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REVUE
DE PARIS.
REVUE
DE PARIS.
ÉDITIOTf ArGME!»TÉE
DES PRINCIPAUX ARTICLES DE LA
REVUE
DES DEUX MONDES.
TOME IX.
SEPTEMBRE 1855.
H. DUMONT, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
1835.
LE PARLEMENT ANGLAIS EN 1835
II.
LA CHAMBRE DES LORDS.
§1-
Nous n'avons pas un long chemin à faire pour aller de la chambre des communes à la chambre des lords. Les commu- nications constantes qu'elles ont entre elles ont de tout temps nécessité leur réunion dans le même palais. Le dernier incendie de décembre ne les a pas séparées. Les salles provisoires ont des passages provisoires qui mènent encore de l'une à l'autre. C'est par eux que les membres des communes eux-mêmes apportent journellement leurs bills à la barre de la pairie, et que la pairie envoie ses messagers déposer les siens sur le bureau des communes.
Les ministres ne sont pas sans profiler aussi de ce voisinage. Comme ils n'ont d'entrées officielles que dans la chambre à
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laquelle ils appartiennent, s'il arrive que le combat s'engage à la fois sur les deux champs de bataille, le double état-major du cabinet peut au moins s'expédier de seconde en seconde des courriers et régler ses opérations d'après les nouvelles reçues. Grâce à cette proximité, plus d'une fois les bruits seuls de l'assemblée populaire ont soudainement fait pâlir l'assemblée aristocratique sur ses sièges. Tandis que la coalition fanatique des pairs temporels et spirituels escaladait le banc intrépide- ment défendu, mais mal fortifié, de lord Melbourne, plus d'une fois la grande voix tonnante des communes est venue ralentir la furie des assadlans et encourager la résistance des assiégés. — C'était souvent le cri de victoire des réformistes menés par lord John Russel qui achevait de mettre en déroute les conser- vateurs vaincus de sir Robert Peel.
Mais il faut vous décrire le second théâtre de notre guerre politique.
Cette chambre des lords a la forme d'un carré long comme celle des communes. La disposition générale des banquettes est pareille; mais la décoration a plus d'apparence éclatante. De l'unique galerie commune au i)ublic et aux journalistes, vous avez vis-à-vis de vous le trône. Ce n'est pas , comme en France , un meul>le qu'on place une fois l'an le jour de la session. Ici le trône est inamovible. 11 esl l'éternel premier président.
Au-dessous s'étend en travers le célè])re sac de laine, le siège du président réel de l'assemblée. La coutume veut effectivement que ce soit une sorte de sac, une banquette sans dossier.
Le bureau des greffiers est séparé du sac de laine par deux banquettes où deux places sont réservées aux niasters in chaii cery, — les messagers officiels de la chambre.
Étoffes et draperies du trône . tentures des murailles, lapis , portières, banquettes, coussins et dossiers, tout est rouge dans cette salle. Le rouge est la couleur patricienne. Quand les pairs siègent là aux séances royales , en grande livrée, avec leurs manteaux rouges , tout cela forme un ensemble qui éblouit plus qu'il n'impose. L'aspect des communes, debout à la barre, en leurs simples linbits de ville, offre alors un contraste saisis- sant. On sourit malgré soi en se disant que ce ne sont pas les maîtres qui portent les v^'t^mens de pourpre.
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Celle salle , où se rassemblent provisoiremenl les pairs, fui jadis la chambre à coucher d'Édouard-le-Coniesseur. Ou com- prendra que si les quatre cent trente lords actuels s"y voulaient réunir à la fois, elle les contiendrait malaisément; mais cette fantaisie ne les prend guère. C'est une grande occasion que celle qui groupe une assistance de deux cents membres. Les pairs jouissent d'un singulier privilège qui les dispense presque de la résidence législative. Ils peuvent voter par procureur. Ainsi, l'un d'eux se mettant en route afin d'aller faire son tour d'Europe, laissera, s'il lui plaît, sou mandat à un sien confrère de son parti, elle mandataire en usera tant qu'il voudra, quand il voudra, comme il voudra , sauf dans les divisions de comité. Le consentement royal rendait seul autrefois ces procurations valables. On ne le demande même plus aujourd'hui. A l'heure qu'il est, le duc de Wellington, par exemple , a sa poche pleine de votes tories.
Les pairs qui viennent aux séances trouvent la salle tempo- raire qu'ils occupent fort étroite et incommode. Le gouverne- ment, qui leur en bâtit une nouvelle, les a consultés sur les dimensions , et il a été arrêté qu'elle ne serait ni trop grande ni trop petite. 11 ne s'agit pas de la construire comme si la totalité des lords s'y pouvait rassembler. Cette hypothèse n'a point même été posée. On ne se souvient pas que jamais l'as- semblée ait été plus nombreuse que lors du vote de Tamende- ment capital tenté contre la réforme parlementaire, le 7 mai 1 83:2. Ce jour-là il y eut deux cent soixante-sept membres présens. On part de là : il sera alloué à chacun un espace de trois pieds carrés. On voit que les nobles lords sont partagés entre le désir d'être assis confortablement et la crainte d'avoir un trop vaste appartement où pourrait être un beau jour logée quelque fournée d'intrus.
Un mot sur la constitution de la chambre. Rien de plus divers que les élémens qui la composent. Elle a d'abord ses pairies héréditaires par ordre de primogéniture ; ce sont les pairies anglaises, incomparablement les plus nombreuses; ensuite les pairies écossaises et irlandaises , qui sont électives selon deux modes différens. Les pairs écossais sont nommés pour la durée d'un parlement ; les pairs irlandais à vie. Puis il y a en outre les pairs ecclésiastiques, archevêques et évêques, anglais ou
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irlandais, qui siègent , les uns de plein droit et à vie aussi ; les autres annuellement , à tour de rôle , quatre par quatre. Lorsqu'il s'agira de refondre et de reformer cette chambre , le principe d'élection s'y trouvera donc tout établi et sous toutes les formes.
Chez nous, la pairie forme la seule noblesse titrée réelle. On n'a point de titre légal si l'on n'est pair. Les fils d'un pair ne sont point autorisés à prendre dans un acte public de titres nobiliaires. Les aînés eux-mêmes ne sont lords que du consen- tement du monde et par sa courtoisie. De là le registre officiel de la pairie est la seule liste officielle de la noblesse.
Rigoureusement il faudrait classer la chambre haute selon sa hiérarchie. Il y a en effet des pairies de divers rangs , et entre pairies de rang égal , c'est la plus ancienne qui a la pré- séance.
Ainsi , ce sout d'abord les ducs , puis les marquis , les comtes, les vicomtes et les barons. Les évêques et les arche- vêques, qualifiés de lords spirituels, sont répartis dans ces catégories suivant leur dignité. Les archevêques d'Angleterre sont assimilés aux ducs et les précèdent même. L'archevêque de Canterbury, espèce de pape anglican comme primat et chef de l'église , vient immédiatement après les princes du sang. Il est le premier pair de la chambre. Le lord chancelier (lorsque chancelier il y a), en est par sa charge le second, et le troisième est l'archevêque d'York.
Les évêques sont classés comme barons et avant ces derniers. Dans la langue honorifique , un duc est un très noble duc et iO grâce. La couronne le traite de bien féal et bien-aimé cousin et conseiller.
Leurs grâces de Canterbury et d'York sont archevêques , le premier ;3a/' /a divine Providence , \t stconà par la permis- sion divine seulement.
Les marquis, les comtes et les vicomtes sont bien honorables et très honorables, et de plus les bien féaux et aimés cou- sins de la couronne.
Les bien honorables barons sont aussi les bien féaux et bien-aimés de la couronne , mais ils ne sont plus ses cousins. En de certaines occasions, les ducs, les marquis et les comtes
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sont puissans princes , jamais les vicomtes ni les barons.
N'oublions pas que les évèques bien honorables , comme barons , sont en outre comme évêques, bien révérends pères en Dieu.
Les barons de Kingsale, à l'instar des grands d'Espagne , ont le privilège héréditaire exclusif de rester couverts en pré- sence du roi.
D'autres privilèges formels , la pairie n'en a point qui ne soient communs à tous ses membres. Les principaux sont ceux qui interdisent la saisie de leurs biens, les défendent d'être arrêtés pour dettes en aucun cas, et d'êlre jugés par défaut en aucune action civile. Ils n'ont à répondre à aucune action cri- minelle, si ce n'est devant leurs pairs.
La raison qui garantit en ces cas et bien d'autres l'inviolable franchise de leurs personnes, est prise d'une fiction qui suppose que les pairs, étant tous conseillers du roi, ne sauraient être empêchés jamais de l'assister selon son besoin.
La chambre ne peut exclure et casser un de ses membres , qu'en le condamnant pour crime de forfaiture à une peine capi- tale ou infamante. Pourtant Blackstone rapporte que , sous le règne d'Edouard IV, George Neville, duc deBedfort, fut dégradé par acte du parlement, à raison de sa pauvreté qui ne lui per- mettait pas de faire la figure convenable à sa dignité. Ce fait est d'autant plus curieux, qu'il est unique dans les annales parlementaires. Depuis, c'est un usage contraire qui a prévalu. Ainsi, tout récemment, le comte d'Huntingdon, bien que réduit à une extrême indigence, a réussi à faire reconnaître le droit contesté de sa pairie , et le roi l'a doté pour le mettre en état de soutenir son rang.
Voici donc une aiistocratie compacte nettement établie. Chaque pairie repose , au moins fictivement , sur un titre réel dont la base est un domaine territoi'ial. Il ne s'agit pas de dire : je suis comte ou marquis ; si vous êtes marquis ou comte, vous êtes pair. Votre droit est-il en litige, votre qualité ne sera reconnue que lorsque vous aurez fait admettre votre pairie.
La France et l'Espagne, avec beaucoup plus de vieille no- blesse illustre, n'ont jamais eu pourtant d'aristocratie puissante et enracinée. Le principe de force et de durée de la nôtre a été sa concentration dans une pairie sérieuse et formelle. Si vos
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nobles des états-généraux avaient formé un corps politique bien assis, bien arrêté, l)ieu défini, votre révolution ne les eût pas si aisément renversés. Louis XVIII s'est avisé de con- struire, en 1814, une chambre haute; il était trop tard, les vrais matériaux manquaient : il bâtissait sur le sable avec du sable.
Il y a deux ans, M. Martinez de la Rosa en a voulu fabriquer une aussi ; eh bien ! dans ce pays où tout le monde est hidalgo, il n'a pas assez trouvé de grands et de titulos pour son frêle édifice. Il a fait comme vos maçons politiques en 1851 ; il a pris des économistes , des philosophes , des juges , des avocats , des poètes , des marchands , et il a mêlé tout cela avec le peu de matière nobiliaire qui lui restait. C'est ce mortier qui lui a servi à édifier ses proceres, destinés à durer autant que vos nouveaux pairs.
Certes notre pairie n'a plus sa solidité des siècles passés ; mais, bien que chancelante et ébranlée, elle se maintient par la vigueur de son organisation première ; elle n'arrête plus absolument le flot populaire , mais elle résiste elle-même en le laissant passer : elle reste debout près de la vieille abbaye sa contemporaine. Pourtant le torrent des communes ne bouil- lonnera pas toujours impunément autour de celle chambre qui lui fait obstacle; il la mine en ses fondemens : il ne tardera i)as de l'entraîner tout entière. Elle sera depuis long-temps sub- mergée , que Westminster continuera de mirer ses tours dans la Tamise. C'est le sort des oeuvres du moyen-àge. Ses édifices survivront à ses plus fortes institutions.
Notre pairie n'est pas seulement corps législatif, elle est en même temps cour de justice, et je n'entends point cour de jus- tice extraordinaire , vis-à-vis de ses membres et des accusés de haute trahison, non, elle est cour permanente et régulière, cour d'appel suprême en malière civile ; ces deux attributions sont au surplus aussi distinctes que le permet la confusion inconsé- quente de ce double pouvoir : le bon sens de l'usage a réformé l'absurdité du droit. Quoique tout pair soit né juge compétent en toute cause, de même que le législateur, la pairie ne siège comme tribunal que représentée par les légistes qu'elle a dans son sein. Ce sont, pour exemple, lord Brougham ou lord Lynd- hurst, l'un et l'autre ex-chanceliers, qui donnent d'ordinaire au-
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ilience le matin, et statuent en dernier ressort sur les arrêts ci vils déférés à la cour.
Chez nous, un divorce ne peut être prononcé que par acte du parlement. C'est la pairie qui instruit les procès de séparation. Comme il n'y est question que de faits dont l'appréciation ne requiert point la connaissance des lois , ces affaires se jugent indifféremment par les pairs légistes ou par les pairs lais qui se trouvent préseus à l'ouverture de la séance politique. C'est que la pairie est alors à la fois cour et chambre 5 amalgame barbare.
En cérémonie les pairs devraient siéger hiérarchiquement , c'est-à-dire les ducs aux banquettes de premier rang, les mar- quis aux secondes, les barons aux dernières. Cet ordre n'est pas observé. Ils se placent de même qu'aux communes , selon la couleur politique, barons, comtes, ducs ou marquis indistincte- ment. Aujourd'hui le ministère whig et les siens se tiennent à la droite du sac de laine; l'opposition des tories à sa gauche.
Disons les whigs et les tories , car à la chambre des lords ce sont les noms qui conviennent. Toute l'aristocratie étant eu eux, les pairs ne représentent qu'eux-mêmes , ils ne sont pas l'expression de tel ou tel partij ils sont leur propre expression. Lord Durham et lord Brougham , radicaux l'un et l'autre, sont deux anomalies, deux hommes fourvoyés.
Donc la classification est ici plus simple encore et plus fa- cile qu'aux communes. 11 y a toujours chez les lords, comme au dernier siècle , deux nuances d'aristocratie qui se disputent à main armée le pouvoir et ses bénéfices ; les tories , conséquens au moins avec leur principe anti-libéral, dont le triomphe , s'il était possible pacifiquement et sans révolution, serait le seul sa- lut de la pairie ; les whigs fort embarrassés au fond de leurs semblans d'opinion populaire , qu'il s'agit aujourd'hui de prou- ver par des actes et non plus par des proclamations.
Numériquement ces deux nuances sont loin d'être de force égale. Si vous comptiez les consciences , vous auriez dix tories contre un whig. Pourtant, en 18ô2, la minorité whig a fait ca- pituler les tories ; depuis, forte de l'appui de dehors, elle leur a plus d'une fois encore dicté la loi. Mais le moment approche où la vraie majorité va peut-être essayer de secouer le joug, elle sent que les concessions ne peuvent plus rien pour la sauver.
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Que n'estime-t-elle, pour son honneur . qu'il est tout aussi ro- main de prendre son épée et de tomber en défendant son rem- part, que d'attendre la mort politique paisiblement assis sur sa chaise curu.'e !
Lesréglemens et les habitudes des deux chamiwes ont leur s analogies et leurs dissemblances.
Chez les lords, c'est le même usage qu'aux communes de siéger sans façon le chapeau surla tête ; ce n'est pas tout-à-faitle même abandon, il y a plus de tenue. Il est plus rare de voir leurs sei- gneuries se faire un lit d'une banquette , et figurer avec leurs jambes les signes du télégraphe. Les bruits de l'assemblée sont plus contenus, plus civilisés, les improbations plus courtoises; le drame des débats offre en général moins de grandes scènes animées et saisissantes : il y a plus de concision et d'unité. Ce n'est pas cette lutte de médiocrités verbeuses qui pousse con- stamment à bout la patience et la politesse de la seconde chambre. Là, pour une harangue éloquente, vous en subirez souvent dix maussades, qui ne font qu'alonger et noyer la dis- cussion. Ici, les habiles dicoureurs ne sont pas si nombreux,, et on n'abuse pas autant de la parole : on va plus volontiers au fait. Il estvrai que la pairie n'est qu'un groiipe.une petite garnison retranchée. Ne demandez ni la réserve, ni ladiscrétion, ni la disci- pline, à une multitude comme les communes ; armée impatiente qui bivouaque les nuits entières sur les bancs, et dont chaque soldat veut être un conquérant.
§11.
Si haut placé que soit le président des lords, surtout lorsqu'il est grand-chancelier del' Angleterre, il n'a point, comme speaker, Tautorité souveraine de celui de l'autre chambre. Ce n'est pas à lui queles pairs s'adressent quand ils parlent, c'est à rassemblée; ce n'est pas lui c'est l'assemblée seule, qui a le droit d'accorder ou de retirer la parole; c'est elle seule qui fait toute sa police inté- rieure.
La raison évidente de cette différence entre les pouvoirs des deux speakers , c'est que l'un est l'élu de la puissance extérieure, du trône ; l'autre celui de la chambre même qu'il préside.
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C'est à cinq heures que le président des lords paraît au sac de laine, escorté de Thuissicr de la verge noire el du raassier. Les prières sont dites par un évèque. Il suffit qu'il y ait trois pairs présens pour que le speaker puisse ouvrir la séance; ainsi, trois lords constituent unechambre des lords. Deux de leurs voix rejelleraient légalement un bill qu'auraient unanimement voté les six cent cinquante-quatre délégués du peuple !
Il n'est pas rare de voir la noble chambre réduite à cette trinité législative. Je ne vous la veux pas , bien entendu, mon- trer dans cette solitude qui la fait ressembler, avec ses ban- quelles rouges désertes, à un nécessaire dont les compartimens sont vides. Supposons quelque grave question à l'ordre du jour : ce sera celle que vous voudrez, peu importe. Mais la salle est comble ; le meilleur nombre des nolabililés de la pairie est ù son posle.
Qui si vous promenez maintenant votre regard sur ces nom- breuses tèles serrées que nous dominons , il en est plusieurs au centre même de la salle qui vont exciter votre attention , ainsi que feraient les principales coupoles d'une grande ville que vous contempleriez du haut d'une tour.
Ce sont d'abord sur le premier plan les trois perruques rondes à marteaux des trois clerks de la chambre, qui vous tournent le dos , assis qu'ils sont à leurs table , et vis-à-vis d'elles , vous tournant au contraire leurs faces, les trois chefs nus et dé- pouillés de lord Rolle , du marquis de Wellesley et de lord Hol- land ; plus loin les deux longues perruques à crinière des mas- ters in chancety , et enfin , à l'horizon , sous les crépines d'or du trône , la perruque officielle et principale du speaker , qui se dresse majestueuse comme la flèche de la cathédrale parmi tous les clochers de la Cité.
Que cette perruque suréminente soit donc noire point dedé- j)art; orientons-nous d'après elle pour parcourir les divers quar- tiers de la chambre , de même que nous nous guiderions sur le dôme Saint-Paul si nous vouhons explorer Londres.
Ce n'est point un chancelier qui porte aujourd'hui le fardeau de la coiffure présidentale. Le grand sceau est en commission. Celui qui figure avec tant de noble aisance sur le sac de laine , c'est lord Denman , nommé speaker temporaire de la chambre, depuis le renversement du ministère whig. Vous reconnaissez
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de reste, à ses façons , qu'il n'en est point à son apprentissage de présidence. Il y a plusieurs années qu'il est premier juge de l'Angleterre ( chief-jiistice). C'est à la barre même de la pairie qu'il a commencé à jouer un rôle politique important ; il y dé- fendait en 1820, avec lord Brougham, la reine Caroline contre l'impudeur de la royauté. Se berçait-il alors de l'espoir qu'il serait un jour pair lui-même et président de cette chambre , devant laquelle il comparaissait comme humble légiste? Ce n'é- taient pas à cette époque toutes les ambitions du barreau qui osaient rêver les 400,000 francs de rente que vaut celte per- ruque souveraine !
Si distingué qu'il ait été dans sa profession , ce n'est ni le profond savoir , ni la haute éloquence , qui ont fait la grande fortune de lord Denman. C'est je ne sais quel accord harmo- nieux et général de la dignité des paroles, de la personne et des manières. Il semble que c'était le trône sénatorial qui avait besoin de cet homme; votre M. Ravez lui-même n'était pas né plus président. Mais ce qu'il faut louer surtout chez le noble baron, ce n'est pas ce mérite un peu théâtral d'une représen- tation majestueuse; c'est d'être resté sous la pourpre ce qu'il était sous la robe noire. Magistrat suprême, assis sur les degrés du trône, il est demeuré l'avocat affable et libéral de la cour de chancellerie.
A la droite du speaker, à votre gauche, dans cet asile ren- foncé où les vitrages dépolis d'une porte battante ne laissent pénétrer qu'une douteuse lumière , ne voyez-vous point un amas confus de visages blêmes et fleuris , de robes blanches et de surplis noirs ? Ce sont trois rangs pressés d'évêques et d'ar- chevêques. Autrefois ils ne s'empressaient point autant d'user de leurs privilèges législatifs. Aujourd'hui nul ne manque au poste ; le temple est debout sur toutes ses colonnes. L'émanci- pation du catholicisme a réveillé ces chanoines milUonnaires du sommeil léthargique où l'or dont ils sont repus les avait plongés. Ils font bonne garde autour de leur entassement de richesses. Ce ne sera pas leur faute si l'on jette à l'Irlande affa- mée quelques miettes de leur splendide banquet.
Si vous n'avez vu nos évêques qu'à la chambre ou en chaire , en grand uniforme, vous ne les connaissez qu'à demi. 11 faut les voir aussi en petite tenue , avec leur habit de ville , galant
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rt coquet. Vous vous demandiez lout-à-riieure quel était ce |)impant personnage en frac de fin drap noir, en chapeau de castor à longs poils, aux larges bords relevés par des cordons de soie, qui passait au galop dans Regent-Street. Étrange ca- valier , en effet , qui vous a plus surpris encore lorsqu'il a mis pied à terre et qu'il est entré à son c!ub la cravache en main , vous laissant mieux distinguer le reste de son costume quasi franc-maçonnique, ses hautes guêtres noires et son tablier noir. Ce n'était rien moins qu'un très noble et très révérend évéque anglican.
Et cet autre en pareille toilette, tout noir également, qui s'élançait du milieu de cette c lèche pleine déjeunes dames blanches et roses, comme nous traversions la place de Westmin- ster ? c'était un évêque que sa femme et ses filles venaient de conduire au parlement.
Mais suivons ces nobles lords spirituels sur leurs sièges de législateurs.
Figurez-vous une vieille au visage jaune ef décharné; courbez - la sous le poids de quatre-vingts années, creusez son front d'au- tant de rides que vous pourrez ; qu'elle aitia voix aigre et cassée, l'œil faux, inquiet et soupçonneux: ne sera-t-ellepas un portrait fidèle de sa grâce l'archevêque de Canterbury. le premier prélat de l'Angleterre, à cemoment assis seul au premier bancde l'église? C'est la superstition elle-même , n'est-ce pas ? toute décrépite, accroupie et tremblotante.
Ce vénérable archevêque, si suranné et hors de service qu'il vous semble, a cependant très bien la force de parler dès que l'intérêt des revenus de l'église est touché le moins du monde. Ses manières de sermons débutent alors invariablement par de louables réflexions sur les avantages de la tolérance, mais ils aboutissent tous à souhaiter la damnation du papisme sur la terre comme dans les cieux. C'est au moins là leur sens intime, car il n'est pas aisé de saisir leur signification. Sa grâce , qui tient son archevêché de la divine Providence, n'en a pas reçu le don d'exprimer facilement ses rancunes religieuses. Elle a besoin d'un grand travail pour formuler ses homélies anti-catholiques, pleines d'incohérence et semées de fréquentes interruptions. On ne saurait dire que le fiel coule des lèvres de ce doux prélat; il le crache plutôt.
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Ce fut un plaisant mouvement d'éloquence qui le fit se lever un jour tout hors de lui et vertement tancer lord Fitz William, parce que ce duc impie avait poussé le blasphème jusqu'à deman- der si la religion protestante n'était pas une secte. Voyez en effet la proposition monstrueuse ! N'est-il pas avéré que c'est l'église catholique ,1a mère de toutes, qui est la secte dissidente? Je vous le dis , en vérité, ce seront bientôt ces docteurs angli- cans qui auront inventé le christianisme et découvert l'Évan- gile , sous un de leurs l)onnets d'Oxford ou de Cambridge.
Derrière sa grâce, n'apercevez-vous pas ce petit homme fauve à l'oeil de tigre apprivoisé , qui s'agite, qui se penche , qui s'em- presse, qui joue et bondit sur son banc : c'est l'évêque d'Exeter, l'un des robustes piliers de l'église fanatique militante. Celui-ci c'est un ennemi plus adroit et plus dangereux de la liberté; ses mauvais instincts s'enveloppentde toute la séduction des dehors aimables. Nul parmi nos nobles hypocrites spirituels n'a , comme lui, la politesse exquise et l'insinuation câline des manières. Il n'y a point de chat qui dérobe mieux ses griffes sous le velours de sa patte.
Il ne semble pas que l'évêque d'Exeter ait la repartie aussi prompte que l'attaque; ou plutôt c'est que la réplique n'entre guère dans le plan de ses hostilités doucereuses. Écoutez-le, voici qu'il se lève saintement', son petit bonnet noir carré entre ses mains jointes ; il a sa besace pleine dedénonciations, il faut bien qu'il la vide. Sans doute il lui en coûte , h lui homme de paix, d'avoir à guerroyer contre le pouvoir temporel ! Mais pourquoi le pouvoir temporel prend-il ces libertés de vouloir rogner l'embonpoint du pouvoir spirituel? Oh ! le prélat chari- table , écoutez-le ! Comme sa perfidie a le sourire sur les lèvres! comme il égratigne candidement ! On ne provoque pas avec plus d'onctionet detimidité. Quiest-cequi aurait cette modestie craintive à jeter un sujet de discorde au milieu d'une assemblée? A présent qu'on l'a ramassé , c'est bien , il ne lui reste plus rien à dire. Whigs et tories , déchirez-vous , le bon évêque ne vous interrompra pas , il a fait son devoir de pasteur protestant. Déchirez-vous. 11 s'est assis et regarde la mêlée ; tout aise et tran- quillisé, il rit humblement sous cape en comptant les coups qu'on porte au ministère. Dieu luipardonne! je crois que son pied bal la mesure !
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Si je vous décrivais les trente évêques protestans entassés là, je vous en montrerais trois ou quatre à peu près whigs qui ressemblent peut-être mieux à des chrétiens , et parmi eux principalement le frère de lord Grey, le chef de cette impercep- tible minorité spirituelle ; mais c'est assez de cet échantillon de surplis. Laissons à notre droite les archevêques. Le premier banc que nous rencontrons après le leur, si nous allons vers la barre de la chambre, c'est celui des ministres. Ici nous ferons une pause.
Arrêtons-nous devant cet homme en chapeau gris , en redin- gote brune, nonchalamment appuyé sur sa canne. La chaleur est extrême. Afin d'être plus à l'aise, il a sans façon retiré sa cravate. Que si vous le rencontriez dans St-.lames Park , son lieu de promenade favori, caracolant à cheval, ou bien allant de pied , sa large narine ouverte au vent , la tête levée , l'œil étincelant et dédaigneux: à sa haute taille, à son apparence robuste et militaire, vous le prendriez pour quelque ancien colonel en retraite, non pas pour un premier lord de la tréso- rerie. C'est pourtant le vicomte Melbourne, le chef de notre gou- vernement.
Mais examinez de plus près et attentivement celte physiono- mie, l'expression en est complexe; c'est un mélange de fierté, d'indolence et d'irritabilité. Vous avez là tout le secret du talent et de la fortune de ce ministre. C'est presqu'un miracle que sa paresse naturelle lui ait permis l'ambition d'aspirer de lui-même au premier poste de l'état ; au moins je ne crois point qu'il eût eu l'énergie de s'y maintenir long-temps , si l'on ne le lui eût disputé. C'est parce qu'il a été renversé une fois qu'il est debout aujourd'hui. En le précipitant . on a frappé le ressort de sa force; aussi a-t-il rebondi, aussi est-ilremonté au pouvoir ets'y est-il replacé plus solide et plus déterminé qu'avant sa chute. Telles sont ces natures dont la vigueur endormie a besoin d'être réveillée par le fouet de l'affront. En 1834, lord Melbourne n'était qu'unwhig inerteet impuissant; en 18ôo, c'est un whig radical; il fait capituler la cour, il frappe l'église, il menace la pairie, pourquoi? parce que vous l'avez offensé , parce que vous l'avez chassé. Ne vous en prenez qu'à vous de sa puissance. Celle de son discours n'a pas non plus d'autre mobile que l'obstacle. Laissez-le dire et aller, sa parole languit et se traîne laborieuse;
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contrariez sa marche, opposez-lui une digne, il se révolte, il s'emporte, il bouillonne, il vous entraîne, il est éloquent! Et il est de toute sa personne dans cette éloquence , il y est de toute son ame. Il n'y a rien là d'apprêté ni de solennel; tout est sou- dain et involontaire. Il était si grave, si contenu, il n'y a qu'un moment, et voici qu'il serre les poings, qu'il raidit les bras, voici qu'il bondit; il a des cris de colère et des accens de mépris indigné qui lui partent du fond des entrailles. Alors son émotion le suffoque; il n'a plus de respiration; il lui faut s'interrompre; c'est un silence durant lequel on n'entend plus que le sifflement de sa large poitrine. En cet instant il rappelle l'attitude trem- blante et l'air magnifiquement irrité de votre Casimir Périer.
Lord Melbourne est l'orateur le plus original , le plus à part de tout le parlement, le plus passionné peut-être, sinon le plus parfait et le plus grand. Comme homme d'état, j'estime sa portée médiocre : c'est un vvhig progressif, aventureux, poussé à bout; mais ce n'est qu'un wbig, un aristocrate imprévoyant qui ne se demande pas où le mène le principe qu'il a écrit sur sa bannière.
A la gauche de lord Melbourne, cet homme de taille moyenne, replet, de toutes parts arrondi, sans trop d'épaisseur, au visage franc et ouvert , c'est le marquis de Lansdowne, le président du conseil. Vous savez qu'en Angleterre cette charge n'attribue au ministre qui en est revêtu , aucune prééminence sur ses collè- gues, il conduit seulement leurs délibérations, il est leur speaker ; leur chef véritable et souverain , c'est le premier lord de la trésorerie. Le marquis de Lansdowne figure à la chambre honorablement, et utilement dans le cabinet. Dans une discus- sion , il soutient d'ordinaire la seconde charge après lord Mel- bourne; son expression est mâle et choisie, sa voix ferme et retentissante, mais son débit est lourd et monotone; évidem- ment il a plus de mots que d'idées ; il dit les riens avec trop de solennité ; cette emphase générale et constante empêche l'effet de ses meilleurs mouvemens. Je voudrais qu'il s'accompagnât moins assidumentde ces bruyantes mesures que sa main frappe sur le bureau des greffiers. C'est là un moyen vulgaire qu'il fau- drait laisser à lord Londonderry , qui siège en face, de l'autre côté de la table. Ce genre d'argument est du ressort du pugilat plutôt que de l'art oratoire, .l'ai vu des débals où les deux nobles
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marquis, se répondant ainsi l'un à l'autre, avaient l'air d'es- sayer la force de leurs bras ou de battre l'enclume en cadence.
Au dire des vieux haliitués du spectacle parlementaire, la contexlure des discours de lord Lansdowne rappelle singuliè- rement la manière de M. Pilt. C'est de ce dernier que le prési- dent du conseil actuel aurait pris ce procédé , qui consistée enfermer toute une argumentation dans une seule immense période, coupée de mille etmille incises; mais l'habileté suprême dePitt était de mener infailliblement ses auditeurs au but d'une harangue par le détour des routes de traverse. Le marquis de Lansdowne rendrait souvent un signalé service aux siens , si! leur prêtait le fil secourable qui l'aide à sortir sain et sauf lui- même de son labyrinthe de parenthèses.
Cet autre personnage anguleux , déhanché , au long cou raide emboîté dans une cravate blanche, qui ne représenterait pas mal un de vos notaires de province , c'est lord Duncanon , le premier commissaire des bois et forêts et du sceau privé ; il se tient à la droite de lord Melbourne : c'est l'une des utiUtés du cabinet j tout bègue qu'il est, il parle souvent et de bonne volonté ; c'est moins la pensée qui lui fait défaut , je crois , que le langage ; le sang-froid lui sert çà et là de saillie ; il donne parfois de petits soufflets secs fort bien appliqués , d'un air in- nocent et candide.
Les autres ministres-pairs ne sont guère que des invalides d'un médiocre usage , sinon dans le conseil , au moins au feu de la disscussion. La longue figure brune, impassible, de lord Auckland ne se produit pas fréquemment au bureau; il faut qu'il soit question des choses de l'amirauté , dont il est le premier lord , pour qu'il risque quelques paroles honteuses touchant son département. Lord Glenelg, pair de toute fraîche date, ne se jettera pas non plus volontiers à travers la mêlée, si ses colonies ne sont point mises en jeu. Lord Glenelg a poui tant eu ses jours de faconde ; il valait mieux aux communes lors- qu'il était M. Grant seulement. Certes , ce n'est plus un jeune homme, tous ses cheveux ont blanchi ; mais il est plus vieux que son âge : c'est un homme radicalement épuisé corps et arae ; il est , assure-t-on , du nombre des sensualistes mysti- ques qui sacrifient la vie réelle aux rêves exaltés et mystérieux que l'opium enfante.
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Une énorme fêle ronde pâle et chauve , avec de grands yeux noirs et de gros favoris blancs, sur de larges épaules, voilà tout ce qui reste de lord Holland , le neveu de Fox , qui fut jadis orateur habile de l'école de son oncle, et passable écrivain. Du surplus de son corps , à peine en est-il question ; la goutte le lui a mangé peu à peu ; il finit absolument comme un pois- son. Ce n'est qu'à force de temps et de labeur que ses deux béquilles le transportent au bout de la banquette , où il s'assied vis-à-vis de lord Melbourne. D'ailleurs sa chancellerie du du- ché de Lancastre ne lui est pas tant une sinécure qu'on le veut bien dire; il soutient ses collègues de toute la vigueur de ses poumons , sinon de sa parole. C'est lui qui s'est chargé de l'approbation de leurs discours, et il s'acquitte de celte besogne en conscience , car il fait plus de bruit admiralif et de hear enthousiastes , à lui seul , que tout le côlé whig ensemble. C'est plaisir de voir ce tronçon d'hommes se démener, criant à tue- tête; on dirait ce joujou chinois figurant un gros rieur , qui se balance indéfiniment en se tenant les côtes.
L'histoire littéraire tiendra comple à lord Holland de son livre sur la vie de Lope de Vega ; mais cet ouvrage rappelle un trait de celle du noble lord , qui honore plus sa noblesse que sa générosité. En 1832, un pauvre réfugié espagnol, qui n'avait pour tout trésor que trois comédies inédites et manuscrites du célèbre poète castillan , eut l'idée de venir à Londres pour les vendre à l'illustre commentateur whig , qui devait naturelle ment mettre plus de prix que personne à leur valeur. Toute fois, en présence du grand seigneur , le timide émigré n'osa parler de marché ; il offrit tout simplement ses trois précieuses pièces. La visite et l'hommage furent fort gracieusement ac- ceptés, et en échange de l'un et l'autre, l'étranger reçut le lendemain la carte de lord Holland et un exemplaire de la vie de Lope de Vega. Il y a des occasions où les Anglais sont magni- fiques ; mais leur lil^éralité ne s'exerce tout entière qu'en pu- blic. Ils mettront leur gloire , par exemple , à jeter une parure dediamans à une chanteuse italienne en plein théâtre.
Que si nous sautons par-dessus la table des huissiers , en un bond nous voici maintenant au milieu même de l'état-major de l'opposition des tories. Ce sont surtout les ministres-pairs de la précédente administration conservatrice qui le composent.
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Ions au-delà de l'âge mûr, comme les ministres whigs actuels , entre cinquante et soixantc-dix-ans , et le meilleur nombre dans la dernière dizaine.
Allons droit au généralissime qui se lient au centre les bras croisés , au second banc. 11 dort , je suppose ; je ne sais quel ronllement pénible s'échappe de sa poitrine serrée dans un habit noir boutonné ; mais on l'éveille : il ôte brusquement son chapeau et nous découvre sa longue tête encore garnie de tous ses cheveux blancs coupés courts. Regardez ce menton épais qui s'avance et remue sans cesse, ces lèvres rentrées, ce grand nez bossu, ces yeux bleus brillans et fixes , tout le visage jaune et bronzé; n'est-ce pas bien la physionomie de Punch, un peu moins rubiconde seulement? Tout ce corps maigre et osseux ne semble-t-il pas un mannequin de bois , une antique poupée à ressorts ?
Oh ! qui se défendrait d'un saisissement de surprise à la vue de cet homme ? Voilà donc la plus constante et la plus com- plète fortune du siècle ! voilà celui qui a vaincu Napoléon , et qui vit depuis vingt ans sur cette gloire ! Et ce n'est pas unique- ment par la guerre qu'il a prospéré; la paix ne lui a pas été moins profitable ; il a régné dans le conseil comme dans le camp : son caprice a gouverné longuement un grand peuple intelligent et libre. Maintenant encore il est le roi de la der- nière aristocratie du monde. Homme heureux ! quelles dignités lui ont manqué, si ce n'est celles qu'il n'a point voulues ? Il s'est trouvé tout d'un coup savant , sans avoir jamais rien ap- pris. La jurisprudence et la théologie lui ont à l'envi décerné leurs palmes, les universités l'ont fait leur chancelier. Bien plus , les cercles exclusifs du ^yest-End eux-mêmes ont reconnu sa suprématie. Il a vu les générations de dandies se faner et tomber chaque automne, et lui , leur patriarche , il n'a point bronché. Le vent inconstant de la mode n'a pas pas arraché une seule feuille de sa couronne ; il est demeuré fashionable tout un quart de siècle. Si vous le suiviez ce soir en quelque rout de Grosvenor Square , vous l'y verriez trôner sur un canapé. Autour de lui voltige l'essaim léger des belles et grandes dames, chacune briguant une parole , un sourire , un regard du héros. Vous verriez (car le héros est sourd, et il n'est point de privauté qui ne lui soit permise), vous verriez les plus favorisées d'entre elles
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dans ses bras, et tandis qu'elles lui parlent à l'oreille , ses mains noires ridées se croisant sur leurs épaules blanclies. Homme heureux ! Il est vrai que sur la boucle de la jarretière qui ceint sa jambe septuagénaire, vous lisez écrit en lettres de diamaus : (I Honny soit qui mal y pense, » la devise de l'ordre. Homme heureux , quoi qu'il en soit ! Et que lui a-t-il fallu pour réussir ainsi à tout et en tout ? oh je ne sais. Le peu de prudence pa- tiente et de bon sens inerte que peut enfermer un front étroit à l'épreuve de la balle ; mais surtout le rayon bienfaisant et la partialité de cette étoile capricieuse qui éclaire si mystérieuse- ment le chemin des ])rédestinés.
Mais voici qu'il parle , ce duc de Wellington ! Quel labeur ! il secoue sa tète ! il étreint de ses doigts desséchés le dossier de la banquette qui est devant lui ! Il semble qu'il voudrait arracher de partout les idées qu'il n'a pas. Enfin , il lire de son cerveau quelques fi'agmens de phrases incohérentes et de rai- sonnemens tronqués. Tout cela , tant mal que bien , finit par composer une sorte de discours qui n'est pas trop déraison- nable; il fait deviner ce qu'il voulait dire, s'il ne l'a pas dit. Je vous affirme qu'il est orateur et homme d'état , comme il est grand fashionable et grand général , — par la grâce de son étoile.
Les tories de la chambre seraient ingrats d'oublier que c'est le duc de \yellington qui les a sauvés long-temps par la disci- pline rigoureuse et toute militaire avec laquelle il avait réglé leur fougue intempérante. Il ne s'agissait pas jadis de lui dé- sobéir impunément. Au commencement même de cette session , lord Londonderry fut grondé sévèrement, en pleine assemblée, pour avoir engagé une escarmouche que le général n'avait pas autorisée. Aujourd'hui, pourtant, les mauvaises têtes du parti semblent se lasser des sages temporisations du vieux chef. A moins qu'il ne les réduise promptement au devoir , elle li- vreront malgré lui la bataille au peuple. Mais que sa grâce y prenne garde ; si ses soldats l'entraînent à livrer lui même ce combat inégal , il n'y retrouvera plus sa fortune de Waterloo.
C'est une singulière expression de férocité niaise et débile , qui caractérise la physionomie que vous avez à la gauche du duc de Wellington ; pas un cheveu sur la tête , et malgré cela d'énormes moustaches toutes blanches. On dirait un vieux
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Turc de carnaval ou de comédie , qui a perdu son turban ; il faut voir cette grotesque créature debout de toute sa hauteur. Elle est si mal assurée sur ses longues jambes , qu'elle ne peut faire un pas sans trébucher. On la renverserait en soufflant des- sus. D'ailleurs fort assidue à la chambre, elle s'y donne un mouvement intini. Vous entendez résonner incessamment la petite \oix grêle et criarde qui sort de ce grand corps : non pas qu'il lui arrive souvent de parler, mais il excelle à acclamer aux harangues tories. C'est lui qui s'est attribué la contrepartie des admirations de lord Holland .; vous n'eussiez pas supposé que vous aviez là un très illustre personnage, illustre au moins grâce à sa naissance, selon que le remarqua un jour fort irré- vérencieusement lord Brougham : eh bien ! c'est une altesse royale, c'est l'aîné des frères du roi qui joue ce rôle imprudent d'apjilaudisseur des boute-feux d'une aristocratie impopulaire. C'est un prince du sang qui compromet son rang à plaisir dans cette représentation imbécile. Vraiment ce duc de Cum- berlaud est mal conseillé ; sa gloire militaire n'était pas pour lui permettre ces airs de matamore ! et puis il a sur la con- science certaines peccadilles privées et publiques qu'il serait sage de ne pas tant rajipeler par ces bravades. On n'a pas encore oubbé quels véhéraens soupçons de meurtre violent, de séduction lâche et d'inceste ont sali cette existence, que son origine a peut-être seule sauvée de la vindicte des lois. Le grand maître des loges orangisles est aussi suffisamment si- gnalé à la reconnaissance de l'Irlande. 11 n'y a guère de chance qu'il ait jamais à faire valoir ses droits au trône. Mais ne sau- rait-il prévoir l'échéance du cas ? dans ces temps de souveraineté populaire , la légitimité ne garantit pas infailliblement les cou- ronnes.
Cet épais seigneur, le menton gracieusement posé sur sa main bien gantée , une touffe d'œillets rouges à sa boutonnière, que vous apercevez aux pieds des deux nobles ducs , fut en son temps un dandy fort recommandable, et c'est toujours le très digne père du comte de Castlereagh. 11 lui reste toute l'élé- gance compatible avec un gros ventre et soixante ans. Sa tour- nure se laisse admirer encore malgré l'embonpoint qui crève de partout sa redingote. Ce bon goût qui distingue sa toilette et lutte avec l'âge , lord Londonderry ne l'apporte malheureu-
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sèment pas dans sa tenue de législateur. 'Je vous le donne comme le discoureur le plus indiscret de cette chambre oii l'immodération du discours est un défaut rare. C'est une mala- die chez lui que de se lever et d'interpeller les ministres , prin- cipalement à propos de l'Espagne , où il a servi jadis comme colonel de hussards. Tout excellent tory qu'il soit , il a trop de zèle; et je suis bien de l'avis de M. Talleyrand , rien de plus funeste que le zèle excessif. C<lte intempérance de vrai hus- sard lui vaut çà et là , de la part du généralissime, de bonnes rebuffades. O'Connel a parfaitement caractérisé le belliqueux marquis , quand il l'a qualifié de demi-maniaque, demi-idiot, — half nia?iiac. half idiot. — Ce n'est pas un méchant homme, tant sans faut ; mais la nature l'a trop libéralement doué de cette éloquence interrompue qui supplée aux vides de la parole et de la pensée par la profusion et la véhémence du geste. Il se plaît trop à arborer publiquement son mouchoir de batiste. A mon avis, les whigs eussent gagné autant que les tories à le laisser partir en ambassade à Saint-Pétersbourg.
Laissons autour du duc de Wellington , lord Aberdeen, lord WharnclifFe et lord EUenborough, tous trois de ses principaux aides-de-camp et avec lui ci-devant ministres. Ce sont des tories prudens et habiles , sinon modérés , qui s'expriment en bons termes, mais que nous n'avons pas le loisir de peindre en pied. Vi\ dénombrement épique ne décrit pas tous les soldats des deux armées, pas même tous les officiers; c'est moins (pi'une Iliade que nous avons entrepris. A plus forte raison nous devons nous borner à montrer du doigt les principales têtes de notre assemblée .
Pour compléter notre revue par ordre , achevons le tour de la chambre en regardant ses rangées de banquettes à notre gauche. Ne remarquez-vous pas là-haut sur la troisième, ados- sée au mur, cette figure de singe en perruque blonde, la bouche de IraA'ers, qui semble casser des noisettes? Si loin du quartier- général des tories que se tienne ce noble baron, il n'en est pas moins un de leurs plus importans et redoutables capitaine. Il a deux fois été grand-chancelier ; il était encore celui du dernier cabinet de sir Robert Peel. C'est lord Lyndhurst. Ainsi que lord Broughara , il est arrivé de la barre au sac de laine par la chambre des communes. Sa laideur extrême n'a point de vul- garité ; au contraire . c'est le premier homme de robe auquel
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j'aie trouvé l'air du grand monde et de vraies façons de cour. Ce n'est pas non plus simplement un savant légiste: c'est le parleur le plus fin, le plus clair , le plus net, le plus adroit, le plus mesuré , le plus agréablement concis. Sa voix, pleine, grave, généralement calme , n'est pas sans s'émouvoir à l'oc- casion ; mais pour qu'il s'échauffe un peu , il faut que quelque dépit personnel et caché le remue. Sa conscience ne le maîtrise- rait pas au point de l'emporter. De conscience, il n'en a point; il a conservé ce privilège des avocats , s'il s'est défait de leurs allures. Jadis il était whig et davantage. Au fond . tout affublé qu'il se montre de belles manières et trempé d'aristocratie, ce n'est toujours qu'un avocat. 11 est tory maintenant, parce que le torisme lui a généreusement payé ses plaidoiries. Que si la réforme lui offrait aujourd'hui de meilleurs honoraires , il re- trouverait, j'en ai peur, dans son sac bien des argumens au profit de la réforme.
Avant de tourner le coin de l'extrême gauche . arrêtons-nous à considérer un moment trois personnages qui résument en eux tout l'ultrà-torisme de chambre ; ils sont rangés à la file là où finit de ce côté le dernier banc.
Le premier, ce long corps sec en cravate blanche , endiman- ché, grossièrement bâti, grossièrement velu, qui vous représente assez bien un suisse de vos paroisses catholiques, c'est le duc de Nevvcastle. Admirez cet œil terne et hébété , ces longues oreilles qui se dressent. Comme il écoute .'comme toute sa stupi- dité est attentive! 11 n'entend rien pourtant, soyez-en sur. Les mots ont besoin de frapper long-temps à la porte de ce dur cer- veau; il ne voit jour dans une idée qu'après une semaine demûre délibération. D'ordinaire, c'est à la fin d'une session qu'il com- mence à s'expliquer tout entier le discours royal prononcé à son ouverture. Ce qui Initient lieu d'intelligence, c'est une sorte de haine brutale et acharnée contre tout ce qu'il suppose entaché de réforme. Les rudes leçons que lui a données la colère du peuple, n'ont pas enseigné la prudence à ses instincts aveu- gles. D'ailleurs les récriminations du noble duc ont généralement la lenteur retardataire de sa compréhension ; son esprit a le tort de tous les absens. La pairie mourrait et serait enterrée cet hiver, qu'au printemps prochain il ferait, je gage, mettre les chevaux à sa voiture, afin d'aller à la chambre combattre l'émancipation des catholiques.
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Les deux autres, ce sont deux comtes en haut crédit près de l'église, plus fanatiques encore que tories. Ni l'un ni l'autre ils ne manquent d'une certaine furie oratoire qui tient plus, il est vrai, de la chaire que du parlement.
Et d'abord celte figure d'illuminé qui vous regarde d'un œil noir enflammé , caressant les plis de son jabot blanc du pom- meau de son parapluie , c'est lord AVinchelsea , un honnête homme, j'imagine, un bon protestant effréné, mais sincère. Il y a au fond des homélies frénétiques qu'il improvise à la cham- bre, ou pour les colonnes du Standard, un accent de convic- tion qui porte avec lui l'excuse de leur intolérance. Ce noble énergumène, tout en prêchant la persécution du papisme, se persuade , j'en suis certain , que son apostolat anglican le mène lui-même au martyre.
Quant à l'autre personnage, ce colosse énorme et difforme qu'on dirait un cuirassier d'éUte congédié du service par excès d'embonpoint , bien que son mysticisme protestant soit d'un plus fort calibre encore, j'aurais moins de foi en ses reliques. Ce lord Roden , car c'est lord Roden, avait été en sa jeunesse un mécréant qui ne reconnaissait ni Dieu ni diable, et n'adorait que la table et les débauches. Mais au milieu d'une de ses nuits de débordement , il eut une vision assez semblable à celle qui cria à Swedenbourg : — Tu manges trop. Dès ce momant , docile au conseil suprême, le comte Roden réforma sa chère et ses mœurs déréglées , et il est devenu peu à peu le prédicateur évangéhque et politique qu'il est aujourd'hui. D'ailleurs, cette conversion ne l'a nullement fait maigrir ; sa nouvelle piété ne l'empêche pas d'être un orangiste furibond , tout prêt, si on le laissait faire, à sacrifier à son roi une magnifique hécatombe de catholiques irlandais.
Traversons la salie à présent en donnant un coup d'œil aux bancs rangés devant la barre, qui font face au trône. Ce sont les bancs dits ùidépendans. La plupart des pairs que vous y voyez assis ont été ministres. Le plus grand, par ia taille et par la renommée, c'est lord Grey. Comme sa longue personne est mince, frêle et voûtée ! Après ses soixante-dix ans passés, il n'a pu tenir aux affaires davantage ; la force lui a manqué pour supporter plus long-temps la lourde entreprise des réformes. Il a remis lui-même le fardeau sur les épaules qu'il a\fi\t habi-
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tuées à le porter; puis il a définitivemenl résigné le pouvoir et la parole. Qu'il ait sa justice de son vivant; il a été homme d'étal vaillant et loyal; une fois le gouvernail aux mains, il a conduit le navire dans la route qu'il conseillait depuis trente ans. Il n'a pas misérablement trahi ses promesses et son passé, comme ces parjures administrateurs d'origine révolutionnaire que vous a valus en France votre révolution glorieusement inutile dejuillet. Il est le premier whig qui ait osé agir con- séquemment selon ses principes. Certes, il ne lui fallait pas une médiocre détermination pour ouvrir aux réformes cette large porte qu'il savait ne devoir point se refermer.
Ce n'était pas non plus un orateur indifférent. On se souvient de la force que lui donnait sa parole digne, convaincue et péné- trante; son air de véritable grand seigneur ajoutait encore à son autorité. La noble affabilité de ses manières rappelle beau- coup votre vieux duc de Montmorency-Laval. Il y a cette diffé- rence entre eux , que lord Grey n'a pas fait son ministère uniquement avec de belles façons, comme ses ambassades le ci-devant plénipotentiaire de Charles X à Vienne.
Cet autre lord de grosse mine , encore vert et blond, c'est le comte Ripon, plus politiquement connu sous son second titre de vicomte Goderich. Lui aussi, il s'est hissé un moment jus- qu'au sommet de l'échelle ministérielle ; mais il ne semble pas qu'il ait pris son parti de demeurer dans la vie privée où son incapacité l'a fait redescendre. Toutefois, s'il aspire à remonter, il ne suit pas la route qui convient ; ce n'est plus le temps de nager entre deux opinions , et de manger à deux politiques. Ce serait doublement à tort qu'il s'obstinerait à ressaisir les rênes suprêmes. L'embarras de son discours et de ses idées , quand il parle, prouve suffisamment qu'il n'a pas la tête nette et décidée qu'il faut pour mener aujourd'hui sûrement les chevaux em- portés de l'état.
Le duc de Richmond ne s'est point élevé à ce sublime faîte du pouvoir; mais c'est encore un de ces nobles nécessiteux dont le libéralisme n'est guère qu'au prix des hauts emplois lucratifs. C'est une de ces valeurs aristocratiques propres à toutes les besognes militaires ou civiles , bonnes à tous les sa- laires. Lieutenant-général et aide-de-camp du roi, sa grâce n'en a pas moins daigné diriger les postes et faire partie d'un
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cabinet whig. A l'heure qu'il est , il a tout l'air de caresser aussi l'espoir chimérique d'une administration de juste-milien. dont il aurait sa part. Louis XVIll l'avait mis de sa chambre haute. Je ne sais ce que votre révolution de 1830 aura fait de cette pairie anglo-française. Peut-être le noble duc n'en aura- t-il gardé que ce faux air d'élégance parisienne qui distingue sa mise de celle de nos merveilleux , si raides et empesés. En tout cas, j'estime qu'aucun de vos modernes incroyables ne pousserait le laisser-aller au point de croiser , comme le fait souvent le duc de Richmond , les jambes par-dessus sa tête , en pleine séance , afin de se mieux mirer dans ses bottes vernies.
Sauf le duc de Wellington, doyen honoraire de la mode anglaise parmi nos nobles lords, nous n'en avions pas encore rencontré un seul qui pût se dire véritablement fashionable. Mais voici que s'offre à nous lord Alvanley. Oui, ce petit homme, debout , tout bouffi , tout gonflé , tout essouflé , sans tournure, sans toilette, qui n'a de la mise recherchée que les gants jaunes, et semble venir d'une orgie où il est pressé de retourner, c'est l'un des principaux représenlans du nouveau fashionablisme à la chambre haute. Il était whig jadis; il est tory maintenant, ou plutôt il est bon convive ; il est du parti de ceux chez qui l'on dîne et l'on soupe. Or , ce sont les tories surtout qui ont table ouverte : voilà pourquoi il est tory. Il eut dû ne pas attendre d'être ruiné pour se faire conservateur. N'importe. Ayant mangé son bien, il aide les autres; il paie de sa personne et de sa gaieté. Il a, en effet, un riche fonds d'humorisme ; on ferait un gros livre de ses saillies. Toutefois, il en est sobre au parle- ment. C'est son mauvais démon qui l'a inspiré un jour de s'en prendre à O'Connel; la lutte était inégale; Vagitateur a la repartie mortelle. Tout fashionable et vraiment spirituel que soit lord Alvanley, il n'en gardera pas moins , sa vie durant, gravé au front le titre de bloated buff'oon , que lui a infligé le rude adversaire auquel il s'est joué si imprudemment.
Ce jeune homme, bien fait, gracieux , de belle raine, qui sort de la salle , est le comte Errol. Il vole avec le ministère, bien qu'il soit presque de la famille royale. C'est en effet un gendre sous-officiel de William IV ; il a épousé une des filles naturelles de sa majesté. Je voudrais vous montrer son beau-frère, le
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comte (le Munster , illégitimement issu de la même illustre ori- gine; mais il assiste rarement aux séances. Les hautes et profi- tables sinécures n'ont été épargnées ni à l'un ni à l'aulre de ces deux nobles comtes. Vous voyez qu'en ce siècle de gouverne- mens constitutionnels , soi-disant moraux et économiques, les souverains font encore, à la Louis XIY, quelque peu de bâtardise opulente et comblée.
Vous ne me demandez pas quel est ce vieillard desséché dont les jambes d'allumettes flageolent dans des bottes à revers. Il a les ailes de pigeon et la queue roulée qui sautille sur le collet brillant et poudré d'un antique frac bleu. Ne dirait-on pas quelqu'un de vos émigrés français, oublié, en 1814, parla restauration, de ce côté du détroit? Remarquez comme il va et vient : c'est le mouvement perpétuel. Les quatre-vingts ans de ce comte de Weslmoreland ne l'empêchent point d'être le tory le plus remuant et le plus actif de l'assemblée. Il a été membre du cabinet, et, de loin à loin, il sait élever encore sa vieille voix pour défendre sa vieille cause. Tout-à-l'heure, après la séance , vous l'allez voir enfourcher un vieux cheval aussi maigre que son maître, et tous les deux partiront au galop. C'est peut-être une fantaisie d'imagination , mais le jour où ils ne reviendront plus , il me semble que le torisme tout entier sera mort. Tout ce qui reste à ce parti mourant, d'énergie et de solidité , je le résume , malgré moi , dans ce vieil homme. Il est là comme le dernier squelette vivant et ambulant au milieu des squelettes inanimés de cette aristocratie qui tombe en poussière.
Si vous avez remarqué cet autre petit vieillard si ingambe et affairé, qui a ses lunettes juchées sur le front et regarde partout avec ses gros yeux décrevisse , vous avez vu qu'il court incessamment de banc en banc et trouve quelque chose à dire à l'oreille de chacun; vous l'aurez sans doute pris pour un des huissiers de la chambre, car il en a le costume : l'habit noir français et la bourse de taffetas noir. Eh bien ! c'est une sorte de personnage; c'est un noble personnage d'abord : c'est lord Shaftesbury, il descend du célèbre comte de ce nom, l'un des premiers essayists de notre langue, qui nous a laissé des livres classiques. par leur style et fort distingués par leur esprit. Ce ne sont pas des mérites d'une pareille éminence qui recora-
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mandent le comte de Shafteshiiry actuel, c'est un homme indus- trieux et diligent. Quand régnait le torisme (car c'est encore un tory renforcé) , il a su se faire attribuer le poste fort pro- ductif de président des comités , et il y montre toute l'intelli- gence patiente et routinière que requiert l'emploi ; il est en outre l'un des vice-speakers de l'assemblée; à l'occasion, il étale sa petite personne noire sur le sac de laine rouge; mais comme il ne lui est alloué de figurer là que sous son mince costume ordinaire , cet honneur lui est rare : ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'il en jouit , et faute de tout autre speaker disponible. Une chambre anglaise ne se juge dignement et légalement présidée que par une robe et une perruque.
Grâce à saint George , nous sommes hors de la foule des tories, nous avons doublé le second angle de la barre ; revenant vers le trône , en passant par les bancs de gauche, nous voici parmi les whigs, qui ne nous embarrasseront pas trop la route: les rangs ne sont guère serrés de ce côté. Combien de vides , hélas! Un regard à quelques-unes de ces généreuses pairies solitaires, et notre promenade sera finie : nous aurons achevé notre voyage de long cours autour de la chambre.
Le comte Radnor est du petit nombre de ces whigs désinté- ressés qui se sont éi)ris de la réforme pour elle même , nulle- ment pour s'asseoir au banquet du pouvoir; il fait son état de pair libéral activement , consciencieusement , avec cette recti- tude et cette fermeté que promet toute sa personne droite, nerveuse et inflexible. Ce n'est pas un orateur bien fleuri; mais il faut l'écouter quand il parle ; il a cet accent de probité hardie et vigoureuse qui force l'attention d'un auditoire.
Avec plus de défiance et de timidité dans le discours, ce sont les mêmes mérites de dévouement sincère et indépendant à la liberté qui distinguent le maniuis de Clanricarde. Il y a chez ce jeune lord une sorte de grâce intérieur qui transpire et voile la difformité des traits : son nez camard , ses yeux enfoncés, son teint cadavéreux, ne vous effraient point; vous n'avez jamais vu d'extrême laideur si jolie : c'est une tête de mort parfaitement agréable et souriante. Mais votre monde de Paris connaît déjà suffisamment le marquis de Clanricarde , grâce à la causticité spirituelle de sa femme , la fille de Canning , qui 6'est égayée si cruellement l'an dernier aux dépens de toutes
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VOS aristocraties bourgeoises, pédantesques et quasi-légiti- mistes.
Voici que nous rentrons au quartier-général de la petite armée des whigs. Sur ses derrières , commandant son corps de réserve, se tient lord Plunket , membre de l'administration , quoique hors du cabinet. Certes, l'Irlande, dont il est le chan- celier, a plus d'un grief amer contre ce fils long-temps mauvais. L'ingrat! il a pu trahir son pays natal , afin de se pourvoir lui et les siens ; il a mieux aimé sa fortune que sa renommée ; c'est de son honneur qu'il a payé les honneurs qu'il a revêtus ! Mais Cobbett et nos Irlandais fidèles ont assez rudement châtié l'ambitieux. L'Irlande est comme toutes les mères, elle rouvre ses bras aux enfans égarés qui lui reviennent.
Donc, amnistie entière au vieux légiste enrichi ; oubli de ses fautes, puisqu'il se ressouvient de son honorable jeunesse et se re- metderechefauservicede la cause sainte. Ce n"est pas un secours à dédaigner que celui d'une intelligence comme celle de Plunket; l'âge n'a pas même obscurci la suprême clarté de cette raison puissante ; il n"y a pas de recoins cachés d'une question obscure que sa parole n'éclaire d'un jour complet et profond, et ce n'est pas seulement par sa science lumineuse qu'il est redoutable. Tout bonhomme podagre qu'il vous semble , forcé, quand il se lève pour parler, de se tenir d'une main sur sa canne, il a cette détermination aggressive et robuste qui sait dire imperturba- blement au torisrae toutes ses vérités humiliantes et ne s'émeut nullement des interruptions emportées; son ironie insulte et accable d'autant plus, qu'elle se cache toujours sous un air de simplicité bourgeoise.
\ l'extrémité de ce banc qui touche celui des ministres, vous avez reconnu lord Brougham; il est bien la caricature vivante dont les papeteries du Strand vous ont montré tant de divers portraits. Voilà bien son long visage, ses longues jambes, ses longs bras, tout l'assemblage incohérent de sa longue personne. L'expression de sa physionomie a quelque chose de farouche ; il y a certainement dans ce cerveau un petit grain de démence ; ses petits yeux perçans étincellent du fond de leurs orbites; un tic convulsif ouvre et referme incessamment sa grande bouche ; vous auriez presque peur , n'était la bonhomie de ce nez épais , retroussé, qui vous rassure.
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Ne vous inquiétez pas si le savant baron saute et s'agite si fort à ce moment, c'est qu'il est sur un gril ; c'est qu'on le tor- ture, c'est qu'on parle, et qu'il est contraint de se taire. Parler, c'est faire tort à lord Broughara.
Mais le préopinanl s'est assis , lord Brougham a bondi; il est sur ses pieds ; il a rattrapé la parole ; il la tient, il ne la laissera pas aisément ; il a déclaré n'avoir que deux mots à dire ; si vous avez affaire, allez, dans deux heures vous pouvez revenir, vous le retrouverez en pleine argumentation. C'est grande pitié vraiment que la longue expérience des barreaux et des parle- raens n'ait pas appris la modération à un esprit de cette trempe. Il s'était saisi d'un sarcasme acéré ; voici qu'il l'émousse à force de s'en escrimer. Il avait parfaitement établi l'inexpugnable solidité d'un argument; il va le renverser lui-même , tant il en bâtira d'autre par-dessus ; et c'est ainsi que son indiscrétion gâte les meilleures causes et ses discours les plus beaux ; aéro- naute imprudent, il crève ses ballons et tombe avec eux pour les avoir trop emplis. Nous qui écoutons , nous voulons bien être convaincus par un raisonnement et sourire à une ironie ; mais nous savons comprendre à demi-mot. Vous nous humiliez à commenter démesurément chaque chose. Plus vous persistez, plus nous nous lassons. Votre obstination à douter de notre intelligence nous blesse et nous irrite.
Cet excès de pédantisme est le principal défaut oratoire de lord Brougham. On a bien eu raison de l'appeler le maître d'école. Je ne nie point ses immenses qualités de raisonneur savant, infatigable et caustique ; mais ses développemens exagé- rés sont hors de toute proportion , surtout à la chambre des lords, qui traite les questions sommairement et un peu selon les réserves des salons. C'est n'avoir nul tact que de ne point s'approprier avant tout son auditoire. La manière de Henry Brougham convenait mieux aux communes, oîi les débats ont plus de largeur , où l'on est moins pressé d'en finir ; encore y était-il resté bien avocat. Il ne s'est jamais défait de ces furieux emportemens comiques delà robe, qui tonnent et tempêtent en citant une date ou un article de loi. Sans doute que ses ha- rangues le fatiguent autant qu'elles lassent ceux qui les écoutent ; il n'y épargne pas au moins son corps , il crie et gesticule sans pitié de lui-même; il se ploie et se tord comme un
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équilibrisfe ; il danse et rebondit avec ses phrases; il transpire et s'échauffe beaucoup : mais il me laisse glacé , ce n'est pas là l'éloquence qui m'enflamme le sang.
Je jugerais chez lord Brougham plus sévèrement encore l'écrivain que l'orateur 5 car lord Brougham est écrivain aussi, et beaucoup trop écrivain. Cette funesîe activité qui le possède > le pousse incessamment à emplir les revues de ses essais écono" miques , politiques , scientifiques , historiques , théologiques , à entasser brochure sur brochure ; s'il y mettait un peu de style fait et d'idées neuves , ce serait demi-mal ; mais c'est toujours la même fluidité excessive de i)aroIes , et sur le papier , d'où il ne se peut rien évaporer, elle est plus intolérable. Bien que ce n'ait point été de sa part spéculation intéressée , je ne lui par- donne pas non plus d'être le père de celte lépreuse httéralure à bon marché, qui prétend répandre les connaissances utiles , et n'a jamais servi que les notions fausses, l'ignorance et le mé- chant style. En France, où l'on a vite perfectionné cette désastreuse invention , vous devez maudire aussi bien sincère- ment son auteur. Ce n'est pas sa faute pourtant si vous avez permis à vos impudens exploitateurs d'infecter , comme ils ont fait, tout le champ littéraire, de celte ivraie qui menace d'étouffer les épis verdoyans de votre jeune poésie.
Chercherons-nous dans lord Brougham l'homme politique ? Nous le trouverons plus incomplet encore. Je l'acquitte d'avoir offert son concours aux conservateurs au prix du maintien de sa chancellerie ; cette imputation de ses ennemis est calomnieuse. Je veux qu'il n'ait jamais eu rien à faire avec le torisrae ; mais s'il n'est pas redevenu whig oflîciel, ce n'a pas été sa faute, li est avéré que ce sont les whigs qui n'ont pas voulu le reprendre avec eux et lui rendre les sceaux. L'expérience leur a prouvé qu'il était moins dangereux comme ennemi que comme ami. Il n'est donc ni tory ni whig; il n'est pas radical davantage; il est parmi les radicaux présentement, en désespoir de cause. Il n'est d'aucun parti, si ce n'est du sien, du parti de lord Brougham.
L'exemple de lord Brougham devrait avertir salutaireraent l'ambition de votre M. Dupin , son ami. 11 y a beaucoup d'ana- logies singulières entre ces deux célèbres légistes ; ils se res- semblent étrangement par l'expression de leur visage, par leur
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fortune , par leurs inconséquences , leurs bizarreries. M. Dupin ne préside pas plus sobrement votre chambre des députés que lord Brougham ne faisait celle denos pairs. C'est aussi un avocat qui étouffe au fauteuil et prend la parole pour lui-même beau- coup plus volontiers qu"il ne la donne. J'avoue que son éloquence est de meilleur aloi, plus rude, plus serrée, plus triomphante; que ses coups de boutoir sont plus violens et plus mortels; mais, dût-il escalader jamais le pouvoir qu'il assiège, je doute que son tempérament lui permet de s'y maintenir la moitié d» temps que la pétulence de notre ci-devant chancelier a su demeurer assise sur le sac de laine.
III.
Nous sommes de retour sous la perruque du speaker , d'où nous étions partis. Assez de portraits. Nous avons suflSsamment parcouru les rangs de nos nobles lords ; il est peu de leurs célébrités que nous n'ayons dévisagées. Remontons à la galerie. De ce balcon nous regarderons une dernière fois collectivement l'assemblée ; nous ferons passer devant nous rapidement au pas décharge quelques-unes de ses récentes séances} ce sera le défilé et la conclusion de notre revue.
Prenons la question capitale de la session. Ce bill des cor- porations que je vous ai montré introduit aux communes , mettons-le entre les mains des lords; voyons leurs seigneuries à l'œuvre, et comment elles traitent une mesure populaire.
Ne le dissimulons pas. Depuis la réforme parlementaire, celle réforme des municipalités est le plus rude coup de bélier donné dans les murs de la chambre haute; c'est un commencement de démolition. Détruire l'hérédité des corporations, qui étaient de petites pairies de bas étage, c'est frapper à leur base les législateurs héréditaires eux-mêmes.
Donc c'est la guerre à moit que déclare aux pairs lord John Russel, quand, le 21 juillet, il vient en personne apporter à leur barre ce bill unanimement voté la veille par les com- munes. Oue feront-ils dans ce cercle étroit où le peuple les enferme? Secoueront-ils leur robe de pourpre et diront-ils : <! Eh bien ! la guérie à mort. ;) Non pas. Ils ne sont ni loul-à-
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fait prudens, ni lout-à-fait téméraires. A l'hostilité franche ils opposeront la défense ohscure des stratagèmes. Le bill est admis courtoisement aux honneurs d'une première lecture ; on le dépose sans mot dire sur la table des greffiers. Oh ! tandis qu'il est étendu là , que n'ose t-on l'étouffer tout dabord en famille, ou bien le déchirer, et chacun emporter un de ses débris sous le manteau patricien! Mais que dirait-on aux com- munes qui demanderaient : » Qu'avez-vous fait dejnotre bill? )> Patience, on avisera. Peut-être aura-t-on la vaillance de le tuer à sa seconde lecture. Pas davantage. Pourtant on n'est nulle- ment résolu de le laisser vivre. Au moins on gagnera du temps ; on alonge tant qu'on peut la courroie. Les corporations ont été conviées à solliciter de partout leur maintien et à requérir d'être défendue devant la pairie.
Première séance dans laquelle la majorité décide que les avocats seront entendus.
Le lendemain , les avocats sont sur la brèche. Ce sont juste- ment les hommes que requiert la besogne, de vigoureux tories éprouvés et rompus au fanatisme politique. Le principal, le plus habile, sir Charles Wetherel , a en outre le mérite d'une irréprochable consistance. Il y a quatre ans, il refusa les sceaux, et résigna même les fonctions d'attornex gênerai, de peur de tremper dans rémancipation des catholiques.
Durant les plaidoyers , la salle a changé d'aspect. Afin de mieux écouter , les lords se sont transportés eu masse vers la barre. Le duc de Wellington, le duc de Cumberland et ^prd Londonderry sont assis au bout des bancs qui la touchent , et suspendus les premiers aux lèvres de l'orateur.
Sir Charles use largement de la parole qu'on lui a donnée ; il parle pendant deux jours , ou , pour dire plus correctement , pendant deux jours il rugit, il écume , il épanche la boue des invectives contre toutes les libertés du monde. Le vieil avocat n'est pas moins ignoble et grossier de façons que de figure; son geste accompagne dignement son langage. Çà et là , au milieu de ses fureurs les plus magnifiques , il s'interrompt soudaine- ment et relève de ses deux mains sa culotte qui tombe. Puis , il arrose ses argumens , non pas d'eau sucrée, mais de bons pleins verres de sherry, en véritable Anglais, ce qui produit l'efFot de l'huile jetée sur le feu. Celle brutale éloquence de
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taverne n'est pas toutefois sans succès. A force de fouetter l'amour-propre de leurs seigneuries , et de leur faire honte de leurs faiblesses passées ; à force de leur crier que sa cause est la cause de leur hérédité , l'audace du légiste finit par leur remettre un peu de cœur au ventre. — « Le légiste a raison, » disent-elles. On a très probablement calomnié les corpora- tions : je propose de les admettre à témoigner elles-mêmes de leur innocence. L'avis mérite d'être pris en considération.
Nouvelle séance dans laquelle se discute l'opportunité de cette audition. Ce n'était pas la peine delà discuter, on l'avait résolue d'avance. C'est en vain que lord Brougham pile et pulvérise la motion de lord Carnarvon sous le poids d'une argumentation de trois heures , le sophisme dilatoire est relevé triomphant par lord Lyndhurst. Puisque la modération ni les ménagemens n'ont rien à gagner de celte majorité , peut-être les avertisse- mens passionnés obtiendront-ils davantage.
— «Tous avez bien tort , dit lord Plunket , si vous comptez détruire notre bill par vos lenteurs. Vous ne détruirez que vous-mêmes. Votre longue résistance à la réforme parlemen- taire ne vous a pas grandement honorés ; elle ne vous a pas non plus raffermis beaucoup. Ne remuez pas davantage le sol qui tremble déjà bien assez sous vos pieds ! »
— i( A vous la responsabilité des actes maladroitement im- populaires ! s'écrie avec dédain lord Melbourne , résumant en quelques mots, à quatre heures du matin, tout le débat de la nuit. A vous seuls. Voyez si vous voulez vous suicider. Réflé- chissez encore avant de vous condamner vous-mêmes à mort !»
Ces nouveaux mépris ne sont pas pour émouvoir la chambre, non plus que pour la détourner de son dessein ; la plaidorie a ses conclusions adjugées ; audience sera donnée aux corpo- rations.
Donc, voici la scène reportée à la barre. Les corporations arrivent à la file , menées par sir Charles Welherel , et récitent leur chapelet. C'est l'avocat qui leur pose les questions ; elle* prêtent serment sans hésiter à toutes ses métaphores.
— «: Oui . seigneur avocat , c'est vous qui dites bien , décla- rent candidement les bons a We;wew. Nous sommes les] vic- times de la calomnie ; on nous accuse de corruption; nous sommes la pureté même. »
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Et tous de répéter textuellemenl ce refrain. Cela avait duré près de huit jours ; cela eût bien duré jusqu'au printemps , car pas une des corporations anglaises ou galloises n'eût manqué à l'appel. Mais ne voilàt-il pas que le pays se lasse tout d'un coup de la psalmodie de cette longue procession effrontée et vénale.
Par toute l'Angleterre d'abord on murmure. Bientôt les po- pulations se rassemblent et manifestent leur mécontentement. Manchester adresse aux lords une humble pétition , signée de vingt-trois mille hommes qui supplient leurs seigneuries de se presser un peu et d'en finir avec le bill. En d'autres lieux, on s'y prend moins sérieusement. Il est décidé qu'on ne s'abais- sera plus jusqu'à souscrire des suppliques à la noble chambre , et que si l'on pétitionne , ce sera pour prier les communes de la supprimer.
Ce grondement du peuple, tout lointain qu'il est, ne laisse pas de couvrir les voix des corporations qui déposent.
— « Holà ! s'écrie sa grâce le généralissime des tories , se mordant le doigt, assez de dépositions. Halte ! nous sommes suffisamment instruits. Mettez les corporations et leurs avocats dehors ; il est temps d'aborder le prineipe du bill. »
Autre séance oîi la pairie montre un peu plus de bon sens . sinon de courage. Il faut que la situation soit grave ; nous voyons ici paraître sur la scène un acteur qui ne se produit qu'aux grandes occasions et dans les hautes péripéties du drame politique : c'est lord Jlansfield , le Royer-Coliard des tories. S'il n'a pas figuré dans notre galerie, c'est qu'il n'api)ar- tient pas à la collection ordinaire de la chambre. Il n'y vient que de loin en loin, lorsque l'aristocratie est en danger et titre son canon d'alarme. Le noble comte n'était guère sorti de ses domaines seigneuriaux depuis les discussions de la réforme parlementaire. Lord Mansfield est de haute taille, et un peu voûté. Sa parole a le ton plein de douceur et de conciliation ; elle est parfaitement d'accord avec l'air modéré de sa personne. Je reconnais volontiers l'élégance dogmatique du discours que prononce lord Mansfield le 12 août. Mais puisque sa circons- pection lui conseille de ne pas opposer à la réforme des muni- cipalités une fin de non-reccvoir formelle , à quoi bon nous dire que sa conscience en improuve le principe aussi bien que celui
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de la réforme du parlement? 11 examine longuement la balance des pouvoirs ; il explique habilement en quelles circonstances une assemblée peut ou doit céder à la force extérieure. — La vraie sagesse serait , à mon sens , de se régler par ces théo- ries , sans les exprimer publiquement.
Le duc de Wellington a plus de naïveté. — « Sauf quelques détails, ce bill est détestable, opine sa grâce ; toutefois il y a au dehors une forte opinion en sa faveur ; il convient de le prendre en considération. :>
Le duc de Newcaslle , lord Falmouth et quelques autres to- ries extrêmes prolestent vainement contre la timidité de ce conseil. Leur voix, généreusement téméraire, est étouffée sous les voix qui se croient prudentes , et qui ne sont qu'inu- tilement peureuses. Le bill est pris en considération ; on le re- çoit enfin en comité.
Que si les bruits du dehors eussent continué de gronder , soyez-en sûrs , la réforme des corporations sortait intacte et bien vivante des mains de leurs seigneuries. Les lords ne sont pas hommes à lutter contre le péril imminent; revenus de leurs première frayeur, ils se ravisent ; ils se hasardent à tâter le pouls du pays. Malheureusement le pays avait bien un peu de fièvre , mais non pas le transport; il a besoin , à ce qu'il sem- ble, qu'on le pousse quelque temps pour que le délire le prenne.
— <( Ce malade n'est pas calme , ont observé les nobles lé- gislateur, en imprévoyans docteurs qu'ils sont; cependant il n'y a rien à redouter de lui présentement. Ne nous découra- geons pas , le bill est encore à notre discrétion. Voyons si sans le tuer précisément , il n'y a pas moyen de le renvoyer aux communes plus mort que vif. :>
Effeclivement, le malheureux bill était toujours pieds et poings liés à leur merci. Ce fut un cruel supplice qu'il eut à subir là durant quatre nuits. Le voici couché sur la table du comité comme sur celle d'un amphithéâtre; on aiguise à l'envi le couteau des amandemens. Lord Lyndhurst, l'opérateur principal, dirige les mutilations; c'est lui qui enfonce le scal- pel le plus avant ; c'est lui qui pratique les entailles les plus profondes. D'ailleurs , chacun veut couper son morceau , qui tel paragraphe , qui tel autre , qui tel article tout entier. Ce
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qu'ils ont laissé de chair au corps disséqué , n'est guère plus que ce qu'il en reste à un squelette.
Ainsi, voilà l'œuvre de la-pairie ; voilà ce <[u'ellea mis un mois à faire ou plutôt à défaire. Si à cette destruction eïïe eût montré seulement le facile mérite d'un courage insolent ! — Elle n'a été que lâchement et gauchement malfaisante ! S'é- tonnera-t-on maintenant d'entendre le cri unanime des réfor- mistes, retentissant presque dans les feuilles whigs elles-mêmes, demander tout haut et partout ^ à quoi servent les pairs?)» et s'il ne s'agit pas de les réformer toutd'abord , toute autre réforme cessante ? Est-ce merveille qu'à Birmingham, la semaine passée, l'orateur d'un club populaire propose leur abolition et celle de la royauté tout ensemble , au milieu d'applaudisse- mens à faire crouler la salle, et que le fait soit admirativement rappporté en pleine chambre des communes ?
Du jour où les bourgs-pourris on été arrachés de leurs mains, du jour où les communes ont cessé d'être leur instru- ment, pour devenir la voix et le bras du peuple , les lords ont été mortellement frappés. Il dépendait d'eux qu'on les laissât prolonger leur agonie et mourir paisiblement. Mais ne voilà- t-il pas qu'ils se relèvent en traîtres et s'efforcent de blesser par derrière le généreux ennemi qui avait détourné de leur poitrine le coup de grâce , tandis qu'il leur tenait le pied sur la gorge.
Les insensés ! ils prétendraient entamer une lutte avec les communes ! Mais ne sentent-ils donc pas quelle source de force irrésistible est dans une assemblée qu'alimente éternellement le flot populaire? Bien que cette chambre élective montre en- core de la modération cette année, elle n'est pas sans user de son omnipotence : elle met les altesses royales sur la sellette ; elle ordonne les visites domiciliaires ; elle emprisonne selon son bon plaisir. Que n'osera-lelle pas lorsqu'une nouvelle élection lui aura versé tout un nouveau torrent radical ? Les lords feraient bien d'y songer. Ils ont mandé long-temps le pays à leur barre; ce sera le tour du pays bientôt de les man- der à la sienne. S'ils ont oublié comment disposait de leurs aieux le long parlement , les communes pourraient , avant peu, s'en ressouvenir. Ce ne sera plus une seconde chambre timide et respectueuse, ce sera ime convention qui siégera
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quelque matin peut-être à leur porte , et une convention d'au- tant plus aisément souveraine , qu'elle aura trouvé ses pouvoirs extraordinaires tout établis.
Arbbew O'Donîïob.
Londres , le 31 août 1835.
(Depuis que cet article nous est parvenu , une transaction a eu lieu entre les deux chambres , et nous attendons de notre collaborateur de Londres un travail qui complétera celui qu'on vient de lire.)
{Extrait de la Revue des Deux-Mondes.)
LES CHATEAUX DE FRANCE.
V.
iîlûrqutôat He êrixno^.
Ce village perdu entre deux ou trois forêts qui se disputent à qui l'enveloppera le mieux d'ombre , de fraîcheur et de silence, ces cent cinquante maisons dont il se compose, ces tuyaux de cheminée qui fument joyeusement au-dessus des peupliers pour annoncer au loin que la broche n'est pas un instrument inconnu dans l'endroit; ces belles oies bleues, noires, blanches, dodues et criardes, qui vous haranguent, les ailes déployées, à l'entrée de la pacifique localité; ces truies grasses comme des procu- reurs, errant en liberté et par escouade à la manière des chiens à Constantinople ; ces poules qui font la boule dans le sable, ces coqs qui chantent au premier étage , ces chats bien fourrés dans leur pelleterie soyeuse brossée par le bonheur , endormis au bord des toits de chaume ; ces enfans qui semblent être nés il y a une heure après la pluie, sous un rayon de soleil ; ces.
TOME IX. 4
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petits intérieurs rustiques où la table de chêne, le râtelier de roseau garni d'argenterie de plomb, lelit tiré à quatre épingles, révèlent de quoi se compose la félicité des locataires ; ces habi- tans occupés à dépecer des moulons , à les hacher , à les em- brocher, à les larder de lavande et de thym ; ce bruit éternel de friture, cette vapeur de cuisine qui roussit l'air, ce pain passant par chaudes pannerées au front de toutes les portes ; ces chaudrons de cuivre dont le fond étamé luit au soleil, qui descendu sur un rayon, semble y manger l'enduit de confiture dont ils sont vernissés ; ces vases de lait pour la crème, ces brocs de vin pour la matelotte , ce château où le concierge ce n'est personne et où le propriétaire c'est tout le monde, et où tout le monde entre en effet, et d'où chacun sort , qui avec un habit neuf, qui avec le ventre plein, qui avec une femme dotée, qui avec du vin jusqu'aux yeux, qui avec une chape d'or brodée; ces roses semées partout et en si grande quantité qu'il y en a pour quinze miHe francs ; ces jets d'eau qui au lieu d'eau lancent à cent pieds de la clairette de Limoux et enivrent les mouches au passage; ces tables dressées dans le château , chacune de cinquante couverts ; ce seigneur de dix-huit ans, riche à qua- rante millions, pâle, l'œil vif, la physionomie spirituelle, tutoyant les palefreniers par qui il est tutoyé , s'asseyant sur le genou des nourrices, et faisant asseoir des enfans sur ses genoux : tout cela ce n'est pas le pays de Cocagne , rêve de quelque poète affamé , c'est Brunoy tel qu'il fut depuis 1767 jusqu'en 1776, pendant neuf ans; Brunoy, village à cinq lieues de Paris , sur la petite rivière d'Hyère, entre le grand chemin de Brie-comtc-Roberl et celui de Melun , à un quart de lieue de la forêt de Sénart.
Aucun enchantement n'avait présidé à la construction du château de Brunoy, cascade de toutes les prodigalités oùs'abreu. vait le bourg de ce nom, composé à peine de six cenls habitans. L'enchanteur fut un financier.
Bâti par un garde du trésor royal nommé Brunet, il fut vendu à M. de Montmarlel , l'un des quatre frères Paris, munition- naires généraux, devenus si riches de si pauvres qu'ils étaient auparavant, que l'ainé, Paris de Montmartel, anobli récemment, prit dans l'acte de baptême de son fils aîné et unique , le litre . de comte de Sampigny, baron de Dagouville, seigneur de
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Brunoy, de Villers, de Fourcy, de Fontaine, de Chàteau-Neuf , etc. , conseiller d'état, garde du trésor royal.
Outre ses titres et ses châteaux, M. Paris de Montmartel acquit aussi une femme qui n'était autre que M"«Marie-Armande de Béthune, fille de Louis, comte de Béthune, lieutenant-général des armées navales. Le fils d'un hôtellier des Alpes s'allia à la race des Sully.
De cette union naquit, l'an 1748, le célèbre marquis de Bru- noy, riio.nme qui peint le mieux l'agonie du xvnie siècle, figure triste, figure bouffonne, marquée au front de la fatalité et à la joue des taches de la débauche , un de ces hommes qui finissent un siècle, une race , un nom , une immense fortune.
Élevé avec les plus tendres soins sous les yeux d'une mère qui le trouvait assez beau pour ne pas lui tenir compte, en l'aimant, de l'extraction médiocre de son père , chéri de M. de Montmartel, son père , qui ne croyait pas de son côté être dis- pensé de lui donner une bonne éducation, parce qu'il était gentilhomme et qu'il serait un jour quarante fois millionnaire, le jeune comte de Brunoy reçut des leçons en tout genre des hommes les plus remarquables de l'époque. Il répondit moins par son aptitude que par une étonnante faciUté de conception aux efforts de ses excellens parens , sous la haute protection desquels il fut accueilli avec distinction dans le monde et bien reçu d'abord à la cour. Le jeune marquis offrait le modèle dd cette existence pleine de paresse et de belles manières, qui nous semble fabuleuse après la révolution qui la remplaça par de si rudes mœurs. Se lever à midi, passer du sommeil du lit au sommeil du bain , se rajeunir dans des détails de toilette, qui sont la plus ravissante futilité de la vie, livrer son corps assoupi aux mains délicates d'un perruquier qui vous enveloppe d'une atmosphère de poudre odorante et fait à loisir de votre visage un beau pastel de La Tour, essayer de se mettre debout sur des lapis , gazon artificiel , où accourent sans bruit , mais avec empressement , quatre valets : les uns pour vous passer les bras dans les manches de votre habit du matin , les autres pour introduire votre pied dans la chaussure brodée, tandis quu votre jabot se déploie, sous vos doigts chargés debrillans; 'recevoir dans le salon où le déjeûner vous attend , des amis riches en projets de parties pour la journée ; effeuiller tous les
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événeraens de la veille, sans s'intéresser à aucun ; ou bien dis- cuter gravement pour savoir qui a tort de M™» Dubarry qui veut marier le danseur d'Auberval avec M"e Arnould , ou du danseur d'Auberval qui a refusé par rapport aux mœurs; aller de là à Saint-Sulpice pour entendre les nouvelles orgues; puis rentrer pour changer d'habit et paraître décemment au Palais- Royal, où M. le duc de Chartres préside à des embellissemens extraordinaires, tels qu'un éclairage à l'huile , composé de cent cinquante lanternes ; se rendre au dîner de M. le prince de Marsan , qui rappelle par ses fêles et par ses comédies où ne jouent que des personnes de qualité, les fameuses réceptions de M. le comte de Clermont; se retirer au petit jour, et trouver sur sa table une invitation pour être de la chasse du roi à Compiègne le lendemain ; avoir vu tous ses désirs accomplis , toutes ses joies satisfaites dans les heures ni trop courtes ni trop longues de la journée ; avoir eu de l'esprit envers tous , de l'adresse au manège , de la grâce auprès des femmes : tel était le résumé d'occupations que pouvait dresser , à quelques variations près, à cette époque, un jeune marquis de vingt ans, qui n'était pas escroc comme le Chevalier à la mode de Dancourt, ni empoisonneur de femmes comme le marquis de Sade.
Le marquis de Brunoy parut à la cour avec un luxe dont peu auraient soutenu la rivalité , surtout à une époque qui se res- sentait encore vivement de la banqueroute de Law. Rien ne lui coûta, ni des équipages admirés de tout Paris , ni un ameuble- ment dont il fallait se hâter de louer le goût exquis , car il en changeait à chaque saison, ni une existence enfin où tous les plaisirs délicats étaient admis, sans mélange d'excès , si ce n'est celui d'une prodigalité bien pardonnable à un jeune homme , héritier présomptif de, quarante millions. Quand son nom vient à se montrer plus tard dans les Mémoires secrets, ce n'est que pour y réclamer une publicité de folie et non d'immoralité. Le caractère de ses dissipations est alors aussi étonnant que sa for- tune, s'il n'en justllie pas l'abus.
Les cours les plus populaires, les plus corrompues , comme celle de Louis XV, sont des pays ténébreux, où, avec la plus cynique liberté de manières , on en revient toujours , à des heures données, à se demander compte des qualités de nais-
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sance d'un homme. Si les titres humectés par le vin tombaient au fond du tonneau, sous le règne bachique de Louis XV, on les retrouvait au fond du tonneau quand le vin était bu. Lorsque le sang-froid était revenu , on eût rougi d'être tombé sous la table avec un homme de rien ou de peu. Quelque philosophe qu'on fût, on voulait savoir avec qui l'on s'encanaillait : c'était bien le moins.
Ce fut un prétexte admirablement trouvé pour blesser la fierté du jeune marquis de Drunoy , que la précocité de sa no- blesse de finance. Les haines se résolvent en poison invisible là où les épées d'acier ne sont jamais tirées pour une injure , car on n'injurie pas à la cour. Ou fait estropier votre nom par le domestique qui annonce ; on rit alors de l'antiquité d'une race dont un valet ne peut épeler les premières syllabes incon- nues. Quelques-uns prennent votre défense dont on leur sait bon gré, par une charité polie; autre moyen d'assassiner. Vous rougissez , on rit ; vous êtes ridicule, vous êtes mort.
Nul n'a jamais su quel affront de ce genre reçut le jeune marquis de Brunoy, mais tout à coup dans l'intervalle d'une nuit à l'autie, il changea sa vie , ses mœurs , ses goûts , son caractère; il comprit, s'il avait été offensé, qu'on ne tuait pas en duel une opinion représentée par des milliers dhommes; il renonça à la vengeance du sang ; il se démontra sans doute aussi qu'il ne fallait pas chercher à prouver qu'un gentilhomme de cinquante ans est tout aussi noble qu'un gentilhomme de mille ans de généalogie. Qui aurait décidé la question? le peuple? il se proposait de trancher la difficulté, dans vingt ans, en pleine place de Grève. 11 eût bien voulu, sans doute, se cacher au fond de ses mines d'or , et de là mépriser qui l'avait méprisé , mais il était trop tard. Le marquis avait recherché les gens de qualité avec l'avidité d'un parvenu , il s'était frotté à eux pour se parfumer de naissance ; son dédain sans noblesse eût ''ié de la rancune et non de la fierté. Comme elle était jeune, -laulaine, et primitivement du peuple au fond, son ame dut rugir dans sa poitiine.
11 sauta sur une idée étrange ; rentré chez lui, la honte dans le cœur, il foule son chapeau , déchire ses gants, maudit la cour , lance son épée à travers une glace; il sonne , ses ordres 50nt donnés ] ou vendra son mobilier dans la journée , à vU
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prix, comme on pourra ; il faut s'en débarrasser au plus vite ; tableaux, tapis, glaces à qui les veut; ce qu'on n'est pas à temps de donner, on le brise ; plus de train de maison à Paris; relations rompues sur-le-champ ; fêtes contremandées , on ren- voie les invitations qu'on a reçues, on retire celles qu'on a envoyées ; l'hôtel est en vente , les équipages de ville sont vendus.
Qu'est devenu le marquis de Brunoy ? se demande-l-on dans les salons qui n'avaient pas encore la ressource des chambres politiques, qui avaient à peine la hausse et la baisse de la bourse , pour occuper les esprits. On le chercha à Paris , à Versailles, aux petits soupers , à l'Opéra, au sermon; nulle part il n'en vint des nouvelles. Au bout de trois jours il n'en fut plus queslion.
IL
Si parmi ces maçons déguenillés qui broient du plâtre , ces menuisiers qui équarrissent des poutres au soleil . ces hommes couverts de sueur qui tracent une enceinte grande à contenir une ville, vous apercevez un ouvrier infatigable, changeant de fonction à chaque instant , plus mal vêtu que les uns , plus familier que les autres , plus hardi buveur que tous, vous avez retrouvé le jeune marquis de Brunoy , conseiller secrétaire du roi, Maison, Couronne de France, et de ses finances.
11 exhausse d'un étage le château de son père, celui qui avait suflB à l'orgueil de deux financiers, à M. Brunet , à M. Paris de Montmartel. 11 le veut plus spacieux, il le veut royal; il bâtit des communs presque aussi vastes que ceux de Versailles, des- sine des cours d'honneur où pourraient tourner les équipages du roi; peut-être compte-t-il sur l'honneur d'une visite du roi! — Cela n'est pas sans exemple : Louis XIV parut bien à la fête du financier Samuel Bernard. — S'il ne peut rien changer à la primitive construction du château , il le flanque du moins de logemens sans fin. C'est un Versailles en tas. Une fois le châ- teau enflé de bàtimens, il songe au jardin . au parc , aux eaux, aux cascades. Si l'eau est trop loin , si la rivière coule à cent pas au-dessous , il prend la rivière par le coude , la violente,
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el l'amène enlre son château et sa cascade. Lui eùl-on dii : Monseigneur, il nous faut l'Océan ; il eût répondu : Allez le chercher, voilà de l'or. Les travaux ne ralentissent pas; ils ne sont suspendus qu'à midi , heure à laquelle le marquis mange la soupe aux choux avec ses ouvriers. Ensuite viennent de Paris et par caravanes des chariots pleins de meubles, de tapisse- ries, de glaces , et d'ouvriers perchés sur ces meubles. A ceux qui leur demandent en les voyant passer dans les allées de la forêt de Sénart : Bonnes gens , pour qui ces belles choses? » ils répondent : Pour M. le marquis de Brunojr.
Et quand le château est bàli, meublé, agrandi, planté, arrosé, que des millions ont été dépensés pour lancer des eaux sur du gazon, pour avoir du gazon autour dune serre chaude qui renferme les végétaux les plus rares; quand le roi Louis XV pourrait entrer par cette porte ouverte dans l'axe du château, au bout d'une allée merveilleuse de perspective, — le roi et toute sa cour ; alors le marquis de Bruuoy réunit tous ses com- pagnons d'ouvrage, et leur dit ;
— Si vous avez bâti le château , vous l'habiterez. Il est à vous. Les paysans et les maçons de Brunoy pensaient que M. le
marquis était devenu fou.
— Oui, il est temps de former ma Maison. — Toi, La Tuile, tu sera mon valet de chambre, — six mille livres d'appointe- ment; toi, Le Loup, mon gâcheur , tu seras mon secrétaire, — dix mille livres ; toi, Renaudin, qui fais si bien la soupe aux choux, sois mon intendant; toi . le vitrier là-bas. tu rempHras les fonctions de mon officier des chasses; vous autres, qui n'êtes que bûcherons de votre état, vous passez de droit domes- tiques de pied et laquais de ma maison. Demain vous irez à Paris vous commander des habits appropriés aux nouvelles charges que je vous destine à occuper auprès de moi.
A votre retour . nous rendrons à mon respectable père les honneurs funèbres qui lui sont dus. Allons boire.
m.
Quelques mois après Tiuexplicable isolement du marquis à Brunoy , son père, Paris de Montmartel , était mort des cha-
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grins qu'il lui avait causés. Cet événement surprit le marquis, tandis qu'il achevait de meubler le château dont il ne croyait pas être si tôt le maître absolu. On a vu qu'il avait voulu l'inau- gurer par un jour de tristesse filiale , et, à l'exemple des nobles familles , faire prendre le deuil à la vaste domesticité de sa maison.
Le deuil ne manqua pas d'une certaine singularité.
Tous les domestiques furent vêtus de serge noire , de la tête aux pieds.
Chaque habitant reçut six aunes de la même étoffe , afin de participer, à raison de sa taille, à la douleur du mar- quisat.
Un rideau noir incommensurable caparaçonna le château , du faîte à la base.
De longs crêpes furent noués aux arbres ; des pleureuses attachées au front de marbre des statues.
Le canal qui traverse la propriété, au lieu d'eau , laissa cou- ler de l'encre.
Et quand les eaux jouèrent , vers le coucher du soleil, sur le disque duquel le marquis regretta beaucoup de ne pouvoir jeter un voile noir , on vit les tritons , les syrènes et les gre- nouilles des bassins, rejeter de l'encre par leurs conques et par leurs bouches.
M™*' de Montmartel vint surprendre son fils au milieu de son extravagante tristesse. Elle apportait à Brunoy une douleur moins affectée que celle qu'elle y trouva. Veuve par l'incon- duite de son fils , elle pleurait abondamment un malheur dont la cause était dans sa famille.
A l'aspect de la lugubre bouffonnerie du château , elle crai- gnit pour la raison de son fils, qui, pâle comme Hanilet, em- pressé, respectueux, la prenant par la main , la conduisit à travers le parc , dont les crêpes sinistres flottaient et se dérou- laient au vent du soir.
Vu de loin , ce devait être un saisissant tableau , que cette extravagante , mais colossale solennité noire. Ces arbres avec leurs crêpes, ce château , vaste ordonnateur des pompes funè- bres , vêtu de noir , immobile au milieu d'un convoi immobile; tout le village tendu de noir , ces eaux noires élancées vers le ciel ; et ce jeune homme en deuil avec celte mère en deuil, se
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promenant à pas lents sur un grand espace, aurait effrayé, épou- vanté le voyageur, qui , au sortir de la forêt de Sénart, tojtte sanglante de traditions , eût aperçu des hauteurs des Bosse- rons, cette vallée de mort.
— Mon fils , dit en baissant la voix , celte mère affligée au marquis de Brunoy , vous avez de grands torts à vous repro- cher envers votre famille dont vous avez poussé le chef au tombeau bien avant l'âge ; vous avez permis à la médisance d'interpréter demille manières scandaleuses votre disparition su- bite de la maison paternelle ; on nous a accusés alternativement, vous comme un mauvais fils , jaloux de vous emparer le plus promptement possible de votre héritage , nous comme de durs parens qui vouUous vous forcer à embrasser les ordres, malgré vos penchaus, afin de conserver plus long-lemps notre fortune. Vous avez souillé la jeune noblesse française.
Le marquis sourit amèrement à ce dernier reproche.
M™c de Montmartel reprit : Chaque jour a eu sa calomnie ; le ridicule a demandé sa part d'aubaine au mensonge, et il l'a obtenue ; aucune personne de votre famille n'a pu paraître dans un lieu public , même dans les plus saints , sans devenir un objet de curiosité ; on nous a appuyé le doigt sur le front. Vous deviez prévoir ceci, et vous n'avez pas été arrêté par cette considération. Si du moins vous étiez venu chercher votre pardon au lit d'agonie de votre père , lui et le monde eussent été apaisés ; mais votre obstination à vous cacher a ra- nimé au contraire , aux derniers momens de M. de Montmartel, toutes les suppositions que l'oubli, car le mensonge lui-même se lasse , avait commencé à user dans les propos impurs du monde. Oui, pleurez, mon fils, et prouvez du moins que vous ressentez pour la mémoire de votre père une respectueuse ten- dresse, et pour mes douleurs personnelles une affliction plus vraie, plus raisonnable, plus noble que celle dont les ridicules marques étalées ici insultent à la piété qu'on doit aux morts. Mon fils , je compte sur votre repentir , j'espère eu votre retour à des sentimens plus sensés ; vous me suivrez sui-le-champ à Paris où j'ai besoin de votre présence pour me proléger, pen- dant les quelques années qui me séparent du tombeau de votre père. Si ce devoir vous pèse, vous n'aurez pas à vous contrain- dre long-temps ; ma santé est perdue ; voyez comme les
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chagrins m'ont accablée, combien je suis souffrante
— Ma mère , estimez-moi assez pour croire que si je vous perdais , je n'épargnerais rien pour que votre mémoire fîlt révérée.
— Je sais que vous n'êtes pas insensible.
— Vous auriez à votre convoi huit célestins.
— Vous êtes léger, mais bon.
— Vous seriez suivie d'autant de ^ frères minimes , auxquels j'adjoindrais six religieux des Billettes , six carmes , quatre au- gustins et quatre jacobins.
— Mon fils , vous feriez mieux de vous occuper de vos prépa- ratifs de départ pour PariSjque des honneurs à me rendre après ma mort.
— Je fonderais pour vous soixante messes hautes.
— Vous voulez donc que je meure, fils ingrat! et il vous tarde d'ajouter au deuil ironique de votre père, le deuil plus scandaleux encore dont vous menacez votre mère.
— A votre service funèbre , il y aura deux cents prêtres , chanoines, vicaires ; plus, quarante torches du plus grand poids, et en cire jaune, autant en cire blanche, autant en cire verte, plus trois cents cierges. Les choses seront bien faites.
— Par pitié , ne m'effrayez pas ainsi pour votre raison , mon fils.
— Je calcule les tentures ; trois bannières de velours violet, comme au convoi de M. l'archevêque de Dijon ; trois portières de velours sombre pour les trois entrées de votre paroisse : quatre grands écussons à nos armes.
— Oh ! mon Dieu !
— Comme vos équipages suivront le corbillard, dont je par- lerai, ils auront caparaçons et housses traînantes de serge noire , avec croix cousues de taffetas blanc.
— Vous me faites mourir , et je vais vous maudire , mon fils.
— Sept grands manteaux à grande queue pour ceux qui mè- neront le deuil. Je songe qu'il ne faudra pas moins de huit aunes d'étoffe pour le drap mortuaire ; le principal sera digne de l'accessoire; on n'aura jamais vu de plus magnifique poêle depuis les obsèques du régent de France , monseigneur le duc d'Orléans : je le veux de vingt aunes de drap d'or , à triple frisure — une frisure de plus que monseigneur le régent.
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— Vous me déchirez le cœur.
— Votre cœur, à propos , sera enfermé dans du plomb et déposé dans un coffre de chêne cerclé en fer ; Houdon se char- gera de vous élever un mausolée du plus vaste travail , tout orné de statues, d'urnes, de lampes et de cyprès.
— Mon fils , vous ne l'êtes plus , je vous maudis !
— Achevons maintenant: huit célestins , cent vingt livres ; billettes , carmes , augustins , jacobins , six cents livres : soi- xante mefses, trois mille livres ; deux cents prêtres , cinq mille livres ; torches de différentes couleurs , deux mille livres ; ten- tures , vingt mille livres; drap mortuaire et coffre de chêne ,
cinq mille livres; mausolée, cinquante mille livres total,
quatre-vingt-cinq mille sept cent vingt livres.
Pardonnez-moi , ma mère , si mon imagination ne me fournit rien de plus beau pour entourer de respect vos cendres ; mais
Le marquis s'aperçut que sa mère n'était plus là. Après l'a- voir maudit , elle était partie indignée pour Paris. 11 entendit le bruit des chevaux qui passaient sur le pont de Brunoy.
Malgré le silence que s'imposa M™^ de Montmartel , touchant la conduite de son fils , à la folie duquel elle refusa toujours de croire, on commença de nouveau à s'occuper du marquis , sur le bruit qui avait couru du deuil extravagant de Brunoy. On sut enfin qu'il ne s'était ni tué , ni embarqué pour les Indes, ni relégué à la Trappe ; versions diverses , adoptées dans le temps par les oisifs de la capitale. On l'avait retrouvé ; on apprit que le possesseur d'une fortune de plus de trente raillions vivait dans un bourg de six cents habitans , traités par lui sur le pied d'une intime familiarité. Ses dispositions funéraires en faveur de sa mère se répandirent , au courant des petits propos où put difficilement s'introduire l'exagération , car elle était im- possible à rencontre du personnage.
De son côté , le marquis fut instruit de la place qu'il avait dans l'opinion , celte opinion qui lui avait été si cruelle un jour, si impitoyable, et si brûlante à l'endroit le plus à nu de l'ame humaine, de la vanité. Son héroïsme étrange avait tenu
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sa vengeance muette , étouffée et petite , comme un moineau dans la main ; sa colère dut se réjouir quand elle put se dire : J'ai enfin attiré sur mol les regards louches de la noblesse , ma sœur , et la vue commune , mais bonne , du peuple , mon frère. La scène se passera en famille.
Du reste on continua à considérer le marquis de Brunoy comme un original. Original est le premier nom que reçoit dans le monde un homme de génie ou un fou.
Vous avez souillé la noblesse française , avait dit M™" de Montmartel à son fils.
El le marquis était en droit de demander ce qu'il restait à faire pour la souiller davantage après l'abbé de Voisenon , qui louait en pleine académie les charmes de M^e Favart, la maî- tresse du maréchal de Saxe ; après M. le marquis de Sade qui suçait le sang des jeunes filles , trouvant que de les embrasser, c'était trop fade ; après 51. le président de Meslay , de la cham- bre des comptes, surpris tout nu à l'Opéra ,dans une loge, av€c une fille des chœurs ; après le roi de France qui vivait puljjiquement avec M™" Dubarry.
Ce n'est pas déjà mal ainsi , mais on peut aller plus loin, quand on a quarante millions, réfléchit le marquis de Brunoy ; il reste à découvrir. L'abaissement est profond , mais il n'est pas encore à plat dans la boue ; c'est à peine si le peuple, admis comme valet , pénètre au fond des boudoirs , où il soutient les flambeaux de cristal de la luxure , esclave cubiculaire de ses maîtres ; c'est à peine s'il connaît leurs orgies , en présentant la cuvette de vermeil où retourne le premier souper pour faire place au second ; c'est à peine s'il comprend leur langage, sous le néologisme libertin qui le farde ; c'est à peine s'il les méprise , vivant du reste de leurs débauches, du reste de leurs habits , du reste de leurs soupers , du reste de leurs femmes. Il y a un autre peuple qui ne les connaît pas , car les nobles seigneurs ne vont pas à pied , et le roi , leur maître en tout, ne se montre que deux fois par an. Ils m'ont laissé la rue à salir ; là je veux être roi et marquis de Brunoy , conseiller-secrétaire du roi , Maison , Couronne de France et de ses finances.
Un mot d'histoire en passant. Louis XVI n'était pas encore monté par les pieds à ce trône d'où il devait descendre par la tète. Louis XV achevait de régner.
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Le comte de Provence, frère du roi Louis XVI, devenu Monsieur, et depuis Louis XVIII, qui possédait Gros-Bois , belle terre du voisinage , se passionna pour la propriété du marquis de Brunoy , la trouvant selon ses goûts de solitude classique , alors moins exclusifs , torts d'un âge encore chaud et d'une époque contagieuse , qu'on Ta soutenu plus tard à la gloire de celte exception des mœurs royales. H convoita Brunoy, le désira , le demanda , menaça pour l'avoir , faisant répandre par d'officieux courtisans qu'il était dans les inten- tions du marquis lui-même de se débarrasser d'un château rui- neux pour tout autre qu'un prince royal.
Le marquis poussa l'originalité jusqu'à résister aux avances de Monsieur , et à se ruiner de plus belle comme s'il eût été prince. On convint que la fermeté ne manquait pas à cet extra- vagant.
De jour en jour plus affermi dans ses projets de vivre au milieu de la société , qu'il s'était créée en haine de celle dont il avait fui l'outrageuse hiérarchie, il fallait ou qu'il l'élevât jusqu'à lui ou qu'il s'effaçât jusqu'au point de se trouver de ni- veau avec elle. Rien au monde , dans l'histoire des petits combats du cœur humain , n'est intéressant comme le principe delà lutte qu'il eut à soutenir en lui-même. Tantôt le marquis dévore l'homme , tantôt l'homme dévore le marquis ; il rap- pelle ces monstres qui apparaissent au commencement et à la lin d'une création. Tête de marquis et queue de peuple ; à la fin la queue l'emporta.
Un jour il convie ses bons amis les vilains à un superbe repas qu'il donne dans une des plus belles salles du château. Selon l'usage, le menu fut formidable, la plaisanterie ruissela avec le vin , des lèvres sur la nappe. — Mes amis , leur dit le marquis au moment suprême du dessert, quand les convives en belle humeur mouchaient déjà les bougies avec leurs doigts et s'en- roulaient à l'orientale des serviettes autour de la tête , mes amis , je réclame votre attention , si c'est possible , pour quel- ques minutes.
Des figures de terre cuite, peintes en rouge . s'efforcèrent de garder le sérieux nécessaire à la communication qui allait être faite par le marquis.
— Vous savez qu'on me reproche dans le monde d'être trop
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familier avec vous , de vous avoir laissé prendre trop de liberté, d'avoir oublié que vous étiez mes vassaux , de vous avoir admis à ma table , et beaucoup d'autres torts dont vous voyez que je me corrige, puisque je vous tutoie tous, puisque je bois dansleverre de mon voisin Venteclef à la santé de vous tous , puisque je vous invite tous pour demain à renouveler la réunion d'aujurd'houi.
Cependant, si je suis fier d'avoir effacé toute différence entre nous , si j'ai voulu que nous fussions tous égaux comme les six bouteilles d'un panier de chambertin , il n'est pas moins vrai que vous n'êtes que des vignerons , des serruriers, des engrais- seurs de volailles , des tonneliers , des garde-chasse , etc , et que je suis marquis de Brunoy.
— Monsieur le marquis, nous n'avons jamais prétendu le contraire , s'écrièrent les vilains qui craignaient que quelque velléité de suzeraineté ne se fût tout à coup éveillée dans l'arae du marquis.
11 les interrompit en frappant la table de son verre.
— Je le sais : pour en finir avec tous les reproches dont on m'assomme , après avoir été vilain avec vous , ce qui ne m'a pas réussi auprès de gens obstinés ù ra'appeler marquis, je prétends que vous soyez marquis comme moi ; ce qui va avoir lieu sur- le-champ.
Et vous serez marquis avec marquisats , ce dont beaucoup ne sauraient se flatter en France. Vous aurez tous un quartier de terre dans mes possessions de Brunoy.
Silence donc ! et que l'on aille prendre l'air au jardin , si l'on est incommodé ; — n'éveillez pas ceux qui ronflent, ils s'éveil- leront marquis.
Toi, mon vigneron , je le crée marquis de la Chopine , ta terre prendra le nom de la Chopine-Vieille ; salut , marquis de la Chopine-Vieille! Tes armes seront d'azur au gobelet d'argent vomissant de gueule.
Toi , mon tonnelier , je te nomme marquis de la Futaille , et tu signeras Beaucerf de la Futaillière. Tu porteras de Sinople au tonneau cerclé d'or semé de bouchons à l'orle.
A ta santé, marquis delà Futaillière!
Toi .mon sommelier , tu seras désormais marquis de la Bou- teille, ou Christophe de la Bouleillerie. Tu porteras de lie plein (on écussou.
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Embrassons-nous , marquis de la Bouteillerie.
Toi , là-bas , je te fais marquis de la Chaudière. — Ton écusson : deux chaudières l'une sur l'autre , comme la maison de Lara en Espagne.
Ton voisin , marquis de la Cuve.
Messieurs les marquis , j'espère qu'à présent que nous voilà tous nobles , il n'en sera ni plus ni moins qu'auparavant pour nos plaisirs ; l'opinion du monde est satisfaite , condescendons à ses préjugés de costume.
Le marquis sonna ; six domestiques parurent.
Donnez des bas de soie brodés , des perruques blondes et des souliers à boucles à messieurs les marquis .
— A vos paysans ?
— Aux marquis de la Chopine-Vieille , de la Futaillière et de la Bouteillerie ; entendez-vous , valets!
Il sonna d'un autre côté.
— Donnez des chemises et des épéesà messieurs lesmarquis....
— Mais, M. de Brunoy....
— Obéissez : les chemises sont dans mon armoire , les épées accrochées dans mon alcôve.
Il sonna une troisième fois.
— Lavez le visage et les mains à messieurs les marquis.
Et les vassaux se laissaient faire , éprouvant la sensation glo- rieuse, mais bien moins prévue, dont jouit Sancho, lorsqu'a- près des années de traverses , il fut nommé au gouvernement de Barataria. Ils se laissaient faire, croyant qu'on n'en usait pas autrement pour créer des marquis.
— Maintenant, mes amis, leur dit le marquis de Brunoy, il nous reste encore à nous promener à travers le pays, afin qu'on sache désormais qui vous êtes.
Je veux qu'on vous respecte comme moi-même.
Traînées par six;,chevaux, huit voitures s'élancèrent dans Brunoy, tournant, montant, descendant dans des rues étroi- tes , où trois ânes de front , qui vont au marché , sont mal à l'aise. Les bourses poudrées des marquis , leurs perruques qui les faisaient ressembler à des caniches de la grande espèce, leurs beaux jabots se détachant en blanc sur leurs figures pon - ceau , leurs étoffes à ramages , et leurs manchettes à point d'Angleterre, folâtraient aux portières.
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Les femmes du pays n'en revenaient pas.
— Notre père qu'est marquis !
— Gros Louis qu'est aussi marquis !
Et les enfans qui croyaient que c'étaient les voitures du roi, saluaient le serrurier , le charron , l'engraisseur de volailles, le maréchal ferrant , le tonnelier , leurs pères ou leurs oncles , en criant : Vive le roi!
Ainsi , en un seul jour , le marquis de Brunoy anoblit tout le bourg.
Le lendemain, chacun n'en reprit pas moins sa fonction ac- coutumée ; le marquis étrilla les chevaux , le marquis battit eu grange, le marquis engraissa la volaille.
V.
Les menues aberrations de cette vie dévouée par calcul à une singularité de vengeance sont infinies dans leurs formes ; elles sont semblables aux globules de mercure enfermés dans un tube de verre : réunies , elles marquent les degrés de ce caractère d'exception , mais , éparses, il est difficile de les fixer en corps de récit. Malheureusement , que nous sachions , le marquis de Brunoy , qui avait tant de choses , n'avait pas d'historiographe; ou , s'il en avait un , ce ne pouvait être que quelque palefrenier élevé à cet emploi. Non que les faits manquent à l'enchaînement de cette histoire , ils sont au contraire si nombreux , si pressés, qu'on ne sait comment les aligner pour les voir tous, c'est une immense vie démolie comme le château qui en a été témoin ; on bâtirait Bicètre , local et locataires , avec les débris.
Nous avons montré les paysans, les laquais, les cuisiniers, les garde-chasse, disposant du château à leur gré, éventrantla ga- renne, saignant la cave, se donnant du marquis en se renvoyant des bouffées de vin au visage. C'était l'âge d'or de ceux qui n'a- vaient même jamais vu d'or.
Et qu'on n'imagine pas que cette confusion fût le résultat, chez le marquis de Brunoy, d'un renversement perpétuel d'idées. Il voulait que cela fût ainsi et non autrement. Sa législation do- mestique avait été méditée avant de recevoir une exécution in- flexible dans son application. Jamais homme ne fut plus consé- quent avec ses principes. On va le voir.
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Le concierge d'un de ses châteaux et ses deux filles ayant re- liisc' de s'asseoir à sa table, par respect, disaient -ils, pour 31. le marquis, leur inaitre, celui-ci les chassa, prétendant avec ijuelque raison, dans sa tyrannie, que l'aristocratie des concier- ijes est intolérable quand celle des marquis n'existe plus. « Je bois avec mon suisse, mon concierge peut manger avec moi. »
L'air du matin ayant un jour aiguisé son appétit , il descendit dans la cour , où il ne trouva que son cocher , occupé à soigner les chevaux. — J'ai envie de crème , mon ami , lui dit-il , allez m'en chercher , je vous prie. — Aller chercher de la crème n'est pas dans mes fonctions , répliqua le cocher ; une servante ira. •--Quelle est donc votre fonction ici , mon ami? — î)e soigner vos chevaux, de les atteler et de les conduire. — Fort bien. Attelez donc six chevaux à ma voiture, faites-y monter une ser- vante, et qu'elle me rapporte de la crème. Tous les matins , mon ami, sans sortir de vos fonctions, vous vous acquitterez du même devoir.
Depuis ce jour, les servantes allèrent chercher delà crème pour M. le marquis de Brunoy dans une voiture à six chevaux.
Une autre fois, jouant aux quilles avec un domestique, il perdit la partie , et fut obligé , par convention réglée en pré- sence de témoins , de lui baiser le pied en tenant un verre de vin à la main.
Il était d'une politesse raffinée pour ses amis les paysans. Il les visitait à chaque bonne fête; il déposait sa carte chez eux quand ils étaient malades. Le linceul , la layette , la corbeille de mariée se faisaient aux frais du château. La femme d'un bour- relier étant morte , toute la maison du marquis prit le deuil. Il y eut catafalque, tenture de raz-de-Saint-Cyr dans la nef, de raz de-Sain t-Maur dans le chœur; épitaphe en cuivre, tombe; trente mille Uvres de dépense. Huit cloches sonnèrent pendant trois jours ; les villages des environs répondirent à cette son- nerie lugubre. Le monde était veuf de la femme d'un bourrelier! Colossal dans la douleur , il était monstrueux d'excès dans la joie de ses vassaux. Maréchal et Séné, l'un secrétaire du mar- quis, et fils du bourrelier dont la femme avait été si pompeuse- ment enterrée , l'autre paveur de son état , avaient toute la con- tiance de M. de Brunoy. Leurs sœurs s'étant mariées, on se régala pendant huit jours au château ; «luatre arpens de terrain
5.
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furent couverts de tables ; trente-cinq pièces de vin furent bues. Chaque mariée eut pour dot vingt mille livres, et un trousseau du même prix. Le chemin par oîi elles passèrent pour se rendre à l'église . fut orné de guirlandes et sablé de sable fin.
A la même époque, le marquis fonda . dans une salle particu- lière du château , sous la surveillance d'un médecin , une vaste infirmerie pour les pauvres gens de la campagne. Le bienfait était à peu près illusoire. Brunoy ni ses environs n'avaient de pauvres , par conséquent de malades. Une seule épidémie déso- lait le pays : l'indigestion.
Il ne doit plus rester aucun doute dans l'esprit du lecteur ; le marquis de Brunoy était un fou volontaire , méditant ses plans d'extravagance, comme un autre arrange des projets de sa- gesse , se faisant aimer du peuple de toute la dégradation où il descendait aux yeux de la noblesse , qui le regardait agir main- tenant avec une effrayante curiosité. Sa renommée avait gagné du terrain petit à petit ; il faisait les délices de l'impéralrice Ca- therine , qu'on tenait soigneusement au courant des fohes de Brunoy. L'Europe gentilhomme avait les yeux sur le marquis. Il en acquit une audace de résolution sans exemple.
Rebelle aux remontrances sévères de sa famille , il ne voulut jamais écouter avec quelque faveur que les conseils de son oncle, le marquis de Béthune, homme adroit, esprit sage, qui crut trouver dans l'extrême jeunesse de son neveu, à peine âgé de dix-neuf ans , la cause de ses déplorables déréglemens. 11 ima- gina qu'en imposant au marquis des charges de famille, qu'en le liant par la responsabilité d'une compagne choisie parmi les plus nobles et les plus belles filles de la vieille noblesse , il le ra- mènerait à une vie d'ordre et d'honneur.
M. de Béthune proposa à son neveu de le marier. Celui-ci eut l'air d'accueiUir avec condescendance le projet de son on- cle ; il consentit , article par article . à tous les sacrifices qu'on exigea de lui: à rompre avec les paysans , à congédier ses ridi- cules domestiques, à reparaître à la cour, à borner ses dépenses, à vivre â Paris. C'était un enchantement. Chaque concession obtenue arrachait des larmes de joie à M™« de Montmartel, sa mère. Enfin , quand le marquis de Béthune crut avoir remporté la victoire la plus complète sur les répugnances de son neveu , il osa lui dire avec beaucoup de ménagement : Et vous vendre?
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aussi votre chAteau de Brunoy; que feriez-vous de celte rui- neuse propriété? N'avez vous pas votre charmant pâté de Bercy? votre belle terre de Villers en Normandie? C'est convenu , n'est- ce pas , et je vais l'écrire à votre excellente mère ; nous ven- drons Brunoy.
— Et à qui le vendrons-nous, mon oncle? car il ne faut pas une fortune ordinaire pour l'acheter.
— Ne vous mettez pas en peine.
— Voyez-vous, je serais désolé, mon oncle, de voir passer mon marquisat à quelqu'un qui n'aurait pas pour mes paysans les mêmes soins que moi. Ce sont des enfans et des frères que j'abandonne.
— Encore une fois n'ayez pas ce chagrin. Un mot vous rassu- rera. Le comte de Provence est celui qui héritera , à tel prix que vous exigerez , de votre marquisat de Brunoy.
Le marquis regarda fixement son oncle.
— C'est dit ! mon oncle. Je me marierai quand il vous plaira. M. de Béthune sauta au cou de son neveu.
En parlant , l'excellent oncle se répétait : — « Je le liens !
En le voyant partir, l'excellent neveu s'écria: —Je vous liens! moi!
Elle soir, orgie au château : mais orgie finale. Adieu noyé de sanglots et de vin; on pleurait à pleins verres; on buvait à chaudes larmes.
— Non ! je ne vous quitterai point sans vous laisser d'éternels témoignages de reconnaissance, dit le marquis à l'assemblée, partagée ainsi , la moitié autour de la table , l'autre moitié des- sous.
Voici ce qu'illeur dit ; et ceci est de la plus rigoureuse exac- titude, tant pour les noms d'individus, quelques-uns encore existans , que pour les sommes d'argent léguées.
1° Huit cents livres de pension viagère au profit d'André Pressard , attaché à mon écurie.
2° Six cents livres à Christophe Beaucerf , un de mes garde- chasse.
o» Même somme à Denis François Tremblay , engraisseur de volailles.
4" Idem à Pierre Pages et sa femme , rôtisseurs.
3° Idem à Jacques Raoul Ventelef , portier et pêcheur.
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6^ hlem à Jacques Villier , suisse de Ihôtel ; à Pierre Guérin, mon pâtissier ; à Léger , mon valet de chambre-perruquier ; à Louis Dlancart et sa femme , portiers du château de Brunoy ; à Gaume, mon valet de chambre.
7° Douze mille livres à toi, Masset.
8° Six cents livres de pension viagère à Aubin Poinsard, mon palefrenier.
9° Idem à Louis Paysan , sonneur de la paroisse de Brunoy.
10° Maisons et bàtimens à Filhol aîné.
1 1" Trois mille livres de rente au même.
12° Donation à Séné, d'une somme de trente-un mille huit cent soixante livres ; et à Maréchal, de la somme de trente-quatre mille cinq cent soixante livres ; et de plus une rente viagère de deux mille huit cents livres.
15° Une de huit cents livres à Louis-Jaques Ventelef, mon cuisinier.
14° Une autre de douze cents livres à Jean-Claude Delage et sa femme, chef de cuisine.
15° Pareille rente à Pierre-Jean MlUot, concierge du Pâté à Bercy.
16° Une reutede.huil cents livres à Joseph Schneider, mon troi- sième valet de chambre ; une autre à Philippe Delafaye , mon chef d'office; une autre de pareille somme à Louis Lemasle, jar- dinier fleuriste.
17° Rente viagère de six mille Uvres à Denis Lacroix , ancien cocher de mon père, etc. , etc.
Puis, légataires et donateur ronflèrent jusqu'au jour l'un sur l'autre. On aurait transporté le village de Brunoy tout entier aux Grandes Indes, que pas un habitant n'aurait senti la se- cousse, tant la douleur était profonde.
VI.
Le 8 juin 1767, leurs majestés signèrent le contrat de mariage de M. Armand-Louis-Joseph Paris de Montmartel , marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, Maison, Couronnede France, et de ses finances, avec M>i'= Emilie de Pérusse d'Escars.La plus grande fortune et le plus beau nom de France se donnèrent la main sous les voûtes de Notre-Dame.
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Tout Paris courut à ce mariage, qui remplit la cour et la ville d'élonneraent. On crut le marquis sauvé de lui-même en voyant la jeune fille qui se dévouait à lui, si belle, si noble, si pleine de soumission à la volonté de ses parens. Ce n'était point un mariage d'inclination , on ne le supposait pas ; mais comment l'amour ne devait-il pas infailliblement naître entre quinze ans d'un côté et vingt ans de l'autre; entre deux beautés ravissantes de visage ; entre un nom couvert de rouille, et un nom étince- lant de di?mans , unis par la main du roi de France ; entre tout ce que les temps passés ont de saint , de fier, posé en aigrette sur le front de cette jeune fille , entre tout ce que l'époque a de pompeux , de ricbe en félicités positives , palais, chevaux , do- mestiques, apporté en dot parce jeune homme, ce jeune homme qui n'a pas d'armure de ses aïeux, il est vrai, mais qui rempli- rait d'or, pendant plusieurs jours, la plus vieille et la plus creuse des armures ?
Le marquis fut exquis pendant la cérémonie ; il présenta la mariée à l'aulel avec une décence parfaite, édifiant par sa bonne tenue ses parens et ceux de sa femme; répondant aux compli- mens d'usage d'un ton aussi délicat que s'il n'eût jamais quitté la cour. On eût dit qu'il revenait de celle de Charles III d'Es- pagne. Cette fidélité à l'étiquette lui rallia, à une époque où elle était la seule vertu visible que la monarchie eût conservée de- puis le grand roi, l'estime des meilleures maisons de France. Celle dans laquelle il entrait couvrait de ses rameaux épais sa jeune tige nobiliaire qui n'aurait plus à souffrir du souffle de l'opinion. Quand la famille d'Escars l'acceptait à la face du ciel et du monde, il y aurait eu de la présomption h ne pas le tenir pour le plus pur gentilhomme du royaume. Ce nom d'Escars était si beau qu'il fut toute la dot de la mariée, en faveur de la- quelle le marquis de Brunoy s'engagea à payer, outre une pen- sion annuelle de 60 mille livres , une autre pension pour sou entretien, un gain de survie de oOO mille livres, et jusqu'à con- currence de 500 mille livres de toilette, argenterie et bijoux ; enfin un douaire de 15 mille livres et 5 mille livres d'habitation. Rien ne parut trop cher au jeune marquis. Excessif en tout, il offrit à la future des diamans et des habits pour 700 raille li- vres. 11 n'y eut plus de termes pour le louer. Il fut présenté h la cour par sa belle-mère, Mm= la marquise d'Escars , née Fitz-
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James. Impossible d'aller au delà de ce faste , de ces honneurs . de ces dislinctions. Si le marquis de Béthune eût conquis la toi- son-d'or, il n'eût pas été plus radieux. Sou neveu devait être l'exemple de tous les neveux à venir, lui le modèle de tous les oncles.
Le mariage du marquis n'eut qu'un jour ; il n'eut pas de nuit.
A peine sa femme appuyait sa tête tremblante sur le pudique oreiller, que le marquis était déjà sur la route du Brunoy , im- patient d'arriver à son château, où l'on était loin de l'attendre.
Il arrive, il entre, il appelle ses gens , fait sonner les cloches de l'église, dont le bruit met sur pied les habitans. Ceux-ci n'ont que deux suppositions à faire : ou c'est l'incendie qui brûle les moissons des environs , ou c'est M. le marquis de Brunoy an- nonçant son retour au château.
C'était M. le marquis de Brunoy.
Entouré des habitans de Brunoy éveillés en pleine nuit, le marquis , encore en habits de noces , ressemblait à un chef de pirates qui rentre au port pour partager avec les siens la riche capture qu'il a faite. Le coup avait eu lieu ; il avait réussi au- delà de toute espérance. On revenait vainqueur. La dépouille c'était, pour le marquis , son mariage avec IVP'^ Emilie Pérusse d'Escars. Rie avec lui qui voudra , que chacun de ces manans tire avec ses ongles noirs et ses dents jaunes un morceau d'un si beau nom ! d'un si grave événement ! il rit avec eux ; il les en- courage même , car ils ont besoin de toute la raillerie de leur maître pour se moquer de ce qui est chose sainte jusque parmi eux ; le mariage ! Mais riez donc des d'Escars où je viens d'en- trer, semble-t-il dire ; riez donc de ce nom que je vous apporte au bout de mon fouet ! Ils ont de vieux aïeux, vieux comme les pierres , des arbres généalogiques qui couvriraient toute la fo- rêt de Sénart, des écussons pleins d'un grimoire à faire tomber les yeux d'un sorcier; ils ont des prétentions à la couronne de France: que sais-je? Eh bien ! ils m'ont donné tout cela , à moi petit-fils d'un bôtellier, à moi fils d'un financier anobli pour ses écus, à moi, non le marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, Maison. Couronne de France, et de ses finances, mais votre égal , qui prend le nom , pour ne plus le quitter , de Nicolas Tuyau. Criez avec moi : Five Nicolas Tuyau !
Après ce noble épanchement de partetd'autre.Sénéle paveur,
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Thorel le.menuisier, Chalandre , maître charron , Maréchal , le fils du bourrelier, et un abbé Bonnet, fils du barbier de Brunoy, avertirent le marquis que pendant son absence il était venu des ofiBciers et des intendans de la maison du comte de Provence pour dresser Tinventaire du château, de son mobilier , du parc et des jardins. Ils avaient procédé avec les formes qu'on emploie lorsqu'on poursuit une vente par autorité de justice. ToutBrunoy avait pensé que M.le marquis avait consenti à cette vente, par suite de son mariage; c'était une bien vive douleur pour le pays.
Déjà ! murmura tout bas le marquis sans s'arrêter aux regrets de ses gens ; j'étais à peine à Paris qu'on songeait à me dépouil- ler ! M. le comte de Provence est donc bien amoureux de ma propriété ; c'est trop juste, je l'aurais faite belle pour lui ; je l'ai plantée, embellie, pour ménager à M. le comte du repos et de l'ombre ; j'ai été le maçon de son altesse ; mes eaux joueront pour ses grandes dames. Vous croyez cela, cher oncle? Ah ! vous me faisiez épouser une d'Escars , et vous vendiez Brunoy à la cour ! Brunoy est à mes paysans ; j'ai la femme, et vous n'aurez pas le château ; marquis ! le fou vous a joué.
Cependant le marquis de Brunoy, qui n'ignorait pas la puis- sance de la cour, et combien il serait aisé au comte de Provence, pour peu qu'il en eût l'intention arrêtée, de devenir possesseur du château, envisagea sérieusement, derrière son masque bouf- fon,le diflacile de sa position ; il retint auprès de lui l'abbé Bon- net, l'un de ses conseillers intimes.
— Bonnet, lui dit-il.
— Monsieur le marquis.
— Pas de marquis, Nicolas Tuyau.
— Soit.
— 11 y a une église à Brunoy,
— Fort laide, fort petite, fort pauvre.
— On posera huit cloches d'abord au clocher, Bonnet.
— Huit cloches, y songez-vous? il n'y a pas de paroisse à Paris qui en ait autant.
— Raison de plus.
— Mais le clocher s'écroulera.
— Nous bâtirons un autre clocher , si celui-là tombe ; nous ferons faire un superbe service aux morts; huit cloches, bien ; je veux que l'église ait seize chantres.
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- Jésus! c'est plus qu'à Saint-Roch !
— Je ne dis pas le contraire; seize serpens; dix-huit cnrans de chœur et quatre sonneurs; j'aime les sonneurs.
— Mais on n'y tiendra pas du bruit.
— L'abbé , vous aimez les orgues , ne vous en cachez pas; soient un orangiste et un maître de la sonnerie.
— Ce sera Notre-Dame en petit.
— Comment en petit? Douze chanoines attachés à la fabrique. Nous aurons office canonial, l'abbé.
— Ce sera Notre-Dame en grand , je le vois.
— On dorera la chapelle du portique à l'autel, avec beaucoup de pommes d'or , de grenades d'or , de raisins d'or , pour les guirlandes des entrecolonneraens.
— Monsieur le marquis, fera-t-on dorer Tes paroissiens?
— L'abbé, je ne plaisante pas; on pavera rose et blanc le pavé de l'église. Demain les architectes viendront.
— Qui sera chargé de veiller à ces travaux ?
— Vous, l'abbé, et je vous recommande de m'apporter le registre de la paroisse, où tous ces dons seront écrits de ma main.
— Est-ce tout?
Le marquis réfléchit un instant.
— Demandez à Paris cent soixante et seize chapes. L'abbé pouffa de rire.
— Qui portera ces cent soixante et seize chapes ? Gravement le marquis répondit:
— Apparemment, Bonnet, ceux qui porteront trente-trois chasubles, cent quinze tuniques , cinquante-sept élolcs.
— La cathédrale est complète maintenant.
— Pas encore , Bonnet ; faites venir neuf lustres de Bohême , trente-six girandoles , six candélabres à sept branches , quatre- vingt-dix chandeliers en cuivre, huit chandeliers en argent massif. Et nous allions oublier l'autel, l'abbé?
— C'est vrai nous allions oublier l'autel.
Écrivez donc, l'abbé, trente aubes de point d'Angleterre et deBinche ; huit devans d'autel de Binche ; un ostensoir en soleil , de vermeil, pesant vingt-cinq marcs, un ciboire d'or de huit onc#s, une croix et son bâton en vermeil; deux calices de ver- meil, trois encensoirs en vermeil, une lampe d'argent dorée et
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ciselée , avec chaînes et couronnement , de six pieds et demi de circonférence , et de deux pieds sept pouces de profondeur , du poids de cent à cent cinquante marcs; ma foi, on peut chanter vêpres à présent , n'est-ce pas , l'abbé? Allez donc exécuter tout ce que nous venons d'arranger ensemble. On aura des nouvelles de Nicolas Tuyau il la cour.
L'abbé sortit tout abasourdi. Il croyait avoir les huit cloches dans sa tête , un encensoir à chaque oreille , et les paupières brftiées par tous les chandeliers. 11 était effaré. L'archevêiiue de Paris allait crever de jalousie.
— Oue M. le comte de Provence s'avise de loucher à Brunoy, maintenant! J'ai tout le clergé avec mol de mon côté, contre lui , contre tous ; je serai fort avec les forts : ils sont prêtres , je le suis!
Ce qui avait été dit fut fait; le marquis dépensa même beau- coup plus qu'il ne l'avait calculé, pour orner la chétive église de Brunoy.
Je l'ai vu à cinquante ou soixante ans de date de ces embel- lissemens; non-seulement elle a été pillée, ce qui est déplorable à voir; mais elle n'a pas été entièrement pillée; le clochera gardé une cloche sur huit, elle est fêlée; il reste un lustre de Bohême sur neuf, il est grapillé; le plafond a été crevassé par le poids des cloches , comme l'avait prudemment prévu l'abbé Bonnet; le pavé seul a conservé ses carreaux de marbres griottes et blancs, mais ils sont pâles; l'humidité en a dévoré les couleurs; il n'y a plus de bannières d'or, ni de croix de vermeil, mais les détestables pommes d'or des entrecolonnes sont fraî- ches et joufflues , comme si elles venaient d'être cueillies chez le doreur; saint Médard y est, mais ce ne peut être le riche, le railhonnaire, celui du temps du marquis; il n'y a pour soleil d'or , que le véritable soleil passant ironiquement à travers les carreaux de la chapelle, et jouant avec les arêtes du xiii<= siècle ; car l'église atteste deux époques , celle de la chapelle , qui n'était que cela d'abord , puis celle de l'église même, fastueusement alongée et étranglée en trois nefs. On aimerait mieux une dévastation complète. Ce qui reste d'or, de fard , de plâtre, de laque , de mauvais cristal de Bohême , de peintures grises el d'anges qui ressemblent à des amours à faire trembler , donne un air de boudoir à celte pauvre église , dont elle est loule bon-
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teuse ; exceptons pourtant l'entrée , qui figure assez proprement le péristyle d'un théâtre de province; attiquegrec, six marches, double tambour.
Les patriotes de Brunoy ont dévoré , en 93 , jusqu'à l'enve- loppe de cuivre qui formait la boule où s'élevaient la croix et le coq de l'église.
Je me demande avec anxiété ce qu'ont pu devenir les cent soixante et seize chapes, pendant la tourmente révolution- naire.
Tandis que se confectionnaient dans les ateliers de Paris et de Lyon les ruineuses magnificences de l'église de Brunoy , M™« de Montmartel , la mère de notre marquis , mourut de chagrin.
Elle eut exactement le service funèbre que son fils lui avait promis.
L'église de Brunoy y gagna un superbe mausolée où furent déposés par leur fils M. et M'^^ de Montmartel.
VII.
Il résultait des événemens écoulés depuis son émancipation que le marquis de Brunoy avait déjà à s'accuser de la mort de son père et de sa mère , et , que débarrassé , non sans remords peut-être , de ces témoins sévères de sa conduite , il allait se rouler de nouveau dans la fange, après avoir épousé, dans l'unique but de la rendre un misérable objet de dérision, M"6 Emilie d'Escars , autre victime de sa conjuration impi- toyable.
On a remarqué , et le personnage rajeunit ici la remarque , qu'au moment d'expirer , chaque forme sociale en travail de dissolution se relire , pour rendre sa chute plus exemplaire et plus bruyante , dans quelques groupes prédestinés , souvent dans un seul liomme chargé d'en finir avec la désorganisation qui s'individualise en lui. Héliogabale s'empare de tous les vices de l'empire romain , sans en oubUer aucun ; il est , par ses excès même , le vengeur des peuples que ses prédécesseurs ont écrasés. Tout ce qui est possible dans les dimensions du mal , il le réalise ; il veut le sang des hommes , la vertu des femmes ,
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la vie des enfans, la fortune du monde , sa gloire, les secrels de l'abîme , les secrels de Dieu , il va , il va, il abat, il monte, il domine , jusqu'au jour marqué où le titan reçoit la foudre sur la tête, et où l'homme-Babel s'écroule. On jette le Dieu aux la- trines , puis on lave les latrines. Tout finit par là : il n'y a pas de grande élévation terrestre qui ne se termine par une con- fusion ou par une saleté. La Rome du moyen-âge meurt dans le brillant Léon X , et empoisonnée comme lui. Le xviiie siècle a aussi ses hommes d'agonie râlant (pour tous quand l'heure est venue de considérer la noblesse comme chose finie , morte et corrompue ; la noblesse qui a contre elle des titans audacieux qui s'appellent philosophes, des maçons téméraires qui s'appel- lent encyclopédistes , et dans son sein des Héliogabales du nom de Guéménée et de Brunoy.
Si nons n'avions découvert qu'un fou ordinaire dans le mar- quis de Brunoy , nous aurions respecté le cabanon où personne n'a osé , avant nous , aller secouer ses chaînes rouillées. Il y a assez de fous parmi les vivans, sans qu'il soit besoin d'en em- prunter à la tombe. Parce qu'un homme a été riche et extra- vagant dans l'emploi de ses richesses, il n'est pas juste qu'il soit tiré de l'oubli , enfer des nullités de ce monde.
Mais notre fou est un démon; s'il n'est pas populaire comme don Juan , c'est qu'il s'est perdu dans le bruit de l'œuvre à la- quelle il a apporté la dernière main. Arrivée quelques années après sa mort , la révolution de 93 couvrit de son écume et de son immense mugissement toutes les rumeurs humaines. Peu de notre génération connaisssent ce nom de Brunoy. Si les existences contemporaines le balbutient à peine, c'est le tort de l'époque , car il est des époques qu'on ne peut imprimer dans la mémoire : communément ce sont celles qui touchent aux heures suprêmes d'action. Telle minute célèbre fait ou- blier le siècle dont elle procède. Le fait arrive à quatre che- vaux , il broie et passe. A travers la poussière qui est-ce qui a remarqué les chambellans?
Pourtant rien n'est saisissant, à la manière de Goethe, à la façon allemande, si narrative , si curieuse , si chère à la médi- tation , parfois même si près du théâtre , comme le serait , bien sentie, abandonnée à certaine vulgarité, la vie de notre per- sonnage , mort jeune , mais venu tout juste assez àtemps pour
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assister à la fin de toutes choses. Mœurs , religion, monarchie , sont au Ut de mort. Le marquis eût voulu être humain , on roue Calas; il eût voulu être philosoplie , Raynal est obligé de s'exiler ; il eût voulu aimer la royauté , M™e Dubarry gouverne ; il n'a aspiré qu'à être de son rang , on s'est moqué de sa no- blesse , comme si ses rivaux étaient des Montmorency. Alors il se fait peuple, paysan ; il ne se croit pas encore assez vengé, il s'abrutil.
Malheureusement, et ainsi qu'il élait aisé de le prévoir, le marquis finit par s'identifier à son rôle avec une sincérité qui n'était plus jouée. Il aima le vin comme boisson, après l'avoir employé comme instrument de déshonneur. De jour en jour il lui devint plus difficile de distinguer la ligue du flacon qui séparait la vengeance de l'ivresse ; il eut le malheur de boire à son intention vingt fois plus qu'il n'avait bu à celle des autres. Cette confusion eut les plus funestes effets ; inventeur d'une punition qu'on infligeait à celui de sa société qui renonçait à boire avant extinction complète des forces , il fut une fois obligé de la subir au péril de sa vie. On l'attacha à une colonne de lit , et dans cette position , on lui fit avaler, au moyen d'un entonnoir , une prodigieuse quantité d'eau-de-vie. On crut le perdre ; sa jeunesse triompha de cet assassinat d'amis ; la chose fut même tournée agréablement en plaisanterie. On ap- pela ceci : « Le sacre de Nicolas Tuyau, n
Voyons-le maintenant livré aux prêtres et aux cérémonies religieuses , sans qu'il ait abdiqué toutefois la passion du vin. Il voyage de la cave à l'église , à chaque heure du jour et de la nuit; heureux quand il ne se trompe pas, quand il ne demande pas du vin de Champagne au chantre , et le chemin de la sa- cristie au sommelier.
D'après ses ordres , l'abbé Bonnet avait rapporté de Paris les divers ornemens destinés à l'église de Brunoy , qui devint, sous cet amas de pierreries , de dorures, de chanoines , de clo- ches , de girandoles , réellement plus riche que Notre-Dame. Elle ne fut plus séparée de la célébrité du château dans les propos anecdotiques que Brunoy avait le privilège de fournir aux railleries de la cour.
M. le comte de Provence n'en possédait pas davantage le marquisat de Brunoy. Malgré son envie et ses moyens de la
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satisfaire, il recula devant l'enlouraye sacré au milieu dutiiiel le marquis s'était placé quand il eut compris de quoi et par qui il était menacé. On songea dès-lors à faire interdire le mar- quis i)our cause de folie.
De son côté, le marquis s'accrocha aux hommes d'église, trop nombreux à cette époque , ce qui veut dire trop peu indéi»en- dans par leur fortune, pour répudier le rôle que l'or les força d'acceplei'. Vêtu en habit de prêtre , il en remplit presque la charge au grand scandale des gens pieux. Au chœur, à l'autel , partout il empiéta sur l'oflace du curé , qui n'aurait pas changé sa position pour celle de l'archevêque de Reims.
Avec la passion d'église, tout ce qui se rattache aux menues fonctions du culte , comme fiançailles , baptêmes , mariages , fit irruption dans les goûts du marquis. Il se constitua le pai-- rain universel de tous les enfans nés et à naître , de même qu'il fut le fossoyeur de tous les morts du marquisat. Cette manie lugubre d'enterrement se changea chez lui eu rage. Pendant l'hiver, on l'aperçut souvent, couvert d'une rube noire de bure, courant sur la neige, portant au cimetière, sous son bras ou sur son épaule , quelque mort du voisinage. Il faisait graver des épitaphes pour des bouviers ; il prenait le deuil pour des bûcherons ; on lisait en chaire des oraisous funèbres pour rappeler les hautes vertus d'un taillandier.
Qu'on juge l'empressement d'un tas de moines , de carmes, de paresseux de tous les ordres, à soulager leurs couvens trop pleins pour s'abattre sur ce pape de la ripaille. A chaque croi- sée, ei Dieu sait si le château en manquait , apparaissait une tête tonsurée , noire ou joufflue ; du malin au soir , les canti- ques du seigneur se croisaient avec les chansons à boire: Dieu et le diable.
On peut imaginer la douleur où les parens du marquis furent jetés parles nouveaux écarts d'une imagination aussi délirante. Avant de faire interdire le marquis , mesure extrême dont le retentissement leur semblait un affront pourleur nom, la famille de Montmartel et la famille de Béthune s'unirent d'intention pour vendre la propriété de Brunoy , dans l'espoir qu'une fois dépouillé du marquisat , leur neveu n'aurait plus de Ihéàlre où se donner en spectacle. Comme ils savaient que le comte de I'rovenc« , frère du futur roi , brûlait d'envie depuis long-temps
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d'avoir cette propriété , ils lui en propos?;reiit nettement la cession , à condition qu'il acquitterait les dettes du marquis , estimées à quinze ou seize millions. Le comte de Provence re- fusa. Convaincu pleinement que tôt au tard il entrerait en possession du marquisat, il fit offrir par M. Cromôt , son in- tendant , sans espoir de voir accepter ses offres . car elles étaient mesquines, la rente viagère de quelques millions, si on consentaità lui laisser la jouissance du château pendant sa vie. On accepta. Restait A exécuter le marché , en passant par- dessus le consentement du marquis . dissipateur , extravagant, vil, ridicule, fou, tout ce qu'on voudra, mais enfin légitime propriétaire de Brunoy. Est-ce que par hasard à cette époque tous ceux qui possédaient des châteaux étaient économes , ho- norables , vertueux et sensés ^ Mais les parens du marquis ne calculèrent pas les obstacles qu'ils rencontreraient, ou plutôt ils crurent qu'en agissant de concert avec le comte de Provence, pour déposséder le marquis , ils n'éprouveraient , forts d'un tel appui , aucune résistance sérieuse. Ils comptèrent si bien sur l'influence et l'emploi des moyens du futur acquéreur de Brunoy , qu'ils lui abandonnèrent le soin d'en faciliter l'appro- priation. Leur rôle devait se borner à consacrer parleur inertie la légitime spoliation de leur parent , sur le sort duquel on aviserait ultérieurement, une fois qu'il serait hors du château. Le complot était formidable. Le marquis en eut vent.
Avant de rapporter les scènes qui se passèrent à Brunoy entre les gens de M. Cromôt, intendant de M. le comte de Provence . et le marquis , relativement à la cession du château, nous citerons un passage des Mémoires secrets, que nous rapprocherons ensuite d'un trait de la vie de notre personnage. Bachaumont , ou plutôt Pidansat de Mairobert , n'a connu , comme le public, que la moitié du fait consigné dans ses Mé- moires, Voici comme il le rapporte sous la date du 12 jan- vier 1772.
»! Un serrurier a fait pour chef-d'œuvre un dais tout en fer. Il a six branches qui se] recourbent , se réunissent â un centre commun et se terminent par une couronne. Elle est accompa- gnée d'un feuillage qui circule autour ; et l'ouvrage est si délicatement travaillé, si expressif, si poli, qu'il brille comme l'argent le plus pur. C'est le fruit de dix ans de travail. On en
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avait parlé à sa majesté, qui a voulu le voir , et qui en a été si enchantée , qu'elle se proposait de l'acheter pour l'église de Choisy. Cependant cet artiste, ayant été long-temps sans lou- cher d'argent , a fait ses réclamations : il demandait cinquante mille Uvres. On a trouvé ce dais trop cher, et on le lui a rendu. Comme il désespère de trouver personne qui veuille le lui acheter, il le montre au public pour vingt-quatre sols. »
On lit ensuite dans le même recueil , sous la date du 31 janvier 1772 : « L'artiste précieux qui a fait le dais en balda- quin de fer , dont on a parlé , se nomme Gérard. »
Il n'est plus question ensuite de ce dais dans les Mémoires secrets ; mais , dans un écrit du temps sur le marquis de Brunoy,on remarque cette phrase: » La modeste église de Brunoy , pauvre pendant tant de siècles, lui fut redevable d'une infinité de beaux et riches ornemens , d'un dais de fer , chef- d'œuvre de serrurerie , sorti des mains du fameux Gérard , que l'on estimait valoir 50,000 livres , sans la dorure. )>
Ainsi ce chef-d'œuvre , que Louis XV n'eut pas la facile mu- nificence royale d'acheter , le trouvant trop cher pour un roi de France , pour le roi très chrétien , qu'il laissa exposer par l'artiste pour vingt-quatre sols , passa , et c'est une noble vengeance de la part d'un fou , au marquis de Brunoy , au trésor de sa superbe église.
VIII.
On ne suppose pas que le marquis de Brunoy , après avoir dilapidé le quart de sa prodigieuse fortune , à acheter des cloches, des moines, du vin, des dais de cinquante mille francs, des chanoines, des chapes, se contentât de jouir en égoïste de ces richesses d'un nouveau genre ; il vivait toujours d'ailleurs avec sa colère cachée dans les replis de son ame avinée ; son œuvre n'était pas complète. Tant qu'il lui resterait un sou de revenu, il ne devait pas se regarder ([uille envers la noblesse, si ce sou était susceptible de lui fournir un grès ou une poi- gnée de sable pour jeter au visage de sa caste. Il n'y a qu'un homme en Europe plus extravagant que moi, avait-il à s'avouer,
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et la supériorité de celui-là est au-dessus de mes moyens de rivalité, c'est le roi de France. Bruuoy baisse pavillon devaut Clioisy. M™e Dubarry coûte plus cher que mon curé.
Ce fut le 17 juillet 1772, que Paris entier accourut au vil- lage de Bruuoy pour assister à la fameuse procession de la Fête-Dieu , depuis plusieurs semaines l'unique entretien de toutes les classes , de tous ceux qui, entendant parler chaque jour de leur vie de ce château enchanté , avaient choisi le pèle- rinage général de la capitale pour s'y joindre. La curiosité des gens^de la campagne ne fut pas moins vive. Grandes routes, ruelles, rives de la Seine et de la Marne fourmillèrent de pèle- rins. Il n'est pas inutile d'ajouter , pour expliquer l'affluence, que les étrangers seraient traités aux frais du marquis; on sa- vait comment il traitait.
Brunoy aurait eu besoin ce jour-là d'être indiqué d'une ma- nière particulière sur la carte de France; car Bruuoy avait changé de face. Le décorateur de l'Opéra et ses aides, ses peintres, ses machinistes avaient déshabillé le bourg, et l'avaient costumé d'une étrange sorte. Sous d'épaisses tentures peintes en tuiles, les toits de paille avaient disparu, et il avait été ima- giné comme d'un excellent effet , d'élever de plusieurs étages factices l'étage unique des chaumières ; les chaumières devin- rent des palais à la détrempe. .4lUX deux côtés des pauvres ruelles tortueuses , on enfonça des arbres de carton découpés, et venus de Paris eu deux doubles sur des tapissières; la moindre pluie eût réduit en pâle cette végétation de papier. Le marquis bondissait d'admiration à la vue de cette création de son génie. Quatre pouces de feuilles de roses répandues sur la boue des rues , complétaient ce tableau imité avec bonheur de la dé- coration alors en vogue de l'opéra A'Jline. C'était le plus poétique et le plus pastoral gâchis du monde , on était crotté à la crème ; il y avait de plus qu'à l'opéra de la Reine de Gol~ conde , des reposoirs de toute hauteur élevés au point final de chaque perspective, et des hommes postés sur des espèces de tours, pour répandre, avec les arrosoirs dont ils étaient armés, des ondées d'eau froide sur les spectateurs qui troubleraient l'ordre d'une si belle cérémonie. La police se faisait dans les frises ; elle occupait la place des dieux d'oi»éra. 11 va sans dire qu'il y avait des foulâmes de viu , et de toutes sortes de vin ;
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l'exlraorditiaire eûtélé de voir des fontaines d'eau, à Brunoy , un tel jour. A cliaque angle de rue, des perruquiers et des coif- feurs rétablissaient sans relâche le désordre de la toilette des étrangers. Chez les anciens , en donnant rhospilalilé au voya- geur, on ne le frisait pas ; à Brunoy on le rasait. Montrant un noble exemple , le marquis lui-même , vêtu d'un noir habit de deuil râpé, qui datait du meurtre d'Abel , i)ommadait ses hôtes au coin des carrefours. Il était partout, courant les cheveux en désordre de l'église qui s'illuminait aux cuisines du château et à toutes les cuisines du pays , à toutes les broches, tournant comme pour un seul gigot; il goûtait à la sauce et aux vins , montait au clocher , où il agitait comme un possédé la sonnerie infernale qu'il y avait suspendue; descendu, il assistait à la traite des prêtres.
Il faut entendre par la traite des prêtres , le burlesque moyen qu'avait imaginé le marquis, faute d'autre, pour se procurer autant de prêtres qu'il avait fait confectionner de chapes pour la fête ; ce moyen, le voici : dès qu'un curieux , attiré par l'en- cens, pénétrait dans l'église pour être témoin des préparatifs de la cérémonie , deux hommes vigoureux , cachés derrière la porte, lui jetaient une chape sur la tète, la lui plaçaient conve- nablement sur les épaule , et malheurs s'il résistait; quatre coups de nerfs de bœuf, tenant lieu d'ordination, luiapprcnaient à repousser l'honneur qu'on lui rendait. A la file et en mesure, marche ! Ainsi les trois cent soixante-cinq chapes eurent leurs trois cent soixante-cinq mannequins.
Se peigne qui pourra le reste. On ne croira pas à des bassins de confitures, pots cyclopéens , où chacun s'emjjoissait selon sa faim ; à cinquante muids de vin , et je n'ajoute pas un muids, coulant dans tous les gosiers altérés; on ne croira pas à trois puits, ceci est du génie, à trois puits pleins de tranches de citron et de sucre pour désaltérer la province , et qui, par am- pliation, fournirent de la limonade aux habitaos pendant plu- sieurs jours.
Enfin la procession va sortir, elle sort. Les porte- chapes sont sur deux lignes; à leur tête la magnifi([ue bannière de saint Médard, en velours vert; derrière, singulier accompagnement, défilent des laquais portant des flambeaux allumés , puis des paysans avec des cierges, et des villageoises en blanc. Les rues
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sont chaudes, on y étouffe comme dans une salle de spectacle; les arbres de papier pétillent , quelques-uns s'embrasent ; aus- sitôt les arrosoirs jouent, et l'eau tombe à mesure que des feuilles de roses et la vapeur de l'encens, échappée de cent encensoirs de vermeil, montent vers le ciel.
Le marquis est là tenant un des cordons du magnifique dais en fer j sa tète et ses pieds battent convulsivement la mesure; près de lui et sous le dais même, étincelle le curé, rustre monté sur pierres fines, rubis , grenats , améthystes , ver luisant ton- suré. ^ moi les jaunets ! A moi les bleuets! est le cri de ral- liement qu'emploie le marquis pour désigner des groupes et les rappeler à l'unité de la marche ! A lui les bleuets !
Sur son passage , le marquis , à qui on les avait désignés depuis la veille, reconnaît les commis de l'intendant du comte de Provence, déjà venus une fois à Brunoy pour marchander le château. A peine les a-t-il signalés à ses paysans, qu'ils sont saisis, revêtus chacun d'une chape et poussés dans les rangs de la procession ; obligés, tout rouges et tout honteux , de prendre un flambeau et de grossir le cortège. Le comte de Provence semblait faire publiquement amende honorable de ses prétentions sur le château de Brunoy dans la personne des employés de son intendant.
Au retour à l'église de cette mémorable procession, les fidèles, qui s'étaient un peu dérangés de la ligne pour se rafraîchir dans leur long trajet jusqu'au village de Périgny,se laissent tomber à terre de fatigue, s'affaissent sur les bancs et jusque sur les marches de l'autel. La piété s'est oubliée; elle heurte des coudes et de la tête contre les murs. Plus de chantres, plus de musiciens ; ils dorment sur les intrumens ; l'organiste soulBe comme le plus gros tuyau de son instrument ; les serpens ont disparu en zigzag sous les banquettes, aussi honteux que le l)remier serpent, leur patron ; les sonneurs ont justifié au-delà de toute expression le proverbe qui a popularisé leur peu de sobriété; jusqu'aux enfans de chœur, ces tendres chérubins, qui ont humecté leurs ailes dans le cassis dont Brunoy ruisselle. Un vaste sommeil a frappé la maison du Seigneur, Et la pro- cession, lout-à-coup surprise comme par un vertige, croit achever à la nage une tournée commencée verticalement. La fabrique ronfle.
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Arrive le marquis !— Étonneraent. Personne debout pour la cérémonie. Il marche sur des outres ; il aplatit des sacristains, désenfle en les pressant des paroissiens , monte en chaire et prêche. Il est prédicateur. Mais les lumières s'assombrissent ; il s'empare des moucheltes , et le prédicateur mouche les bou- gies.—D'une fonction à une autre. Puis il chante le Te Deum tout seul; et il bénit enfin, tout chancelant, ceux qui ne chan- cellent plus depuis long-temps. Au dernier verset, il donne de la tête lui-même dans la vaste mer des dormeurs , et disparaît sous eux. Tout est consommé.
Trois jours après, on lisait ceci dans les Mémoires secrets ^ ôO juin 1772.— <t Le public n'a point encore tari sur la fête dévote de M. de Brunoy ; la deuxième procession , exécutée le jour de la petite Fête-Dieu , a donné lieu à beaucoup de scènes et de tumulte. 11 y avait cent cinquante prêtres qu'il avait loués à plus de dix lieues à la ronde. On comptait vingt-cinq mille pots de fleurs. Après la procession, ce magnifique seigneur a donné un repas de huit cents couverts, composé de prêtres, de chapiers et de paysans ses amis. On comptait plus de cinq cents carrosses venus de Paris. »
Ici nous avouons manquer d'haleine, pour parler dignement de ce dîner. Que ceux qui ont lu Gargantua suppléent par leur imagination à cette lacune volontaire de notre part.
Nous n'avons de force que pour une remarque. Quelques années après cette fête , ce même peuple qui , gorgé par les sei- gneurs , avait tué les seigneurs , attendait , la carte civique à la main , grelottant à la porte des boulangers, le pain noir patrio- tique pétri par la nation. Il est vrai qu'au bout de quelques années, le peuple tua la nation. Qui sait? peut-être toute la science des bons gouvernemens consiste à faire marcher les peuples à égale distance de la famine et de l'indigestion.
Si nous avons omis de mentionner que, par arrêlduo décembre 1770, la cour de parlement avait homologué les actes faits par M™<' de Montmartel , portant nomination de quatre avocats au parlement pour conseils du marquis de Brunoy, c'est que cette mesure ne fut , selon nous , jamais exécutée ; il suffit, pour s'en convaincre, d'observer que, loin de réduire ses dépenses, le marquis les augmenta de beaucoup , à partir de l'époque même oii et conseil luilul imposé. Meltra-l-on surkcompte desqualre
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avocats la procession de la Fête-Dieu qui coûta quatre cent mille francs? M™" de Montmarfel n'avait voulu qu'effrayer son fils; pleine de faiblesse pour lui, elle ne survécut même pas à cette sévérité de comédie. Elle mourut du chagrin que lui causa cet acte tout à la fois sollicité et empêché par elle.
Plus résolus que M""' de Mon tmartel, les Bélhune et les d'Escars saisirent le prétexte de la procession de la Fêle-Dieu , qui eut nn retentissement européen , pour demander aux tribunaux l'interdiction du marquis. Parmi les parens au nom desquels fut dressée la requête, quelques-uns exigeaient qu'on le mît à Saint- Lazare. C'était décidément un fou incurable.
Une fois l'interdiction prononcée, Brunoy passait au comte de Provence.
Tandisqu'on portait l'affaire auChàtelet, et qu'on la pressait sans ménagemens pour l'opinion publique à laquelle il était désormais difficile de taire la conduite déplorable du marquis , celui-ci, comprenant la gravitédesa position, sachant qu'outre l'irritation de sa famille, il avait contre lui la vanité froissée de la noblesse, ne doutant pas dcTarrêt d'interdiction dont ilallait être frappé, il voulut finir avec gloire la lutte où il avait engagé sa fortune, sa vie, son honneur et sa raison.
Lui, marquis de Brunoy, conseiller-secrélairedu roi, maison, couronne de France, et de ses finances, fit savoir à fous les fidèlesdela chrétienléqu'unecroisade allait s'ouvrir dont il serait le chef, dans lebut pieux et grand de conquérir la Terre-Sainte, de délivrer le tombeau de Jésus-Christ des mains de l'impie musulman. Appel donc était fait aux hommes de religion et de cœur de prendre lebourdon elle glaive, etdesuivre,auxappoin- temensde quatre cents livr-es par an. à convertir plus tard, après la croisade, en rente viagère, mondit marquis de Bnmoy. On se réunirait A Brunoy, point de départ pour la Palestine. Pren- dre les voitures place Dauphine; retenir sa place la veille.— Dieu le veut ! Dieu le veut !
Ceux qui ne bafouèrent par la circulaire du marquis, y répondirent en s'abaltant par nuées au chàleau de Brunoy, oi», en attendant que les saintes armes fussent fourbies elles cadres militaires complets, ils se gobergèrent d'une furieuse façon. Il y eut foule de Baudouin coupe-jarrets , de Tancrède aigre-fins, de Renaudchevaliers d'industrie, d'Adhémaréchappés de Toulon.
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.lamais la police ne fit de si bons coups de filets. Le lieutenant de police se montra un cruel Sarrasin. Pour comble de contra- riétés, quand les enseignes étaient déjà déployées au vent pour partir, le roi défendit qu'on signât des passeports aux croisés , qui ne délivrèrent aucune espèce de tombeau, mais qui gagnè- rent au billard des sommes énormes au marquis.
IX.
Voj'ant son expédition complètement manquee, le marquis passa en Angleterre, où en vingt-neuf Jours il dépensa soixante mille livres. Rappelé à Paris par ordre du roi, qui ne voulut pas laisser bafouer sa noblesse dans la personne d'un fou, et dont le retour en France avait été déjà sollicité, en termes pressans, par l'ambassadeur , le marquis parut, le 15 septembre î 772, devant le lieutenant civil au Chàteiet , tous ses parens rassem- blés.
L'interdiction était évoquée.
Le haut rang des trois familles au nom desquelles le procès était soutenu, Montmartel, Bélhune, d'Escars; le caractère sans exemple du comparant, sa vie, ses folies désastreuses, firent de ce procès un événement digne d'absorber toute la curiosité si mobile de l'époque , l'époque la plus usée en événe- mens.
Sur le passage du marquis , se rendant en voiture au Châtelet, la population s'était portée de bonne heure, grandement en goût déjà pour le tumulte des affaires criminelles , pour les séances publiques , les combats de la parole, superbes spectacles dont elle n'était séparée que de quelques années. Elle voulait savoir s'il était vrai , comme on le lui avait suggéré , que le marquis était lié dans une chemise de force et bâillonné. Depuis le juge- ment du jeune chevalier de Labarre , une mystérieuse suspicion planait sur les tribunaux et leurs séances secrètes. La partialité des juges avait fini par faire croire en France à l'innocence de tous les accusés ; et naturellement porté à toutes les opinions surnaturelles, le peuple se laissait persuader que, pourjouirdeses biens , les parens du marquis l'avaient eux-mêmes encouragé dans ses dissipations el afin d'obtenir son interdiction plus tard. TOME i\. 7
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Aprèslout ,un horaraeqiiia mangé vingt millions en six ansavec son curé , dans un bourg de huit cents âmes, est un phénomène qui mérite assez d'être vu.
A cette époque, les séances des tribunaux n'étaient pas encore publiques ; mais les parens du marquis étaient assez nombreux pour composer un auditoire complet. Au reste, on se passa , en France, de bouche en bouche les détails de l'interrogatoire, qui commença ainsi.
— Votre nom?
— Armand-Louis-Joseph-Paris de Montmarlel, marquis de Brunoy, conseiller secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances.
— Votre âge ?
— Vingt-quatre ans et demi.
On n'aperçut par la moindre altération dans les traits du marquis que par une indécence barbare on avait assis sur la sellette et qu'on gardait à vue afin de constater l'état dangereux d'aliénation où l'on voulait croire qu'il était.
Le lieutenant civil reprit :
— Pourquoi avez- vous fait votre société ordinaire d'un fils de paveur et d'un fils de bourrelier ?
— Je ne savais pas . «lonsieur , répondit-il avec calme, que ce fût mal de choisir ses amis parmiceuxdontle caractère convient au nôtre, dont la simplicité tolérante ne rappelle jamais le rang d'oîJ l'on est sorti? Bons pour moi , j'ai été bon pour eux. Si la loi ne défend pas d'avoir des amis, qui obhge donc à les prendre dans une condition plutôt que dans une autre? S'il y a une loi qui en prescrive de telle ou de telle autre espèce , pourquoi ne poursuivriez-vous pas le bourrelier pour m'avoir fréquenté , comme je suis en cause pour l'avoir connu? Serait-il vrai que tous les marquis d'aujourd'hui, excepté moi, monsieur le lieu- tenant , eussent des amitiés irréprochables ? il m'a été dit que M. le marquis de C... vivait avec sa sœur, que le comte de R... avait un sérail de cochers; — que le prince de F....
— Silence, monsieur le marquis.
— Que le roi de France
On se jeta sur le marquis pour le bâillonner.
— Que le roi de France était outré de cette conduite.
La première moitié de la phrase du marquis avait excité l'in-
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dit;nation , la seconde couvrit de confusion ceux tjui s'étaieiil li'op hâtés de s'indigner. 11 fallut le laisser libre :
— Mais n'avez-vous pas pris le deuil pour la femme du bour- relieri'A quel litre, puisque cette femme n'était pas de votre noble et illustre famille?
— La reine de France n'était pas non plusdemanoble famille; je pris le deuil de la reine en 17C8, et commandai quatre habits complets pour quatorze personne de ma maison. Ce deuil m'a coûté cinquante raille livres.
L'embarras du lieutenant civil commençait à paraître : il fit un signe et les gardes qui entouraient le marquis s'éloignèrent.
— Combien y a-t-il de feux à Brunoy ?
— De cent cinquante à deux cents , en y comprenant le hameau des Beaucerons et l'endroit appelé Soulin,
— Pourquoi vous êtes-vous jeté dans des dépenses d'une su- perfluité condamnable, en habituant six ou huit cents malheu- reux à vivre dans l'abondance ?
— J'avoue, monsieur le lieutenant , que j'ai quelquefois dépassé les bornes d'une générosité sage ; mais depuis ma rési- dence à Brunoy , personne , tant à Brunoy qu'aux Beaucerons, n'est mort de faim ni ne s'est pendu de désespoir dans le bois. Depuis sept ans que j'habite le pays , il n'a été commis aucun assassinat dans la forêt de Sénart , qu'on peut, grâce au hasard de mes bienfaits , traverser à minuit comme en plein jour. Les plaines de Tigery sont moins heureuses ; elles sont infestées de brigands, pauvres vassaux qui obéissent aux descendans des comtes de Corbeil ; Rougeot est un coupe-gorge ; Gros- Bois aussi ; Gros-Bois n'est pas dans mes propriétés ; il relève de M. le comte de Provence.
A chaque instant le lieutenant civil se retournait vers les membres de la famille du marquis , comme pour leur dire: — Cet homme-là n'est pas fou ; l'interdiction sera difficile,
— Mais n'avez-vous pas rempli publiquement dans l'église de Brunoy , les fonctions de bedeau , de chantre , de maître des cérémonies et de sonneur,
— Que va-t-il répondre à cela? semblait exprimer la figure animée des parens du marquis. Voyons , écoutons.
— Je me blâme le premier comme bedeau , monsieur le
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lieutenant civil, pour avoir malproprement tenu peut-être la sacristie ; je me condamne comme ciiantre , pour avoir entonné faux bien souvent le Magnificat ; je ne me pardonne pas sur- tout de m'èlre trompé de quelques coups de cloche ; mais en quoi cela peut-il me valoir la sévérité des lois , et le reproche de ma famille ? Mon grand' père sonnait l'heure du dîner à ses hôtes , je n'ai pas été plus sacrilège en sonnant l'heure des vê- pres à mes paroissiens.
— Pourquoi avez-vous fait habiller à vos frais, en uniformes et avec galons d'or, les chevaliers de l'arquc^buse dont vous êtes colonel, et pourquoileur donniez-vous si fréquemment à manger?
— Si monsieur le lieutenant civil veut me considérer comme homme de qualité , il ne doit pas s'étonner que mes inférieurs aient joui de mes largesses. Dieu , disent les grands à leurs fils, a fait des mains aux manans pour prendre et aux nobles hommes pour donner. Sïl lui plaît au contraire de ne voir en moi qu'un manant enrichi, je dois m'étonner à mon tour qu'avec les revenus de quarante millions on ne croie pas à la possibihté de traiter sans se ruiner, des chevaliers de l'arque- buse.
— Mais votre chasubher , monsieur le marquis , prétend être votre créancier de deux cent mille livres ; on ne dépense pas deux cent mille livres en chasubles !
— Combien doit-on dépenser en chasubles , monsieur le lieutenant? Est-ce M. le comte de Lauraguais qui nous l'ap- prendra, lui qui a acheté deux mille louis de jarretières à Mi'° Arnould. Mais je ne le vois pas à mes côtés , sur la sellette.
— N'avez-Yous pas maltraité un épicier, qui vous avait re- fusé de l'eau-de-vie ? N'avez-vous pas frappé /un de vos con- cierges? N'avez-vous pas injurié un de vos régisseurs?
— II me semble, monsieur le lieutenant civil, qu'en pareil cas , ce sont les battus qu'il faudrait interroger.
— Votre mère a donné mille écus à un nommé Thierret , pour qu'il ne se plaignît pas d'un coup de pistolet que vous lui auriez tiré.
— Le fait est faux ; à des gens comme nous , on demande cent mille écus de dommages, et l'on se plaint ensuite.
— Sans passeport du roi, pourquoi êtes-vous passé en An- gleterre? Vous avez violé la loi.
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Enfin ! murmurèrent les bancs des accusateurs , frrltés de tant de précision dans les réponses d'un fou , de tant d"aigreur dans ses réflexions. Enfin! qu'il sorte de là ; il a violé la loi, il n'avait pas de passeport.
— J'en avais un de l'amirauté 5 sur l'ordre de l'ambassadeur de France, j'ai immédiatement quitté l'Angleterre pour rae rendre ici oij je savais qu'on devait m'interdire. J'ai été au devant de la loi.
— K'a\ez-vous pas acheté huit chevaux à Londres?
— C'était pour revenir plus vile.
— Vous juslifierez-vous de la société qui vous accompagnait en Angleterre, de ces étranges acolytes?
— J'étais, monsieur le lieutenant civil, avec un acolyte du diocèse de Paris, l'ecclésiastique Bonnet . et le curé de Va- lenton.
— N'alliez-vous pas à Londres pour éviter vos créanciers de France? Qu'alliez-vous y faire d'honnête enfin?
— J'allais m'y faire ordonner prêtre par l'évêque catholique Belon. Ceci est assez honnête.
Interrogé sur d'autres dettes qu'il aurait contractées avec des tailleurs et des marchands de vin , le marquis répondit qu'il avait été dupé par eux , et qu'en bonne morale , les fripons devaient être interdits avant les dupes.
— Pf'avouez-vous pas vous-même enfin avoir dévoré votre for- tune dans des folies dont il est temps d'arrêter le débordement ?
— Ma fortune était à moi, monsieur le lieutenant civil, par mon père et par ma mère, dont jai été l'unique héritier. Fohe ou non . je suis quitte avec tout le monde ; je ne fais pas ban- queroute et ne m'appelle pas Guémenée. Il est vrai que je n'ai pas dissipé ma fortune en maîtresses ni en galantes infamies comme un maréchal de Saxe ou un duc de Richelieu 5 ni en chevaux, le roi aurait payé mes dettes ; ni en bùtimens ; je suis bien plus coupable , j'ai doré mon église , ma pauvre église qui a été ma maison du faubourg ; j'ai nourri mes habitans , et si chaque province avait un fou comme moi, la France à cette heure, ne languirait pas de misère, et le roi Louis XV serait en interdit. On m'interdit moi, non parce que j'ai mangé ma fortune , mais parce qu'il me reste vingt millions d'immeu- bles au soleil. Ou'on m'interdisse ; j'ai parlé.
7.
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II fut fait selon ses vœux : le Châtelet interdit le marquis de Brunoy.
Sans espoir dans la ressource extrême que lui conseillèrent ses amis, il appela de la sentence du Châtelet au parlement qui, par un de ces miracles de justice dont il y a peu d'exem- ples , cassa l'arrêt d'interdiction et laissa au marquis la libre gestion de ses biens.
C'était ratifier solennellement tous les actes de sa vie.
Ses parens baissèrent honteusement la tète, la noblesse fut furieuse , le peuple applaudit. Il vit un héros dans le marquis. Il voulut l'avoir compris ; il l'aima. Il se convainquit que le marquis, né du peuple, retournait au peuple, après avoir souffleté la noblesse de son temps sur sa propre joue. Ses fautes étaient des folies , car son cœur était bon ; voilà comme le peuple pensait ; tandis que les folies des autres étaient des crimes , car leur cœur était corrompu. Il était allé plus loin que tous les autres pour montrer jusqu'où ils étaient allés. Il s'était jeté dans le gouffre, mais il l'avait ouvert , et en tom- bant il avait crié au peuple : Regardez comme c'est infect el profond.
Cet homme était un héros.
X.
A sa rentrée à Brunoy , il fut fêté comme un frère par les hommes, comme un père par les enfans. On était allé, croix et bannière en tête , le recevoir , à deux lieues de Brunoy. On l'avait porté à bras jusqu'au château : ce bon seigneur!
Courte fut leur joie. M. le comte de Provence s'irritait beaucoup de tous ces délais qui le vieillissaient sans lui donner Brunoy, plus frais, plus ravissant d'année en année. — On comprit son impatience, comme il comprit de son côté le dépit des parens du marquis. Il y eut intelligence parfaite des deux parts.
Quelques nouveaux amis qui s'étiient introduits dans les bonnes grâces du marquis , chose facile en tous temps , le poussèrent un soir à boire plus que de raison , piège encore plus facile . et daus l'état d'ivresse oii ils le mirent , ils lui
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firent signer la cession de Brunoy au comte de Provence. A son réveil , il pleura comme un enfant ; il dit qu'il ne se souvenait pas d'avoir rien signé. Celte fois il faillit réellement devenir fou. C'était fait. M. le comte de Provence possédait Brunoy. L'histoire ne dit pas si la lettre de cachet qui vint enlever le marquis à son ciiàleau de Varise pour le conduire au prieuré d'Elmont , maison de génovéfains , près de Saint-Germain-en- Laye , fut la royale récompense de la nuit d'ivresse de Brunoy. Interdit , emprisonné , cloitré , le marquis trouva encore quel- que douceur à sa captivité dans la permission que lui accordè- rent les iKtns génovéfains de sonner les cloches , d'allumer les bougies , de servir la messe. N'ayant pu être prêtre dans sa prospérité , il se contenta d'être enfant de chœur dans lïnfor- tune ; mais on était déchaîné contre lui. On ne voulut pas même qu'il fût consolé par ces distractions pieuses, parce qu'elles avaient autrefois masqué et protégé ses si rudes assauts contre sa propre dignité de gentilhomme. Une seconde lettre de cachet le fît transférer aux Loges, dans la forêt de Saint-Germain, dans une autre maison reUgieuse , desservie par des picpus , où il lui fut interdit d'être sacristain ni bedeau , ni quoi que ce soit d'église. C'était priver d'air un oiseau malade.
Il languit dans ce jeûne de cloches , de chapes, de cire verte; il se sentit mourir ; mais avant d'expirer il ramassa toutes se^ forces pour dicter son convoi funèbre. Le dénombrement fut triomphant. On eût dit qu'il se voyait passer , qu'il s'accompa- gnait lui-même derrière le corbillard. Il ajouta même : Je veux que le clergé boive amplement au retour du cimetière.
Il s'endormit aux bras de Dieu , dans une belle soirée de mars , en 1781 , à peine âgé de trente-trois ans.
Si toute tradition n'était mensongère, de sou cachot de Pierre en-Oize , où le peuple veut qu'il ail été enfermé par le comte de Provence , depuis Louis XVIII , il eût entendu le canon de la Bastille , il eût vu de sa triste lucarne, passer et repasser, cou- rir, plus effrayé que lui, ce troupeau de nobles, et même les plus fiers, gagnant la frontière, sous le fouet du peuple, pas- teur terrible sorti de sa caverne. Derrière ses barreaux, il leur aurait dit son nom, et ils se seraient maudits mutuellement; eux maudits par lui pour n'avoir pas compris cet homme , arti-
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san Inftitigable de leur ruine, qui s'était assis dans la boue pour les salir; lui maudit par eux pour être sorti de leurs rangs et pour n'avoir plus voulu y rentrer.
I! vaut mieux qu'il soit mort, comme tout prouTC qu'il est mort au mois de mars 1781 , après vêpres, au bruit mourant des cloches qu'il avait tant aimées.
Oui cela vaut mieux, sa fin en a été plus paisible. Car s'il se fût éteint plus vieux de quelques années , il eût vu , lui , qui avait tant fait de bien à Brunoy , Brunoy son bosquet gracieux , sa tonnelle chérie, sa chapelle dorée, son château de Cocagne, il eût vu ses paysans tordre les grille» de fer qui ne s'étaient pour- tant jamais fermées sur eux, les méchans ; broyer les glaces qui avaient répété ces festins où seuls ils étaient assis, les ingrats; briser ces quatre cent mille francs de pots de fleurs, effeuillées sur leurs pas à ces grandes processions du moyen-âge, où ils étaient à la fois les personnages et les spectateurs. Et combien son coeur eût saigné quand il eût vu son clocher si laid , mais bâti par lui , — c'était son enfant il le trouvait beau , — remuer comme lui ce bon marquis quand il avait un peu bu. et vomir ses cloches pour être fondues en billon révolutionnaire. Il se fût évanoui sur les dalles cerises et blanches de son église, en voyant son beau tableau de Saint-Médard , qui guérit pourtant la rage , lézardé par le tranchant d'une faux de moissonneur, %t ses beaux lustres à girandoles de Bohème , tomber en pous- sière de verre sur les bancs de chêne où il figurait si bien en chape d'or massif. Oui ! il vaut mieux qu'il soit mort; car il eût été tué. Maxime éternelle :
— Lorsqu'un noble vous fait son égal, il se déshonore; — lorsque le peuple veut être votre égal il vous décapite. — L'é- galité est au ciel. —
Il eût vu ce que nous avons vu soixante ans après lui , un pauvTe village montueux. dont l'enchantement s'est évaporé. Triste, sans fumée sur les toits, sans canards dans la rue , où les petits-fils jeûnent pour tous les bons repas qu'ont pris les grands-pères. Cependant ces descendans affamés d'une race de Cocagne, savent le nom de M. de Brunoy comme s'il les eût tous invités hier à diner au château. Ce nom rend les habitans pensifs; les vieillards se souviennent, les mères racontent, les enfans ouvrent la bouche. Ce nom est immortel . là sur ce tas
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de chaumières. Napoléon n'est pas autrement immortel dans l'univers.
Qu'est-ce donc que la gloire ?
C'est peut-être cela, beaucoup de folle.
Mais , voilà à l'entrée de Brunoy , où la pluie vient de me sur- prendre caché sous un arbre, écrivant ces dernières lignes au crayon, un enfant assis sur une ])otte de foin , qu'un àne porte, et qui va passer sur le pont de Brunoy ; sans ce pont l'enfant qui se hasarderait à traverser la rivière à pieds , se noierait par l'eau qui tombe dans l'eau qui court ; à défaut il serait forcé d'aller un quart de lieue plus loin pour trouver le gué , et sa mère est en peine.
Passe , mon bel enfant , toi , ton âne et ta botte de foin.
Ce pont , c'est 31. le marquis de Brunoy qui l'a fait construire. Voilà ce qui reste de quarante millions.
C'est peut-être cela la gloire.
L'utile, — un pont où passe un enfant.
LÉOÎf GOZLAIT.
(M. Gozlan nous dira procliainement en quelques pages ce qu'était Brunoy avant d'appartenir aux Montmartel, et ce qu'il devint par la suite en passant de Louis XVIII à Talma et à M. Véro charcutier.)
N. du JR.
BEIROUT.
Beirout est construit en amphithéâtre sur une saillie de ter- rain formée par le mont Liban (1). Les jardins étages qui l'en- tourent de toutes parts , lui donnent un aspect à la fois pitto- resque et élégant; et lorsque, déposé sur l'étroite terrasse qui borde son petit port, vous jetez les yeux en arrière , on ne sait ce qu'il faut admirer le plus , du vaste horizon des eaux qui s'é- tendent à l'ouest et au nord , ou de l'horizon rapproché des montagnes bornant la vue du côté de l'est. Le chétif divan , construit sur pilotis à dix coudées du rivage , offre une position délicieuse pour contempler ce spectacle, et si vous avez douze paras à dépenser (le para vaut un centime de notre monnaie), vous pourrez en outre , et à l'instant même, combler la mesure de cette jouissance ; car le chebouk et le narguilé seront à vo- tre disposition , et vous humerez les vapeurs bienfaisantes du moka.
Une centaine de personnes, colporteurs ou négocians, étran- gers ou indigènes , s'agitent constamment sur la terrasse dont nous venons de parler, et rendraient à elles seules la circulation pénible et difficile, si les employés delà douane ne venaient en- core encombrer le passage de marchandises de toute espèce et augmenter le bruit général par leurs gestes et leurs cris assour- dissans.
(1) Volney se trompe en plaçant celte ville dans une plaine qui s'avance en pointe dans la mer, environ deux lieues hors la ligne commune du rivage.
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L'habitation du gouverneur est peu éloignée du poste des douaniers; elle fait presque l'angle de la rue qui monte au quartier franc et qui sert de principale communication avec le reste de la ville, où des ruelles et des passages irréguliers , des maisons bizarres, n'ayant pour la plupart point de fenêtres à l'extérieur, quelques bazars façonnés en rotondesouen galeries, et deux ou trois mauvaises mosquées, sont bien loin de remplir l'idée qu'on s'en était faite avant d'avoir pris terre. Cependant, malgré cette apparence mesquine , malgré la dégradation cho- quante de certaines places et l'abandon de certains établisse- mens , il règne partout un air d'aisance et de propreté qu'on ne rencontre pas dans les autres comptoirs du Levant, et qui satis- fait le voyageur sous un double rapport de bien-être et d'intérêt personnel.
Les habitans de Beirout paraissent supporter assez coura- geusement le poids de la tyrannie ottomane. Tous s'occupent de commerce ou d'agiotage avec activité, sinon avec l'empressement qu'on déploie dans les contrées du nord , et la santé dont ils jouissent prouve mieux que tout ce qu'on pourrait dire , com- b ien les besoins matériels de la vie sont chez eux largement satisfaits. 11 est vrai que ces besoins ne sont pas nombreux sous le climat salutaire de la Syrie , et que la vie elle-même doit pas- ser sans alarmes pour des hommes simples et ignorans , dont toute l'instruction consiste à connaître leurs moyens pécuniaires réciproques ; qui n'ont aucune connaissance de leur pays , et par conséquent du reste de la terre; qui ferment leurs oreilles aux récits des voyageurs, et (jui ne sauraient comprendre, enfin, que Paris est plus peuplé que leur ville.
Certes, là où l'on n'enregistre que les décès et jamais les nais- sances, là où l'on ne tient aucun compte des étrangers qui ar- rivent et qui partent, il est difficile de fixer la somme de la population ; mais en estimant celle de Beirout à six mille âmes, l'erreur, s'il y en a une, ne peut être que dans l'exagération de ce chiJËFre.
Le costume ne permet pas toujours de faire la part précise des naturels d'une ville , surtout quand le peuple de cette ville se trouve composé de diverses races d'hommes qui n'ont rien abandonné de leurs manières et de leurs vêtemens primitifs. A Beirout , néanmoins, l'observateur le plus inhabile distinguera
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sans peine les citadins des hommes du dehors. Son attention , d'abord captivée par quelques Égyptiens qu'on ne manque ja - mais de reconnaître . par quelques équipapfes européens qui etîectuent leurs chargemens de coton, d'indigo, de cannelle ou de soie, se porte bientôt sur des hommes vigoureux , dont les formes athlétiques se détachent comme en relief sur le massif plus uniforme de la foule. Ce sont les Maronites et les Druzes . par l'entremisede qui sefait tout le commerce extérieur, et dont Texistence se passe à colporter, outre les produitsde leurs mon- tagnes, les denrées de mille espèces qu'ils vont prendre à Damas, cet autre entrepôt des richesses de l'Inde.
Beirout a long-temps appartenu aux Druzes , qui, sous la conduite de leurs Émirs, princes courageux et habiles, surent si bien se défendre contre les attaques réitérées des Turcs. Pla- cée de manière à correspondre immédiatement avec le centre de leur territoire, cette ville, en sa qualité de port de mer, four- nissait aux montagnards les moyens d'écouler des marchandises presque toutes destinées pour lÉgypte , et de recevoir de cette province les objets d'échange qu'on leur adressait. Les Maronites, dont les intérêts étaient les mêmes et qui d'ail- leurs se sont toujours trouvés d'accord avec leurs voisins, tant qu'il s'est agi de combattre les armées du sultan , soute- naient de tous leurs efforts la résistance des Druzes et en partageaient les bénéfices. Ce fut seulement vers le milieu du dernier siècle que BeirOut tomba au pouvoir de ses enne- mis. Ils réussirent par la corruption , n'ayant pu le prendre par les armes (1); cette importante conquête leur ouvrit les portes de la montagne , et les difficultés que leur cou- rage n'avait pu vaincre, se trouvèrent tout à coup aplanies.
Les Druzes et leurs alliés avaient besoin , pour vivre, des relations contractées à l'extérieur ; il fallut accepter les condi- tions des Turcs , et consentir ù payer un tribut pour rentrer comme sujets dans une place où ils avaient commandé en maîtres. Depuis ce temps, le commerce a beaucoup souffert , et
(1) La ville fut livrée, en Î76ô; par un certain Djezzar, qui, pour prix de sn trahison . reriil ensuite le gouvornement de Saint-.lean- d'Acre , poste dans lequel il commit une foule de crimes , dont on n'a point encore perdu le souvenir.
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sMl reprend de nos jours quelque nouvelle vigueur, il faut moins en chercher la cause dans la bonne harmonie qui règne entre les conquérans et les peuplades conquises , que dans le mauvais élat de tous les autres ports de la côte. Beirout n'a plus de concurrens dans Saint-Jean-d'Acre , Saide ou Tripoli ; l'ancrage de sa rade présente encore moins de dangers aux bâtimens marchands que les ancrages de ces trois échelles , et cela suffit pour lui faire donner la préférence. Toutefois, la faculté de vendre et de négocier comme à l'époque de leur prospérité, n'a pas séduit également tous les montagnards , et le nombre des Maronites qui fréquentent la ville est maintenant de beaucoup supérieur à celui des Druzes. Ceux-ci, naturelle- ment plus fiers et plus indépendans, ne sauraient apporter à leur ancienne industrie le même empressement que du temps de l'émir Fakreldin (1 ), de ce prince célèbre par le long séjour qu'il fil à la cour des Médicis , d'où il rapporta un penchant à l'oisiveté inconnu chez ses prédécesseurs. Au retour de son voyage d'Italie, Fakreldin embellit Beirout de plusieurs monu- mens remarquables, dont on parle encore, mais dont il ne reste plus rien, soit que le sultan Amurat IV , qui lui faisait la guerre , jaloux d'une semblable prodigalité , ait réussi à en détruire les traces, soit que la fragilité d'édifices simplement de luxe n'ait pu leur permettre de traverser l'espace de deux siècles.
Un autre motif tout aussi puissant que celui de gagner de l'argent, attire les Maronites à Beirout : c'est la facilité qu'ils y trouvent de pratiquer les exercices de la religion chrétienne. Quoique chaque village , chaque hameau dans leur pays , soit pourvu d'une église, beaucoup d'entr'eux préfèrent se rendre à la ville pour entendre la messe et faire leurs prières, per- suadés qu'ils ont de plus le mérite de braver les raahométans; et il ne dépend pas de ces derniers d'empêcher une semblable démarche, car le couvent ou monastère des Maronites est auto- risé par le grand-seigneur et placé sous la protection immé- diate de la France, comme tous les couvens de la Palestine dont il relève. Mais la paix ainsi garantie contre les tracasse- ries des Turcs , ne l'est pas de même contre les exigences des
(I) Voir Volney, chap. des Druzes.
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Européens , qui à Beirout vivent bien rarement unis ; et maintes fois le service divin a été interrompu par ceux-là qui auraient dû en assurer le cours. Pendant notre séjour en Syrie, un grand scandale eut lieu , provoqué par un consul italien qui, de sa propre autorité, s'avisa de disputer à notre représen- tant le droit de prééminence pendant les cérémonies reli- gieuses.
Dans l'empire ottoman, composé de tant de nations diverses, les Turcs remplissent tous les emplois publics ;aux Turcs seuls appartiennent et la carrière militaire , d'où émane tout privi- lège, et l'administration civile, qui accapare tout crédit. Maî- tres , par droit de conquête, d'une immense étendue de pays , ils ont fait pour eux du monopole un principe et une condition d'existence. En Syrie, par exemple, cette règle de conduite leur est dictée par leur position même. Là, sans compter les Maro- nites et les Druzes , qui forment deux races distinctes qu'on traite avec ménagement, toutes les villes de la côte sont peu- plées de chrétiens, schismatiques ou papistes , généralement désignés , avec un bon nombre de Juifs et de Coptes , sous le titre commun de rayas , c'est-à-dire sujets. Les membres de la grande famille turque n'y abondent pas comme dans l'Asie- Miueure, mais ils ne donnent pour cela aucune preuve osten- sible de crainte ; au contraire, leur confiance semble augmenter en raison de leur faiblesse numérique , et à Beirout comme à Damas, à Damas comme à Stamboul, les vexations et les avanies sont toujours taillées à la même mesure de despotisme et de rapacité. Aux yeux du musulman, les sectateurs du Christ ou de Moïse, pour être plus multipliés, n'en sont pas moins indi- gnes du nom d'hommes. Et nous pourrions expliquer ici com- ment ce parti pris, de mépriser les rayas , n'est pas aussi dénué de fondement qu'il a plu à certains partisans du christia- nisme de le soutenir ; nous pourrions , tout en faisant la part de la corruption et des vices qu'une persécution incessante et systématique a dû inculquer dans le cœur des victimes, donner des preuves de l'absence la plus complète de tout sentiment de dignité et de courage, surtout parmi cette troisième classe de chrétiens , dits Levantins , également antipathiques aux Turcs et aux rayas.
On appelle Levantin tout individu né dans le Levant, de pa-
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rens Européens ou d'origine européenes. Le Levantin peut être Français, Anglais, Russe, Allemand , Espagnol ou Italien. Sa nature est celle du créole des colonies , avec cette différence qu'il a moins de sujets d'être vain et moins d'occasions d'exercer sa vanité. Le commerce se trouvant à peu près la seule voie de fortune qui lui soit ouverte, il s'y adonne de bonne heure, et l'élrangeté de sa position sociale, qui le met à même de parler une foule de langues, lui donne un avantage considérable sur les négocians ordinaires. Il ne peut rien posséder en Turquie, de telle sorte qu'il ne s'inquiète ni des lois ni des usages des Turcs; les traits même les plus caractéristiques de leurs mœurs passent inaperçus pour lui, et la ligne qui le sépare des maho- métans n'en est que plus prononcée.
Le Levantin qui remplissait à Beirout les fonctions d'agent consulaire était originaire d'Espagne, et quasi-Européen ; cette charge est gratuite, il est vrai , mais précieuse pour les débou- chés et les accointances qu'elle procure à ceux qui en sont munis, et briguée principalement par les sujets chrétiens. Ainsi, celui de Beirout jouissait des bénéfices du marchand et des avantages de l'homme politique. Mais comme par-dessus tout il était ambitieux de gagner de l'argent, ce double emploi ne lui suffisant pas, il exerçait de plus le métier d'escompteur, ou, pour mieux dire, de prêteur sur gages, et dans ses momens de loisir il ne dédaignait pas de porter quelques soins aux malades du pays, en se faisant toutefois payer d'avance. Enfin , la qua- lité de médecin, qu'il avait prise, ajoutait singulièrement à son importance parmi les Syriens , qui n'accordent la faculté de guérir qu'à l'homme porté seulement sept mois dans le sein de sa mère, ou au premier aventurier venu d'Europe, portant chapeau et vêtemens à la franque (1).
D'un autre côté, cette façon déshonnête de cumuler avait attiré sur la tête de cet agent la censure et même le mépris de tout ce qu'il y avait d'Européens dans la ville. Mais cet isole- ment et cet abandon injurieux inquiétaient fort peu l'Espagnol,
(1) Le principal remède d'un de ces Hippocrates, remède qu'il employait contre toutes les maladies , consistait en une décoction de plumes de poules, qu'on dépouillait en sa présence, et dont il emportait les corps.
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parce qu'il voyait ceux qui se prétendaient supérieurs constam- ment désunis et privés des douceurs de cette intimité qui rend la vie plus facile et plus sûre entre hommes civilisés , conduits dans des contrées barbares ; car, à Beirout , ce n'est pas seule- ment comme dans certaines petites villes de nos provinces : outre celte basse rivalité qui forme la seule occupation des individus désœuvrés, il existe quelque chose de plus, quelque chose de puissant et d'irrésistible , qui fait haïr ceux qu'on envie et envier ceux qu'on hait; quelque chose, en un mot, qui pousse à maudire le prochain. Les mahoraétans eux-mêmes, phénomène unique dans toute la Turquie , vivent sous cette influence ; ils en subissent les effets , malgré leur amour décidé pour le repos et malgré leur discrélion religieuse pour tout ce qui regarde les affaires privées.
Après avoir décrit l'aspect physique de Beirout , après avoir exposé ce qu'il y a de saillant dans le caractère de sa popula- tion mélangée , il nous reste à parler des ressources alimen- taires qu'il présente et des moyens très admissibles qui en rendent, malgré tout , à nos yeux le séjour agréable.
La vie animale est généralement bonne à Beirout. grâce à la générosité naturelle du sol et à l'attention spéculative de quelques commerçans étrangers. Les alimens indispensables à l'existence y abondent; ceux d'une nécessité moins absolue, et qui sont en Orient tout-à-fait de luxe , n'y sont pas rares. Ce n'est pas que le peuple fasse de ces derniers une grande con- sommation, car on doit le regarder comme le plus sobre de la terre, le pain, le riz et les olives formant sa seule nourriture; mais la présence constante des consuls européens, celle des voyageurs qui viennent se refaire des fatigues d'une traversée orageuse ou d'une route pénible dans les montagnes , motivent suffisamment l'importation de vivres plus recherchés et plus substantiels. Parmi les productions potagères, à l'exception des oignons, toutes celles qu'on trouve chez nous manquent à cette contrée. Peut-être y connaîtra-t-on bientôt les pommes de terre, parce qu'un négociant français vient d'en planter cette année, avec succès, aux environs de Tripoli, dont l'éloiguement n'est pas considérable (l). On est dédommagé néanmoins de
(1) 1831. Tripoli est à trois Journées de Beirout.
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cette privation par une certaine abondance de fruits exquis, à peine connus ou pour la plupart ignorés en Europe. Les oranges, les citrons doux et les citrons aigres, les grenades, les carubes, les bananes et les dattes suffiraient pour faire oublier nos poires, nos pommes , nos abricots (1), et même nos pêches, si le raisin seul de la montagne ne remplaçait pas déjà dignement toutes ces dotations septentrionales. Une tempéra- ture différente, modifiée suivant les localités, y rend les vignes du littoral plus précoces , et celles des positions élevées plus tardives. Chaque mois décide une récolte nouvelle, et dans l'es pace d'un jour, pour ainsi dire, la grappe qui fleurit (2) succède à la grappe qu'on arrache. Le marché de Belrout cesse donc rarement d'être approvisionné de raisin, et si les espèces di- verses n'y sont point classées, la moindre qualité de chacune d'elles n'en consiste pas moins à l'emporter sur notre fontai- nebleau, commele fontainebleau l'emporte sur le surène.
Du reste, personne n'ignore combien les vins du mont Liban ont été estimés autrefois. Celui qu'on obtient de nos jours à Bicharai est encore comparable au vin de Chypre de la corn- «m«(/e/7e, seulement il se conserve moins long-temps. Ce défaut disparaîtrait, sans aucun doute, si les Turcs, qu'on dit en voie de civilisation , s'avisaient d'exploiter un commerce flétri par le Coran. Mais en attendant ils souffriront que les Maronites fassent du vin,parcequ'ilsnepeuYent lesenempêcher,elceux-ci continueront leur fabrication , plutôt pour affecter 1 indépen- dance que pour se procurer à eux-mêmes des jouissances par- faites; car l'eau forme leur boisson journalière , malgré le ton saumàtre et ferrugineux qu'elle contracte dans une foule de sources et surtout dans celles qui alimentent Beirout.
Mais on est fier de savoir qu'il n'en était pas de même lorsque les Phéniciens , établis dans le Liban , exprimaient les sucs du raisin etiles répandaient sur l'autel , comme l'offrande la plus
(1) On mange aussi des abricots en Syrie, mais ils viennent tous des jardins de Damas. Ce sont les muche much des Arabes.
(2) Pline le naturaliste vante beaucoup les propriétés qu'on accor- dait, de son temps, à la fleur de la vigne. L'œnanthe, dit-il, qui croit en Syrie , et particulièrement sur les montagnes d'An- lioche est de Laodicée, et la plus estimée. Hist. nat., liv. xxiii, pag. 210.
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agréable à leurs divinités ; on est fier de savoir qu'il n'eu était pas de même lorsque le fastueux Salomon versait à ses favoris le délicieux vin d'or delà montagne, ni lorsque la Syrie, devenue province romaine, abreuvait les LucuUus de sa métropole (1); ni lorsque les légions proconsulaires , une fois débarquées sur les côtes de Beirout, se révoltaient pour ne plus retourner dans la mère-patrie. Telle était alors la meilleure preuve de la richesse d'un terroir; telle était, dans ces temps reculés, la puissante influence du vin qui a fait dire à un certain auteur grec (2) : Il s'en faut de bienpeu que son pouvoir ne remporte surcelu i des dieux.
Il appartenait aux sectateurs de Mahomet de ruiner le pays le plus riche de la terre , pays qui désormais ne peut prospérer qu'entre des mains européennes. Les peuples ne doivent rien attendre des Turcs, ni des Arabes , et si nous en jugeons d'après la ville que nous avons sous les yeux, la masse entière du peuple syrien , masse hétérogène et inerte , aurait besoin , pour se relever , d'être fondue en une seule nation, d'être attachée aux mêmes intérêts , de marcher à la même fortune.
Quoi qu'il en soit néanmoins des regrets qu'inspire un sem- blable état de choses , Beirout , tel que l'ont fait les révolutions
(1) Dans une longue note. pag. 527, vol. II de son ouvrage, Volney cherche à déprécier la sensualité des anciens, en disant que les vins du Liban sont désagréables. Il nous les présente comme amers ou trop sucrés. Mais plus loin n'est-il pas en opposition avec lui-même, et ne réhabilite-t-il pas le goût des gourmets grecset romains, quand il convient que les vignes libanaises , dans quelques cantons, égalent presque en qualité nos vignes de Bordeaux?
Aussi devons-nous repousser cette opinion du même auteur, que les anciens, dont il reste tantde traces de perfection et de délicatesse, ne possédaient pas. pour presser le raisin, une meilleure méthode que les habitans actuels du mont Liban, hommes grossiers et inha- biles, imbus presque tous des mœurs mahométanes, et ignorant jusqu'aux moyens même de rendre leurs produits exportables ?
D'oii l'on peut conclure que Volney était buveur d'eau, ou, qu'en raison dupeu de besoin qu'il éprouvait de faire usage des spiritueux, sous un climat brûlant, il s'en prenait à leur mauvaise quahté du dégoùtqui luiétaitnaturel. Vraisemblablement il eût bientôt changé d'opinion , si on lui eût servi en France les vins blancs de zoug ou les vins rouges de bicharai , qu'il condamnait sur leurs terrains,
(2) Asclépiades.
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ancM^nnes el les guerres modernes, possède encore assez d'attraits ponryllirer les étrangers et pour leur plaire. C'est que la nature dispense avec intelligence des bienfaits que la main des hommes ne peut détruire , des avantages que leur caprice ne peut ren- verser. Et ces avantages et ces bienfaits consistent ici dans l'ad- mirable situation des maisons, ayant toutes vue sur la mer, dans la composition accidentée d'un riche territoire , abrité lui-même contre les excursions des Bédouins et contre la température variable du désert, enfin dans l'inappréciable combinaison atmo» ephérique qui garantit chacun de l'atteinte des fièvres intermit- tentes , si communes dans les villes voisinesoîi elles apparaissent périodiquement (1).
Et si l'on tient compte des chances de fortune que le commerce d'un port très fréquenté ouvre à tout le monde , si l'on admet la jouissance commune de certaines prérogatives dues à l'exigence des consuls dans ce port , on approuvera l'empressement qu'un grand nombre de chrétiens orientaux mettent à le visiter, et le parti que prennent souvent plusieurs d'entr'eux, de s'y fixer el d'y appeler leurs familles.
Les distractions et les plaisirs augmentent pour eux en raison du degré de curiosité qu'ils apportent dans leurs démarches, en raison de l'esprit d'observation qui les anime , ou de leur aptitude à accepter toutes les douceurs de l'oisiveté asiatique. Ils peuvent, sans changer de place, étudierles mœursde vingt nations, comparer les types de vingt races diverses ; ils peuvent se livrer aux recherches élémentaires des antiquités syriennes, et , sur les murailles récentes de la ville actuelle , calculer les limites de l'antique cité qui précéda en célébrité les riches et puissantes républiquesde7yretde6'/(/o« (2). Ils peuventencore sonder les secrets de la nature ou interroger ses créations, car rarement ils embrasseront d'un seul coup d'œil une aussi grande étendue d'eau, une aussi longue suite de montagnes, rarement Us en auront l'exploration aussi facile.
(1) Quelques voyageurs prétendent que ces maladies ont disparu de Beirout depuis qu'un immense bois de sapins fut planté, par les ordres de l'émir Fakreldin , sur les hauteurs qui le dominent.
(2) Sour et Saide, cpi'on rencontre sur la côte, entre Beirout et gainl-Jean-d'Acrc.
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Malheureusement pour les Européens comme pour les Asia- tiques, l'existence est également bornée ; tous sont en butte aux mêmes maladies, tous peuvent être atteints par la peste, ce messager de mort qui frappe souvent de si grands coups.
J'ai dit la peste; ce mot seul détruira peut-être, aux yeux des gens timides , ce que le tableau que nous venons de faire pouvait avoir d'attrayant. Alors l'erreur serait grande, car le fléau que le Syrie voit quelquefois germer dans son sein, mais qu'elle reçoit plus fréquemment de l'Egypte oudel'Asie-Mineure, sévit à Beirout avec moins d'intensité que dans toute autre ville turque, par cette raison que les Beirutiens jouissent, en général, d'une prospérité suffisante pour se donner des soins préservateurs et qu'ils ont de plus à leur disposition un moyen infaillible de se soustraire à la violence du mal en se retirant dans les bruyères du Liban.
JciES Ame.
MÉMOIRES
COMTE DE LYON.
I.
Enfance , éducation première de la noblesse dans les provinces. — Entrée aux pages. — Louis XV. — M™« Dubarry. — Mes camarades de jeunesse. — M™» de Tencin. — Fêtes de la fin du règne de Louis XV. — Fête militaire. — Changement d'étal.
Parvenu à un âge où l'on touche de si près à une autre vie , que c'est tout au plus si on a le droit de s'occuper du présent, j'ai peine , je l'avoue , en m'efforcant de jeter un long regard en arrière , ù débrouiller chaque objet au milieu de ce chaos dans lequel j'ai vécu depuis plus de quatre-vingts années. Je distingue tout d'abord trois grandes époques de ma vie: ma jeunesse qui n'eut à se plaindre que de contrariétés bien faibles; puis l'époque sanglante où toutes les haines , toutes les vanités , toutes les vengeances se ruèrent autour d'un échafaud qui rem- plaçait la statue delà royauté; enfin l'empire et la restauration où je vécus d'une existence calme et uniforme , regardant pas- ser les trônes , quelquefois avec une larme de regret dans les yeux, mais sans en être meurtri, comme jadis, jusqu'au plus profond de mes entrailles, et médisant toujours: « Dieu seul
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est grand ! Dieu seul fait l'avenir ! ;> Dans cette confusion d'un passé déjà si loin de moi. s'il arrive qu'il y aitçà et là de grands vides , parfois des incertitudes de rapprochemens , il ne faudra s'en prendre qu'à ma vueintérieurequi va bientôt me manquer avec la vue extérieure ; il faut pardonner au vieillard dont la voix tremble et dont le pied chancelé. Si encore mes idées sont en dehors du cercle où tourne la génération nouvelle , frappant à toutes les portes pour y demander une chimère qui lui échappe; si je rappelle des mœurs et des usages sur lesquels 9-3 tira son rideau rouge et funèbre, il faut regarder, avant d'en médire, au front de celui qui raconte, et nombrer ce qu'il y porte de rides. Celui qui prit naissance en 1750 ne peut avoir ni le même ton , ni la même pensée que celui qui naquit vers l'an 1815. En- fans , un salut du moins pour l'octogénaire qui radote !
J'ai dit l'année de ma naissance. Maintenant un mot de ma famille : elle était très certainement l'une des plus nobles de la Saintonge et du Poitou, et très certainement aussi l'une des plus anciennes de la France entière. Le vin« siècle de l'ère chré- tienne la tenait déjà pour illustre. Si j'en tais le nom , si je tais en même temps ici et partout le nom de ceux qui me touchent par des liens de parenté , c'est pour demeurer quitte avec les convenances jusqu'au bout de ma carrière ; c'est surtout pour ne pas me jeter tout vif à travers les tracasseries d'un siècle auquel je ne tiens que par une fibre si faible , qu'on la briserait d'un reproche. Mon père était déjà fort âgé quand je vis le jour. C'était un homme robuste au physique , énergique au moral. Vieux soldat, vieux seigneur, plus fier de ses titres que de ses droits féodaux , il parlait à ses enfans comme un général qui voulait être obéi sans réplique, en noble qui exigeait d'eux qu'ils eussent les qualités de leur race. Quand il jetait sur nous un regard sévère , ou lorsqu'il nous disait tout simplement en forme de reproche: »; Monsieur!.. » il fallait voir comme nos yeux se baissaient , et comme l'obéissance courait vite à son de- voir. Mais quand il nous prenait d'une main vigoureuse pour nous poser sur un cheval à poil ras , et nous souriait dun sou- rire patriarcal , combien nous étions heureux du baiser pater- nel , qu'il ne nous accordait jamais sans que nous l'eussions bien gagné ! Il ne nous avait mis que trois ouvrages entre les mains: un livre de prières , une Vie de Bayard et une Vie de Duguesclin.
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J'avais deiix sœurs qui se sont unies à d'illustres noms , et un frère plus âgé que moi de dix ans. Mon père m'avait dit positi- vement: «Vous devez plus que l'obéissance à votre frère aîné, vous lui devez le respect; et si vous venez à me perdre avant d'être homme , vous ne prendrez avis que de lui. » Mon père ne nous tutoyait que rarement ; il ne le faisait que dans ses grands épanchemens d'amitié. Je n'ai pas besoin de dire que sa parole était pour moi celle de Dieu , et que je suivis à la lettre ses or- dres vis-à-vis de mon aîné. J'obéissais d'ailleurs sans peine; car j'aimais mon frère comme un protecteur-né , je m'abritais sous son aile comme sous l'aile de mon ange gardien. Nous n'eûmes jamais ensemble qu'une discussion (je ne dis pas une dispute), ce fut lorsqu'il s'agit d'embrasser un état. Avec mon éducation chevaleresque, on pense bien que ma jeune tête ne voyait, ne rêvait rien autre chose que les armes. Mais mon frère avait déjà un régiment de dragons. Deux frères dans la même carrière devaient nécessairement se nuire; d'ailleurs ce n'était pas l'usage. Il penchait fort pour que j'entrasse dans l'état ecclésiastique. Il me montrait les larges bénéfices . les ca- nonicats, et au bout la mitre et la crosse. Ma mère, dans un intérêt de conservation pour moi, se rangeait du côté de mon frère. Mon père marmottait entre ses dents ; n Je serais , pour ma part, très flatté d'avoir encore un archevêque dans ma fa- mille ; il faut que les vieux souvenirs se perpétuent. i> Quoi qu'il en soit, on se fit un devoir de ne pas violenter mes goûts , et, ma mère se rangeant du côté de mes larmes, il fut décidé que jusqu'à ce que la raison et le temps eussent agi d'eux-mê- mes sur moi, je suivrais aussi la carrière militaire, et que préalablement j'entrerais aux pages de Sa Majesté.
Mon frère fut chargé de me conduire à Versailles. J'étais heureux ; mais pourtant de quel regard je saluai en le quittant le modeste château de mes ancêtres , et la grande cour où j'a- vais si souvent monté les chevaux de la ferme ! Quel triste et morne soupir quand je perdis tout-à-fait de vue le sommet de la vieille tourelle de l'aile gauche où le lierre s'infiltrait dan» les fêlures de la pierre !
Les magnificences toutes royales de Versailles m'eurent bientôt fait oublier le vieux domaine du Poitou. M. d'Hozier de Sérigny , juge d'armes de la noblesse de France , ayant cer-
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tifié , pour îa forme , l'ancienneté de ma famille , on m'admit sans peine au nombre des pages du roi. Dans celle fonclion , je fus témoin de bien des choses qui attristaient les vrais amis de la personne du prince , et qui gâtèrent la fin d'un règne si glorieusement commencé aux plaines de Fontenoy. Louis XV d'ailleurs était la bonté même. Son regard, son organe, trahis- saient à chaque instant l'extrême sensibilité de son cœur. Le courage ou plutôt la valeur militaire ne lui manquait pas; et il n'eût pas craint de se montrer dans une insurrection populaire à la tête de sa maison. Je me rappelle , à ce sujet, un mot de lui qui en fait preuve. On n'était pas sans lui montrer la révo- lution déjà opérée dans les idées, et qui, commençant à poin- dre de fait au sein des parlemens, menaçait d'envahir la rue. «1 Ils n'oseront pas , s'écriait il alors dans un mouvement d'in- dignation royale, ils n'oseront pas bouger tant que durera mon règne ; ils savent bien que je monterais achevai. »
Entre
mes
leçons
d'armes
,
d'équitation
,
et
d'autres
études
dont
on
s'occupait
beaucoup
moins
,
trop
peu
sans
doute,
je
fus
plus
d'une
fois
chargé
de
missions
sur
lesquelles
,
pour
plus
d'un
motif
de
convenances,
je
ne
m'étendrai
pas.
Je
me
bor-
nerai à
dire
que
l'une
d'elles
me
permit
de
pénétrer
jusque
dans
le
sanctuaire
assez
peu
canonique
de
la
trop
fameuse
dame
Dubarry.
Elle
avait
son
hôtel
à
Versailles,
sur
l'avenue
qui
mène
à
Paris;
il
fait
partie
maintenant
d'un
quartier
de
cavalerie.
Il
était
d'une
grande
magnificence,
etses
jardins
,
qui
donnent
sur
la
route,
étaient
d'une
rare
et
ingénieuse
beauté.
Après
avoir
traversé
des
salons
aussi
richement
et
plus
coquet-
tement ornés
que
ceux
mêmes
du
château
royal,
on
m'intro-
duisit dans
le
boudoir
de
la
comtesse
parvenue.
Elle
chiffon-
nait des
lettres
avec
humeur,
et
poussait
du
pied
un
vase
qu'elle
venait
de
briser
par
suite
aussi
sans
doute
de
sa
mau-
vaise disposition
d'esprit.
Cependant,
quand
elle
me
vit
avec
une
lettre,
son
front
se
dérida
;
elle
prit
avec
vivacité
la
mis-
sive d'entre
mes