueilleuses qui semblaient dire ù Dieu qu'il s'était trompé, et qui, soumises aux races no- bles par la fatalité de la naissance, se les soumettaient par l'es- prit, par la beauté ou par la terreur.
La littérature des esclaves est un des recoins les plus curieux à étudier que renferme l'antiquité. Elle a des caractères spéciaux qui la constituent, qui lui donnent une forme propre, et qui lui font un domaine à part. Ainsi l'esclave est un artiste qui ne tra- vaille pas indifféremment à toute œuvre; il n'a, il ne cherche à avoir qu'un certain ordre d'idées qu'il affectionne, auxquelles il semble plus apte, et dans lesquelles il s'enferme avec amour. Par exemple, l'esclave ne touche jamais ni à la politique, ni au droit, ni ù l'histoire, toutes matières qu'il laisse à ses maîtres j mais il excelle dans la philosophie, dans la poésie, dans la gram- maire, dans la rhétorique, dans toutes les choses qui se peuvent faire en un coin, et qui n'exigent que de la réflexion, du recuil- lement et de la sagesse méditative.
Les éludes littéraires des esclaves parmi les anciens étaient une suite naturelle et une conséquence logique de leur servitude. Le maître cherchait à tirer le parti le plus profitable de leurs facultés ; il envoyait aux champs ceux qui n'avaient que de la force musculaire ; il appliquait aux usages domestiques ceux qui montraient de la souplesse, de l'élégance et de la docilité; et lorsqu'il s'en trouvait qui trahissaient des aptitudes intellec- tuelles, il les faisait élever avec grand soin, soit pour tirer un jour revenu de leurs talents, soit même pour les vendre. Les esclaves littérateurs ou artistes étaient d'une grande valeur; Suétone mentionne Lutatius Daphnis, esclave grammairien, «lui fut acheté deux cent mille écus romains par Ouintus Catu- lus, et Lucius Appuleius, esclave grammairien aussi, qu'Eticius Calvinus, chevalier, louait de son maître au prix de quarante mille écus par an. Les esclaves hommes d'esprit étaient donc toujours une grande fortune pour leurs maîtres ; aussi leur étu- cation était-elle poussée quelquefois jusini'nii plus exquis raffi- nement.
L'habitude des anciens d'être servis en tout par des esclaves, avait fait diviser ceux-ci en catégories, selon les emplois. Il y
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avait dans toute maison de grand seigneur, indépendamment des serviteurs de bas étage, des esclaves intendants, des esclaves chasseurs, des esclaves échansons, des esclaves musiciens et ba- teleurs, qui jouaient des pièces de comédie pendant les repas, enfin des esclaves poètes, grammairiens et rhéteurs, pour faire l'éducation des enfants. Plutarque et Xénophon témoignent que, par toute la Grèce et par toute l'Italie, ce qui concerne la péda- gogie était entièrement dévolu aux esclaves. Caton l'ancien en avait plusieurs qui étaient chargés d'élever ses enfants ; et Xé- nophon, dans son traité sur la république de Sparte, gémit de ce que dans les pays de la Grèce où l'on se vantait d'élever le mieux les enfants, on leur donnait toujours des esclaves pour instituteurs.
C'est par suite de ces fonctions pédagogiques que les esclaves accaparèrent, parmi les anciens, tout ce qu'on pourrait appeler les arts méditatifs, c'est-à-dire tout ce qui, comme la gram- maire, la poésie, la philosophie, peut s'étudier à huis-clos et dans le silence de la pensée.
La grammaire était, chez les anciens, un art très-grand et très-beau, et qui, non-seulement comprenait ce que nous appe- lons la philologie, mais encore attirait à soi une foule de faits et d'aperçus appartenant en propre à l'histoire, à la philosophie, à la poésie et à la science divine des augures. Nous pouvons ju- ger de ce qu'étaient les livres de grammaire, par quelques trai- tés de Varron, par les Saturnales de Macrobe et par les Florides d'Apulée, tous ouvrages du plus haut intérêt, mais qui n'eurent jamais, parmi les anciens, la réputation de quelques autres trai- tés de grammaire, par exemple de ceux du grammairien Di- dyme, que Plutarque cite fort souvent.
Ce fut en Grèce que se forma l'étude de la grammaire, comme, du reste, l'étude de tous les arts qui ont illustré l'Occident. Les Grecs distinguaient les grammairiens des grammatistes j comme nous distinguons les médicastres des tnédecins. Entre la seconde et la troisième guerre punique, un certain Cratès Mallotes, dit Suétone, fut envoyé en ambassade à Rome, par Attale. Un jour, en passant dans une rue, sur le mont Palatin, il mit le pied dans le gueule d'un égout, tomba, et se cassa la cuisse. Durant tout le temps de sa légation, ou plutôt de sa con- valescence, il ouvrit, chez lui, des conférences littéraires. En-
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nius et Livius Andronicus, qui étaient des portes et des rhé- teurs à moitié Grecs, et qui venaient de mourir, avaient aussi donné le spectacle de ces exercices philologiques. L'exemple de Cratès détermina le goût public j la grammaire fut impatronisée à Rome.
A partir delà, les grammairiens pullulèrent. Il y eut quelque- fois, ù Rome, plus de vingt écoles célèbres ouvertes en même temps. La frénésie grammaticale gagna même la province ; des maîtres renommés s'y établirent. Suétone cite, entre autres, Octavius Teucer, Siscennius lacchus el Oppius Chares, qui allè- rent dans le Gaule cisalpine et qui y professèrent jusqu'à un âge si avancé, qu'ils étaient devenus aveugles, et qu'on les portait en litière dans leur école.
Tous ces professeurs de grammaire étaient des esclaves ou des affranchis ; car les maîtres aimaient mieux quelquefois lais- ser à leurs esclaves intelligents le libre arbitre de leur industrie, et les émanciper en leur imposant une redevance, sans préjudice du retour de leur succession, comme patronés. C'est ainsi que, d.nns la guerre contre Tigrane, le grammairien Tyrannion ayant été pris et fait esclave, Murena le demanda à Lucullus, l'obtint etl'affrancbit.
Suétone rapporte une assez longue liste de ces grammairiens esclaves ou affranchis. Il cite comme un des premiers qui ac- quirent un peu de célébrité, Suevius Nicanor, qui était en même temps poète satirique ; puis Antonius Gnipho, Gaulois, né libre, mais exposé dans son enfance, et affranchi par celui qui le recueillit. Il tint sa première école dans le palais de Jules Cé- sar; ensuite il en ouvrit une chez lui. Cette école était suivie de la jeunesse la plus illustre. Cicéron y allait, même durant sa préture. Antonius Gnipho faisait sa leçon de grammaire tous les jours, et il déclamait les jours de foire. Ces déelamalions étaient en prose ce que sont, en vers, les improvisations de ces Italiens, de ces Français et de ces Allemands, dont nous avons été les témoins durant ces dernières années, c'est-à-dire une am- plitication en lieux communs plus ou moins usés sni* une ma- tière |)roposée.
Du temps d'Antonius Gnipho, et quelque temps après lui, vi- vait à Home en grande répulaliim Atticus le philologue, Athé- nien, affranchi. Il était dans l'intimité de Sallusle et d'Asinius
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Pollioiif et i\ avail recueilli pour lè premier des notes pour une histoire romaine. Il parait même, d'après les remarcpies de Pol- lion sur les écrits de Salluste, qu'Atticus avait répandu dans les livres de ce dernier cette terminologie archaïque dont on lui a souvent fait reproche. Valérius Caton et Cornélius Épicadus étaient aussi à peu près contemporains d'Antonius Gnipho. Le premier était, en même temps que grammairien, professeur de poésie. Cornélius Épicadus était affranchi de Slyla, qui l'avait nommé héraut du collège des augures. A la mort de Sylla, il mit la main à ses mémoires, que le dictateur avait laissés im- parfaits. Stahérius Éros, acheté au marché, nu et étalé sur la tahle des ventes, et puis affranchi par son maîlre, fut le précep- teur de Brutus et de Cassius. LencTus, affranchi de Pompée, et le compagnon de toutes ses guerres, avait son école dans les Carines, le nohle faubourg de Rome, où étaient les temples de Junon et de la Terre, et où Pompée, Cicéron et un grand nombre de nobles riches et illustres avaient leurs hôtels.
Quinlus Csecilius Épirota, pourvu de trois noms, comme un gentilhomme, et affranchi du chevalier Atlicus, l'ami de Cicé- ron, eut une moitié de la destinée d'Abailard. Chargé d'élever la fille d'Atticus, il en devint amoureux, et l'expression dont se sert Snétone ù son égard ne défend pas de supposer qu'il eût été favorablement écouté de son écolière. L'intrigue s'élant décou- verte, le précepteur fut écarté, et la jeune fille mariée à Marcus Agrippa. De la maison d'Atticus, son patron, Quintus Csecilius Épirota passa dans celle de Cornélius Gallus. Le grammairien vécut avec lui dans l'amitié la plus étroite; et dans la lutte que Cornélius Gallus eut à soutenir contre Auguste, lutte fatale qui lui fit porter la tête sur l'échafaud, l'intimité de l'affranchi de- vint l'objet de l'accusation la plus grave. Privé de ce second patron, Quintus Caecilius Épirota ouvrit une école. Il y reçut peu d'élèves, et seulement de fort jeunes, ce qui lui fit donner par le poète Domitius Marcus, le nom de « nourrice des poètes au ber- ceau. » Du reste, Quintus Cfecilius Épirota soutint jusqu'au bout le caractère d'individualité morale qui avait commencé les mal- heurs de sa vie ; il fut le premier à faire ses leçons sur des ma- tières latines, tandis que les autres grammairiens n'admettaient que le grec couime langue savante et littéraire j et il osa scan-
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daliser son auditoire par la lecture de Virgile, d'Horace et des autres poëtes contemporains.
A côté de grammairiens comme Cœcilius Épirota, Rome en comptait d'autres d'une fortune moins éclatante, mais plus pai- sible, comme Verrius Flaccus, Scribonius Aphrodisius, Caius Julius Hyginus et Caius Mélissus.
Verrius Flaccus avait établi des disputations publiques, dans lesquelles il donnait au vainqueur quelque livre rare pour prix, Auguste l'avait choisi pour précepteur de ces neveux, et il tint son école d'abord dans le palais même, ensuite dans l'hOlel de Catilina, qui faisait partie du palais. Scribonius Aphrodisius. affranchi de Scribonia, première femme d'Auguste, et contem- porain de Verrius, laissa un traité sur l'orthographe. Calius Ju- lius Hyginus, affranchi d'Auguste, et ami d'Ovide, fut biblio- thécaire de l'empereur, ce qui ne l'empêcha pas de donner des leçons. Caius Mélissus, exposé au berceau, recueilli et donné en présent à Mécène, et par Mécène à Auguste, fut nommé par l'empereur bibliothécaire au portique d'Oclavie.
Parlons enfin de Quintius Remmius Palémon, qui est un type curieux de l'artiste esclave dignement révolté contre sa condi- tion. Palémon commença par être l'esclave d un tisserand. Puis, il accompagna le fils de son maître aux écoles, et il y apprit furtivement les belles-lettres. Fortifié par l'étude et affranchi, il devint, sous Tibère et sous Claude, le grammairien le j)lus célèbre de Rome. Perdu de défauts et de vices, il captivait en- core les esprits les plus difficiles par l'indicible attrait de sa pa- role et par le prestige surprenant de sa mémoire. Il écrivait même d'assez bons vers au besoin. Fier, entier, arrogant, il affectait le plus grand mépris pour le savant Marcus Terentius Varron, et il poussait jusqu'au bout la grossièreté élastique de l'injure latine, en disant de lui que ce n'était qu'un porc. 1! prétendait que Virgile l'avait clairement prédit dans la troisième églogue, en donnant Palémon pour juge aux vers de Ménalque et de Damète, comme celui dont la postérité accepterait l'opi- nion en matière de toute poésie; et il racontait avec une fatuité charmante comment des voleurs qui l'avaient pris, et qui vou- laient le rançonner, l'avaient laissé aller avec toutes sortes de déférences, par respect pour la célébrité de son nom.
Fier connue un chevalier, Quintus Remmius Palémon était
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voluptueux comme un sybarite : il prenait un nombre tout à fait exorbitant de bains chaque jour, et son luxe extérieur ab- sorbait, non-seulement les revenus de son école, qui étaient con- sidérables, mais encore ceux de son patrimoine. Son penchant extrême à la galanterie finit même par le ruiner, et il fit passer en joyeusetés excessives la rente de ses magasins de friperie, et jusqu'à celle d'une vigne qu'il avait lui-même plantée, et qui lui rapportait, dit Suétone, trois cent soixante-cinq amphores de vin. /
La Rhétorique, quoique assez voisine de la Grammaire, en était néanmoins assez séparée pour qu'elles dussent être exer- cées par des hommes de différente condition j à peu près tous les grammairiens étaient esclaves; très-peu d'esclaves, au con- traire, devenaient rhéteurs. Cette différence essentielle tient à des raisons simples et faciles, qu'il est convenable d'exposer.
La grammaire était un art de jeunes gens, la rhétorique était un art d'hommes faits. La première apprenait les principes delà langue parlée et de la langue écrite ; la seconde apprenait la pratique de la parole. La rhétorique touchait donc à la politi- que par les harangues sénatoriales ou tribunitiennes, et à la ju- risprudence par les plaidoiries du prétoire; or, jamais, en aucun pays du monde, les esclaves n'ont touché ni à l'étude de la po- litique ni à rétude du droit, qui étaient exclusivement le do- maine des Jiommes libres. Quoique enfermée dans un cercle de généralités par les conditions mêmes de tout enseignement pu- blic, et par conséquent nourrie de lieux communs, la rhétori- que nécessitait donc la connaissance des lois, et c'était là, disions-nous, ce qui en éloignait les esclaves. Pompée, Cicéron, Jules César, Brutus et Cassius, pouvaient bien aller apprendre les règles du beau parler de la Grèce à l'école des grammairiens comme Marcus Aulonius Gniphos, ou comme Stabérius Éros, mais qu'est-ce que les esclaves auraient pu apprendre à ces grands hommes sur la loi des douze tables, sur la science au- gurale, qui faisait partie du droit, ou sur les affaires de la ré- publique ? Un rhéteur était toujours forcé, dans ses déclama- tions, de prendre pour hypothèse, ou le sénat à convaincre, ou les juges à entraîner ; or, un misérable esclave, privé de toute personnalité civile ou domestique, n'aurait eu que faire de s'oc- cuper, même eu paroles, de choses si fort au-dessus de lui que 11 6
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l'étaient les matières judiciaires et les matières politiques.
II n'y a donc presque pas d'exemples parmi les anciens, sur- tout en Italie, de rhéteurs esclaves ou affranchis.
C'est aussi pour cette même raison que, parmi les anciens, l'histoire n'a jamais été écrite par des esclaves. Les anciens n'eurent jamais l'idée de ce que nous appelons l'histoire philo- sophique, c'est-à-dire d'un récit et d'un classement général des faHs humains, pour la démonstration ou pour la justification d'un principe. Il semble qu'ils se soient trouvés trop près du point de départ des choses, pour avoir pu en étudier la pente et en connaître la direction. Ils se bornèrent donc à peu près toujours à écrire des mémoires sur des matières fort circons- crites. Nous n'avons qu'une très-petite partie des innombrables ouvrages historiques composés par les anciens; mais ceux que nous possédons justifient à mel"v«ille l'opinion que nous venons d'en émettre. Les livres de Thucydide et de Xénophon, chez les Grecs, de Sallusle et de Tacite, chez les Romains, sont des mé- moires assez semblables à ceux de Philippe de Commines ou du maréchal Biaise de Monlluc ; et, quant aux histoires générales, comme celle d'Hérodote, de Polybe et de Tite-Live, elles n'ont de général que le nom, se réunissant à d'assez maigres résumés, renfermant les vues personnelles de l'auteur, ou abrégeant quel- ques chroniques antérieures.
En général, les historiens, parmi les anciens, se divisent en deux classes : ceux qui écrivent ce qu'ils ont vu, et ceux qui comi)Osent d'après les livres. Le nombre des premiers est de beaucoup le i)lus considérable. Ainsi, les militaires qui, comme Thucydide, Xénophon, Artien, Polybe, Pausanias, Caton, Sylla, César , Hirtius . Auguste , Tibère , Claude , le roi Juba , Tacite, avaient pris part à des expéditions; ou les voyageurs qui, comme Hérodote et Slrabon, avaient parcouru des régions loin- taines, s'en faisaient d'ordinaire les historiographes. Or, les esclaves et les affranchis, qui n'étaient pas libres de voyager, qui n'étaient pas admis dans les armées, et qui d'ailleurs n'y au- raient pu jamais obtenir des grades d'offtciers, ne pouvaient pas prendre place parmi cette sorte d'historiens.
Restaient les compilateurs, comme Diodore de Sicile, Salluste, Cornélius Népos, Tite-Live, Plutarque, Suétone ; mais la nature de leur travail exigeait de nombreuses collections de mémoires.
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chose rare et d'un fort grand prix j en outre, faire l'histoire, même d'après autrui, c'est toujours se mettre dans la nécessité de juger les hommes, et par conséquent quelquefois de les con- damner. Or, il eût paru intolérable aux capitaines ou aux hom- mes d'État de l'antiquité d'être appréciés par des esclaves, c'est- à-dire par des hommes tout à fait étrangers à l'art militaire comme à la science politique.
C'est donc, comme nous disions, une règle parmi les anciens que l'histoire y soit exclusivement écrite par des gentilshommes. A peine trouverait-on à citer une ou deux exceptions. Suétone mentionne pourtant un Lucius Otacilius Pilitus, qui avait été esclave-portier, et comme tel attaché avec une chaîne, ainsi que nous faisons des chiens, à la porte de son maître. Son instinct naturel l'ayant porté vers les lettres, il devint rhéteur assez dis- tingué, fit l'éducation de Pompée, et écrivit une histoire en plu- sieurs livres des expéditions militaires de son père et des sien- nes. Suétone mentionne ce fait, qu'il qualifie de fort étrange, en ajoutant, d'après Cornélius Népos, que c'était le premier esclave qui se fût avisé de toucher à l'histoire, matière jusqu'alors ex- clusivement réservée aux écrivains de noble maison.
La poésie et la philosophie étaient surtout le travail littéraire qui convenait aux esclaves, parce qu'elles n'exigeaient ni voya- ges, ni études patientes de chroniques, ni haute position dans l'Élat, et qu'il suffisait d'un petit coin paisible où l'esclave pût rêver, pour que sa pensée s'élevât par degrés aux imaginations qui font le poète, ou aux réflexions qui font le philosophe.
Il faut faire cette remarque générale sur les esclaves qui cul- tivèrent à Rome la poésie, au moins avant l'ère vulgaire, qu'ils étaient à peu près tous Grecs de naissance ou d'éducation, et qu'Us composèrent à peu près toujours en se servant de la langue grecque. Nous avons déjà vu que du temps d'Auguste, Quintus Cécilius Épirota avait introduit une grande nouveauté, en citant comme des modèles Virgile et les autres poètes comtemporains. Aux yeux des hommes lettrés de l'Italie, il n'y avait qu'une lan- gue qui fût savante, complète, et digne de servir à formuler les idées littéraires ; c'était le grec ; les grammaires dissertaient en grec et citaient des auteurs grecs ; les rhéteurs déclamaient en grec; le lalin était considéré comme un idiome national, il est vrai, mais plus digne de servir aux recettes médicinales du vieux
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Caton ou auxsentences judiciaires du Préteur, qu'aux créations élégantes des poëtes.
On peut diviser les poëtes latins de la période dont nous par- lons en deux catégories, la première comprenant les poëtes comédiens, la seconde comprenant les poètes épiques et lyriques.
Les polHes comédiens, comme nous les entendons, c'étaient tous ceux qui composaient des tragédies, des comédies, des far- ces, et qui les jouaient la jdupart du temps ; tous ceux qui fai- saient des chansons, et qui les chantaient par la rue ; tous ceux qui écrivaient des satires, et qui les débitaient sur des tréteaux en public. On peut ajouter à ces diverses variétés de poètes comé- diens, les bateleurs, les escamoteurs, les avaleurs d'épées, les diseurs de bonne aventure, les magiciens, enfin cette Babel éter- nelle et universelle des gens d'esprit, écumant toujours et partout à la surface du peuple, fleuve mystérieux coulant sans bruit et ù fleur de terre sur la vase de toute nation, ne sortant d'aucune source connue, grossi par les nuages condensés des sciences oc- cultes, et ayant deux embouchures, la potence et Thùpital.
Il n'existe peut-être pas une pièce de théâtre littéraireécrite en latin qui n'ait été traduite ou imitée du grec, et qui ne traite un sujet grec. Plante et Térence n'ont fait à peu près que traduire Alénandre, .\ristophane, Diphile, Philemon, Démophile, Épi- charme le Sicilien, Eubulus, ApoUodore, Possidippeetles autres dramaturges de la Grèce. La vente des esclaves élevés en Sicile, dans les îles Ioniennes ou en Asie mineure, et le voisinage des colonies grecques établies le long delà mer Adriatique étaient les deux sources où Rome grossière s'abreuva de poésie et de beau langage.
Plante fut le premier esclave qui fit des comédies en forme : il les traduisit ou les imita des classiques grecs, pendant qu'il tour- nait une meule de moulin à bras, dans l'un des quatorze établis- sements que la corporation des boulangers possédait à Rome. Trois philosophes grecs, Menedème, Asclépiadc et Cléanthis avaient tourné la meule comme lui. Plante vivait durant la première moitié du 11«» siècle avant l'ère vulgaire. Peu de temps après lui parut Térence, esclave et affranchi de la noble mai- son de Térentius Lucanus. Térence suivit l'exemple de Piaule, et traduisit le théâtre classique des Grecs, comme il s'en fait l'honnour lui-même dans le prologue dr 1' fdn'rmir T » m-
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médie littéraire des Romains est véritablement représentée par Plaute et par Térence, quoiqu'on trouve d'autres affranchis qui l'aient essayée, entre autres Caïus Mélissus, esclave grammairien, donné en présent à Auguste par Mécène.
A côté de la comédie classique, de la comédie grecque, corne- (lia palliata, il y avait encore à Rome une comédie nationale, comedia togata, tirée de sujets italiens. Des quatre genres dont elle se composait, l'un appartenait exclusivement aux usages de jeune noblesse, qui composait des attella?ines et les ionàlt en société, les trois autres étaient le domaine des esclaves.
11 y avait dans l'ancienne Italie des troupes de comédiens am- bulants, sous les ordres d'un directeur qui portait le titre de duc des œuvres théâtrales, ou même quelquefois le titre (Tem- pereur du théâtre. Les acteurs et les actrices étaient toujours des esclaves ou des affranchis, et leur éducation était relative au genre qu'ils exploitaient. Ceux qui jouaient dans les comédies classiques ou dans les tragédies étaient ordinairement des gram- mairiens très-raffinés ; car Cicéron rapporte qu'on les sifflait impitoyablement, s'il leur arrivait de se tromper d'une seule syllabe sur la quantité prosodique.
On comprend qu'il y avait naturellement des troupes de toute sorte, selon la fortune du directeur et le goût du public. Tous les directeurs ne possédaient pas des comédiens comme Ofilius Hilarus, Pilade et Bathyle, ou des tragédiens comme Ésope et Roscius j et d'ailleurs il n'y avait que Rome qui put payer leurs talents. Les villes de second ordre, et Rome elle-même, regor- geaient de bateleurs et de mimes, qui jouaient en plein vent, sans brodequin et sans masque, et seulement avec quelque bi- zarre accoutrement, comme dans les farces attellanes.
Les troupes de bateleurs, de mimes, de bouffons, couraient l'Italie. Les pièces qu'ils jouaient étaient quelquefois écrites et apprises par cœur ; le plus souvent, elles se réduisaient à des pa- rades burlesques. Suétone mentionne un affranchi grammairien, nommé Lucius Pansa, qui avait écrit des pièces pour des bouf- fons. En général, les mimes et les bouffons étaient la lie du théâtre. Leurs représentations, qui avaient lieu d'ordinaire sur des tréteaux, étaient un mélange de danses et d'épigrammes, de lazzis obscènes et de sentences morales. Il y avait des villes où les bouffons n'étaient pas admis, Marseille, par exemple. Rome
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produisit, sous les empereurs, des mimes qui eurent une grande réputation. Vozcius cite- Publius Labérius, Publius le Syrien, Philistion de Nicée, Eneïus Mattius, Lentulus, Marcus Mar- cellus et quelques autres. Le goût des empereurs pour le théâtre n'avait pas peu augmenté le nombre des mimes. Caligula et Kéron les traitèrent avec une faveur extraordinaire. Caligula surtout porta son goût pour eux jusqu'à la frénésie : il embras- sait quelquefois avec transport, durant les intervalles du spec- tacle, le pantomime Mnester. Un jour, un chevalier ayant trou- blé un danseur par quelque bruit, Caligula écrivit un petit billet, le lit remettre sur-le-champ, par le centurion de service, au chevalier, avec ordre de partir, séance tenante, pour Ostie, et, de 1 A, d'aller en Mauritanie remettre le billet au roi Ptolémée. Or, le billet contenait littéralement ceci : « Ne faites ni bien ni mal au messager. » On sait que Caligula fut poignardé par Chœréas pendant qu'il s'extasiait dans la coulise à regarder de jeunes danseurs asiatiques, de grande renommée, qui essayaient un pas de leur pays.
Au-dessous de la comédie classique, au-dessous de la farce attellane, au-dessous même de la parade des bouffons, il y avait encore un autre genre de poésie dramatique que les es- claves cultivaient : c'était la satire chantée dans les rues, avec accompagnement de musique et de gesticulation. Peut-être fau- drait-il suivre la filiation de cette satire dramatisée, venue de la Grèce comme toute la littérature romaine, à partir des silles, que cultivaient Timon Phliasius, contemporain de Ptolémée Philadelphe, et Xénophane de Lesbos. jusqu'à l'interdiction sé- vère que prononça contre elle la loi des Douze Tables ; car la licence des chanteurs ambulants était devenue si extrême, qu*on fut obligé de tempérer leur verve par le bâton. Le modèle de ces polHes-comédiens des rues était Livius Andronicus, contem- porain d'Ennius, antérieur à Plante, et que Suétone appelle un « orateur semi-grec. » Tite-Live raconte que lorsque Partiste, qui avait été affranchi par Livius Salinator. son maître, fut de- venu vieux, il loua un petit garçon qui chantait la strophe, un joueur de flûte qui raccompagnait, et que lui, cassé et aveugle, il traduisait ù la foule, p:ir sa pantomine, le po(^me qiie dérou- laient parallèlement le chanteur et le musicien.
Enlin , et ceci est la ri^gion la plus basse de ce monde d'es-
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claves artistes, il y avait encore des bandes d'escamoteurs, de joueurs de passe-passe, de diseurs de bonne aventure et de ma- giciens qui vivaient comme ils pouvaient de la curiosité des passants. Quelquefois ces escamoteurs avaient assez de re- nommée pour que les grands seigneurs les fissent appeler sur la fin du repas, afin d'égayer les convives de leurs réparties ou de leurs tours d'adresse j. la plupart du temps, ils ballaient et pa- rodiaient sur les places publiques, avalant des épées lacédémo- niennes, à la grande satisfaction des oisifs. Les diseurs de bonne aventure étaient devenus si nombreux à Rome du temps des premiers empereurs, qu'ils y avaient une confrérie} et le lendemain du jour où fut tué Caligula, il y avait des magi- ciens venus d'Egypte et de Syrie qui devaient donner sur le théâtre une représentation des enfers.
La poésie épique et lyrique appartenait moins en propre aux esclaves que la poésie dramalique. En général, les anciens poëtes grecs et latins, qui composèrent des poëmes, des odes et des hymnes, étaient gens de noble maison. Les gnomiques Théognis, Phocylide, Pythagore, Solon, Simonide, apparte- naient tous, plus ou moins, à de puissantes familles ; il n'y a que Callimaque, bibliothécaire de Ptolémée Philadelphe, et Tyr- tée, général athénien, qui eussent commencé par être maîtres d'école, ce qui est le signe d'une fort humble extraction. A Rome, Ennius était d'une grande raco, et vivait dans l'intime amitié de Caton l'ancien et de Scipion ; Pacuvius, son neveu, n'était pas moins illustre. Catulle et Lucrèce, Tibulle et Pro- perce, Gallus et Ovide, étaient nés de parents considérables j Juvénal et Perse étaient gentilshommes.
Il n'y avait donc ù peu près qu'Horace, Virgile et Phèdre qui fussent des poëtes devenus esclaves.
Horace, fils d'un affranchi marchand de poisson salé, lient en outre aux poëtes esclaves par ses études grecques ; Virgile, fils d'un pauvre portier de village, c'est-à-dire né aussi de race esclave, suivit la pente de ceux de sa race, apprit la gram- maire, la rhétorique, la médecine, les mathématiques, qui com- prenaient alors la physique et l'astronomie, et même la jurispru- dence, ce qui était une exception pour les gens de sa condition, et ce qui en fit un des hommes les plus savants de l'antiquité ; Phèdre, esclave lui-même, tout plein des pot^tes gnomiques, de
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l'étude d'Ésope, des Milésiaques introduites déjà dans la littéra- ture latine par Ennius et par Plante, se trouve sur la dernière limite de la renaissance grecque, et au moment où la langue latine va cesser de faire le pastiche d'Homère et de Platon, pour essayer, avec Sénèque, Lucain, Juvénal, Perse, les deux Pline, Tacite, et une foule d'autres, de ressaisir les traditions du goût romain, interrompues depuis l'arrivée des rhéteurs et des gram- mairiens grecs en Italie.
Après la grammaire, le théûtre et la poésie, la philosophie était l'étude qu'affectionnaient le plus les esclaves.
11 y eut des esclaves dans toutes les écoles philosophiques notables de l'antiquité. Phédon, à qui Platon avait dédié son traité de l'âme, était un jeune enfant de grande beauté, exposé en vente chez un marchand d'esclaves qui tenait aussi une mai- son de prostitution, et il fut acheté par Cébès, disciple de So- crate. Les beaux livres qu'il composa sur la doctrine de Socrate existaient encore du temps d'Aulu-Gelle, qui les mentionne avec honneur. Ménippe, esclave comme Phédon, devint aussi un phi- losophe illustre. Il s'adonna particulièrement à une nature de composition philosophique, sous forme de satire, qu'il appela Cyclique, et que Varron imita dans la suite. Ces Cyniques pa- raissent avoir été des satires dans le genre du Cyclope d'Euri- pide ; Varron, en imitant leur forme, en fit des écrits moraux et leur donna le nom de Satires Ménippées. On ne sait pas à quelle secte philosophique appartenait Ménippe. Il y un es- clave péripathéticien, du nom de Pompée, et qui était au phi- losophe Théophraste 5 Persée, esclave de Zenon le stoïque, partageait la doctrine de son maître, et Mys, esclave d'Épicure, n'eut pas une autre philosophie que lui. Diogène le cynique, quoique né libre, avait été réduit en esclavage, et acheté sur le marché de Corinthe par Xéniade, qui en fit le précepteur de ses enfants
Épictèle, de la secte des stoïciens, a été l'un des esclaves les plus célèbres qui aient cultivé la philosophie. Il était Grec, comme tous les esclaves lettrés, et appartenait ù Épaphrodite, affranchi de Néron. Deux vers qu'il avait composés sur lui-même et qu'Aulu-Gelle a conservés, font connaître qu'il était d'un corps difforme. Sous Domitien, un sénalus-consulte ayant chassé les rhéteurs et les philosophes de Pltalie, Épictèle, qui
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était alors pfFranchi, quitta Rome et se retira à Nicopolis. Épic- tète est le seul esclave philosophe dont les ouvrages nous soient parvenus ; son Enchiridion, ou Manuel, est un résumé exact de la doctrine morale des stoïciens.
Nous n'avons pas nommé tous les esclaves qui cultivèrent les lettres, les arts ou les sciences parmi les anciens ; nous avons seulement eu Tintenlion de faire voir deux clioses, d'a- bord que l'esclavage n'était point par lui-même un fait social qui abrutît la race qui le subissait, ensuite que les esclaves étaient les vrais maîtres de l'antiquité, puisqu'ils tenaient toutes les écoles, puisqu'ils étaient les précepteurs de tout ce qui s'in- struisait, puisqu'ils avaient en définitive le vrai pouvoir, qui est le pouvoir de l'intelligence.
A* Cramer de Cassagnac.
LES
feMÉES DU VIN
Par un de ces beaux soirs d'été qui attirent dans les promena- des publiques tout ce que Paris renferme encore d'habitants du monde élégant en celle saison de voyages et de délassements champêtres, deux jeunes gens à la mode sortaient ensemble du café de Paris, où ils avaient dîné aussi bien qu'on peut le faire pendant trois heures consécutives, en ne ménageant pas plus la bourse que l'estomac. Leur démarche chancelante, leur teint animé, leurs yeux brillants, leur voix rauque, témoignaient as- sez que la chère avait été exquise, le vin délicieux et la soif égale à l'appétit. Ils s'étaient cependant arrêtés dans leurs libations de fins gourmets au point imprescriptible où commence l'ivresse ; ils avaient emporté de table toute leur raison un moment éga- rée dans les vignes de la Champagne, et les fumées de cette tisane mousseuse, que dédaigne un véritable buveur , créaient au gré de leur imagination mille fantômes charmants, auxquels il ne manquait que de pouvoir prendre un corps.
C'était le régne de la digestion, qui semblait aiguiser les lan- gues de ces aimables libertins et leur inspirer une foule de sail- lies où pétillait l'esprit du Champagne. Alfred de Mauve, le plus ûgé des deux ( il approchait de vingt-cinq ans), avait aussi la pa- role plus haute, le regard plus hardi et le geste plus délibéré. Il niAchait son cure-dent avec autant de majesté qu'un Osage fu- mant le calumet dans l'assemblée des chefs, et il avaii Tair de le montrer comme un trophée pour preuve du copieux dîner qu'il s'était mis sur la conscience. Il passait en revue d'un coup d'œil
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superbe et distrait les femmes assises de chaque cùlé de l'allée du boulevart, et à peine si quelques-unes, parleur figures et leur toilette, lui paraissaient dignes d'une attention plus sérieuse. Il y avait pourtant, sur ce boulevart où l'on croit respirer le frais sous des arbres poudreux et à deux pas du ruisseau, les plus jolies personnes de la Chaussée-d'Antin ; mais Alfred de Mauve critiquait, avec une sévérité qui tenait de l'aveuglement, les robes, les tailles et les visages les mieux faits pour exciter l'ad- miration d'un connaisseur, et il déclarait, en élevant le ton au diapason de l'impertinence, que ces dames, si distinguées qu'el- les fussent de tournure et de manières, étaient des (/risettes en- dimanchées. L'accusation prenait du poids dans la bouche d'un homme à bonnes fortunes.
— Des grisettes! l'arrêt est un jleu dur! s'écria Frédéric Dal- lan,qui en rougit comme s'il fût personnellement intéressé. J'en appelle au moins pour quinze ou vingt qui faisaient l'ornement de nos bals cet hiver.
— Bah îtu te trompes, mon pauvre Frédéric, reprit Alfred de Mauve en lissant sa petite moustache noire ,• il y a des ressem- blances étonnantes. Ainsi, l'autre jour, je me suis presque jeté dans les bras d'une dame qui se promenait aux Champs-Elysées, et que j'avais cru reconnaître pour certaine Provençale que je serais bien ingrat d'avoir oul)lié après deux ans d'absence...
— Oui, cette Espagnole que tu as rencontrée dans une au- berge sur la route de Bayonne ?
— En effet, c'était une Espagnole, une Andalouse, une lionne, pour la peindre avec un seul mot 5 des yeux qui me brûlaient jusqu'à la moelle des os, une bouche dont le sourire eût ressus- cité un mort, des cheveux qui lui auraient fait une mantille très décente, une main telle qu'on n'en voit pas en France, un pied comme on n'en voit plus....
— Oui, je sais tout cela ; tu m'as raconté l'aventure dans ses plus minutieux détails ; et depuis cette fameuse nuit d'auberge, pas de nouvelles de la dame?
— Si fait ; une dague mauresque au manche d'argent ciselé : je te l'ai montrée ; un chapelet de bois de rose, enrichi d'or et d'éméraudes : je l'ai donné à une princesse russe ; et quantité de cigarettes, que je fume tristement en pensant à ma divine com-
agne de voyage, que j'irai retrouver quelque jour à...
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— A moins que le ciel, protecteur des amants fidèles, ne te l'envoie par la diligence.
— Ne ris pas, Frédéric; je ne serais pas surpris de la ren- contrer à riraprovislc, car ce n'est pas une de ces femmes casa- nières qui s'enracinent dans leur ménage et se pétrifient à être épouses vertueuses et tendres mères de famille. Dieu merci! les Espagnoles, les Andalouses surtout, ne descendent pas à ces mi- sères, quisontbonnes dans les arrière-boutiques de la rue Saint- Denis. Fi donc ! tu ignores ce que c'est qu'une Provençale, une Espagnole, veux-je dire, cette adorable créature qui vous aime avec fureur, qui vous décerne un culte, qui vous poignarderait par jalousie, qui se ferait tuer pour vous...
— Comment, diable! as-tu appris ces détails pendant trois ou quatre beures qu'a duré ta bonne fortune?
— N'eût-elle duré que trois minutes, j'aurais eu le temps d'ap- précier les qualités incomparables de mon inconnue, qui valait seule quarante Françaises, car en France l'amour n'est que de la crème fouettée ; c'est en Espagne, en Andalousie, que les fem- mes aiment comme il faut. Parbleu ! mon cber Frédéric, j'ai en- vie d'entreprendre un galant j)èlerinage sur cette terre classique de la volupté. Situ veux m'accompagner, nous partons dans huit jours, et nous ne trouverons pas une cruelle dans notre chemiu à travers ce paradis terrestre des amants.
— Vraiment' Je te croyais plus occupé et plus enchaîné à Pa- ris, dit malignement Frédéric Dallan ; pour moi, qui me pique de jouer le rôle du sauvage Hippolyle, je demande plus de temps pour me décider à partir. D'ailleurs, tandis que lu serais à courir les rendez-vous en Espagne, si ton Andalouse arrivait exprès pour te revoir...
— Eli bien! elle s'en retournerait, mon ami. Qu'importent deux cents lieues de plus pour une femme qui aime à l'espa- gnole !... Mais qu'ai-je vu ? Ah ! Frédéric, c'est elle-même! elle m'a reconnu !
— Ton Andalouse? où donc est-elle? pourquoi ne l'abordes-tu pas? Est-ce celle brune piquante qui baisse les yeux?
— Non, plus loin, de ce côté. Elle m'a fait signe de ne pas rapprocher. Elle est peut-être avec son mari ou son frère. Je t'en prie, Frédéric, regarde-la sans atl'eclation j ne lui laisse pas apercevoir que j'ai tlé indiscret.
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— Je le .jure que je ne l'ai pas encore regardée! dit Frédéric, qui fit un signe d'intelligence à une jeune dame d'une rare beauté, placée dans l'endroit même que désignait Alfred de Mauve avec de vives démonstrations de surprise et de joie.
—Eh quoi ! Frédéric, tu n'as pas remarqué le signe qu'elle vient de me faire? reprit Alfred, qui s'attribua de bonne foi le sourire et le regard expressif qu'on avait adressés à son ami.
— Expliquons-nous, répliqua celui-ci, frappé d'un soupçon qui se manifesta au tremblement de sa voix et à la pâleur subite de son visage j ceci a tout l'air d'une mystification... Je ne vois pas ia personne que vous me désignez !
— Tu ne vois pas celte femme qui nous suit des yeux en ce moment, grande, à la physionomie éveillée, assez brune de peau, avec des dents de perle? Tiens, près de ce gros homme, en per- ruque rousse, qui roule dans ses doigts une tabatière d'or.
— Oui, reprit Frédéric agité d'un trouble inexprimable, celte dame qui a une robe de soie verte, une capote blanche, un ca- chemire à palmes...
— Justement! c'est ma Provençale, je veux dire mon Espa- gnole, l'héroïne de mon, aventure d'auberge, sur la route de Rayonne...
— Adieu, Alfred ! interrompit d'une voix sourde Frédéric Dal- lan, dont les traits s'étaient subitement altérés.
— Où vas-tu? à Tortoni ? Nous ne faisons que sortir de ta- ble, et d'ailleurs je ne puis m'exposer à perdre une seconde fois mon Andalouse... Attends-moi là en fumant un cigarre, et je te rejoins tout à l'heure, dès que j'aurai glissé mon adresse à celte ravissante femme...
— Adieu, je rentre chez moi; je ne me sens pas bien... Es-tu certain que ce soit elle ?
— Si j'en suis certain ! s'écria fortement Alfred, qui faisait en sorte que les passants l'entendissent ; faut-il te répéter l'anecdote ? Cette femme est folle de moi, parole d'honneur ! Au reste, je tiens beaucoup à ce qu'elle en convienne devant toi. Une Espagnole, une Andalouse, c'est toutdire; une nature exceptionnelle, vol- canique !...
— Si vous n'étiez pas si sur de voire fait, je m'eslimerais heu- reux d'en pouvoir douter ! mais les femmes sont incompréhen- sibles... elles sont capables de tout, quand elles espèrent ne pas
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être découverles !.. Je lui pardonne ?... Adieii. Ah î quelle souf- france !
Frédéric Dallan était un jeune homme moins bruyant et moins présomptueux que son ami, quoiqu'il fût aussi bien partagé par la nature et par la fortune: il ne se piquait pas d'être le point de mire de tous les regards dans un salon ; il n'avait recours ni à des éclats de voix, ni à des éclats de rirepour se faire remarquer; sa contenance était modeste et simple à l'instar de son carac- tère ; et. comme il n'affichait pas les femmes qui le distinguaient et lui donnaient des preuves irrécusables de leur estime, il n'a- vait jamais eu la réputation d'homme à bonnes fortunes; mais II ne mettait rjullement sa gloire dans la publicité des galanteries qui avaient signalé son entrée dans le monde. Il était passionné- ment amoureux de la comtesse de Saccède ;etle mystère impé- nétrable dont il entourait son bonheur y ajoutait un charme auquel son âme délicate était fort sensible ; son amour deve- nait ainsi un sanctuaire où ne pénétraient pas les Regards profanes.
Une heure après que Frédéric eut quitté Alfred de Mauve, sous prétexte d'une indisposition qui était toute morale, il arait presque retrouvé le repos et la confiance dans un entretien avec la comtesse de Saccède, qu'il interrogea d'abord avec d'a- mers reproches au sujet de l'aventure d'auberge, faussement mise sur le compte de cette dame, qui n'avait jamais rencontré le narrateur avant ce soir-là. Frédéric doutait encore, par inter- valles, de l'impudente effronterie de son ami. et, quoique tran- quillisé par les protestations de la comtesse, il cherchait encore des apparences qui servissent du moins à excuser la calomnie d'Alfred de Mauve ; car il ne pouvait se persuader que la route de Bayonne, l'auberge, l'Espagnole, et toutes les circonstances romanesques du récit d'Alfred, n'avaient jamais existé que dans un conte qui s'évanouissait devant les serments de la femme qu'il aimait davantage pour expier d'injustes et ridicules soup- çons.
— Je vous crois, mon .unie, et vous demande pardon de vous avoir soupçonné un moment, disait-il en baisant les mains dou- ces et parfinnées ([u'on ne songeait pas à Ini retirer, mais il par- lait avec une telle assurance.'
— Les menteurs ne seraient pas dangereux s'ils hésitaient ou
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rpiigissaient dans leurs u>ensouges, reprit la comlos.<te (^li un [jardait avciiq ressenlimcut contre Tinvenleur de ravènlure d'auberge. Il y a même des menleurs d'une espèce plus raffinée (^ui s'abusent les premiers, et finissent par croire eux-mêmes te quMs veulent faire accroire aux autres.
— Ah ! madame, souhaitons que M. de Mauve ne soit pas un menteur de celte espècej je consens qu'il mente, mais je ne veux pas qu'il tienne pour vraie une illusion qui me causerait alors une jalousie très-réelle : c'est pourquoi je n'entends pas le laisser se complaire dans son mensonge, et je veux qu'il se ré- tracte même...
— Y pensez-vous, Frédéric? Vous ne m'aimez donc pas, que vous allez exposer votre vie pour une pareille bagatelle î
— Cependant , Je ne puis permettre ni souffrir que, devant moi et devant le monde , on se vante de bontés que vous au- riez eues pour un étranger, dans une auberge, sur la route de Rayonne .'
— Je vais, si vous voulez, mander M. de Mauve en particulier et le faire expliquer là-dessus en votre présence.
— Vos souvenirs sont bien présents ? répliqua Frédéric qui avait peine à concevoir que tout fût supposé dans l'épisode du voyage de Bayonnej il y a deux ans, vous èles allée aux eaux des Pyrénées?
— En effet, mon frère m'accompagnait; mais je n'ai pu sup- porter la route, s'il vous en souvient, et vous êtes venu me re- joindre à Tours où ma mauvaise santé m'avait retenu. Mon frère continua seul le voyage.
— Oui, vous avez raison ; ce n'est donc pas vous? M. de
Mauve s'était emparé de l'unique chambre qu'on pût habiter dans cette affreuse auberge. 11 tonnait, il pleuvait à tlots , il faisait un tenips affreux, quand la dame espagnole arriva; sa ber- line se trouvait rompue, et les chemins étaient impraticables...
— Vous n'êtes pas persuadé, Frédéric, lui dit en riant la com- tesse : vous voulez absolument que l'aventure de l'auberge me concerne et que je sois responsable de la conduite de cette espa- gnole qui nous donnerait assez mauvaise opinion des mœurs de son pays, si elle n'était pas tout entière dans l'imaginalive de M. de Mauve. Je ne m'offense pas de vos doutes obstinés : ils seraient plus vite détruits, si vous étiez moins empressé d'en
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exiirpop la racine ; l'amour, quoi qu'on dise, ne doit pas se pri- ver de l'usaue des yeux et des oreilles j on m'accuse : ce n'est pas à vous, mais à moi de me défendre et de convaincre de faus- seté mon accusateur. Ensuite, cher Frédéric, quand il ne restera plus de nuage défavorable dans votre esprit, vous me remercie- rez d'avoir eu pitié de vos douleurs et d'y avoir porté remède en me justifiant d'une calomnie que je pourrais mépriser et oublier, si elle n'eût pas atteint votre cœur.
— Je n'ai pas besoin d'autre conviction que celle qui résulte de mon amour; je suis honteux de ce qui vous a paru un soup- çon ; ce n'était que la crainte de vous perdre... Mais j*aurai sa- tisfaction de celte indignité!
— Je vous ordonne, avant toutj de ne pas vous faire mon champion , Frédéric ; la seule punition que je veux infliger à mon calomniateur, c'est de le forcer à se rétracter lui-même et à déclarer qu'il a menti.
Le lendemain, Frédéric Dallan, à qui la comtesse de Saccède avait fait part de ses projets en lui indiquant comment il devait les seconder, alla voir Alfred de Mauve : il le trouva occupé à préparer ses malles. Alfred avait tant de hâte d'achever ces dis- positions d'un prochain départ, qu'il ne donnait pas à son domes- tique le temps de ranger les effets dont il avait besoin en voyage, et qu'il entassait péle-méle tout ce qui lui tombait sous la main. Il accourut au-devant de Frédéric, en sautant et en chantant comme un insensé.
— Eh bien ! Alfred, lui dit Frédéric, qui ne put s'empêcher de céder à l'influence communicative de cette gaieté, as-tu été mordu par quelque tarentule?
— Je pars, mon ami, je vais rejoindre mon Espagnole, ré- pondit Alfred : elle m'a écrit j elle se nomme dona Inez de Ta- bago; son mari jaloux a pris la mouche, en me voyant hier soir aux boulevarts tourner autour de lui, et cette nuit il a em- mené la pauvre victime, qui me supplie de la venir consoler.
— La suite de l'aventure n'est pas moins étrange que le com- mencement. Voilà un audacieux mari que je te conseille de ne pas ménager! Mais où donc a-t-il emmené sa plaintive moitié? En Chine, peut-être?
— Je l'y suivrais, s'il avait celte barbarie! Heureusement, il ne va pas plus loin que Bayonne.
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— Bien, lu auras sans doute une bonne occasion de renouve- ler l'aventure de l'auberge.
— Oh! je ne m'en tiendrai pas là, je t'assure, et je ne revien- drai pas seul à Paris.
— Adieu, heureux coquin : tu as été créé pour les aventures et les bonnes fortunes. Je désire que ton voyage ait tous les agré- ments imaginables : présente mes hommages à dona Inez de Tabago, qui ressemble de nom à la célèbre Dulcinée du Toboso, et qui doit être infiniment plus belle.
Alfred de Mauve était trop joyeux de la lettre qu'il avait reçue pour se blesser aisément d'une épigramme qui provenait d'un sentiment d'envie bien naturel, pensait-il en répétant les termes mêmes de la bienheureuse lettre. Enfin, il monta en chaise de poste et partit plus fier cent fois que s'il était allé droit en para- dis. Mais, au bout de quinze jours, il revint fort soucieux et ne s'expliqua pas sur le succès qu'avait eu son voyage : il dit seu- lement ù Frédéric Dallan que les maris étaient les animaux les plus importuns de la création.
Peu de jours après, Frédéric se rendit chez Alfred, qui était toutipréoccupé et tout irrité, marchant à grands pas dans son appartement, murmurant des menaces entre ses dents, rassem- blant ses armes de combat, nettoyant ses pistolets et brandis- sant ses épées : Alfred ne prit pas garde d'abord à l'arrivée de son ami et continua ce manège bizarre, qui n'annonçait pas des intentions pacifiques.
— C'est toi, Frédéric ! dit-il en s'apercevant qu'il n'était plus seul j tu viens à propos pour me servir de témoin.
— De témoin? s'écria Dallan qui feignit d'être aussi chagrin qu'étonné de cette demande : aurais-tu un duel ?
— Oui, mon cher, un duel à mort, avec un individu que je ne connais pas, le marquis de Las Maurisbas, le plus terrible duel- liste de la Péninsule; il est tellement adroit au pistolet, qu'il coupe un cheveu à trente pas.
— Tu m'effraies, mon cher Alfred j c'est se laisser assassiner que d'accepter une affaire d'honneur avec ce saint George es- pagnol.
— Il n'est pas moins fort sur l'escrime, m'écrit-on ; il fait sau- ter l'épée de son adversaire à la première botte.
— Je ne souffrirai pas que tu ailles à la boucherie, mon
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cher, et ne duel n'aura pas lieu , je (e le promets bien.
— Bah ! il ne faul jamais désespérer du hasard, et saint George a été tué par un maladroit. Ce marquis de Las Maurisbas a beau dire que la balle qui le tuera n'est pas encore fondue, je lui eo garde une qui lui fera changer d'avis.
— Vraiment! le sujet de votre querelle est donc bien grave? Ne sera-t-il pas possible d'arranger l'affaire ?
— Non, mon ami, le marquis a insulté dooa Inez de Tabago, et elle me charge de la venger les armes à la main.
— C'est le rôle d'un chevalier français, et je te reconnais bien à ce dévouement pour le service des dames. Mais tu ne m'avais pas dit que doua Inez fût de retour à Paris ? Je gage que tu l'as ramenée de Bayonne en cachette, et que tu la tiens renfermée dans quelque chambre garnie? Ah ! tu as des secrets pour moi, Alfred! Naguère tu médisais toutes tes aventures les plus extra- ordinaires, celle de l'auberge sur la roule de Bayonne, par exem- ple...
— Frédéric, je ne puis t'en dire davantage, répliqua M. de Mauve qui, embarrassé de ces questions insidieuses, se retrancha dans un silence qu'il affectait de rendre discret et mystérieux : l'honneur me prescrit de me taire.
— Oui, tu voudrais me faire croire que ta séduisante Espa- gnole est retirée en Espagne avec son tyran de mari...
— Je t'avouerai en confidence qu'elle est ici, puisqu'elle m'a écrit hier soir, puisque je me bats ce matin avec l'insolent qui l'a offensée : si j'obtiens l'avantage dans ce duel où j'ai sa cause à défendre, je ne doute pas que je la verrai, et tu comprends que je serai au comble de mes vœux. Ne m'interroge plus, et sou- viens-toi que l'amour d'une Espagnole est autrement trempé que celui d'une Française.
Frédéric Dallan et Alfred de Mauve allèrent tous deux au ren- dez-vous indiqué et n'y trouvèrent personne: ils attendirent trois heures à la même place, et ne la quittèrent qu'après s'être bien convaincus que le marquis de Las Maurisbas ne paraîtrait pas ce jour-lù. Alfred, qui s'était fait une indignation toute prêle à soutenir rudement l'honneur de dona Inez, comme si l'otïeuse lui fût devenue personnelle, ne renonça pas sans regret à cette occasion d'acquérir des droits k la reconnaissance delinconnuei il ne supposa point que le marquis avait rtculé (Ipv.nnf 1. s ohan-
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ces de ce duel, mais il conclul de rabscncn de son adversaire, que la belle Espagnole s'était peut-être vengée de sa proiire main, à la manière de son pays, où les femmes ont des poignards attachés à la jarretière. Frédéric eut l'air d'approuver cette comi- que conjecture.
La semaine suivante, pendant que les deux amis déjeunaient ensemble, Alfred de Mauve fort triste de ne plus entendre parler de son Espagnole, une lettre à son adresse lui fut remise -, il tressaillit d'espérance en reconnaissant l'écriture et le cachet j la lettre était conçue en ces termes :
« A la suite de noire aventure de l'auberge, j'ai fait un vœu en expiation des faiblesses que vous savez ; je me suis engagée solennellement à donner vingt mille francs à l'hospice des En- fants-Trouvées : comme vous avez partagé le péché, j'ai compté que vous partagerez la pénitence. <« Do?f\ I>ez. »
Alfred de^auve, que la lecture de cette lettre, faite à haute voix par Frédéric, avait atterré, la saisit avec rage, la froissa et la déchira, en frappant du pied et en serrant les poings.
— Vous êtes taxé à dix mille francs, Alfred, dit Frédéric avec son flegme habituel : ce n'est pas cher pour une aventure qu'on paierait au poids d'or !
— Quelle aventure ? demanda brusquement Alfred qui fixa un regard menaçant sur son ami.
— Eh ! l'aventure de l'auberge sur la roule de Bayonne, la Provençale, l'Espagnole, l'Andalouse...
— Au diable toutes ces sornettes ! il n'y a jamais eu d'Espagnole, ni d'auberge, ni d'aventures ^ c'est un conte que je t'ai fait pour égayer le repas • mais ce qui n'est pas un conte, c'est que quel- qu'un s'est moqué de moi.
— Quoi ! cette divine Andalouse pour qui tu projetais de faire le voyage d'Espagne...
— Elle n'a jamais existé, te dis-je, et cette dona Inez de Ta- bago n'existe pas davantage, non plus que le marquis de Las Maurisbas ; mais le cartel qu'on m'avait envoyé au nom de ce prétendu personnage ne sera pas une mystification, Frédéric, et j'espère que vous remplacerez le marquis, dont la force à lépée et au pistolet fait tant de merveilles j car c'est vous qui avez dirigé le complot, très-plaisant d'ailleurs, dont je suis victime. Parbleu ! vous me rendrez compte de mon voyage de Bayonne !
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— On peut vous refuser voire revanche, Alfred, mais je vous laisse juge de ce qu'on aurait à vous reprocher. Je ne suis pas l'auteur des tours bien innocents qu'on vous a joués, et je vous offre de vous le faire connaître.
— Soit, vous me servirez de témoin comme pour le duel du marquis de Las Maurisbas j mais ce duel aura un autre résultat, je vous jure.
— Je vous mènerai ce soir dans une maison où vous rencon- trerez voire mystificateur face à face.
Le soir venu, Frédéric vint chercher Alfred pour le conduire chez la personne qui l'avait offensé; ils ne se parlèrent pas pen- dant le Irajel, et Frédéric eut peine à retenir le rire errant sur ses lèvres. Ils arrivèrent ensemble chez la comtesse de Saccède, qui les attendait; ils furent introduits dans le salon faiblement éclairé ; Alfred de Mauve craignit une nouvelle mystification en voyant une femme, au lieu de l'adversaire qu'il croyait trouver : il ne la reconnut pas en la saluant.
— Madame la comtesse, dit Frédéric, je vous présente un de mes nii'illeurs amis, M. Alfred de Mauve, qui est très-impatient «le faire votre connaissance...
— Il me semble que j'ai déjà eu le plaisir de voir monsieur, répondit la comtesse avec affabilité ; c'était sur la roule de Dayonne... non, un soir de cet été, sur le boulevard, vis-à-vis Tortoni.
Paol L. Jacob, Bibliophile.
HISTORIENS MODERNES.
M. MICHELET.
La France a eu, à diverses époques , des chroniqueurs ad- mirables, comme Grégoire de Tours, Joinville, Froissard, Co- mines plusieurs philosophes ou romanciers historiques d'un rare mérite, tels que Voltaire, Raynal, Verlot ; enfin quelques compilateurs laborieux, au nombre desquels on peut citer De Thou, Dupuis, Rollin, Anquetil. Mais parmi tous ces écrivains, on chercherait inutilement un véritable historien, non que plu- sieurs n'aient réuni sans doute les qualités nécessaires, mais parce que tous ont vécu à des époques et dans des conditions peu favorables.
L'histoire ne demande pas seulement la liberté de l'examen et de la parole, elle veut aussi un certain désintéressement lu- cide qu'il est difficile d'avoir aux siècles d'admiration ou de révolte. Remarquez bien que nous ne parlons pas d'impartia- lité ( vertu des anges impossible à ceux qui prennent ieur part de la vie terrestre ) ; nous parlons seulement de celte intelli- gence consciencieuse qui porte à étudier le fait sous toutes ses faces, bien qu'on en préfère une, et qui nous conduit à cher- cher la vérité, non sans inclination première, mais sans aveu- glement. Or, une pareille clairvoyance n'est possible qu'aux moments d'indépendance et de trêve. Pour être juste, il faut d'abord que l'historien soit libre; pour bien voir, il faut qu'il soit à l'écart de la mêlée ; c'est alors seulement qu'il peut éviter la satire de l'apologie.
«2 RFVIJE DE PARIS.
Quoique noire époque soit laborieuse encore, elle offre, à beaucoup d'égards, les meilleures conditions pour écrire l'his- toire. Sorties victorieuses de leur lutte de dix-huit siècles, les grandes vérités sociales sont désormais à l'abri de toute trahi- son, et les partis reprennent haleine. Peu importe que cette halte soit de l'attente plus que du repos ; repos ou attenle, c'est du calme pour la réflexion, de la liberté pour la pensée. L'his- torien n'a point à quitter ses livres afin de défendre sur la brè- che la cause de l'avenir ; les tribuns sont à leur poste et suffi- sent pour l'heure. Il peut donc s'occuper à étudier le passé j il le comprendra d'autant mieux que , sachant le présent, il jugera l'arbre par ses fruits. — Et ne craignez point que ses instincts modernes troublent son équité ; il pourra haïr ce qui n'est plus, mais il n'y a que la haine contre les personnes qui rapetisse l'âme; la haine contre les choses, au contraire, l'anime, l'agrandit. Craignez plutôt de sa part quelque généreuse indul- gence pour le passé, car il y a, dans celui-ci, le charme des ruines; les idées vaincues ont toujours, pour certains esprits, nn mérite auquel ils résistent mal , elles sont vaincues l
Du reste, l'a propos de notre époque pour écrire l'histoire n'a point tenu seulement au calme des vingts dernières années, mais encore plus peut-être au rapide mouvement politique im- primé à toutes les intelligences. L'étude de nos origines en est devenu plus intéressante ; on a cherché avec plus de soin d'où l'on était parti, et quelle route on avait suivie pour arriver où Ton se trouvait. Laissant de côté les livres écrits sous des inspirations arriérées, on a voulu remonter aux sources et tout vérifier, il en est résulté une nouvelle école historique fort variée dans ses expressions, mais aussi remarquable par la forme que par la science, et la seule, nous le croyons, qui ait donné à la France, jusqu'à ce moment, des historiens dignes de ce nom.
Cette école n'eut d'abord d'autre prétention que de substituer à la dilfusion endormeuse des anciens compilateurs une nar- ration plus remuante et plus colorée. Elle admit en conséquence les anecdotes trop longtemps nég igées, multiplia les descrip- tions, les détails de mœurs, les épisodes, et tâcha de répandre sur le tout un peu de celte fumée du temps pour laquelle on venait de trouver un mot, couleur locale. Malheureuse- ment les novateurs ne s'aperçurent pas «pi'à force de vouloir
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montfer un siècle et le faire marcher sous les yeux du lecteur, ils ne reproduisaient que ses dehors, leurs héros avaient beau porter le costume du temps et parler de loin en loin la langue moyen-âge, le faux air perçait toujours, et l'âme du personnage manquait à Tacteur. La pente sur laquelle les nouveaux histo- riens se trouvaient était d'ailleurs dangereuse. Préoccupés sans cesse du fait et des apparences, il était difficile qu'ils ne tombas- sent point dans la chronique. M. de Barante adopta même har- diment comme un système ce qui n'était que le vice d'un genre, et écrivit en tête de ses Ducs de Bourgogne le fameux para- doxe : Scribitur ad narrandutèi, noîi ad probandum. C'était tout sim[)lement changer les rôles et passer à l'historien la plume du romancier.
La réaction contre Anquetil et ses pareils était trop violente, elle ne put tenir. Cependant plusieurs des essais qui avaient été tentés restèrent et resteront, parce qu'au-dessus des genres il y a l'art qui rend les œuvres durables. De ce nombre fut le livre même de M. de Barante, qui avait eu le bonheur de n'écrire qu'une histoire épisodique, c'est-à-dire celle de toutes qui pou- vait le mieux s'accommoder de la forme chroniquaire ; mais l'histoire pittoresque n'en fut pas moins jugée à jamais.
En même temps que cette tentative s'accomplissait, M. Guizot et ses adhérents en essayaient une tout opposée en publiant l'analomie comparée de l'histoire. Soutenu par une érudition trop peu générale peut-être, mais bien digérée, souverain maître d'ailleurs de tout ce qu'il savait, et en possession complète de lui-même, M. Guizot était plus propre qu'aucun autre à cette analyse logique, claire et serrée. Calculateur infatigable, il posa des équations historiques de tous les degrés, les discuta et les résolut avec une sobriété élégante. La concentration des faits donna à son travail un air de puissance, en même temps que la formule algébrique de son style imitait la profondeur. Il y avait d'ailleurs dans l'ensemble de son œuvre beaucoup de valeur réelle ; seulement elle ne vivait pas. Tout à l'heure nous n'avions que des armures et des habits, voilà que maintenant on ne nous donnait qu'un squelette ! Où donc étaient le sang et la chair? Ne pouvait-on espérer quelque chose qui bougeât, qui sentît, une histoire qui eût à la fois un corps et une âme?
M. Augustin Thierry se chargea de répondre à cette question.
Si REVUE DE PARIS.
Sa première publication ue fut pas seulement un beau livre, ce fut la solution du problème que l'on chercbait, ce fut Hiistoire même. Mais nous n'avons point à parler ici de la Comju-ête des normands ni des Lettres sur l'histoire de France ; si nous avons prononcé le nom de M. Tbierry, c'est seulement par forme de transition, et pour arriver à M. Micbelet.
Tous deux nous semblent, en effet, se rapprocher par beau- coup de points, et si les comparaisons mythologiques étaient en- core à la mode, nous dirions que leurs deux muses sont comme les sœurs dont parle Ovide, qui se ressemblaient sans être pa- reilles.
. . . Qualis decet esse sororum.
M. Thierry, il est vrai, dès son début, avait donné toute la mesure de son talent ,* mais les progrès de M. Michelet depuis sa première publication ont été constants. Non-seulement sa science a grandi, son style s'est assoupli et simplifié, mais ses appréciations sont devenues moins avenlureusement poétiques. — Puisque nous avons prononcé ce dernier mot, expliquons-le tout de suite; car ce n'est point la première fois que 5J. Mi- chelet a été injurié du nom de pocte.
Si la forme doit être distinguée du fond, c'est surtout dans une histoire. Esclave pour le fond des documents reconnus exacts, l'historien recouvre toute sa liberté lorsqu'il s'agit seulement de l'expression. Que sa parole soit calme ou flamboyante, sa phrase opulente ou heurtée, vous n'avez point à lui en demander compte, si ce n'est au nom du bon goùl et de l'art. 11 y a en lui deux hommes, l'appréciateur et 1 écrivain. Le premier doit être de sang-froid, mais rien ne défend au second de s'animer jus- qu'à l'enthousiasme. Les Grecs et les Latins nous fournissent mille exemples de cette alliance de sagacité judicieuse et Ue vive poésie; or, c'est là ce que M. Michelet à tenté le plus sou- vent. Nul doute que ses recherches ne se fassent avec recueille- nïcnt; seulement, en mesure qu'elles se mulliplienl, son intérêt s'éveille, son imagination s'échauffe ; en face de ces richesses inexplorées la lièvre le prend, il écrit, et son style reproduit, comme à son insu, tous les tressaillements de sou émotion. Mais observez que l'exultation n'est venue qu'après l'étude et à
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propos d'elle ; le fait a été laborieusement trouvé avant d'inspi- rer ù l'expression sa poésie.
C'est donc pour n'avoir pas séparé avec soin l'apparence de la substance même que l'on a accusé M. Michelet de ne pas être un historien assez positif. Cependant cette erreur a aussi son grain de justice comme presque toutes les erreurs : sans ad- mettre dans sa généralité le reproche adressé à l'auteur de y Introduction à V Histoire universelle, il faut reconnaître que, parfois, l'élan du style l'emporte sans qu'il s'en aperçoive. Amoureux de l'image étincelante, du mot coloré, du symbole enfin, Thislorien s'oublie dans une courte fantaisie littéraire, et reste moins près de la réalité qu'on ne le voudrait. Nous ci- terons spécialement, comme exemple de ces échappées poéti- ques, son chapitre sur l'architecture gothique.
Ilàtons-nous d'ajouter pourtant que M. Michelet se corrige cha- que jour de ces faiblesses séduisantes ; soit que les avertisse- ments l'aient éclairé, soit que l'atmosphère historique dans la- quelleil enlraitne luipermît plus les mêmes écarts, son troisième volume de VHistoire de France nous a paru irréprochable de ce côté. Il ne s'y est jamais écarté du fait, il n'a point quitté une seule fois la terre, et, comme Anlée, il semble avoir puisé de nou- velles forces en la touchant. Ce volume n'est point seulement plus riche en découvertes que les précédents, c'est en quelque sorte l'auteur dans sa plénitude. Là se trouvent toutes les hau- tes qualités de son talent, avec très peu de ses défauts ; le juger dans ce livre, c'est donc l'apprécier dans ce qu'il a fait de plus complet, c'est le mesurer à sa taille d'aujourd'hui.
La dernière publication de M. Michelet comprend les événe- ments accomplis de 1270 à 1580. C'est la peinture de cette épo- que bâtarde, placée comme en suspens entre le moyen âge et la renaissance. Il élait difficile de dessiner la physionomie d'un pareil siècle et de découvrir sa tendance. Les événements com- plexes, opposés en apparence, s'y succèdent si rapidement, en si grand nombre, que l'historien y cherche vainement un temps de repos pour se reconnaître. M. Michelet a heureusement trouvé u\\ fil conducteur dans ce labyrinthe. Le premier, il a nettement séparé le XIV'c siècle du moyen âge, en apportant des faits nou- veaux à l'appui de son opinion. Il a montré le légiste rempla- çant le prêtre et le seigneur, le droit romain se substituant au
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droit canon , et , au milieu de cet abaissement (Je toutes les anciennes puissances, Jacques Bonhotnme, le peuple, commençant à lever sa tête de géant et à regarder autour de lui.
C'est dans Villani et dans des documents inédits que Tanteur a surtout cherché les éléments de ses convictions. Il a su se dé- fendre de l'influence de Froissard, aveuglément suivi par pres- que tous nos historiens, et qui n'avait vu hii-mème que l'écorce encore blasonnée de son temps, sans remarquer qu'en dessous le chêne féodal tombait en pourriture. Il nous a fait voir enfin le XIV« siècle tel qu'il fut, c'est-à-dire fiscal, fau.x-monnayeur. prosaïque, mais plébéien déjà. En effet les traditions chevaleres- ques allaient se perdre, et l'on touchait au jour où. voyant ar- mer chevaliers les deux fils du duc d Anjou, la cour entière de Charles "M devait demander ce que ces rites signifiaient.
Trois grands faits dominent le XlV'e siècle . les démêlés de Phi- lippe-le-Bel avec Boniface, la destruction des templiers, la terri- ble guerre contre les Anglais. Mais ces trois faits tendent de près ou de loin à l'émancipation du peuple ; tous trois s'accomplissent sous l'inspiration et avec l'aide de manans devenus ministres. Le pouvoir royal, las de l'église et de la féodalité, s'appuie sur le tiers-état pour les abattre, et les parlements s'organisent en re- jetant les prêtres j les juifs et les hérétiques sont protégés contre rinquisilion ; le roi exige un droit plus considérable sur les dons faits aux couvents ou aux églises, et facilite aux roturiers l'acquisi- tion des biens féodaux. Bientôt la querelle avec le pape s'animant, Philippe-le-Bel assemble les trois ordres des états-généraux, et commence ainsi l'ère nationale delà France. On sait ^uel fut le résultat de la lutte du saint-siége contre le roi ; le saint-siége fut vaincu, et avec lui l'église.
La destruction du temple porta bientôt à la féodalité un coup non moins sensible. Les templiers tenaient à toutes les familles nobles ; ils possédaient dix mille manoirs dans la chrétienté, des places fortes partout, et n'étaient pas moins de vingt mille che- valiers, les plus aguerris du temps. Il suffit pourtant de la vo- lonté du roi et de l'astuce de deux procureurs pour les écraser. M. Michelet a traité fort au long, et avec beaucoup de lumières nouvelles, cette grande catastrophe. Il résulte clairemen? ' - recherches que plusieurs des crimes imputés à l'ordre exiM' i ( u
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noadans l'insfidilion sans doute, mais parliellomcnt, tlans tollr maison ou (elle province. Quant au plus grand de tous, le renie- ment, Tauteur prouve, par les dépositions des templiers anglais, qu'il était symbolique. C'était une imitation du reniement de saint Pierre, un rite commun à toutes les initiations dans lesquel- les le récij)iendaire est présenté d'abord comme un misérable, afin que tout l'honneur de sa régénération morale retourne à l'association qui l'adopte . «Que cette cérémonie ait été quelquefois accomplie avec nue légèreté coupable ou avec une dérision, impie, c'était le crime de quelques-uns et non la règle de l'or- dre. » II se peut aussi que le reniement, symbolique d'abord, soit devenu plus tard réel pour beaucoup de templiers j leur long séjour parmi les infidèles avait pu altérer leur foi,et ils pas- saient pour adonnés aux superstitions orientales.
L'anéantissement du temple prouva que la noblesse avait perdu foute cohésion, et jusqu'au sentiment de sa conservation per- sonnelle. La société marchait toujours, et, en 1314, le roi, af- franchissant des serfs du Valois, disait déjà dans son ordon- nance : Attendu que toute créature humaine, qui est formée à l'image de Notre Seigneur, doit généralement être franche par droit naturel, etc.
Ces progrès ne s'accomplissaient point cependant sans résis- tance et sans retour. La royauté, qui ne relevait le peuple que pour affaiblir la noblesse, revenait à celle-ci aussitôt qu'elle en avait besoin; mais les germes d'indépendance ne sont jamais se- més vainement; la bourgeoisie, qui commençait à sentir sa force, allait élire son roi Marcel et proposer les fameuses remontran- ces de 1357, si dures pour la noblesse et la magistrature, et dans lesquelles les trois ordres se présentent déjà sur un pied d'égalité.
La guerre contre l'Angleterre devait elle-même aider à ce mouvement démocratique de la France. Le bourgeois avait con- staté son existence les armes à la main ; le paysan, trahi et ran- çonné par les gentilshommes, allait saisir à son tour la fourche, la hache et le bâton, pour se venger d'abord, puis pour se dé- fendre. L'ordonnance de 1357 avait été le premier acte politique de la France, la Jacquerie fut le premier élan du peuple; le manant se faisait soldat.
Les défaites de Crécy et de Poitiers eurent l'immense résultat
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dedéiruire la cavalerie, uniquement coffipo5>ée de nobles, et d'ap- peler à la défense du pays les piétons, c'est-à-dire le peuple. Jus- qu'alors celui-ci avait laissé aux chevaliers le soin de repous- ser l'ennemi , el c'était un privilège dont ils avaient noblement usé pendant plusieurs siècles ; mais quand le bonhovime vit que son protecteur lâchait pied et le laissait à la merci de Télranger, il ferma les poings et songea à se proléger lui-même. Cet appel prochain de tous ù la communion sanglante des batailles était peut-être la plus désirable conquête ; le sentiment de la nationa- lité en naquit. La France ne fut plus une partie de la chrétienté ; ce fut la France ! Un roi pouvait donner La Rochelle à l'Angle- terre dans un traité, mais La Rochelle protestait en disant : Aous nous soumetterons aux Anglais des lèvres; de cœur, jamais! L'expression un bon Français, comme l'observe M. Michelet, date du xiv siècle.
Du reste tout, dans cette époque, semblait destiné à montrer quelles étaient les nouvelles destinées de la France. Après avoir été près de périr jiar l'imprudence guerrière des nobles, le royaume se releva sous le règne anti-chevaleresque d'un roi in- capable de manier la lance, et dont tout le mérite consista à re- fuser perpétuellement le combat . » Si Charles V, dit M. Miche- let, ne put faire beaucoup lui même, il laissa du moins à la France le type d'un roi moderne, qu'elle ne connaissait pas. 11 enseigna aux étourdis de Crécy et de Poitiers ce que c'était que réflexion, patience, persévérance. L'éducation devait être lon- gue ; il y fallut bien des leçons : mais au moins le but était mar- qué. La FraHce devait s'y acheminer, lentement il est vrai, par Louis XI et par Henri IV. par Richelieu et par Colbert. »
Jusqu'à présent,les guerres du xive siècle avaient été regardées comme purement politiques; M. Michelet est le premier qui y ait vu un côté commercial, et qui w ait cherché le secret des ba- tailles de Crécy et de Poitiers au comptoir des marchands de Lon- dres, de Bordeaux ou de Bruges? » Celle découverte importante explique beaucoup de choses. Ainsi, la révolte des Flamands n'est plus uniquement Tinsurreclioud'un peuple qui vent rester maître de lui-même; c'est pUilùl une guerre de fabricants qui se refusent à rompre avec l'Angleterre, d'où ils tirent leurs lai- nes, déclarant que, sans l'Angleterre, ils ne peu rent cirre^ pour ce que tonte Flandre est fondée sur drapiyerie, et que sans
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laine on ne peut drapper. Le siège de Calais n'est point seule- ment un fait guerrier, mais une expédition commerciale, comme le dit expressément Villani. Edouard n'était là, en quelque sorte, que l'envoyé des marchands anglais ruinés par les corsaires ca- laisiens, et qui voulait ù toute force se rendre maîtres du détroit. Les villes maritimes lui fournirent l'argent et les vaisseaux né- cessaires pour cette attaque, tellement que la seule Yarmouth donna quarante-trois navires. Si Edouard montra donc tant d'a- charnement contre les habitants de Calais, c'est qu'il avait pro- mis d'écraser dans leur nid ces oiseaux de proie qui désolaient depuis si longtemps le commerce britannique.
Ce point de vue nouveau a été habilement présenté par M. Ml- chelet, qui en a fait ressortir toute l'importance, sans le rendre exclusif : car c'est là le caractère le plus remarquable et le plus innattendude ce troisième volume j rien n'y est absolu. L'auteur ne se laisse jamais emporter à une synthèse trop rigoureuse ; il ne hasarde de généralités qu'accompagnées de leurs exceptions. On s'aperçoit qu'il a peur de toute prévention, qu'il observe et a le ferme propos de ne point pécher. Sa raison côtoie la poésie avec un effroi salutaire j dès qu'il sent le vent de l'abîme, il s'é- carte ou s'arrête.
Il résulte de cette ardeur retenue une sorte de vie intérieure qui coule dans ce livre comme le sang dans les veines, et l'a- nime sans se montrer. On distingue dans le récit je ne sais quel bouillonnement qui dénonce la sève; il n'y a effervescence nulle part, mais partout abondance ménagée, force qui se res- pecte et se domine.
On peut donc le dire hautement, parce que c'est la vérité, cette histoire du xiv^ siècle par M. Michelet n'est point seulement la plus vivante et la plus complète de toutes celles qui nous ont été données jusqu'à ce jour, mais c'est aussi la plus savante et la plus positive. Nous appuyons sur cet éloge, parce que le mérite que nous signalons est nouveau chez l'auteur, moins nouveau pourtant que l'éloge !
Quant à la forme, elle est tout ce qu'elle doit être, pure, saine, remuante. Quoique les mouvements passionnés y soient plus ménagés qu'autrefois, ils reparaissent de loin en loin, mais toujours à propos et à leur place. Nous n'en donnerons qu'un exemple \ mais nous le donnerons, puisqu'il s'agit de forme, car
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nous ne savons point encore de meilleur moyen de faire connaî- tre un style que d'en donner échantillon. Il s'agit d'un combat de paysans, en 1559, dans lequel l'un d'eux (le grand Ferré) tue quarante Anglais, puis meurt pour avoir bu lorsqu'il élail en- core tout couvert delà sueur de la bataille. «U est difficile, dit M. Michelet, de ne pas être touché de ce naïf récit. Ces paysans qui ne se mettent en défense qu'en demandant permission j cet homme fort et humble, ce bon géant, qui obéit volontiers comme le saint Christophe de la légende; tout cela présente une belle figure du peuple. Ce peuple est visiblement simple et bi ule en- core, impétueux, aveugle, demi-homme et demi-taureau.... Il ne sait ni garder ses portes, ni se garder lui-même de ses appé- tits. Quand il a battu l'ennemi, comme le blé en grange, quand il l'a suffisamment charpenté de sa hache, et qu'il a pris chaud à la besogne, le bon travailleur, il boit froid et se couche pour mou- rir. Patience ! sous la rude éducation des guerres, sous la verge de l'Anglais, la brute va se faire homme. Serrée de plus près tout à l'heure et comme tenaillée, elle échappera, cessant d'être elle- même et se transfigurant; Jacques deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la Pucelle. Le mot vulgaire m« bon Français date de l'épo- que des Jacques et des Marcel. La Pucelle ne tardera pas à dire : Le cœur nie saigne quaiul Je vois le sang d'un Français. Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai commence- ment delà France. Depuis lors nous avons une patrie. Ce sont des Français que ces paysans ; n'en rougissez pas, c'est déjà le peuple Français, c'est vous, ô France ! Que l'histoire vous les montre beaux ou laids, sous la capuce de Marcel, sous la ja- quette des Jacques, vous ne devez pas les méconnaître. Pour nous, parmi tous les combats des nobles, à travers les beaux coups de lance où s'amuse l'insouciant Froissard, nous cherche- rons ce pauvre peuple. Nous Tirons prendre dans cette grande mêlée, sous l'éperon des gentilshommes, sous le ventre des che- vaux. Souillé, défiguré , nous l'amènerons tel quel au jour de la justice et de l'histoire, afin que nous puissions lui dire : —Vous êtes mon père et vous êtes ma mère. Tous m'avez conçu dans les larmes. Vous avez sué la sueur et le sang pour me faire une France. Bénis soyez-vous dans votre tombeau. Dieu me garde devons renier jamais. "
Que d'autres, s'ils le veulent, se plaignent df pareils élans et
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y trouvent un prétexte pour refuser à M. Michelet le titre d'his- torien ; quant à nous, d'aussi nobles paroles ne nous trouveront point indifférent, et nous dirons à notre tour, à celui qui les a écrites : — Dieu nous garde de vous renier jamais ! — Non, l'historien n'est point seulement la trompette sonore du passé; il ne doit pas être une sorte de statue de Memnon recevant tou- jours la voix du dehors ; l'historien, avant tout, est un homme qui aime et qui hait, qui s'indigne et qui s'attendrit : je ne cherche pas en lui un juge sans cœur décidant d'après la loi, mais un juré qui parle devantOieu et devant les hommes au nom de sa conscience.
Jusqu'à présent, nous n'avons eu que du bien à dire du livre de M. Michelet ,• nons pourrions ajouter quelques critiques de dé- tails sur le style, car Cerbère a droit à son gâteau, et ce serait pour nous une heureuse occasion de développer nos connaissan- ces dans la syntaxe. Ainsi nous pourrions dire que la lecture des vieux livres a habitué l'auteur à des manières dédire surannées ou peu correctes; qu'il écrit par e.xemple, en parlant des tortures infligées aux paysans, qu'on n'y plaignait ni le fer, ni le feu, et ailleurs que le juif écoulait de France, pour écoulait son argent de France; que tout le midi est en proie, sans dire à quel fléau ; que Charles V avait beaucoup enduré en négligeant encore de donner un régime au verbe ; mais cette dissection de maîire d'école, à propos dun livre d'histoire, nous ferait honte, et nous ne nous sentirions point le courage de la prolonger.
Nous ne savons sîdans celte courte esquisse nous avons réussi à rendre clairement notre pensée, encore moins si nous avons apprécié dignement l'historien que nous voulions juger ; mais ce que nous pouvons affirmer du moins, c'est que notre juge- ment a été le résultat d'un examen sincère , et il est permis de se rendre à soi-même ce bon témoignage, lorsqu'on voit avec quelle légèreté la critique s'exerce de nos jours. — Écrivez un livre , fruit de longues recherches , et sur lequel vos cheveux auront grisonné ; revenez vingt fois à votre œuvre, jelez-y tou- tes les richesses de votre âme, dotez-la comme un enfant unique que l'on marie ; puis, quand vous la verrez parée, belle, ache- vée, ouvrez-lui la porte du monde avec une anxiété pleine d'es- pérance... Vous croyez que l'admiration va s'éveiller à son as- pect, que les éloges vont retentir sur son passage?... Folle
9Î REVUE DE PARIS.
illusion ! Votre livre tombera aux mains de quelque jeune homme eimuyé, qui le jugera froidement, à la course, et comme il fe- rait d'un roman frivole. Ce qui aura excité votre enlliousiasme excitera son dédain; ce que vous aurez laborieusement décou- vert, il le niera. En une heure, et sans réflexion, il vous refera votre livre, vous disant comment il aurait pu devenir un chef- d'œuvre. Et vous serez forcé de l'entendre sans lui répondre!... Il pourra flétrir vos sentiments les plus intimes, railler vos croyances les plus aimées ; 11 effeuillera à plaisir voire cou- ronne, et il faudra que vous le laissiez faire j il faudra que vous supportiez ses ignorances ou ses erreurs sans pouvoir même lui dire : «* Tu mens !» — Ah! c'est là un dur apprentissage, et bien peu s'habituent ù une telle condition. — Triste condi- tion, en effet, que celle qui vous oblige à abandonner ainsi vos éludes, votre intelligence et vos sympathies aux sarcasmes de jugeurssans droit.
EVILE SOCVESTRE.
DES TRAVAUX
DE
LA CHAMBRE DES COHMllS
SUR LES CHE3imS DE FER, Pendant la iscs^ion <1e lf^36»
Les prodigieux développements que l'industrie des chemins de fer a pris depuis quelques années en Angleterre, n'y ont nul- lement ralenti l'ardeur et l'activité de l'esprit d'entreprise. Les capitalistes anglais, accoutumés à supporter avec résignation les malheurs inséparables des spéculations industrielles, ne se sont pas laissé abattre par les résultats défavorables ou les rapports médiocres de quelques-uns de ces grands travaux de communication. Tous les projets de chemins de fer qui ont été proposés dans les districts les plus commerçants, ont trouvé des compagnies prêtes à en entreprendre la réalisation. On se rappelle le récent exemple de la route de Manchester à Bir- mingham. Les concessionnaires avaient d'abord créé vingt mille actions de la valeur de 100 livres sterling chacune. Lorsqu'il s'est agi de les placer au mois de février dernier, la seule ville de Manchester en a pris 14,000. Sa population intelligente, active, laborieuse, sur les 2,000,000 francs qu'exigeait une entre- prise d'intérêt, de prospérité et d'avenir local, a fait tout d'un coup les fonds de 1,400.000 fr. Cela n'est-il pas remarquable, cela n'est il pas beau ?
»4 REVUE DE PÀRlâ.
Sans doute, la concentration de la richesse publique dans un petit nombre de mains favorise beaucoup raccomplissementdes merveilles de ce genre ; mais elle en est l'auxiliaire et l'instru- ment, non point le principe. L'aristocratie elle-même prend vo- lontiers une part active aux spéculations d'utilité générale, et l'on sent qu'elle est née de la haute industrie et se recrute cha- que jour dans ses rangs. L'esprit d'entreprise se manisfeste partout, il anime les hommes de toutes les conditions. Comme l'esprit public, il forme une portion de la vie, de l intelligence et des facultés communes ; il est dans la nature, le caractère et les habitudes de la nation anglaise. S'il y a communauté de sen- timents et unité de tendance dans cette société formée d'élé- ments si hétérogènes et de principes si hostiles, c'est pour les idées, pour les choses de cet ordre. Les petites fortunes mon- trent le même empressement que les grandes à s'associer à la création des nouvelles roules à rainure, dans la proportion de leurs ressources. Il n'est pas rare, quand le prix des actions est trop élevé, que plusieurs petits rentiers ou insdustriels se réu- nissent pour en faire l'acquisition à fonds communs, de sorte qu'une partie assez considérable de la propriété des chemins de fer se trouve fractionnée et disséminée entre les spéculateurs d'un ordre inférieur. Bref, pour devenir actionnaires, ces der- niers usent du même moyen que les pauvres ouvriers qui se cotisaient naguère chez nous pour faire les frais d'une misé à la loterie.
Comme il devait arriver, celte confiance, cette hardiesse à été poussée quelquefois jusqu'à l'imprudence. Séduit par de trompeuses espérances,, l'esprit d'entreprise a été la dupe et la victime de l'esprit d'agiotage. On n'a pas oublié que la crise commerciale dont l'Angleterre ressent encore les effils, a été attribuée, en partie, aux pertes qu'ont entrainées les spécula- tions mal combinées de quelques unes des nouvelles routes à rainure. Les journaux anglais qui nous ont révélé ce fait ont eu raison, sans doute, de blâmer une ardeur qui avait secoué toute espèce de frein chez beaucoup d'hommes. Mais si le sen- timent des grandes spéculations est trop vif, trop emporté au- delà du détroit, n'cst-il pas vrai de dire que nous péthous. nous autres Français, par excès contraire? >'e sommes-nous point presque toujours détournés de nous associer aux meilleures
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affaires, lorsqu'elles sortent des voies communes, par la crainte de donner trop aux éventualités de l'imprévu, trop aux chances de la fortune ? N'est-ce pas à cette habitude timorée de routine industrielle , qui constraste si singulièrement avec le caractère décidé de notre nation, de nos armées et de notre histoire ré- volutionnaire, qu'il faut attribuer l'état d'infériorité morale où la France est restée jusqu'à présent, sous le rapport du dévelop- pement des travaux d'utilité publique.
Les Anjîlais sont tellement disposés à concourir à ces sortes d'entreprises, que la chambre des communes est obligée de ré- primer l'ardeur des soumissionnaires. Pendant la dernière ses- sion du parlement, dont l'avènement de la jeune reine Victoire a amené la dissolution , les demandes relatives aux chemins de fer ne se sont pas élevées à moins de cent dix-huit (1). C'est ce que nous voyons dans le Bailivay Magazine, journal mensuel exclusivement consacré à l'étude, aux travaux et aux intérêts des routes à rainure. Sur les cent dix-huit demandes, soixante- dix-neuf, après avoir subi l'examen des commîtes, ont été dis- cutées devant le parlement. Cette assemblée s'est prononcée favorablement pour quarante-deux, le tiers environ de la tota- lité. Quant au reste, trente-quatre ont été retirées par les par- lies intéressées, ou repoussées définitivement par le vote légis- latif. Trois autres, quoiqu'elles eussent été sanctionnées par les communes , n'ont pu obtenir l'assentiment de la chambre des pairs.
On ne lira pas sans intérêt quelques détails sur la nature de ces qnarante-deux bills, qui doivent étendre, rapprocher ou compléter les lignes de l'immense réseau des chemins de fer de la Grande-Bretagne. On en compte quatorze qui ont rapport à des voies de communication tout à fait nouvelles : cinq ont pour but de prolonger ou de délimiter les embranchements de plusieurs roules dont l'exécution n'est pas encore commencée ; dix autorisent sur quelques points la déviation ou la rectifica- tion de routes en cours d'exécution, et six modifient ou accrois- sent les pouvoirs accordés aux concessionnaires par des actes antérieurs. Les sept autres bills ont pour objet de constituer une
(1) Toutes les demandes de cette nature portées devant le parle- ment entraînent de$ dépenses considérables de toute espèces.
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compagnie créée Tannée précédente, de reculer le temps fixé pour Texécution d'une route, et de déterminer les ressources supplémentaires que plusieurs entreprises pourront se créer pour subvenir à leurs dépenses. Ces ressoiu^^ces sont fixées à 1,000,000 liv. st. ( 25,000,000 de francs ) pour le chemin de Londres à Birmingham, et à 150,000 liv. st. (5,730,000 francs) pour le chemin de Londres à Greenwich.
L'objet spécial de ces derniers bills nous parait de nature à préoccuper les esprits sérieux. Déjà, pendant la session de 18-36, d'autres compa[;nies avaient sollicité et obtenu du parlement la permission de faire des emprunts considérables. Que conclure de la reproduction périodique de ces signes de détresse, si ce n'est que les frais d'établissement et d'entretien de quelques-uns des grands chemins de fer ont dépassé de beaucoup les prévi- sions, ou que les bénéfices prélevés sur la circulation des voya- geurs et des marchandises sont restés considérablement au-des- sous de l'attente des entrepreneurs ? Les ingénieurs expliquent d'une manière très-plausible quelques-unes des circonstances défavorables qui sont venu compliquer la situation des compa- gnies. Il paraît que les rails n'ont pu résister aussi longtemps qu'on l'avait espéré au frottement et ù la pression des voitures, qui les sillonnent sans cesse avec d'énormes charges, et qu'il est devenu nécessaire de les renouveler fréquemment et d'eu augmenter le volume, dans le temps même où le prix du fer s'élevait dans une progression alarmante. Quelles que puissent être les causes des embarras que nous venons de signaler, nous engageons notre gouvernement, (pii s'occupe en ce moment d'une enquête sur les routes à rainure, ù porter sérieusement ses investigations de ce cùlé. Puisque nous nous sommes laissé devancer par les Anglais, c'est bien le moins que nous profi- tions de l'expérience qu'ils ont acquise au prix de pénibles sa- crifices. Assurément ces recherches ne prouveront rien conire les immenses services que la civilisation, l'industrie et le com- merce peuvent attendre de l'élablissement des communicalions au moyen de la vapeur ; mais elles pourront éclairer la Fnince et lui épargner des fautes désastreuses dans la combinaison et l'exécution du système général de chemins de fer qui doit em- brasser tous les points de son vaslc territoire dans un avenir très-rapproché.
RLVLE DE PARIS.
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Voici un tableau du développement des lignes, des dépenses et des revenus présumés, des quatorze nouvelles routes à rai- nure votées par la chambre des communes pendant la session de 1836.
D^VEtOP- CAPITAL DLPEIfSES REVENUS
DÉSIGNATION DES LOCALITES. PEMENT DES DES PRÉsCMÉeS ANNUELS
LIGNES. COMPAGNIES. PAR MILLE. PRÉSOULS.
Roltoii à Preston. . . Chester à Birkenhead Chester à Crewe. . Cork à Passage. . . Dub'in à Kilkenny . . Dundalk à Western. Glascow à Ayr. . . . Glascow à Paisley. . Clarence à Hartlepool Lancaster à Preston. Londres à IJrighton, Manchester à Birmingham Maryport à Carlisle. . . Sheffield à Manchester.
|
Milles. |
Liv. st. |
Liv. st. |
Liv. st. |
|
19 |
080,000 |
19,240 |
52,386 |
|
14 |
250,000 |
17,698 |
48,625 |
|
20 |
250,000 |
11,622 |
31,006 |
|
6 |
200,000 |
28,450 |
31,878 |
|
73 |
800,000 |
10,651 |
197,376 |
|
24 |
100,000 |
4,000 |
49,273 |
|
57 |
625,000 |
10,740 |
113,827 |
|
22 |
400,000 |
17,245 |
113,513 |
|
8 |
52,000 |
5,717 |
18,lli |
|
20 |
250,000 |
12,269 |
43,654 |
|
109 |
1,800,000 |
21,217 |
328,420 |
|
79 |
2,100,000 |
21,612 |
263,474 |
|
28 |
180,000 |
6,425 |
30,362 |
|
40 |
700,000 |
17,434 |
258,700 |
Comme on le voit, de ces quatorze lignes nouvelles, neuf sont en Angleterre, deux en Ecosse, et trois en Irlande. En faisant entrer les fractions des mesures géographiques dans l'évaluation de leur développement total, on trouvera qu'elles s'étendent sur une longueur de 471 milles. Les quatorze compagnies réu- nissent un capital de 8,090,500 liv. st. (202,062,500 fr.), dont elles espèrent tirer, en moyenne, un bénéfice net de 10374 pour i 00. Les dépenses en acquisitions de terrain et en frais d'établisse- ment sont estimées à 6, 801,285 liv. st. (171,532,125 fr.), ce qui donne une moyenne de 14,5CG liv. st. (304,150 fr.) pour chaque- mille de développement. Les frais d'exploitation ou d'entretien sont évalués à 45 pour 100 des revenus, portés à 1 ,575,802 liv. st. (39,395,050 fr.). De cette dernière somme on présume que 923,078 liv. st. (23,070,950 fr.) seront prélevées sur le transport des voyageurs, et 652,724 liv. st. (10,318,100 fr.) sur le trans-
II 9
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port des marchandises. D'après la comparaison du chiffre ap- proximatif des dépenses et des recettes, les chemins de SheflBeld à Manchester et de Dublin à Kilkenny sont cenx qui semblent promelire les résultats les plus avantageux pour les entrepre- neurs. On eslirae qu'ils produiront un bénéfice net. le premier de 18 1;2 pour 100 et le second de 14 3/4 pour 100. Or nous venons de voir que la moyenne du rapport des autres entreprises n'est estimée qu'à 10 3/4 pour 100, e'est-à-dire à un taux moins élevé que le produit ordinaire des grandes exploitations indus- trielles et commerciales.
Parmi les quatorze nouveaux chemins de fer, cinq auront âei tunnels, à savoir : celui de Glascow à Preston, un tunnel de 690 yards de longueur } celui de Glascow à Paisley et à Gree- nock, cinq tunnels évalués en tout à 1 .056 yards; celui de Lon- dres à Brighton, trois tunnels sur ses embranchements, présen- tant un développement total de 4,775 yards ; celui de Manchester à Birmingham, deux tunnels estimés en tout à 980 yards; enfin celui de Sheffield à Manchester, un tunnel qui formera une voûte de trois milles de longueur, ou de plus d'une lieue de France. Quant aux embranchements , le chemin de Bolton en aura un, celui de Glascow cinq, celui de Greenock deux, celui de Clarence un, celui de Brighton trois, et celui de Manchester deux. La ligne de parcours de la plupart des nouveaux chemins se déroule à travers des campagnes heureusement disposées, où les pentes ne sont ni trop multipliées, ni trop rapides. Elle tou- che directement ou par ses ramifications aux centres les plus actifs de l'industrie agricole, manufacturière et commerciale. Mais si la richesse du sol est un gage de prospérité pour l'ave- nir, elle ne pourra manquer d'accroître les dépenses des travaux par l'élévation du prix des terres et de la main d'œuvre. Les évaluations des ingénieurs, basées sur les facilités et les difficul- tés de l'exécution, portent les frais d'établissement, par mille géographique, de 14 à !28,000 liv. st. , ou de 400 à 700.000 f^.
Un bill particulier autorise le prolongement du chemin de NewCastle, voté en 1836, jusqu'à la ville d'York. Cette ligne embrassera près de soixante-seize milles, et communiquera avec les routes à r;iiniire de Carlisie, de Durham, de Sunderland, de Clarence, de Stockton et de Darlington. Elle établira, en outre, des relations directes entre les ports de New-Caille, de SUelds,
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de Sunderland, de Stockton et de Hartlepool. De son point de jonction à York, elle sera poussée jusqu'à Londres, et formera une des sections les plus importantes de la grande ligne du nord de l'Angleterre, déjà sanctionnée par le parlement {Great- North of Englami rail-wax). Celle-ci aura un développement de trois cents railles, et réunira, par ses deux points extrêmes, Londres à Edimbourg. La compagnie établie pour la prolonga- tion du chemin de fer de New-Gastle à York a un capital de 1,000,000 liv. st. (25,000,000 fr.). Elle compte tirer un profit considérable du transport des productions minérales du comté de Durham, si riche en carrières de marbre et en mines de houille, de fer et de plomb. Elle fonde surtout de grandes espé- rances sur les perfectionnements auxquels elle se livre pour ac- célérer le mouvement des locomotives et diminuer le prix des place». Si elle parvient à réaliser ses promesses, la vélocité des voitures serait portée de douze à vingt milles par heure, et le prix de transport pour chaque personne réduit de quatre à deux pence par raille.
Remarquons, toutefois, que de ces diverses voies de communi- cation la route de Brighton est, sans contredit, celle qui a pour nous le plus d'intérêt. Cette jolie ville maritirae, située à cin- quante-quatre milles de Londres, et bâtie sur la liraite du comté de Sussex, en face des côtes de notre Normandie, entrelient, comme on sait, au moyen des bateaux à vapeur, des communi- cations journalières avec les ports du Havre et de Dieppe. Lï| route à rainure de Brighton aura son point de départ à l'extré- raité méridionale du nouveau pont de Londres, dans le faubourg populeux de Southewark. Dès son origine, elle se trouvera, par sa situation, au centre du rayon dans lequel se concentient le mouvement , le commerce et la navigation de la capitale de l'Angleterre, à peu de distance du bassin le plus fréquenté delà Tamise, de ses cinq docks, et de ses vastes entrepôts. Elle ou- vrira une voie nouvelle, large, directe, au trafic, à la circulation et au transit de ce prodigieux amas de marchandises de toutes espèces que le port de Londres reçoit chaque année dans ses quatorze mille vaisseaux. Aux divers points delà côte maritime où elle aboutira, elle sera continuée par la navigation à vapeur, et de la sorte ira droit au Havre, à Dieppe, à Rouen, en un mot, à tous les ports de la Manche et de la Seine, qui servent de
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docks ou d'entrepôts au commerce de Paris avec les diflFérentes parties du monde.
La route de Brighton se réunira au chemin de fer de Croydon et formera plusieurs embranchements avec Hewes, Newham et Shoreham. Les frais d'établissement , pour la ligne principale, sont estimés à 897,073 liv. sterl. (22,426,825 francs), et pour les trois embranchements à 302,855 liv. sterl. ( 7,570,825 fr. ), ce qui fait un total de 1,199,906 liv. sterl. ou de 29,997,650 fr. Les Anglais nous auront donc précédés de quelques années dans les travaux importants qui doivent réduire à une journée la dis- tance qui sépare Londres de Paris, ces deux centres de la civili- sation du monde. C'est à nous de répondre à leur confiance et de rivaliser avec eux de zèle, en nous hâtant d'exécuter le che- min de fer de la capitale de la France aux ports du Havre et de Dieppe. 11 est impossible d'apprécier l'heureuse influence que ce rapprochement simultané de Paris et de Londres pourra avoir sur le développement intellectuel, la grandeur morale, la ri- chesse publique, la prospérité commerciale et le bien-être maté- riel de la France et de l'Angleterre. Chose admirable, les che- mins de fer et la navigation à vapeur auront plus fait pour res- serrer l'union et l'alliance des deux peuples que tous les efforts de la diplomatie et toutes les combinaisons de la politique. L'intelligence humaine, par des procédés purement mécaniques, aura obtenu, non-seulement ses plus merveilleux résultats d'im- pulsion matérielle, mais encore ses moyens les plus rapides d'ac- tion morale.
Tandis que nous sommes en train d'explorer cette vaste car- rière des chemins de fer de la Grande-Bretagne, nous recueille- rons quelques faits, qui nous paraissent de nature à fixer l'at- tention de nos économistes. Les différentes branches d'industrie qui exploitent les anciennes voies de communication à l'aide des moyens ordinaires de transport, ont porté des plaintes devant le parlement, contre la concurrence des nouveaux moyens de transport mus par la vapeur. Ils se sont efforcés surtout de faire ressortir le préjudice considérable que rétablissement des rou- tes à rainure a porté à leurs intérêts, en déplaçant les lignes de parcours suivies par les voilures publiques. L'introduction des bateaux à vapeur, quoique à moindre degré, ajoutent- ils. leur a été aussi Irès-nuisible. Ils citent :^ l'appui de leurs réclama-
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tion» les aveux, les congratulations et les faits que conliennent les documents annuels publiés par les diverses coinpajînies des chemins de fer. Par exemple, quoi de plus irritant pour les uns et de plus satisfaisant pour les autres, que ce passage d'un rap- port présenté récemment à l'assemblée des actionnaires du Grand Junction rail-way? « L'expérience de quelques mois a suffi pour nous convaincre que nous sommes placés en dehors de toute espèce de concurrence. La force des choses nous a sub- stitués à la plupart des anciens moyens de transport sur les prin- cipales lignes de communication; et quant au mouvement in- dustriel qui alimentait les lignes collatérales, il est déjà, en grande partie, absorbé par notre entreprise. D'une part l'usage des voitures particulières a été totalement aboli {annihilated) sur tous les points de la direction suivie par notre chemin de fer; d'autre part, sur toutes les routes qui y conduisent, le service des relais a pris une activité jusque-là sans exemple. Liverpool et Manchester ne sont plus à présent qu'à une nuit de trajet de Londres ; et les localités que longe la route, comme celles qui en sont le plus éloignées, n'ont pas moins profité de la rapidité de nos moyens de transport. Un seul fait témoignera de l'étendue et de l'importance de notre ligne de parcours : nous recevons les expéditions {maile-bags ) de plus de sept cent quarante bu- reaux pour l'administration générale des postes (1). »
Dès la dernière session, le parlement s'est occupé sérieuse- ment des réclamations des diverses industries dont les intérêts sont lésés par le nouveau mode de transport à vapeur. Un co- mité, nommé à cet effet, a recueilli des renseignements très- curieux. Nous avons sous les yeux les dépositions de plusieurs notabilités administratives, industrielles et maritimes, qui ont été appelées pendant le cours de l'enquête. L'une d'elles, M. Clarke Wiraberlay, directeur d'une entreprise de message- ries, a observé que le graduel abandon des anciennes voies de communication ne permettrait bientôt plus de pourvoir à leur entretien au moyen des droits ordinaires de péage j puis, de celte considération d'un ordre général, passant à l'objet par- ticulier de l'enquête, il a déclaré qu'il regardait déjà comme
(1) Rapport fait par les directeurs du GrandJunctlon ra'il-way., le 7 septembre 1837.
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inévitable la ruine des propriétaires dei anciennes voitures pu* bliques, sur les différents points de la grande route du Nor^. Il s'est appliqué à démontrer que les embarras des industriels de cette classe provenaient surtout de la taxe prélevée par It fisc sur le transport des voyageurs par les voitures ordinaires. Ses observations ont été pleinement confirmées par M. Richard Smith, Tassesseur du droit milliaire ( »t)Vea^e-t/u(^) sur les voitures publiques, et par sir Edward Hees, secrétaire du bu- reau des postes d'Edimbourg. Outre que Timpôt est mauvais de sa nature, il occasionne au pays une surcharge considérable. Il n'est pas de moins de 8 schelling ( dix francs ) par personne, pour le seul voyage de Londres à la capitale de TEcosse. 1 cet inconvénient il faut en ajouter un autre plus grave encore, qui ne pèse point également sur les différents modes de comquiBi- cation. Les voitures à vapeurs payent beaucoup moins que les voitures de trait, le droit milliaire n'étant pour les premières que du huitième d'un pence par voyageur, tandis qu'il est pour les autres d'un demi-pence. Pour ce qui est des bateaux à vapeur, ils ne sont assujélis à aucun impôt.
Il y a donc, dans la nature, le prélèvement et la répartition de la taxe sur les voitures publiques un vice capital que tout le monde reconnaît. Que fera le nouveau parlement, dans sa pro« chaîne session, pour rétablir, autant qu'il est en lui, l'égalité de concurrence entre les industries rivales ? Deux moyens se pré- sentent à son choix. Ou il proportionnera l'impôt pour tous, o^ il en prononcera l'abolition. Les inlérèls bien entendus de la civilisation, de l'industrie et du commerce devraient le déter- miner pour ce dernier parti, mais nous craignons bien qu'ils ne soient sacrifiés, comme il arrive presque toujours, aux in- térêts privilégiés du lise.
A. GllLBMT.
L'ANNEAU D'ARGENT.
En 1831, à la fin du mois d*âoût, un de ces chars-à-banc dont on se sert en Suisse à cause de Tétroilesse lies chemins et où Ton se trouve assis de côté comme dans un omnibus, quittait la roule de Saleiiches à Chamouny, pour s'engager à droite dans la gorge, non moins agreste, au fond de laquelle, humble rival de Vichy, de Baden et de Baréges, est enfoui l'établissement des bains de Sainl-Gervais. Deux jeunes gens occupaient cette voiture qui cheminait lentement, ouverte au soleil, au vent et à la pluie, avec une simplesse helvétique. Le costume de ces voyageurs était celui de la plupart des touristes qui entrepren- nent le pèlerinage du Mont-Blanc : une Wouse de toile écrue, un chapeau de paille à larges bords, un pantalon de coutil, de gros souliers et des guêtres. Ainsi accoutrés avec une frater- nelle uniformité, l'un fumait un cigarre, l'autre dormait, appuyé dans l'angle du char-à-banc.
— Cortail, dit tout à coup le plus jeune eu secouant son compagnon par le bras, l'influence du terroir savoyard t'a-t-elle métamorphosé en marmotte ?
Le dormeur s'enfonça les poings dans les yeux en écartant les coudes, et après un bâillement immodéré :
— Que faire en voyage à moins que l'on ne dorme ? répon- dit-il.
— Mais regarde donc ; quel site pittoresque ! Pour rester aveugle devant un pareil spectacle, il faut n'avoir aucune poé- sie dans le cœur.
Cortail, dont l'épaisse encolure, la (igure rubiconde et la phy- sionomie égayée anuonçaient plutôt un tempérament rabelaisien
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qu'une nature portée à rexaltalion, promena autour de lui un regard nonchalant,
— Nous avons quitté enfin TArve, dit-il ; ce gros ruisseau à notre droite doit être le Bonnant; ainsi dans quelques minutes nous serons arrivés j je suppose qu'à Saint-Gervais on dine à six heures.
— Mangiar, dormir j e ber! reprit son compagnon en riant ; tu aurais figuré à merveille dans le corps des Papatacci.
— Papalacci tant que tu voudras, mou cher Bennezous j je n'ai pas Ihonneur d'être doué comme loi d'un de ces estomacs contemplatifs qui se repaissent en admirant un beau paysage. II me faut le pain des forts. En ce moment je donnerais toutes les aiguilles du Mont-Blanc pour la plus vulgaire côtelette ac- compagnée d'une* bouteille de vin de Montméliant.
L'admirateur de la nature haussa légèrement les épaules,* puis il se pencha en dehors du char-à-banc, pour examiner le chemin tortueux que bordait à droite le ruisseau du Bonnant, tandis qu'à gauche un escarpement boisé projetait sur la tète des voyageurs une voûte de feuillage, rafraîchie par le voisi- nage de l'eau et frémissante au gré du vent.
— Ce site, reprit-il, serait un théâtre merveilleux pour une scène de roman j il est de ceux que Walter Scott aime à décrire. Ne te rappelle- t-il pas le gué où la dame Blanche fit faire un si beau plongeon au sacristain du monastère ?
— Ou plutôt, répondit Cortail, l'endroit où Francis Osbaldis- tone aperçut pour la première fois Diana Vernon.
— Parbleu ! c'est toi qui dit vrai, s'écria tout à coup Benne- zons en faisant un soubresaut ; que je meure si ce n'est pas Diana elle-même qui se rend à ton évocation et vient au-devant de nous !
A son tour, Cortail sortit la tête de l'espèce de buffet où il était emprisonné à côté de son ami. et comme lui fixa les yeux sur une femme à cheval, qui se tenait immobile à un détour su- bit du sentier.
L'imagination d'un artiste eût pu prendre en effet cette appa- rition pour l'esprit de la belle chasseresse écossaise. Ombre ou réalité, sa présence imprévue dans ce lieu solitaire avait un charme mystérieux qui , pendant